J’ai lu un réac #1 : Pourquoi lire un réac ?

Lire le livre d’un réac et en faire la critique. Voilà le principe simple de cette nouvelle chronique que je vous propose.

Mais plusieurs questions se posent alors. La première, et la plus évidente, est : « Pourquoi s’imposer une telle souffrance ? » La seconde est : « Quel intérêt de nous proposer une chronique sur nos ennemis ? » La troisième est : « Ne les entend-on déjà pas assez partout ? » Enfin, la quatrième, ma préférée, est : « Quelle excellente idée Wissam ! Quelle va être la fréquence de cette superbe chronique ? Car la perspective réjouissante de lire chacune de tes lignes rigolardes m’emplit de joie et de voluptés. »

Du calme. Répondons point par point.

Est-ce une souffrance de lire ces livres ? Pour moi, pas tellement. Non pas que ces livres aient, à la lecture, une vraie richesse et profondeur, en étant rédigés dans une écriture plaisante qui rend la lecture captivante. Au contraire. La forme est bien souvent quelconque, mais surtout le fond – effarant mélange de malhonnêteté, d’indécence, d’improbité, d’ânerie, d’incompétence le tout saupoudré de paternalisme et de racisme, avec le ton péremptoire et dogmatique qui sied tant à ces gens tellement persuadés d’avoir raison que l’élaboration d’une analyse sérieuse devient pour eux superflue –, vous donne mal à la tête tellement vous vous arrachez les cheveux à chaque page.

Toutefois, malgré ces migraines, je parviens à trouver un plaisir à lire leurs livres. Plaisir pas très glorieux, même assez mesquin, voire coupable, puisqu’il consiste à m’esclaffer trivialement devant leur bêtise et leurs mensonges et l’assurance avec laquelle ils sont convaincus, en même temps, d’être perspicaces, clairvoyants et éclairés.

« Très bien », me direz-vous, « mais que tu puisses trouver du plaisir à te moquer grassement de ce qu’ils écrivent ne justifie pas le fait d’en faire une chronique ».

Certes. Bien que je pense qu’une chronique se contentant de tourner au ridicule comiquement leurs écrits pourrait avoir une utilité cathartique, je ne me vais pas me contenter d’en rire. Le ton se voudra souvent léger, quand il le pourra, mais l’idée de fond reste sérieuse et, à mon avis, utile dans notre lutte politique.

« Sois proche de tes amis, et encore plus proche de tes ennemis », conseillait Michael Corleone, dans Le Parrain II. Lire un réac, c’est lire un ennemi. Être proche d’un ennemi, ici, c’est connaître ses pensées, sa théorie, son idéologie, son argumentaire, et cela passe par la lecture de ses textes.

L’intérêt est double. D’abord, celui de savoir ce que disent précisément nos ennemis. Nous savons que les Bruckner, les Fourest, les Val, les Taguieff, les Bouvet, les Clavreul, les Roufiol, les Finkelkraut, etc. sont à l’opposé de nos idées, qu’ils nous sont radicalement hostiles, et qu’ils bataillent ardemment pour notre disparation. Mais connaissons-nous précisément la teneur de leur propos ? Les arguments avancés ? Le contenu de leurs analyses ? La didactique employée ? Très peu. Nous nous contentons bien souvent de leurs nombreux passages – et dérapages – télévisuels, ou de certains extraits de journaux, mais nous étudions rarement, pour ne pas dire jamais, sérieusement ce qu’ils disent.

Or, si nous voulons lutter contre ces personnes, ferrailler efficacement contre leur idéologie, il nous faut avant tout la connaître, avec justesse. Non pas tant par honnêteté intellectuelle, bien que nous affirmions être attachés bien plus fortement à ce principe qu’ils ne le sont, mais plutôt par volonté d’être exact et de viser juste dans nos attaques et nos réponses.

Pouvons-nous réellement nous contenter de nous marrer de la manière grotesque dont un Finkielkraut s’emporte sur un plateau télé, ou de la façon dont un Enthoven tente, tant bien que mal, de se la jouer philosophe animé tout entier, dans le corps comme dans la voix, par la fausse complexité de ses idées, ou bien encore du nombre de crétineries lancées à la minute par un Roufiol ?

À mon avis, non. Il nous faut prendre au sérieux leurs idées, non pas parce qu’elles le sont, mais parce qu’elles ont un impact réel dans la société, puisque de plus en plus hégémoniques. Il est donc nécessaire, malgré leur ridicule absolu, d’affronter ces thèses et de les démonter avec la rigueur qu’exige la gravité de la situation politique actuelle. De ne plus se contenter de moquerie ou bien alors, réflexe trop récurrent dans notre camp, de condamnation morale, tombant dans une paresse intellectuelle en nous limitant au registre l’indignation. Nous valons mieux que cela. Nous avons de quoi montrer que notre opposition à leur idéologie ne repose pas seulement sur des valeurs morales et éthiques, mais aussi sur une réflexion théorique solide et à toute épreuve. Montrons-leur que sur la bataille des idées, face à ceux qui ne cessent de se réclamer des Lumières, de la rationalité et de la science, nous vainquons.

Ensuite, le deuxième intérêt, tout aussi important, est que nous avons trop tendance à nous reposer sur nos lauriers. Enfermés bien souvent dans un entre-soi confortable, beaucoup d’entre nous tombent de plus en plus dans une apathie intellectuelle et réflexive. Peut-être trop convaincus d’avoir, de facto, raison, aidés par nos autocongratulations, nous nous formons de moins en moins et nous nous contentons trop de mantras et slogans que nous répétons très fort en espérant qu’à force, les gens y adhèrent. Exposer et s’exposer aux écrits des réacs pourraient nous permettre de nous stimuler de nouveau, de réengager une réflexion, sur eux, mais aussi sur nous-mêmes. Car leurs critiques, aussi malhonnêtes soient-elles, nous donnent à voir comment nous pouvons être perçus par une large partie de la population, et les interrogations ou animosités que nous suscitons. En nous confrontant aux écrits des réacs, nous avons donc l’occasion de voir quels points de nos théories doivent être renforcés, clarifiés, revus, défendus, affirmés ou nuancés. Non pas pour convaincre ces réacs. Je ne crois pas que ce soit possible, et je ne n’adhère pas à l’idéalisme naïf des personnes persuadées que les gens seront automatiquement convertis à nos propos si nous apportons la preuve totale de leur justesse. D’autres mécanismes entrent en jeux, et parfois des intérêts contraires vous poussent à refuser que 2 et 2 fassent 4. L’intérêt réside avant tout dans l’opportunité d’aiguiser nos idées et de nous donner du poids, autant du point de vue théorique que politique.

« D’accord Wissam, très bien, mais… tu ne trouves pas qu’on les entend déjà assez partout pour ne pas nous les infliger ici, sur un site décolonial ? », me direz-vous, pensant que j’avais oublié votre troisième question.

Oui, nous les entendons de partout, c’est un fait. Nous les entendons trop. Toutefois, le principal souci n’est pas tant que nous les entendions partout, c’est surtout qu’ils puissent parler sans qu’il n’y ait une forte opposition en face. Le problème, c’est qu’ils se sentent suffisamment à l’aise pour pouvoir tranquillement mentir, inventer, diffamer, sans que personne ne leur dise rien. Personne ne se charge de montrer leur malhonnêteté et leur incurie intellectuelles. Alors pourquoi devrions-nous nous priver de le faire ici ? Cet espace ne sera pas pour eux une énième tribune où leurs propos seront déversés sans la moindre contradiction. Au contraire, c’est ici qu’elles seront analysées, décortiquées, démontées, mais aussi raillées, car il ne faut pas oublier de se marrer.

Enfin, pour répondre à la dernière question du futur lecteur plein d’un enthousiasme attendrissant, je vais tenter de pondre une chronique tous les un ou deux mois. Pourquoi un délai aussi long et flou ? Parce que, n’empêche, on rigole, on rigole, mais c’est quand même moi qui dois me taper un livre d’un réac et en faire la critique. Ce qui implique trois jours de lecture, deux jours pour rédiger la critique, et bien trente jours, minimum, pour récupérer.

Pour terminer le premier numéro de ma nouvelle chronique, qui m’aura servi d’introduction, il ne me reste plus qu’à « teaser » sur le premier « intellectuel » sur lequel je vais m’attarder, et qui aura l’honneur d’inaugurer réellement cet exercice : figure majeure du courant réactionnaire, il en est aussi l’archétype, propageant des idées racistes, sionistes, impérialistes, conservatrices, etc. En bref, il est vraiment « le coupable presque parfait » pour débuter.

 

À très vite, insha’Allah !

 

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3 Commentaires de J’ai lu un réac #1 : Pourquoi lire un réac ?

  1. JF Mir 28 janvier 2021 et 16h52

    C’est dans cette perspective que je recherche les déclarations et chronique de B-H Lévy.
    C’est terriblement éclairant, car ces gens servent toujours un agenda, national ou international. Votre initiative est donc bonne.

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  2. Argala Inzaghi Mengistu 29 janvier 2021 et 0h43

    Je table sur Finkie ! En espérant qu’il finisse dans le canal..

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  3. Guien Jeanne 20 février 2021 et 20h44

    Un travail en effet épuisant, mais nécessaire ! Notamment parce que poser les mots sur les sentiments violents que suscitent en nous ces personnages et leur discours permet de s’en protéger.
    En effet, comme tout le jeu de ces personnages est de provoquer pour qu’on s’emporte et réagisse à notre tour de façon irrationnelle. Poser les mots, ne pas se contenter de s’énerver, rire ou s’indigner moralement permet de ne pas entrer dans ce jeu. En cela, lire les réacs (et diffuser des analyses à propos de leurs discours) permet de construire une résistance à leurs provocations.
    Bon courage 😉

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