Édito #56 – Lola, les vautours et la Conscience disparue

Lola, paix à son âme, une collégienne de 12 ans a été retrouvée morte la semaine dernière dans le 19ème arrondissement de Paris. Très vite, des suspects ont été arrêtés et parmi eux, une jeune femme, Algérienne sans-papiers, faisant l’objet d’une OQTF, c’est-à-dire d’un avis d’expulsion.

L’élucidation de ce crime a été assez rapide. La jeune femme actuellement en prison présente, semble-t-il, des troubles psychiatriques graves. Elle aurait avoué et nié en même temps le crime, précisant qu’elle aurait commis certains actes « en rêve ».

Très vite, l’extrême-droite et une partie de la droite ont fait de ce crime une affaire politique. À entendre la fachosphère, ce meurtre n’aurait pas eu lieu s’il n’y avait pas d’immigrés, a fortiori en situation irrégulière, sur le territoire national français. Zemmour a carrément profité de la situation pour populariser son « concept » aux relents fascistes de « francocide ».

Nous ne discuterons pas les faits objectifs concernant la femme accusée de ce crime. Oui, elle est algérienne, oui elle est psychotique et oui, encore, la vie d’une femme quotidiennement menacée d’expulsion peut-être un terrain psychotique.

Il y a par ailleurs toute une littérature (Fanon, par ex. sur l’ « l’aliénation colonialiste vue au travers des maladies mentales » selon les mots de son éditeur Maspero) sur le psychisme des sujets coloniaux mais l’histoire elle-même du colonialisme est fournie dans ce domaine : alcoolisme des indiens des Amériques, violence d’hommes broyés par la violence coloniale et capitaliste (valable d’ailleurs aussi, pour le libéralisme, dans le prolétariat blanc),…

L’extrême-droite, c’est une de ses caractéristiques majeures, n’a que faire de la vérité ou de l’étiologie d’un devenir criminel. Elle a profité, dans le pire sens de ce mot, de ce crime pour une fois de plus désigner l’ennemi intérieur de la nation alors même que les parents de Lola s’opposent à toute récupération politique de la mort de leur fille.

L’extrême-droite, y compris issue des Républicains, s’est lancée dans une antienne qui n’a rien à envier aux années 1930 lorsque le ministre Chautemps déplorait « l’afflux d’Israélites étrangers » en France mais qui rappelle aussi les pogroms à Marseille en 1973 après le meurtre d’un chauffeur de bus par un déséquilibré algérien. Véritablement, on a eu ces jours-ci l’impression de réentendre l’éditorial de Gabriel Domenech dans Le Méridional il y a presque 50 ans dans lequel le futur député FN écrivait notamment « Assez, assez des fous algériens ! ».

L’extrême-droite, comme toujours, n’a aucune compassion pour l’humanité générique. Elle verse sa larme de crocodile sur Lola uniquement pour étancher sa volonté islamophobe de revanchards des guerres coloniales perdues. Quand il est objecté à Zemmour que les parents s’opposent à cette récupération, cela l’indiffère. Quand on lui demande s’il a réagi ainsi parce que la fillette tuée était blanche, il répond « oui », donnant de la résonnance à sa notion haineuse de « francocide ».

C’est sur ce terme qu’il faut pour finir se pencher tant il est terrifiant et lourd de menaces s’il venait à prendre dans une société française désormais hautement inflammable du fait d’une partie de nos huiles parlementaires qui relaient la propagande anti-immigrés.

Les relais de la catégorie de « francocide » dénoncent la barbarie étrangère. Dans un pays racialement homogène, avancent-ils, ce genre de choses n’arriverait pas, oubliant allégrement Francis Heaulme, Fourniret, Emile Louis, Dutroux ou le cas récent de « la maison de l’horreur[1] ».

Pour eux, il y a donc comme un bacille allogène qui non seulement menacerait le bien-vivre d’une société française par ailleurs absolument fantasmé mais contre lequel il faut absolument agir, évidemment vigoureusement, pour éviter qu’il n’emporte tous les « Français de souche ».

C’est, littéralement, ce que disaient les nazis pour justifier le meurtre puis l’extermination des juifs. Ainsi, pour Goebbels, si les Aryens (Allemands de souche) ne tuent pas les juifs (tous les juifs : hommes, femmes et enfants – car vivants, les enfants voudront venger leurs parents), alors ce sont les juifs qui tueront les Aryens.

Point Godwin ? Peu importe. La logique raciale finit toujours par la destruction physique d’hommes, de femmes et d’enfants après avoir désigné la population à spolier et/ou à réduire comme « barbare ». Ce fut vrai au Pérou inca, dans l’Algérie ou le Cameroun colonial ou aujourd’hui en Palestine occupée.

Lorsque Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, fait un parallèle entre la mort du petit Aylan sur une plage d’Europe et celle de Lola, c’est probablement cela qu’il a en tête. En effet, hormis leur mort prématurée, ces deux destins d’enfants n’ont pas grand-chose à voir. Aylan, retrouvé mort noyé sur une plage, est une victime de la politique d’une UE que n’empêche pas de dormir le fait que périssent en Méditerranée des damnés de terres saccagées par l’impérialisme.

Lola a été victime d’un fait divers absolument épouvantable mais, sauf à mettre en circulation l’abjecte notion de « francocide », aucunement d’une politique concertée ou décidée par une instance supérieure. La comparaison faite par Geoffroy Lejeune est donc en réalité effroyable. Elle évoque immanquablement la litanie antisémite pluriséculaire occidentale qui accusait les juifs d’empoisonner les puits ou de procéder à des meurtres rituels notamment infanticides. Plus près de nous, elle prolonge et radicalise l’antienne fasciste de l’invasion et du « grand remplacement ». Si la femme qui a tué Lola est l’agent d’un complot plus vaste, alors l’appel à la vengeance de masse devient légitime.

Et pourtant ce meurtre a bien une dimension politique dont évidemment l’extrême-droite n’a que faire.

En effet, l’hypothèse d’un accès psychotique de la meurtrière remet en lumière l’abandon à leur propre sort des victimes de troubles mentaux et de la psychiatrie par un Etat français normalement garant des services publics.

Des psychiatres comme Franck Chaumon (membre du Collectif des 39 : https://www.collectifpsychiatrie.fr/?cat=13) alertent depuis longtemps sur la catastrophe en cours, qu’il s’agisse de la désertion de la psychiatrie par les étudiants en médecine, du discours consensuel violemment anti-analytique, du suivi des sujets atteints de troubles mentaux ou encore de la criminalisation et par conséquent de l’emprisonnement de gens dont la place est dans des structures hospitalières, etc.

À dire vrai, la mort d’une collégienne n’a pas eu davantage d’importance pour l’extrême-droite que pour les médias qui s’en ont emparée comme des vautours. En effet, Christine Kelly, la faire-valoir de Zemmour du temps où il officiait sur CNews, ne s’y est pas trompée. Au-dessus d’une photo de son équipe tout sourire, elle tweete ce samedi : « Nous avons tous été émus cette semaine avec #Lola nous vous souhaitons un week-end de repos ». Quant à L’équipe de TPMP, elle fêtait mardi, en présence de Cyril Hanouna et Franck Appietto – patron de C8 –  le record d’audience atteint par son « débat » sur le meurtre de la petite Lola. Avec feux d’artifice et paillettes.

 

[1] https://www.rtl.fr/actu/justice-faits-divers/maison-de-l-horreur-dans-le-pas-de-calais-le-suivi-des-signalements-en-cause-7900182079

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