« Point d’esclaves nègres, point de peuple français » ou pourquoi Napoléon a de l’avenir

« Bâtisseur », « génie militaire », « héros » … En cette année de bicentenaire de la naissance de Napoléon, médias et politiques ne tarissent pas d’éloges pour célébrer l’Empereur. Car oui, débarrassons-nous d’emblée de toute hypocrisie et confusion sémantique : la commémoration n’est autre chose que la célébration, puisqu’elle ne vise qu’à glorifier des héros : leurs actions, leurs idées et leurs valeurs. La « commémoration éclairée », voulue par Emmanuel Macron, n’a d’ailleurs pas dérogé à la règle. Loin du « en même temps », le président de la république a prononcé, mercredi 5 mai, date de la mort de Napoléon, un discours aussi déséquilibré qu’abject, en ne consacrant que 50 secondes sur un discours de 18 minutes aux aspects « négatifs » et « controversés » de l’œuvre du dictateur. Pire, il n’a pas hésité à utiliser des phrases lapidaires et une série d’euphémismes pour qualifier des crimes comme le rétablissement de l’esclavage des noirs. A l’unisson des contempteurs de l’Empereur, Emmanuel Macron n’a fait que réaffirmer le rappel à l’ordre raciste et colonial entrepris par la République depuis plusieurs années.

Anachronismes

Fidèle à sa verve autoritaire, Emmanuel Macron a mis en garde par deux fois ceux qui « cédant à la tentation du procès anachronique, jugerait le passé avec les lois du présent » affirmant sa volonté de ne « rien céder à ceux qui entendent effacer le passé au motif qu’il ne correspond pas à l’idée qu’ils se font du présent » faisant ainsi clairement allusion à la « cancel culture » nouveau cheval de bataille des milieux conservateurs et réactionnaires. Cette rhétorique de l’anachronisme n’a cessé d’être utilisé ces derniers mois par ceux qui défendent corps et âme l’héritage de l’Empereur. Selon eux, la France était loin d’être la seule grande puissance à pratiquer l’esclavage. Après tout, l’Angleterre, le Portugal ou encore les Etats-Unis n’en faisaient-ils pas de même ? Si l’on suit cette logique jusqu’au bout, l’esclavage devient alors quelque chose de compréhensible voire d’acceptable puisque partagé par tous. Ou presque. Car c’est là que le bât blesse. En effet, cette relativisation de l’esclavage sous-entend que non seulement c’était une idée et une pratique acceptée par tous mais surtout occulte les multiples résistances, insurrections et révoltes menées par les esclaves tout au long de la traite négrière. Cet effacement des résistances, procédé classique des dominants, vise en outre à construire et à consolider l’image du « bon nègre » docile et passif, acceptant le sort naturel qui lui est réservé. Et pourtant. Du marronage aux combats menés par l’insurgée guadeloupéenne, la Mulâtresse Solitude, en passant par la glorieuse bataille de Vertières marquant le point d’aboutissement de la guerre d’indépendance d’Haïti ou encore la fondation du premier territoire libre d’Amérique par l’esclave Benkos Bioho en Nouvelle-Grenade (actuelle Colombie), des résistances, multiples et variées n’ont jamais cessé de mettre en branle la domination blanche esclavagiste, jusqu’aux libérations et aux indépendances acquises de haute lutte.
Enfin, rappelons qu’au sein même de l’Hexagone, des voix s’élevèrent contre cette pratique barbare. Dans un article de 1765 publié dans l’Encyclopédie, Louis de Jaucourt écrit : « Cet achat de nègres pour les réduire en esclavage est un négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine. (…) Personne n’ignore qu’on les achète à leurs princes, qui prétendent avoir droit de disposer de leur liberté, et que les négociants les font transporter de la même manière que les autres marchandises. (…) On dira peut-être qu’elles seraient bientôt ruinées, ces colonies, si l’on y abolissait l’esclavage des nègres. Mais quand cela serait, faut-il conclure de là que le genre humain doit être horriblement lésé, pour nous enrichir ou fournir notre luxe ? (…) Peut-il être légitime de dépouiller l’espèce humaine de ses droits les plus sacrés, uniquement pour satisfaire son avarice, sa vanité ou ses passions particulières ? Non, que les colonies européennes soient donc plutôt détruites, que de faire tant de malheureux ». (1) C’est dans un registre similaire que Maximilien Robespierre lancera à la tribune de l’Assemblée Constituante, le 13 mai 1791, sa célèbre phrase « Périssent vos colonies plutôt qu’un principe ». Enfin, l’Abbé Raynal prit fait et cause pour les résistances contre l’esclavage et la colonisation : « Barbares Européens ! L’éclat de vos entreprises ne m’en a point imposé. Leur succès ne m’en a point dérobé l’injustice. Je me suis souvent embarqué par la pensée sur des vaisseaux qui vous portaient dans ces contrées lointaines, mais descendu à terre avec vous, et devenu témoin de vos forfaits, je me suis séparé de vous, je me suis précipité parmi vos ennemis, j’ai pris les armes contre vous, j’ai baigné mes mains dans votre sang » (2).

Que ce soit pour des raisons religieuses, morales, politiques ou philosophiques, certains Blancs, certes minoritaires, ont à l’époque affiché plus ou moins clairement leurs oppositions à l’esclavage, mettant ainsi à mal les discours actuels sur les dangers de l’anachronisme et l’impossibilité de regarder le passé avec les yeux du présent. Car si tel est le cas, dirions-nous alors que les génocides des Juifs et des Arméniens ne peuvent être véritablement condamnés car perpétrés à un moment particulier de l’histoire qui n’a rien à voir avec nos valeurs du présent ? L’esclavage n’est-il pas en soi une abomination suffisante pour qu’il soit condamné de manière catégorique et absolu ?

Cependant, pour être complet sur les stratégies discursives visant à relativiser l’esclavage, il est important de rappeler que, parallèlement, la critique de l’anachronisme est allée de pair avec une série hallucinante d’euphémismes tous aussi ignominieux les uns que les autres.

Des euphémismes en cascade

« Zone d’ombre », « erreur », « tâche », force est de constater que les commentateurs et autres dévots de Napoléon n’ont pas manqué d’imagination pour qualifier le rétablissement par l’empereur, le 20 mai 1802, de l’esclavage des noirs. Eux qui pourtant ne cessent de pourfendre la langue de bois et le politiquement correct ont été incapables de qualifier cette mesure pour ce qu’elle fut véritablement : un crime contre l’humanité. Pire encore, certains, comme le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, ont évoqué des « choix contestables ». De son côté, l’immortel chien de garde, Alain Duhamel, a quant à lui affirmé que « sur l’esclavage personne ne peut dire que ce n’est pas critiquable ». D’autres encore ont qualifié ce choix de « controversé ». Ces termes utilisés, loin d’être neutres ou anodins renvoient au contraire l’esclavage, crime absolu et imprescriptible, à un simple sujet de débat où chacun est invité à prendre position. En effet, est critiquable ou contestable un sujet soumis à la discussion et au dialogue. La porte est donc ouverte à tout argumentaire qui viendrait ici ou là défendre le bien-fondé de cette pratique. Ainsi, un système qui a arraché de leurs terres, spolié, exploité, violé et massacré près de 12 millions de Noirs est réduit, en 2021, dans la République française, à des choix « critiquables ». De même, Emmanuel Macron, toujours dans ce même discours, déclare : « Napoléon, en 1802, a rétabli l’esclavage que la Convention de 1794 avait aboli. En 1848, avec Victor Schoelcher, la IIème République a réparé cette faute, cette trahison de l’esprit des Lumières ». Plusieurs choses retiennent ici notre attention. Tout d’abord les termes utilisés. « Fautes », « trahison », autant de mots d’une incroyable faiblesse pour rendre compte d’une telle sauvagerie. Puis, le terme « réparer » émet l’idée, et sous-entend, que cette deuxième abolition a permis de faire table rase du passé et de clore définitivement quatre siècles de traite négrière. Comme si cette mesure effaçait d’un coup de baguette magique les sévices, la violence génocidaire perpétrée contre les Noirs. Une fois « réparée », l’histoire pouvait donc repartir de zéro. Enfin, comment ne pas réagir à cette nouvelle ode faite à Victor Schoelcher ? Loin de la légende dorée, cet Apôtre de la République, célébré de toute parts, doit être vu et jugé pour ce qu’il fut vraiment : un colonialiste forcené, partisan par ailleurs de l’indemnisation des propriétaires d’esclaves.
Car contrairement au story telling républicain qui en fait un grand défenseur de la cause des Noirs, l’occasion est ici trop belle de rappeler que durant la Monarchie de Juillet, Schoelcher écrit, à propos de l’esclavage, que « la seule chose dont on doive s’occuper aujourd’hui, c’est d’en tarir la source, en mettant fin à la traite. Envisager la question autrement, c’est faire du sentiment en pure perte ». (3) Autrement dit, il ne s’agissait aucunement d’abolir purement et simplement l’esclavage mais d’en finir avec la traite transatlantique. Plus tard, il déclarera que « la liberté est le principe, l’esclavage l’exception » imaginant alors un « Projet de Charte coloniale » dont l’objectif à terme était une sorte de Code noir réformé, moins brutal et plus respectueux des droits des esclaves.

L’abolition de l’esclavage, défendue plus tard par Schoelcher et consacrée par le décret du 27 avril 1848 ne fût pas dénuée de tout intérêt, loin de là. Elle apparait en effet immédiatement comme un alibi, un prétexte parfait pour soutenir et légitimer les conquêtes coloniales. Ainsi, l’esclavage, pratiqué pendant des siècles par l’Occident colonial devient une pratique abominable perpétrée par les arabes, à qui l’on doit désormais faire la guerre pour libérer les peuples de leurs jougs. La colonisation devient ainsi une œuvre de civilisation en propageant la grandeur de l’idéal des Lumières, de la Raison et de l’Humanisme. « Porter la lumière à des populations encore dans l’enfance, et leur enseigner la liberté, l’horreur de l’esclavage » s’exclamera Schoelcher.

Pour revenir sur la longue litanie d’euphémismes à propos du rétablissement de l’esclavage des Noirs, une même question se pose. Imaginerait-on un président de la République dire que la solution finale décidée par le Troisième Reich fut un événement « contestable » et « controversé » ?
Lorsque Jean-Marie le Pen avait qualifié les chambres à gaz de « détail de l’histoire », il avait fait l’objet, à forte raison, d’une répudiation totale et absolue de tout le spectre politique. Mais qui y’a-t-il de différent entre qualifier les chambres à gaz de « point de détail » de la seconde guerre mondiale et le rétablissement de l’esclavage de « faute » ? Les mots utilisés, il faut le dire, sont clairement l’expression d’une forme de négationnisme, de dénégation de la réalité pour ce qu’elle fût vraiment : une barbarie. Sauf que si l’un exprime un négationnisme d’extrême-droite, honni et combattu, Emmanuel Macron tout comme l’historien Max Gallo exprime un négationnisme respectable. En un mot, un négationnisme républicain ! Celui-là même qui avait qualifié, en 2005, de « positif » le rôle de la colonisation.

Les expéditions génocidaires en Guadeloupe et à Saint-Domingue

Qu’en furent-ils vraiment des expéditions décidées par Napoléon pour rétablir l’esclavage et la domination des Blancs à la Guadeloupe et à Saint-Domingue ? Contrairement au négationnisme ambiant, nous ne pouvons que rappeler le déchainement de brutalité commis par Richepanse en Guadeloupe et Leclerc et Rochambeau à Saint-Domingue. Car derrière le rétablissement de l’esclavage, c’est toute une liste d’atrocités qui furent commises. Le premier, arrivé à Pointe-à-Pitre en mai 1802, à la tête de 3600 hommes, mena une campagne contre-insurrectionnelle féroce qui se solda en quelques mois par la mort de 10 000 Noirs et mulâtres, lui permettant, en juillet 1802, de rétablir l’esclavage.
De son coté, Rochambeau, après avoir succédé au beau-frère de Napoléon, le général Leclerc, se montre déterminé à écraser la résistance noire, même si cela passe par l’extermination de ces derniers. Il affirme alors que « l’esclavage des Noirs doit être proclamé de nouveau dans ces parages ; et le Code Noir rendu beaucoup plus sévère. Je pense même que pour un temps les maîtres doivent avoir le droit de vie ou de mort sur leurs esclaves. Le renvoi de Toussaint, de Rigaud, Pinchinat, Martial Besse, Pascal, Bellegrade etc., (nom de chefs de mouvement d’esclave et d’affranchis) ferait un très bon effet ici. Je les ferai pendre avec le plus grand appareil » (4). Les tortures et exécutions furent le lot quotidien des Noirs soumis à l’impitoyable répression de Rochambeau. Cette tentative de reconquête du territoire de Saint-Domingue s’apparenta à une véritable chasse à l’homme. Et aucun moyen n’était écarté. Comme celui d’affamer 1500 chiens pour les lâcher à la poursuite des esclaves insurgés. Un témoin de l’époque raconte les projets funestes de Rochambeau : « Il envoyait chercher à la Havane des cargaisons de chiens d’une race vigoureuse et féroce pour être les auxiliaires dans la conquête de Saint-Domingue, et défendait par un règlement militaire de distribuer à cette nouvelle espèce de combattants aucune sorte de nourriture accoutumée afin que leur faim s’assouvisse tout entière de la chair des Noirs à la chasse desquels on les dressait » (5). De novembre 1802 à la capitulation du 19 novembre 1803, on estime à plus de 20 000 le nombre de Noirs et mulâtres massacrés par les troupes de Rochambeau.
La reconquête génocidaire de Saint-Domingue fut d’une telle intensité que l’historien Yves Bénot parla même de « démence coloniale » à propos de Napoléon (6). Voilà donc ce que fut la malheureuse et regrettable « faute » de Napoléon.

Modernité de l’esclavage

Doit-on pour autant s’étonner de voir l’Etat français et ses représentants glorifier la mémoire de Napoléon ? Est-ce vraiment si incroyable d’entendre matin, midi et soir dans les médias une litanie de dévots se prosterner devant un esclavagiste patenté ? La réponse saute pourtant aux yeux. Il est en effet dans l’ordre des choses que l’Etat français célèbre l’Empereur. C’est plutôt le contraire qui nous aurait étonné. Oui, tout cela est très cohérent. Ces célébrations de Napoléon nous rappellent à quel point l’esclavage est un pilier de notre modernité, et qu’à ce titre il hante et imprègne en profondeur tout un ensemble d’imaginaires, de représentations et de pratiques étatiques qui n’ont jamais cessé.
Quel meilleur exemple pour illustrer cela que le passage à tabac commis à l’encontre du producteur de musique Michel Zecler, où la négrophobie d’Etat s’exprima dans toute sa nudité ? L’édifice de l’Etat moderne français repose tout entier sur l’esclavage et la colonisation, sans lesquels rien n’aurait été possible. Ils furent ni plus ni moins que les conditions de possibilité permettant à la France de devenir une grande puissance. D’ailleurs, un article de 1801 ne s’y trompa pas : « Point d’esclaves nègres, point de colonies ; point de colonies, point de marine, point de peuple français ». (7)

Pour être complet, il s’agit enfin de replacer cet épisode de commémoration dans une séquence plus large marquée l’an dernier notamment par des mobilisations massives contre le racisme d’Etat et les violences policières. Très vite, aussi bien en France que dans le reste du monde, ces mouvements ont entrepris une contestation radicale de la place des statuts de négrier, d’esclavagiste et de colonialiste dans l’espace public. Héros pour les uns, bourreaux pour les autres. Face à cela, Emmanuel Macron avait, d’un ton martial, mis en garde : « La république n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire ! Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues. ». Cette sentence lapidaire s’apparenta à un véritable rappel à l’ordre raciste et colonial à tous les descendants de colonisés, sommés, hier comme aujourd’hui, de souscrire au grand récit national et de répéter en chœur leurs leçons de catéchisme républicain.

 

 

Notes
(1) Louis JAUCOURT, article « Traité des nègres », vol. XVI de l’Encyclopédie, 1765.
(2) Abbé Raynal, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, 1772.
(3) Victor SCHOELCHER, « Des Noirs », Revue de Paris, tome XX, 1830.
(4) Le 14 avril 1803, Archives nationales (cité par Yves BENOT, La démence coloniale sous Napoléon, Paris, La Découverte,1992).
(5) Claude FAURIEL, Les Derniers mois du consulat, Paris 1888 (cité par Yves BENOT, La démence coloniale sous Napoléon, op.cit.)
(6) BENOT Yves, La démence coloniale sous Napoléon, Paris, Editions La Découverte, 1992.
(7) Valentin DE CULLION, Examen de l’esclavage, La Décade philosophique, littéraire et politique, décembre 1801 (cité par Yves BENOT, La démence coloniale sous Napoléon, op.cit.).

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