L’université est un champ de bataille

Islamo-gauchisme, décolonialisme, racialisme, indigénisme, déconstructivisme… Une litanie de mots en -isme censés rendre compte des menaces qui pèsent sur l’université française. Telle une forteresse assiégée, elle se verrait subvertir par des théories funestes et délirantes. Les termes utilisés ne sont d’ailleurs pas anodins. Il est question d’« entrisme », de « gangrène », de « ravages » comme autant de maux visant à décrire cette bête immonde qui imprègne le champ académique.

Haut-lieu de la liberté d’expression, l’université se verrait mise en danger par la progression d’une censure galopante. On déplore des « colloques annulés », des professeurs sous « pression » ainsi que le danger d’une « cancel culture » importée des États-Unis. Les fameuses « minorités agissantes » auraient désormais pris le pouvoir et instauré un régime de terreur. Jusqu’alors circonscrites à des tribunes et des déclarations isolées, ces idées, aussi malhonnêtes soient-elles, imprègnent désormais massivement le champ médiatique et politique jusqu’à être reprises et diffusées au plus haut sommet de l’État. Particulièrement visées, les sciences sociales sont sous le feu des critiques, accusées d’alimenter le « déni » sur l’islamisme et de propager une dangereuse « culture de l’excuse ». Alors, comment analyser cet acharnement contre l’université ? Et en quoi est-il révélateur de cette dérive autoritaire et liberticide du pouvoir d’État ?

Avant de répondre à ces questions, il est nécessaire de rappeler que les élucubrations de Frédérique Vidal agissent comme un véritable écran de fumée. Difficile en effet de ne pas voir cette polémique comme une aubaine pour le gouvernement, bien content de détourner le regard de la crise existentielle dont souffre l’université. D’abord les étudiants, qui dès l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 se sont massivement mobilisés contre Parcoursup, dispositif visant à établir une sélection à l’université. Puis, il y a eu le suicide d’un jeune homme de 22 ans à Lyon en novembre 2019, geste qui a jeté une lumière crue sur la détresse de nombreux étudiants. La pandémie et les confinements qui ont suivi ont fini par écraser une jeunesse déjà fragilisée par la précarité et le chômage. Les cours à distance, l’isolement, la perte des relations sociales n’ont fait qu’aggraver un malaise déjà bien ancré. Depuis, beaucoup sont contraints de faire appel aux associations pour obtenir un colis alimentaire. La situation s’avère d’autant plus grave qu’aucune perspective ne s’offre à eux.

Ensuite, il s’agit de faire oublier les profondes contestations qui ont ébranlé le monde universitaire avant le confinement. Aussi bien la réforme des retraites que la loi de programmation de la recherche (LPR) ont fait l’objet d’une forte opposition. Elles étaient alors perçues comme d’énièmes coups de butoirs contre l’université, déjà profondément affectée par un sous-financement chronique et une dégradation manifeste des conditions d’enseignements. Car ce qui fait véritablement des ravages à l’université, c’est la logique néolibérale qui s’abat depuis des années sur une institution sommée de se réformer et de s’adapter à la compétition internationale.

Et pour cause. L’université est amenée à fonctionner comme un marché à part entière, où l’austérité budgétaire et la rentabilité sont la norme. Alors que le nombre d’étudiants ne cesse d’augmenter, les budgets alloués par l’État et les effectifs stagnent ou n’augmentent que très sensiblement. Le fossé est donc criant entre les besoins qui explosent et les moyens qui restent insuffisants. La LPR[1] prévoit notamment d’élargir et de favoriser les appels à projets, tant décriés depuis des années. Ces derniers apparaissent comme le symbole d’une université basée sur la concurrence, où chaque établissement livre une bataille acharnée pour obtenir les financements nécessaires à la recherche. Ce système, inspiré des logiques du privé, exacerbe une forme de darwinisme où les « meilleurs » sont sélectionnés.

Doit-on pour autant, comme le soutiennent certains[2], estimer que les attaques contre les libertés académiques ne seraient qu’un chiffon rouge occultant les vrais dangers qui menacent l’université ? Si les réformes successives visant à marchandiser l’université la mettent en péril, il n’en demeure pas moins que minimiser la gravité de ces attaques serait une profonde erreur. Derrière cette tentative de mise au pas se profile dangereusement la volonté de museler toute forme de pensée critique, au-delà même des frontières de l’université.

 

Champ universitaire et dérive autoritaire

Cette obsession de l’islamo-gauchisme et plus généralement des théories décoloniales et post-coloniales, trahit l’inquiétude des pouvoirs publics de voir l’université comme un lieu de contestation de l’ordre dominant. Même si cette obsession relève du fantasme tant l’université est traversée par de multiples courants et idéologies, toujours est-il qu’elle représente l’un des derniers lieux où penser les questions de race, de classe, de genre semble encore être possible.

L’université doit en effet avant tout être vue comme un champ, au sens où Pierre Bourdieu l’entendait. Autrement dit, comme un espace en mouvement, structuré par des dynamiques antagonistes et des oppositions entre dominants et dominés. Il est à ce titre traversé par des idéologies et des pratiques qui s’affrontent, par des dominations qui se font et se défont. Le champ universitaire est donc amené à évoluer et à se transformer, au gré des rapports de force qui s’y déploient. À l’instar du champ politique ou médiatique, il n’échappe pas à cette règle.

La tribune des cent publiée dans Le Monde[3], la création d’un observatoire sur le décolonialisme ont mis en lumière l’ancrage et le pouvoir dont jouissent des universitaires conservateurs et réactionnaires au sein de l’université. Se présentant comme « lanceurs d’alertes », ils s’investissent d’une mission : extirper du monde académique les théories jugées incompatibles avec les « valeurs de la République ». Pour cela, ils n’hésitent pas à user de leurs positions et de leur prestige pour se faire les conseillers des puissants.

Bien qu’ils bénéficient d’une large audience dans les médias et de l’oreille du pouvoir, ils aiment à se présenter comme une minorité en résistance. Hérauts de la rationalité et de la rigueur scientifique, ils opposent volontiers leurs travaux à ceux de leurs confrères, mus selon eux par une démarche militante et dogmatique. Ces universitaires, célébrés de toutes parts, sont l’expression d’un discours autorisé et légitime, qui dit le bien et le mal, le pensable et l’impensable. Ils forment, avec les éditocrates, cette petite bourgeoisie intellectuelle inféodée au pouvoir, ne vivant que par lui et pour lui. Face à eux, les étudiants, chercheurs et universitaires qui souhaiteraient investir certaines questions qui demeurent marginales et tabous pour la doxa républicaine doivent faire profil bas. Aborder des sujets tels que la race ou la colonialité vous condamne à faire preuve d’un courage et d’une abnégation à toute épreuve. Dans son ouvrage Le triangle de l’hexagone, Maboula Soumahoro retrace avec force son impossible parcours jalonné de dénigrements, d’avertissements et de suspicions à l’égard de ses recherches. Elle interroge : « Pourquoi les chercheurs français qui se sont consacrés à la question raciale aux États-Unis ne peuvent-ils pas en faire de même sur le territoire où ils vivent et exercent ? » Renvoyé au statut de militant, accusé de manquer d’objectivité, le chercheur ou l’étudiant indigène qui souhaite investir ces questions verra son travail tout bonnement disqualifié. C’est pourquoi l’université est un champ de bataille, objet de conflits incessants et de luttes permanentes.

Toutefois, il est important de rappeler que le champ académique, aussi autonome soit-il, n’est pas un monde clos, isolé et replié sur lui-même. Il ne bénéficie pas d’une étanchéité qui le rendrait imperméable au reste des dynamiques qui animent la société. Ses divisions et ses luttes internes sont susceptibles de pénétrer le corps social. De même, les crises et les évènements qui agitent la société peuvent en retour s’inviter dans le champ universitaire. Alors que les médias se font jour après jour les portes voix des idées d’extrême droite, l’université permet (pour combien de temps encore ?) la réflexion et la recherche sur nombre de questions qui n’ont pas droit de cité ailleurs, devenant un lieu favorable à la critique et à l’émancipation intellectuelle. Elle contribue en outre à promouvoir le débat démocratique en permettant l’expression libre des consciences et des pensées. Enfin, force est de constater que de plus en plus d’étudiants sont attirés par des thèses leur offrant une grille de lecture et d’analyse des rapports sociaux tout bonnement révolutionnaires. Et c’est précisément cela qui pose problème.

En effet, cette charge virulente contre les libertés académiques ne doit pas être déconnectée de la tendance lourde qui, depuis quelques années, voit l’État français emprunter une pente très autoritaire. Plus encore, elle s’inscrit dans la séquence actuelle marquée par la loi sécurité globale et contre le séparatisme. La volonté est claire, étendre les prérogatives de l’État sur le reste de la société et mettre au pas toute forme de pensée dissidente. En s’attaquant aux associations, à la presse, aux cultes et maintenant aux universités, l’État s’emploie à étouffer toute contestation qui viendrait bouleverser l’ordre républicain. À un an des élections présidentielles, l’objectif est également de chasser sur les terres de la droite et de l’extrême droite. Les déclarations policières de Frédérique Vidal rejoignent l’amendement déposé par Les Républicains au Sénat, celui-ci exigeant que les libertés académiques se soumettent aux « valeurs de la république ». Au vu de la tournure réactionnaire prises par celles-ci, ceci n’augure rien de bon. Pire, elles trahissent une volonté de faire de l’université non plus un lieu de production scientifique indépendant, mais une institution légitimatrice de l’ordre dominant. Le monde académique se verrait ainsi confier la tâche de produire du consensus et de faire la chasse à des théories considérées comme impures pour la religion républicaine.

 

Haro sur les sciences sociales !

« Quand on veut expliquer l’inexplicable, on s’apprête à excuser l’inexcusable » avait déclaré Nicolas Sarkozy en novembre 2007. « Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser » avait renchéri Manuel Valls à la suite des attentats de 2015. Plus récemment, Jean-Michel Blanquer a profité du choc provoqué par l’assassinat de Samuel Paty pour pointer du doigt les « complicités intellectuelles du terrorisme » affirmant que le meurtrier n’avait pas agi « seul », mais qu’il avait été « conditionné par d’autres gens, en quelque sorte des auteurs intellectuels de cet assassinat ».

Et dans la foulée des manifestations anti-racistes aux États-Unis et en France à la suite de la mort de George Floyd, Emmanuel Macron avait condamné le monde universitaire, coupable selon lui « d’avoir encouragé l’ethnicisation de la question sociale », ce qui revenait à « couper la République en deux ». Derrière ces déclarations, mêlant médiocrité et de cynisme, les sciences sociales sont mises au banc des accusés. Elles font l’objet, depuis quelques années déjà, d’un véritable acharnement. À l’heure où chaque citoyen est sommé de faire allégeance au consensus charliste, où l’État se pose en protecteur dans sa « guerre au terrorisme » et alors que les pires théories ravivant le choc des civilisations font florès, les sciences sociales tentent de faire entendre une voix dissonante. Adoptant une distance/posture critique, leur but n’est pas de célébrer les discours dominants, mais bien de comprendre les phénomènes sociaux. Les sciences sociales n’entrent pas dans des catégories morales en disant le bien et le mal. Elles usent des outils qui sont les siens pour penser rationnellement et de manière rigoureuse le monde tel qu’il va. Plus encore, elles permettent de rendre intelligibles des questions complexes, et contribuent ainsi à forger l’esprit critique des citoyens. Elles sont à ce titre un rouage fondamental de tout régime démocratique digne de ce nom. Mais ce qui fait véritablement des sciences sociales un scandale, c’est leur propension à opérer un dévoilement des structures de dominations. Elles contribuent ainsi au combat contre toutes les formes d’inégalités et d’oppressions, souvent présentées comme naturelles, intemporelles et éternelles. En disséquant les mécanismes d’exploitation et d’aliénation propres au capital, Karl Marx a par exemple permis de poser un regard critique et sans concession sur les raisons de la misère ouvrière. De même, dans son ouvrage Les veines ouvertes de l’Amérique latine, l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano a montré comment le pillage et la mise sous-dépendance de l’Amérique latine avaient permis l’envolée économique et industrielle de l’Europe. Pour comprendre l’importance capitale que revêtent les sciences sociales, nous ne saurions que conseiller l’ouvrage du sociologue Bernard Lahire : Pour la sociologie.[4]

Pour autant, elles peuvent également servir à légitimer l’ordre dominant. C’est ce que font nombre d’universitaires comme Gilles Kepel, Pierre André-Taguieff ou encore Marcel Gauchet. Dans la fameuse tribune des cent, ils affirment, à propos de l’université, que « les idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales (transférés des campus nord-américains) y sont bien présentes, nourrissant une haine des «Blancs» et de la «France» et un militantisme parfois violent s’en prennent à ceux qui osent encore braver la doxa antioccidentale et le prêchi-prêcha multiculturaliste ».

Constatons d’abord que ces personnes ne sont jamais présentées comme des militants. Figures d’autorité, ils incarnent le sérieux et l’objectivité. Leur parole est scrutée, écoutée, diffusée. Qu’ils professent depuis des années leur obsession islamophobe, sécuritaire ou républicaine n’importe peu, car leur allégeance à l’idéologie dominante leur confère un statut d’intouchable.

À l’image de cette citation, semblable à une relique d’un discours de Marine Le Pen, ces universitaires conçoivent leur profession comme un sacerdoce : faire rayonner la grandeur de la civilisation blanche et occidentale. Gare à ceux donc qui dévieraient des sentiers battus.

 

Un phénomène mondial

Si les assauts répétés contre les sciences sociales et les libertés académiques constituent une menace pour la démocratie, force est de constater que la France est loin de faire exception. Partout, des pouvoirs autoritaires tentent de museler des disciplines jugées trop encombrantes. Au Japon, le ministre de l’Éducation Hakubun Shimomura s’était adressé en 2015 dans une lettre aux présidents des 86 universités du pays, en leur demandant « d’abolir ou de convertir ces départements (de sciences sociales) pour favoriser des disciplines qui servent mieux les besoins de la société ». Autrement dit, favoriser les activités et disciplines dites « productives » au détriment des sciences sociales jugées inutiles. Cette décision a fait des émules, notamment chez le président d’extrême droite brésilien Jair Bolsonaro qui a annoncé en juillet 2019 vouloir « supprimer les subventions publiques destinées aux universités de sociologie et de philosophie ». En Pologne, deux historiens ont récemment été condamnés pour avoir incriminé les autorités polonaises, en l’occurrence un ancien maire d’une petite commune rurale pour sa responsabilité dans la mort de nombreux juifs lors de la Seconde Guerre mondiale. Le parti ultra-conservateur Droit et Justice (PiS), au pouvoir en Pologne, exerce depuis plusieurs années une pression accrue sur la communauté universitaire. Il cherche notamment à faire taire les travaux d’historiens qui rendraient compte du rôle des autorités polonaises dans la collaboration avec le régime nazi. Ouvertement nationaliste, le PiS tente ainsi de restaurer la réputation et la grandeur de la Pologne. Enfin, le 11 février dernier, le parlement grec a voté une loi permettant le déploiement dans les universités d’une « brigade de protection » afin de combattre des « phénomènes de violences » a défendu le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis. Mais pour beaucoup, cette loi est vue comme une tentative de contrôler les syndicats de gauche et plus généralement une jeunesse étudiante connue pour sa contestation du pouvoir et sa capacité de mobilisation massive.

Cette mise en perspective permet d’apercevoir cette lame de fond mondiale qui fait des universités, une cible privilégiée de la dérive autoritaire qui s’intensifie.

La France n’y fait pas exception. Il est à même à craindre que les polémiques autour de l’islamo-gauchisme à l’université s’installent durablement dans le débat public, jusqu’à déboucher sur une loi restreignant les libertés académiques. Car ce sont toujours les mêmes mécanismes qui ont cours. Rappelons-nous de la manière dont les polémiques sur le voile, partant de rien et s’exacerbant au fil du temps, avaient accouché d’une loi liberticide en 2004. Certes, l’histoire ne se répète jamais de la même manière. Mais il arrive souvent qu’elle bégaye et qu’elle soit un tragique recommencement du même.

 

Notes

[1]Loi de programmation de la recherche : une loi de précarisation | Les Économistes Atterrés

[2]Dominique Pinsolle, « Le chiffon rouge de la liberté universitaire », Le Monde diplomatique, décembre 2020

[3]« Sur l’islamisme, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni », Le Monde, 31 octobre 2020

[4]Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une culture de l’excuse, La Découverte, 2016.

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