Illana Weizman sait-elle ce qu’est l’antisémitisme ?

« L’hypothèse est que les formes actuelles de développement du capitalisme ont introduit des mutations importantes dans les modèles d’appropriation imaginaire de l’essence humaine. »

Franco Fortini, Les Chiens du Sinaï.

 

Dans son ouvrage Des blancs comme les autres, Illana Weizman défend l’idée selon laquelle l’antisémitisme serait un impensé à gauche ainsi que dans les luttes antiracistes – qu’il y aurait même une non-place de la lutte contre l’antisémitisme dans l’antiracisme. Plutôt que de rejeter cette idée en bloc, prenons-là au sérieux ! Le premier argument de I.Weizman est que les Juifs ne sont socialement pas blancs et qu’ils sont victimes de discriminations systémiques. Cette idée d’un antisémitisme systémique mérite d’être discutée. En effet, la suite de l’introduction du livre « De quelle couleur (sociale) sont les Juifs ? » reprend quelques lieux communs de l’antiracisme politique en leur ôtant toute leur portée politique. Weizman définit le racisme systémique (dans lequel elle « range » l’antisémitisme) comme « un phénomène ancré socialement, construit sur une temporalité étendue, et se manifestant à différents niveaux de l’organisation sociale et des relations interpersonnelles. » C’est là un point extrêmement pertinent, car le rattachement de l’antisémitisme au « racisme systémique » n’a jamais été aussi fort. Pourtant, ce que l’on entend par « antisémitisme systémique » n’est jamais réellement expliqué ou défini. Partons d’une phrase du premier chapitre de l’ouvrage qui nous semble la plus à même d’expliquer en quoi l’antisémitisme serait un racisme systémique : « l’antisémitisme est un racisme, la résultante d’un processus de racialisation » (p. 20). Mais qu’entend l’auteur par « processus de racialisation » ? Par quel système ou structures passe ce processus ? Et c’est bien-là le point aveugle de cet ouvrage ? Plutôt que de discuter des racines profondes que l’antisémitisme trouve dans le système capitaliste dans son ensemble (comme l’ont fait des auteurs comme Abraham Léon ou Maxime Rodinson par exemple), l’autrice de l’ouvrage reprend l’essentiel des arguments libéraux (qui ne sont pas propres aux discussions sur l’antisémitisme) visant à mettre l’accent sur le vécu individuel, l’assignation à une identité, etc. …. Illana Weizman ne cesse de répéter que l’antisémitisme forme un « tout cohérent », un système donc, et qu’en ce sens elle ne sépare pas l’antisémitisme de l’islamophobie ou encore de la négrophobie. Sauf que l’autrice ne parvient pas à expliquer ce qu’est ce système ? Est-ce un système totalement autonome et indépendant d’autres systèmes ? Est-il, au contraire, enraciné dans les rapports sociaux issus du capitalisme ? Il semblerait que l’autrice comprenne principalement le terme de « système » comme un « système mental », puisqu’elle écrit : « Le racisme fonctionne principalement sur la base de préjugés, de postures, de petits arrangements, de touches, comme sur un tableau pointilliste ou dans le dédale des pixels d’une photo. » (p. 24). On retrouve là, la vielle antienne de l’antiracisme moral qui associe le racisme à une posture mentale – posture qui peut se matérialiser par des violences ou des meurtres. S’il est exact que le système raciste comprend tout un imaginaire, ainsi que des préjugés, il semble faux – comme ne cesse de le ressasser les militants de l’antiracisme politique – que le racisme prend ces préjugés comme point de départ. Sinon, comment expliquer l’évolution du racisme ? Restons sur le cas de l’antisémitisme : Illana Weizman ne semble d’ailleurs pas prendre en compte cette évolution. Car si la haine des Juifs ne date pas d’aujourd’hui et qu’on peut faire remonter celui-ci à l’époque de la naissance du judaïsme, l’antisémitisme, en tant que système, est un phénomène beaucoup plus récent. Expliquer qu’il existe une continuité entre la judéophobie du passé et l’antisémitisme moderne est une chose ; penser que cette continuité est une sorte de ligne droite intangible, en est une autre. Comment ne pas être choqué lorsque l’autrice fait remonter la tradition française de l’antisémitisme à 633, « lorsque le (…) roi Dagobert Ier force les Juifs à se convertir ou à quitter la France. » (p. 24). La haine ou les préjugés contre une population ne sont pas synonymes de racisme. Il en va de même pour l’islamophobie. Dans son ouvrage sur l’histoire du capitalisme commercial, Jairus Banaji revient sur les violences subies par des Musulmans – notamment sur la côte de Malabar – au XVIème siècle. Pourtant, si ces violences sont clairement des actes anti-musulmans, visant spécifiquement les Musulmans, il nous semble hasardeux de parler d’islamophobie. Pourtant, il n’est vraiment pas étonnant que l’autrice de cet ouvrage soit incapable de caractériser ou d’analyser l’antisémitisme contemporain. En suivant le réflexe libéral de l’antiracisme moral, visant à mettre l’accent sur les préjugés, il est évident que l’autrice ne pouvait que percevoir l’antisémitisme comme un phénomène flottant dans l’espace-temps (puisque les préjugés peuvent perdurer). Il aurait, par exemple, été pertinent de se demander comment le système visant les Juifs, et s’appuyant sur la haine des Juifs, s’est transformé en antisémitisme – et comment la transition vers le capitalisme a éventuellement pu accompagner cette transformation. Il ne s’agit pas, non plus, de verser dans une approche purement mécaniste visant à partir « d’étapes historiques » bien définies. Toutefois, il nous semble compliquer de parler d’antisémitisme systémique, sans à aucun moment se référer à l’ancrage profond de l’antisémitisme dans le capitalisme. Force est de constater que l’antijudaïsme de l’époque précapitaliste n’est pas l’antisémitisme moderne qui, en faisant des juifs une race, en les racialisant précisément, les a frappés de plein fouet dans leur être. Car les exemples sur lesquels s’appuient Weizman sont loin d’être parlant. Si elle a raison de parler de racialisation, il est faux d’affirmer que les mesures visant les Juifs du roi Dagobert Ier (par exemple, puisque c’est l’un de ses exemples) a participer de cette racialisation (puisque les Juifs pouvaient « cesser de l’être » en se convertissant – l’argument était plus religieux que réellement racial). Par ailleurs, si l’on prend des exemples plus récents, il aurait pu être intéressant d’analyser le lien ténu entre l’antisémitisme et les contradictions de classe. Cette approche n’est pas une coquetterie intellectuelle, mais nous semble essentiel si l’on veut analyser l’antisémitisme contemporain. Car les actes antisémites d’aujourd’hui ne reposent pas sur le même système que l’antisémitisme du début du XXème siècle, par exemple, même s’il existe des liens rattachant les deux. Cette confusion quant à la compréhension de l’antisémitisme repose, selon nous, sur l’acception libérale et individualiste qu’en a l’autrice. Il nous est ainsi apparu étonnant de voir un groupe comme les « Juives et juifs révolutionnaires » donner du crédit à cet ouvrage, non seulement en le recommandant mais en partageant également une émission de Médiapart consacrée à celui-ci. Les « Juives et juifs révolutionnaires » écrivent ainsi, dans un post facebook du 8 novembre dernier que « [c]et ouvrage correspond dans les grandes lignes aux positions développées par notre groupe depuis sa création ». Qu’un groupe se qualifiant de révolutionnaire reprenne à son compte les analyses individualistes et réformistes de cet ouvrage en dit long sur l’état de la lutte contre l’antisémitisme en France. De manière plus général : le relatif succès de cet ouvrage montre le fossé à franchir afin d’arriver à une analyse de l’antisémitisme pertinente dans le capitalisme contemporain. Toutefois, cet ouvrage à au moins le mérite de refuser l’idée d’un nouvel antisémitisme qui serait propre aux indigènes de France. L’autrice s’empresse par la suite de préciser que l’antisémitisme existe tout de même chez les noirs et les arabes – ce que personne ne peut nier – et qu’il est essentiel de se saisir de la question du terrorisme islamiste qui tue des Juifs (citant notamment l’exemple de la tuerie de Mohammed Merah). La question qui se pose cependant est : comment se saisir de cette question. L’autrice cite l’écrivaine Cloé Korman – désormais conseillère auprès du Ministre de l’éducation nationale Pap Ndiaye – qui écrit que « [f]ermer les yeux sur un certain antisémitisme des banlieues, c’est empêcher de prendre des sanctions, c’est retarder les actions de sensibilisation, d’éducation, qui y sont nécessaires. » (p. 42), tout en rajoutant par la suite qu’il ne faut pas se focaliser uniquement sur l’antisémitisme des indigènes. Cette citation est intéressante, car elle pose la question de savoir « Quelles sanctions et contre qui ? ». On ne peut s’empêcher de penser que ces sanctions viseraient le moindre jeune indigène tenant des propos antisémites. Car oui, les préjugés antisémites sont tenaces chez certains indigènes. Toutefois, la bêtise de ces propos n’en fait pas des Mohammed Merah en puissance. Sanctionner ce type de propos n’entraînera qu’une confrontation des plus entre les indigènes et la police sans pour autant lutter contre la violence antisémites (sous la forme d’agression ou d’attentats). L’autrice de cet ouvrage a également le mérite de ne pas assimiler l’antisémitisme et l’antisionisme écrivant : « Lorsqu’il ne s’agit pas d’une critique politique stricto sensu, l’antisionisme a tout à voir avec le pouvoir prêté aux Juifs par les antisémites, repris et réactualisé sur le terrain israélien. » (p. 43). Nous ne pouvons qu’être d’accord avec cela : l’antisionisme doit être politique et, ainsi, s’attaquer à l’Etat d’Israël et non aux Juifs et à une supposée domination juive.

Nous ne nous attarderons pas sur le deuxième chapitre, intitulé « Portrait d’une juive », en ce qu’il se rattache à ce que nous écrivions plus haut sur le libéralisme de l’autrice. Celle-ci s’attarde durant tout un chapitre sur son identité et son expérience vécue de l’antisémitisme. Loin de nous l’idée de dire que l’antisémitisme vécu par l’autrice est négligeable, mais il est loin d’être pertinent politiquement. Que ce soit dans les luttes contre l’islamophobie, le sexisme, etc. … l’expérience vécue n’est intéressante qu’en ce qu’elle se rattache à une analyse systémique. Ici, nous ne pouvons faire autrement que de renvoyer le lecteur au texte de Chi-Chi Shi « La souffrance individuelle (et collective) est-elle un critère politique[1] ? » qui s’attaque aux politiques de l’identité. Un extrait de cet article nous semble particulièrement à propos concernant l’ouvrage d’Illana Weizman :

« On trouve, reflétée dans la théorie et dans la pratique des politiques de l’identité contemporaines, une dépolitisation de la lutte, présentant l’oppression comme subjective et individuelle. Le tournant discursif adopté par le langage de la politique de l’identité évince les hypothèses mouvantes concernant les limites du possible. En termes généraux, le premier tournant a été celui d’un langage qui exprime des questions collectives et structurelles, à un langage privilégiant des comportements individuels et mettant en avant la différence. Bien que le caractère « systémique » de l’oppression soit souligné, la focale est mise sur les effets de l’oppression. Cette approche se différencie d’une analyse des raisons pour lesquelles des systèmes comme le racisme et le patriarcat existent. Le problème de cette lecture réside dans le fait que se focaliser sur les victimes de la non-reconnaissance éclipse souvent les raisons de cette non-reconnaissance17. Tout cela se déroule dans un contexte qui valorise la vulnérabilité, situant les identités au sein d’un registre moral. Il tente de fusionner la souffrance dans un programme politique, tout en encourageant une politique de la culpabilité qui place l’auto-flagellation et la transformation au même niveau[2]. »

Ainsi, alors que l’autrice ne cesse d’affirmer que la gauche et l’antiracisme ne se saisissent pas de la question de l’antisémitisme, son analyse est la preuve que ceux-là mêmes qui invectivent l’antiracisme politique, restent profondément ancrés dans une analyse libérale – qui ne différent d’ailleurs pas vraiment des analyses de l’antisémitisme que l’on peut retrouver dans la macronie[3]. Toutefois, pourrait-on rétorquer, la plupart des luttes (féministes, antiracistes, etc.) passent souvent par une phase libérale, pour s’en éloigner par la suite (ou, au contraire, s’y fondre totalement). Mais la lutte contre l’antisémitisme a une riche tradition radicale, de combat antiraciste, anti-impérialiste et anticapitaliste. Il est réellement dommage qu’un livre traitant d’un sujet si important ignore totalement cette tradition de luttes.

Le chapitre 3 de l’ouvrage est sans doute le plus pertinent en ce qu’il s’attaque frontalement à ce que l’autrice nomme « l’erreur 404 de la gauche » : elle y défend l’idée que l’ignorance de la lutte contre l’antisémitisme par la gauche est non seulement injuste envers la minorité juive, mais empêche, dans le même mouvement, la convergence entre les Juifs et d’autres minorités. Ici, il est intéressant de noter que l’autrice s’appuie notamment sur les travaux les plus réactionnaires de la gauche (qui flirtent, si ce n’est plus, avec la droite) : ceux de Memphis Krickeberg, Zacharias Zoubir, etc. …. Non seulement ces auteurs ont davantage l’air de vouloir lutter contre l’antisionisme que contre l’antisémitisme réellement existant, mais ils publient également dans des revues ouvertement réactionnaire[4]. Mais passons sur ce point ….. L’autrice distingue la gauche radicale, la gauche révolutionnaire et l’antiracisme politique qui, outre qu’ils délaisseraient la question de l’antisémitisme, seraient des camps traversés par des biais antisémites. L’autrice s’attaque notamment au fait que les Juifs seraient considérés comme des blancs « comme les autres » (d’où le titre de son ouvrage). Selon une certaine gauche, les Juifs auraient ainsi les mêmes privilèges que les blancs. Pour illustrer cela, l’autrice s’appuie sur un chapitre d’Houria Bouteldja – ce qui n’est pas vraiment pour nous étonner. Illana Weizman accuse notamment Bouteldja d’assimiler les Juifs à Israël, dans une lecture particulièrement malhonnête du livre de cette dernière. Pour résumer, Weizman accuse Bouteldja de réduire les Juifs à la question du sionisme. Elle écrit ainsi : « chez elle [Bouteldja], les Juifs (de diaspora et en Israël) seraient instruments du colonialisme et du suprématisme blanc par la seule existence d’Israël. » (p. 90). Il est intéressant de constater à quel point il est aisé de détourner un texte. Ce n’est pas vraiment la première fois que les écrits d’Houria Bouteldja sont travestis afin de pouvoir accuser cette dernière d’antisémitisme (ou de sexisme, ou d’homophobie, etc.). Répondre à ce détournement contrôlé du livre d’Houria Bouteldja mériterait un texte à part entière. Nous renvoyons ainsi les lecteurs au droit de réponse d’Houria Bouteldja à une interview d’Illana Weizman publiée dans le Bondy Blog[5]. Dans ce droit de réponse, Houria Bouteldja démontre à quel point les propos de Weizman sont mensongers. Elle y rappelle notamment qu’elle identifie trois causes principales à l’antisémitisme (rappelant au passage, en se basant sur des propos précis, qu’elle n’a jamais considérés les Juifs comme des blancs) : le décret Crémieux (de 1870, donc bien avant la fondation d’Israël), l’assimilation des Juifs au sionisme par l’Etat d’Israël et la compétition entre les communautés non Blanches (parmi lesquelles les Juifs) organisées par l’Etat français. Nous invitons nos lecteurs à lire le livre de Weizman, suivi du droit de réponse de Bouteldja, afin de constater la malhonnêteté des propos défendus dans le livre de Weizman. Outre le fait qu’Houria Bouteldja est (à nouveau) diffamée, la malhonnêteté de tels propos réduit à néant l’effort fait par Weizman pour prouver que l’antiracisme politique serait particulièrement antisémite. Venons-en maintenant au cas de la France Insoumise (FI). D’une part, l’autrice veut démontrer qu’il existe de l’antisémitisme dans l’électorat de la FI. C’est très probablement vrai, mais cela ne fait pas de la FI une organisation antisémite. Ce qui nous intéresse, sont les prises de position politiques de la FI – et non pas la pureté idéologique de son électorat (au sein duquel on trouve sans aucun doute également des islamophobes, des sexistes, etc.). Par ailleurs, il est également notable que pour étayer son propos, Weizman s’appuie sur un article de Victor Vasseur[6] qui, lui-même, s’appuie sur une étude d’un think-tank proche de la droite libérale (la Fondation pour l’innovation politique). Le propos qui nous intéresse davantage ici est l’accusation d’antisémitisme envers J.L.Mélenchon, car celui-ci parlerait de la « finance internationale ». S’il est vrai que l’antisémitisme a, historiquement, pris les couleurs d’une attaque contre le capitalisme financier (le socialisme des imbéciles), l’antisémitisme « de gauche » de la fin du XIXème siècle et début du XXème siècle s’appuyait également beaucoup sur une supposée absence d’ancrage étatique des Juifs (le fameux « Juif errant »). Dans son travail sur l’antisémitisme des socialistes anglais envers les immigrés Juifs à la fin du XIXème siècle, Satnam Virdee insiste sur le fait que la question principale n’était aucunement celle de la finance, mais bien celle de l’Etat-nation[7]. Mais pour en revenir à la question de la finance, l est faux de sous-entendre que quiconque s’attaquerait à la finance (même en utilisant les mots « financiers », « finance internationale », etc) serait inconsciemment ou consciemment antisémite. L’autrice cite le mouvement des Gilets jaunes (même en précisant qu’il ne s’agit pas d’un groupe homogène, elle le présente comme tel) dont certaines parties ont, en effet, eu des propos antisémites s’appuyant sur une pseudo-critique de la finance. Weizman se garde bien évidemment de citer les membres des Gilets jaunes qui, au sein même de cette mouvance, ont lutté contre cette dérive antisémite. Toutefois, Weizman glisse assez rapidement d’un antisémitisme réel de certains Gilets jaunes, à la critique du capitalisme financier par Mélenchon. Elle cite ainsi Mélenchon parlant de Pierre Moscovici : « C’est un comportement de quelqu’un qui ne pense plus en français… qui pense dans la langue de la finance internationale. ». Outre le fait qu’au moment où cette phrase a été retranscrite, il y ait eu une erreur de retranscription[8], en quoi Mélenchon s’attaque-t-il ici aux Juifs ? Weizman écrit par la suite que « La finance internationale est fréquemment utilisée comme dog whistle pour parler des Juifs » rajoutant par la suite que cette phrase lui rappelait l’accusation de « cosmopolitisme » envers les Juifs. Or, s’attaquer à la finance internationale n’a rien à voir avec le fait de soupçonner les Juifs de « cosmopolitisme ». Etant donné la force du capital financier aujourd’hui, l’importance de la finance dans nos vies, mais aussi et surtout dans le racisme structurel, ainsi que dans les rapports Nord/Sud, il semble vraiment hasardeux de faire porter l’anathème d’antisémitisme à Mélenchon. D’autant plus qu’à aucun moment, Weizman n’arrive à prouver son propos. Elle lance l’accusation d’antisémitisme à la volée et ses lecteurs doivent la croire sur parole. Le fameux « socialisme des imbéciles », expression popularisée par August Bebel qui citait le socialiste autrichien Ferdinand Kronawetter, s’attaque non pas au capital financier, ni à la finance internationale, mais à une figure mythifiée du Juif, qui serait responsable des effets désastreux de la finance. Or, Mélenchon ne s’attaque pas « au Juif », mais bien au Capital – même si ses attaques prennent des formes réformistes. Etant donné le penchant libéral qui traverse l’ensemble du livre de Weizman, il n’est pas très étonnant qu’elle soit inapte à comprendre une critique anticapitaliste, car une telle critique l’obligerait à proposer une analyse réellement révolutionnaire et décoloniale de l’antisémitisme, au lieu de simplement reprendre l’analyse de l’antisémitisme que ressasse la droite depuis des années.

Le plus désastreux n’est pas tellement l’ouvrage de Weizman, mais bien plutôt le fait que, par sa seule existence, il démontre la faiblesse des analyses contemporaines de l’antisémitisme. Pour qu’un tel livre soit pris au sérieux par divers groupes ou médias de gauche, c’est soit que nous manquons cruellement d’alternatives sérieuses pour penser l’antisémitisme contemporain, soit que ces alternatives sont sciemment ignorées. Autre hypothèse : l’ouvrage de Weizman arrange bien des médias réformistes comme Médiapart ou des groupes libéraux comme les « Juives et Juifs Révolutionnaires », car elle place l’analyse libérale de l’antisémitisme au cœur des discussions en faisant passer celle-ci pour une critique de l’antisémitisme systémique – cela permet de balayer d’un revers de main les discussions, autrement plus sérieuses, qui animent le mouvement décolonial sur cette question depuis plusieurs années[9]. Or, comme nous l’avons vu plus haut, dans l’ouvrage de Weizman, l’antisémitisme n’a pas grand-chose de systémique, ni de structurel. Guère étonnant, donc, que les mouvements de gauche aient du mal à théoriser et à penser l’antisémitisme. Il est navrant que, concernant l’antisémitisme, les médias dits « de gauche » ne donnent la parole qu’à des libéraux comme Illana Weizman ou à des réactionnaire comme Memphis Krickeberg ou Jonas Pardo

 

Selim Nadi, membre du QG décolonial

[1] http://revueperiode.net/definir-ma-propre-oppression-le-neoliberalisme-et-la-revendication-de-la-condition-de-victime/

[2] http://revueperiode.net/definir-ma-propre-oppression-le-neoliberalisme-et-la-revendication-de-la-condition-de-victime/

[3] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/emmanuel-macron-appelle-les-forces-republicaines-a-redoubler-de-vigilance-face-a-l-antisemitisme-20220717

[4] Voir notre texte sur le sujet : https://qgdecolonial.fr/2022/11/23/les-habits-neufs-du-sionisme-de-gauche/

[5] L’interview et le droit de réponse sont disponibles au lien suivant : https://www.bondyblog.fr/opinions/interview/illana-weizman-tous-les-racismes-proviennent-dune-meme-essence-quon-soit-juif-musulman-ou-noir/

[6] https://www.radiofrance.fr/franceinter/stereotypes-insultes-agressions-radiographie-d-un-antisemitisme-toujours-stagnant-en-france-2118352

[7] N’ayant pas la place de développer la thèse de Virdee ici, nous renvoyons les lecteurs qui le souhaitent à son travail : https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/0031322X.2017.1335029

[8] Voir https://www.lanouvellerepublique.fr/france-monde/antisemitisme-ce-qu-a-vraiment-dit-jean-luc-melenchon ainsi que https://www.acrimed.org/Melenchon-antisemite-De-la-petite-phrase-deformee-au-clash-obsessionnel

[9] Pour un exemple récent, voir la première de l’émission Haolam Hazeh du média « Paroles d’honneur » : https://www.youtube.com/watch?v=aUiZcb9uhn0

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