Le retour de Taubira : un non évènement

L’effervescence première suscitée par l’irruption de Christiane Taubira dans la course aux présidentielles avait de quoi inquiéter. Taubira a tout pour plaire. Elle maîtrise son image de femme de gauche à la perfection. Elle a des acquis à faire valoir, a été en fonction plusieurs fois, à une bonne connaissance des institutions, qui plus est, au sein d’un ministère régalien et certains croient qu’elle peut “rassembler la gauche”. Mais force est de constater que l’indifférence a remplacé l’effervescence. Son annonce officielle de candidature ce 15 janvier à Lyon n’a pas eu le retentissement escompté. Sur les réseaux sociaux, peu de réactions. Les derniers sondages confirment cette tendance: Taubira a perdu 0,5 point depuis la mi-janvier et se retrouve à 3,5% d’intentions de vote au premier tour[1].

Ce non-événement trouve ses explications à la fois dans les choix stratégiques de la campagne de Taubira, et dans un contenu politique finalement fade et peu transparent.

Lors de son grand retour en décembre, Taubira avait créé la surprise et commençait même à polariser. Autant sur les chaînes d’infos continues que sur les réseaux sociaux, elle a occupé activement l’espace médiatique pendant au moins 48h. Si sa popularité a suscité l’enthousiasme chez beaucoup de monde, rapidement une partie de la gauche radicale et des antiracistes se sont fait fort de rappeler son parcours politique douteux, ainsi que la nature plutôt opportuniste de ses positions au sein de sa famille politique. Sur Twitter, l’enchaînement des spaces où ces débats se sont multipliés a certainement joué sur l’affaiblissement de la dynamique pro-Taubira qui s’activait dans le camp d’en face. Nous même au QG décolonial, y avons participé[2].

Après cela, rapidement, sa campagne s’affaiblit. Taubira donne à nouveau rendez-vous à tout le monde le 15 janvier. Jusque là, elle met en place deux ou trois déplacements qui font l’objet de publications sur ses réseaux sociaux, avec même pour ses fans, en vers, une vidéo de présentation de ses vœux. Et c’est tout. Sur la forme, Taubira et son équipe, en misant sur la retenue, semblent déconnectés du timing des présidentielles. L’annonce officielle de sa candidature à l’issue de ce long mois se devait d’être retentissante. Il n’en fut rien. La mise en scène de son discours est bien en dessous de ce que propose la concurrence. En comparaison avec le gris terne lyonnais et au peu de public lors de sa prise de parole ( à peine 200 personnes), Mélenchon, lui, organise le lendemain même un meeting olfactif au visuel percutant avec près de 4000 spectateurs. Ses soutiens se tiennent au premier rang et sont visibles, tandis que des figures influentes se joignent à sa campagne (discours d’Ali Rabeh, Maire de Trappes, qui annonce rejoindre la campagne du candidat de la FI).

Dans le fond également, Taubira n’offre pas grand chose de plus que ce qui était dévoilé dans sa courte vidéo de décembre. Elle dit souhaiter une politique sociale et écologique, certes, mais comme tous les candidats de gauche. A la différence que ces derniers travaillent depuis longtemps sur leurs programmes. La revalorisation du SMIC ou la révision de la politique fiscale sur les hauts patrimoines, telles qu’énoncées par la candidate à Lyon, n’ont rien de nouveau. Bien plus qu’à la mi-décembre, on peine à saisir la valeur ajoutée de sa candidature.

Si Taubira avait au départ envisagé une stratégie de la retenue, dans le contexte politique actuel, en particulier celui de la gauche, il lui faut réaliser que l’heure est aux positionnements politiques clairs et aux prises de risque. Si Fabien Roussel du PCF par exemple s’engage sur une ligne politique sécuritaire et islamophobe (fierté réaffirmée de ne pas avoir participé à la marche contre l’islamophobie de 2019, organisation d’événements avec Caroline Fourest), Mélenchon prend lui aussi des risques par ses propositions autant audacieuses qu’inédites comme la suppression de la BAC, la fin du nucléaire ou par ses choix politiques comme sa participation à la marche contre l’islamophobie de 2019. Ironiquement, Taubira refuse quant à elle de répondre à une question pourtant simple du présentateur du 20h de France 2 Laurent Delahousse sur la laïcité. Lorsqu’il lui demande quelle position elle tient sur ce sujet, elle se contente de répondre que tout le monde connaît déjà son avis. C’est ainsi que dans cette campagne où les grands axes définis par chaque candidat doivent lui permettre de se distinguer, Taubira elle, préfère ne se mouiller sur rien. Quid du nucléaire ? Du libéralisme économique ? De l’islamophobie ? Certes, il s’agit d’enjeux politiques à assumer ou à rejeter mais le bulletin de vote a un prix et il n’y a aucune raison qui puisse légitimement exempter Taubira de le payer dans le cadre du débat démocratique. La seule prise de position légèrement surprenante a été de rappeler avec fierté son rôle dans le gouvernement Valls lors des attentats. Ce qui inscrit sa campagne dans la lignée de celle des Pécresse et autre Roussel où le sécuritaire tient une place d’importance.

Les mots et les actes parlent parfois d’eux-mêmes en politique, pour qui veut bien les observer lucidement. Si Taubira semble une adversaire de taille de par son image progressiste, plus on avance dans la présidentielle et plus s’effiloche le contenu “de gauche” qu’elle est capable de mettre sur la table. Mais pouvons-nous légitimement lui en vouloir ? Il serait exagéré de répondre par l’affirmative. En effet, considérer Taubira pour ce qu’elle est politiquement, avant même son entrée dans la course aux présidentielles, implique d’admettre qu’elle porte globalement l’idéologie sociale-démocrate version droitière du parti socialiste, de laquelle nous n’avons vraiment pas grand-chose à attendre. En réalité, si Taubira choisit la stratégie de la retenue, c’est parce qu’elle ne peut pas, même si elle le souhaitait, apporter une quelconque valeur ajoutée. D’une part, parce que l’offre à gauche est déjà suffisamment diversifiée, mais surtout parce que ce n’est pas le but de sa candidature. Le but d’une candidature Taubira est de ressusciter une gauche molle à moindre coût. C’est pour cela qu’elle se contente de fixer l’ensemble de sa campagne sur sa prétendue capacité à rassembler la gauche, via un obsédant appel à une primaire populaire qui constitue l’essentiel de sa stratégie de communication.

A ce sujet, elle n’envisage d’ailleurs pas de rassembler au-delà de ce centre gauche. Son entourage et son électorat composés majoritairement d’une population petite bourgeoisie libérale, Taubira représentent pour eux un compromis acceptable entre une social-démocratie modérée qui maintiendrait leurs privilèges et une certaine bonne conscience rivée à son image de femme de progrès.

On aurait pourtant pu attendre d’elle qu’elle tente de séduire un large électorat, comprenant les classes populaires blanches et non-blanches. Mais sa campagne maintient précieusement la distance. Alors qu’elle intriguait par son début de course à Saint Denis, cet élan a fait long feu. Encore une fois, cela n’a rien d’étonnant ni de nouveau tant Taubira a été absente des luttes sociales et politiques ces cinq dernières années. Elle n’a jamais été présente, même verbalement ou symboliquement, pour soutenir le moindre mouvement social – excepté un tweet de soutien à Assa Traoré. De même, elle n’a jamais réalisé le bilan de ses manquements en tant que Garde des sceaux. Et la liste est longue.

De ce point de vue, l’indifférence actuelle vis-à-vis de sa candidature est une très bonne nouvelle.

 

Awatif Hanan

 

 

 

 

[1] “Sondage présidentielle 2022”, Rolling IFOP – Fiducial, 19 janvier 2022.

[2] “Notre amie Taubira”, QG Décolonial, 20 décembre 2021.

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