Édito #24 – Régionales : Le Pen nulle part, lepénisme partout

Le fait principal des élections d’hier et du dimanche précédent est évidemment l’abstention. C’est un fait politique majeur mais d’ores et déjà, à partir des résultats sur les suffrages exprimés se dégagent deux perdants : Macron et Le Pen.

Le couple Macron/Le Pen a perdu les Régionales. On peut en effet parler de couple politique car Macron a radicalisé le calcul mitterrandien qui consiste à donner de la force à l’extrême droite pour assurer sa propre victoire politique, y compris sur des ruines et une subjectivité politique générale réactionnaire et désastreuse. Macron – son parti n’étant qu’une agence de pub, disons donc Macron – a préempté le jeu parlementaire « modéré » (ce qu’on appelle en fait le bloc bourgeois, libéral-républicain) en actant les connivences entre le PS et la droite pour en faire un cartel gouvernemental au service de la bourgeoisie et du patronat. Ce jeu dangereux a renforcé le RN sur le plan national qui apparaît dès lors comme « anti-système » alors qu’il n’est en vérité que la pointe extrême du consensus laïc et républicain, c’est-à-dire raciste et islamophobe, dont il est par ailleurs le produit.

Il faut toutefois préciser le sens de cette défaite de Macron/Le Pen.

La défaite est réelle parce que LREM et RN ne sont pas des partis de masse (peu d’implantations locales, peu de figures notables hormis leurs chefs, …) et que cela se paye dans des élections territorialisées où des figures locales, notables, des partis traditionnels parlementaires permettent à la droite et à la gauche classiques de gagner des élections. De ce point de vue, le retour de la droite LR et du PS est logique.

Dans les régions, il y a une prime aux partis. Carole Delga par exemple en Occitanie ou Pécresse en Île de France peuvent rivaliser avec Macron ou Le Pen. Idem pour Muselier en PACA.

Ce résultat ne préjuge pas absolument de ce que sera la présidentielle l’an prochain mais la dynamique lepéniste présentée comme irrésistible est à tout le moins freinée. La défaite en PACA est lourde. Elle montre que, quoi qu’ils puissent en dire aux sondeurs, la majorité des électeurs vote contre le RN. Environ 15 points séparent Muselier de Mariani. Les sondages se sont plantés mais un électeur de gauche du premier tour sur deux est allé voter Muselier après retrait – et suicide électoral – de la liste de gauche (ce dernier point est important, pouvant augurer une situation politique nationale à venir).

Le RN reste fragile parce que si son projet politique est réellement fasciste – il ne faut pas minorer ce point -, il est l’aboutissement du consensus laïc et républicain dont il est la version extrémiste. Ce dernier point explique que son électorat puisse se comporter comme les autres et donc s’abstenir. Par ailleurs, cette abstention peut s’expliquer par les limites de la « dédiabolisation » du RN : son électorat rechignant peut-être à voter pour un « parti comme les autres ». C’est une hypothèse mais elle mérite d’être creusée.

C’est la faiblesse du RN par rapport aux partis fascistes historiques (mais aussi, à l’opposé, au PC) que cette absence de militants fiables. Les directions fascistes ou nazie pouvaient compter sur une puissante base militante qui créait une sorte d’espace politique autonome, une contre-culture, un contre-monde (fût-il ténébreux) en mesure d’engendrer une solide subjectivité fasciste. Rien de tout cela avec le RN. Celui-ci est parfaitement intégré au parlementarisme (ce qui peut le servir l’an prochain malgré tout mais à condition que Macron accède au second tour).

À partir des suffrages exprimés apparaît donc une victoire des LR et de la gauche PS-EELV (le PC n’en finit pas de mourir et LFI patine, probablement du fait de l’abstention des classes populaires et ouvrières).

Le PS fidèle à lui-même se déporte toujours plus sur sa droite. C’est sa nature politique et historique. Dans la séquence actuelle, cela s’illustre par les appels de Valls et Huchon à voter contre la liste de la gauche conduite par Bayou. Le refus des républicanistes PS de voter pour la gauche se fait évidemment au nom de la « laïcité », de la « lutte contre l’islamisme » et sa variante selon eux « islamogauchiste ». Ce discours a des échos en régions – en Occitanie, par exemple – où le PS a refusé de s’allier avec EELV.

Le PS se durcit donc à droite sur ce qui fait consensus dans le champ parlementaire (la République et la laïcité) autour d’un discours dont il a été lui-même le principal propagandiste dès les années Mitterrand via des figures totémiques de la gauche anticommuniste.

EELV est divisée sur ces questions. Reste à savoir qui l’emportera entre Benbassa-Lipietz (qui participèrent à la manifestation contre l’islamophobie de novembre 2019) et Jadot qui condamne désormais le port du burkini et qui s’est joint à la manif de la police factieuse acquise à l’extrême droite.

Le retour de LR affaiblit évidemment Macron et l’affaiblissement de Macron affaiblit par conséquent le RN. LREM et le RN sont les deux perdants des Régionales. Le retour de la droite affaiblit le fantasme macroniste du bloc gauche-droite libéral. Le PS revient comme opposition laïque et républicaine tandis que LR revient comme prétendant au pouvoir l’an prochain.

Le score de LR à partir des suffrages exprimés résout provisoirement la question de la ligne politique de la droite pour se situer face à Macron. Ce qui est certain, c’est que la droite est à l’image du reste du champ parlementaire ; elle se déporte encore sur sa droite.

Tout cela dessine une aggravation du consensus national-libéral dont Macron a été un agent politique essentiel : loi Séparatisme, refonte libérale du régime des retraites, casse des statuts SNCF, politique de Blanquer contre l’Ecole, etc.

LR est en passe de reprendre ce qu’elle a perdu avec l’échec de Fillon malgré des divisions dans la droite. Wauquiez est sur une ligne Macron-Thatcher raciste et islamophobe tandis que Bertrand est une sur une ligne sécuritaire (en apparence moins ultralibérale). Mais – et on ne s’en étonnera pas, hélas – le racisme d’Etat fait solidement consensus. Le consensus est de toute façon policier. Il suffit d’observer qui s’est rendu à la manifestation des policiers organisée par des syndicats d’extrême droite.

De ce point de vue, il est à craindre que Pécresse faisant sa campagne de second tour contre « l’islamogauchisme » se soit ainsi assurée sa large victoire. Son succès montre que ce créneau est rentable. Le consensus CNews-Charlie peut se passer du RN car la droite peut faire le boulot à sa place et de façon plus présentable (on peut imaginer des lois de « préférence nationale » sous la droite classique). C’est déjà ce que suggère depuis dimanche soir le maire de Béziers, Robert Ménard.

D’une certaine façon, ces élections font écho au texte d’Ugo Palheta Le fascisme a muté[1] et le prolongent. Si les fascistes peuvent revenir bien habillés avec cannes et chapeaux, alors une droite dure peut faire sa politique en mettant de côté les traits les plus saillants et formellement inquiétants du RN (les ex-nazis, les négationnistes, Philippe Vardon, etc.) ainsi que la remise en cause la plus brutale de l’Etat de droit. C’est ainsi qu’il faut entendre les propos de Pécresse disant que la différence entre elle et les lepénistes, c’est la République.

On peut ainsi faire l’hypothèse d’une poursuite de la droitisation générale de la politique parlementaire sur un modèle proche du trumpisme ou de Johnson en Angleterre via le signifiant totémique République.

On évite donc peut-être un parti authentiquement fasciste au pouvoir mais absolument pas la perpétuation et l’aggravation de la politique dont le RN est la pointe extrême. C’est donc bien une politique d’extrême droite qu’il faut combattre et non de vagues « idées ».

Combattre cette politique passe semble-t-il par une ligne de masse qui allie le rejet anticapitaliste de l’UE à un travail politique contre l’islamophobie par l’affirmation du peuple multinational de ce pays. Les deux importent et il faut tenir les deux bouts de cette ligne. Défense d’un frexit décolonial comme alliance des « beaufs » et des « barbares ».

Le refus de l’UE n’est que la conséquence du refus de la liquidation libérale du code du travail, de la fonction publique ou encore du régime des retraites. Le combat politique contre le racisme d’Etat est un combat pour l’égalité sans laquelle toute dénonciation du néolibéralisme est vaine. Il est aussi ce qui permet d’affronter politiquement le fascisme républicain à travers la mise à nu de la gestion postcoloniale des populations ouvrières de provenance étrangère et partant du pétainisme transcendantal français.

La question de l’abstention mérite qu’on s’y attarde puisqu’elle apparaît aussi comme un vase communicant de la situation réactionnaire générale.

La France a connu des mouvements d’ampleur ces dernières années. Les principales furent les émeutes urbaines de 2005 qui ont été méprisées par le mouvement ouvrier mais qui ont marqué un tournant et plus récemment par celui des Gilets jaunes dont la force fut telle qu’il renoua brièvement avec la tradition révolutionnaire française insurrectionnelle (on se souvient, fin 2018, de rues parisiennes en feu, d’une foule huant Macron au Puy-en-Velay ou encore d’un groupe de Gilets jaunes rejouant avec le président actuel la décapitation de Louis XVI). Ce mouvement, politique consistant bien qu’extraparlementaire – ce qui est disons le proprement inouï et plein de promesses pour l’avenir -, est toutefois clos, faute de réelles perspectives et faute de direction politiques mais aussi du fait de la pandémie.

Il a quoi qu’il en soit dit beaucoup plus sur les aspirations populaires de salariés, de pauvres, d’ouvriers que les résultats des élections d’hier. Les sacrifiés de la modernisation capitaliste refusent la course néolibérale vers l’abîme. Celle-ci détruit les vies de ceux que Macron appelle les « derniers de cordée ».

Ne pas voir un lien entre d’une part les émeutes urbaines et d’autre part le mouvement des Gilets jaunes et l’abstention est semble-t-il un peu rapide. À Mai 68 avaient succédé des Législatives triomphales pour la droite gaulliste. Aux émeutiers de 2005 a succédé un fort et durable sentiment de résignation ; aux Gilets jaunes, dans une situation politique et sociale bien plus grave que celle de 68, a succédé une désespérance populaire. C’est à ces deux formes de désespoir populaire qu’il faut pourtant proposer une nouvelle utopie. Mais c’est aussi cette espérance que nous peinons collectivement à formuler. Tout reste à faire.

 

[1] http://cqfd-journal.org/Le-fascisme-a-mute

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