Une manif salutaire mais – très – en deçà des enjeux de notre temps

Devant la gravité de la situation politique nationale (annonce d’un second tour, en mai prochain, entre un Macron extrême-droitisé et une Le Pen, néo-pétainiste), il fallait se joindre à l’appel à manifester « pour les libertés et contre les idées d’extrême droite », dans toute la France, et notamment à Paris, le samedi 12 juin 2021.

L’antifascisme au sens large (aussi bien moral que politique) était donc présent samedi dernier dans la manifestation mais de fait, c’est l’antifascisme estampillé « islamogauchiste » qui a fait de ce défilé autre chose qu’un aveu d’impuissance face à la menace fasciste. Ce sont ainsi les slogans et la combativité militante et manifestante des antifas qui ont donné sa consistance politique à la manifestation. Dénoncer l’impérialisme français ou les crimes policiers demeurés impunis par la justice comme le scandaient les antifas donne sa dimension proprement concrète à l’antifascisme. On peut du reste faire l’hypothèse que même le bougé au sein d’une partie de la gauche – principalement LFI mais aussi Hamon et au moins une partie d’EELV – est un effet du travail militant de l’antiracisme politique au sens large et des antifascistes qui affrontent l’ennemi aussi bien physiquement que politiquement. Mélenchon, indéfectible mitterrandiste, défend évidemment toujours l’impérialisme et se tait sur le Rwanda. Néanmoins, il a manifesté contre l’islamophobie et l’assume parfaitement en dépit d’attaques incessantes à ce propos.

Les manifestations, dont le soir le député insoumis Coquerel a jugé qu’elles étaient un succès, n’étaient hélas pas absolument à l’image de cette combativité antifasciste. Défilait aussi à Paris – et peut-être ailleurs – SOS Racisme venu avec moult petites mains jaunes au bout de piques, gros camion et puissante sono comme pour un revival raté de ses concerts jadis sponsorisés par de grands médias désormais en voie de lepénisation. Que de nombreux médias d’hier – typiquement Cnews, chaine du groupe Canal +, fleuron de la Mitterrandie – soient désormais engagés pour Le Pen n’est qu’un signe supplémentaire du lien entre la Mitterrandie – dont SOS Racisme est un avatar – et le possible et dramatique avènement d’un régime autoritaire d’apartheid en 2022. Ils nous rappellent que manifester est une bonne chose – on a raison de dire qu’on ne veut pas du fascisme – mais que cela ne suffit pas. Il faut définitivement troquer la morale toujours plus impuissante pour la politique parfois âpre mais fructueuse.

La gauche sociale-démocrate ne s’est d’ailleurs pas contentée de rester impuissante face au lepénisme. Elle en a été le fourrier en partageant avec le FN une vision du pays où les immigrés auraient constitué « un problème » et l’islam, une « menace sur les libertés et la République laïque et démocratique ». La longue dérive d’Élisabeth Badinter, féministe blanche fascinée par Beauvoir mais aussi amie de Mitterrand, incarne parfaitement les liens politiques entre les idées d’extrême-droite et la gauche PS au sens large. L’essayiste a récemment déclaré que le « problème » avec l’islam ne pouvait plus se régler de manière pacifique et il y a des féministes qui sont passées directement à Riposte laïque (organisation islamophobe d’extrême droite constituée de transfuges de la gauche).

Dans la manifestation, il n’y eut pas un mais plusieurs cortèges et les plus remarquables – comme les deux constitués par les antifas – furent comme de juste ceux qui avaient quelque chose à dire et qui portaient une politique antifasciste à travers leur énergie militante et la force politique de leurs slogans.

À l’inverse, les petites mains en nombre de SOS Racisme évoquaient des arbrisseaux usés jusqu’à la corde cherchant à dissimuler le silence de ses manifestants. Ce silence est bien compréhensible. Que peuvent donc dire contre le fascisme et contre la menace d’extrême droite des gens qui considèrent que les immigrés sont leurs potes et que le voile musulman, forcément archaïque à leurs yeux, doit être interdit dans les établissements scolaires ? Une large partie du discours du FN reprend précisément cette antienne laïque en la radicalisant. Le consensus parlementaire a interdit le voile à l’école, a pensé l’interdire à l’université et songe désormais à interdire aux mères voilées d’accompagner des sorties scolaires. Lorsque le FN veut interdire le voile partout et supprimer les repas sans porc dans les cantines, il n’est que la pointe extrémiste de l’islamophobie d’État inaugurée précisément par le PS mitterrandien après les grèves dans l’automobile au milieu des années 1980. Dans ce dispositif, SOS Racisme n’était que le good cop intégrationniste du racisme d’État et en cela, de gauche.

Cette opposition entre antifascisme moral, toujours plus impuissant, et antifascisme politique se retrouve dans l’appel, large évidemment puisqu’on espère du monde, à manifester. Deux aspects de cet appel attirent cependant notre attention : la question des libertés et l’étrange formule à propos du refus des « idées » d’extrême droite.

La question des libertés est évidemment centrale quand point la menace d’un régime autoritaire à tout le moins fascisant. Mais de quelle(s) liberté(s) parle-t-on ? De la liberté pour des femmes musulmanes de cacher leurs cheveux ou d’aller à la plage en burkini sans avoir la police républicaine sur le dos et les regards mauvais de l’opinion française ? De quoi, sinon ? Il faut le dire. Ceux qui étaient les plus clairs là-dessus sont comme d’habitude les antifas, les indigènes et/ou les « islamogauchistes ».

C’est que ceux-ci ne combattent pas « les idées » d’extrême droite mais les politiques fascistes ou en direction de l’extrême droite. Des politiques à l’image de Darmanin jugeant Le Pen « trop molle » par rapport à lui ou encore de Montebourg et ses propos infâmes sur l’immigration comme point consensuel dans le parlementarisme français.

Des « idées » d’extrême droite, à supposer qu’on appelle « idées » des passions tristes, il y en aura toujours et après tout, Hitler aurait pu rester pour l’Histoire un agitateur de brasserie sans lendemain si une partie de la bourgeoisie allemande ne l’avait pas promu chancelier.

C’est pourquoi il faut combattre la politique d’extrême droite partout où elle est. Chez Le Pen comme chez Macron ou chez les dirigeants de la gauche (Roussel, Jadot) qui défilent avec la police « républicaine » dont la manif est un crachat sur les victimes des violences et des meurtres policiers.

La béance entre antifas et manifestants grouillant dans le marigot SOS Racisme illustre bien ce point fondamental : on n’est pas antifasciste innocemment car le fascisme ne tombe pas du ciel. Comme le nazisme, il s’inscrit dans une histoire occidentale qui a entre autres noms les plus célèbres traite transatlantique, colonialisme, Auschwitz et Rwanda.

Plus près de nous, ne pas dénoncer le racisme d’Etat et l’islamophobie d’Etat en condamnant, par ailleurs, la manifestation contre l’islamophobie de novembre 2019 et la participation de LFI à celle-ci frappe d’inanité tout discours prétendument antifasciste.

L’antifascisme politique et conséquent porte une autre vision du pays.

L’immigration n’y est pas un problème (le pays se compose de tous ceux qui y vivent), l’islam, une religion comme les autres du point de vue du droit que ses fidèles ont le droit de pratiquer comme ils l’entendent et le soutien actif à la résistance nationale palestinienne, légitime. Sans rompre avec l’ordre blanc et impérialiste, l’antifascisme est de pacotille. Ses militants n’ont donc rien à dire dans une manifestation antifasciste hormis diffuser des chansons orientales.

Il y a toutefois un dernier point important à évoquer sur la question de l’antifascisme.

Les grandes manifestations de 1934 en riposte à l’émeute fasciste du 6 février de cette même année charriaient tout le peuple. Il suffit pour en avoir une idée précise de regarder La vie est à nous de Jean Renoir. Léon Blum, quoi qu’on en pense par ailleurs, parlait du « Paris ouvrier » et le signifiant « ouvrier » était mis en avant dans la lutte antifasciste.

La comparaison entre hier et aujourd’hui doit nous interroger pour orienter notre politique même si le travail est colossal.

L’alliance entre les « beaufs » et les « barbares » reste d’actualité. Elle est même essentielle dans la lutte politique contre le FN, lutte qui ne peut se mener que sur deux fronts : contre le fascisme, donc, mais aussi contre ce qui l’alimente en premier lieu, à savoir l’épais consensus pro-UE qui a bafoué la large victoire du NON au référendum de 2005.

L’antiracisme moral est aussi un antiracisme bourgeois qui a également mené sa campagne politique sur deux fronts. La modernité sociale-libérale PS s’est illustrée par un double discours envers le prolétariat des zones désindustrialisées du pays. D’une part, elle a encouragé le racisme populaire blanc pour précisément briser toute alliance de classe (de ce point de vue, le discours gouvernemental au moment de Talbot est éloquent, tout comme la notion de « seuil de tolérance » reprise par Mitterrand). D’autre part, l’Union européenne et ses politiques de déréglementation ultralibérale ont été imposées comme incontestables au point de piétiner un vote refusant massivement ces politiques.

Bien que lui-même ultralibéral, le FN n’avait plus qu’à s’engouffrer dans la brèche pour constituer une base de masse anti-UE au moment où le PC en déclin ne pouvait plus incarner solidement l’opposition à l’Union européenne. La campagne contre Maastricht fut le chant du cygne du PCF, sa participation à des gouvernements PS finit de l’achever.

De fait, il n’y avait samedi 12 juin quasiment que des blancs et de façon certaine uniquement des petits-bourgeois qui ont peut-être profité d’Erasmus dans leur jeunesse et de l’euro. Il ne s’agit évidemment pas de condamner ces gens mais de rappeler que sans le prolétariat, tout le prolétariat composé des « beaufs » et des « barbares », le combat antifasciste sera vain sinon difficile.

Se taire sur l’UE et ses méfaits nous enrôlera malgré nous dans les plis de l’étendard de la bourgeoisie eurolâtre et nous risquons de vivre en plus grave ce que l’Angleterre vit avec des Tories radicalisés.

Le Labour, qui a par ailleurs viré Corbyn pour antisionisme en l’accusant d’antisémitisme (ce dont Valls, par ex., s’est félicité), a récemment perdu ses bastions ouvriers historiques au profit de la ligne de Boris Johnson du fait de l’incapacité des travaillistes britanniques à se prononcer pour le Brexit. Une telle position rompt avec le prolétariat qui subit, lui, les violentes avanies des politiques de l’Union européenne. Elle se paye cash, en Angleterre comme en France.

Lutter contre le fascisme, c’est aussi rompre avec une Union européenne qui s’accommode déjà très bien des régimes autoritaires polonais ou hongrois.

La morgue bourgeoise de gauche s’efface derrière le fascisme carnassier et il est à redouter que Le Pen au pouvoir soit bien pire que Johnson.

 

Noureddine Yahya

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