Saad Abssi, la dignité faite homme, nous a quittés

Saad Abssi, Allah yarhamou, la dignité faite homme, le militant de tous les combats, nous a quittés. Qu’Allah l’accueille en sa vaste demeure.

Chères soeurs, frères, amies et amis, camarades, connaissances et simples passants chapeau bas, je vous prie, c’est d’un homme de cœur dont il s’agit.

Nous venons d’apprendre que le grand militant Saad Abssi, qui pour beaucoup incarnait, « l’homme politique, au sens noble du terme » (selon son ami le prêtre Michel Jondot), mais aussi « l’homme aux mille combats » (selon nos frères tunisiens de la FTCR), l’une des personnalités de l’immigration, les plus appréciées, pour son courage et son intégrité a rejoint notre créateur qu’il aimait et servait avec ferveur. Autant sensible au combat contre la domination impérialiste que contre l’exploitation capitaliste ou pour la démocratie en général, celui qui en France incarnait le combat pour la justice de tous les opprimés, le frère du peuple palestinien et de tous les peuples d’Afrique et du tiers-monde en général, mais aussi le musulman fidèle et l’homme de la fraternité islamo- chrétienne laisse une place béante dans nos cœurs et notre vie politique.

Les mots me manquent pour dire à quel point il comptait pour nous et combien nous l’aimions. Mais aussi pour dire combien nous regrettons tellement de n’avoir pu le voir une dernière fois en raison de son état de santé très précaire.

Qu’on nous permette de retracer son exceptionnel parcours, il en vaut la peine.

Saâd Abssi, est né dans le sud-est saharien algérien en 1928 à Kouinine (oasis d’El Oued/Oued Souf ) dans une famille pieuse de paysans et ouvriers agricoles. Jeune, il fréquente un peu l’école primaire mais assidument l’école coranique. Devenu orphelin assez jeune, il travaille avec ses oncles à la palmeraie. Il adhère au début des années 50 au MTLD-PPA de Messali Hadj (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques en Algérie-Parti du peuple algérien). Arrêté d’abord en 1954 juste après les attentats du 1er novembre, il est incarcéré 15 jours puis à nouveau en septembre 1955 pour un an et demi dans le Sud de l’Algérie. Peine de prison dont, non sans humour, il nous dira qu’il était redevable à la France, puisque celle-ci permit à lui, paysan quasi illettré, de poursuivre son apprentissage de l’écriture et de la lecture française, le fameux « butin de guerre » de Yacine Kateb. Expulsé de son Oued Souf natal vers la métropole en 1957, il débarque en Banlieue nord-ouest, Gennevilliers où le FLN lui donne une charge de direction. D’abord hébergé par la Mission de France, établissement catholique, il découvre le dialogue islamo-chrétien grâce aux prêtres ouvriers qui l’accueillent et avec lesquels il demeurera toujours lié. Là, Saâd Abssi organise la lutte clandestine sur toute la région parisienne et la « solidarité envers les familles de militants tués ou emprisonnés ». Arrêté le 23 mars 1961, il apprendra le massacre du 17 octobre 1961 depuis sa cellule. Maintenu en captivité jusqu’à l’indépendance, il devient membre de l’Assemblée nationale populaire algérienne en 1962 et préside l’Amicale des travailleurs algériens en Europe. Refusant le coup d’Etat du colonel Boumediene contre Ben Bella en 1965, il passe dans l’opposition clandestine en Algérie au sein de l’Organisation de la Résistance Populaire, l’ORP. Celle-ci rassemble des communistes, des syndicalistes et autres marxistes dénoncés comme « ben bellistes » par le pouvoir. Il est ensuite contraint de nouveau à l’exil en France. Installé avec sa famille de nouveau à Gennevilliers au début des années 1970, il est un de ceux qui avec le martyr Mohamed Boudia (Allah yarhamou) assassiné par le Mossad mettent en place les réseaux algériens de soutien à la Résistance palestinienne. Il s’investit dans le champ du militantisme social en participant en 1977 à la création de la Maison des travailleurs immigrés de Puteaux et aussi à celle du festival des travailleurs immigrés (auquel d’ailleurs j’avais l’honneur de participer chaque année). En 1984, il est un des fondateurs en France du MDA, Mouvement pour la démocratie de l’Algérie, parti d’opposition créé par Ben Bella. C’est alors qu’en 1988, ses activités de « Ben Belliste  » inquiétant Alger, sur ordre du ministre de l’intérieur Charles Pasqua, il manque de se faire expulser vers l’Algérie. Ce qui sera évité grâce à une remarquable mobilisation politique et surtout syndicale en sa faveur. Rappelons qu’à ce moment, il est également délégué syndical de la Fnac, son lieu de travail. Après les événements de 1988 en Algérie et leur féroce répression, il se consacre désormais au mouvement associatif local, à la présidence de Solidarité algérienne en Europe, au dialogue islamo-chrétien et à la solidarité internationale.

C’est ainsi qu’on le voit à la fondation de nombreux groupes militants et associations « Solidarité algérienne », « Approches 92 », « Mes-Tissages » jusqu’à la Maison islamo-chrétienne, cette structure qui permet d’approfondir, dans l’action, des relations toujours plus fraternelles entre chrétiens et musulmans. Personnellement, c’est au mi-temps des années 90, en 1995, que je le rencontre, lors de la réunion préparatoire de création du MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues) à la bourse du travail de Saint Denis où il apporte à cette nouvelle entreprise son expérience enthousiaste et son éloquence de tribun naturel.

Nous, fondateurs du PIR, nous savons aussi combien nous lui sommes redevables. Nous avons une dette envers lui. Nous n’oublierons jamais qu’en 2005, au moment de notre fondation c’est une des rares personnalités d’envergure qui, alors que beaucoup craignent de nous fréquenter (ce qui d’ailleurs n’a pas beaucoup changé) répond présent sans hésitation à notre demande de soutien. Il accompagne les premiers pas du mouvement des Indigènes de la République et nous pouvons dire que le récit de son expérience magnifique, son éloquence prenante et son courage sont pour nous d’un apport moral considérable. C’est ainsi qu’il participe avec enthousiasme à notre première et historique marche des indigènes de la République le 8 mai 2005 au cours de laquelle la place de la gare de l’Est à Paris sera rebaptisée par nos soins place des massacres du 8 mai 1945. Puisque symboliquement nous avions choisi cette date pour notre naissance, une date qui évidemment lui tenait aussi à cœur. A cette occasion il prendra la parole avec son éloquence et son franc parler coutumiers (photo en illustration de cet article).

C’est ainsi que nous l’avons connu, attiré par les thèses marxistes sans jamais y adhérer, musulman pieux mais passionné de fraternité islamo chrétienne. Sa ville d’adoption, Gennevilliers, ne s’y est pas trompée puisqu’elle a décidé d’honorer cet homme de dialogue et citoyen au plein sens du terme, en nommant le futur centre social et culturel des Agnettes, « Centre Saad Abssi ».

Je me souviens encore de son bel accent du sud et de la façon unique dont il roulait les r, ce qui vous donnait instantanément l’envie de prendre un vol pour Alger.

Merci cher Saad Abssi de nous avoir appris à marcher droit.

 

Youssef Boussoumah

 

https://maitron.fr/spip.php?article149955

 

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