« Généraux à la poubelle, l’Algérie sera indépendante » : la nouvelle révolution algérienne comme moment fanonien ou Penser le Hirak algérien à travers Fanon – Partie 1

Le 22 Février 2021 coïncide avec la commémoration du 2e anniversaire de l’irruption sur la scène politique en Algérie d’un mouvement populaire (le Hirak) qui revendique un véritable changement démocratique, une justice sociale ainsi qu’une démilitarisation de la république. Dans cette réflexion (en deux parties), le militant algérien Hamza Hamouchene tente d’analyser le soulèvement algérien à travers un regard fanonien, essayant de mettre en lumière le génie de Fanon, l’actualité de son analyse, la valeur durable de ses idées critiques et la centralité de sa pensée décoloniale dans les efforts révolutionnaires des damnés de la terre.

 

Pendant la période de bouleversement que la région de l’Afrique du Nord et de l’Asie occidentale a connue il y a une décennie (2010-2011) – ce qui a été surnommé le « printemps arabe », la pensée et la praxis de Fanon se sont avérées plus pertinentes que jamais. Non seulement pertinentes, mais perspicaces dans la mesure où elles nous ont aidés à saisir la violence du monde manichéen dans lequel nous vivons et la rationalité de la révolte contre lui.

Les écrits de Fanon ont eu lieu dans une période de décolonisation des pays d’Afrique et du Sud en général. Né Martiniquais et Algérien par choix, il écrivait du point de vue de la révolution algérienne contre le colonialisme français et sur ses expériences politiques sur le continent africain. On pourrait se demander, ses analyses peuvent-elles transcender les limites du temps ? Peuvent-elles être universelles ou imprégnées de tendances universalistes ? Pouvons-nous apprendre de lui en tant que penseur intellectuel et révolutionnaire engagé ? Ou devons-nous simplement le réduire à une autre figure anticoloniale qui est largement hors de propos à notre époque « post-coloniale » ?

Pour moi, en tant que jeune activiste algérien, la pensée dynamique et révolutionnaire de Fanon, toujours autour de la création, le mouvement et le devenir, est si prophétique, vivante, inspirante, analytiquement pointue et moralement engagée dans l’émancipation et la désaliénation de toutes les formes d’oppression. Il a plaidé avec force et persuasion pour une voie vers l’avenir où l’humanité « avance un peu plus loin » et se détache du monde du colonialisme et de l’universalisme européen. D’une autre manière, il représentait la maturation de la conscience anticoloniale et était un penseur décolonial par excellence. Véritable incarnation de « l’intellectuel engagé », il a transformé le débat sur la race, le colonialisme, l’impérialisme, l’altérité et ce que signifie pour un être humain d’en opprimer un autre.

Malgré sa courte vie (il mourut à l’âge de 36 ans de la leucémie), la pensée de Fanon est très riche et son travail fut prolifique : des livres, des articles et de nombreux discours. Il a écrit son premier livre Peau Noire Masques Blancs (Fanon, 1952) deux ans avant Diên Biên Phu (1954) et il a écrit son dernier livre, le célèbre Les damnés de la Terre (Fanon, 2002), un essai canonique sur la lutte anti-colonialiste et tiers-mondiste, un an avant l’indépendance de l’Algérie (1962), à un moment où les pays africains accédaient à l’indépendance. Dans sa trajectoire, on peut voir les interactions entre l’Amérique noire et l’Afrique, entre l’intellectuel et le militant, entre pensée / théorie et action / pratique, entre idéalisme et pragmatisme, entre analyse individuelle et mouvement collectif, entre la vie psychologique (il était formé en tant que psychiatre) et la lutte physique, entre nationalisme et panafricanisme et enfin entre questions du colonialisme et celles du néocolonialisme (Bouamama, 2017, p. 140-159).

Il mourut moins d’un an avant l’indépendance de l’Algérie le 5 juillet 1962. Il n’a pas vécu jusqu’à voir son pays d’adoption se libérer de la domination coloniale française, ce qu’il croyait devenu inévitable. Cet intellectuel et révolutionnaire radical s’est consacré corps et âme à la libération nationale algérienne et a été un prisme à travers lequel de nombreux révolutionnaires à l’étranger ont compris l’Algérie et l’une des raisons pour lesquelles le pays est devenu synonyme de révolution du tiers monde. Les idées de Fanon ont toujours été influencées par la pratique et étaient transformatrices, elles ont inspiré des luttes anticoloniales dans le monde entier, façonné le panafricanisme et profondément influencé les Black Panthers aux États-Unis.

Fanon a écrit : « Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir » (Fanon, 2002, p197). Le défi se pose à nouveau ces dernières années avec une explosion de révoltes et de soulèvements partout dans le monde qui comprend la deuxième vague de soulèvements arabes de l’Algérie au Liban et du Soudan à l’Irak. Six décennies après la publication de son chef-d’œuvre Les Damnés de la Terre, l’Algérie assiste à une autre révolution, cette fois contre la bourgeoisie nationale contre laquelle Fanon se déchaînait dans son chapitre passionné et impitoyable « Mésaventure de la conscience nationale » du même livre.

Qu’aurait-il dit de la nouvelle révolution algérienne ? Comment aurait-il agi face à l’actualité ? Que pouvons-nous en tant que jeunes Algériens apprendre de ses réflexions et de ses expériences ? Cet article est une tentative d’analyser le soulèvement algérien 2019-2020 à travers un regard fanonien, essayant de mettre en lumière le génie de Fanon, l’actualité de son analyse, la valeur durable de ses idées critiques et la centralité de sa pensée décoloniale dans les efforts révolutionnaires des damnés de la terre.

Alice Walker a dit un jour : « Un peuple ne rejette pas ses génies. Et s’ils sont jetés, il est de notre devoir en tant qu’artistes et témoins de l’avenir de les récupérer pour le bien de nos enfants et si nécessaire, os par os » (Walker, 1983, p92). C’est dans cet esprit que j’entreprends cette contribution, car les idées théoriques et la pratique radicale de Fanon ont été largement absentes de la pensée politique algérienne au cours du dernier demi-siècle pour diverses raisons que j’aborderai ci-dessous.

Mais avant d’y arriver, il faut un petit détour historique par la période coloniale pour contextualiser la pensée de Fanon et jeter les bases de ses critiques de la bourgeoisie prédatrice contre laquelle les Algériens se sont révoltés en 2019/2020.

 

Fanon et l’Algérie coloniale

« Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien-être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. » (Fanon, 2002, p. 94)

« Très concrètement l’Europe s’est enflée de façon démesurée de l’or et des matières premières des pays coloniaux : Amérique latine, Chine, Afrique. De tous ces continents, en face desquels l’Europe aujourd’hui dresse sa tour opulente, partent depuis des siècles en direction de cette même Europe les diamants et le pétrole, la soie et le coton, les bois et les produits exotiques. L’Europe est littéralement la création du tiers monde. Les richesses qui l’étouffent sont celles qui ont été volées aux peuples sous-développés. » (Fanon, 2002, p. 99)

 

La lutte pour l’indépendance de l’Algérie contre les colonialistes français a été l’une des révolutions anti-impérialistes les plus inspirantes du XXe siècle. Elle faisait partie de la vague de décolonisation qui avait commencé après la Seconde Guerre mondiale en Inde, en Chine, à Cuba, au Vietnam et dans de nombreux pays d’Afrique. Elle s’inscrit dans l’esprit de la Conférence de Bandung et de l’ère du « réveil du Sud », un Sud soumis depuis des décennies (132 ans pour l’Algérie) à la domination impérialiste et capitaliste sous plusieurs formes, des protectorats aux colonies de peuplement.

La période coloniale peut être résumée par les expropriations, la prolétarisation, la sédentarisation forcée, la pure exploitation et la violence brutale. Frantz Fanon a décrit en détail les mécanismes de violence mis en place par le colonialisme pour subjuguer les peuples opprimés. Il a écrit : « le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature » (Fanon, 2002, p. 61). Selon lui, le monde colonial est un monde manichéen, qui va à sa conclusion logique et « déshumanise le colonisé. À proprement parler, il l’animalise. » (Fanon, 2002, p. 45).

Ce qui a suivi la déclaration de guerre d’indépendance le 1er novembre 1954 a été l’une des guerres de décolonisation les plus longues et les plus sanglantes, qui a vu une implication massive des pauvres ruraux et des classes populaires urbaines (lumpenprolétariat). Les estimations officielles affirment qu’un million et demi d’Algériens ont été tués dans la guerre de huit ans qui s’est terminée en 1962, une guerre qui est devenue le fondement de la politique algérienne moderne.

Arrivé à l’hôpital psychiatrique de Blida en 1953, Fanon s’est rapidement rendu compte que la colonisation, dans son essence, était un gros fournisseur d’hôpitaux psychiatriques. Pour lui, la colonisation était une négation systématique de l’autre et un refus effréné de tout attribut de l’humanité à leur égard. Contrairement à d’autres formes de domination, la violence est ici totale, diffuse, permanente et globale. Traitant les tortionnaires et les victimes, Fanon n’a pas pu échapper à cette violence totale qu’il a analysée. Cela l’amena à démissionner en 1956 et à rejoindre le Front de libération nationale (FLN). Il a écrit : « L’Arabe, aliéné en permanence dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue ». Il a ajouté que la guerre d’Algérie était « une conséquence logique d’une tentative avortée de décérébration d’un peuple » (Khalfa et Young, 2018, p. 434) .Il a été injustement et à tort accusé d’être le prophète de la violence, mais ce qu’il a fait n’était que de décrire et analyser la violence du système colonial.

Fanon voyait l’idéologie coloniale étayée par l’affirmation de la suprématie blanche et sa mission civilisatrice corollaire. Il en a résulté le développement dans les « indigènes évolués » d’un désir d’être blanc, désir qui n’est rien de plus qu’une déviation existentielle. Cependant, ce désir bute sur le caractère inégal du système colonial qui attribue les places selon la couleur.

Dans son livre Peau noire Masques blancs, Fanon a analysé l’aliénation culturelle des colonisé(e)s / racialisé(e)s et son reflet dans les comportements et l’identité. Il a soutenu que c’était le résultat d’une domination durable fondée sur l’exploitation économique. Tôt ou tard, cette situation insoutenable déclenche un processus de désaliénation, de résistance et d’émancipation. Tout au long de son travail professionnel et de ses écrits militants, il a défié les approches et discours culturalistes et racistes dominants sur les indigènes comme le syndrome nord-africain : les Arabes sont paresseux, menteurs, trompeurs, voleurs, etc. (Fanon, 2001, p. 24-26). Il a avancé une explication matérialiste situant les symptômes, les comportements, la haine de soi et les complexes d’infériorité dans la vie de l’oppression et des relations coloniales inégales. La solution à ces problèmes était donc d’agir dans le sens d’un changement radical des structures sociales.

Fanon avait de grands espoirs et croyait fermement en l’Algérie révolutionnaire et son livre phare L’An V de la Révolution Algérienne (Fanon, 1972) en témoigne et montre comment la libération ne vient pas comme un cadeau. Elle est saisie par les masses de leurs propres mains et en la saisissant, ils sont eux-mêmes transformés. Il a fortement soutenu que pour les masses, la forme la plus élevée de culture, c’est-à-dire de progrès, est de résister à la domination et à la pénétration impérialistes. Pour Fanon, la révolution est un processus de transformation qui créera de « nouvelles âmes »[1]. Pour cette raison, Fanon clôt son livre de 1959 avec les mots : « La Révolution en profondeur, la vraie, parce que précisément elle change l’homme et renouvelle la société, est très avancée. Cet oxygène qui invente et dispose une nouvelle humanité, c’est cela aussi la Révolution Algérienne. » (Fanon, 1972, p. 151).

 

Période d’indépendance : faillite des élites dirigeantes « postcoloniales »

Malheureusement, l’expérience révolutionnaire algérienne et sa tentative de rompre avec le système impérialiste-capitaliste ont été vaincues, à la fois par les forces contre-révolutionnaires et par ses propres contradictions. Elle a nourri les germes de son propre échec dès le départ : c’était un projet de haut en bas, autoritaire et hautement bureaucratique, bien qu’avec certaines fonctions redistributives qui amélioraient considérablement les moyens de subsistance des gens. Par exemple, les expériences créatives de l’initiative ouvrière et de l’autogestion des années 60 et 70 ont été sapées par une bureaucratie étatique paralysante, ne parvenant pas à impliquer véritablement les travailleurs dans le contrôle des processus de production. Cette absence de démocratie était concomitante avec l’ascension d’une bourgeoisie compradore hostile au socialisme et fermement opposée à une véritable réforme agraire (Bennoune, 1988). Dans les années 1980, la contre-révolution néolibérale mondiale était le clou dans le cercueil et a inauguré une ère de désindustrialisation et de politiques favorables au marché aux dépens des couches populaires. Les dignitaires de la nouvelle orthodoxie néolibérale ont déclaré que tout était à vendre et ont ouvert la voie aux privatisations.

Le travail de Fanon, écrit il y a six décennies, porte encore un pouvoir prophétique en tant que description précise de ce qui s’est passé en Algérie et ailleurs. En lisant les paroles de Fanon et en particulier « Mésaventures de la conscience nationale », son chapitre important des Damnés de la Terre, on ne peut s’empêcher d’être absorbé et ébranlé par leur vérité et leur prévoyance sur la faillite et la stérilité des bourgeoisies nationales en Afrique et au Moyen-Orient aujourd’hui ; bourgeoisies qui avaient tendance à remplacer la force coloniale par un nouveau système de classe reproduisant les anciennes structures coloniales d’exploitation et d’oppression.

Dans les années 1980, la bourgeoisie nationale algérienne, comme celles des autres parties du monde, s’est débarrassée de la légitimité populaire, a tourné le dos aux réalités de la pauvreté et du sous-développement, et ne s’est préoccupée que de remplir ses propres poches et d’exporter les énormes profits qu’elle en tirait de l’exploitation de son peuple. Dans les termes de Fanon, cette bourgeoisie parasitaire et improductive (civile et militaire) a eu le dessus dans la gestion des affaires de l’État et dans ses choix économiques pour ses propres intérêts. Cette élite est la plus grande menace pour la souveraineté de la nation car elle vend l’économie aux capitaux étrangers et aux multinationales et coopère avec l’impérialisme dans sa « guerre contre le terrorisme », autre prétexte pour étendre la domination et se ruer vers les ressources. En Algérie, cette bourgeoisie nationale, étroitement liée au maintien du pouvoir, a renoncé au projet de développement autonome initié dans les années 1960 et 1970 et n’a même pas négocié des concessions de l’Occident, qui auraient de la valeur pour l’économie du pays. Au lieu de cela, elle a offert une concession après l’autre pour des privatisations aveugles et des projets qui porteraient atteinte à la souveraineté du pays et mettraient en danger sa population et son environnement – l’exploitation du gaz de schiste et des ressources offshore en est un exemple (Hamouchene et Rouabah, 2016).

C’est ce qu’est devenue l’Algérie aujourd’hui avec l’argent du pétrole utilisé pour acheter la paix sociale[2] et renforcer l’appareil répressif de l’État, ce qui correspond à ce que craignait Fanon. Que sa vision et son analyse aient été et restent impopulaires auprès de la classe dirigeante est l’une des raisons pour lesquelles il est aujourd’hui marginalisé et réduit à juste une autre figure anticoloniale, dépouillée de son attaque incandescente contre la stupidité et la pauvreté intellectuelle et spirituelle de la bourgeoisie nationale.

Comme l’a soutenu Edward Said, le véritable génie prophétique des Damnés de la terre est lorsque Fanon sent le fossé entre la bourgeoisie nationaliste et les tendances libératrices du FLN. Il s’est rendu compte que le nationalisme orthodoxe suivait « la même voie tracée par l’impérialisme, qui, tout en paraissant céder son autorité à la bourgeoisie nationaliste, étendait réellement son hégémonie » (Said, 1994).

Aujourd’hui, l’Algérie – mais aussi la Tunisie, l’Égypte, le Nigéria, le Sénégal, le Ghana, le Gabon, l’Angola et l’Afrique du Sud entre autres – suit les diktats des nouveaux instruments de l’impérialisme tels que le FMI, la Banque mondiale et négocie son entrée dans l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Certains pays africains utilisent encore le franc CFA (rebaptisé Eco en décembre 2019), une monnaie héritée de l’époque du colonialisme et toujours sous le contrôle du trésor français. Fanon aurait été révolté contre cette bêtise et cette pure stupidité.

Il a prédit cette situation inquiétante et le comportement choquant de la bourgeoisie nationale quand il a noté que sa mission n’a rien à voir avec la transformation de la nation, mais consiste plutôt à « servir de courroie de transmission entre la nation et un capitalisme, rampant, mais camouflé, et qui se pare aujourd’hui du masque néo-colonialiste » (Fanon, 2002, p149). C’est là que nous pouvons apprécier la valeur durable de l’utilisation des idées critiques de Fanon lorsqu’il introduit la question des classes sociales et décrit pour nous la réalité postcoloniale contemporaine, une réalité façonnée par le néocolonialisme et une bourgeoisie nationale « sans vergogne… anti-nationale », optant pour une voie abominable de bourgeoisie conventionnelle, ajoute-t-il, « une bourgeoisie bourgeoise, platement, bêtement, cyniquement bourgeoise » (Fanon, 2002, p. 147).

Fanon aurait été choqué par la division internationale du travail en cours où nous, Africains, « On continue à expédier les matières premières » et on continue comme il l’a dit « à se faire les petits agriculteurs de l’Europe, les spécialistes de produits bruts. » (Fanon, 2002, p148). Les classes dirigeantes en Algérie ont piégé le pays dans un modèle de développement extractiviste prédateur où les profits s’accumulent entre les mains d’une minorité avec leurs soutiens étrangers au détriment de la dépossession de la majorité de la population (Hamouchene, 2019).

 

Rationalité de la rébellion : le Hirak et la nouvelle révolution algérienne

La triste réalité contemporaine que Fanon a décrite et mise en garde il y a six décennies ne laisse guère de doute que s’il était vivant aujourd’hui, Fanon serait extrêmement déçu du résultat de ses efforts et de ceux d’autres révolutionnaires. Il s’est avéré avoir raison sur la rapacité et la division des bourgeoisies nationales et les limites du nationalisme conventionnel.

Cependant, Fanon nous alerte que l’enrichissement scandaleux de cette caste profiteuse s’accompagnera « d’un réveil décisif du peuple, d’une prise de conscience prometteuse de lendemains violents. » (Fanon, 2002, p. 161). Nous pouvons donc voir que l’idée ou le concept de Fanon de rationalité de la révolte et de la rébellion a été rendu clair par la deuxième vague de soulèvements arabes et autres manifestations de masse dans le monde en 2019-2020. Les masses populaires de tous ces pays se sont rebellées contre la violence des régimes politiques qui leur offrent une paupérisation croissante, une marginalisation et l’enrichissement de quelques-uns au détriment et la damnation de la majorité.

Les Algériens ont brisé le mur de la peur et rompu avec un processus d’aliénation qui les avait infantilisés et étourdis pendant des décennies. Ils ont fait irruption sur la scène politique, ont découvert leur volonté politique et ont recommencé à entrer dans l’histoire. Depuis le vendredi 22 février 2019, des millions de personnes, jeunes et vieux, hommes et femmes de différentes classes sociales se sont soulevées dans une rébellion mémorable. Les marches historiques du vendredi, suivies de manifestations dans les secteurs professionnels, ont uni les gens dans leur rejet du système au pouvoir et leurs revendications d’un changement démocratique radical. « Ils doivent tous partir!  (Yetnahaw ga’) », « Le pays est à nous et nous ferons ce que nous voudrons (Lablad abladna oundirou rayna) », deux slogans emblématiques de ce soulèvement pacifique jusqu’ici, symbolisent l’évolution radicale de ce mouvement populaire (Al Hirak Acha’bi) qui a été déclenché par l’annonce du président sortant Bouteflika de briguer un cinquième mandat alors qu’il était impuissant, souffrant d’aphasie et généralement absent de la vie publique.

Le peuple algérien ne s’est pas seulement révolté pour exiger la démocratie et la liberté, mais il s’est rebellé pour le pain et la dignité, contre les conditions socio-économiques oppressives dans lesquelles il a vécu pendant des décennies. Ils se sont levés pour défier les géographies manichéennes de l’oppresseur et des opprimés (si bien décrites par Fanon dans Les Damnés de la Terre), géographies qui leur sont imposées par le système capitaliste-impérialiste globalisé et ses laquais locaux.

Les événements qui se sont déroulés en Algérie en 2019 et 2020 sont vraiment historiques. Ce qui rend ce mouvement (Hirak) vraiment unique, c’est son immense ampleur, son caractère pacifique, sa diffusion nationale, y compris dans le sud marginalisé, et la participation massive des femmes et des jeunes qui constituent la majorité de la population algérienne. Pour ceux qui sont assez vieux pour avoir la soixantaine et plus, ce type de mobilisation n’a pas été vu depuis 1962, lorsque les Algériens sont descendus dans la rue pour célébrer leur indépendance durement acquise de la domination coloniale française.

Cette révolution est comme une bouffée d’air frais. Le peuple a affirmé son rôle de maître de sa propre destinée. Nous pouvons utiliser les mots exacts de Fanon pour décrire ce phénomène : « La thèse qui veut que se modifient les hommes dans le même moment où ils modifient le monde, n’aura jamais été aussi manifeste qu’en Algérie. Cette épreuve de force ne remodèle pas seulement la conscience que l’homme a de lui-même, l’idée qu’il se fait de ses anciens dominateurs ou du monde, enfin à sa portée. Cette lutte à des niveaux différents renouvelle les symboles, les mythes, les croyances, l’émotivité du peuple. Nous assistons en Algérie à une remise en marche de l’homme. » (Fanon, 1972, p. 15).

L’une des plus grandes réussites du soulèvement populaire actuel est peut-être le changement de conscience politique et la détermination à lutter pour un changement démocratique radical. Ce processus de libération a déclenché une quantité inégalée d’énergie, de confiance, de créativité et de subversion.

Après des décennies à réduire la société civile, à faire taire les dissident(e)s et à atomiser l’opposition, le fait que le mouvement se soit développé de force en force pendant plus d’un an, sans reculer ni s’apaiser, mais avancer, est vraiment remarquable et inspirant. Le Hirak a réussi à démêler les réseaux de tromperie qui ont été déployés par la classe dirigeante et sa machine de propagande. De plus, l’évolution de ses slogans, chants et formes de résistance démontre des processus de politisation et d’éducation populaire. La réappropriation des espaces publics a créé une sorte d’agora où les gens discutent, débattent, échangent des points de vue, parlent de stratégie et de perspectives, se critiquent ou s’expriment simplement de plusieurs manières, notamment à travers l’art et la musique. Cela a ouvert de nouveaux horizons pour résister et construire ensemble.

La production culturelle a pris un autre sens parce qu’elle était associée à la libération et considérée comme une forme d’action politique et de solidarité. Loin des productions folkloriques et stériles sous le patronage étouffant de certaines élites autoritaires, nous assistons plutôt à une culture qui parle au peuple et fait progresser sa résistance et ses luttes à travers la poésie, la musique, le théâtre, les caricatures et le street-art. Une fois encore, nous voyons les idées de Fanon dans sa théorisation de la culture comme une forme d’action politique : « La culture nationale n’est pas le folklore où un populisme abstrait a cru découvrir la vérité du peuple. Elle n’est pas une masse sédimentée de gestes purs, c’est-à-dire de moins en moins rattachables à la réalité présente du peuple… La culture négro-africaine, c’est autour de la lutte des peuples qu’elle se densifie et non autour des chants, des poèmes ou du folklore » (Fanon, 2002, p. 221-223).

 

La lutte pour la décolonisation se poursuit

« Beaucoup de peuples colonisés ont réclamé la fin du colonialisme, mais rarement comme le peuple algérien. » (Fanon, Pour la révolution Africaine)

 

Au-delà des arguments largement sémantiques autour de savoir s’il s’agit d’un mouvement, d’un soulèvement, d’une révolte ou d’une révolution, on peut dire avec certitude que ce qui se passe ces jours-ci en Algérie est un processus de transformation chargé de potentiel émancipateur. L’évolution du mouvement et ses revendications spécifiquement autour de « l’indépendance », de la « souveraineté » et de « la fin du pillage des ressources du pays » sont un terrain fertile pour des idées anti-coloniales, anticapitalistes, anti-impérialistes et même écologiques et peuvent ouvrir la voie à une lutte progressiste en mobilisant les forces sociales concernées : travailleurs (formels et informels), paysans, jeunes chômeurs, masses populaires, etc.

Les Algériens établissent un lien direct entre leur lutte actuelle et la lutte anticoloniale des années 50 et voient leurs efforts comme la poursuite de la décolonisation. En scandant « Les généraux à la poubelle et l’Algérie sera indépendante », ils mettent à nu le récit officiel vide de la glorieuse révolution et révèlent qu’elle a été utilisée sans vergogne par les bourgeoisies anti-nationales pour poursuivre scandaleusement l’enrichissement personnel. Il s’agit sans aucun doute d’un second moment fanonien où les gens mettent à nu la situation néocoloniale dans laquelle ils trouvent leur pays et soulignent une caractéristique unique de leur soulèvement, à savoir son enracinement dans la lutte anticoloniale contre les Français.

Les Algériens retrouvent ainsi leur titre de révolutionnaires et réaffirment leur désir d’être les véritables héritiers des martyrs qui ont sacrifié leur vie pour la libération de ce pays. Nous avons vu tant de slogans et de chants qui ont capturé ce désir et fait référence à des vétérans de la guerre anticoloniale tels qu’Ali La Pointe, Amirouche, Ben Mhidi et Abane : « Oh Ali [la pointe] vos descendants ne s’arrêteront jamais tant qu’ils n’auront pas arraché leur liberté ! » et « Nous sommes les descendants d’Amirouche et nous ne reculerons jamais ! ».

Il devient clair que le colonialisme analysé par Fanon six décennies plus tôt n’a pas entièrement disparu. En fait, il s’est métamorphosé et s’est camouflé en des formes et des mécanismes sophistiqués : dette, programmes d’ajustement structurel, traités de « libre-échange », accords d’association avec l’UE, extractivisme prédateur, accaparement des terres, agro-industrie, lois sur l’immigration et frontières meurtrières, intervention « humanitaire » et la responsabilité de protéger, la coopération internationale et le développement, le racisme et la xénophobie, etc. Tout cela constitue des formes de domination et de contrôle déployées pour sauvegarder les intérêts des puissants.

La lutte pour la décolonisation est résolument relancée alors que les Algériens revendiquent la souveraineté populaire et économique qu’ils n’ont pas récupérée lorsque l’indépendance formelle a été obtenue en 1962. Fanon avait une prémonition à ce sujet lorsqu’il a écrit : « Le peuple, qui au début de la lutte avait adopté le manichéisme primitif du colon : les Blancs et les Noirs, les Arabes et les Roumis, s’aperçoit en cours de route qu’il arrive à des Noirs d’être plus blancs que les Blancs et que l’éventualité d’un drapeau national, la possibilité d’une nation indépendante n’entraînent pas automatiquement certaines couches de la population à renoncer à leurs privilèges ou à leurs intérêts. » (Fanon, 2002, p. 138).

 

Photographie de Riad Kaced, prise à Alger le 21 février 2020.

Notes

[1] L’expression « nouvelles âmes » a été empruntée à Aimé Césaire.

[2] Ceci a été réalisé grâce à l’extension du crédit bon marché aux petites et moyennes entreprises (via l’ANSEJ, l’Agence nationale de soutien à l’emploi des jeunes), le maintien de nombreuses subventions et des augmentations de salaire dans de multiples secteurs, en particulier les dispositifs de sécurité omniprésents assurant des endiguements de tout soulèvement.

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