Édito #45 – Hijabeuses 1 – État 0

La France sera-t-elle l’un des seuls pays au monde à interdire à des femmes portant le foulard de jouer au foot ? Telle est en tout cas l’ambition d’un amendement du projet de loi, ironiquement intitulé « Démocratiser le sport en France », adopté au Sénat en janvier 2022. Finalement rejeté à l’Assemblée, le texte qui doit désormais faire l’objet d’une seconde lecture, vise à interdire « le port de signes religieux ostensibles » lors des « événements et compétitions organisés par les fédérations sportives et les associations affiliées ». Traduction : interdire le port du voile. Car comme pour la loi de 2004 sur les ports de signes religieux à l’école, ce sont bien les femmes musulmanes qui en sont la cible, et nul ne s’en cache.

Pour protester contre l’amendement, les Hijabeuses, un collectif de joueuses de foot qui lutte déjà depuis près de deux ans contre les statuts discriminatoires de la FFF (1), avaient organisé un match « contre les députés » face au palais Bourbon ce mercredi 9 février, jour de débat du texte à l’Assemblée. « Laissez-nous jouer ! » réclament-elles simplement. Pas de quoi faire trembler la République à priori… sauf pour la préfecture de police de Paris qui voit en ces femmes voilées, la menace de « l’islam radical ». Ainsi, si leur présence n’est pas souhaitable sur les terrains de foot, elle ne l’est pas plus dans la rue, puisque le préfet a interdit leur manifestation. Une décision par ailleurs jugée illégale par le tribunal administratif de Paris, mais rendue trop tardivement pour maintenir l’évènement. Les Hijabeuses peuvent toutefois se féliciter de cette première manche remportée contre l’Etat, condamné à leur verser 1000 euros pour « atteinte grave à la liberté fondamentale du droit de manifester ». A ce sujet, l’arrêté préfectoral mérite qu’on s’y arrête, tant il témoigne de la décomplexion ambiante du racisme d’Etat. Outre la mauvaise foi de l’argument sécuritaire qui évoque le risque de « trouble à l’ordre public » et la crainte d’attirer « des personnes hostiles à la cause défendue et susceptibles d’en découdre », le communiqué va jusqu’à justifier l’interdiction de manifester par la situation des femmes « dans certains pays musulmans » et le reportage mensonger de Zone interdite :

« Considérant en outre que ce débat est fortement exacerbé dans la période électorale actuelle et dans le contexte international de lutte contre l’ obligation faite aux femmes de porter le voile islamique dans certain pays musulmans tels que l’Iran ou l’Afghanistan ; qu’il a tout récemment fait l’objet de réactions d’une grande violence de la part des partisans d’un islam radical, comme en témoignent les menaces de mort reçues par la journaliste présentatrice de l’émission de télévision « Zone Interdite » et par un témoin figurant dans le reportage récent que la chaîne M6 a consacré au danger de l’islam radical, menaces qui ont nécessité leur placement sous protection policière. »

Le procédé est osé, mais pas nouveau et offre un bel exemple de ce que la sociologue Sara Farris appelle le fémonationalisme, à savoir l’instrumentalisation de discours féministes à des fins racistes. N’est-ce pas les droits des femmes qui sont brandis, chaque fois qu’il faut justifier une proposition de loi islamophobe en France ? « Le fémonationalisme décrit d’une part les tentatives des partis de droite et néolibéraux d’Europe occidentale de faire avancer des politiques xénophobes et racistes par le biais d’un racolage de l’égalité de genres, tandis que, d’autre part, il saisit l’implication de diverses féministes et fémocrates assez visibles et reconnues dans l’actuelle mise en scène de l’islam comme religion et culture typiquement misogyne« , analyse la chercheuse.

Bien sûr, les féministes blanches n’ont pas manqué de répondre à l’appel du devoir civilisationnel, Marlène Schiappa en tête. Suite aux propos de la ministre de l’Egalité hommes femmes Elisabeth Moreno, qui a osé rappeler qu’aucune loi n’interdit de porter le voile sur un terrain, elle s’est empressée de clarifier la position réactionnaire du gouvernement dans un tweet : « Dans le monde, il y a des pays où les femmes sont lapidées ou emprisonnées pour être sorties cheveux au vent. Tout n’est pas qu’une question de droits individuels mais aussi de valeurs et de responsabilité collective vis-à-vis de ces femmes. […] Le gouvernement a toujours été favorable à l’interdiction des signes religieux lors des matchs. Nous avons créé le Contrat d’engagement républicain. Nous sommes donc totalement opposés à l’action judiciaire engagée contre les statuts de la FFF. Pas de prosélytisme dans le sport ! ». La « ligue du droit international des femmes » n’a pas non plus résisté au besoin de publier un immonde communiqué dans lequel elle qualifie les Hijabeuses de « pleurnicheuses », et se moque du combat des sportives sur un ton des plus grossiers.

En cette période électorale d’offensive islamophobe, comment enfin ne pas relever l’absence de soutien des partis « de gauche » et des collectifs féministes ? Ceux-là mêmes qui, la veille, défendaient en chœur la journaliste de BFM Apolline de Malherbe face au sexisme de Gérald Darmanin. Croire que les musulmanes n’ont d’autres raisons de porter le voile que l’injonction de leur père, n’est-ce pas profondément sexiste, en plus d’être raciste ? « La réalité, c’est que le « patriarcat » qui nous empêche de nous épanouir, c’est celui qui nous prive de nos droits, c’est celui des hommes qui ont voté un amendement pour nous empêcher de participer à des compétitions sportives. c’est celui du préfet qui nous empêche de manifester pour contester cette décision, c’est celui de tous ceux qui cherchent à nous imposer un choix entre le voile et l’accès à de nombreux espaces publics ou privés », affirment les Hijabeuses.

Lutter contre le « séparatisme » en stigmatisant et excluant une communauté entière, telle est la recette de l’État français. D’ailleurs, ce même jour où la préfecture interdisait illégalement aux Hijabeuses de manifester, le candidat à l’élection présidentielle Anasse Kazib (RP) déjà invisibilisé dans les médias, a été victime de pressions et menaces de l’extrême droite lors de sa venue à la Sorbonne. Anasse Kazib, Menel, Mariam Pougetoux, on ne compte plus les attaques dont les musulmans font l’objet dès lors qu’ils portent une parole politique. Finalement, ce que l’Etat exige au travers de ces lois et politiques d’exclusion, c’est la disparition même des corps indigènes de l’espace public. Alors au risque de décevoir, ça n’arrivera pas. Aucune loi, aucune institution, ne peut anéantir l’impérieuse nécessité d’être, de s’appartenir, et de vivre dignement dans une société où les mamans peuvent accompagner leurs enfants en sortie scolaire, où l’on peut militer et participer à des compétitions sportives en portant le foulard, et se balader dans la rue sans risquer d’être arrêté ou tué. Face à la menace d’un système fascisant austère et brutal, la communauté apparait plus que jamais comme un refuge, le seul lieu où l’on peut baisser la garde et recharger ses forces. Mais que ceux qui déversent quotidiennement leur haine des Arabes, des Noirs et des étrangers le tiennent pour acquis : consenties ou non, nos existences ne sont pas négociables.

 

(1) L’article 1 du règlement de la FFF interdit, « tout port de signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique, philosophique, religieuse ou syndicale ».

 

Pour signer la pétition en soutien aux Hijabeuses : https://linktr.ee/LesHijabeuses?fbclid=IwAR0wQUTdDYS4Vwr5haStCIZe4TwjkWBDJaEgDafrzRiN6uzJnukKuYV8zg0

 

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