L’entretien qui suit s’appuie sur les recherches doctorales de Patrick Donovan Higgins, récemment diplômé de l’université de Houston. Sa thèse, People’s War: The United States, Palestine, and the Palestinian Revolution (1946–1982), constitue une contribution majeure aux études palestiniennes et à l’analyse critique de l’impérialisme américain. S’inscrivant dans une perspective matérialiste et de longue durée, Higgins y explore la manière dont l’Empire américain s’est progressivement substitué à l’Empire britannique au Moyen-Orient, en s’appuyant sur le sionisme comme vecteur de continuité impériale. À rebours des approches centrées sur les seules relations israélo-palestiniennes, sa recherche replace la lutte palestinienne dans le contexte élargi de la guerre froide et des guerres de libération nationale, en s’inspirant notamment des exemples chinois, vietnamien et algérien.
Sa thèse analyse minutieusement la stratégie de « guerre populaire » adoptée par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) entre 1968 et 1972, période où les fedayīn tentèrent d’articuler lutte armée, réforme sociale et production théorique. À travers un riche corpus de sources arabes, peu exploitées jusqu’ici (archives du Palestine Research Center, presse révolutionnaire arabe, textes du FPLP et du FDLP, etc.), Higgins montre comment les révolutionnaires palestiniens ont compris, théorisé et affronté la nature spécifique de l’impérialisme états-unien, bien au-delà de la seule domination militaire ou diplomatique. Il s’agit pour lui de restituer la rationalité propre de la résistance palestinienne, souvent caricaturée comme irrationnelle ou désespérée, et de démontrer la profondeur stratégique, organisationnelle et intellectuelle de ce mouvement.
Dans l’entretien ci-dessous, Higgins revient sur les principaux apports de sa thèse : la transmission impériale entre le Royaume-Uni et les États-Unis via le projet sioniste, la centralité du prolétariat réfugié dans les révolutions arabes, le rôle de la guerre populaire comme forme d’organisation sociale, les circulations de savoirs stratégiques entre gauches marxistes et formations islamistes, et les limites de la prétendue rupture entre Israël et Washington. En ces temps de crise régionale majeure, il offre une lecture d’une rare acuité sur les origines, les continuités et les contradictions du moment impérial actuel.
1- Votre thèse de doctorat débute en 1945, juste après Hiroshima. Pourquoi avoir choisi ce moment ? Que révèle, selon vous, cette explosion nucléaire sur le nouveau visage de l’impérialisme ?
J’ai commencé mon travail au moment d’Hiroshima, car ce sujet était fréquemment et largement abordé, dans les années 1940, dans la presse palestinienne en lien avec les États-Unis — des journaux tels qu’Al-Difa’, Filastin, Al-Wahda, Al-Sha’ab, Al-Ghadd, Al-Ittihad et d’autres encore. Certains de ces journaux fonctionnaient de manière autonome, tandis que d’autres entretenaient des affiliations politiques explicites : Al-Ghadd et Al-Ittihad, par exemple, étaient liés au Parti communiste de Palestine ainsi qu’à une scission de celui-ci, la Ligue de libération nationale en Palestine.
Je n’avais, au départ, aucune intention, ni prémonition, de traiter les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki comme objet d’analyse ; j’ai simplement essayé de me laisser guider par ces écrivains, journalistes, militants et scientifiques palestiniens.
Souvent, au cours de cette recherche, j’ai aussi consulté des sources américaines et onusiennes, soit pour vérifier des événements mentionnés dans les sources arabes, soit pour comprendre la pensée subjective du côté impérial — celui de la contre-révolution.
Parcourir les archives arabes fut une expérience d’un tout autre ordre, pleine de surprises : j’étudiais, en quelque sorte, ma « propre » société et mon « propre » passé à travers une autre langue et une autre société, à la fois géographiquement éloignée et historiquement décalée par rapport à la mienne. Ce décentrement m’a permis d’apprendre beaucoup de choses sur l’empire américain qui ne sont pas accessibles à travers les sources produites aux États-Unis ou en langue anglaise. Une partie essentielle de mon travail de chercheur consistait à garder l’esprit ouvert et à me laisser surprendre.
En situant ma chronologie à la fin des années 1940, je m’attendais à trouver des références au Comité anglo-américain et à d’autres commissions préliminaires responsables de la Nakba. Je ne m’attendais pas, en revanche, à trouver une telle insistance sur Hiroshima et Nagasaki. Mais, d’une certaine manière, cela se comprend : cet événement, bien plus que la fin de la guerre elle-même, avait captivé l’attention des intellectuels palestiniens à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les bombardements atomiques représentaient une nouvelle échelle de la « mort venue du ciel », capable de raser des villes entières en une seule manœuvre foudroyante.
Dans l’ensemble de la pensée palestinienne, il était bien compris que l’ère de la domination mondiale britannique touchait à sa fin et qu’une nouvelle époque, dirigée par les États-Unis, était en train d’émerger. Par conséquent, la « question palestinienne » allait désormais tomber entre les mains des Américains. Hiroshima et Nagasaki donnaient-ils déjà des indices sur la manière dont ils traiteraient cette question ?
Les communistes palestiniens, liés directement à Moscou, méprisaient naturellement l’impérialisme japonais, tout comme le fascisme allemand et italien. Mais, à la lumière des bombardements atomiques, quel type de « libération » les Américains proposaient-ils vraiment, surtout aux petites nations ? Leur solution pour la Palestine n’impliquait peut-être pas une destruction nucléaire littérale, mais elle n’en comportait pas moins une destruction sociale totale.
La Nakba devint, tout comme Hiroshima et Nagasaki, un moment fondateur de l’empire américain, montrant que le nouveau hégémon disposait d’une variété de moyens pour anéantir des sociétés : des bombes atomiques, certes, mais aussi des milices supplétives, telles que les gangs sionistes déchaînés en Palestine.
Les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki sont restés présents dans la mémoire palestinienne à travers les générations, bien après que les partis dominants de la vie politique palestinienne ont changé. Ainsi, le numéro 184 du journal du Front populaire de libération de la Palestine, Al-Hadaf, publié le 1er juin 1973, consacra un article au sabotage par Nixon des négociations de paix de Paris avec le Nord-Vietnam ; le titre affirmait que les États-Unis « misaient sur les résultats de la destruction de l’environnement et de la société [vietnamienne] ».
L’article commençait par un rappel historique des bombardements atomiques de 1945 au Japon et de leurs conséquences sur la population : cancers, tuberculose, « tumeurs malignes et atteintes non seulement chez les enfants des victimes, mais aussi chez leurs petits-enfants ». En arrière-plan du texte figurait, en filigrane, une illustration d’un champignon atomique accompagnée de la mention, en anglais : “Hiroshima, 1945”. Le message était simple : voilà comment les États-Unis poursuivent leurs objectifs. Les échos dans Gaza aujourd’hui sont impossibles à manquer.
2. Vous parlez d’une « transmission » de l’empire, de la Grande-Bretagne vers les États-Unis. Diriez-vous que le sionisme a constitué un fil conducteur entre les deux ?
Absolument ! C’est précisément cette idée que je voulais faire passer, donc je vous remercie de l’avoir formulée ainsi. Le projet sioniste a permis, à deux périodes très différentes de l’histoire mondiale, aux empires britannique et américain d’externaliser une partie des coûts liés à l’accumulation primitive et à la militarisation en Asie occidentale, en s’appuyant sur le Mouvement sioniste mondial. En 1948, bien avant la création officielle même de l’État d’Israël, le projet sioniste en Palestine avait déjà été irrigué par des capitaux venus de différentes sources à travers l’Europe occidentale, les États-Unis et d’autres régions, sur plusieurs décennies : l’Organisation sioniste mondiale, le Fonds national juif, le Jewish Colonial Trust, la Banque anglo-palestinienne, ou encore l’Association juive de colonisation en Palestine d’Edmond de Rothschild. Les autorités du mandat britannique ont activement soutenu ce processus, lançant des appels d’offres dans le secteur minier, notamment pour des figures comme l’ingénieur russe sioniste Moshe Novomeysky, qui collabora avec des ingénieurs britanniques tels que le Major Thomas Gregory Tulloch pour créer un consortium devenu ensuite la Palestine Potash Company. Celle-ci se transforma, après la création d’Israël, en Dead Sea Works, un acteur majeur des industries israéliennes des cosmétiques et des engrais. Le conseil d’administration et le département marketing étaient basés à Londres, et ses actionnaires comptaient des Britanniques non juifs. Dès 1929, ses directeurs étaient des sionistes américains, comme Felix Warburg et Bernard Flexner.
Il y avait bien des tensions dans la politique britannique quant à la relation de l’Empire au projet sioniste, mais cet exemple montre bien comment, dès les années 1920, le mouvement sioniste s’était intégré organiquement aux logiques d’accumulation britanniques et américaines dans le monde arabe. Ainsi, lorsque les États-Unis se trouvèrent en mesure, sur les plans militaire et financier, de supplanter l’Empire britannique à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Yishouv — les colonies sionistes pré-1948 sur lesquelles Israël allait s’étendre — disposait déjà d’une expertise technique d’élite. Face à la nécessité stratégique de construire un périmètre de sécurité antisoviétique autour de la Méditerranée, avec des ressources internes limitées, les États-Unis n’avaient aucun intérêt à démanteler l’infrastructure industrielle et militaire déjà en place à ce point de jonction entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe.
C’est cela, au fond, que signifiait la décision de partage de l’ONU, menée par les États-Unis. La guerre de 1948, la Nakba, la « crise des réfugiés » : autant de risques que l’empire américain d’après-guerre était prêt à assumer pour empêcher la création d’une Palestine unifiée et nationaliste arabe. La colonisation de la Palestine et la création d’Israël ont été des éléments constitutifs de la puissance américaine telle que nous la connaissons aujourd’hui. Et au vu de la gravité de la crise que la rébellion palestinienne fait désormais peser sur l’empire, le choix de soutenir le sionisme pourrait bien finir par le défaire.
3- Pourrait-on dire que la Palestine a servi de laboratoire pour la stratégie contre-révolutionnaire des États-Unis ?
La Palestine est devenue un véritable point de passage dans le développement de programmes contre-révolutionnaires — ce qui signifie que certaines techniques y ont été exportées, tandis que d’autres y ont été importées.
Tout d’abord, le mouvement sioniste a fourni un modèle particulièrement puissant de formation et de recrutement de ce que nous appelons aujourd’hui des « escadrons de la mort ». Surtout après la conférence de Baltimore en 1942, le mouvement sioniste s’est de plus en plus appuyé sur les États-Unis, les considérant comme sa principale base d’opérations, son centre stratégique, plutôt que sur la Grande-Bretagne ou la Russie, qui avaient été ses pôles organisationnels et financiers principaux durant le demi-siècle précédent. Des dirigeants sionistes de premier plan, comme Chaim Weizmann, ont alors détourné leur attention de Londres pour se tourner vers Washington, sollicitant directement le soutien de responsables américains en faveur d’un « Commonwealth juif » en Palestine.
Comme l’a rapporté le journal palestinien Al-Sha’ab, des organisations sionistes achetèrent des espaces publicitaires dans la presse américaine afin de mener campagne contre les Arabes, insistant sur la nécessité d’envoyer des armes en Palestine au nom de la « légitime défense juive » et recrutant ouvertement des jeunes juifs étatsuniens pour rejoindre la Haganah. Les rédacteurs d’Al-Sha’ab, à l’image de nombreux journalistes palestiniens des années 1940, lisaient attentivement la presse américaine, et citèrent notamment un article du New York Post évoquant des cargaisons d’armes expédiées depuis des ports américains vers les milices sionistes en Palestine.
Ce type de réseaux logistiques rappelle les mécanismes ultérieurs de recrutement, aux États-Unis, pour des milices de droite : par exemple ceux du Afghan Services Bureau, actif au Al-Kifah Refugee Center sur Atlantic Avenue à Brooklyn, où de jeunes musulmans étaient encouragés à devenir des moudjahidines favorables aux États-Unis, chargés de saigner l’Armée rouge soviétique. Les cas des Contras au Nicaragua ou de la « Brigade 2506 » lors de l’invasion de la Baie des Cochons sont également éclairants à cet égard. Dans chaque situation, les autorités américaines ont toléré, encouragé, voire directement facilité l’activité militaire d’organisations d’émigrés dans le but de détruire, par attrition, un ennemi désigné : le nationalisme arabe en Palestine (et, plus récemment, en Syrie), ou le communisme en Afghanistan, au Nicaragua et à Cuba.
Plus largement connue aujourd’hui est l’innovation israélienne en matière de restriction des déplacements, ensuite transposée à la « frontière américano-mexicaine ». Dans les années 1960, Israël développa des clôtures métalliques dotées de capteurs électroniques pour empêcher les mouvements des Palestiniens qualifiés « d’infiltrés » ou de feda’yin. Ces barrières, écologiquement désastreuses, ont non seulement séparé des populations et bouleversé les communautés bédouines, mais également profondément perturbé la faune désertique. Aujourd’hui, après des décennies d’investissements américains dans la surveillance frontalière israélienne — entraînant capteurs au sol, drones, mitrailleuses télécommandées, systèmes de reconnaissance faciale, et même robots armés — on observe des effets similaires dans le sud-ouest de l’Amérique du Nord. Des tours de surveillance de 50 mètres de haut, conçues et construites par l’entreprise israélienne Elbit Systems, dévastent les territoires des communautés Hia Ced O’odham et Tohono O’odham.
Lorsqu’on examine précisément les trajectoires de ces technologies, on constate qu’elles suivent un circuit : souvent initiées au sein du Département de la Défense américain, exportées en Israël pour y être perfectionnées, puis réimportées ensuite aux États-Unis. Les programmes israéliens de reconnaissance faciale à finalité génocidaire et les systèmes de ciblage automatisés par intelligence artificielle ne sont en réalité que des prolongements du Phoenix Program — les opérations d’assassinats et de torture informatisées menées par le Pentagone lors de la guerre contre-révolutionnaire des États-Unis au Vietnam. Depuis longtemps, Israël constitue un maillon essentiel dans la chaîne d’approvisionnement contre-insurrectionnelle de l’empire américain : la plupart de ce qui y est « produit » repose sur un investissement initial américain, et rares sont les outils du répertoire étatsunien qui n’ont pas, à un moment ou à un autre, transité par Israël.
Les ressources combinées du Mouvement sioniste mondial ont offert aux États-Unis une infrastructure déjà existante autour de laquelle construire leur ordre régional en Asie occidentale. La relation ne s’est pas arrêtée là, elle n’a fait que s’étendre et se renforcer. Le Mouvement sioniste mondial continue de jouer un rôle central dans l’externalisation, par l’empire américain, de son temps, de ses investissements et, à travers Israël comme base opérationnelle, de sa maîtrise territoriale. Toutes ces ressources sont mobilisées pour répondre au problème fondamental de l’empire : la population — comment la neutraliser, l’enfermer, ou l’éliminer lorsqu’elle devient trop turbulente. Comme Ali Kadri nous l’a enseigné, une fois que des êtres humains sont jugés superflus à l’accumulation, leurs vies mêmes se transforment en source d’accumulation.
4- Vous insistez sur le fait que la révolution palestinienne a étudié l’empire américain comme un objet de savoir. En quoi cela constitue-t-il une contribution originale à la théorie anti-impérialiste ?
Avant tout, je voudrais dire un mot sur l’expression « la révolution palestinienne », afin de clarifier où m’ont mené mes réflexions et ma méthode à ce sujet. C’est une question que j’ai esquissée à plusieurs reprises dans ma thèse, mais qui est parfois restée obscure dans le texte, au risque de générer une certaine confusion conceptuelle. Mon projet a d’abord été conçu comme une enquête sur les perspectives palestiniennes vis-à-vis de l’impérialisme américain. Pour cela, je me suis plongé dans les journaux palestiniens, dans les documents issus d’organisations révolutionnaires palestiniennes, et dans les mémoires de combattants palestiniens.
Mais à mesure que j’avançais dans le temps, des années 1940 vers les décennies suivantes, et que je m’immergeais dans la vie révolutionnaire palestinienne, je constatais que la définition même de ce qui était « palestinien » — sur les plans ethnique, national et politique — devenait de plus en plus floue dans le contexte d’une révolution vécue, qui se fondait géographiquement et humainement avec les révolutions syrienne, libanaise, égyptienne, jordanienne ou irakienne. Pour retracer les origines du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), je me suis ainsi appuyé sur les écrits de Hani al-Hindi, Mohsen Ibrahim et Basil al-Kubaisi, respectivement Syrien, Libanais et Irakien, qui ont contribué à fonder, ou participé à, l’organisation qui précéda le FPLP : le Mouvement des nationalistes arabes (MAN), dont l’ancrage géographique et la portée théorique couvraient toute la région arabe, de l’Afrique du Nord à la péninsule arabique.
Dans les années 1950, les cadres de ce mouvement faisaient allégeance aux projets d’unification panarabes. Pour comprendre ces dynamiques, j’ai consulté les discours et écrits d’Égyptiens comme Gamal Abdel Nasser ou Mohammed Heikel. De nombreux membres de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) ont été formés politiquement et organisés dans le cadre du Parti socialiste arabe Baas, dont la vision était elle aussi régionale. Je découvre encore aujourd’hui des matériaux issus de l’« âge d’or » de la révolution palestinienne dans les années 1970, provenant d’organisations comme Al-Saïqa ou le Front de libération arabe — deux groupes qui furent autant les produits des révolutions syrienne et irakienne que de la révolution palestinienne.
Face à cette multiplicité de sources, je tiens à remercier mon directeur de thèse, Nathan Citino, qui m’a interpellé avec justesse : ai-je l’intention d’écrire uniquement sur les idées des réfugiés palestiniens à propos de l’impérialisme américain, ou bien sur l’affrontement plus large entre l’impérialisme américain et le révolutionnarisme arabe ? Je crois que j’ai désormais une réponse claire : c’est bien la seconde option.
Cela peut sembler un point technique ou académique, voire une digression scolastique, mais il me semble que cela a des conséquences profondes sur notre manière de penser l’histoire de la cause palestinienne, et sur la façon dont nous théorisons et construisons des stratégies autour d’elle, aujourd’hui comme demain. Cela touche directement à votre question : comment comprendre les apports palestiniens à la théorie anti-impérialiste.
La version la plus courante de ce qu’on appelle « la révolution palestinienne » commence avec la première opération feda’i en 1965, menée par Al-‘Asifa, la branche armée du Fateh. La révolution aurait, selon cette version, gagné son rôle d’avant-garde après la guerre de juin 1967, en rompant avec les régimes arabes dits « progressistes » pour emprunter une voie proprement palestinienne, puis en s’accélérant à partir de la bataille de Karameh en 1968. Cette lecture, que nous avons souvent héritée du Fateh sans toujours nous en rendre compte, donne à croire que la révolution n’a réellement commencé qu’après l’échec des armées arabes à la fin des années 1960. Certes, le mouvement des fedayins a grandi après 1967, mais je remets aujourd’hui en question le choix politique de sacrifier l’unité panarabe à une logique de recentrage purement palestinienne. La gauche palestinienne, dont beaucoup de figures venaient justement des luttes des années 1950 pour un État panarabe, laïc et socialiste — George Habash ou Nayef Hawatmeh (ce « Jordanien », si tant est que le terme ait un sens dans ce contexte) sortaient tous deux du MAN — s’est opposée à cette « palestinisation » étroite de la cause arabe. Les accords d’Oslo ont montré qu’un soi-disant « État palestinien indépendant », sans révolution et unification arabes à plus large échelle, ne serait guère plus qu’un ensemble de bantoustans assiégés.
Contrairement à la Palestine, les mouvements révolutionnaires arabes en Syrie, Irak, Égypte, Libye, Tunisie ou Algérie ont accédé, à des degrés divers, au pouvoir d’État, établissant des liens — parfois conflictuels, mais souvent productifs — avec le mouvement de libération palestinien. Il nous faut penser cette relation de manière dialectique : entre un mouvement de libération nationale qui a conquis l’État, et un autre qui ne l’a pas fait. La révolution chinoise n’aurait pas triomphé sans le soutien soviétique ; ni la révolution coréenne, ni la vietnamienne n’auraient réussi sans l’appui combiné de l’URSS et de la Chine. Derrière chaque guerre de libération courageuse, on trouve une puissance d’État qui soutient l’effort. Durant la guerre du Vietnam, l’Union soviétique fournissait à Hanoï des missiles, des radars, des conseillers techniques en masse, et bien d’autres choses. Il nous faut distinguer l’autonomie — un impératif noble et nécessaire — de l’autarcie, qui est illusoire.
Et cela nous ramène à votre question sur la production de savoir. Une partie significative des connaissances mobilisées par les fedayins a été rendue possible grâce aux républiques arabes. Par exemple, lors de la première opération d’Al-‘Asifa en 1965, qui visait à saboter le National Water Carrier d’Israël, la Ligue arabe — alors dominée par l’Égypte — avait depuis longtemps commandité, dès les années 1950, des études techniques précises, avec des ingénieurs, pour mesurer les pertes hydriques des pays arabes (en mètres cubes) au profit d’Israël dans le cadre de projets d’irrigation soutenus par les États-Unis. Grâce à ses journaux militants, le MAN diffusait ces données jusque dans la rue arabe.
Pour de nombreux intellectuels révolutionnaires arabes, y compris ceux du Palestine Research Center (PRC), le savoir n’était pas une fin en soi, mais un outil pour guider la conquête du pouvoir. Le PRC — qui soutenait des penseurs comme Mohammed al-Majzoub, Atef Suleiman, Joseph Mugghayzil ou Tahsin Bashir — proposait un modèle de production intellectuelle radicalement opposé à celui de l’université bourgeoise occidentale. Ces chercheurs utilisaient la théorie pour répondre à des questions concrètes, urgentes, liées à la libération et au retour palestinien. Ils analysaient sans relâche les médias américains comme le New York Times, considéré comme principal prescripteur du discours impérial ; ils menaient des études sociologiques sur les communautés arabes, juives et chrétiennes aux États-Unis, afin de comprendre comment les toucher ou les convaincre ; ils cartographiaient les réseaux médiatiques de la diaspora arabe pour mieux coordonner leurs messages. Ils traduisaient les analyses critiques de l’économie politique mondiale, en s’intéressant notamment aux économistes socialistes anglophones qui théorisaient le rôle du militarisme dans la reproduction des inégalités mondiales, comme Harry Magdoff ou la revue Monthly Review.
Les intellectuels de parti fonctionnaient de la même manière — non comme des penseurs isolés en quête de vérité personnelle, mais comme des cadres loyaux mettant leurs compétences au service des collectifs auxquels ils appartenaient. Ghassan Kanafani et Basil al-Kubaisi, tous deux membres du FPLP, assumaient simultanément des responsabilités en matière de propagande externe et de lutte idéologique interne. En tant qu’historien, al-Kubaisi a consigné l’histoire du mouvement : ce que nous savons aujourd’hui du MAN, nous le devons en grande partie à son travail. Son usage de l’université occidentale consistait à mobiliser ses ressources au profit du Parti, ce qui l’a toujours maintenu enraciné dans un mouvement de libération tiers-mondiste.
Quant à Kanafani, son article sur « L’alliance secrète entre l’Arabie Saoudite et Israël », désormais traduit en anglais, n’aurait probablement pas pu être écrit dans le cadre d’un poste universitaire occidental. Il ne s’agit pas ici de minimiser l’importance des intellectuels révolutionnaires partout dans le monde, y compris en Occident, mais de rappeler que leur activité devrait viser quelque chose de plus vaste qu’une carrière individuelle.
Ce que nous savons aujourd’hui sur les rouages et les effets de l’impérialisme américain dans les appareils de production du savoir, nous le devons en grande partie aux mouvements de libération nationale. La Palestine se distingue, avec la Corée, par le fait d’avoir été une des principales cibles de l’impérialisme américain après 1945 — et non de l’impérialisme britannique, portugais ou français. Pour continuer ce travail, aujourd’hui plus urgent que jamais, il nous faut reconnaître — et tenter de dépasser — un obstacle structurel : l’université bourgeoise monopolise le temps et les ressources des chercheurs, les enfermant dans des activités sans lien réel avec les grandes questions de notre temps. Des questions pourtant aussi simples — et vitales — que : qu’est-ce que l’impérialisme américain ? Comment fonctionne-t-il ? Et comment le vaincre ?
5- Le terme « anti-impérialisme » est aujourd’hui souvent vidé de sa substance. Quelles en sont, selon vous, les conditions de validité historiques et stratégiques ?
Sa validité — ou plutôt, j’oserais dire sa nécessité — au XXᵉ siècle découle du phénomène de développement mondial du capitalisme à la fois inégal et dissymétrique, phénomène qui a accéléré les inégalités déjà produites par des siècles de colonialisme. Ce problème d’inégalité mondiale n’est pas né au XXᵉ siècle : l’approfondissement des disparités entre nations est intrinsèque à l’expansion du système capitaliste à l’échelle globale, telle qu’elle fut rendue possible par l’entreprise coloniale.
Il y a bien eu dans l’histoire une version libérale de l’anti-impérialisme, fondée sur un registre principalement moral. Mais les formes les plus durables, les plus militantes et les plus rigoureuses théoriquement sont venues des marxistes, qui comprenaient que la relation d’exploitation entre nations riches et pauvres constituait un obstacle colossal à la révolution socialiste et à l’instauration d’une société communiste. Marx lui-même n’a fait qu’esquisser cette problématique, mais il l’avait clairement identifiée, notamment dans ses écrits sur l’Irlande, lorsqu’il observait que « la classe ouvrière anglaise ne pourra jamais accomplir quoi que ce soit tant qu’elle n’aura pas rompu avec l’Irlande [en tant que colonie] ». De son côté, Lénine a montré que le système mondial des États-nations était produit par, et fonctionnait comme un vecteur de, l’accumulation capitaliste, particulièrement efficace pour diviser la classe ouvrière le long de lignes nationales. Il qualifiait la relation entre impérialisme et « social-chauvinisme » de « question fondamentale du socialisme contemporain ».
Cette compréhension anima fondamentalement le grand débat de la première révolution socialiste victorieuse, souvent résumé à l’opposition entre les lignes dites « trotskiste » et « stalinienne » : « révolution permanente » ou « socialisme dans un seul pays » ? Pour le dire simplement, une nation socialiste isolée, contrainte par ses ressources limitées, sa position géographique, son climat, ses capacités agricoles et sa démographie, ne peut subvenir seule à tous les besoins essentiels de sa population. Elle demeure donc dépendante du commerce mondial dans un système dominé par les rapports capitalistes, et surtout vulnérable aux États hostiles cherchant à l’encercler ou à la détruire. Que doit alors faire une révolution prise dans les limites d’un seul pays ? Exporter immédiatement la révolution malgré des ressources limitées et un pouvoir encore précaire ? Ou bien renforcer d’abord sa capacité de défense interne, protéger la révolution nationale à court terme, et se tourner vers la révolution mondiale dans un second temps ?
Ainsi, pour les marxistes-léninistes, l’anti-impérialisme fut d’abord un devoir internationaliste, indispensable à la révolution communiste mondiale. Ce qui m’intéresse dans les mouvements de libération nationale du XXᵉ siècle, c’est qu’ils ont souvent inversé cet ordre : le socialisme est devenu le moyen de garantir l’anti-impérialisme. Ainsi, le Parti socialiste arabe Baas considérait la nationalisation de l’industrie comme un moyen de soustraire les ressources nationales au contrôle étranger (et capitaliste). Le regretté Domenico Losurdo a formulé cette divergence comme une fracture entre marxisme occidental et marxisme oriental : le premier part d’une aspiration universelle à l’internationalisme, le second d’un point de vue particulier, enraciné dans le nationalisme. Il faudrait, selon lui, que ces deux positionnements parviennent à se comprendre mutuellement afin de rendre possible un internationalisme réellement anti-systémique — c’est-à-dire échappant à toute récupération par l’impérialisme, notamment dans sa phase néolibérale (aujourd’hui moribonde) qui, dans les faits, a réduit en cendres tant de mouvements de libération nationale.
Lorsque j’emploie le terme « libération nationale » — et les mouvements de libération nationale furent au XXᵉ siècle l’âme même de l’anti-impérialisme — je pense à la définition donnée par Amílcar Cabral dans National Liberation and Culture : un phénomène historique déterminé, « l’expression politique organisée de la culture du peuple », dans son effort pour libérer les forces productives nationales de la domination étrangère. Cette définition implique que le processus de libération nationale se poursuit bien au-delà du moment où l’indépendance est officiellement obtenue. Dans son discours de 1966 devant la première Conférence tricontinentale des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine à La Havane, Cabral insistait très clairement sur le fait que les États nouvellement indépendants n’avaient que deux voies possibles : soit « la création d’États socialistes », soit le néocolonialisme, c’est-à-dire une recolonisation par procuration via une « pseudo-bourgeoisie locale » incapable de diriger le développement des forces productives, et donc inapte à constituer une véritable bourgeoisie nationale. La gauche occidentale a largement renoncé à soutenir les luttes de libération nationale après la chute de l’URSS — mais cela ne signifie pas que la libération nationale ait perdu sa pertinence.
L’impérialisme n’a pas disparu. Au contraire, l’impérialisme mené par les États-Unis au XXIᵉ siècle, désormais libéré du contrepoids nucléaire soviétique, s’est montré encore plus violent envers les petits États issus de ce qu’on appelait jadis le « Tiers-Monde ». Les inégalités mondiales se sont aggravées, et une part croissante du prolétariat est devenue réfugiée ou migrante — considérée comme superflue à l’accumulation, et de ce fait exclue de tout droit politique ou humain fondamental. Ces populations « en trop » sont produites par les attaques dirigées par les États-Unis contre les États post-indépendance, contre les mouvements de libération nationale, qu’ils soient ou non au pouvoir : de manière clandestine via des escadrons de la mort, et de manière assumée via sanctions, bombardements ou invasions militaires directes. Ces offensives annihilent le droit même à la révolution, tout en maintenant un cycle d’accumulation du déchet qui garantit la domination militaire de Washington. L’existence de cette menace permanente montre avec clarté que les luttes pour la souveraineté nationale sont — selon les termes de Cabral — des luttes visant à protéger les forces productives nationales de la domination étrangère, voire de leur destruction. La vérité difficile à admettre est qu’il ne peut y avoir de développement socialiste sans une capacité militaire apte à juguler l’agression armée des États-Unis.
La cause palestinienne se trouve au point de convergence de tous ces enjeux. L’invasion sioniste de la Palestine a permis la survie du colonialisme dans sa forme la plus directe — le colonialisme de peuplement — en le projetant dans un nouveau siècle. La Nakba qui en a résulté a créé des millions de réfugiés au Proche-Orient : catastrophe pour les Palestiniens, certes, mais aussi signe avant-coureur de ce que le système dirigé par les États-Unis réservait à l’humanité, à savoir la production de masse de populations sans État. Les révolutionnaires palestiniens ont montré la voie en définissant le droit au retour — c’est-à-dire le droit à la terre — comme un droit national. C’est pourquoi la Palestine incarne avec une acuité particulière la persistance de la pertinence de la libération nationale au XXIᵉ siècle, comme en témoigne la réponse oppressante à ce désir de retour : camps de concentration et méthodes d’extermination inédites. Dans ces conditions, alors que la majorité de la société israélienne soutient ou participe activement au génocide, qui oserait encore suggérer que les Palestiniens renoncent à la dimension nationale de leur lutte de classes, qu’ils abandonnent les armes ou qu’ils renoncent à leurs revendications territoriales ?
Je pose cette question de manière rhétorique, même si je dois reconnaître avoir parfois entendu l’idée rétrograde selon laquelle c’est l’adhésion palestinienne à la lutte armée qui aurait provoqué le génocide — comme si un État qui saisit l’occasion de commettre un génocide n’en avait pas déjà conçu l’intention. Au contraire, Gaza confirme ce que les révolutionnaires palestiniens ont toujours théorisé à propos de la nature du projet sioniste : qu’il s’agit d’une colonie de peuplement visant à éliminer la population paysanne en place pour s’emparer de ses terres. C’est cette vérité brute que l’opération Déluge d’al-Aqsa a révélée au monde, tout en exposant simultanément le rôle des États-Unis et de l’Union européenne, qui mobilisent des proportions sidérantes des ressources de leurs sociétés pour soutenir le génocide. Les syndicats en Espagne, en Italie et au Maroc — qui ont réussi à bloquer le passage de pièces d’armement israéliennes dans leurs ports — ont bien compris, et démontrent concrètement, l’actualité de l’anti-impérialisme pour le mouvement ouvrier. Ils bloquent l’expédition d’armes produites par le travail de leur propre classe, destinées à mutiler ou exterminer cette même classe ailleurs.
6- Vous montrez que les fedayīn ont mis en œuvre une stratégie de guerre populaire, mais qu’ils se sont également armés d’outils intellectuels. Que signifie, politiquement, « mettre le fusil sous le commandement du politique » ?
Une guerre populaire ne se résume pas à la violence. Elle suppose l’existence d’un parti d’avant-garde capable d’organiser les opérations — c’est-à-dire d’orienter la violence — vers des objectifs tactiques et stratégiques précis. L’organisation politique permet d’éviter que le surgissement de la violence ne dégénère en seigneurie de guerre, marquée par des querelles de clans pour le contrôle de petits fiefs, un scénario souvent utile à l’extraction impérialiste. La Syrie en fournit un exemple : le pays s’est fracturé selon des lignes confessionnelles, tandis qu’Israël exerce une souveraineté de facto presque sans opposition, contrôle l’espace aérien à sa guise et grignote toujours plus de territoire.
À l’inverse, une guerre populaire vise à instaurer ce que Lénine appelait un double pouvoir : construire une souveraineté populaire par les armes, entamer le travail de construction de la future société socialiste avant même la prise du pouvoir d’État. Dans ma thèse, je cite Fanshen, l’ouvrage classique de William Hinton, comme un exemple historique éclairant sur la manière dont une guerre populaire engendre et diffuse une révolution culturelle en pleine lutte anticoloniale. En Chine, les cadres armés — c’est-à-dire les membres du parti — consacraient une grande partie de leur temps à protéger et à encadrer les réformes agraires dans les zones qu’ils contrôlaient. Ils supervisaient les comités paysans, leur permettant d’exercer un pouvoir politique sur leurs anciens propriétaires, d’apprendre à évaluer la valeur des terres, à mutualiser les outils agricoles, les troupeaux, les récoltes, etc. Durant cette période, le Parti s’est construit méthodiquement : les membres étaient sélectionnés localement selon leur discipline, leur engagement, leur sens moral et leur dévouement au peuple. Quand les paysans ont vu et ressenti les transformations concrètes opérées dans leur vie, ils se sont profondément investis dans la réussite de la révolution. Une phrase du livre m’est restée en mémoire : celle d’une domestique contrainte par le passé de vendre son fils et de se vendre deux fois comme servante. Sa vie fut radicalement transformée par la révolution : « C’est comme si j’étais passée de l’enfer au paradis. »
Le journal Al-Hadaf diffusait régulièrement, parfois par traduction, parfois via des articles originaux, des analyses, récits et réflexions théoriques sur les guerres populaires en Chine, en Corée et au Vietnam, dans une langue claire et accessible. Le numéro 70 contenait une analyse comparative entre la « guerre spéciale » américaine et la guerre populaire vietnamienne. L’article y identifiait trois éléments essentiels à la victoire vietnamienne : la lutte armée ; la lutte politique populaire ; et la « poursuite constante de l’ennemi et l’incitation en son sein » — allant jusqu’à affirmer : « Parce que la lutte politique est la base de tout, nous devons commencer par l’étudier. » Cette lutte comprenait des manifestations, des grèves, des revendications, parfois des affrontements avec la police dans le bastion proaméricain qu’était le Sud-Vietnam, où, dès 1957, Ngô Đình Diệm déclarait qu’il était assis sur un « volcan » de mécontentement. Les protestations populaires, leur harcèlement constant des occupants, leurs slogans, ont significativement entravé l’effort militaire américano-vietnamien du Sud.
À partir de ces études, les partis palestiniens des années 1960 et 1970 ont compris qu’il était impossible de « patienter » jusqu’à la prise du pouvoir d’État pour commencer à transformer la société. Ils ont, dans certains cas, réussi, et dans d’autres échoué. En Jordanie, entre 1968 et 1970, ils ont pu, pendant un temps, centraliser l’activité antimonarchique sous le commandement politique d’urgence de l’OLP. Ils ont temporairement réuni les différentes factions de l’OLP, leurs milices respectives, les syndicats, les comités de femmes, les associations professionnelles. Par ce tissu de liens étendus dans la société palestinienne en Jordanie, ils ont articulé stratégiquement activité militaire et mobilisation de masse (grèves étudiantes, manifestations), déployant une diversité de tactiques qui ont conduit la monarchie jordanienne — et même les impérialistes américains qui la soutenaient — à un point de crise. Le 16 août 1970, près de 1000 étudiants, dirigés par des fedayīn en uniforme, incendièrent le Centre d’information des États-Unis et prirent d’assaut l’ambassade américaine pour protester contre la visite de Joseph J. Sisco, sous-secrétaire d’État américain pour le Proche-Orient et l’Asie du Sud. Sa venue — censée liquider la lutte armée palestinienne — fut annulée, et un mois plus tard, ce furent des porte-avions que Washington dépêcha à la place.
En somme, les fedayīn réussirent à créer les bases d’une guerre populaire. Mais selon la critique de certaines factions de gauche, ils échouèrent à intégrer réellement la population de la rive Est du Jourdain (les « Jordaniens ») dans leur projet, à leur offrir des transformations concrètes. Cela permit au roi d’intervenir avec un discours démagogique. Comme l’a souligné le FDLP, cette propagande avait un certain poids : de nombreux paysans de la rive Est dépendaient encore de la monarchie pour l’irrigation. Le FDLP critiquait la « palestinisation » de la révolution, qui donnait l’impression que le destin palestinien était séparé de celui des Jordaniens ; il aurait fallu un enracinement plus profond dans la classe ouvrière jordanienne. À la base, donc, une guerre populaire est une bannière de la lutte des classes, et elle est, par nature et par essence, une théorie communiste. Cela ne signifie pas que ses éléments ne peuvent être repris par des formations non-communistes. Par exemple, les combattants de base des Brigades Al-Qassam à Gaza appartiennent par leur destin au prolétariat et à la paysannerie — le mot « réfugié », dans ce contexte, désigne fondamentalement un paysan arraché à sa terre. En luttant pour la libération et le retour, les réfugiés palestiniens luttent pour leur droit à cultiver la terre, à faire pousser pastèques, oranges, olives, tomates — ce qui devient impossible dans une bande de Gaza enclavée, sans eau, sans engrais, sans nutriments. D’une certaine manière, les Brigades Al-Qassam sont militairement plus efficaces que les fedayīn d’autrefois.
Mais dans mon récent article Acts of Return: How the Al-Aqsa Flood Shattered the US Fantasy of ‘Full Spectrum Dominance’, j’ai voulu insister sur les transmissions de savoir entre les anciennes formations de gauche et les groupes islamiques actuels comme le Hamas, Ansar Allah ou le Hezbollah. L’opération Déluge d’Al-Aqsa, et la bataille qui se poursuit, auraient été impensables sans les innovations antérieures de la gauche. C’est une des raisons pour lesquelles je rejette la politique de la mélancolie et de la nostalgie au sein de la gauche : la gauche arabe a-t-elle « échoué » ? Ou bien a-t-elle échoué en certains points, et réussi en d’autres ? Tout dépend de l’instant où l’on arrête la chronologie — et de l’attention que l’on porte à la trajectoire globale du mouvement national palestinien et arabe. La lutte continue.
Mon objectif, en soulignant ces liens entre passé et présent, n’est pas de confondre les projets marxistes-léninistes et islamistes. Au fond, la guerre populaire vise à ouvrir un chemin vers la république socialiste anti-impérialiste. Ici, les syndicats et coopératives paysannes ne sont pas de simples « avantages sociaux » : ce sont des organisations de combat, qui enseignent au peuple l’art de s’organiser. En tant que mode d’organisation sociale, le Parti marxiste-léniniste détient et protège l’État au nom des collectifs et des syndicats. Il le fait en ordonnant à l’armée populaire d’engager des nationalisations stratégiques ; en armant et formant les coopératives en prévision d’une possible restauration bourgeoise ou d’une attaque impérialiste ; en dirigeant l’éducation populaire et les médias ; en planifiant centralement la répartition et l’usage des ressources de l’État (y compris la terre), via des comités locaux du Parti ; et en posant des restrictions de classe dans le processus électoral par une assemblée populaire. Ces comités locaux doivent élire un Comité central chargé de nommer le secrétaire général et le chef militaire — un agencement conçu pour subordonner le pouvoir militaire à la direction politique du Parti. Ainsi, lorsque la souveraineté nationale est enfin acquise, ces fonctions essentielles auront déjà été mises en œuvre au fil de la guerre de libération nationale.
Évidemment, l’OLP, en tant que « gouvernement en exil », n’était pas un Parti marxiste-léniniste. Mais en tant qu’organe fédérateur, elle incluait des partis marxistes-léninistes dans sa branche législative élue, le Conseil national palestinien. Les désaccords entre partis sur la direction politique et même la structure de l’OLP ont indéniablement contribué au manque de coordination militaire, comme cela a été souligné dans les autocritiques de certaines factions.
7- Vous évoquez des contradictions internes au sein de l’alliance États-Unis–Israël. S’agit-il de véritables lignes de fracture, ou sont-elles exagérées ?
La réponse courte, c’est que ces fractures sont exagérées. Je dirai d’abord quelques mots sur la manière dont ce sujet est abordé historiquement dans ma thèse, avant d’offrir quelques réflexions sur ce qui se passe actuellement dans le monde.
Dans le cinquième chapitre de ma thèse de doctorat, intitulé « Tout le pouvoir à la Résistance : guerre populaire en Jordanie, 1968-1972 », je décris la situation de 1970, alors que les États-Unis étaient embourbés dans une guerre majeure au Vietnam. La guerre populaire en Jordanie mettait l’hégémonie américaine à rude épreuve, testant les limites de sa capacité à encaisser la pression. Les États-Unis avaient alors besoin d’Israël, et surtout — à ce moment précis — du régime réactionnaire jordanien, pour mener à leur place une guerre contre une révolution. De là m’est venue une question, née du croisement entre mes lectures sur l’année 1970 et les événements de 2023 : que se passerait-il si les États-Unis ne pouvaient plus compter sur Israël ni sur les régimes arabes réactionnaires pour écraser les révolutions en Asie occidentale ? Que deviendrait alors leur soutien à Israël dans un tel contexte ?
Pour approfondir cette question, j’ai étudié un article d’Arghiri Emmanuel intitulé « Le colonialisme de peuplement blanc et le mythe de l’impérialisme d’investissement », qui prolonge les thèses de son grand œuvre, Échange inégal. Il s’agit là d’une tentative rare de théoriser la fonction du colonialisme de peuplement dans le système impérialiste moderne. Emmanuel évoque Israël, mais l’article reste essentiellement abstrait du cas israélien, s’appuyant plutôt sur l’exemple du Congo. Il y avance que, dans ce cas, les monopoles étaient suffisamment opposés au protectionnisme radical du bastion colonial katangais pour mobiliser, via l’ONU et d’autres institutions supranationales, un soutien — certes temporaire — au mouvement d’indépendance anticolonial… jusqu’à ce que Patrice Lumumba se rapproche trop de l’Union soviétique. Une telle contradiction pourrait-elle à terme provoquer la chute d’Israël ?
Il est vrai qu’un désaccord stratégique existe entre Israël et les États-Unis sur la voie à suivre : faut-il sauver ce qui reste de la légitimité internationale d’Israël et de ses relations commerciales mondiales, ou bien accélérer sans retenue les agressions et les annexions territoriales ? Ce débat apparaît publiquement, par exemple lorsque Netanyahu appelle à faire d’Israël une « super-Spartiate » autarcique, et que Yair Lapid lui répond : « L’isolement n’est pas une fatalité. » Ou encore lorsqu’on lit dans The New York Times — dont nombre de cadres dirigeants ont des liens étroits avec Israël — des lamentations sur la fin du « pari fantastique de la mondialisation » fait par Israël. Mais malgré tout cela, la relation unique qu’entretient Israël avec les États-Unis, combinée à la puissance unique que les États-Unis exercent dans le monde aujourd’hui, jette un sérieux doute sur la pertinence du schéma d’Emmanuel.
En analysant les fondements de la puissance sioniste, le FPLP a formulé une position qui n’a pas été dépassée depuis : quatre entités organiquement liées composent le camp ennemi — Israël, le Mouvement sioniste mondial, l’impérialisme mondial « dirigé par les États-Unis », et la réaction arabe « représentée par le féodalisme et le capitalisme. » Il faut, disait le FPLP, garder une « vue claire de toutes les composantes de ce camp », tout en reconnaissant que, compte tenu « des liens qui les unissent, notre ennemi principal et véritable est l’impérialisme mondial », dont la réaction arabe n’est qu’une excroissance, et Israël, une base. En d’autres termes, bien que ces éléments soient interdépendants, c’est l’impérialisme mondial qui les cimente.
Je me permets ici une remarque personnelle, fondée sur des impressions partielles : la gauche antisioniste a souvent, ces deux dernières années, semblé s’éloigner de cette analyse. Cela s’explique peut-être par la démesure théâtrale de la répression sioniste, ou par l’apparente incapacité de Washington à poser la moindre limite aux plans d’annihilation d’Israël — autant de signes qui donnent l’impression que les « sionistes » auraient « détourné » la politique américaine. Mais si l’on observe les États-Unis dans la longue durée, comme colonie de peuplement devenue empire mondial, on comprend que ces phénomènes s’inscrivent pleinement dans leur trajectoire. Cela permet de maintenir une thèse fondamentale : dans la lutte pour la Palestine, l’impérialisme dirigé par les États-Unis reste l’ennemi principal et structurant.
Aujourd’hui, le sionisme constitue un point de consensus parmi les planificateurs de l’impérialisme états-unien. Comme je l’ai dit dans une conférence donnée récemment pour le cours « Understanding Zionism » organisé par le Palestinian Youth Movement–NYC au People’s Forum, l’unité organique entre l’impérialisme US et le sionisme est telle que : être impérialiste américain, c’est être sioniste ; être sioniste, c’est être impérialiste américain. Il n’existe plus d’impérialisme qui serait extérieur au sionisme. Certains en caressent encore le fantasme — souvent des critiques de droite d’Israël ou du sionisme — mais cette configuration n’a pas d’existence réelle aujourd’hui.
Quelques éléments historiques permettent de mieux comprendre. Les États-Unis ont commencé comme un empire territorial, fondé par des colons avides d’expansion vers l’Ouest. Depuis leur fondation, les États-Unis ont toujours résolu leurs crises internes en cherchant de nouveaux « fronts pionniers. » La vision du monde des premiers colons de la Nouvelle-Angleterre baignait dans un sionisme protestant hérité de la propagande des croisades : les autochtones d’Amérique furent assimilés aux « Sarrasins » du Moyen-Âge. Après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte géopolitique nouveau, les organes du sionisme juif ont pris de l’ampleur et accru leur influence aux États-Unis. En bref, à mesure que l’empire américain s’est appuyé sur le Mouvement sioniste mondial et sur Israël pour lancer ses offensives et ouvrir de nouveaux fronts en Asie occidentale, il a massivement investi dans les figures et institutions sionistes — juives, chrétiennes ou autres — au point qu’une part croissante de la classe dirigeante US a fini par lier son sort à celui du projet sioniste.
Cela permet de tirer deux conclusions. Premièrement, le cœur colonial du projet états-unien, historiquement porté au sionisme, constitue bien plus qu’un simple « lobby : le sionisme en est l’expression idéologique « authentique », issue de la classe fondatrice du pays, de ses héritiers politiques — parfois même biologiques. Deuxièmement, à partir des années 1970, à mesure que les fronts d’expansion du capitalisme américain se refermaient, notamment en Asie orientale du fait des révolutions communistes, les États-Unis ont investi massivement dans Israël et le projet sioniste pour créer une colonie de peuplement militarisée capable d’ouvrir de nouveaux fronts par la force. Israël continue de remplir cette fonction. Il suffit d’observer ce qui s’est passé récemment en Syrie, après des années d’attaques d’usure israéliennes. La désintégration de la Syrie a ouvert de nouveaux marchés, mais aussi son espace aérien aux frappes US-israéliennes contre l’Iran. Et le fait de sous-traiter les opérations en Asie occidentale au commandement militaire israélien permet à l’armée américaine de se concentrer sur d’autres fronts dans l’hémisphère occidental — comme c’est le cas actuellement avec les offensives contre le Venezuela et Haïti.
C’est ce contexte historique qui explique l’hystérie actuelle des classes dominantes face à la montée de l’antisionisme. Il suffit de considérer Israël comme leur « propriété » pour comprendre que tout mouvement de désinvestissement équivaut à une expropriation, et que l’antisionisme prend ainsi une valeur de position révolutionnaire. Cela signifie qu’Israël et le sionisme sont devenus, pour l’empire états-unien, un enjeu à somme nulle, une question de tout ou rien. En somme, tout retrait américain d’Israël coïnciderait probablement avec un retrait militaire général de toute la région, ce qui signerait très probablement la fin de l’empire mondial tel que nous le connaissons.
Les impératifs qui découlent d’une telle conclusion sont plus faciles à formuler qu’à réaliser. Mais une chose est claire : à l’échelle mondiale, les fronts de bataille devront se multiplier. Et cela, on peut déjà dire que c’est en train d’advenir.