Distinguer individuel et institutionnel, c’est mal ? 

Le terme « homophobie soft », prononcé par Houria Bouteldja lors d’un évènement organisé par Dany et Raz, deux streamers abordant souvent les problématiques queer, a provoqué un véritable scandale sur le réseau social twitter. C’est tout d’abord le mot « soft » qui a causé la colère de professionnels de l’indignation, affirmant qu’une oppression ne pourrait jamais être « soft », mais indistinctement violente dans tous les cas.

Il fut rapidement rappelé que le terme « soft » n’est en rien un concept et relève ici davantage d’un terme imprécis prononcé lors d’une discussion avec deux amis et un public déjà plus ou moins au fait du cadre théorique d’Houria Bouteldja, raison pour laquelle ils ne l’ont pas interprété comme une minorisation des violences homophobes. S’indigner simplement pour l’usage du mot « soft » relevait ainsi plus d’un moralisme un peu malhonnête que d’une critique politique construite, puisque cela consiste à se focaliser sur l’usage du mot plutôt que sur tout l’argumentaire. Quant à l’argumentaire lui-même, il était somme toute basique : il est nécessaire de faire une distinction entre la violence individuelle et/ou des dominés, et celle institutionnelle et/ou des dominants et organisée politiquement.

Qu’à cela ne tienne, ne voulant perdre la face, la plupart des personnes offusquées par le mot « soft » ont alors prétendu que ce n’était pas seulement son usage qui les dérangeait, mais bien le fait de distinguer l’individuel et l’institutionnel. De leur point de vue, faire une hiérarchie entre les deux serait une fatale erreur. Il faudrait combattre au même titre l’individuel et l’institutionnel, car il ne peut y avoir de degré dans une oppression et dans son traitement. Elle est à rejeter, et voilà tout !

Dans cet article nous tenterons d’expliquer les raisons pour lesquelles cette surprenante position dont la motivation paraît résider surtout dans la volonté de lancer une nouvelle cabale contre la terrible sorcière et l’anti-racisme politique autonome – constitue un sérieux recul vis-à-vis des théories et luttes politiques menées depuis des dizaines années. Il nous semble même que cette position va dans le sens d’un retour de l’anti-racisme moral se parant de certains codes de l’anti-racisme politique. Ce sera pour nous l’occasion de rappeler l’intérêt théorique, politique et stratégique de la distinction individuel/institutionnel.

Il y a effectivement une forme de légitimité morale à ne vouloir faire aucune distinction entre l’individuel et le collectif vis-à-vis de l’oppression. En affirmant que « l’homophobie c’est de l’homophobie, un point c’est tout » (remplacez « homophobie » par l’oppression de votre choix), on déclare n’avoir aucune complaisance à son égard et lutter contre elle sur tous les plans et contre toutes ses manifestations. Toutefois, à l’étudier de plus près, cette position se révèle davantage être une sorte de code moral abstrait, une déclaration de principe et d’éthique idéaliste, qu’une stratégie politique concrète. Analysons les effets pervers de cette position qui se veut à la pointe du progressisme.

Il y a tout d’abord ceux qui refusent de faire une hiérarchie en termes de degré de violence dans les systèmes d’oppression. Ils partent du principe qu’« une oppression est une oppression, et c’est tout ». Tenter d’en déterminer les différents degrés reviendrait, au fond, à relativiser et, au bout du compte, à nier certaines violences puisque cela conduirait à dire qu’il en existe des « moins graves » que d’autres. Tout en commettant l’erreur d’oublier que ces violences sont toutes liées.

Une position ô combien moralisatrice, d’autant plus que nous n’en voyons pas bien l’intérêt stratégique car comble d’ironie, elle peut être attaquée sur le même champ moral. En effet nous pourrions montrer qu’elle nous conduit à une approche malsaine et malhonnête ne faisant aucune distinction de valeur entre un regard déplacé, une insulte, une agression, ou des mesures répressives globales. Certes, tous ces actes relèvent souvent d’un même système.  Toutefois, nous ne pensons pas nous tromper si nous affirmons ici que, quitte à choisir, nous préférons être victime davantage d’un regard peu sympathique que d’une agression physique. Doit-on mettre au même niveau une victime de violence policière et une personne à qui on a posé la question de ses origines dans une discussion ? Ces violences se valent-elles vraiment ? De même, nous n’imaginons pas choquer nos lecteurs si nous avançons qu’une insulte de la part d’un individu à moins d’impact qu’un projet de loi contre l’accueil de réfugiés.

Notons d’ailleurs qu’il y a de quoi s’étonner de ces vives réactions face à notre logique de différenciation et stratification des actes discriminant selon le degré de violence et/ou selon son incidence d’un point de vue général, alors même que nous tenons ce genre de position depuis des années sur le sujet du racisme, comme le montre notre usage du terme « racisme édenté » d’Albert Memmi. Une notion qui s’approche de l’idée d’Houria Bouteldja lorsqu’elle parle d’homophobie « soft » que nous pourrions ainsi remplacer par homophobie édentée. A travers ce concept, Albert Memmi ne prétendait pas que ce racisme n’était pas capable de « mordre », ne pouvait pas être violent, et faire des victimes. Mais il permettait de qualifier le racisme des individus sans pouvoir, dominés, et le distinguer ainsi du racisme institutionnel. Les indigènes pouvant effectivement selon Memmi commettre des actes racistes à l’encontre des Blancs, mais sans commune mesure avec le racisme du dominant et/ou institutionnel. Pourquoi nos chers curés de gauche ne se sont-ils jamais élevés contre cette notion de racisme édenté que pourtant nous utilisons depuis des années, semblable à l’idée soutenue par Houria Bouteldja sur l’homophobie des indigènes ? Si ce n’est en raison du soupçon constant d’homophobie qu’ils font peser sur nous.

Affirmer qu’il existe un degré dans la violence n’est en rien nier la violence, ni même ignorer les liens qui existent entre ses différentes expressions. Observer des degrés de violences et opérer une sorte de hiérarchisation n’est pas antagonique à l’idée de continuum, bien au contraire. Hiérarchiser les violences peut sembler abrupte d’un point de vue éthique, mais nous parait nécessaire en ce qu’elle permet de restituer dans toute sa réalité, sa complexité et ses diverses ramifications et intensités un système d’oppression. En somme, elle nous donne la possibilité de mieux connaître le système en question en évitant d’en faire une masse homogène impossible à disséquer. Car, puisqu’il faut le rappeler, si l’on souhaite agir sur un phénomène, l’étape primordiale et inévitable est de le comprendre. Avec le plus d’objectivité possible, sans faux semblant, sans déni, sans tabou et sans moralisme. Il est donc risqué de vouloir se priver d’analyses détaillées et minutieuses d’un phénomène sous prétexte que cela pourrait nous conduire à heurter une morale douteuse stipulant que c’est « mal » de hiérarchiser la violence.

Toutefois, si cette non-distinction nous paraît problématique, c’est surtout du point de vue politique. Nous pouvons même constater que cette orientation est de plus en plus ancrée au sein de la lutte anti-raciste (mais pas que), et témoigne ni plus ni moins d’une forme de recul vis à vis de toutes les élaborations théoriques et actions militantes de ces dernières années. Abolir la distinction individuel/institutionnel en les mettant au même degré de gravité, indiquant par la même qu’ils nécessitent le même degré d’intervention de notre part, c’est nier le rapport au pouvoir et participer à une confusion politique qui, in fine, profite au statut quo en donnant libre cours à une approche idéaliste et morale de la lutte.

Distinguer les formes de violence ne revient guère à isoler celles-ci et à ignorer les liens qui existent entre elles. Bien au contraire. Nos opposants croient devoir nous rappeler ce qui constitue un truisme pour toute personne ayant passé plus de six mois dans le milieu militant : il existe un « continuum » entre ces violences. Effectivement, et justement. Pour affirmer l’existence d’un continuum entre les différents types de violence, il est nécessaire de considérer que le phénomène forme, certes, un ensemble, mais justement composé d’éléments distincts. Cependant, parler de continuum ne suffit pas. Il faut aussi affirmer, surtout du point de vue politique (mais validé par la théorie), que tous les éléments ne se valent pas, certains étant plus déterminants que d’autres.

Oui, l’individuel et l’institutionnel sont dialectiquement liés. Oui, ils répondent au même système d’oppression. Mais non, pour autant ce n’est pas du pareil au même. L’un a une prédominance. En premier lieu en raison de l’étendue de sa portée, mais surtout de par le fait qu’il est le (re)producteur du système d’oppression. C’est l’institutionnel et c’est celui que nous visons en priorité.

« Mais vous être en train de hiérarchiser la lutte, et hiérarchiser c’est mal, parce qu’il faut lutter contre tout en même temps, sans distinction ! Une violence est une violence ! Une oppression est une oppression ! », nous rabâchent sans cesse les élèves studieux de la bonne conscience de gauche. A vouloir trop en faire dans la surenchère progressiste, ils en viennent à adopter des positions non seulement absurdes, mais aussi néfastes vis-à-vis de la lutte politique. « Il faut lutter AUTANT contre l’institutionnel que contre l’individuel ! Les deux sont inséparables », nous disent-ils, pleinement satisfaits d’eux-mêmes et de leur détermination sans compromis ni concession !

Soit, revenons de plus près sur cette position, car comme chacun sait le diable se cache dans les détails. Reprenons : il faudrait lutter autant contre l’institutionnel que contre l’individuel, ne laisser aucun répit aux deux, et les combattre avec la même énergie, sans faire de hiérarchie. En fait une position qui confine à l’absurdité. En effet, s’opposer à la hiérarchisation en stipulant qu’il faut lutter autant contre l’un que contre l’autre, c’est donc affirmer qu’il ne faut pas lutter davantage contre l’un que contre l’autre. Dans ces conditions, il est donc logique de conclure qu’il ne faut surtout pas, pour respecter ce sacro-saint précepte, accorder plus de temps à la lutte contre le racisme institutionnel que contre les actes racistes d’individus lambda. Appliquons cela à un cas pratique pour encore plus révéler l’aberration de la pensée de nos militants sans concessions. Par exemple : il ne faut surtout pas consacrer plus de temps à lutter contre l’islamophobie d’Etat que contre les regards méprisants de notre voisin Gérard lorsqu’il nous croise, car ce serait hiérarchiser, et hiérarchiser, c’est déjà banaliser la violence bla bla bla…

Pour notre part, nous refusons cette position idéaliste justement en raison de la situation absurde à laquelle elle-nous conduit. Oui, par souci d’efficacité nous faisons le choix politique de cibler prioritairement, et même essentiellement, l’incarnation institutionnelle d’un système d’oppression. Ce choix stratégique devrait être celui de toute personne ayant à cœur de s’attaquer à celui-ci, puisqu’en s’en prenant à son incarnation institutionnelle, nous nous attaquons indirectement à ses expressions individuelles.

Les comportements racistes des individus, sont en grande partie induits par une large permissivité et/ou un pouvoir accordé par l’Etat à leur égard. Un policier qui rosse, un prof qui humilie, un propriétaire qui discrimine, un employeur qui licencie etc., le peuvent précisément parce qu’ils ont pu accéder à des positions leur offrant ce pouvoir et qu’ils bénéficient d’une relative mansuétude (voir d’un total soutien) de l’Etat. Comme disait Kwame Ture (Stokely Charmichael) « Si un homme blanc veut me lyncher, c’est son problème. S’il a le pouvoir de me lyncher, c’est mon problème. Le racisme n’est pas une question d’attitude, c’est une question de pouvoir ». Et ce pouvoir est directement lié à l’Etat et ses institutions.

Il en est de même des agressions (physiques ou verbales) de la part d’individus ne se trouvant pas dans une situation de domination directe à l’égard des indigènes si ce n’est vis-à-vis de la stratification raciale. Si ces personnes agressent, c’est qu’elles sentent qu’elles ont plus ou moins la possibilité et le pouvoir de le faire sans trop de désagrément, un sentiment là encore distillé par les institutions.  Ces dernières sont productrices d’un discours hégémonique raciste faisant des indigènes les « ennemis de l’intérieur », ce qui favorise voire encourage les attitudes hostiles à leurs encontre qu’accentue une réaction lymphatique de ces agressions par les autorités compétentes.

En conclusion, la manière la plus effective, et la moins couteuse en temps et en énergie, n’est pas de s’attaquer au racisme (ou autre) de chaque individu, mais bien de viser prioritairement les institutions. Ce pour deux raisons : la première, comme nous l’avons déjà souligné, est qu’elles sont les (re)productrices de ce système de domination ; la deuxième est qu’à travers ces institutions nous pourrons agir plus efficacement, car globalement, sur les conduites individuelles.

Ce que nous venons de dire nous paraissait être une évidence. Devoir le préciser de nouveau est significatif du recul que nous constatons actuellement au sein de l’anti-racisme – mais plus globalement au sein des autres luttes radicales -, depuis quelques années. Nous pensions en avoir terminé avec l’anti-racisme moral qui nous a tant causé de tort, voilà qu’il revient en singeant l’anti-racisme politique pour passer inaperçu. Il se manifeste par cette volonté de ne plus faire de distinction individuel/institutionnel mais en prétendant, cette fois et contrairement à sa forme précédente, prendre en compte aussi l’institutionnel !

Emprunter cette direction, c’est remettre sur le devant de la scène cet anti-racisme moral qui a sû masquer ses vices pour revenir perturber l’avancée et l’organisation de l’anti-racisme politique autonome. Objectif déjà bien avancé lorsque nous regardons l’état de celui-ci et que nous faisons le douloureux constat qu’il n’existe toujours pas une organisation forte portant ce combat. C’est aussi se faire l’idiot utile de l’Etat qui préférera toujours cette position aberrante dissimulant ses politiques racistes derrière les insultes de n’importe quel individu. Il n’aura pas de mal à encourager cette vision tant il sait que, concrètement, elle servira ses intérêts.

En effet, les auteurs du Black Power avaient déjà bien compris le problème. Niveler les deux, c’est oublier, ou feindre d’ignorer, que l’un est beaucoup plus ostensible que l’autre, et du coup risque donc d’attirer bien plus d’attention, de temps et d’énergie, alors même que le moins visible est le plus important. Kwame Ture et Charles V. Hamilton expliquent ainsi que le racisme individuel est déjà davantage pointé du doigt justement parce qu’il est plus perceptible, constatable, direct et spectaculaire. Il se manifeste immédiatement aux sens. Au contraire, le racisme institutionnel est plus discret, diffus, flou et indirect. Il est bien plus difficile d’en rendre compte. Ce n’est pas un hasard s’il s’avère plus compliqué de faire reconnaitre aux personnes le racisme d’Etat qu’un acte raciste individuel. Raison pour laquelle d’ailleurs beaucoup agissent déjà davantage contre le second plutôt que contre le premier.

« Nous appelons cela le racisme individuel et le racisme institutionnel. Le premier est le fait d’individus qui agissent ouvertement en tuant, en blessant, en détruisant. Il est visible et peut-être filmé par des caméras de télévision ; on peut constater le crime au moment même où il est commis. Le second est moins franc, infiniment plus subtil, on le reconnaît moins facilement parce qu’il ne s’agit pas d’actes accomplis par des individus particuliers. Mais il n’en détruit pas moins la vie humaine. Comme il a sa source dans les forces établies et respectées de la société, il a infiniment moins de chances que le premier d’encourir la condamnation du public. 

Quand des terroristes blancs bombardent une église noire et tuent cinq enfants, il s’agit d’un acte de racisme individuel que l’on déplore dans presque toutes les sphères de la société. Mais quand, dans cette même ville – Birmingham, Alabama -, cinq cents bébés noirs meurent chaque année faute de nourriture, de logements, de soins médicaux, et quand des milliers d’autres sont marqués à jamais et mutilés dans leur corps, leur cœur et leur intelligence, à cause des conditions de misère et de discrimination infligées à la communauté noire, il s’agit alors de racisme institutionnel. »[1]

Le cas de l’affaire Carlos Martens Bilengo illustre assez bien cette problématique et la manière dont l’individuel est plus perceptible, mais aussi choque davantage, que le collectif et l’institutionnel. Alors qu’il faisait une intervention à l’Assemblée Nationale, pour parler du triste cas de l’Ocean Viking, ce bateau abritant 243 refugiés sauvés en mer à qui un port d’accostage était refusé, un député du RN beugla « (qu’il(s)) retourne(nt) en Afrique ! ». Ce qui suscita une levée de boucliers et une indignation générale à gauche. Qu’elle fût la réponse du RN ? Il s’agissait en réalité d’une méprise, ce député n’a pas dit à M. Bilengo de retourner en Afrique, mais c’est aux réfugiés qu’il s’adressait ! Ouf, Soulagement général ! C’était seulement 243 personnes dans un état de détresse qu’il insultait, et non pas Carlos Martens Bilengo. Bien sûr, nous ne sommes pas dupes de cette entourloupe, et nous persistons à penser que le député FI était aussi visé, mais cet épisode est symptomatique de la manière dont les cas individuels identifiés entrainent plus facilement réactions et indignations que lorsque cela concerne une collectivité un peu anonyme. Cette péripétie nous amènerait presque à penser qu’une insulte à l’égard d’un député est plus grave que le traitement inhumain de 243 personnes en état de détresse mortelle. En somme, si Grégoire de Fournas n’avait pas manifesté son racisme le plus crasse en beuglant contre le député FI, mais avait tout de même agi contre l’accueil de ces réfugiés, il aurait suscité bien moins de réprobation.

Nous sommes devant deux paradoxes causés par cette inégalité de considération entre l’individuel et collectif : 1 - une personne n’ayant commis aucun dérapage individuel mais participant à des politiques racistes peut provoquer moins de scandale qu’une personne ne s’engageant pas dans une politique raciste, mais ayant commis un dérapage individuel ; 2 – notre capacité à l’empathie et à la compassion est souvent tendanciellement moins forte à mesure que le nombre de victimes augmente. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer, nous ne pourrons tous les énumérer ici, mais citons à titre d’exemple la capacité de personnification et d’identification, qui devient plus difficile au fur et à mesure que le nombre de victimes augmente. Il arrive un moment ou ces victimes tombent dans une sorte d’abstraction, déshumanisées, nous ne nous représentons plus que des chiffres et non des vies humaines. Le cas des milliers d’êtres humains trouvant la mort chaque année en essayant de traverser la méditerranée (auquel il faut ajouter le caractère raciste du mépris pour ces vies) en est un bon exemple, puisqu’il ne suscite que très peu d’émotions. Ce constat rend terriblement vraie cette citation apocryphe attribuée à Staline : « Un mort, c’est une tragédie. Un million, c’est une statistique. »

Prioriser la lutte contre le racisme institutionnel, c’est donc tenter de renverser cet état de fait qui nuit autant à l’analyse du racisme – en tant non pas que problème moral relatif aux individus, mais bien en tant que système de hiérarchisation des individus et de leur exploitation -, qu’à l’organisation politique pour le combattre. Car ne pas distinguer les deux ne peut, au final, du fait des dissymétries que nous venons d’exposer, que profiter à l’Etat.

Pour terminer, il est évident qu’il ne faut pas minorer les discriminations inter-individuelles (même entre dominés), et la violence qu’elles peuvent contenir. Cependant, tachons de ne pas considérer les dominés, à travers une vision misérabiliste et méprisante, comme des êtres incapables de se défendre et de résister. C’est déjà ce que nous faisons. Aucun d’entre nous ne se laisse totalement faire.  Nous sommes contraints de composer avec ces oppressions, et à ce titre nous développons tous, au niveau individuel, des stratégies, plus ou moins efficaces, plus ou moins violentes, plus ou moins directes, plus ou moins conscientes, pour nous défendre face au racisme et autres dominations que nous vivons quotidiennement. Ou bien, « faire avec », pour rendre celle-ci relativement vivables. Même la « collaboration », tel que le pratiquent les « indigènes de service » est une forme de résistance, un moyen d’atténuer, au moins à titre individuel, la violence de l’oppression subie, bien qu’en l’accentuant sur d’autres[2].

Bien que motivée par une sorte d’éthique progressiste, cette façon de présenter l’exploité comme un être sans défense et écrasé par son oppression à tendance à conforter une image de « victime » bien peu offensive et attractive. Nous enfermant dans des stratégies défensives et de repli, tel que les « safe space ». Le réel problème, et ce qui fait que nous n’arrivons toujours pas à faire disparaître le système d’oppression que nous combattons, est que nous ne parvenons pas à nous organiser de manière structurée et à grande échelle pour lutter efficacement contre celui qui détermine et influe autant les conduites individuelles que les politiques de grande ampleur qui nous détruisent : le racisme institutionnel. C’est ici que la question du pouvoir devient déterminante. D’autant plus que s’organiser de manière collective pour lutter contre ce racisme institutionnel permet aussi de mieux s’organiser pour résister individuellement face à celui-ci. L’exemple des Black Panther Party en est encore une fois un parfait exemple. C’est lorsque ces Noirs Américains sont parvenus à s’ériger en organisation politique ayant pour objectif de rassembler la puissance noire et de renverser le pouvoir raciste, qu’il a pu en même temps rassembler énormément d’individus pour les former et leur redonner une confiance en leur capacité d’action et de résistance, tout en ajoutant des outils à leur palette de défense, afin de faire face, de manière parfois spectaculaire, au racisme de la vie de tous les jours.

 

Wissam Xelka, membre du QG décolonial

 

[1] Stokely Carmichael, Charles V. Hamilton, Le Black Power. Pour une politique de libération aux Etats-Unis, Editions Payo & Rivages, 2009, Paris. p 38

[2] A ce titre, voir notamment James C. Scott, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Éditions Amsterdam, 2009, 270 p. ; M. Cognet et M. Eberhard, « Composer avec le racisme, postures stratégiques de jeunes adultes descendants de migrants », Migrations Société, 2013, vol.147, n°3, p.221-234 ; P. Cuturello, « Discrimination : faire face ou faire avec ? Le(s) sens du mot « discrimination » chez les jeunes d’origine maghrébine », Agora débats/jeunesse, 2011, vol.1, n°57, p.63-78

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