Édito #23 – Polémique autour des Louboutin d’Assa Traoré : le sens d’un soutien

Les luttes antiracistes, ici comme ailleurs, ne sont immunisées ni contre la corruption, ni contre la récupération et encore moins contre l’égo-trip de ses représentants. Pendant qu’aux Etats-Unis le mouvement Black Lives Matter fait l’objet d’une véritable entreprise de whitewashing par le grand Capital et que ses principaux leaders sont sous le feu des critiques concernant l’utilisation des dons récoltés[1], la polémique suscitée par Assa Traoré n’en finit pas de jeter le trouble. La photo publiée par elle, poing levé, Louboutin aux pieds, avait de quoi créer la stupéfaction. Si l’image heurte la sensibilité de nombreux indigènes, noirs en particulier, mais aussi celle des anticapitalistes conséquents, et si la réprobation est plutôt massive, certaines réactions face à l’indignation étonnent par leur (fausse) naïveté. S’il n’est pas question ici de commenter les réactions du tout venant, il importe de répondre au milieu militant qui cherche et trouve des circonstances atténuantes à l’intéressée ou qui euphémise ses choix de communication au prétexte qu’ « il faut rester pragmatique » et que « l’argent est le nerf de la guerre ». Ces arguments sont nuls et non avenus. Si la critique du purisme est juste et légitime, celle-ci ne peut pas se vautrer dans le confusionnisme le plus total au point de ne plus pouvoir tenir une ligne. Aucun capitaliste, aussi philanthrope soit-il, ne peut et ne doit être considéré comme un allié dans la lutte contre le racisme et l’Etat policier, le racisme étant consubstantiel de la logique capitaliste. Par ailleurs, aucune organisation antiraciste en France n’a actuellement un rapport de force suffisamment puissant pour neutraliser le pouvoir de vampirisation des forces capitalistes. Ce sont elles qui ont le pouvoir de nous transformer, pas l’inverse ! Les deux questions que l’on peut ainsi légitimement se poser sont les suivantes :

1/ Quels sont les gages donnés par le Comité Adama qui le rendent à ce point attractif auprès de la Fondation Obama, du Times, de Louboutin ou de Stella McCartney ?

2/ La lutte contre les violences policières en sortira-t-elle indemne ?

A la première question, des éléments de réponse se trouvent dans le bilan politique du PIR[2] rédigé par Youssef Boussoumah et Houria Bouteldja, dans la partie « L’irrésistible ascension du Comité Adama », que l’on peut résumer comme suit : le Comité a joué un rôle important dans la massification des luttes notamment auprès de la jeunesse mais aussi dans la décompositition de l’antiracisme politique, soit en s’activant contre d’autres familles ou milieux militants perçus comme concurrentiels, soit en adaptant sa ligne aux desiderata des alliés blancs ou de partenaires en tout genre.

A la seconde, il importe de donner une réponse qui ne se réduit pas au comité Adama – voire même le dépasse de loin – et qui interroge les pratiques militantes radicales de manière générale, notamment dans le champ de la lutte contre les crimes policiers. Il devient urgent de remettre l’action collective au centre et de réfléchir au rôle stratégique joué par les familles de victimes. Cela passe nécessairement par la mise au ban de certaines formes de démagogie qui mettent les familles sur un piédestal. C’est en effet cette « sacralisation » qui met tendanciellement les groupes militants en position de subordination vis-à-vis d’elles quand le combat et la stratégie doivent se décider de façon concertée et la direction se partager de manière équilibrée. Si en dernier lieu ce sont bien les familles qui doivent trancher et faire les choix politiques et judiciaires les mieux à même de défendre leurs intérêts, la lutte doit rester une affaire collective. D’abord parce que les familles des quartiers touchées par un deuil sont rarement politisées au départ. La confrontation avec l’Etat exige des compétences, une expérience politique et un savoir-faire que seuls les militants aguerris ont pu acquérir. Le statut de victime n’est pas en soi un gage d’infaillibilité. Ensuite, parce que c’est la ligne décidée par le collectif qui empêche les dérives et qui pondère les réflexes narcissiques, hélas trop répandus dans le monde militant. Enfin, parce que le monde de la lutte est aussi un monde de compétition et que certaines familles ne sont pas en reste. Le combat collectif permet ainsi de réduire les tensions et de mettre en évidence les intérêts communs de toutes les familles concernées.

Cela étant posé, il n’échappera à personne qu’il s’agit là de perspectives à moyen, voire à long termes. La question reste donc entière : comment réagir devant des polémiques qui nous éloignent de nos objectifs militants et qui font le jeu du pouvoir, de l’extrême-droite et des médias aux ordres ? Il est certes un désarroi qu’il faut comprendre et politiser. Loin de nous l’idée de ne pas comprendre l’embarras des militants sincères. A ceux là, nous disons qu’il ne sert à rien de minimiser les faits mais que la position la plus claire et la plus ferme est la plus salutaire : on peut parfaitement et en toute légitimité critiquer une organisation ou une figure militante quelle qu’elle soit, tout en lui assurant un soutien indéfectible si la cause le mérite. C’est le cas du Comité Adama. En effet, aucune polémique ne doit nous faire renoncer à réclamer « justice pour Adama » comme rien ne doit nous détourner de la dénonciation de l’acharnement judiciaire dont est victime Assa Traoré tant par la gendarmerie que par la justice. C’est ce qu’on appelle un soutien critique.

[1] https://nypost.com/2021/04/10/inside-blm-co-founder-patrisse-khan-cullors-real-estate-buying-binge/

https://www.dailymail.co.uk/news/article-9678767/Father-Michael-Brown-joins-anti-BLM-leadership-movement.html

[2] https://qgdecolonial.fr/2021/01/20/splendeurs-et-miseres-de-lautonomie-indigene-2005-2020-le-pir-ou-lhistoire-courte-dune-reussite-politique-et-de-sa-conjuration/

Crédit photo : Instagram Assa Traoré

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