Édito #4 : Beur FM « antisémite » ? Haro sur la radio communautaire !

Les polémiques autour de l’antisémitisme et de son instrumentalisation se suivent et se ressemblent. Pourtant, celle qui secoue aujourd’hui la rédaction de Beur FM mérite toute notre attention. D’une part, elle montre que les forces racistes et colonialistes ont le vent en poupe et qu’elles se saisissent du moindre incident pour renforcer leurs positions dans le champ idéologique. D’autre part, le camp attaqué, souvent désarmé, ne sait plus mobiliser les arguments qui pourtant ne manquent pas pour se défendre, voire contre-attaquer.

Rappelons les faits : deux animateurs de la station, les très zélés Rose Ameziane et Malik Yettou, responsables de l’émission « L’Actu autrement », préparant un sujet sur la normalisation entre le Royaume du Maroc et l’État d’Israël, ne trouvent rien de mieux que de prendre contact avec l’ambassade d’Israël pour faire une interview. Une aubaine pour l’ambassadeur d’Israël qui s’empresse d’accepter et de diffuser sur les réseaux sociaux la photo de la rencontre qui a eu lieu le 23 décembre dernier. Les auditeurs de Beur FM s’en émeuvent et demandent des comptes à leur radio. La direction de la radio qui, selon ses déclarations, ignorait cette rencontre interpelle les deux animateurs par mail : « Pour votre information à tous deux, l’émission (ʺl’Actu autrementʺ) ne sera pas reconduite à la rentrée et ce pas avant un bon débrief de notre ligne éditoriale ». Djima Kettane, directrice, estime qu’une telle initiative peut être lourde de conséquences quant aux ancrages antiracistes de la radio. Les deux animateurs, s’estimant brimés dans leurs fonctions, divulguent l’affaire et crient à la censure. Les médias s’emballent. Devant le tollé, Djima Kettane affirme qu’ils n’ont pas été sanctionnés, mais juste informés qu’ils avaient contrevenu à la ligne éditoriale du média. Les deux présentateurs s’obstinent : on leur ferait payer cette interview. Pire, ils accusent d’antisémitisme les réseaux d’auditeurs ainsi que « l’Algérie » qui tous auraient agi en faisant pression sur la radio.

Passons sur la pitoyable prestation de l’un des journalistes, Adile Farquane qui, répondant à la convocation du média israélien, les Grandes Gueules du Moyen-Orient (émettant depuis Tel-Aviv), a littéralement fait acte de contrition. Il assurera en direct que Beur FM n’a « aucun problème avec l’État d’Israël » et promettra que l’interview controversée sera bien diffusée.

Prise en sandwich entre la pression médiatique – la radio serait complaisante vis-à-vis de l’antisémitisme – et sa sensibilité politique qui est surtout celle de ses auditeurs – la défense de la cause palestinienne –, la direction n’a pas réussi à défendre sa ligne, même avec des arguments modérés. Aux questions inquisitrices des imprécateurs : « L’émission avec l’ambassadeur sera-t-elle diffusée sur l’antenne de Beur FM ? » ou « L’ambassadeur sera-t-il invité à l’antenne ? » la direction s’est pliée à l’injonction en confirmant que l’émission serait bien diffusée. Pourtant, les arguments en défense d’une politique éditoriale favorable à la cause palestinienne, mêmes modérés, ne manquent pas. Citons-en quelques-uns :

1/ La station Beur FM a une ligne éditoriale. Elle est souveraine sur sa politique éditoriale, comme tout média. C’est elle qui décide en toute indépendance qui elle invite et qui elle refuse d’inviter. Va-t-on l’obliger à inviter Marine Le Pen si cela contrevient à sa ligne ? Dans cette logique, va-t-on obliger L’Humanité à inviter Alain Minc ou Vincent Bolloré ?

2/ Pourquoi tendre un micro à l’ambassadeur d’un État qui a déjà ses accès dans la plupart des médias mainstream ?

3/ Refuser d’inviter l’ambassadeur d’un État fait-il de l’auteur du refus un raciste envers les citoyens du pays que ledit ambassadeur représente ?

4/ Une ligne, même modérément anticoloniale comme celle de Beur FM, est-elle incompatible avec la lutte contre l’antisémitisme ? Pour quiconque connait l’état des rapports de force en France, il est évident que Beur FM ne pourrait pas se permettre le moindre dérapage sur la question alors que toutes les outrances racistes et islamophobes sont tolérées sur la plupart des ondes.

Voilà pour les arguments de principe que Beur FM aurait pu brandir sans trop se mouiller.

Mais nous pourrions aller plus loin :

4/ Un média issu de l’immigration maghrébine a-t-il le droit de refuser de banaliser un État qui ne l’est pas du point de vue de son caractère colonial depuis 1948, mais aussi de par la couleur politique de son gouvernement d’extrême droite ?

5/ Un média issu de l’immigration maghrébine a-t-il le droit de se réclamer de la légalité internationale la plus élémentaire ? Pour les puristes du droit, rappelons que le vol des terres, les spoliations et les massacres relèvent pour l’ONU de crimes de guerre, voire pour la colonisation de crimes contre l’humanité.

7/ Un média issu de l’immigration maghrébine a-t-il le droit, par simple corporatisme, d’être solidaire des 47 journalistes ou reporters tués par l’armée israélienne et des 500 autres blessés ou emprisonnés depuis 2000 et à ce titre de boycotter les représentants de cet État ?

6/ Un média issu de l’immigration maghrébine a-t-il le droit d’adhérer à BDS, qui propose dans une démarche pacifique de refuser toute relation politique, culturelle ou commerciale avec cet Etat et ce à la demande de la société civile palestinienne soutenue par des ONG palestiniennes et israéliennes ? Face à la violence démesurée d’Israël, que reste-t-il d’autre aux Palestiniens pour se faire entendre si même le boycott est prohibé ?

À l’évidence, cette énième polémique diffamant une radio dont on ne peut pas dire qu’elle soit franchement un foudre de guerre, mais dont la ligne est juste respectable, fait partie d’une offensive de grand style menée par les plus hautes instances de l’État. Elle ne vise qu’une chose : mettre au pas les populations issues de l’immigration postcoloniale et leurs représentants, criminaliser le sentiment anticolonial encore vivace chez les post-colonisés et l’empêcher de se développer. Dans le prolongement de cette logique, criminaliser toute référence au racisme d’État (ainsi les imams « agréés » doivent s’engager à ne jamais évoquer un quelconque racisme d’État) et priver les musulmans de tout recours contre le racisme virulent qu’ils subissent, d’où la dissolution du CCIF et de BarakaCity.

De victimes du racisme structurel, les Arabo-berbero-musulmans sont traités comme les principaux promoteurs de l’antisémitisme en France (à la grande satisfaction de Marine Le Pen). Indéfendables, ils ne peuvent plus prétendre à être défendus. Antisémites, il faut les combattre et les réprimer. C’est cette opération inique et dangereuse que mènent les acteurs de l’offensive, c’est à cette opération que se sont prêtés nos deux rantanplan de l’antenne, c’est à cette offensive que la rédaction de Beur FM doit résister. Il y va de son honneur. En aura-t-elle la force ?

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