Youssef s’la raconte ! #7 La révolte des musulmans Alpujarras d’Al Andalous à la fin du XVIe siècle 

Lorsque l’on évoque l’Andalousie de l’Âge d’or pour la plupart des néophytes tout se termine en 1492. Beaucoup pensent qu’à ce moment c’en est fini de la présence arabo-musulmane. Peut-être, certains savent que nombre de musulmans demeurent mais que contrairement aux accords de capitulation (accords conclus en 1491 par lequel le sultan de Grenade, Boabdil, remettait les clefs de la ville aux vainqueurs castillan et aragonais) leur permettant à eux et aux juifs de demeurer et de conserver leur culte ils n’eurent que le choix entre se convertir au catholicisme ou l’exil définitif. Mais encore moins nombreux sont ceux qui savent que 70 ans plus tard, face à de nouvelles mesures répressives, les musulmans de l’ancien sultanat de Grenade tenteront une gigantesque insurrection dite de la dernière chance.

C’est en effet le soir de Noël 1568 qu’est lancé le soulèvement majeur dit des Alpujarras ou guerre de Grenade. A ce moment il y a dans ce territoire environ 150 000 morisques, comme on nomme les descendants des musulmans demeurés à Grenade et convertis officiellement à la foi catholique. 70 ans après la chute du califat la plupart de ces morisques, c’est un fait ne sont catholiques que d’apparence et un grand nombre continuent à pratiquer l’Islam en secret. Les nouveaux dirigeants ont eu beau interdire les vêtements musulmans aux femmes, fermer les mosquées et les écoles coraniques et même interdire les langues arabe et berbère, rien n’y a fait. De fait à ce moment-là en Espagne la distinction est faite entre « vieux chrétiens » et « nouveaux chrétiens » ou morisques convertis.

Le chef de la révolte est un certain Fernando de Valor, qui se disant descendant des princes nasrides de Grenade prend le nom d’Aben Humeya et porte la toge pourpre des souverains nasrides. C’est lui qui organise la réunion des chefs de l’insurrection où ils mettent au point les derniers détails. A Grenade dans le quartier de l’Albaçaïn existe toujours la petite maison où fut ourdi le soulèvement. Il faut dire qu’après 70 ans de persécutions par l’Eglise catholique, pendant lesquels tout fut fait pour contraindre à la conversion les morisques, la dernière mesure prise par Philippe II a de quoi pousser à bout les ex musulmans. Désormais selon celle-ci, ils seraient tenus de confier leurs jeunes enfants à l’Eglise afin qu’elle en fasse de bons chrétiens.

C’est cet arrêt outrancier qui tout de suite mobilise en masse la population. Et la rébellion d’emblée peut compter sur environ 24 000 hommes, 1/6e de la population. Rapidement ce même soir le centre de Grenade est pris par les rebelles. Et aussitôt pour la 1ere fois depuis 70 ans retentit l’adhen dans le quartier de l’Albacaïn. Des exactions sont commises il est vrai contre certains dignitaires de l’Eglise connus pour leur dureté à l’encontre des nouveaux chrétiens. Et il y a même des incendies d’églises. Si dans un 1ere temps les troupes castillanes vont réussir à reprendre le terrain perdu, les erreurs tactiques de leur chef, la mise en action de techniques de guérilla efficaces par les rebelles mais aussi le soutien et le débarquement de conseillers militaires ottomans et de volontaires maghrébins (environ 4000 dit-on) vont inverser la situation. D’autant que les exactions indiscriminées contre les populations rurales vont rendre la révolte très populaire. A tel point qu’au printemps 1569, les insurgés, bénéficiant de l’énorme ressentiment des populations rurales excédées par cette répression massive sont sur le point de l’emporter.

Abn Umeyya 

Cependant l’arrivée de nouveaux chefs castillans plus efficaces comme le terrible Don Juan d’Autriche fort de ses succès dans la guerre des Flandres et les graves dissensions internes au camp morisque vont précipiter la défaite du camp des insurgés.

La répression sera terrible, les principaux chefs morisques sont exécutés ainsi que nombre de combattants, les autres seront envoyés dans les bagnes ou les galères. Quant aux populations morisques de Grenade et des Alpujarras il est décidé de les disperser à travers toutes les Espagne, vers l’Aragon, le Leon, la Castille etc. Là ou minoritaires elles ne pourront plus constituer de menace. Nombre de villages des Alpujarras ayant vu leurs terres confisquées seront colonisés par des paysans « vieux chrétiens » venus du nord. Forcés d’abandonner tous leurs biens, les nouveaux exilés partiront à pied dans des marches exténuantes au cours desquelles nombre de personnes faibles, de femmes et d’enfants périront.

Etant donné qu’un grand nombre de Morisques étaient des paysans mais aussi des commerçants et artisans confirmés entre autres dans le travail de la soie, il résultera de cette politique d’éradication un affaiblissement économique durable de régions comme celle de Valence ou d’Aragon. En fait les persécutions des Morisques se prolongeront jusqu’en 1614. Et même jusqu’en 1727 dans le royaume de Grenade par les lois de « limpieza de sangre » de pureté du sang. Cependant les historiens s’accordent pour évaluer à entre 30 et 70 000 sur un total de 350000 le nombre de Morisques ayant réussi à revenir dans leur patrie après leur exil en Afrique du nord ou royaume de France.

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5 Commentaires de Youssef s’la raconte ! #7 La révolte des musulmans Alpujarras d’Al Andalous à la fin du XVIe siècle 

  1. Manuel Montero 12 mars 2021 et 21h37

    Il serait intéressant de parler des Livres de Plomb du Sacromonte, car cela est un exemple inouï de construction idéologique de défense d’une minorité (les andalous). Si vous voulez je pourrais essayer d’en ébaucher une résumé, mes études en Histoire n’ont surpassé le niveau pour parler en historien, ce sera une approche d’artiste, mais pour se faire une idée, et en étant un artiste un peu cerebral quand-même, ça peut être suffisant

    Juste cela peut me prendre un temps, car je voudrais trouver le ton et retourner au texte des livres, dont j’ai une traduction castillane

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  2. Manuel Montero 12 mars 2021 et 21h58

    Je vais pas me compliquer la vie, ni promettre sans connaître l’avenir. Je vais vous dire ici comme ça viendra.
    Il était une fois cette société sous domination catholique dont Youssef vient de parler. Avant la Guerre des Alpujarras et même après, les Livres de Plomb sont l’héritage étrange que les moriscos ont laissé pour toujours. Faisant passer pour trouvaille archéologique (la science archéologique, Histoire appliquée, était née peu avant à Rome avec des initiatives comme celle du peintre Raphaël qui fit jouer sa position auprès du Pape pour entreprendre des fouilles à la recherche de la « domus aurea », la maison de luxe de l’empereur Néron… le peintre mourra d’une maladie contractée dans les humides excavations, très jeune) des textes rédigés (comme il arrive au Zohar, que l’auteur Moïse de Léon faisait passer pour oeuvre venant de Jérusalem) par un groupe d’écrivain musulmans convertis de force après la prise de Grenade, et construisant pour cela la fiction (encore officielle à l’époque de Franco, quand je suis né) d’une série de martyres chrétiens de première date, disciples de Jacques l’Apôtre et… et cela est important, de la « très sage » Marie, qui seraient morts par ordre de Néron à Grenade, les Livres de Plombs ont été découverts dans des enthousiastes « excavations » d’abord dans les travaux de construction de la cathédrale, puis à la montagne gitane de Valparaiso, qui changera son nom – ça a duré peu ce nom, mais tout le monde sait que c’est le Valparaiso, même à l’actualité, car pour les gitans, peuple d’artistes, les choses peuvent avoir plus d’un nom – par le nom de Sacromonte à cause des livres sacrés trouvés dans ses grottes. Ces livres sont la stratagème pour amorcer un syncrétisme qui puisse permettre de donner antiquité suffisante, en tant que pratique du temps des apôtres, aux moeurs des moriscos et ce sont des évangiles qui parlent fort longuement d’angéologie et de marianisme – chers encore aux temps où j’ai fait des études de théologie à Grenade, pour les curés milagreros (aimants des miracles) de l’Andalousie. Ils sont écrits en latin et en arabe, présumant que Cecilio – encore à l’actualité patron de Grenade et objet d’une romería annuelle ou pélerinage, d’un jour d’hiver où je peux attester qu’il fait toujours, toujours beau et ensoleillé et moins froid que d’habitude et les gitanes montent à cheval habillées pour la danse et tous nous prenons de tourtes salées et des omelettes espagnoles au pied de la montagne – et son disciple Ctésiphon – un camarade à l’école primaire de mon quartier gitan s’appelait ainsi – étaient des apôtres parlant la langue arabe. La démarche collective a fait effet en grande mesure car le Cardinal Cisneros, qui nonobstant faisait du zèle en tant qu’inquisiteur, y a cru dur comme du fer, puisque ça allait dans le sens de son propre spectacle évangelisateur et la confusion a permis de faire passer une grande quantité d’apocryphes qui venaient répondre, tout en parlant « depuis le Ier siècle » aux enjeus de l’actualité religieuse

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  3. Manuel Montero 12 mars 2021 et 22h05

    quand l’esprit des Lumières avait commencé à signaler comme escroquerie les Livres de Plomb (ils sont écrits sur du plomb, ce qui brouillait les pistes sur leur ancienneté) ils furent transportés au Vatican. C’est Ratzinger qui les a rendu à la ville de Grenade, au monastère du Sacromonte, à l’année 2000, je crois, lévant une partie du secret, mais ils avaient été traduits dans leur totalité – à part le fait d’avoir circulé au XVI et XVII et avoir donné matière à sermon – dans les années 70 par Miguel José Hagherty

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  4. Manuel Montero 13 mars 2021 et 13h28

    Miguel de Cervantes lui-même, doit le succès de son Quixote au même enjeu de public converti que les Livres de Plomb. Y en a des auteurs comme Ignacio Gómez de Liaño, qui ayant étudié le phénomène du Sacromonte, y trouvent un écho certain de ces enthousiasmes collectifs dans la publication, pareillement feuilletonnesque, du Quixote. Cervantes l’a écrit en partie en Alger quand il était otage, et l’arabicité de ses histoires es une bonne piste pour l’interpretation

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  5. Manuel Montero 13 mars 2021 et 13h37

    Autrement, quant au contenu religieux syncrétique, de ma part, je ne peux m’empêcher de trouver des ressemblances entre les évangiles contenus dans les livres de Plomb, et des évangiles gnostiques féminisants comme ceux de Nag Hammadi, très anciens, dont la persistance aurait pu être garantie par le tissu social et religieux de l’Andalousie des Omayaddes. Des contenus tels l’Evangile de Marie, même si l’écriture a été clairement refaite, répondent au même programme féminisant et libertaire de la vieille école gnostique. Il en va aussi pour l’angélologie des autres évangiles, élément permettant de donner livre cours et de légitimer les pratiques magiques rurales toujours en conflit avec l’autorité religieuse

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