Édito #51 – NUPES : et maintenant ?

Persistons et signons. Non seulement il fallait soutenir Mélenchon et son « Union Populaire » dès le premier tour des présidentielles, mais les organisations telles le PC et le NPA, qui s’y sont refusées, portent une grande responsabilité dans son échec.

Il faut le marteler, Mélenchon a obtenu ce score miraculeux de 22% car il a su incarner les luttes sociales qui ont émaillé la vie politique de ce pays depuis la loi Travail jusqu’à l’insurrection des Gilets Jaunes en passant par la grève historique des cheminots et par les mobilisations antiracistes massives. Non seulement il a incarné ces luttes d’un point de vue politique mais aussi d’un point de vue sensible, en touchant profondément les affects de certaines couches sociales, dont les Musulmans. Les électeurs – et notamment une partie non négligeable des habitants des quartiers, dont le vote en faveur de Mélenchon a été déterminant – ne s’y sont pas trompés. Si un frisson d’espoir avait parcouru les militants lorsque, brièvement, on a pu croire qu’il passerait in extremis devant Le Pen, c’est notamment parce que le rapport de force aurait été substantiellement différent, en particulier dans la perspective des législatives.

Aujourd’hui, c’est donc avec les rapports de force réels produits par cet échec que nous devons composer, mais non sans une certaine satisfaction : le fascisme – et c’est heureux – a en effet trébuché sur la dernière marche. De plus, Mélenchon représente l’Événement de l’élection présidentielle. Une gauche blanche – quoi qu’on en pense – mais néanmoins non islamophobe dans ses prétentions, a été ressuscitée. Au-delà de la métaphore religieuse, le succès de Mélenchon semble montrer que dans ce pays, l’héritage même un peu dévoyé du XIXème siècle révolutionnaire ou du Front populaire n’a pas disparu. Dès qu’une direction politique digne de ce nom existe, un chemin peut se dessiner et les masses se mobiliser.

C’est ce score populaire qui vitrifie Macron et qui permet à Mélenchon d’enjamber la présidentielle pour peser au maximum sur les législatives et d’appeler à l’ « élire Premier ministre ». Ce faisant, il éclipse un Président mal aimé et mal élu.

Jusqu’ici, c’est un sans faute dont il faut se réjouir. Mais qu’en est-il de la stratégie adoptée par le troisième tour ?

Commençons par des évidences :

  • l’audace de « l’Union populaire » nous a permis d’échapper à un débat qui nous tétanisait il y a encore peu. Nous sommes en effet passés en l’espace de deux semaines d’un débat sur le foulard, les Musulmans et l’immigration, à un débat centré essentiellement sur des enjeux de politiques antilibérales ou institutionnelles ;
  • la performance de la NUPES effraie tant la Macronie que la Lepenie. Il n’est qu’à voir la trouille qui s’empare des bien-pensants (néolibéraux de droite et de gauche) pour mesurer la victoire symbolique, au sens fort et donc politique, que représenterait une majorité de gauche sous direction LFI à l’Assemblée nationale ;
  • cette performance accroit les divisions au sein du PS, de nombreux caciques ayant déjà quitté le navire. On peut certes y voir l’opportunité d’une renaissance mais aussi le dernier clou au cercueil du parti ;
  • nous préférons affronter un gouvernement Mélenchon qu’un gouvernement Macron ;
  • en revanche, il ne faut être dupe ni de la gauche au pouvoir ni de la nature blanche et bourgeoise du parlementarisme qui s’opposera à toute forme de révolution, fût-elle citoyenne. Gageons que l’attelage hétéroclite de la NUPES ne manquera pas d’y contribuer.

Mais, dans la mesure où la politique exige toujours de faire des choix concrets dans une situation concrète, c’est à l’aune des accords passés avec les quatre partenaires – Génération.s, EELV, PCF et PS – qu’il faut juger la stratégie de la FI et décider de la soutenir ou pas. Qu’en est-il réellement ?

Dans sa déclaration de l’intergroupe parlementaire du 19 avril 2022, la France insoumise a proposé un « programme partagé de gouvernement », tourné autour des propositions contenues dans « L’avenir en commun ». Les discussions ont été présentées comme pouvant « permettre à chacun de se retrouver dans ce programme partagé », mais sans pour autant « revenir sur des points fondamentaux plébiscités par près de 8 millions d’électeurs ».

Parmi ces « points fondamentaux » non-négociables se trouvaient, de manière non exhaustive : la retraite à 60 ans, l’abrogation de la loi El Khomri et des contre-réformes du code du travail et de l’assurance chômage, l’augmentation du SMIC à 1400 euros net, l’allocation d’autonomie jeunesse et la garantie dignité à hauteur de 1063 euros par mois, le blocage des prix des produits de 1ère nécessité, la planification écologique et la règle verte, la fin de la monarchie présidentielle avec la 6ème République et le référendum d’initiative citoyenne, le développement des services publics, le refus de leur privatisation ou la fin de leur ouverture à la concurrence, l’engagement à consacrer 1 milliard d’euros contre les violences faites aux femmes, une fiscalité plus juste avec notamment le rétablissement de l’ISF et l’abrogation de la flat tax, l’abrogation des lois séparatisme, sécurité globale et du pass sanitaire et la désobéissance aux règles européennes incompatibles avec « L’avenir en commun ».

Des accords bilatéraux ont ensuite été conclus entre la France insoumise et ses partenaires :

  • L’accord entre la FI et Générations.s du 28 avril 2022 valide le « programme partagé de gouvernement ». Concernant l’Europe, on note que l’accord inscrit dans le marbre l’absence de perspective de Frexit ou de sortie de l’euro. Enfin sur les relations internationales, Génération.s semble avoir insisté sur la préservation de « l’intégrité territoriale de tous les pays» (on pense à l’Ukraine) mais aucune concession ne semble avoir été faite par l’UP, Mélenchon ayant toujours affirmé qu’il fallait à la fois défendre cette intégrité territoriale et « entamer des coopérations altermondialistes ».
  • L’accord entre La FI et EELV du 2 mai 2022 a aussi validé le « programme partagé de gouvernement » mais durcit sa position sur l’Europe. En plus du refus du Frexit et de la sortie de l’Euro, la formation s’entoure de toutes les garanties pour empêcher la « désagrégation » de l’UE, ce qui ne contrevient toutefois pas aux « points fondamentaux» consacrés par la FI car cette dernière avait déjà reculé sur la sortie de l’UE dès 2017. En ce qui concerne les précisions sur les enjeux de la désobéissance, il s’agit pour EELV de donner des gages qu’elle ne concerne que les règles économiques et budgétaires tandis que les règles de l’UE continueront de prévaloir en matière de droits de l’homme et de libertés fondamentales.
  • L’accord entre la FI et le PCF du 3 mai 2022 valide encore le « programme partagé de gouvernement ». Sur l’Europe, l’accord ne tergiverse pas quant à la nécessité de désobéir aux règles de l’UE.
  • L’accord entre la FI et le PS du 4 mai 2022, enfin, valide le « programme partagé de gouvernement » tout en étant plus prolixe sur les exemples de mesures qu’il s’engage à défendre. On y trouve notamment l’abrogation de la loi El Khomri, alors qu’il s’agit d’une loi issue d’un gouvernement PS. De plus, l’accord mentionne pour la première fois expressément « L’abrogation des lois séparatisme et sécurité globale qui portent atteinte à nos libertés individuelles». Il est probable que l’UP, consciente que le PS pourrait être capable de trahir sur ce point, ait tenu à l’inscrire dans l’accord pour rendre la tâche plus difficile au PS. Enfin, la mention de l’abrogation de la loi séparatisme est immédiatement contrebalancée par un nouveau paragraphe relatif à « La défense de la République laïque et universaliste, la protection de la liberté de conscience et d’expression, une action résolue contre le racisme, l’antisémitisme et toute forme de discrimination et le combat contre les communautarismes et l’usage politique des religions ». On comprend qu’il s’agit d’une exigence rhétorique pour permettre au PS de ne pas perdre la face car la formulation de ce passage ne contredit pas frontalement la ligne de l’UP. Sur l’Europe, on trouve d’emblée qu’une différence est marquée entre LFI « héritière du non de gauche au Traité constitutionnel européen en 2005 » et le PS « attaché à la construction européenne et ses acquis », le PS s’engageant néanmoins à « appliquer pleinement le programme partagé de gouvernement ». Et il est cette fois fait mention de ce que la France devra entraîner d’autres Etats à « réorienter les politiques européennes et à modifier durablement les règles et traités européens incompatibles avec notre ambition sociale et écologique légitimée par le peuple ». Sur les relations internationales, l’accord est similaire à celui signé avec Génération.s et EELV, avec la mention toutefois que « face aux atrocités décidées par Vladimir Poutine, nous défendons la souveraineté et la liberté de l’Ukraine ». Cette précision est à mettre en perspective avec la campagne présidentielle qui vient de se dérouler, où Hidalgo (candidate du PS) n’a cessé de se poser comme défenseuse de l’Ukraine face à un Mélenchon « ami » de Poutine. Pour autant, l’UP avait dès le début dénoncé l’invasion de l’Ukraine par la Russie et apporté son soutien à la défense de sa souveraineté. La « concession » n’est donc que textuelle, non programmatique, l’accord mentionnant toujours l’impératif d’« entamer des coopérations altermondialistes ».

À noter que l’abrogation de la loi séparatisme n’est mentionnée que dans l’accord avec le PS, pour lequel ce point a vraisemblablement constitué un litige au regard du contrepoint qui en a suivi. Si l’abrogation de cette loi n’a à l’inverse pas été expressément mentionnée dans les accords avec les autres partenaires, on peut en déduire qu’il s’agissait d’un accord tacite dès lors que cette abrogation était comprise dans les « points fondamentaux non négociables ».

En revanche, le retrait de l’Otan a disparu du programme commun, ce qui fait craindre une concession de taille concernant la proposition de non alignement qui faisait toute l’originalité du programme de l’UP.  Mélenchon montre d’ailleurs sur ces points des signes inquiétants de reculade. Quant aux retraits de la régularisation des sans-papiers et de la suppression des polices spéciales (BAC, BRAV), ils sont hautement problématiques. Si ces propositions ne sont effectivement pas reprises dans la version définitive du programme partagé, nous pouvons considérer que le recul sur ces points, conditionné par une alliance large, représente une concession considérable qui dessine déjà les limites ici infranchissables : l’impérialisme et « l’intégrité » de l’institution policière.   Il reviendra aux seuls membres de la FI de les défendre. Autant dire que la réforme de la police n’est pas pour demain…

Il nous semble malgré tout qu’au sortir de ce round de négociations, l’UP sort gagnante, ce qui n’était pas évident étant donné son ouverture au PS. Ouverture qu’on a le droit de juger pragmatique du point de vue de l’objectif affiché (« faire élire » Mélenchon premier ministre), ou dangereuse du point de vue l’intégrité du programme et de la fidélité aux électeurs du « bloc social ». C’est notre cas. La non-rupture avec le PS est effectivement très risquée. Mais à vrai dire, l’alliance avec EELV, atlantiste et européiste, ne l’est guère moins. Ces groupes ne manqueront probablement pas de faire capoter l’alliance à la moindre occasion. Mais le fait persiste : on ne peut pas se fixer comme objectif la direction d’un gouvernement sans majorité. C’est là la logique intrinsèque du parlementarisme.

On pourrait dès lors refuser de soutenir la NUPES car, en s’alliant avec le PS, une ligne rouge aurait été franchie. Ce n’est pas notre cas car nous n’avons jamais cru au caractère révolutionnaire de l’UP, pas plus que des législatives. Aussi, nous refusons de succomber au narcissisme de la défaite dont se moquait feu Bensaïd. Du point de vue qui est le nôtre, il nous apparaît juste et cohérent – à défaut de mieux – de soutenir cette alliance (sans y participer) pour le miracle qu’elle représente et espérer une majorité de députés sous sa bannière :

  • d’abord parce les « points fondamentaux non négociables » auxquels se sont engagés tous les partenaires sont cruciaux pour un véritable changement de cap politique, mais aussi parce que la FI domine largement la coalition ;
  • surtout parce que pour nous, la politique n’est pas que dans les élections et que, fidèles à ce que nous avons toujours professé, nous comptons sur les mobilisations extra-parlementaires pour, en fonction des situations : soutenir la NUPES quand elle défend le mandat pour lequel a été élue  et quand elle se bat en faveur des classes populaires et en particulier des indigènes, faire pression quand les éléments les plus nuisibles de la coalition sabotent les mesures sociales ou antiracistes, et enfin la dénoncer quand elle trahit ses engagements ou qu’elle s’apprête à le faire, ce qui ne manquera pas d’arriver.

À cet égard, même si nous aurions préféré voir le NPA accepter le deal avec la NUPES (une Assemblée nationale avec Besancenot et Poutou aurait eu de la gueule !), nous nous devons de respecter son choix. Car ce dont nous aurons le plus besoin, ce sont des mobilisations de rue les plus massives, sous la houlette d’organisations les plus indépendantes possibles et, nous l’espérons, avec la contribution de nouvelles coalitions indigènes autonomes. Nous entrons dans une période de très fortes turbulences : une possible guerre mondiale – qui verrait la France succomber une fois de plus à l’OTAN et au camp occidentaliste – nous pend au nez, une hausse de l’inflation et peut-être une grave crise sociale et institutionnelle en cas de cohabitation.

Partant de là, et comme nous l’avons déjà affirmé, du moment où Mélenchon devient un homme d’Etat, il se transforme pour nous en adversaire. Et comme il le dit lui-même, il lui revient de mériter notre confiance. Mais à ce stade, nous ne pinaillerons pas car il est à ce jour le meilleur de nos adversaires.

Nous souhaitons donc bonne chance et bon courage à la NUPES.

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