Youssef s’la raconte #6 – Isabelle du désert

Il est des personnages historiques à la vie aussi brève que captivante. Passant dans le siècle telle une météorite ils laissent sur leur passage un long sillage persistant. Telle fut la vie d’Isabelle Eberhardt.

Comment une jeune femme née en Suisse, d’une mère russe d’origine allemande et d’un père arménien, amant de sa mère alors tuteur et précepteur de la fratrie, a-t-elle pu s’enticher d’une terre qu’elle ne connaissait qu’à travers des lectures ? Le désert algérien en l’occurrence.

Son père, de tendance tolstoïenne, lui donne une éducation toute libertaire. De là sans doute son goût pour les voyages et les grands espaces, histoire de rompre avec l’étroit confinement des vallées alpines. Autre apport paternel, les langues étrangères, elle en parle 4 ou 5. Russe, italien, allemand, français et turc. Plus l’arabe qu’elle apprendra toute seule.

Celle qui écrivait : « Moi à qui le paisible bonheur dans une ville d’Europe ne suffira jamais j’ai conçu le projet hardi pour moi réalisable de m’établir au désert et d’y chercher à la fois la paix et les aventures chose conciliable avec mon étrange nature », décide en 1897, à tout juste 20 ans, de partir vers ce Maghreb qui la fascine tant. Ayant transmis à sa mère le goût des voyages, elles vont s’installer toutes deux ainsi que le frère d’Isabelle en Algérie à Annaba. Rejetant la compagnie des Européens, ils préfèrent s’immerger dans les quartiers populaires musulmans. En dépit du fait qu’on l’a toujours dite garçon manqué, dans cette même ville d’Annaba elle engage une relation avec un certain Mohamed Khodja. Leur empathie pour le pays est telle que la mère et la fille finissent par se convertir à l’islam.

Isabelle se met alors à vivre comme une musulmane. Cependant son désir de liberté est tel qu’elle exploite ses manières de garçon pour s’habiller en homme algérien. C’est dans ce jeu double qu’elle s’installe après la mort de sa mère. Suivant des caravanes au gré de son humeur, elle vit en nomade entre Batna dans les Aurès et Oued Souf. C’est dans cette ville qu’elle connaîtra l’amour de sa vie si courte en la personne de Slimane Ehnni, sous-officier de Spahis ayant donc la nationalité française. Écrivant pour un journal algérien, elle produit aussi des nouvelles, des poèmes. Partant pour de longues chevauchées à travers le désert dont elle devient une habituée et connaisseuse, elle commence à intriguer l’armée française qui la prend pour une espionne. Expulsée d’Algérie, elle s’arrange pour retrouver Slimane à Marseille et l’épouse pour pouvoir retourner en Française vers son désert. Elle collabore alors au journal arabophile El Akhbar. Le désert ne cesse de l’attirer, « je dois isoler mon âme de tout contact humain, créer un nid solitaire au fond du désert, un endroit où je pourrai enfin être » écrit-elle. C’est à Aïn Sefra, le 27 octobre 1904 dans le Sud oranais qu’allait prendre fin sa brève existence à la suite d’une de ses inondations dévastatrices que connaît le Sahara. Sa maison est soudainement assaillie par les eaux, elle aurait pu sauver sa vie si elle n’avait tenu à sauver ses manuscrits. Slimane est retrouvé vivant mais, elle, périt dans la demeure engloutie. Isabelle repose dans le petit cimetière musulman de Sidi Boudjemaâ à Aïn Sefra. Comme si le désert avait décidé ainsi de la garder en son sein, à tout jamais.

Plusieurs de ses écrits, publiés après sa mort, présentent la société algérienne au temps de la colonisation française. La maison où elle habita un temps, située à Zmala, quartier populaire de la ville de Batna, risquant de disparaître, des habitants tentent de la réhabiliter.

Voir les ouvrages d’Edmonde Charles-Roux.

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