Benzema, Youssoupha :  La FFF a-t-elle cédé à « une partie islamo-gauchiste de la France » ?

Depuis des jours on ne parle que de ça : après six années d’absence, Karim Benzema est de nouveau appelé en sélection nationale pour disputer l’Euro 2020. L’évènement est tellement important qu’il dépasse le simple cadre footballistique puisqu’il est aussi débattu par des journalistes, des militants et même des responsables politiques. Si sa sélection ne souffre d’aucun débat d’un point de vue sportif tant Benzema fut stratosphérique cette année, pouvant aisément prétendre au titre de meilleur attaquant du monde, il en est autrement du point de vue « politique », puisque sa présence en équipe de France fait l’objet d’intenses débats dans tout le champ politico-médiatique.

Cette controverse autour de l’équipe de France de football s’accompagne d’une autre controverse du même acabit : le rappeur Youssoupha a été choisi pour composer la désormais traditionnelle chanson officielle de l’équipe en vue d’une compétition internationale.

Dans un contexte politique national de droitisation et de radicalisation raciste, il n’en fallait pas plus pour mettre en colère une grande partie du camp « républicain » et réactionnaire : la sélection de Benzema puis le choix de Youssoupha pour accompagner une équipe de France qui ne brillait déjà pas par sa blanchité était une provocation de plus de la part du camp des cosmopolites et une victoire pour les anti-racistes, les « indigénistes », « communautaristes » et autres séparatistes.

Mais est-ce réellement le cas ? Pouvons-nous considérer, en tant que militants anti-racistes, les sélections de Benzema et Youssoupha, chacun dans leur domaine respectif, comme une victoire ? D’ailleurs, sans parler nécessairement de victoire ou de défaite, comment devons-nous interpréter ces choix ? Quelles sont les véritables raisons qui ont amené à leur sélection ?

Avant toute chose, il faut rendre à César ce qui appartient à César. Si Benzema a été sélectionné, c’est avant tout parce qu’il est l’un des meilleurs attaquants du monde et ce depuis plusieurs années. Déjà élu meilleur joueur de la Liga lors de la saison 2020/2021, il a été encore cette année l’auteur d’une saison pleine dans un Real Madrid beaucoup moins étincelant. Joueur cadre de l’équipe espagnole, il a marqué 23 buts (dont un seul pénalty) et délivré 9 passes décisives en 34 matchs de Liga. Mais au-delà de ses résultats et statistiques, Benzema s’est imposé depuis le départ de Cristiano Ronaldo comme la pièce maitresse du jeu madrilène, parvenant à porter le Réal à lui tout seul à plusieurs reprises. Dernières preuves en date de sa grande forme, il a remporté il y a quelques jours le onze d’or du meilleur joueur de la saison et a été élu meilleur joueur français évoluant à l’étranger.

Nous pouvons donc déjà affirmer que s’il est sélectionné c’est d’abord parce qu’il est trop fort. Trop fort pour que son absence en équipe de France ne suscite pas la colère et l’indignation des supporters et autres journalistes sportifs français mais aussi étrangers. Car l’absence de Benzema ne fait pas jaser qu’en France, partout ailleurs on s’interroge sur les 6 années de boycott qui paraissent totalement incompréhensibles au vu des prestations de l’international français.

Toutefois, si Benzema a pu s’imposer dans le rapport de force qui l’oppose aux institutions racistes c’est aussi grâce à l’aide de ses très nombreux soutiens parmi les supporters de foot. Soutiens en grande partie indigènes. Depuis des années ceux-ci appellent à la re-convocation du natif lyonnais et crient au scandale lorsque son nom est absent des listes de Didier Deschamps. Et la pression est constante. Le moindre article de presse sur le cas de Benzema, qu’il soit sportif ou non, mais aussi les articles sur les prestations de l’équipe de France, ou d’autres joueurs de foot qui gravitent autour de la sélection nationale, est l’occasion pour les nombreux fans pro-Benzema de venir défendre la cause de leur joueur fétiche. La vindicte dont a fait l’objet Olivier Giroud en est la parfaite illustration. Perçu comme le remplaçant illégitime de Benzema en équipe de France, son cas mérite d’être étudié tant il semble symboliser la fracture raciale au sein des supporters, entre les pro-Benzema et les pro-Giroud qui est bien souvent une confrontation entre supporters indigènes et supporters patriotes blancs sur les réseaux sociaux[1].

Cette pression constante des supporters indigènes renforcée par les prestations de haut-niveau de Karim Benzema font qu’il n’était plus possible pour Didier Deschamps ainsi que pour la FFF de boycotter le joueur sans que cela ne relève d’un cas de racisme clair[2] et sans susciter l’ire des fans de foot composés en grande partie d’indigènes. Pour preuve, le retour de Benzema a fait exploser les ventes de maillots de l’équipe de France de plus de 2400%, de quoi provoquer une rupture de stock[3].

En ce qui concerne Youssoupha, le choix nous paraît être davantage guidé par une représentation fantasmée des fans de foot de la part de la FFF. Choisir le rappeur comme compositeur de la chanson de l’équipe de France pourrait être vu comme un moyen de séduire un public jeune et indigène, mais témoigne davantage de la méconnaissance de la part de l’institution du monde du rap et de la culture des jeunes, Youssoupha étant écouté par un public plus âgé. Néanmoins, il touche très certainement un public plus large, ce qui peut être perçu dans un sens comme un bon choix.

Nous avons ici dégagé quelques raisons des sélections de Benzema et de Youssoupha. Elles sont multiples, autant sportives que politiques et économiques, et nous ne pensons pas utiles d’en faire l’inventaire ici car cela prendrait trop de temps, mais surtout ne mettrait pas la focale au bon endroit. Plutôt que de s’interroger sur les raisons de la sélection de ces deux personnalités, il nous paraît plus pertinent de nous intéresser aux protestations qu’elles ont suscité dans le paysage politico-médiatique français.

Il n’est pas anodin de constater que la sélection de Benzema attire surtout des contestations en dehors du monde sportif, puisqu’à l’intérieur de celui-ci elle est perçue comme allant de soi. Il est aussi intéressant de voir que ce débat n’existe qu’en France. Dès l’annonce de Benzema puis de Youssoupha, l’extrême-droite française, mais aussi une partie non négligeable du spectre politique français qui participe à la radicalisation raciale actuelle, et en premier lieu Manuel Valls, ont tenu à exprimer au mieux leur réserve, au pire leur opposition à ces deux personnalités.

Mais au fond, que reprochent-ils à Benzema et Youssoupha ? De ne pas mériter de porter le maillot de l’équipe de France ou de composer une chanson pour elle, en d’autres termes, celui de ne pas être dignes de représenter la France. Ils justifient cela en mettant en avant les déclarations anti-France qu’ils auraient tenu. Ainsi Youssoupha a de nombreuses fois critiqué la politique française dans ses chansons, en particulier la Françafrique, et a fait référence à plusieurs reprises à l’Afrique comme son « chez lui ». Quant à Benzema, il a témoigné de son attachement à l’Algérie au détriment de la France, et a accusé Deschamps de céder face à une partie raciste de la France en ne le sélectionnant pas.

Les accusations des anti-Benzema et anti-Youssoupha sont ridicules à plus d’un titre. Tout d’abord cette exigence de patriotisme pour accéder à l’équipe de France est une chose davantage en lien avec la dérive identitaire actuelle qu’une règle dans le monde du football, et même dans l’histoire de l’équipe de France. Comme l’a souligné dernièrement Michel Platini, figure légendaire du football français, les débats autour de joueurs qui chantent ou non l’hymne national n’avait pas lieu à son époque et lui-même ne la chantait pas sans que personne ne s’en émeuve[4]. Quant à l’expression de l’attachement à la Nation, force est de constater que tous les joueurs ne sont pas soumis aux mêmes règles, puisque les déclarations de Benzema indignent moins que celles d’un Griezmann qui avait pourtant déclaré se sentir plus espagnol que français sans que sa présence en équipe nationale ne soit jamais remise en cause[5]. Serait-ce parce qu’il est blanc ? Tout nous amène à le penser. Enfin, ces accusations sont encore plus grotesques lorsque l’on observe qu’elles sont portées par des personnalités comme Manuel Valls, dont la furtive vie politique en Espagne, pays auquel il se disait pourtant profondément attaché, ne l’empêche pas de faire la leçon sur l’amour de la patrie.

Ne soyons pas dupes, tous ces arguments à l’encontre de Benzema et Youssoupha ont bien du mal à masquer le racisme de ces prises de position. Ce que l’on reproche à ces deux artistes, c’est de ne pas rester à leur place d’indigène, de ne pas être des non-Blancs dociles et silencieux.

Oui à la présence de joueurs non-Blancs, mais seulement pour des N’golo Kanté, c’est-à-dire des joueurs timides et simples, qui n’osent hausser la voix[6]. Il est important de mettre les joueurs de foot de l’équipe de France au pas et d’empêcher toute revendication politique, surtout lorsqu’on voit qu’ils sont majoritairement non-blancs et peuvent donc être attirés par les causes anti-racistes et décoloniales. Dernier exemple en date, celui de Paul Pogba. D’habitude assez mesuré quand il s’agit de politique, le joueur mancunien a osé s’afficher avec un drapeau de la Palestine à la fin d’un match. De quoi provoquer la colère d’un Robert Ménard qui, en plus d’afficher son ignorance en confondant drapeau de la Palestine et celui du Hamas, remet alors en question l’attachement du joueur à la France.

Oui à des chanteurs non-Blancs pour composer des musiques de l’équipe nationale, mais seulement lorsque ce sont des Vegedream, c’est-à-dire des rappeurs qui évitent d’émettre des critiques à l’encontre du gouvernement français dans leurs textes. Il est d’ailleurs fort à parier que le choix d’un artiste comme Renaud à la place de Youssoupha aurait provoqué davantage d’engouement, alors même qu’il fut, lorsqu’il était encore Renaud, particulièrement hostile dans ses paroles à l’encontre de la République qu’il « tringle »[7].

La France se targue d’être le pays de la liberté d’expression ce qui ne l’empêche pas en même temps de chercher à faire taire les indigènes qui chercheraient à jouir de cette liberté. Les polémiques autour de Benzema et Youssoupha ne sont, finalement, qu’une illustration supplémentaire de la radicalisation raciste que connaît la France. L’extrême-droite gagne du terrain et peut même maintenant imposer ses débats et son avis dans une multitude de domaines, tel que le domaine sportif. Il faut dire que les personnalités d’extrême-droite voient le football comme l’un des terrains conquis des indigènes[8].

Un terrain qu’il s’agirait de reconquérir car il est perçu comme un moyen d’influencer la jeunesse française[9]. Ce qui explique pourquoi ils sont tous montés au front contre Benzema et Youssoupha, parvenant à faire rétropédaler encore une fois le pathétique Noël Le Graët qui déclare regretter d’avoir fait le choix du rappeur, tandis que la gauche ferme les yeux. Le football, par sa popularité, le public qu’il touche et l’argent qui génère, est donc un véritable terrain de lutte politique. Néanmoins, et heureusement, les indigènes y sont en position de force. En ce sens, nous pouvons effectivement voir la présence de Benzema et Youssoupha comme une victoire des indigènes. Nous sommes très loin d’être fascinés par cette image d’une équipe de France « black, blanc beur », ou même « black, black, black », pour reprendre les mots du sinistre Finkielkraut. Nous ne sommes pas non plus enclins à nous embraser pour l’équipe de France de football, aussi indigènisée soit-elle. En revanche, la réaction démesurée de tout l’arc républicain devant la sélection d’indigènes récalcitrants ne peut que nous inviter à nous solidariser avec Youssoupha et Karim Benzema, et espérer que ce dernier soulèvera la coupe d’Europe, ne serait-ce que pour voir les mines déconfites des nationalistes devant une vérité qui les dérange : sans les indigènes, l’équipe de France de football ne serait pas grand chose… Comme partout ailleurs.

[1] Précisons toutefois que, à sa décharge, Olivier Giroud est davantage une victime collatérale de la polémique Benzema et de ses récupérations politiques, qu’un acteur de celle-ci. Joueur surement moins doué que Benzema, il n’en démérite pas moins sportivement, jouant le rôle ingrat de l’attaquant de devoir ayant une forte activité défensive. Il suffit de regarder sa carrière pour voir que ses sélections en équipe de France ne doivent pas susciter de débat, et il est à noter que malgré les provocations de Benzema à son encontre, le joueur madrilène a indiqué que les relations étaient cordiales entre les deux joueurs, et que Giroud ne s’étant pas opposé à la sélection de Benzema.

[2] Notons que le racisme se situerait plutôt du côté de l’institution de football que de celui de Didier Deschamps. Ce dernier ayant davantage céder à la pression de sa hiérarchie et du champ politique français, avant de s’enfermer dans un refus catégorique pour une histoire de fierté mal placée.

[3] https://www.lesoir.be/374381/article/2021-05-26/le-maillot-de-karim-benzema-en-equipe-de-france-deja-en-rupture-de-stock-cest-du

[4] https://rmcsport.bfmtv.com/football/equipe-de-france/equipe-de-france-notre-generation-ne-chantait-jamais-la-marseillaise-rappelle-platini_AV-202105240425.html

[5] https://sports.orange.fr/football/article/antoine-griezmann-se-sent-plus-espagnol-que-francais-magic-CNT000000S7tyB.html

[6] Précisons que N’golo Kanté n’est pas dans une attitude de « traitre », et que nous ne le présentons pas comme un indigène « collabo », mais tout simplement que son caractère convient très bien aux Blancs et que ce n’est pas un hasard s’il est un joueur si apprécié par les supporters de foot français.

[7] https://www.youtube.com/watch?v=zZ0rH-6KxJo

[8] Si c’est le cas au niveau de la base, des consommateurs et des licenciés, c’est loin d’être le cas au niveau des institutions, comme l’avait d’ailleurs souligné Eric Cantona https://www.lemonde.fr/football/article/2016/06/02/cantona-persiste-et-denonce-le-manque-de-dirigeants-issus-de-l-immigration-dans-le-foot-francais_4930684_1616938.html

[9] Rejoignant en cela les réflexes des organisations fascistes fascinées par les sports pour discipliner les corps et la jeunesse.

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