Messages par QGDecolonial

US GO HOME! En finir avec l’empire étasunien

Réunion publique le 12 juin à la bourse du travail de St Denis, 19h!

 

Le deuxième mandat de Donald Trump marque un tournant dans l’histoire de l’impérialisme étasunien. Après les bombardements au Yémen, en Iran, en Somalie, en Colombie, en République dominicaine, au Mexique et au Nigeria, l’enlèvement de Nicolás Maduro, la guerre contre l’Iran et le Liban, menée conjointement avec l’avant-poste israélien, en sont une parfaite illustration. Mais l’impérialisme n’est pas l’apanage de Trump. Depuis 1945, les États-Unis organisent le capitalisme mondial et punissent, avec leurs alliés, les récalcitrants de la mondialisation désignés comme des « États voyous ». La France est partie prenante de cette dynamique, en particulier dans ses anciennes colonies, même si son influence est clairement en déclin. L’émergence de la Chine et la remise en cause de l’hégémonie atlantiste embarquent l’Europe, et en particulier la France, vers une troisième guerre mondiale. La guerre en Ukraine a peu de chances de s’achever tant que les États-Unis et l’Union européenne poursuivront leur logique d’élargissement de l’OTAN et de projection économique vers l’Est. Les appels timorés de la diplomatie française au respect du droit international ne sauraient masquer le réarmement massif de la France et sa préparation à la guerre aux côtés des États-Unis. La question qui se pose avec force est celle des moyens nécessaires pour mettre en échec les agressions impérialistes. À l’évidence, la constitution d’un véritable mouvement antiguerre relève de l’urgence absolue. Mais, l’expérience accumulée depuis les guerres d’Irak le montre, les mobilisations populaires contre la guerre, même les plus massives comme celles de 2003, sont incapables, à elles-seules, d’arrêter l’engrenage impérialiste. Il faut donc réfléchir aux moyens politiques, au rôle des États, aux alliances envisageables au niveau international dans un monde où la suprématie étatsunienne est de plus en plus contestée. En France, l’élection présidentielle de 2027 se jouera aussi, en partie, sur les questions internationales. Elle peut offrir à la gauche de rupture une possibilité d’affaiblir l’impérialisme en son cœur en mettant fin à l’alliance entre les États-Unis et la France et à l’escalade vers une Europe de la guerre. En attendant, cet événement et le meeting international contre la guerre, prévu à Londres le 20 juin, constituent une nouvelle étape dans la préparation d’un mouvement anti-impérialiste.

 

Avec :

Christophe Ventura, membre de la rédaction du Monde Diplo et directeur de recherche à l’IRIS

Bally Bagayoko, maire de St Denis

Stathis Kouvélakis, membre de la rédaction de Contretremps

Hèla Yousfi, universitaire, vice présidente du cercle des économistes arabes

Marlène Rosato, FI

Françoise Vergès, militante décoloniale, essayiste

Jérôme Legavre, député FI, membre du POI

Yazid Arifi, QG décolonial

 

 

Organisé par Faire bloc, faire peuple – Tsedek – UJFP – QG Décolonial – Appel contre la guerre permanente et pour la paix révolutionnaire

En live sur Parole d’honneur

La grande méthode de Louisa Yousfi contre la méthode petite de Mediapart et répétiteurs

Jouissant d’une réception globalement positive, La grande méthode de Louisa Yousfi (La fabrique, 2026) a fait l’objet, depuis fin mars, d’une séquence critique fondée sur des biais de lecture et qui taxe l’autrice d’essentialisme, d’orientalisme et de fétichisation. Initiée par un article publié sur Mediapart le 27 mars 2026, prolongée par une tribune dans le média algérien Twala le 5 avril, la suite critique culmine avec une réaction du groupe de « critique de la valeur-dissociation », le sioniste Palim Psao. Le présent article propose de formuler un cadre théorique et interprétatif au plus près du texte, à rebours des défauts de lecture déployés dans le domino accusatoire en question. La dernière partie présentera une liste des opérations de trucage, de tronquage, d’invention et de mésinterprétation sur lesquelles se fondent les lectures fallacieuses de l’une et/ou l’autre des trois critiques.

 

J’avais rationalisé le monde et le monde m’avait rejeté au nom du préjugé de couleur. Puisque, sur le plan de la raison, l’accord n’était pas possible, je me rejetais vers l’irrationalité. À charge au Blanc d’être plus irrationnel que moi. J’avais, pour les besoins de la cause, adopté le processus régressif, mais il restait que c’était une arme étrangère ; ici je suis chez moi ; je suis bâti d’irrationnel ; je patauge dans l’irrationnel. Irrationnel jusqu’au cou. Et maintenant : vibre ma voix !

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs.[4]

[…] je crois crucial que les partisans de la critique anti-essentialiste admettent qu’en tant que discours, les articulations de l’identité, qu’elles soient essentialistes ou constructivistes, peuvent faciliter aussi bien la reproduction que la subversion des configurations oppressives du pouvoir […]. [L]es projets inspirés du constructivisme […] ont échoué : en attaquant a priori n’importe quelle revendication essentialiste, ils refusent de reconnaître qu’en réalité leurs propres interventions discursives ont miné certaines formes de résistance subalterne, et qu’ils ont par conséquent limité les possibilités d’action légitime […].

Glen Sean Coulthard, Peau rouge, masques blancs. Contre la politique coloniale de la reconnaissance.[5]

Il est difficile d’expliquer ce qui met en branle une mission idéaliste ou pourquoi des personnes que vous ne connaissez même pas viennent à vous manquer, ou encore pourquoi le scepticisme n’atténue en rien le manque […]. Si le passé est un pays étranger, alors j’en suis citoyenne. Je suis la relique de l’expérience qu’il est préférable d’oublier, comme si la simple volonté d’oublier avait le pouvoir de régler ou de statuer sur la question de l’histoire.

Saidiya Hartman, À perte de mère. Sur les routes atlantiques de l’esclavage.[6]

 

Les nombreuses recensions parues de La grande méthode ratent pour la plupart quelque chose d’essentiel : ce livre est une préparation à la guerre contre le fascisme.

Mais le point de départ est, en effet, le rapatriement du corps du père de la narratrice en terre africaine, à la suite de quoi commence une réflexion aux allures de quête personnelle. Se déplie alors un essai-récit tant littéraire que philosophique et politique, au sujet de la place qu’occupe « l’Occidentale » (p. 47) en tant que descendante de l’immigration postcoloniale vis-à-vis, à la fois, du pays d’origine – l’Algérie – et celui où elle vit et lutte – la France. Il y a cette place qui est la sienne, questionnée mais jamais résolue, presque subie, celle de l’entre-deux – la déchirure, l’exil, le racisme. Et il y a cette autre place, la « place dans le monde » évoquée au début du texte (p. 10) et rappelée à la fin de la boucle que fait ce dernier (p. 137) : celle du combat. C’est la place qu’il faudra se choisir, le poste à tenir après cette perte d’équilibre qu’est la perte d’un père.

Ce père, la narratrice l’a longtemps imaginé, de son vivant, comme étant garant de la transmission, du lien, de l’intégrité familiale. Elle l’a vu droit face à la France des « morsures » (p. 62) tandis que, derrière lui, elle aurait eu envie que la silhouette de l’Algérie – « l’étoile des combattants » (p. 50), la Nedjma de Kateb Yacine – demeure intacte. C’est le père-en-tant-qu’Algérie : un centre de gravité où le pays d’origine et le passé – incarcérés dans la nostalgie transmise et, paradoxalement, dans l’abandon (« c’est vrai qu’on avait oublié l’Algérie », p. 23) – empêchent la narratrice et ses frères et sœurs de prendre leurs responsabilités.

Dans l’un des premiers chapitres, le texte fait parler une officière du consulat algérien, où la narratrice se rend afin de se faire délivrer un laissez-passer in extremis pour l’inhumation du père dans la terre des ancêtres. Le monologue imaginaire est focalisé du point de vue de cette femme éplorée qui, venue réclamer un droit de passage vers un pays relégué en contrebas du quotidien, de l’exil, se croit pleine de droits mais sans devoirs (p. 23). La narratrice appartient comme on fuit, comme on se cache. Et le devoir d’inhumation dont désormais elle veut s’acquitter envers son père n’est autre que « moral » (p. 17), c’est-à-dire narcissique. « C’est vous, vous seuls, qui transformez ce droit en chaos. Vous seuls qui cherchez la rédemption dans un tampon, qui clamez l’attachement en brandissant un acte de naissance retrouvé à la hâte. » (p. 16) Le monologue imaginaire, grandiloquent, est drapé d’un voile d’honneur et de sacralité. En filigrane, la narratrice se rappelle à sa trahison, elle qui croyait l’Algérie acquise dans une France qui se donne et se refuse d’une même loi. Il ne s’agit donc pas de chloroformer la fonctionnaire, représentante officielle du pays officieux, dans une « quelconque pureté nationale et religieuse », selon les mots extrapolatifs de Faris Lounis dans ce procès en essentialisme paru sur Mediapart. Le style volontiers baroque insuffle dans le monologue quasi théâtral quelque chose de l’ordre du mythe et de l’archétype. De quoi radicaliser, le pousser au bout de l’absurde, ce sentiment d’incomplétude que peut susciter, chez des enfants de l’immigration maghrébine, la confrontation avec des gens du pays. Ces Maghrébins qu’ils ont appris à se représenter comme opposés à eux, eux les « falsifi[és] » (p. 47), et qui ne manquent pas l’occasion de le leur rappeler. Des Maghrébins originaux que l’on croit suffire à eux-mêmes dans leur langue, chez eux, comme le montrera plus tard la réplique du chauffeur de taxi à Blida : « C’est juste que vous êtes… bizarres. Des Arabes sans mode d’emploi. » (p. 56) Ce n’est pas une question d’essence arabo-musulmane (nous n’ouvrirons pas le débat de ce que cela signifie d’être arabo-musulman ou de ce qu’est le monde arabe), mais du sentiment d’« inexactitude » et d’« inauthenticité » (p. 47) qu’infligent le déracinement, l’acculturation et l’ostracisme qui font qu’une certaine idée d’être arabe soit érigée en référent absolu. Référent qu’on peut alors désirer, éviter ou rejeter. Il en faut, des déplacements et des sacrifices, pour renoncer à la question de l’authenticité, tapie comme un parasite au cœur des êtres.

Her Own Private Algeria

Le portrait de la dame du consulat, pour y revenir, n’en est pas un. Elle n’est ni sphinx ni « Cerbère », pour reprendre un mot de M. Lounis, mais une « connasse » qui traite les Franco-Algériens comme des « sous-merdes occidentales » (p. 23). Sans rien à voir avec une quelconque prétention à l’essence identitaire, l’insulte réveille la narratrice et ses frères et sœurs en vertu de ce qui les oblige : à quoi bon la terre d’origine comme réservoir de fierté si c’est pour la démission, la nostalgie, la victimisation, la fuite en avant ? Mais le monologue de l’agente s’annule une fois écrit. Le deuil agit comme une piqûre et les enfants grandissent d’un coup : « Comme si les rôles de la vie sur terre avaient été redistribués. […] La mort de papa, c’est l’occasion offerte à nous tous de rejouer notre place, de demander à Dieu un nouveau script. » (p. 23)

De là, va s’opérer une suite de subversions où le manque se requalifie en lien, non pas avec ce qui a été perdu, mais avec autre chose. Autre chose que l’écriture invente. Le deuil, la traversée de la nuit funèbre, l’enterrement, plutôt que de réparer, obligeront la narratrice à acter ce qu’elle savait déjà et qu’elle disait avant le voyage : « [T]out ça est perdu à jamais. » (p. 24) Dès lors, il n’y a pas de manque à remplir. « [P]as de retour ni d’identité » (p. 18) – c’est-à-dire pas de restauration possible – et la fuite en avant est tout aussi inenvisageable. Alors, il faut trouver une voie tierce. L’écriture ? Elle viendra sûrement, mais il faut d’abord la refuser. Face au cercueil du père dans la maison familiale à Blida, l’endeuillée sent déjà « la phrase clandestine crépiter à la racine même de [ses] nerfs », et de poursuivre : « Je sais qu’elle transformera mon père en spécimen, qu’elle tendra sa peau sur le tambour d’un poème. » (p. 87). L’écrivain se méfie d’elle-même et de ce traitre réflexe qui consiste à vouloir, en direct, embaumer son expérience dans l’idiome. Et si l’on devait embrasser la perspective autobiographique – dire que c’est là la vraie histoire de Louisa Yousfi –, on sait que c’est dans l’après-coup de l’expérience, dans la forge de l’écriture, que le sujet (s’)écrivant réalise son anamnèse et s’interprète en interprétant son environnement, son histoire, son devenir. À cet endroit, l’écriture fait office de contrat avec le monde. C’est alors que la narratrice évite le lieu commun de l’acceptation – vivre dans la déchirure, etc. – pour assumer sa pleine responsabilité vis-à-vis des siens et de ce qui, dans le monde, attend qu’elle se mette en mouvement.

Elle commence par rendre à la famille du pays, ses oncles et tantes et cousins et cousines, l’existence qui est la leur. Elle les délivre du fantasme commode, qui la déresponsabilisait, et où ils se tenaient debout, figurants, autour de la maison familiale, maison qu’il faut revendre. Celle-ci est finalement une métaphore et plus que cela : l’attachement fantasmagorique qu’il faudra accepter de laisser aller. Elle imaginera ainsi son oncle prendre la parole et les forcer, elle et ses frère et sœurs, à un pacte autour de la vente de la maison et de ce dont ils devront s’acquitter, eux, les Arabes de France : « Et cessez de vous penser gardiens d’un trésor dont vous avez perdu la clé. Venez plutôt avec nous sur le chantier. Apprenez à tenir un mètre, à poser un carrelage, à choisir une couleur. Le jour où l’argent tombera, payez les billets de ceux qui n’ont jamais voyagé ; payez la caution et signez ce maudit certificat d’hébergement pour faciliter les visas, pour sauver nos fils harragas. » (p. 64-65)

Le renoncement à la passivité de la nostalgie esquisse, paradoxalement, la possibilité d’un ancrage. Au terme du récit, la narratrice devra libérer et la famille, et le père, et l’Algérie de cette assignation au rêve. C’est la tâche métabolique qui est alors dévolue à l’écriture : le pacte qu’une narratrice-écrivaine passe entre elle-même, « l’Algérie » (entre guillemets, j’y reviendrai) et le lectorat dans le reflet duquel on se raconte. Le pacte : fourbir ses armes.

Car voilà, pour y revenir, le cœur autour duquel s’enroule le livre : « la catastrophe qui arrive » (p. 11). S’adressant à un disciple, un maître commence à énoncer ce qui sera cette grande méthode qui se déplie dans l’interstice des chapitres. Le dialogue entre maître et disciple charpente le livre par-delà le cadre d’énonciation. La narratrice n’est plus là, et il faut laisser à l’autrice le droit de se disséminer, de se dissimuler quand on veut la débusquer (et la faire comparaître façon Mediapart). Elle est à la fois toutes ces voix et aucune de celles qui s’entrelacent dans le cercle d’initiation. On peut néanmoins deviner, dans ce dialogue, une bibliothèque que la fabrique diégétique garde confidentielle – même si l’on peut au moins reconnaître l’influence de Sohrawardi, philosophe illuminatif persan du XIIe siècle, et d’Henry Corbin, théoricien du soufisme. Le dispositif maître-disciple inscrit dans le livre le topos de l’initiation pour le concevoir comme un apprentissage – une leçon, une transmission, une méthode en somme. Pourtant, cet apprentissage revêt l’apparence du contraire : un désapprentissage. La narratrice, et le disciple à sa façon, sont amenés à se délester de leurs vieilles croyances : l’immortalité, somme toute fétichisante, mortifère, du père et de « l’Algérie ». Le père et le pays apprennent à la fille à perdre (on a envie de penser à Alice Zeniter[7]). Le premier en mourant et la seconde en se subtilisant, ils la préparent au martyre.

C’est justement sur le paradigme de la perte et de la résistance que s’ouvre le livre lorsque, dans sa première adresse au disciple, le maître parle des enfants : il faut les éduquer en soldats. Rien de plus déroutant – et à la fois de réconfortant – de lire cela à l’heure où la surprotection bourgeoise et super-individualisante des enfants est érigée en modèle moral ultime, quasi civilisationnel, faisant que leur « vulnérabilité est exposée à l’air libre en des temps cruels dont leurs parents les croient, à tort, protégés » (p. 11). Ce début donne son ton au texte : la perspective d’apprêter ses enfants pour « la fin du monde qui gronde au loin » (p. 11) n’est qu’à la mesure des « ruines » (p. 12) dont ils hériteront. C’est la fin de l’innocence : le pessimisme est conjugué au mythe, proposant par là une réponse moins confortable à la tétanie dans laquelle parfois s’englue le romantisme de la collapsologie béate.

Cet « hiver de plusieurs générations » (p. 50) est le fascisme, à l’horizon duquel le monde tel que nous le connaissons commence à se révoquer. C’est la métastase du capitalisme, qui avait déjà infusé ses valeurs en Occident au point que ce dernier, ensauvagé, en soit devenu la définition même : « […] la trahison des morts, la dissolution des liens, l’appauvrissement moral, la solitude organisée » (p. 63). Ce sont moins des valeurs que leur négation. Tout ce contre quoi, du marxisme au latourisme, les modernes déclarent bataille – ou le souhaitent – sur les tranchées de l’utopisme. Dans une Europe, en particulier la France, empestant l’islamophobe d’ambiance et de structure, les voyants pointent entre les yeux des musulmans – on entend d’ici les racistes crier à la paranoïa, à la victimisation, tout cela. Face à cette vision d’horreur, l’Algérie guide. Non pas l’Algérie où la narratrice, à dos de père, à dos de cercueil, vient de poser le pied. C’est cette autre, celle des guillemets. Her own private Algeria. Celle qui parle à l’intérieur de la protagoniste, nichée dans le ventre de l’exil, nourrie des années durant d’espoir, d’une nostalgie devenue patrimoine. L’avion qui porte la famille et le cercueil devient le véhicule d’une traversée où s’ouvre la dimension métaphysique : tandis que les zones de turbulence sont définies comme l’action d’esprits suspendus dans le ciel, « l’Algérie », elle, est nommée ainsi « pour des raisons de commodité de langage » – idem pour « la France » (p. 46). Plutôt que de se calcifier dans l’idéologie psychanalysante de l’acceptation et de la résilience – ce nihilisme où la modernité oblige les individus étanches à se loger dans le déchirement et la neurasthénie comme un kyste sous la peau –, la narratrice choisit le mythe et la métaphysique que la littérature autorise d’exploiter.

Lorsque, très vite, le lecteur averti lit au sujet de « ce lien perdu entre le monde sensible et le monde intelligible » (p. 20), il sait que la narratrice fait référence au Monde imaginal conceptualisé par Henry Corbin – et c’est à la toute fin, au terme de la quête, que le maître délivre à son disciple le secret de « l’imaginal » : « […] un plan de réalité intermédiaire entre le sensible et le spirituel, où les images ne sont pas inventées mais révélées » (p. 135). Il est possible que Louisa Yousfi ait parié sur l’autonomie de la lisibilité du concept pour ne pas encombrer inutilement son texte d’une note de bas de page – le genre ne se prête pas au référencement bibliographique. Pour qui s’informe plus loin que par les vidéos TikTok de Rasbaille[8], il est connu que Corbin a stabilisé la notion de Mundus imaginalis pour systématiser la mystique soufie par le biais du néo-platonisme (la théorie des formes) qui l’a travaillé en particulier dans la philosophie illuminative (en particulier chiite, même si le penseur français a appliqué la théorie à la lecture des textes du sunnite Ibn Arabi). De là, Corbin a posé le concept d’imagination créatrice[9]. La formule n’a rien du pléonasme. Elle réfère à une organisation métaphysique du monde, organisation que nous ne connaissons plus, et où l’inspiration fonctionne par « angélophanies » : les anges sont les messagers des révélations. Le soi du sujet, depuis le monde sensible – celui de l’expérience –, reçoit ainsi les images par lesquelles le monde intelligible, celui des Idées-Images, en somme le monde des vérités, transmet ses messages. La transmission, la révélation – termes récurrents dans La grande méthode –, permettent au soi du sujet de naviguer le réel dans une concordance entre l’invisible qui dicte, de manière cryptique, et le visible qui s’ajuste, qui déchiffre : la conscience siège dans la rencontre entre les deux en se raccordant à l’imaginal.

Créatrice, l’imagination l’est au sens plein : elle ne fait pas que produire des œuvres d’imaginaire intransitives au réel, elle contribue à sa production même. Le réel n’est pas ce monde de base, objectif, des positivistes, mais celui qui agit sous les apparences, ces eidôla des Grecs. De Certeau regrettait une telle perte[10], et dans la pensée contemporaine française post-Debord et Baudrillard, de la gauche (Marc Augé[11]) à la droite (Françoise Lavocat[12]), on a dénoncé le « tout-fictionnel » et le « panfictionnel » de l’ère du tout-numérique qui fait, comme on le lit dans La grande méthode, que « le monde moderne est si saturé de simulacres qu’il en devient friable » (p. 81). Et c’est contre cet égarement entre le vrai et le faux que Cynthia Fleury[13] propose d’intégrer le concept d’imaginal au corpus plus vaste de la philosophie occidentale contemporaine comme une manière d’aiguillonner le réel, de l’habiter politiquement avec une exigence de justesse.

Savoir perdre

Dans La grande méthode, le dispositif de l’imaginal fait office de métaphore opérationnelle. Proposition d’une manière de vivre et de lutter, poétiquement et politiquement. On pourrait alors lire l’œuvre, entre autres, comme un traité de prophétie prosaïque. Quelque chose qui réalise la prophétie ou/et, à l’inverse, qui exhausse le réel au rang de symbole agissant. La grande méthode est une sublimation. Yousfi introduit dans son écriture ce plan intermédiaire comme moyen d’interpréter le réel, d’y donner sens et de le politiser : le monde imaginal rouvert aux déracinés, aux sécularisés – ces « impies croyants » (p. 107) qui vivront irrémédiablement dans l’oxymore. Non plus contradiction, mais production, agentivité. Et c’est à cet égard que la narratrice enrobera ses parents de « sainteté » par opposition aux « salauds » (p. 19) que sont ces enfants pas à la hauteur, abâtardis. Cette « bouillie infecte [qu’ils sont] devenus » (p. 24) en ne réussissant pas à suivre les géniteurs, peut-être même en le refusant, dans la droiture et la dignité qui les ont fait tenir, eux, pareils à des mâts dans la houle. Le décès du père fait soudain contraster le rôle respectif des générations et révéler aux enfants, ces êtres acculturés pleins de honte et de haine de soi, leur dette là où ils pensaient que tout leur était dû, à commencer par l’Algérie.

Le choc du décès appelle alors à amplifier les êtres. Besoin que le réel devienne une fresque, aussi mineure soit-elle. L’attitude des parents, leur présence, leur incarnation dans l’exil devient le signe d’un « secret ». Expression, incarnation, langage : la forme (sensible) d’une vérité (intelligible) dont l’ingrate progéniture est aveugle et muette. Ne croyez ni Mediapart ni Twala : ce « secret » porté par les parents n’est ni celui de la religion (Mediapart) ni de la langue arabe (Twala). (Et si cela avait été le cas, rien n’aurait permis d’en faire un chef d’inculpation.) Le secret gardé par les géniteurs sanctifiés est le point de collusion d’une double inversion : d’un côté, l’illettrisme des parents transformé en une lucidité quasi prophétique ; de l’autre, l’éducation des enfants, leur acculturation est, au contraire, une formation en analphabétisme. « J’essaie d’approcher au plus près de ce soleil brûlant, cette langue inouïe dont je suis l’analphabète. C’est moi l’analphabète, maman. Pas toi, ni papa. » (p. 24) Le secret des parents est d’avoir réussi à se tenir droits dans une France dont ils ne connaissaient pas les lettres alors que les enfants, scolarisés, francisés, ont échoué par l’injonction à l’intégration : « On était dressés pour le présent, ici en France. On avait appris à répondre vite, à ne pas hésiter, à articuler, à séduire, à accomplir de grandes choses. […] Et la langue arabe, ça nous ralentissait, nous exposait. » (p. 27) La narratrice exprime ainsi le piège refermé sur une génération d’Arabes qui sont censés l’être tout en cessant de l’être et de le vouloir. Des Arabes, d’un côté (en France), haïs pour cela, et de l’autre (en Algérie), altérisés pour être des Français qui plus est « mal dans [leur] peau » (p. 56) : « Vous êtes vraiment des Français, 100 % », déclare le chauffeur de Blida, et plus loin : « Moi je dis, c’est la France qui vous a rendus fous, parce qu’elle vous laisse croire que vous êtes chez vous, mais elle vous le fait payer à chaque coin de rue. Et vous, vous essayez d’être français pour de vrai […]. » (p. 57).

Le chauffeur – c’est-à-dire la narratrice – attribue la force et la dignité de la génération des parents, cette génération de bâtisseurs, primo-immigrée dans la France postcoloniale, à une « barrière invisible » (p. 56) : « Comment ça se fait que votre père, et tous les pères comme lui, ceux qui sont partis en France, qui ont vécu là-bas trente ou quarante ans… quand ils reviennent, on dirait qu’ils n’ont pas bougé ? […] J’ai ma théorie là-dessus ; tu veux que je te dise ? Ils étaient sous vide. Imperméables. Hermétiques. Ils avaient une barrière invisible. Une protection. Moi, je dis que c’est l’huile. Oui, l’huile. C’est pas une blague. Regarde leur front. Brillant comme une lampe à huile. Le sébum, oui. Le film protecteur. Ça les a sauvés. Ça les a gardés intacts. Ça a empêché l’air de là-bas de s’infiltrer en eux. Ils ont résisté comme des montagnes. Ils n’ont rien pris de là-bas, même pas une habitude. » (p. 55-56) L’article de Mediapart a lu dans « barrière invisible » une métaphore de l’islam. Peut-être que dans leur dictionnaire, la définition du mot sébum est « sécrétion religieuse ». Ce serait presque plus poétique que la proposition de Yousfi, laquelle, pour le moins peu inspirée, s’est contentée d’une association drolatique entre aura et peau grasse. Mais par-delà l’anecdote, l’analogie est un hommage : l’idée d’une enfant admirative voyant dans ses parents tout ce qu’elle n’est pas jusqu’à la peau. Celle-ci serait le témoignage charnel, subliminal – inscrit à même le front, les rides, le rond du dos –, de la continuité entre individu et territoire, entre être et montagne. « [S]ous vide » : contre l’hypothèse du déracinement et, en même temps, contre l’injonction à l’assimilation – rester barbare. Il s’agirait d’êtres ancrés par-delà l’espace-temps, car il est là, le secret que la mère garde comme une « chamane », avec cette dimension un peu New-Age sur laquelle la narratrice elle-même ironise (p. 21). Ce secret n’est pas révélé mais on peut le comprendre en lisant au sujet des « créatures parfaites » de cette « espèce » à part dont l’avenir parlera comme d’une lignée éteinte (p. 21) : les parents auraient dû être ces dieux descendus sur terre pour apprendre aux suivants, leurs mortels enfants, comment résister.

Mais c’est une cosmogonie ratée et maintenant les enfants doivent tout créer d’eux-mêmes. Tout ce que les parents ont appris à leur descendance – je l’ai dit plus haut –, c’est perdre, mais de là s’en sortir. Car La grande méthode est aussi un éloge de la perte. S’il part du deuil, le livre ne bâtit pas banalement son plaidoyer sur le ressassement dialectique : non pas vivre dans les ruines mais être les ruines.

La narratrice, et la génération d’indigènes auxquels elle s’adresse, et qui se reconnaissent, passent d’un renoncement à l’autre.

Un père s’en va, drapé du monde.

Il faudra accepter de laisser partir la maison familiale.

La tombe du père, comme la narratrice l’appréhende, sera oubliée. Or la cousine, au pays, promet d’en prendre soin – comment ne pas se laisser émouvoir par cette image de la femme du pays qui prend en charge l’amâna (je laisse là cet intraduisible) ?

Le Simorgh, composé des corps des déracinés, s’effondre face à la vision de son unité et le voici « chuté, à jamais » (p. 97).

Et lorsque la Palestine est libérée, tous ceux qui, dans l’exil, se sont accrochés à elle comme à une issue de secours, accourent jusqu’à elle, mais elle se refuse et disparaît – qu’ils s’en sortent sans elle car ils ne la méritent pas.

Renoncement n’est pas renonciation : il y a aussi cette vision d’un père qui, pour sauver ses enfants d’un incendie, leur promet une autre maison. Une fois dehors, ils apprennent qu’il n’y a pas de refuge possible. Sauvés par le mensonge, les enfants fouillent dans les débris de la maison brûlée pour en construire, intuitivement, un « savoir » : résister sera un art de la débrouille pour ces enfants qui « n’habiteront plus jamais » mais qui « traverseront » (p. 73).

Une fois le père enterré, la narratrice, regagnant la France, retourne directement au front. On la voit revenir dans le trafic au fil de messages échangés entre les membres de « l’Organisation », où donc elle milite : « Ceux qui sont à la manif, vous êtes où ? J’viens d’arriver à Répu. — Ah t’es rentrée du bled, toi ? — Yes, hier. — Ta mère, ça va ? — Hmdl, je t’appelle après. » Style télégramme, sans émotion ni état d’âme : lutter.

Savoir lire

Le programme poético-politique que propose Louisa Yousfi couve des braises païennes. À ce titre, le maître parle de ces « impies croyants » (p. 107) qui ont perdu la foi, ne l’ont jamais eue, mais dont le rapport au monde, les gestes, la prestance témoignent d’un ancrage comparable à celui de la foi. Le maître dit qu’ils ont raison, ceux-là qui – supposément – ne croient pas, de quoi troubler le disciple qui a besoin de rites et de certitudes. On pourrait deviner là la voix d’un jeune musulman attaché à la rigidité de l’orthodoxie religieuse, ce à quoi le maître lui suggère de renoncer.

Presque une hérésie pour les plus fondamentalistes, mais tout autant pour une presse intégrationniste et inquisitrice qui invente des loups pour crier. Mediapart a lu La grande méthode à l’aune de son anti-indigénisme par défaut – se donner le droit de trier entre les bons et les mauvais musulmans et rater royalement sa cible. Mediapart croit repérer dans ce texte « conservat[isme] » et « bigot[erie] » (le chapô de la rédaction) et « de manière inversée le schéma des discours d’extrême droite de Boualem Sansal ou de Kamel Daoud » (les mots de M. Lounis) : une analyse politique par l’anathème qui ferait passer Michel Onfray pour Gramsci.

Il n’est pourtant pas rare de considérer que l’imaginaire – en particulier l’évocation poétique – active un certain rapport à l’invisible, fût-il neutralisé politiquement, au niveau collectif, dans un monde où le religieux peu ou prou sécularisé, et pas qu’en Occident, a perdu de son autorité en tant que principe d’organisation du monde[14]. Et sans institutionnalisation possible, cela ne dépasse pas le stade de la métaphore, du désir. On a lu sous la plume de Marielle Macé[15], pour ne citer qu’elle, que la littérature gardait un certain animisme perdu en Occident : a-t-on bronché ? De plus, la mythologie a toujours été le réservoir de la littérature et celle d’Europe, s’autorisant de l’Antiquité grecque et latine, le fait dans un irrémédiable retour du même. Un ressassement dont l’essentialisme, l’ontologisme, et in fine l’identitarisme – terreaux même de l’humanisme métaphysique que l’on présume fondateur d’une civilisation occidentale exceptionnaliste – sont rarement remis en question. Mais il y a des mythologies plus propres que d’autres et tout dépend de qui convoque, et non comment, les « mondes invisibles » (p. 48). La littérature française se vautre de plus en plus dans l’obscène kermesse de l’animisme, mimant l’autochtonie maintenant que les sauvages sont mis hors état de nuire. Et l’on s’entiche du Syrien Yassin al-Haj Saleh[16] et du Palestinien Nasser Abu Srour[17] (deux auteurs encensés, par ailleurs, par M. Lounis), chez lesquels une mystique individualisée soutient un principe d’espérance contre le néant tout en restant codé dans le nihilisme[18]. Et entre les années 1980 et 1990, l’on s’est repu de la stylistique opaque du Franco-Tunisien Abdelwahab Meddeb, notamment dans Phantasia[19], dont le narrateur, flâneur et libertin, inocule un supplément d’âme métaphysico-islamique aux quartiers chics de Paris avec l’idée d’incuber le Français, langue de toutes les grâces, de la charge d’une langue arabe encapsulée dans la liturgie. Et, côté cinéma, que dire du persanophile Nacer Khémir ou, plus récemment, de cette arabophagie sans Arabes en terre arabe dont Sirât d’Óliver Laxe fait bombance ? Sans parler des sciences humaines, où toute une critique du sécularisme, pour le meilleur comme pour le pire, amène à réinvestir politiquement les traditions religieuses, comme le propose la maison d’édition *éditionsMagiCité. et, avant elle, Vues de l’esprit, sous la direction de Sylvain Piron. L’historien vient par ailleurs de publier François et ses frères. Biographie collective de François d’Assise (éd. La Tempête), tandis que Yuna Visentin entend retrouver dans les spiritualités juives des lignes de radicalité politique (éd. Divergences)[20].

Ce que la narration appelle la « grande méthode », qui est esquissée à la fin du livre, est une manière de résister à la barbarie qui vient, pour le dire avec Stengers[21]. « [I]l faut apprendre à exister autrement » qu’en terme de nation, dit le maître au disciple (p. 132). Face au mal qui se prépare – qui, en fait, progresse comme un virus, gruge les consciences –, et entre des camps qui s’antagonisent face au même adversaire (ce qu’entérine la critique de Mediapart), Yousfi suggère la nécessité de multiplier les appartenances. Et l’islam en est une parmi d’autres pour ceux auxquels la République a imposé la haine de soi et des siens. La trahison sinon le rejet. Le mépris dans tous les cas. Le retour à l’islam que suggère Yousfi n’est pas un rebroussement vers une quelconque essence de l’islam. Peinant, peut-être, à trouver dans La grande méthode la trace de ce qui confirmerait son biais de lecture, M. Lounis s’est tourné vers Rester barbare, le précédent opus de Yousfi (2023), pour parler de cette « obsession du retour à une ‘‘nature’’ – la ‘‘barbarie’’ – que ‘‘la civilisation occidentale’’ aurait mise à mal ». Pourtant, il n’y a pas besoin d’être bien intentionné pour reconnaître que la revendication de la barbarie est une appropriation de l’insulte par le retournement du stigmate, comme dans d’autres situations d’oppression : « pédé », « gouine », « nègre » ou encore « sauvage » comme chez l’Innue An Antane Kapesh[22], tout comme pour « indigène ». Aucun de ces groupes ne prétend à une quelconque idée de nature identitaire ; il s’agit bien sûr d’une subversion de statuts, et les catégories assignées ainsi réinvesties peuvent se constituer en contrepouvoir. Rien d’identitaire non plus dans La grande méthode, n’en déplaise. Lorsque M. Lounis suggère que « l’essai avance l’existence d’une science typiquement ‘‘islamique’’, accessible aux seuls musulmans en langue arabe ou persane », c’est doublement faux : 1) le livre revendique absolument l’analphabétisme, pour les déracinés de la République, en allant jusqu’à reconnaître le plus haut degré de sacré dans une chanson « barbare », issue d’une musique populaire marocaine inventée dans les années 1970 par Nass El Ghiwane (elle est sacrée parce qu’elle était chantée par le père, et sans que l’enfant ne la comprenne, elle s’est rappelée à lui au moment où il pensait mourir, il en a hérité et a survécu) ; 2) le mot « islamique » apparaît zéro fois dans le livre et cette « science », dite ailleurs « science ailée » (p. 134) – migrante, polymorphe –, est une façon de dire que le savoir véhiculé par l’islam n’est en rien stable, devant alors se méfier de l’orthodoxie en se constituant et en se régénérant perpétuellement par les histoires. Cette « sagesse musulmane », cette philosophie, n’est pas celle des préceptes, elle s’invente. Et si elle prescrit quoi que ce soit, c’est en tant que « science du récit » qui invite à créer, à se créer, à faire corps (« un corps moral ») les uns avec les autres. C’est une « pensée en marche » et non « pas un système ». Elle ne « produit pas [de] vérités », « change de nom, se cache, ressurgit » (p. 133-135).

Métamorphe, cette science qui se dicte sur le fil – embranchée qu’elle est au Monde imaginal comme un nomade lit son chemin dans les constellations –, se négocie entre le visible et l’invisible, c’est-à-dire entre ce qui se donne et se dissimule, ce qui s’offre et se refuse. Une technique de survie. Les vérités du monde intelligible n’ont rien des lois rêches et revêches du visible. Transitant par les formes du Monde imaginal, elles n’existent que dans le déchiffrement et l’impermanence. Et si Yousfi en active la métaphore, c’est pour parler de la force de conviction qui doit pulser au cœur de ceux qui résistent avec une persistance telle celle de la foi. Parce qu’ils ne l’ont justement pas, cette foi, ni dans l’islam, ni en eux, ni dans la France. Il s’agit de réinvestir les formes évacuées de la spiritualité par une méthode herméneutique, une rigueur, une technologie du corps et de l’esprit qui renforce le lien entre ceux qui se reconnaissent entre eux : le message, c’est le médium. La « grande méthode » n’est pas l’Islam au sens majeur, mais un islam devenu code. Non pas cultuel mais métaculturel. Un islam perdu mais dont les traces – la métaphysique, la transmission, la ritualité comme respiration – sont réinvesties par une autre transcendance : la résistance collective. Se fondre dans les formes de l’ancestralité (oui, y compris « le jeûne et les ablutions ») pour se propulser dans l’avenir avec un héritage rechoisi et un avenir réélaboré – sur le territoire même de la France et pour le « peuple » de France.

C’est celui qui dit qui l’est

C’est en ce sens que le maître prononce cette phrase censée, selon M. Lounis, « scandaliser » « un Algérien ou un Arabe maîtrisant une part de l’héritage tant hellénistique que rationaliste de sa propre tradition » : « L’islam n’est pas une religion du visible. » (p. 79).

De un, les traditions philosophiques de l’islam, ayant évolué par l’herméneutique, constituent irrévocablement une science exégétique. Le critique le dit : « Sohravardî lui-même, dans l’introduction de Kitâb Hikmat al-Ishrâq (Le Livre de la sagesse orientale), inscrivait pourtant ses pas dans le sillon tracé par Socrate, Platon, Avicenne et les sages de Perse. » En réalité, l’islam n’a pas attendu Sohravardî pour s’actualiser à travers la philosophie grecque, et prétendre que Yousfi ignore cela confine à l’insulte. Il se trouve néanmoins que parler de rationalisme au sujet du soufisme illuminatif est un anachronisme. Le logos qui a infusé l’institutionnalisation de l’islam, avec la traduction des textes grecs, n’avait alors rien à voir avec le type de rationalité qui allait, dès le XVIIe siècle, en Occident, se consolider avec le principe cartésien de non-contradiction – précondition du positivisme à venir, qui ne fut ni n’est dénué de catastrophe pour le monde. À cet égard, Edgar Morin considère que le « rationalisme » est le produit de la « raison » et son « pire ennemi »[23]. Toute spiritualité constitue une rationalité, un système d’opérations logiques. On se rappelle ainsi, avec Youssef Seddik, la légende qui veut que la Raison des Grecs pénétrât l’islam à partir d’un rêve où le Calife al-Mâ’mûn (IXe siècle) fut visité par Aristote. Mais déjà sous le calife omeyyade Al Walid (VIIe-VIIIe siècles), l’on recherchait la rationalité en quête de « l’ailleurs impossible du Livre de Dieu qui recouvre la totalité de l’univers[24] ». Fleurit à cette occasion, entre autres ouvrages fondamentaux, L’Interprétation des rêves d’un collectif d’auteurs, aujourd’hui inconnus, regroupés sous le nom d’Ibn Sîrîn. La clé des songes fut le moyen de dompter les affects des croyants en rouvrant l’espace clos de la révélation coranique pour en éclairer les zones d’ombre, en désengorger le sens et les êtres.

De deux, la phrase « [l]’islam n’est pas une religion du visible », une fois restituée dans son contexte, à savoir le dialogue entre maître et disciple, s’avère indiquer un art de la ruse à même de pousser à sortir la ritualité de la rigidité de ses formes. Le passage se poursuit ainsi : « [L’islam] est une science du dosage, du rapport discret entre le caché et l’ouvert […]. » (p. 73) L’idée est de laisser le mythe et le sacré, revivifiés à partir de l’islam en tant que forme d’appartenance familière, infiltrer le devenir-minoritaire pour en faire une manière de se préserver de la domination, de la combattre, de la vaincre. En écho à une telle proposition, on peut penser à l’enquête menée par l’anthropologue James Clifford, dans Returns, au sujet des individus et des communautés autochtones d’Amérique et d’ailleurs qui refont vivre les formes d’attachement que la colonisation et le capitalisme ont disloquées. Une myriade de stratégies sont développées, avec ou sans langue, avec ou sans rite, pour retrouver une forme de résistance au désastre en cours et qui donne soudain à l’anthropologue un « sentiment d’être historique[25] » : le monde connu bascule et les anciens ordres arrivent à leur faillite dans d’ultimes soubresauts qui avalent tout dans leur râle. Ce n’est pas sans rapport avec ce « parti historique » dont parle le maître dans La grande méthode : « Le parti historique n’a ni sigle ni chef : il est le vol même du Simorgh, la migration infinie des consciences vers leur propre unité. Il s’incarne tour à tour dans des luttes, des chants, des gestes anonymes, et disparaît aussitôt qu’il se fige. » (p. 135) Ni identité ni essence : apparition et dissimulation. Redevenir ancêtre – en l’occurrence musulman – implique toujours, selon Clifford, une négociation entre « donner » et « retenir ». Quand on est autochtone, par exemple, consentir à se donner en spectacle, à la consomption du regard blanc, se laisser lire dans les coordonnées de l’épistémologie coloniale, puis battre en retraite dans la forêt – lieu de l’arrachement redevenu celui des savoirs et savoirs-faires incarnés. Le « retour » engage toujours une forme d’« auto-stéréotypie » qui n’est pas sans faire signe au concept d’essentialisme stratégique développé par G.C. Spivak[26]. Or cet essentialisme n’en est déjà plus un dans la mesure où il est conscient de sa performance, de son adresse, de la forme qu’il prend volontairement pour se rendre lisible, quand il le veut, obtenir gain de cause avant de cesser de se traduire, de retourner dans l’opacité.

Quid « l’orientalisme inversé », que M. Lounis a cru percevoir dans ce livre lu à l’envers, et dont le sioniste Clément Homs, de Palim Psao, plussoyant, s’est saisi comme une vieille dame attrape un voleur (proverbe tunisien) ? Ce concept, resté mineur, ourdi en 1981 par Sadik Jalal al-Azm[27], et qui fait la joie des pourfendeurs du postcolonialisme, est le fruit d’une correspondance interrompue entre l’intellectuel syrien et Edward Said, auteur de L’orientalisme[28]. Al-Azm y argumente la manière dont, en réaction à la menace représentée par l’Occident – menace qui pouvait, en effet, s’incarner dans un conflit de valeurs religieuses et morales –, des Arabes étaient susceptibles de se représenter comme orientaux en se considérant meilleurs, plus grands, plus nobles. Al-Azm souhaitait alors relativiser l’opposition, prétendument élaborée par Said, entre Orient et Occident, là où le théoricien palestino-américain parlait d’une unité politique, l’Occident se pensant comme tel jusqu’à l’auto-essentialisme. En contrepoint, était antagonisée une autre partie du monde, en l’occurrence l’Orient, créé en tant que tel par un corpus historique de récits, d’images et de politiques. M. Lounis reproche à Yousfi de créer une « césure imaginaire entre ‘‘Orient’’ et ‘‘Occident’’ » : cependant, le mot « Orient » n’apparaît pas une fois dans le livre et à aucun moment on ne lit d’opposition entre un « esprit oriental » et « un esprit occidental » – des groupes de mots également absents du texte. Mais revenons à la fameuse césure, M. Lounis a raison, elle est imaginaire, néanmoins pas illusoire pour autant[29]. Selon Said, cette altérisation devient politiquement agissante, s’incarnant alors en géopolitique et jusque dans la biopolitique (pour reprendre un concept foucaldien central dans la théorie postcoloniale). L’orientalisme inversé, s’il existe, est difficilement symétrisable avec l’orientalisme vu l’inégalité des rapports de force : les politiques orientalistes du monde occidental, sont, elles, érigées en système ne serait-ce qu’en raison du statut de l’Occident en tant que centre impérial de production épistémique. Mettre à plat les relations risque de faire basculer dans le néoréalisme[30] et jouer avec le spectre du choc des civilisations. De plus, orientalisme inversé est l’autre nom d’un processus de cognition universel : l’ethnocentrisme. Il devient dès lors, paradoxalement, islamophobe, puisqu’il postule l’exceptionnalité islamique d’un mode d’altérité récurrent – chaque groupe culturel a tendance à se penser, explicitement ou insconsciemment, comme le meilleur. Plus encore, cet ethnocentrisme se déploie dans la matrice coloniale comme un élan d’autodéfinition culturelle et politique dont Frantz Fanon a établi les étapes dans Les damnés de la terre[31]. Il arrive alors – en fait, c’est inévitable – que les processus de recomposition cosmologique intègrent des éléments identitaires hétérogènes, notamment ceux affutés par les pouvoirs coloniaux comme autant d’instruments de domination[32]. En l’occurrence, les artefacts, récits, discours, iconographies orientalistes, en pleine hégémonie occidentale postcoloniale, font irrévocablement partie des mondes arabes. Qui peut trier le bon grain de l’ivraie, ce qui serait fondamentalement arabe de ce qui ne le serait pas ? Il est néanmoins reproché à Yousfi de ne pas parachever son « émancip[ation] » puisqu’elle « mobilis[e] des savoirs – tels Le Cantique des oiseaux d’Attar ou L’Archange empourpré de Sohravardî – transmis par des traductions savantes réalisées par des orientalistes européens […] ». Le défaut originel : Louisa Yousfi est encore aliénée (Fanon, si tu nous lis). En outre, non seulement un corpus colonial peut-il être réapproprié, mais en plus, aucune œuvre n’a d’ADN propre. La puissance d’agir[33] d’un artefact se redéfinit par l’environnement dans lequel il s’insère, le contexte où il se déploie, l’agent qui le prend en charge.[34] (Cela vaut également pour la critique quant à l’inspiration par Kateb Yacine à l’origine de Rester barbare. Faris Lounis définit l’écrivain comme un « athée décomplexé, laïque revendiqué et internationaliste impénitent » : c’est déjà partir de la prémisse fallacieuse que Yousfi fait dans « l’authenticité identitaire » et « la pureté́ religieuse » et surtout faire le sentinelle en authenticité, ironiquement : le jeu de la réception fait qu’une pensée n’appartient à personne, à commencer par son auteur, et le prétendre c’est… la figer dans une essence résolument projective.[35]) À suivre la logique somme toute puriste esquissée par M. Lounis, on devrait condamner aujourd’hui certains groupes autochtones d’Amérique, surtout ceux engagés dans les politiques de reconnaissance, d’épouser les représentations du « bon sauvage » hôte de la nature, ce trope même qui, des siècles durant, a été utilisé contre eux[36].

Cela étant dit, si l’hypothèse de l’essentialisme stratégique se vérifie dans La grande méthode, alors c’est travaillé par l’impermanence, la feintise, l’entre-deux, le paradoxe. Et une chose est sûre : chaque individu, chaque groupe, se représente à lui-même et aux autres, implicitement, du point de vue même de son discours, ne fût-ce qu’au moment où il (s’)énonce, comme étant quelque chose de fixe – c’est l’identité. « C’est impossible d’être non essentialiste […] ; le sujet est toujours centré[37] », dit Spivak. Et les universalistes, farouchement anti-relativistes, de perdre pied avec leurs connexions synaptiques programmées par le logiciel de la non-contradiction. Soit 1, soit 0, sinon bug.

Nous ne commettrons pas l’impair de figer les officiers de Mediapart dans quelque identité que ce soit mais nous n’en pensons pas moins.

La méthode petite

Pour finir, voici une liste de certains commandements appliqués par Mediapart – et, à sa suite, par Twala et Palim Psao – afin de disqualifier une œuvre pour y projeter un espace de confrontation idéologique à coups de faux procès.

1.Des citations, tu inventeras

D’abord, relever des mots, des bouts de phrase, et les agrémenter de fragments qui ne figurent même pas dans le texte, comme : « Orient », « bons croyants » et surtout « ‘‘gène’’ de l’islam ». Ensuite, aller glaner des phrases sur internet pour laisser suggérer qu’elles sont de l’autrice, comme ici : « En affirmant que ‘‘la transcendance et les imaginaires sacrés habitent intrinsèquement les vies ordinaires des subalternes’’, l’ouvrage embarque, sans leur demander leur autorisation, l’ensemble des personnes liées à la culture islamique dans un nouveau voyage décolonial en Orient. » Le lectorat n’ira peut-être pas forcément jusqu’à cliquer sur le lien intégré pour se rendre compte que la citation mise entre guillemets, guère du cru de Yousfi, est la communication d’une résidence d’écriture effectuée par l’autrice à La Métive il y a quelques mois[38].

2. La critique sainte-beuvienne 2.0, tu créeras

Pour davantage incriminer l’autrice, retrouver sur internet des choses dites ailleurs, par exemple : « la Palestine est l’âme de nos âmes[39] » (Comment ose-t-elle si aucun des auteurs palestiniens n’a dit cela ?) Ou là : « Quand j’ai fini le bouquin, je me suis dit : les Blancs, mais qu’est-ce qu’ils vont comprendre ?[40] » (Elle ne croyait pas si bien dire.) Trouver également des pièces à conviction énoncées par d’autres personnes, notamment les membres de Paroles d’honneur (PdH), camarades de Yousfi la militante, au sujet de la loi supposément islamique (non consensuelle entre les différentes écoles) qui empêche les femmes d’assister aux enterrements. L’extrait du texte suffit à lui-même : « Nous avons convenu de ce subterfuge, nous les sœurs interdites de cimetière : on assiste depuis la maison, accrochées à l’écran [en visioconférence avec le frère]. On désobéit et on obéit à la fois. » (p. 100) Mais cette citation ne comporte pas assez de charges : il faut retrouver dans l’émission de PdH[41], consacrée au lancement du livre, ce que disent d’autres pour renforcer l’idée que « ce serait ainsi l’horizon du peuple algérien aux yeux de Louisa Yousfi » l’essentialiste, la traditionaliste, la dégénérée.

3. Au cut-up, tu t’ingénieras

Mélanger et recomposer toutes ces citations, vraies et fausses, pour leur faire dire exactement l’inverse de ce qu’entend la thèse du livre. Faire croire que le livre « organise le monde autour d’un partage artificiel entre ‘‘Orient’’ et ‘‘Occident’’, entre ‘‘croyants’’ et ‘‘incroyants’’ ». Surtout, établir tout son argumentaire sur l’idée que le texte défend « une religiosité qui lit l’histoire en termes de pureté et de souillure ». Oblitérer le fait que ces deux mots, « pureté » et « souillure », ni aucun autre relevant de cette isotopie n’apparaissent dans le texte. Et surtout que la fois où le terme « pur » est convoqué, c’est aussitôt pour en prendre le contrepied : « Et dans un monde où l’on vit, disons-le, en terre mécréante – un monde saturé de bruits, de tentations, de ruines[42] – il est non seulement vain, mais indécent, de jouer les inspecteurs de foi. Tu n’es pas assez pur pour cela. Personne ne l’est[43]. Tu ne portes pas le fardeau des autres. Tu n’en as ni la légitimité, ni la force, ni la vocation. » (p. 112)

4. L’authenticité, tu dénonceras puis réclameras

Tout en laissant croire que l’autrice fait dans « l’authenticité identitaire », lui reprocher de ne pas suivre les pas des auteurs palestiniens de sa propre bibliothèque, dont on déroule la liste : « Dans les nouvelles de Ghassan Kanafani, dans les romans d’Adania Shibli, dans la poésie de Najwan Darwish, dans les récits de Nasser Abu Srour, dans les livres d’histoire de Walid et Rashid Khalidi, nulle trace d’un tel messianisme. » Ne pas dire que ce messianisme n’en est pas un et que la vision s’effondre, que la Palestine refuse les indigènes. Et ne point mentionner ce moment où, dans La grande méthode, un « je » agonisant, en même temps que se poursuit le génocide à Gaza, rêve de la Palestine en implorant Azraël, l’ange de la mort. Plutôt que de rappeler que c’est le père de la narratrice qui se meurt ainsi, et que c’est une façon pour la fille de mythifier cette disparition en l’inscrivant dans un épisode désastreux pour nombre de personnes impuissantes, pas uniquement musulmanes – des personnes qui vivent avec la Palestine chevillée au cœur –, dire que, dans les textes palestiniens, il n’y a pas « d’exhortation à l’archange de la mort » mais « des témoignages de dignité et de persévérance anticoloniale ». Se faire ainsi arbitre de la morale en opposant la vraie résistance politique, doublée d’inspirational porn, à l’indignité des barbares de France.

5. Le folklorisme populaire, tu performeras (Twala)

Dans un style très similaire à celui, génératif, de l’intelligence artificielle, dresser la liste de ce qu’est réellement l’Algérie par opposition à celle que, dans le livre, on lit comme une « terre de nulle part » (passant à côté du fait que « l’Algérie », entre guillemets, n’est pas l’Algérie)  : le soufisme « de Chréa ou de Sidi Lekbir, saint patron de Blida », « le béton de l’AADL d’El Aafroun, la zone industrielle de Beni Merad, la zlabia de Boufarik, les paons de Baya, les paroles de Mazouni, le fracas des motos 103 sur l’autoroute Nord/Sud, et l’humour décapant de Noro sur Instagram », en plus des « associations de quartier qui retissent les liens, les sociabilités de café́, les engagements citoyens, les solidarités familiales et les allers-retours réguliers », « les prières du Tarawih à la mosquée, les concerts de raï où nos corps respirent, les dernières sorties ciné́ et les mariages », « Canal Algérie [dont] les feuilletons du Ramadan rythment les soirées » pendant que « des langues inexactes ont l’outrance de s’entremêler ». Tout cela constitue une « algérianité [vécue] sans médiation particulière » : le réel, tous les philosophes et les anthropologues le savent, est éprouvé directement, purement, sans interface de sémantisation. Exactement comme un clip arabo-populiste de The Blaze. Et ajouter : « Chez mes amis iraniens, le Livre des Rois ou la Conférence des oiseaux ne sont pas des talismans magiques à réactiver, ils sont le miel et le pain quotidien. » Avez-vous dit essentialisme ? Que nenni, expérience directe du réel.

6. Les concepts, tu extrapoleras (Palim Psao)

Qualifiant de « remarquable » le précédent article à l’écriture automatisée[44], se baser dessus pour faire l’analyse d’un livre sans aucunement le citer. Et juger que ce livre s’inscrit dans ce que Benedict Anderson appelle les « imagined communities ». Comment en faire un scoop ? Plutôt que de dire que l’historien envisage l’expression « communautés imaginées[45] » comme un pléonasme – toute communauté est d’abord imaginée : elle s’imagine des liens, une identité commune, un projet partagé –, en faire le moyen d’accuser les indigènes d’entretenir un rapport artificiel à leur pays ancestral. Plus encore, s’appuyer sur un autre concept d’Anderson, le « long-distance nationalism[46] », pour montrer que les Maghrébins sont des traitres en puissance au « groupe national hôte », alors que : 1) le nationalisme long-distance est ce qui fait vivre les diasporas partout dans le monde, 2) Yousfi, dans son livre, dit se méfier du nationalisme pour lui préférer l’idée d’un « peuple » méta-territorial. Insinuer que l’antisionisme – que le livre n’évoque pas – est l’un des noyaux de la traitrise indigène, à croire que le sionisme dont on se revendique lui, n’est ni imaginé ni à long-distance : profondément naturel. Essentiel[47] ? Au passage, souligner que « le nationalisme québécois-français, détaché de la forme-nation d’origine, en offre une illustration [de l’essentialisme] ». Personne ne saura que « québécois-français », cela n’existe pas (« canadien-français » jusqu’aux années 1970 à peu près, puis « québécois » tout court), mais surtout que c’est d’une condescendance sans vergogne de faire croire qu’une nation, détachée géographiquement de l’Hexagone depuis le XVIIe siècle, puis administrativement un siècle et demi plus tard, vit encore dans la nostalgie de la France, centre de tous les centres.

Il paraît clair, somme toute, que le péché mortel de Louisa Yousfi, tant Mediapart insiste dessus, est d’être une « Indigène de la République ». L’autrice de Rester barbare et La grande méthode existe dans l’espace public également par sa voix d’écrivain, arrimée, bien sûr, à une formation politique qui a réussi à imposer sa légitimité, y compris sur le plan littéraire, face à l’espace énonciatif de la blanchité (j’ai osé le mot). Mediapart refuse le statut d’autrice à Louisa Yousfi en rappelant qu’elle n’est que la représentante d’« une petite fraction du camp décolonial ». Pourquoi donc s’être autant escrimé à la punch down avec une telle débauche de malhonnêteté intellectuelle, de fausses interprétations et d’arguments fallacieux ?

« On t’a vue faire, disent-ils. Le mausolée intime. La sacralisation du père. Tu te racontes des histoires. Il s’est tu, non pas parce qu’il contenait un monde – mais parce qu’il n’en avait plus. Ils soufflent dans le creux de mon oreille. Tu bâtis un mythe pour compenser un vide. Tu prends le silence de ton père pour une énigme. Tu fais du manque une richesse, de l’opacité une légende. Tu dresses un culte autour de rien. Ils fondent sur moi comme des rapaces, précis, implacables. Il ne t’a rien transmis. Rien. Pas un mot. Pas une fable. Pas de ligne de conduite. Est-ce que vous les entendez aussi ? » (p. 84)

Khalil Khalsi

 

  1. Paris, Seuil, coll. « Points », 2015 [1952], p. 120.
  2. Trad. par Arianne Des Rochers et Alex Gauthier, Montréal, Lux, coll. « Pollux », 2021 [2014]. (Merci à LP)
  3. Trad. par Maboula Soumahoro, Montréal / Montreuil, éd. de la rue Dorion / Brook, p. 40-41.
  4. Alice Zeniter, L’art de perdre, Paris, Flammarion, 2026.
  5. Rasbaille, de son vrai nom Marc Jahjah, maître de conférences en communication, tient une chaîne TikTok de vulgarisation. Le 21 mars 2026, il a publié une vidéo où il analyse, d’une manière pour le moins extrapolative – malgré la possible pertinence de l’analogie –, l’intelligence artificielle par le prisme de l’imaginal (merci à Q.D. pour le signalement).
  6. Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî, Paris, Entrelacs, 2006 [1958].
  7. Michel de Certeau, La fable mystique : XVIe-XVIIe siècles, Paris, Gallimard, 1987.
  8. Marc Augé, La guerre des rêves. Exercices d’ethno-fiction, Paris, Seuil, 1997.
  9. Françoise Lavocat, Fait et fiction : pour une frontière, Paris, Seuil, 2016.
  10. Cynthia Fleury, Imagination, imaginaire, imaginal, Paris, Presses universitaires de France, 2006 ; Les Irremplaçables, Paris, Gallimard, 2015.
  11. On peut néanmoins dire, quoique vulgairement, à la suite d’intellectuels comme Talal Asad ou Saba Mahmood, que le sécularisme moderne, historiquement liée aux déploiements impériaux, demeure structuré par des catégories, des formes d’intelligibilité et des systèmes moraux d’altérisation hérités du christianisme.
  12. Marielle Macé, Nos cabanes, Lagrasse, Verdier, 2019.
  13. Yassin al-Haj Saleh, Sur la liberté : la maison, la prison, l’exil… et le monde (trad. par Marianne Babut et Cyril Béghin, préface de Catherine Coquio), Paris, L’Arachnéen.
  14. Nasser Abu Srour, Je suis ma liberté (trad. par Stéphanie Dujols), Paris, Gallimard, 2025.
  15. Voir l’important travail que Catherine Coquio consacre à son œuvre dans À quoi bon encore le monde ? La Syrie et nous, Paris, Actes Sud, 2022.
  16. Abdelwahab Meddeb, Phantasia, Seuil, coll. “Points”, 2003 [1986].
  17. Merci à A.M.
  18. Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes : résister à la barbarie qui vient, Paris, La Découverte, 2009.
  19. An Antane Kapesh, Je suis une maudite sauvagesse, Montréal, Mémoire d’encrier, 2019 [1975].
  20. Edgar Morin, La voie : pour l’avenir de l’humanité, Paris, Fayard, coll. « Essais », 2011, p. 148. Rappelons à ce titre que Louisa Yousfi a codirigé, avec Jean-François Dortier, l’ouvrage Edgar Morin. L’aventure d’une pensée (Paris, Éditions Sciences Humaines, 2020).
  21. Youssef Seddik, L’arrivant du soir. Celui qui frappe à la porte de l’Europe, La Tour-d’Aigues, éd. de l’Aube, 2011 [2007], p. 134.
  22. « Not so long ago we were radicals. We thought of ourselves as critical intellectuals, advocates for the value of indigenous cultures, defenders of our people. Now, all of a sudden, we’re handmaidens of empire! / That is what it is like to feel “historical.” The marking of colonialism as a period, a span of time with a possible ending, came suddenly to euro-American liberal scholars. […] Feeling historical can be like a rug pulled out: a gestalt change, perhaps, or a sense of sudden relocation, of exposure to some previously hidden gaze. » James Clifford, Returns. Becoming Indigenous in the Twenty-First Century, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 2013, p. 2.
  23. Walter Adamson, « Interview with Gayatri Spivak », Thesis Eleven, no 15, vol. 1, 1986, p. 91-97.
  24. Sadik Jalal al-Azm, « Orientalism and Orientalism in Reverse », Khamsin: Journal of Revolutionary Socialists of the Middle East, no. 8, 1981, p. 5–26.
  25. Edward W. Said, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (trad. par Catherine Malamoud), Paris, Seuil, 1980 [1978].
  26. Sans pinailler de manière scolastique sur les termes, on pourrait néanmoins soutenir que cette césure est moins imaginaire qu’imaginée, au sens par lequel Benedict Anderson entend ce participe passé adjectivé (voir la fin du présent article pour ce qui est de cette notion).
  27. Merci à M.A.
  28. Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 2002 [1961].
  29. Ernesto de Martino, La fin du monde : essai sur les apocalypses culturelles, Paris, éd. de l’EHESS, 2016.
  30. Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence, Paris, La Découverte, 2012.
  31. Et ceci vaut aussi pour la critique qu’Anouar Hachemane, dans sa tribune parue sur le site de Twala, fait au sujet de la mobilisation des poèmes épiques persans dans La grande méthode, un recours qui perpétuerait soi-disant une hiérarchie implicite entre Moyen-Orient et Maghreb sous prétexte que la colonisation française avait encouragé en Algérie « le développement d’une miniature figurative d’inspiration persane ». D’un côté, analogie historique ne signifie pas historicité. Et là encore, aucune valeur propre ne saurait être attachée à une œuvre, qui se requalifie en fonction des contextes, de la nature des usages et de la position et des motivations des agents.
  32. Dans cet ordre d’idée, Tiphaine Samoyault, dans son dernier ouvrage, à partir de l’exemple des Misérables de Victor Hugo, démonte le paradigme de la trahison à l’aune duquel on évalue reprises et adaptations. T. Samoyault, Toutes sortes de Misérables, Paris, Seuil, 2026.
  33. Voir Shepard Krech III, The Ecological Indian. Myth and History, New York, Londres, W.W. Norton & Company, 1999.
  34. « The debate between essentialism and anti-essentialism is really not the crucial debate. It is not possible to be non-essentialist, as 1 said; the subject is always centered. The real debate is between these two ways of representing. Even non-fundamentalist philosophies must represent themselves as non-foundationalist philosophies. For example, you represent yourself when you speak as a deconstructor. There’s the play between these two kinds of representations. And that’s a much more interesting thing to keep in mind than always to say, ‘‘I will not be an essentialist.’’ » G.C. Spivak, The Post-colonial Critic. Interviews, Strategies, Dialogues, New York et Londres, Routledge, 1990, p. 109.
  35. https://lametive.fr/project/louisa-yousfi-litterature/
  36. https://www.collateral.media/post/cracker-l-époque-louisa-yousfi-épisode-2-1
  37. https://www.youtube.com/watch?v=Z4gLiFKw3SU&list=PLQrY-D7JfXtUQ5_V0InNzFJcOpYVYogLD&index=1
  38. https://www.youtube.com/watch?v=pLXNTFFtXdc
  39. « [T]erre mécréante » ne renvoie pas à l’Occident mais est plutôt un moyen, par la matrice métaphorique de la piété, d’allégoriser la folie d’un monde qui perd le nord, court à sa perte.
  40. Je souligne.
  41. Publication Instagram du 6 avril 2026. https://www.instagram.com/p/DWyLsYIDDnu/
  42. Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme (trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat), Paris, La Découverte, 1996.
  43. Benedict Anderson, “Long-Distance Nationalism: World Capitalism and the Rise of Identity Politics”, The Spectre of Comparisons: Nationalism, Southeast Asia and the World, Londres, Verso, 1998, p. 58–74.
  44. Si Anderson reconnaît les tensions propres aux formes diasporiques du nationalisme, susceptibles d’être moins contraintes par les réalités locales, il ne les frappe pas pour autant d’illégitimité. De plus, la critique des identity politics, considérées comme le produit du capitalisme, pourrait être vue comme inactuelle puisqu’il arrive que ces politiques, débouchant parfois sur des subjectivités radicales, soient subverties contre le capital même et l’empire (c’est justement ce que défend James Clifford dans Returns).

Mise au point après une tribune du Monde à la fois salutaire et très malhonnête

Nous publions cette mise au point signée de Ramon Grosfoguel et des Bruxelles Panthères car elle apporte des clarifications à des accusations infondées de collusion entre des anti-impérialistes sincères et l’extrême droite mais également parce que la tribune en question est suffisamment floue pour jeter l’opprobre sur l’ensemble du milieu anti-impérialiste et décolonial français alors qu’aucune personnalité de gauche et/ou issue de l’antiracisme en France n’a signé l’appel international mis en cause. Nous ne pouvons que regretter l’opportunisme avec lequel certaines erreurs militantes sont exploitées pour régler des comptes politiques, d’autant que cette mise au point n’aura jamais le même impact que l’article du Monde.  

 

Un article paru dans le journal français Le Monde s’émeut à juste titre de la publication dans Counterpunch d’une tribune antiguerre signée à la fois par des personnalités de gauche et d’extrême droite. Cette réaction est juste et légitime. Nous qui sommes des militants résolument anti-impérialistes, de gauche ou décoloniaux, et qui avons apporté, en toute bonne foi, notre soutien à cette tribune aux côtés de personnalités aussi honorables qu’Avi Shlaim (professeur émérite de relations internationales à l’université d’Oxford), Norman Finkelstein (politologue et auteur du célèbre « L’industrie de l’holocauste »), Denis Halliday (diplomate irlandais, démissionnaire de son poste de sous-secrétaire les Nations Unies en protestation contre les sanction en Irak), ou alors Vijay Prashad (historien et marxiste indien) ne pouvons que regretter à notre tour la présence déroutante de personnages très troubles pour certains, clairement fascistes pour d’autres.

En tant que simples pétitionnaires, nous ne sommes pas responsables des signataires problématiques mais nous le déclarons avec la plus grande clarté, le combat antiraciste, anticolonial et anti-impérialiste ne peut en aucun cas souffrir du compagnonnage de l’extrême droite. Nos causes et engagements sont diamétralement antagoniques et absolument irréconciliables.

Ayant fermement posé nos principes, nous ne pouvons passer sous silence le fait que l’auteur de l’article aura tôt fait de jeter le bébé avec l’eau du bain, sûrement pressé d’en découdre avec les « campistes » que nous serions. D’abord, nous assumons pleinement le contenu de cette tribune, dont les lecteurs honnêtes peuvent parfaitement discuter tel ou tel aspect, mais dont l’orientation générale nous parait indispensable dans la période dangereusement belliciste que nous sommes en train de vivre sous l’égide de la superpuissance impérialiste étasunienne. Pour le dire avec franchise, nous nous inquiétons plus du silence d’une grande partie de la gauche dite radicale, voire de sa complicité tacite dans la guerre israélo-étasunienne contre l’Iran, que de l’existence de pétitions, – aussi louches soient-elles – contre ces guerres effroyables. Nous pensons même qu’il est urgent de s’interroger sur la responsabilité écrasante de cette gauche droit-de-l’hommiste et donneuse de leçons, dont l’auteur de l’article du monde nous semble un bon représentant, qui, en mettant dos-à-dos agresseur (Etats-Unis) et agressé (Iran), abandonne le terrain de la contestation aux forces réactionnaires pour ensuite pleurer des larmes de crocodiles lorsque celles-ci avancent leurs pions. Si dérive rouge-brun il y a, elle a indéniablement été rendue possible par les renoncements de la plupart des gauches occidentales et leur moralisme qui se refusent à soutenir la souveraineté nationale des États agressés, aussi contestables et corrompus soient-ils. Aux Etats-Unis c’est la base MAGA qui prend en charge la critique radicale contre la guerre. Pas la gauche mainstream. Pire, cest son courant le plus antisémite, misogyne et raciste (autour de Nick Fuentes et Tucker Carlson) qui espère la défaite des Etats-Unis. Pas la gauche, à quelques exceptions près comme DSA. Si celle-ci n’est pas à la hauteur de cette revendication, il faudra bien l’admettre, c’est elle qui crée, aux Etats-Unis comme en France, les conditions de la dérive.

Le mouvement contre la guerre a pourtant besoin de sortir de la fausse alternative entre gauche morale et extrême-droite pour affirmer son soutien à la souveraineté nationale des pays du Sud attaqués par les Etats-Unis. La censure est telle qu’on ne s’autorise plus à défendre des États illégalement attaqués, alors qu’ils sont soutenus par le droit international, ce qui est clairement le cas de l’Iran. Or, la gauche « ni Trump, ni Mollahs » paralyse tout mouvement anti guerre car la critique du « régime des Mollahs » lui semble plus importante que l’agression étasunienne. C’est ainsi que les forces impérialistes trouvent dans cette gauche pusillanime un allié inattendu mais précieux car la diabolisation des régimes, en dehors de toute contextualisation géopolitique, relayée par ces gauches-là, équivaut à une validation de la guerre. De plus, ces leçons de morale qui toisent les régimes du Sud depuis leur tour d’ivoire et encouragent le « regime change » ne peuvent que pousser les populations du sud et les non blancs du nord vers des revendications nationalistes ou confuses que tant les régimes décriés que l’extrême-droite instrumentalisent. A ce propos, l’auteur de l’article du Monde se garde bien d’identifier précisément ces confusionnistes qui auraient contribuer « à dérégler davantage les boussoles de gauche » ce qui éclabousse un peu tout le monde, comme il évite de rappeler que ce sont précisément les décoloniaux et la véritable gauche anti-impérialiste qui ont bouté les rouge-bruns de leurs milieux, tant sur le plan politique que sur le terrain des luttes, en France comme aux Etats-Unis ou en Belgique. Mais il semblerait que la gauche « ni-ni » soucieuse qu’elle est de sa bonne moralité et engagée dans un concours de beauté à qui sera le plus pure, refuse de voir que cette course à la sainteté est, de fait, organisée sur des monceaux de cadavres.

Ramon Grosfoguel, militant et théoricien décolonial, université de Berkeley

Mouhad Reghif, porte-parole Bruxelles Panthères

Nordine Saïdi, porte-parole Bruxelles Panthères

CE QU’AIMER VEUT DIRE : COMMUNISME ET SOUVERAINETÉ Contribution au débat sur le patriotisme internationaliste

… les États-Unis d’Europe sont, en régime capitaliste, ou bien impossibles, ou bien réactionnaires.

— Lénine, « Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe », 1915.

 

 

1. « Il tempo dei sovranisti è finito » ?

Les réjouissances, souvent bavardes, liées à l’élection de Peter Magyar et à la chute de Viktor Orbán n’étaient guère fondées sur une connaissance même succincte du parcours et du programme du nouveau premier ministre hongrois. Par contre, elles étaient cohérentes du point de vue de la ligne de fond idéologique hégémonique au sein de la société politique européenne : le choix d’un renforcement de l’intégration des nations au marché européen et à ses institutions politiques, d’un alignement sur l’agenda impérialiste incluant servilité vis-à-vis de l’impérialisme étatsunien et complicité à l’égard des agressions répétées d’Israël au Moyen-Orient.

Magyar a quitté le Fidesz il y a deux ans pour concurrencer son ancien leader en perte de vitesse, prenant pour ce faire la tête d’un parti de centre-droit afin d’agréger opportunistement à lui une large base contestatrice. Sur le terrain programmatique : quelques broutilles opportunistes, mais surtout un positionnement explicitement anti-migrants (« émigration zéro ») et ne revenant sur aucun des décrets ou lois anti-LGBT récents (usant toutefois d’ambiguïté afin de ne pas froisser le « progressisme » autoproclamé de Bruxelles).

Sous couverture centriste, Magyar incarne simplement une extrême droite plus favorable à l’Union européenne. Et, dans le fond, cela lui permet de rejoindre une orientation politique qui, contrairement à ce que prétend la gauche libérale, n’est aucunement opposée à celle de Meloni ; cette dernière évoquant d’ailleurs il y a quelques semaines un besoin de plus de flexibilité à propos du positionnement de la Hongrie vis-à-vis du financement européen de la guerre en Ukraine — entendons ici, à peine maquillée, une critique de la russophilie d’Orbán.

Suite à l’élection de Magyar, le Partito democratico (PD) en Italie s’est réjoui : « Il tempo dei sovranisti è finito ». Mais c’est tout naturel, il s’agit d’un parti libéral ayant fait de l’intégration européenne son logiciel programmatique.

Une gauche de rupture, quant à elle, peut-elle légitimement se réjouir de la substitution d’une extrême droite philo-européenne à une extrême droite souverainiste ? Pour trois raisons, je ne le crois pas :

  1. En militant en faveur de l’intégration économique des nations d’Europe à l’UE, on œuvre contre toute possibilité de soumettre la loi du marché à une politique économique indépendante de ses lois. D’autant plus que le marché européen est lui-même intégré par l’entremise de traités multiples au marché nord-américain, que par conséquent l’idée même d’une souveraineté économique européenne n’est qu’une chimère. Si les multinationales européennes y sont favorables, l’ensemble des secteurs localisés de l’industrie et/ou de l’agriculture sont condamnés au déclin sous l’effet de la concurrence qu’une telle intégration suppose.
  2. À ceux qui accusent les défenseurs de la souveraineté nationale d’affaiblir l’UE, et donc de renforcer Poutine, il faut rappeler d’abord que la guerre en Ukraine fut en grande partie provoquée par l’imposition par le bloc atlantiste d’un rapport de force à la Russie. Ce qui ne rogne en rien sur la légitimité d’une auto-détermination nationale ukrainienne sous condition de désalignement et de défascisation de ses rangs armés. L’accroissement de la conflictualité sur le front russe, que réclame et organise l’ensemble des libéraux philoeuropéens, est par ailleurs au service d’un projet massif de réarmement du bloc européen et de l’Allemagne à sa tête. Mais si une « souveraineté militaire européenne » devait se traduire par de telles politiques de réarmement, elle enrichirait de fait les multinationales du secteur militaro-industriel, mais non les européens auxquels seraient imposées des politiques austéritaires en inadéquation avec leurs besoins sociaux les plus fondamentaux.
  3. Lorsqu’Orbán fut défait, on a sans doute eu raison de se réjouir de la chute d’un grand ami d’Israël. Mais que faut-il attendre de Magyar sur le plan des rapports avec l’entité sioniste ? « Aucun changement radical n’est attendu », titrait The Time of Israël le lendemain de son élection. Moins d’une semaine plus tard, on apprenait que le nouveau chef d’État hongrois lançait à Benjamin Netanyahu, pourtant poursuivi par la Cour pénale internationale, une invitation à la volée. Du point de vue resserré des rapports entre Israël et la Hongrie, il n’était donc aucunement légitime de se réjouir. Ni plus généralement du point de vue d’un alignement de la Hongrie sur l’agenda impérialiste : la dépendance économique de cette dernière vis-à-vis de l’UE induisant de fait une servilité plus grande à l’égard de ses partenaires du bloc occidental (Israël compris).

Pour toutes ces raisons, c’est précisément la possibilité d’une reprise en main de la souveraineté nationale qui nous ménage une part d’espérance. Contrairement aux extrêmes droites d’Italie ou de France, qui font leur pain électoral sur l’exacerbation raciste des structures étatiques de la nation, tout en œuvrant désormais pour la perte effective de souveraineté économique et sociale, une telle souveraineté redonnerait à la politique ce qui constitue de notre point de vue sa fonction essentielle, celle de s’arracher aux logiques capitalistes et impérialistes ayant plongé les peuples d’Europe depuis plus de 20 ans dans l’impuissance et la réaction morbide.

2. La crise de Sigonella (1985)

Selon le PD, l’affaiblissement d’un axe italo-hongrois sur la scène continentale doit donc légitimement nous donner des raisons de nous réjouir. Mais c’est mal comprendre les coordonnées de la nouvelle extrême droite européenne et notamment italienne.

S’il est vrai que le parcours de la présidente du conseil italien atteste de sa formation dans le giron du postfascisme du MSI et de sa fidélité au fascisme historique, celle-ci est à la fois le produit et désormais l’une des principales protagonistes d’une recomposition stratégique et idéologique des extrêmes droites continentales en supranationalisme européen. Et, à vrai dire, malgré toute l’intimité qui pouvait lier idéologiquement l’Italienne et le Hongrois, ce dernier était sans doute devenu une épine dans la botte de cette recomposition.

Mobilisant démagogiquement tout l’éventail des symboles et des références d’une histoire bien spécifique, celle qui s’est longtemps obstinée à honorer la grandeur et le rôle historique du Duce n’a pas hésité en amont de sa nomination en octobre 2022 à ranger les symboles et les références au placard dès lors qu’il s’est agi de faire bonne figure face au technocratisme européen. Mais aujourd’hui Meloni est prise dans un nouveau dilemme : comment persévérer dans une politique d’intégration européenne — impliquant un alignement de l’Italie sur l’agenda de l’impérialisme occidental — à l’heure où cet alignement est de plus en plus fortement contesté (nous songeons notamment au mouvement italien de solidarité envers la Palestine, en tout point exemplaire, de septembre-octobre 2025) ?

Dans une nation où la mémoire anti-impérialiste peut s’expliquer par l’implantation importante de l’armée étatsunienne (aujourd’hui encore 9 bases étendues sur tout le territoire) ainsi que par une brutale ingérence politique de l’État nord-américain depuis 1945, le pouvoir n’a pas d’autre choix que de suivre le mouvement de fond ayant pris fait et cause pour le peuple palestinien. Mais se heurte donc aux nécessités politiques qui découlent de ses choix économiques dans le giron d’une intégration européenne que les États-Unis ont voulu et organisé.

En son temps, Craxi, l’un des derniers leaders du Partito socialista (PS), dont on estime assez communément que la gestion mafieuse de l’État et la politique forcenée de libéralisation ont pavé la voie à Berlusconi et à ses presque trente années de règne discontinu (il en était par ailleurs l’ami intime), n’a pas eu d’autre choix que de tenir tête à l’État nord-américain dans l’affaire dite de Sigonella.

En 1985, un bateau de croisière fut la cible de militants du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Après la prise en otage du navire (occasionnant un mort parmi les passagers), celui-ci fut intercepté au large des côtes israéliennes et les combattants palestiniens livrés aux autorités italiennes (ce qui se justifiait en raison du fait que le navire et les eaux au départ desquelles il fut pris pour cible étaient italiens). Mais à l’époque déjà le droit international n’avait pas tant de valeur pour le pouvoir nord-américain et Reagan ordonna alors l’interception de l’avion qui transportait les prisonniers et son atterrissage sur la base étatsunienne de Sigonella. Craxi, alors président du conseil, répliqua en envoyant une escouade de carabinieri sur le tarmac. Durant quelques minutes, alors que des soldats étatsuniens et des carabinieri se tenaient mutuellement au pied de l’avion, le monde retint son souffle.

Finalement Reagan abdiqua. Et les prisonniers furent donc jugés en Italie où Craxi, qui avait tenu tête aux États-Unis, fut unanimement salué. Remarquons au passage que cette affaire se conclut par un jugement avec circonstance atténuante à l’égard des « terroristes » du FPLP — la circonstance atténuante étant précisément la légitimité de leur combat : la cause nationale palestinienne.

Lorsque Meloni déclare l’année dernière à Washington, et devant les télévisions du monde entier, que les littoraux italiens sont à la disposition des intérêts économiques et militaires étatsuniens, elle s’inscrit dans l’héritage de la soumission historique de l’État italien à l’impérialisme étatsunien. Lorsqu’elle envoie symboliquement un navire pour escorter une flottille pour Gaza (composée essentiellement d’Italiens) jusqu’aux côtes palestiniennes, elle tente péniblement de donner le change au mouvement de fond évoqué, profondément hostile aux États-Unis et à son allié génocidaire.

3. La gauche blanche et la nation

Dans une intervention désormais fameuse, Houria Bouteldja s’efforce de donner forme à un rêve communiste d’émancipation qui, à la façon de l’utopie concrète d’Ernst Bloch, ne serait pas décorrélé de ses possibilités matérielles de réalisation et mobiliserait par conséquent ce que nous avons à disposition. Entendez ici : la nation tricolore. Il n’en fallait pas plus pour que l’extrême gauche s’en émeuve. Pourtant, Bouteldja n’avait aucunement l’intention de laisser la nation tranquille et lui accolait immédiatement l’épithète d’internationaliste.

Comme attendu, l’extrême gauche francophone ne buta pas tant sur l’épithète que sur le sujet. Mais c’est à se demander si la conception de l’internationalisme, qui semble donc faire consensus, peut-être dotée d’un contenu sans les médiations qu’évoque notamment Selim Nadi dans un article récent :

« … du point de vue marxiste-léniniste, ce sont précisément les médiations — fronts, organisations, institutions populaires, luttes d’hégémonie, temporalités différenciées — qui font la différence entre une orientation révolutionnaire et une posture. » (« Palestine : quand l’horizon efface le chemin — Réponse à Révolution Permanente », QG décolonial, 2025.)

Ajoutons que la forme-nation, toujours spécifique et déterminée, est un cas d’école de médiation. Toutes les critiques de l’intervention de Bouteldja ont pourtant convergé vers une accusation unilatérale de l’usage par cette dernière d’une telle médiation — accusant l’intervenante, au passage, de renier ses convictions décoloniales et de pactiser avec l’ennemi.

J’écrivais alors (dans Lundimatin, en date du 14 mars 2025) :

« Quand Bouteldja voulait détruire Rome, on lui reprochait sa soif indigène de destruction. Quand Bouteldja cherche à pactiser avec Rome, on lui reproche sa blanchité inconsciente et pathologique, celle qui aurait conduit Hannibal à préserver la capitale de l’Empire qu’il combattait.

A-t-on songé ici, et sérieusement, qu’une Rome décoloniale, ce n’est quand même plus tout à fait Rome, qu’une Rome décoloniale, c’est une idée folle car absolument neuve. C’est une idée qui n’a peut-être aucun destin politique, mais c’est une idée suffisamment folle et neuve pour qu’on prenne le temps de la discuter sans la réduire à la portée libidinale du buste imberbe de Bardella. »

De cet extrait, je ne soustrais rien, mais nuancerais désormais la pertinence de l’hypothèse selon laquelle cette idée n’aurait aucun destin politique.

En France, et plus généralement sur le continent européen, la frontière entre l’extrême centre et l’extrême droite semble s’atténuer de jour en jour. En atteste leur alignement programmatique : démantèlement de l’État social, exacerbation des structures racistes et patriarcales de l’État, projet de société philo-européen et belliciste.

Ainsi, la mutation évoquée des nationalismes continentaux en supranationalisme européen conduit inexorablement l’extrême droite à épouser toujours plus directement la propagande démocrate-libérale, notamment lorsqu’il s’agit de défendre la civilisation blanche contre les peuples et les nations du Sud global.

Dans le cas spécifiquement hongrois, le fait que le membre important d’un parti d’extrême droite puisse prendre la tête d’une « formation sans idéologie qui mène une politique intermédiaire en tant que parti de centre-droit » (c’est ainsi qu’est présenté le parti de Magyar dans la presse hongroise) afin de concurrencer le Fidesz, atteste plus que jamais de cette organicité. Que l’ensemble de la classe politique philo-européenne ait salué l’élection d’un politicien ayant une ligne politique aussi dure à l’égard des migrants et des minorités atteste au moins de deux choses : la première, que sur le plan économique le consensus de Bruxelles est surdéterminant dans la distribution des affiliations politiques ; la seconde, que le durcissement des politiques migratoires et l’alignement de l’UE sur l’agenda impérialiste tend de plus en plus à durcir la politique européenne dans le sens d’un accroissement de la violence gestionnaire et raciste des populations et d’un bellicisme toujours plus assumé.

Dans le cas français — généralisable a minima au cas italien —, le sionisme fut un opérateur de cette organicité : il a notamment permis d’articuler un racisme idéologique au service de la déshumanisation des Palestiniens et cet alignement, médiatisé par l’intégration européenne, de l’État français sur un ordre économique et politique mondial sous supervision étatsunienne.

Quant à la gauche libérale, si elle est le plus souvent unie dans le cadre d’un consensus capitaliste mortifère, il peut lui arriver d’avoir des positions antagoniques à propos de l’agenda impérialiste (par exemple : le PS en France et le PS en Espagne/le PD en Italie s’opposant sur la question palestinienne).

Seule la France insoumise articule un désalignement vis-à-vis de l’agenda impérialiste et une véritable politique sociale réformiste en contradiction avec les normes et les exigences de Bruxelles. C’est d’ailleurs ce qui la place, depuis qu’elle a pris la tête française, sous le feu combiné d’un extrême centre et d’une extrême droite unie dans un concours d’outrance sioniste et de haine anti-LFIste.

Si la FI parvient à agréger de larges masses petite-bourgeoises et populaires, c’est sur une base de refus qui s’explique notamment par cette atténuation des frontières entre l’extrême centre et l’extrême droite, mais également par l’émiettement et les compromissions de cette gauche libérale en perte abyssale de crédibilité. Ajoutons que, confrontée au vertige de sa disparition, cette gauche en déclin n’a plus d’autre choix que de se joindre à la meute anti-LFIste.

Le refus de se compromettre avec un PS portant une charge lourde de compromissions (Palestine, opposition au macronisme, antifascisme, pour ne citer que les plus évidentes et les plus communément identifiées) constitue bien aujourd’hui le cœur de la mobilisation dans les rangs insoumis. La FI doit encore conquérir de larges masses abstentionnistes, certes. Mais elle a déjà commencé à le faire. Et elle le fait précisément depuis cette base de refus.

Constituer la FI comme un point d’appui, sans perdre de vue ses limites intrinsèques et surtout en recomposant conjointement des formes sociales et politiques radicales qui ne lui feraient pas concurrence, mais la soutiendraient tout en s’efforçant d’en orienter le programme, voilà je crois ce qu’il faut chercher à faire.

Le seul enjeu aujourd’hui, et à assez court terme (2027), est celui d’un peuple à inventer.  Mais nous ne partons pas de rien : il s’agit de préciser et d’étendre à de larges couches populaires blanches cette catégorie de Nouvelle France ayant déjà fait la preuve de sa pertinence sociologique et stratégique. Ce qui implique d’en finir avec le fétiche de la majorité de gauche et de commencer à construire des alliances populaires en vue d’offrir une base massive et exigeante (c’est-à-dire aussi critique) à la FI. Et quel moyen plus efficace en vue de donner corps à un peuple que de lui rendre sa souveraineté ?

Souvenons-nous que cette gauche de rupture ne s’est pas construite en 10 ans, mais en plus de 20 ans. Son baptême fut la captation et la politisation de la contestation consécutive au déni de souveraineté de 2007, lorsque la voix des Français fut reléguée sous la chape de plomb bruxelloise par Sarkozy, alors main dans la main avec Hollande. Aux classes populaires blanches, si promptes à accuser le noir ou l’arabe, il est urgent de proposer, plutôt que la contemplation morbide de leur déclassement identitaire, une véritable proposition politique. Celle-ci pourrait consister en une réactualisation et une redynamisation de la critique structurelle de l’UE, voire prendre la forme d’une proposition plus audacieuse encore.

En rompant avec l’UE et ses diktats, on offrirait un outil véritable de lutte contre l’organicité philo-européenne de l’extrême centre et de l’extrême droite. D’un point de vue programmatique, il s’agirait même d’une véritable rupture, une façon de se soustraire avec les honneurs au spectacle indigeste d’un hyperlibéralisme en cours de fascisation.

Mais cela ne conduirait-il pas à un affaiblissement de l’UE, notamment face à la menace russe ? Disons d’ores et déjà qu’en recouvrant une souveraineté politique et une indépendance militaire, la France serait en capacité de retrouver une crédibilité en se plaçant à la marge de l’impérialisme occidental, ce qui faciliterait d’éventuelles négociations diplomatiques avec la Russie et favoriserait donc la double nécessité de ménager la Russie du renforcement atlantiste à ses frontières sans renier pour autant la souveraineté ukrainienne.

Par ailleurs, si un Frexit serait sans doute un argument électoral séduisant du point de vue des masses populaires blanches, il ne doit pas pour autant brouiller une conscience claire de la position intermédiaire de la France sur la cartographie impérialiste. Car celle-ci ne saurait être confondue avec une nation opprimée par l’impérialisme : la France est à la fois porteuse de cet impérialisme global mais également de son propre impérialisme, en déclin avancé, certes, mais non moins opportuniste — en attestent ses actuelles tentatives de se ménager un champ d’action diplomatique au Liban sur le dos de la résistance. Sortir de l’UE doit donc être une façon d’honorer un désir collectif réprimé de souveraineté nationale, mais également une façon d’affaiblir l’impérialisme sur lequel nous sommes alignés ainsi que celui de l’État-nation français lui-même.

4. Misère de l’amour non stratège

Soyons lyriques : ce sur quoi les débats faisant écho à la proposition de Bouteldja ont buté touche au lien savamment refoulé et pourtant organique de la stratégie et de l’amour révolutionnaire au sein de la production théorique de cette dernière.

Il faut dire que la route était pavée pour un tel refoulement : la stratégie, honnie par toute une certaine gauche ou extrême gauche culturelle, serait ce qui contrevient à l’amour, le salit. Comme si l’amour, impliquant de renoncer à toute notion de stratégie, nous sommait de faire sciemment le choix de la défaite, de s’y complaire, de puiser en elle une compensation esthétique.

Je crois pourtant que l’amour véritable — révolutionnaire, pour reprendre le terme de Bouteldja — implique de souiller sa pureté dans le désordre du monde, en nous inscrivant dans une situation historique concrète, avec ses coordonnées réelles, affectives et matérielles, plutôt que de préserver sa pureté des altérations du politique et de ses médiations historiques et sociales.

Voilà pourquoi je confesse par exemple un respect et une admiration plus grande pour un militant communiste besogneux — même écrasé par le poids d’une bureaucratie aliénante — que pour un révolutionnaire ou un poète aux mains propres.

Pour autant — et c’est là un point essentiel —, il ne peut s’agir de s’en remettre au cycle des défaites et des trahisons dont la gauche est coutumière sans porter une attention accrue aux leçons du passé. Par conséquent, et ainsi que le remarque avec pertinence Simon Assoun du collectif Tsédek ! (dans un entretien avec Wissam Xelka sur la chaîne YouTube de ce dernier), il ne peut plus s’agir de tenir névrotiquement le drapeau en espérant que le prolétariat mondial se défasse d’un coup d’un seul de sa torpeur et accomplisse ici-bas ce que Bloch nommait joliment le salut pour les vivants (= le communisme).

Fidèle à la leçon benjaminienne, la révolution ne saurait être conçue comme le produit d’un progrès universel et abstrait. Mais si un pas de recul est nécessaire vis-à-vis d’une certaine conception optimiste de l’histoire, il ne saurait être question de lui opposer l’option de la désertion (anarchiste) et encore moins celle d’une bifurcation (social-démocrate).

Ce recul nécessaire implique plutôt une intégration des spécificités historiques portée par des formes sociales, politiques ou culturelles garantes d’une positivité non dissolvable dans le libéral-progressisme — dont on sait qu’il est le logiciel d’une gauche compromise avec la gestion néolibérale de l’État dans le cadre de l’impérialisme global.

Pour le dire avec Walter Benjamin : activer le frein d’urgence, ce n’est pas stationner benoîtement en gare centrale, c’est s’offrir la possibilité de penser et de réaliser autrement le communisme — sans la grisaille — mais, patience, nous détaillerons cela dans la dernière partie du texte.

Revenons d’abord à la question qui nous occupe ici. Puisqu’il nous revient aujourd’hui de choisir entre un marxisme des slogans fatigués ou un communisme des horizons stratégiques renouvelés, martelons-le s’il le faut, la nation est bien l’horizon indépassable d’un communisme dans le cadre actuel de la configuration impérialiste mondiale telle qu’elle se découvre jour après jour dans toute sa brutalité.

Pour autant — et cela n’a pas rien à voir avec le peu d’attrait évoqué plus haut pour la grisaille — il ne saurait être question de penser et de réaliser un projet national sans antiracisme conséquent ni cartographie anti-impérialiste rigoureuse. Et pour cause : la France n’est nullement une innocente victime de l’intégration européenne et de l’impérialisme étatsunien, elle a conquis sa puissance économique et son prestige politique sur le calvaire des peuples martyrisés par le colonialisme et impose encore aux héritiers de l’émigration postcoloniale un état d’injustice et de violence policière structurel.

Par ailleurs, son empire déclinant demeure une plaie pour une partie non négligeable de l’Afrique à laquelle elle impose un ordre monétaire injuste et une présence militaire désormais amplement contestée. Ajoutons aussi qu’elle demeure un empire strictement colonial du point de vue de ses actuelles colonies qu’elle prive de souveraineté politique et maintient dans le sous-développement social et économique.

Pour toutes ces raisons, le projet d’une France souveraine et décoloniale doit prendre à bras le corps cet état de fait, recomposer des alliances indépendamment de la boussole bruxelloise et surtout entériner la chute de son empire au nom d’un internationalisme conséquent.

La gauche doit par ailleurs se positionner clairement en rupture avec l’ordre impérialiste étatsunien et cesser de s’en remettre à une grille d’analyse géopolitique impropre à saisir la totalité socio-historique du point de vue de l’accumulation capitaliste et des développements impérialistes. C’est aussi un amour non stratège qui tend à arracher chaque situation historique aux tendances lourdes de l’économie politique. Ce qui, à bien y réfléchir, nous fait littéralement perdre la boussole : un tel arrachement produisant toujours une opposition abstraite du type « subjectivité politique » aspirant à l’émancipation contre « régime » despotique écrasant cette aspiration.

Mais la subjectivité politique, ainsi qualifiée, ne signifie rien. Le concept subsume des antagonismes à l’œuvre au sein d’une société déterminée en les pacifiant artificiellement : alors que dans chaque situation nationale des antagonismes de classe sont à l’œuvre qui sont eux-même pris dans les filets de la division internationale du travail. Cette division internationale du travail se trouvant surdéterminée par l’impérialisme occidental qui exploite, broie et impose partout son contrôle social et politique, il est proprement inconséquent de livrer à l’extension armée du capitalisme occidental une simple « subjectivité politique ».

Est-ce à dire — dans un cas qui nous occupe tout particulièrement —, celui des agressions impérialistes subies actuellement par l’Iran, que l’on se réjouit de la répression féroce qui a pu s’abattre sur des manifestants ? Évidemment que non. Par contre, affirmer que les Iraniens ont pu réclamer une intervention étrangère paraît extrêmement problématique et surtout faux — un article emblématique d’un tel positionnement publié sur Frustration le suggère pourtant.

Par ailleurs — et cela prend place dans une entreprise plus vaste de légitimation des agressions impérialistes subies par l’Iran —, minorer les effets meurtriers des sanctions économiques qui étranglent les nations et les peuples du Sud (plus de 550 000 morts chaque année selon une étude de Global Health Systems) est proprement ahurissant. Selon l’autrice (dudit article sur Frustration), ces sanctions seraient même instrumentalisées par des régimes despotiques afin de légitimer leur sadisme. Et, en effet, en faisant abstraction des processus globaux, de la lutte des classes, au niveau national comme au niveau international, on parvient assez vite à cela que la cause de la répression dans les pays du Sud serait tout simplement la nature maléfique des États en question. (J’ajoute au passage que l’État, ainsi formulé, sans spécification historique, sociale et politique, ne signifie rien, dans la mesure où il existe des formes extrêmement hétérogènes d’État prises dans des rapports de force antagoniques et déséquilibrés).

La défense des nations opprimées par l’impérialisme doit être ferme et sans ambiguïté. Elle est la condition plus générale d’un renversement de l’impérialisme étatsunien qui est lui-même cause de la grande majorité des situations guerrières se produisant dans le monde. Ainsi que le remarque Yazid Arifi :

« À l’âge de l’hégémonie américaine, la question n’est donc pas de savoir s’il faut distribuer plus équitablement les blâmes moraux. La question est de savoir si l’on accepte enfin de penser stratégiquement. Tant que cette hégémonie organise le système, toute politique émancipatrice durable devra partir de là. Le reste n’est, au mieux, que moraline ; au pire, une contribution involontaire à la reproduction de l’ordre impérial. » (« Déclin hégémonique et radicalisation impériale : contre l’anti-campisme, pour une politique des contradictions », QG décolonial, 2026.)

Faisant écho toujours à la prose anticampiste de Frustration, ajoutons qu’aucune théorie anti-impérialiste conséquente ne prétend que les États souverains du Sud global échappent au capitalisme occidental. Mais uniquement que ces derniers peuvent en constituer des contradictions internes — la Chine, ayant sans doute un orteil ou un peu plus en dehors d’un capitalisme mondialisé sous supervision étatsunienne, elle pourrait à terme en constituer une contradiction externe.

Pour en revenir à l’hypothèse stratégique d’un Frexit décolonial, celle-ci ne serait donc pas seulement l’expression d’un projet d’insoumission nationale à l’ordre capitaliste étatsunien, elle serait chevillée à une ligne anti-impérialiste et en cela opératrice d’un nouvel internationalisme prenant appui sur le Sud et ses résistances.

À la fois d’une façon interne (et doublement) : au sens des populations prolétaires héritières de l’émigration postcoloniale et victimes de l’exploitation et de la répression policière la plus féroce en Europe ; au sens d’un sud des nations européennes (Espagne-France-Italie) en tant qu’alliance opposée au règne de Bruxelles et à ses politiques de réarmement soutenues par le pouvoir libéral-conservateur allemand.

Et en ouvrant cette double internalité sur un internationalisme plus global, en se rendant donc actifs à l’endroit des enjeux qui sont ceux des peuples du Sud en lutte contre l’impérialisme. Ainsi faisant notre internationalisme évitera l’écueil de l’inflation sentimentale pour se traduire en politique de l’amour révolutionnaire — un concept dont nul n’ignore qu’il est au centre des écrits de Bouteldja et que j’aimerais mobiliser en guise d’épilogue afin de proposer une signification hétérodoxe du parcours militant et de l’œuvre théorique du leader de la révolution bolchévique.

5. Une méthode pour conjurer la défaite

Avant cela, un bref détour par Pasolini qui écrivait dans son dernier recueil que « la Parole [avait] disparu / mais [que] le Livre [était] resté » (La Nouvelle jeunesse, 1974). Le poète italien évoque sans doute les églises vides d’Occident, mais également, et d’une façon plus cryptique, le crépuscule d’un marxisme ayant aboli les spécificités au nom d’une conception plate et surtout trompeuse du progrès universel.

À rebours d’une conception instrumentale du spécifique, allant même jusqu’à reconnaître la positivité de celui-ci, qu’il s’agisse du langage des sous-prolétaires de la périphérie romaine ou des paysans frioulans, Pasolini nous enseigne qu’un projet communiste ne saurait faire fi de la tradition et de ce qu’elle charrie de mémoire présentement vivante.

Autant le dire tout de suite, il ne s’agit pas de rallier artificiellement Lénine à une telle conception du communisme. Ni d’ailleurs de transposer ses propositions théoriques ou ses positionnements stratégiques à notre propre situation historique. Mais seulement de démontrer que celui-ci, parce qu’il était un réaliste, a façonné une méthode pour conjurer la défaite et que celle-ci recouvre sur un plan plus directement politique la conception pasolinienne du communisme.

En effet, Lénine a beau s’inscrire dans un héritage matérialiste assez strict, sa méthode tend à s’ajuster continûment aux situations concrètes et aux nécessités de son temps. Et donc, nous allons le voir, à reconnaître certaines médiations et à les investir en un sens révolutionnaire.

Pour ce faire, évoquons un épisode de la vie du jeune Lénine qui me semble absolument crucial pour comprendre ce qui fit de lui le révolutionnaire que nous connaissons. En 1886, lorsque celui-ci apprend que son frère a été condamné à mort, accusé d’avoir mené avec un groupuscule de jeunes révolutionnaires un attentat contre le Tzar, on raconte que ce dernier réagit en disqualifiant l’action kamikaze romantique du frère et de ses camarades : « Nous ne suivrons pas cette voie-là. Ce n’est pas la bonne ». La voie qu’il faut emprunter, pense-t-il alors, ne peut plus être celle de l’action groupusculaire, la véritable radicalité doit être une radicalité de classe et de masse.

Toujours selon Lénine, dans un texte bien plus tardif et au titre explicite (1920), une tendance infantile du communisme doit être combattue : radicalité abstraite et posture révolutionnaire, volonté d’en découdre, refus de différer l’action, de médiatiser sa pratique par une théorie fondée sur des principes objectifs et rationnels. Le « gauchisme » est ainsi présenté comme une manifestation inefficiente et même contre-productive de la volonté révolutionnaire ; le combattre constitue donc l’une des tâches du révolutionnaire professionnel.

Mais comment combattre cette tendance qui condamne au repli sectaire et surtout à l’impuissance stratégique ? Eh bien d’abord en s’efforçant de considérer, au sein du mouvement réel, un point de départ incontournable : le prolétariat.

Que celui-ci ne soit pas réductible à la classe ouvrière, et encore moins à la classe ouvrière blanche, je crois que les débats ayant opposé Pasolini aux communistes italiens de son temps, ou encore Paul Matick à Herbert Marcuse, et plus récemment le mouvement décolonial francophone à la gauche blanche, nous ont permis de le savoir, qu’il n’est donc plus utile d’y revenir.

Si ce n’est, peut-être, pour ajouter qu’ayant pris acte de tous ces débats il est déraisonnable d’opposer un prolétariat intégré aux multitudes abstraites qui se répandent dans les marges du centralisme bourgeois. Qu’il s’agit plutôt d’assumer que cette intégration du prolétariat blanc à la société de consommation et à l’État via le pacte racial a bien évidemment fait quelques ravages, qu’il faut néanmoins partir de cet état de fait, que nous n’avons pas le choix, que nous ne ferons pas sans lui.

S’il y a bien une chose qui n’a jamais empêché Lénine de faire le pari des masses, c’est la gueule de celles-ci. Son aiguillon ne fut jamais une théorie invariante, mais une méthode sans cesse ajustée aux situations concrètes et donc également à l’état des formes de prolétariat de son temps. C’est pourquoi il change d’avis, se contredit quelques fois, mais ne renonce jamais au bien-fondé d’une lutte communiste révolutionnaire qui s’appuierait essentiellement sur la classe des exploités.

Pour ce faire, il nous engage à affronter toutes les médiations par lesquelles cette aspiration prolétarienne trouve à s’exprimer. Au premier rang desquelles : la forme-nation. Ce qui est gage de réalisme, ou, pour citer Selim Nadi (toujours dans cet article récemment publié sur le QG décolonial), l’assurance que l’horizon n’efface pas le chemin. En ce sens, il semble juste d’affirmer que Lénine adopte bien une méthode réaliste. Lors de son discours au 8e congrès du PC(b)R, il déclare d’ailleurs :

« Rejeter l’autodétermination des nations et la remplacer par l’autodétermination des travailleurs est tout à fait faux, car c’est ne pas tenir compte des difficultés avec lesquelles la différenciation des classes s’opère au sein des nations et des voies sinueuses qu’elle emprunte. » (« Le 8e congrès du PC(b)R », 1919.)

Mais ce n’est pas tout — et c’est ici que le réalisme de Lénine recouvre pour une part le communisme hérétique de Pasolini —, car cette méthode est également garante d’un communisme irréductible à un processus civilisationnel homogène :

« Toutes les nations, écrit-il à l’aune de la Première Guerre mondiale, viendront au socialisme, cela est inévitable, mais elles n’y viendront pas toutes d’une façon absolument identique, chacune ap­portera son originalité dans telle ou telle forme de démocratie, dans telle ou telle variété de dictature du prolétariat, dans tel ou tel rythme des transformations socialistes des différents aspects de la vie sociale. Rien n’est plus indigent au point de vue théorique et de plus ridicule au point de vue pratique que de se représenter à cet égard, « au nom du matéria­lisme historique », un avenir monochrome, couleur de grisaille : ce serait un barbouillage informe, et rien de plus. » (« Sur une caricature du marxisme et à propos de l’ ‘‘économisme impérialiste’’ », 1914.)

La nation doit être considérée pour ce qu’elle est : une médiation porteuse en elle-même de spécificités historiques. Et peu importe si ces médiations n’ont pas toujours la gueule de l’emploi. La légitimité d’une lutte, notamment dans le cadre d’un processus de libération nationale, ne saurait être établie depuis un étalon progressiste. Il ne peut s’agir d’une affaire de goût et de posture, mais de penser et d’agir en stratège, prenant appui pour ce faire sur la force motrice et créative des masses et sur toutes les médiations impures dont elles sont susceptibles de se saisir afin d’affirmer une souveraineté populaire.

À commencer, donc, par celle de la nation, de toutes les nations opprimées par l’impérialisme, bien sûr, mais également des nations que nous situons, comme la France, à l’endroit d’une position intermédiaire, à la fois victime de l’intégration européenne sous supervision étatsunienne et porteuse en elle-même d’une histoire, d’un héritage et d’une dynamique encore impériale.

Toujours selon Lénine, ainsi que le rappelle à bon escient Matthieu Renault, « en matière de révolution, l’impureté n’est pas l’exception mais la règle » et « quiconque attend une révolution ‘‘pure’’ ne vivra jamais assez longtemps pour la voir » (L’Empire de la révolution, 2017). C’est sans doute une telle pureté qui a condamné le frère de Lénine ; celui-ci concevant l’action révolutionnaire sans les masses, la radicalité sans la force, la politique sans les médiations par lesquelles ces masses trouvent à s’exprimer dans l’histoire réellement existante.

Nul doute que les tendres camarades ayant relégué toute médiation au profit d’un rapport frontal et souvent fantasmé au Capital et à l’État ne me pardonneront pas de prendre le parti d’un projet national, même décolonial. J’espère pourtant avoir démontré que je demeure ainsi fidèle à une conception concrète de l’internationalisme et de l’engagement qu’il suppose.

Les plus austères de ces tendres camarades iront jusqu’à me reprocher de romantiser (ou de psychologiser) le cheminement de Lénine en le rapportant à l’évènement de la mort du frère que je présente ici comme inaugural de son acuité stratégique. J’ajouterais alors que la vie d’un homme, même le plus ascétique et le plus obstiné qui soit, trouve toujours dans l’amour (non sentimental) la source la plus intarissable de ses motifs d’agir. En l’occurrence, il me plaît de songer que la perte d’un frère a conduit Lénine à inventer une méthode pour s’orienter vers la victoire ; cette méthode reposant non seulement sur une capacité d’ajustement aux situations et aux acteurs réellement existants, mais sur la valorisation d’une dimension inévitable de pari en tant qu’insérée dans l’analyse lucide de ces situations et la reconnaissance de la spécificité de ces acteurs.

Si le réalisme de Lénine le conduit à reconnaître la forme-nation comme irréductible à un processus civilisationnel homogène, et donc à promouvoir le caractère hétérogène (sans grisaille) d’un communisme à venir, établissons donc qu’il existe une dimension de pari au cœur même de ses perspectives stratégiques. C’est même une telle dimension qui garantit à sa pratique révolutionnaire l’obstination utopique qu’elle requiert. Pour autant, et c’est tout l’enseignement qu’il tire de l’aventure groupusculaire de son frère, le véritable objectif d’un révolutionnaire doit être celui de mettre les masses en mouvement — ou, pour le dire avec Bouteldja, de rêver en masse.

Tandis que la condition sociale de ce frère aurait pu lui épargner la peine capitale, par orgueil ou par panache, celui-ci refuse la grâce qui lui est proposée en échange d’un acte de repentance. D’un tel sens de l’honneur et d’un tel courage, il n’y a pas grand-chose à dire : cela force l’admiration. Par contre, souvenons-nous toujours des mots que l’on prête au jeune Lénine : « Nous ne suivrons pas cette voie-là. Ce n’est pas la bonne. » Et, en effet, celui-ci mettra toute sa vitalité et toute son intelligence stratégique au service de l’identification de cette autre voie, à la fois bien plus réaliste mais surtout autrement plus ambitieuse. Pour tout révolutionnaire sincère, l’amour d’un frère ne mérite pas moins.

 

Pierre-Aurélien Delabre

Défendre l’Iran : une ligne anti-impérialiste / Réponse à Somayeh Rostampour

Ceci est une réponse à l’article de Somayeh Rostampour, « Iran, pour en finir avec le campisme » publié par Frustration Magazine le 26 mars 2026. Frustration Magazine a d’abord refusé cette réponse arguant du fait que le texte critiqué ne reflétait pas nécessairement les vues de toute une rédaction qui ne pouvait pas être réduite à cette seule position. Ayant reconnu ce fait, les auteurs ont apporté les corrections nécessaires et ont reproposé la publication à Frustration qui n’a plus répondu. 

 

 

On commence à bien connaître cette posture. Celle qui prétend en finir avec le « campisme », se tenir à distance des alignements, refuser les réflexes[1]. L’intention, prise isolément, est difficilement contestable. Personne n’a envie de défendre des fidélités aveugles ou de transformer l’anti-impérialisme en réflexe conditionné.

Mais ce refus affiché des simplifications produit souvent un effet inverse. À force de vouloir échapper aux prises de position tranchées, on en vient à lisser les rapports de force. Tout devient critiquable — donc comparable. Des violences ici, des violences là ; des dominations partout. L’équilibre apparent tient lieu d’analyse.

Cette posture n’est pas seulement insuffisante : elle produit une lecture faussée de la situation. Elle efface la spécificité de l’impérialisme étasunien, reconduit un point de vue occidental sur les sociétés périphériques et, ce faisant, déplace l’analyse des rapports de force vers une mise en équivalence des violences et des régimes.

 

  1. La spécificité de l’impérialisme étasunien

 

Car il faut bien partir de là : les États-Unis et l’Iran n’occupent pas la même place dans le monde. Ce n’est pas une question de jugement moral, mais de position. D’un côté, une puissance capable d’imposer des sanctions, de contrôler des flux financiers, de peser sur des économies entières et d’intervenir militairement où elle le veut dans le monde (voire d’enlever un chef d’État d’un autre pays). De l’autre, un État contraint de se mouvoir dans cet ordre, soumis à des pressions constantes, obligé d’ajuster ses marges à des rapports de force qui le dépassent.

Cette dissymétrie n’est pas que quantitative, elle est aussi qualitative. Elle tient à la spécificité de l’impérialisme étasunien depuis au moins la fin de la seconde guerre mondiale[2]. Tandis que les pays capitalistes (du « centre ») se disputaient les colonies au Sud (ou à la « périphérie ») à l’époque de l’Impérialisme comme stade suprême (la première période de l’impérialisme, entre 1873 et 1945), les États-Unis post-1945 ont réussi à intégrer, de façon inégale, les autres pays impérialistes dans un même projet, celui de la mondialisation. On est passé d’une concurrence horizontale (entre pays du centre) à une domination verticale, des pays du centre (États-Unis, Europe, Japon) unis dans un même bloc (à travers des entreprises multinationales et une défense commune comme l’OTAN) contre la périphérie. Quand celle-ci se plie aux injonctions du centre, la bourgeoisie compradore transatlantique prend le contrôle des travailleurs, des ressources, des infrastructures. Quand la périphérie refuse, comme en Iran, elle devient au mieux un « État voyou » (« rogue state »), au pire un État failli où l’eau, l’électricité, les terres ou encore les ressources appartiennent à la bourgeoisie transatlantique. L’Irak post-2003 en est un bon exemple. Un raisonnement qui met au même niveau l’Iran et les puissances occidentales ne tient pas compte de la transformation du monde post-1945 et applique schématiquement la définition léniniste de l’impérialisme (de la période 1873 à 1945) faisant de l’Iran un pays du centre, mais sans jamais apporter d’élément matériel pour appuyer cette position.

 

  1. Un effet d’optique occidentale

 

  • Les voyous ont aussi une histoire

Considérant la spécificité de l’impérialisme étasunien, le partage (inégal) du butin de guerre entre alliés, on comprend bien qu’un État comme l’Iran, qui ferme ses frontières aux capitaux transatlantiques après une révolution, n’est pas du goût des puissances occidentales.

Ce qui frappe, dans le type de texte produit par Frustration[3], c’est l’effacement de toute profondeur historique. Comme si l’Iran n’apparaissait qu’au moment où il devient un objet de politique étrangère, c’est-à-dire un voyou égal à lui-même de la révolution à aujourd’hui. C’est dans son « ADN »[4]. La violence de l’État iranien est dépourvue de toute logique politique : les dirigeants sont animés par une « cruauté » naturelle, ce sont des barbares.

En diabolisant et déshistoricisant l’Iran, cette posture reproduit in fine le regard occidental et empêche, voire interdit, toute analyse politique de la situation. Elle prépare les esprits à une guerre, à en finir avec le régime iranien, et elle paralyse tout mouvement contre la guerre. Or la situation iranienne ne commence pas avec la période contemporaine. Elle s’inscrit dans une histoire longue, traversée par des tentatives de réforme, des mobilisations populaires, des affrontements autour de la souveraineté et du contrôle des ressources. Ce point n’est pas anecdotique. Il conditionne la lecture de tout le reste.

Si on ne remonte qu’à la période post-1979, on voit que la révolution iranienne et l’expérience autogestionnaire très poussée n’ont pu avoir lieu qu’à la condition de nationaliser le capital étranger et de mettre dehors la bourgeoisie compradore. Et il faut souligner ici qu’à la différence de la révolution russe ou chinoise, la révolution iranienne n’a pas donné lieu à une guerre civile. Cette légitimité anti-impérialiste (qui fonctionne toujours aujourd’hui à défaut d’une redistribution sociale) a été renforcée par la guerre de l’Irak et des alliés occidentaux seulement un an après la révolution et par les sanctions unilatérales prises contre ses dirigeants.

Car ce que ces épisodes ont mis en jeu — de manière particulièrement nette dans la crise pétrolière iranienne du début des années 1950 — n’était pas un simple différend économique entre un État et des intérêts étrangers, mais une lutte portant sur la nature même de la souveraineté. Il ne s’agissait pas seulement pour l’Iran d’affirmer un droit formel sur ses ressources, mais de transformer ce droit en capacité effective de décision — sur la production, les revenus, les orientations économiques. C’est précisément à ce moment que l’intervention américaine et britannique devient décisive : non comme une réaction ponctuelle, mais comme un travail continu visant à contenir cette transformation. Pressions sur le Shah, encadrement des négociations, élaboration de solutions de compromis, recherche d’alternatives politiques internes : l’objectif est moins de s’opposer frontalement que de rendre impraticable toute souveraineté effective.

Autrement dit, l’ingérence ne commence pas avec l’événement spectaculaire. Elle précède, elle prépare, elle encadre.

La séquence ouverte par la nationalisation de l’Anglo-Iranian Oil Company (1951) en fournit une illustration particulièrement claire. Après l’adoption de la loi du 1er mai 1951, qui transfère juridiquement le contrôle du pétrole à l’État iranien, l’enjeu devient immédiatement concret : qui décide effectivement de l’extraction, du raffinage, des exportations et des revenus ? Les gouvernements britannique et américain élaborent alors une position commune : accepter le principe de la nationalisation, mais refuser le transfert du contrôle réel[5]. Les propositions avancées consistent à laisser à l’Iran la propriété formelle du pétrole, tout en maintenant la direction opérationnelle entre les mains de l’AIOC ou d’un consortium occidental. Autrement dit, la nationalisation est admise comme principe, mais vidée de sa portée effective : le mot est conservé, la réalité du pouvoir reste inchangée. Ce type de compromis n’a rien d’exceptionnel : il constitue une modalité classique du pouvoir impérial, qui consiste à concéder la souveraineté en droit tout en en empêcher l’exercice en fait.

C’est ce type de mécanisme qui disparaît dès lors que l’analyse se réduit à une comparaison entre régimes.

 

  • Provoquer une guerre civile

 

L’impérialisme n’est pas une catégorie morale. C’est un ensemble de rapports matériels qui structurent les échanges, organisent les dépendances, distribuent les capacités d’action. Il s’exprime par la guerre, bien sûr, mais aussi par des dispositifs moins visibles : sanctions, restrictions financières, contrôle des circuits de production et de circulation.

Ces instruments ne sont pas neutres. Ils reconfigurent des sociétés entières. Ils modifient les équilibres internes, déplacent les rapports sociaux, réduisent certaines possibilités tout en en renforçant d’autres. Les traiter comme un simple « contexte » revient à se priver des moyens de comprendre ce qu’ils produisent concrètement.

Après la révolution et le départ des capitaux étasuniens, une guerre de 8 ans puis une série de sanctions économiques frappent et divisent la société iranienne. En plus d’une économie tournée vers la rente pétrolière (pour obtenir des devises et importer des biens de première nécessité), ces mesures donnent d’abord du poids à la bourgeoisie compradore pour rouvrir l’économie iranienne aux multinationales transatlantiques à travers des vagues de privatisations. Mais pour accélérer le rythme des réformes et un rapprochement avec Israël, les États-Unis augmentent les sanctions au milieu des années 1990. L’asphyxie de l’économie iranienne conduit à un grand mécontentement de la population et à un basculement des équilibres internes : l’élection, véritablement populaire, de Mahmoud Ahmadinejad (2005) permet au Corps des Gardiens de la révolution islamique et aux fondations religieuses-révolutionnaires de prendre le pouvoir et de chasser la bourgeoisie étasunienne. De même, les brèves négociations avec l’Administration Obama qui ont permis la limitation du programme nucléaire iranien et l’autorisation des vérifications de l’AIEA n’ont pas suffi aux États-Unis : Donald Trump met fin à l’accord de Vienne en 2018 et durcit les sanctions. Car rien n’est jamais assez pour les États-Unis, il faut ouvrir complètement les frontières pour que les capitaux étasuniens et européens investissent librement dans le pays.

L’Iran, écrasé par les sanctions économiques internationales, a alors cherché à se tourner progressivement vers la Chine pour assurer la survie de son peuple, asphyxié par les sanctions[6]. Et il ne faudrait pas croire que les relations avec la Chine sont équilibrées : situé sur les nouvelles routes de la soie, l’Iran dépend grandement de la Chine pour ses importations (bien de première nécessité) /exportations (pétrolières) et le financement de ses infrastructures, moins pour sa sécurité[7]. Dans ces conditions de forte dépendance matérielle, l’Iran apparaît comme un pays semi-périphérique (qui importe des biens et des capitaux), que l’on peut difficilement qualifier d’ « impérialisme ».

Tous les États ne disposent pas des mêmes leviers. Tous ne peuvent pas isoler, sanctionner, discipliner à distance. Cette capacité définit une position dominante. L’ignorer, ou la reléguer au second plan, revient à déplacer la question.

C’est là que la posture anti-campiste montre ses limites. Elle prétend refuser les oppositions simplistes, mais elle finit par dissoudre les hiérarchies réelles. Elle parle volontiers de « peuple », mais sous une forme abstraite, détachée de toute structuration sociale. Elle en est bien obligée : une partie du peuple soutient effectivement le régime (ou, du moins, ne souhaite pas son renversement), celle qui est la plus touchée par les sanctions (les paysans, les classes populaires, et la petite bourgeoisie dont les fonctionnaires)[8]. Comme la lecture en termes de classes sociales ne fonctionne pas, on observe un glissement à travers la catégorie de « peuple » qui en vient à inclure la bourgeoisie compradore, cette fraction qui promet au « peuple » de sortir de la pauvreté alors qu’elle a elle-même contribué à cette asphyxie en soutenant les sanctions. La présence de la bourgeoisie internationale dans les manifestations anti-régime n’est jamais mentionnée dans les articles, par exemple chez le collectif Roja[9].

Or une société n’est jamais homogène. Elle est traversée par des intérêts, des conflits, des institutions, des héritages politiques. Et en se privant d’une telle complexité, la lecture « anti-campiste » passe à côté des résistances qui s’expriment à travers les cadres actuels du régime[10]. Elle reproduit en fait une vision binaire des possibilités politiques : les pro-régimes versus les pro-renversement du régime.

C’est précisément sur ces lignes de fracture que s’exercent les interventions extérieures. Car les sanctions ne créent pas que de la pauvreté, elles suscitent des guerres civiles. Les manifestations anti et pro-régimes en Iran en sont l’illustration mais on pourrait élargir l’analyse à toute la région, de la Syrie à l’Irak en passant par le Liban – toutes les tentatives de balkanisation des pays sur la base d’une réification des identités confessionnelles, par exemple à travers l’instauration de régimes fédéraux, sont d’ailleurs soutenues par l’entité sioniste et plus généralement les appétits du capital étasunien[11]. Remarquons ici que Peter Galbraith, l’architecte de la constitution fédérale irakienne après la guerre de 2003 – constitution qui généra des déplacements de population et une guerre civile – est actuellement en charge de la constitution syrienne. Il peut sembler alors étrange que les « anti-campistes » reprennent une telle lecture binaire (pour ne pas dire « campiste ») -régime fédéral versus dictature (Syrie, Liban) ou pro-régime versus regime change (Iran) – et rejettent le vieux mot d’ordre de souveraineté nationale, comme condition sine qua non de toute émancipation sociale.

Effacer la complexité sociale, c’est reconduire, sans le dire, le point de vue du centre : celui qui ne voit dans les situations périphériques qu’un problème à gérer, jamais une trajectoire historique autonome.

Le cas du pétrole, encore une fois, permet de saisir ce qui est en jeu. Ce qui inquiétait les puissances occidentales n’était pas seulement la perte d’un avantage économique. C’était le risque d’un précédent. La possibilité qu’une affirmation effective de souveraineté se diffuse, qu’elle produise des effets au-delà du cas iranien.

L’enjeu était moins immédiat que stratégique : empêcher que certaines possibilités deviennent pensables.

C’est toujours le cas.

L’exemple le plus flagrant de binarité est peut-être celui du mot d’ordre « ni Shah, ni Mollah » qui cache mal l’espoir de voir advenir une démocratie à l’occidentale dont on aurait bien du mal à en faire l’éloge. D’abord, il est évident qu’un régime politique, quel qu’il soit, ne s’exporte pas. Ensuite, on oublie souvent que nos démocraties libérales, en plus de subir un tournant autoritaire, se sont construites sur l’esclavage, le colonialisme et l’impérialisme à l’extérieur de leurs frontières. En Iran, il ne fait aucun doute que les appels à la démocratie s’inscrivent dans un jeu de pouvoir bien précis, celui de l’évincement des gardiens de la révolution non-élus[12]. Les partisans d’une démocratie à l’occidentale, ouverte aux capitaux étasuniens, oublient vite qu’une autre démocratie, autogestionnaire, a bien eu lieu en Iran mais qu’elle a été étouffée par les démocraties occidentales.

  • Les États-Unis ont un message

Un ordre impérialiste ne cherche pas seulement à répondre à des situations particulières. Il travaille à maintenir des limites, à encadrer ce qui peut être fait, à rendre certaines trajectoires impraticables. Les sanctions, les pressions, les dispositifs d’isolement participent de cette logique. Ils ne visent pas uniquement un gouvernement donné ; ils adressent un message plus large.

Ce message vise d’abord les alliés des États-Unis qui seraient tentés de s’en distancer, en l’occurrence, depuis le 7 octobre : les pays du Golfe et la Turquie qui craignent de se retrouver en face à face avec Israël si l’Iran était amené à s’effondrer mais aussi les pays européens qui se sont engagés à reconnaître la Palestine, refusent de siéger au Board of Peace ou de laisser les États-Unis utiliser leurs bases, hésitent à couper les ponts avec la Chine. En bombardant l’Iran, les États-Unis leur rappellent qui contrôle la mondialisation armée, voire qui distribuent les contrats juteux de reconstruction post-guerre (encore faut-il, pour cela, être en mesure de la gagner). Encore une fois, l’impérialisme étasunien vise à ouvrir, pour ses capitaux et ceux de ses alliés, les frontières des pays qui résistent.

C’est ce point que la posture « anti-campiste » à laquelle il est répondu tend à perdre de vue. À force de vouloir équilibrer, il déplace la focale. Il laisse de côté la structure pour se concentrer sur les caractéristiques internes des États[13].

Mais une position ne se construit pas en additionnant des critiques.

Dire que « tout le monde est critiquable » ne dit encore rien. Cela peut même servir de point d’arrêt.

La question est ailleurs : qu’est-ce qui structure la situation ?

 

  • Défendre l’Iran

 

Aujourd’hui, ce n’est pas une opposition abstraite entre régimes. C’est l’existence d’un ordre capable d’imposer ses règles à l’échelle mondiale, puis de présenter cette domination comme neutre, nécessaire, voire rationnelle.

Depuis les centres de cet ordre, les décisions sont prises. Les sanctions sont élaborées, les pressions organisées, les marges réduites.

C’est là que se situe la responsabilité principale.

Le reste — les symétries, les équilibres discursifs, les prudences — ne modifie pas cet état de fait. Il permet simplement de s’en tenir à distance.

Or cette distance a un coût. Elle brouille plus qu’elle n’éclaire.

Toutes les contradictions ne se valent pas. Toutes ne se situent pas au même niveau. Refuser de le reconnaître, c’est renoncer à comprendre ce qui structure réellement le monde contemporain.

Si toute lutte commence contre l’impérialisme de son propre pays, dans un État comme la France, un soutien effectif au peuple iranien commence par l’affaiblissement de la chaîne impérialiste atlantiste dont la France est un des maillons les plus importants.

 

Marlène Rosato et Selim Nadi

 

[1] ; https://www.terrestres.org/2026/03/17/ce-que-nous-apprennent-les-revoltes-iraniennes-feministes-pour-les-soulevements-a-venir/

[2] Leo Panitch et Sam Gindin, The Making of Global Capitalism. The Political Economy of American Empire, Londres, Verso, 2012 ; Benjamin Bürbaumer, Le Souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, Paris, Éditions Amsterdam, 2020.

[3] https://frustrationmagazine.fr/campisme

[4] Les mots entre guillemets proviennent de l’émission de Médiapart sur l’Iran https://www.youtube.com/watch?v=3m1Cq_aaYkY&t=1343s

[5] Ervand Abrahamian, Oil Crisis in Iran. From Nationalism to Coup d’Etat, Cambridge University press, Cambridge, 2021, p. 6-32.

[6] Kayhan Valadbaygi, « L’Iran en révolte. Néolibéralisation, sanctions, répression », Contretemps, 10 février 2026, disponible au lien suivant: https://www.contretemps.eu/liran-en-revolte-neoliberalisation-sanctions-repression/

[7] Si la Chine livre des armes à l’Iran, son soutien s’arrête là. Par exemple, la Chine s’est abstenue (avec la Russie) sur la résolution portée par le Bahreïn le 11 mars 2026 pour condamner « dans les termes les plus fermes les attaques flagrantes » de l’Iran, menant à l’adoption de la résolution.

Sur la dépendance de l’Iran, voir Benjamin Bürbaumer, « Le pivot asiatique des États-Unis passe-t-il par le Moyen-Orient ? », Révolution Permanente, 21 mars 2026 au lien suivant https://www.revolutionpermanente.fr/Le-pivot-asiatique-des-Etats-Unis-passe-t-il-par-le-Moyen-Orient

[8]Ervand Abrahamian, « Iran Under Fire », New Left Review, no 157, janvier-février 2026 :  https://newleftreview.org/issues/ii157/articles/ervand-abrahamian-iran-under-fire

[9] Collectif Roja, « Retour sur le soulèvement en Iran. Entretien avec le collectif Roja », Contretemps, 2 mars 2026 : https://www.contretemps.eu/retour-sur-le-soulevement-en-iran-entretien-avec-le-collectif-roja/

[10] Fariba Adelkhah, « Que se passe-t-il en Iran ? », AOC, 14 janvier 2026 : https://aoc.media/analyse/2026/01/13/que-se-passe-t-il-en-iran/

[11] Voir Quinn Slobodian, Crack-Up Capitalism: Market Radicals and the Dream of a World Without Democracy, Allen Lane, 2023.

[12]Ervand Abrahamian, « Iran Under Fire », New Left Review, no 157, janvier-février 2026 :  https://newleftreview.org/issues/ii157/articles/ervand-abrahamian-iran-under-fire

[13] Voir l’index de démocratie produit par les think tank libéraux comme Freedom House ou The Economist Intelligence Unit qui servent à indiquer au capital où investir.

UNIVERSITE D’ETE POLITIQUE : Préparer la victoire, organiser le pessimisme

Les organisations et collectifs suivants : Faire bloc/faire peuple, UJFP, Tsedek, QG décolonial, Appel contre la guerre permanente et pour une paix révolutionnaire vous invitent à l’Université d’Eté Politique « Préparer la victoire, organiser le pessimisme », les 3, 4 et 5 juillet 2026, Gennevilliers ! Les inscriptions sont ouvertes.

 

Quelque chose va se passer en 2027. Alors que nous sommes aux bords d’une troisième guerre mondiale ou d’une déflagration économique planétaire, la présidentielle de 2027 sera cruciale : l’extrême-droite n’a jamais été aussi proche du pouvoir, la gauche de rupture a des chances sérieuses de parvenir au second tour, le macronisme, hélas, n’est pas mort. C’est l’élection de tous les dangers. Mais c’est aussi une opportunité historique qui oblige notre camp.

Malgré les campagnes acharnées en antisémitisme depuis le 7 octobre, les récupérations politiciennes de la mort de Quentin Deranque, et la coalition de l’ensemble des forces de l’extrême-droite jusqu’à la « gauche réformiste » contre la France Insoumise, le bloc social que celle-ci représente tient bon, et s’ancre encore davantage avec les municipales. Si l’on en croit les réactions face aux quelques succès électoraux des insoumis, nous savons que la campagne qui s’annonce sera d’une extrême violence. N’en doutons pas, ces forces préféreront Hitler au Front populaire. Elles le préféreront d’autant plus que la France est un Etat trop central pour être abandonné à une alternative sociale, capable de mettre fin au dogme thatchérien : « Il n’y a pas d’alternative ».

Elles le préféreront, en définitive, parce que la France persiste à être la pointe avancée de la lutte des classes dans le Nord. Dès 2005, avec le non au Traité constitutionnel européen, les émeutes des quartiers contre les crimes policiers racistes, le mouvement massif de la jeunesse contre le Contrat première embauche – un fil s’ouvre qui se prolonge dans l’insurrection en Kanaky et les mobilisations dans les « outre-mer, les mouvements contre les réformes des retraites et la loi travail, contre les violences policières de Lamine Dieng à Nahel Merzouk, contre l’islamophobie, à Notre-Dame-des-Landes puis à Sainte-Soline, dans les ronds-points et jusqu’aux abords de l’Elysée où grondent les Gilets jaunes.

Rompant en partie avec le consensus – néolibéral, islamophobe, sécuritaire et impérialiste – qui cimente le reste du spectre politique, la France Insoumise apparaît comme fille de cette séquence et élève de ces luttes. Si la catastrophe forme le cours normal des choses, nous nous prenons malgré tout à rêver.

Que les choses soient claires : la France Insoumise n’est pas une formation révolutionnaire. Mais, analyse concrète de la situation concrète oblige, force est de constater qu’il n’existe pas de mouvement révolutionnaire de masse, que les classes dirigeantes et médiatiques désignent la France Insoumise comme l’ennemi principal et qu’il n’existe aucune autre gauche de rupture aussi puissante en Occident. Le devoir des révolutionnaires est double : d’un côté, faire front avec cette conquête de nos luttes, de l’autre, approfondir la lutte des classes.

Ce devoir vaut pour toutes les scénarios : prise du pouvoir par les fascistes, maintien du macronisme autoritaire ou victoire de la FI. L’outil institutionnel ne peut prétendre nous défendre pleinement des accélérations en cours, ni garantir la réalisation des promesses qu’il porte avec lui. La victoire se prépare autant que le pessimisme s’organise. Et s’il faut rêver, il nous reste à dessiner plus finement les cartographies de ces rêves. La bataille électorale sera rude. Elle n’aurait pas sens si elle ne s’accompagnait pas d’un mouvement plus profond, dans la rue et le monde du travail, dans les campagnes et les cités d’immigration, dont la stratégie reste à construire collectivement.

Convaincus de cette nécessité, nous proposons de nous retrouver nombreux lors d’un grand forum les 3, 4 et 5 juillet pour réfléchir et imaginer ensemble les conditions du renforcement de notre puissance collective quelle que soit la configuration qui se dessinera au soir du second tour.

Si c’est la reconduction du bloc bourgeois actuel, ou, pire encore, l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, il faut réfléchir et préparer en amont les formes d’organisation, de solidarité et d’ancrage social qui permettront de tenir bon et de poursuivre l’action collective qui ouvrira la voie à la contre-offensive. En d’autres termes, il s’agira ici de politiser le pessimisme car la défaite n’est pas la fin de l’organisation, elle en redouble la nécessité.

Mais il faut avant tout réfléchir aux stratégies qui permettront d’éviter une telle issue. Non pas sur un mode défensif, la solution « médiane » qui répéterait les désastres des gouvernements de gauche du passé, mais en prenant appui sur toutes les expériences de lutte de ces dernières années et sur les possibles ouverts par l’émergence d’une gauche de rupture à une échelle de masse.

Les questions qui se posent sont alors celles des alliances autour desquelles peut se former un « bloc populaire majoritaire » », les modes d’organisation de ces alliances, autant en termes programmatiques et discursifs qu’en matière d’organisation au sens strict. Dans cette perspective, comment construire un peuple capable de surmonter la fracture raciale des classes populaires ?

Ces questions continueront à se poser, sous une forme différente, en cas de victoire de LFI, qui marquera le début d’une guerre de positions au sein des institutions, dans la société et au niveau international. Préparer la victoire, c’est anticiper le conflit avec l’État capitaliste et racial et avec l’ensemble des institutions internationales au sein desquelles il prend place : l’Union européenne et sa puissante Banque centrale, l’OTAN, voire directement avec l’impérialisme étatsunien, plus déterminé que jamais à écraser tout ce qui lui résiste.

Nul doute que les forces engagées dans cette confrontation devront faire face à la sédition de la police, de la haute administration et au sabotage du pouvoir économique. Comment, depuis l’extérieur autant qu’au niveau institutionnel, contraindre un gouvernement de ne pas dévier de la voie de la rupture et empêcher qu’il soit réabsorbé par l’État ? Comment concevoir les rapports entre la pluralité des fronts de lutte et des mouvements d’en bas et la nécessité d’une direction politique de ce processus ? Bref, comment faire d’une victoire aux urnes plus qu’un simple succès électoral : non pas un mythique « grand soir » mais le début d’une séquence offensive, qui permettra de faire basculer dans la durée les rapports de force et mettre un terme à la longue nuit néolibérale.

Précisons les choses : une victoire électorale de la FI ne constituerait qu’une victoire d’étape, mais elle représenterait une rupture suffisamment puissante pour ouvrir la voie à des possibles révolutionnaires. C’est cela que nous appelons préparer la victoire.

Lucides sur ce que serait une victoire ou une défaite dans un contexte d’asymétrie des rapports de force tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle internationale, nous proposons d’affronter ensemble toutes les hypothèses, des plus réjouissantes au plus sombres, pour être les mieux armés, sans jamais abandonner ni nos espoirs ni notre détermination à vaincre dans la durée.

Que faire donc ? Comment être à la hauteur de l’Histoire et accomplir notre mission quel que soit le nom de celui qui résidera à l’Elysée ? Posons-nous ces questions ensemble les 3, 4 et 5 juillet à la salle des fêtes de Gennevilliers. Venez nombreux,  inscrivez-vous et inscrivez vos amis!

 

Faire bloc/faire peuple, Tsedek, UJFP, QG Décolonial, Contre la guerre permanente et pour une paix révolutionnaire.

 

Déclin hégémonique et radicalisation impériale : contre l’anti-campisme, pour une politique des contradictions

Nous vivons un moment de vérité politique. Alors même que les États-Unis accentuent leur pression sur Cuba, frappent et sanctionnent au nom de leurs intérêts globaux, ciblent les ennemis de leurs alliés et se réservent le droit de punir extraterritorialement des États, des institutions et des individus, une partie non négligeable de la gauche occidentale continue de renvoyer dos à dos agresseurs et agressés, impérialisme structurant et résistances périphériques, au nom d’une lutte indistincte contre “toutes les formes de domination”.

Cette position ne s’exprime pas de manière marginale. Elle s’inscrit au contraire dans une séquence intellectuelle identifiable. La publication récente d’un article de Frustration Magazine consacré au “campisme” en constitue une expression claire, mais elle s’accompagne d’une série d’autres prises de position convergentes dans différents espaces de la gauche intellectuelle et militante — qu’il s’agisse de publications issues de milieux écologistes ou universitaires, ou encore d’interventions militantes appelant à purger les mobilisations de toute lecture géopolitique structurée.

Pris ensemble, ces textes et ces prises de position dessinent moins une divergence ponctuelle qu’une véritable offensive idéologique : celle d’un anti-campisme érigé en doctrine, qui prétend dépasser les lectures “binaires” du monde, mais qui, en pratique, conduit à neutraliser toute analyse des rapports de force impérialistes.

Ce moment n’est pas anodin. Il intervient dans un contexte où la violence impériale américaine s’intensifie, mais aussi dans un paysage politique marqué par l’extrême faiblesse du mouvement anti-guerre en Europe, et en particulier en France. Là où, historiquement, des mobilisations massives pouvaient se structurer contre les interventions militaires occidentales, on observe aujourd’hui une forme d’atonie, voire de désorientation stratégique.

C’est précisément dans ce vide que prospère l’anti-campisme. En substituant une morale de l’équivalence à une analyse des contradictions principales, il accompagne et prolonge cette incapacité à nommer l’impérialisme pour ce qu’il est.

Cette posture, qui se veut lucide, relève en réalité d’une vieille pathologie politique : celle que Vladimir Lénine appelait la maladie infantile du communisme. Elle se caractérise par une incapacité à hiérarchiser les contradictions, une confusion entre radicalité morale et stratégie politique, et un refus obstiné de prendre acte de la structure réelle du monde.

Car le problème n’est pas de reconnaître la complexité du monde. Il est de refuser de voir que cette complexité est structurée par une asymétrie centrale, durable et massive.

Cette asymétrie est politique avant d’être morale. Elle tient au fait que certains États fixent les règles du jeu, tandis que d’autres sont contraints de les subir.

C’est cette inégalité fondamentale que l’anti-campisme obscurcit — et que le présent texte entend remettre au centre de l’analyse.

I. Le socle de l’hégémonie : une suprématie militaire sans équivalent et un privilège d’impunité absolu

Toute hégémonie repose, en dernière instance, sur une capacité de coercition. Dans le cas américain, cette capacité atteint un niveau sans précédent historique, d’abord parce qu’elle est sans commune mesure avec celle des autres puissances. En 2024, les dépenses militaires des États-Unis ont atteint 997 milliards de dollars, soit 37 % des dépenses militaires mondiales et 3,2 fois le niveau de la Chine, deuxième budget militaire mondial ; elles représentent aussi 66 % des dépenses de l’ensemble des membres de l’OTAN. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une simple première place dans un classement, mais d’un changement d’échelle : une seule puissance concentre à elle seule plus d’un tiers de l’effort militaire planétaire.

Cet écrasement budgétaire se traduit matériellement par une infrastructure de déploiement global sans équivalent. Les estimations les plus couramment retenues situent le nombre de bases et installations militaires américaines à l’étranger autour de 750, réparties dans plus de 80 pays ; les effectifs militaires américains stationnés hors du territoire national dépassent 220 000 personnes. Aucun autre État ne dispose d’un tel maillage. La Chine ne possède qu’une base militaire officiellement reconnue à l’étranger, à Djibouti ; la Russie maintient quelques points d’appui extérieurs, essentiellement dans son voisinage stratégique. Là encore, la différence n’est pas de degré mais de nature : une seule puissance est en mesure de maintenir une présence militaire permanente à l’échelle du globe.

Mais la singularité américaine ne réside pas seulement dans l’ampleur des moyens disponibles. Elle tient aussi à leur usage historique. Les États-Unis restent à ce jour la seule puissance à avoir employé l’arme atomique contre des populations civiles, à Hiroshima et Nagasaki. Ils ont recouru au Vietnam à des agents chimiques comme l’agent orange, dont les effets sanitaires et environnementaux continuent d’affecter des générations entières. Ils ont détruit, désorganisé ou durablement affaibli des sociétés entières de la Corée au Vietnam, de l’Irak à l’Afghanistan. Il ne s’agit pas d’une suite d’accidents regrettables, mais d’un usage répété de la force à grande échelle, avec des effets structurants sur l’histoire contemporaine.

Or ce qui distingue décisivement cette puissance, ce n’est pas seulement sa capacité de destruction. C’est l’impunité dont elle bénéficie. Aucune de ces séquences n’a donné lieu à une responsabilité juridique internationale effective à la hauteur des faits commis. À l’inverse, les États du Sud global, eux, sont constamment exposés à l’arsenal disciplinaire de l’ordre international : CPI, sanctions américaines et européennes, conditionnalités économiques, surveillance diplomatique, rappels à l’ordre permanents. Là où le centre impérial peut détruire sans être puni, les périphéries sont ramenées sur “le droit chemin” au nom d’un universalisme dont elles seules subissent réellement la morsure. C’est là un privilège colonial au sens le plus strict : l’impunité n’est pas universelle, elle est réservée à la puissance qui structure l’ordre mondial.

Cette première asymétrie appelle immédiatement la suivante. Car la domination américaine ne tient pas seulement à la force brute. Elle tient aussi à sa capacité de présenter cette force comme le bras armé d’un ordre prétendument neutre, universel et réglé.

II. Un ordre international “fondé sur des règles” : l’universalité comme idéologie

L’une des grandes réussites de l’hégémonie américaine est d’avoir fait passer pour universel un ordre qui demeure profondément situé. Le langage des “règles”, du “droit”, des “valeurs” et de la “communauté internationale” fonctionne ici comme une technologie de légitimation. Comme l’avait montré Gramsci, l’hégémonie ne repose pas seulement sur la coercition, mais sur la capacité d’une puissance à faire apparaître ses propres intérêts particuliers comme l’expression de l’intérêt général. C’est exactement ce que produit la rhétorique de l’“ordre international fondé sur des règles”. Elle transforme un rapport de force historiquement construit en horizon normatif apparemment indiscutable.

L’hypocrisie du système ne tient pas au fait que les règles seraient imparfaites. Elle tient à leur application structurellement sélective. Les principes de souveraineté, de non-ingérence, de protection des civils ou de justice internationale sont invoqués, suspendus ou contournés en fonction de la position occupée dans la hiérarchie mondiale. Les États du Sud global peuvent être sanctionnés, mis au ban, poursuivis, menacés ou placés sous tutelle. Les États-Unis, eux, peuvent refuser la compétence d’instances internationales, sanctionner des magistrats étrangers, frapper des responsables onusiens et continuer à se présenter comme les gardiens de l’ordre juridique mondial. Les sanctions contre des juges de la CPI et contre Albanese illustrent précisément cette inversion : ceux qui prétendent défendre un ordre de droit s’autorisent à punir les acteurs mêmes chargés d’en assurer l’application.

Il faut ici prendre la mesure de la dissymétrie politique. Dans un monde réellement régi par des règles universelles, aucune puissance ne pourrait exercer un tel droit de veto pratique sur les procédures qui la visent, ni menacer aussi directement les institutions judiciaires ou onusiennes. Si cela est possible, c’est précisément parce que l’ordre dit “régulé” reste fondé sur une hiérarchie politique préalable. Les règles ne sont pas absentes ; elles sont distribuées inégalement. Elles ne s’imposent pas à tous de la même façon ; elles servent à naturaliser une structure de domination.

C’est pourquoi il ne suffit pas d’opposer abstraitement “le droit” aux “abus de puissance”. Il faut comprendre que, dans sa forme actuelle, l’ordre international fonctionne comme la codification flexible d’un rapport de force dont Washington demeure le centre. Et ce rapport de force ne s’exprime pas seulement par les armes ou la diplomatie : il s’inscrit dans la monnaie même au moyen de laquelle le monde commerce, emprunte, règle et accumule.

III. Le dollar : de Bretton Woods à la rupture de 1971, la fabrication d’un privilège mondial

L’hégémonie américaine ne se comprend pas sans son ancrage monétaire. C’est à Bretton Woods, en 1944, que se met en place l’architecture qui place durablement le dollar au centre du système monétaire international. Dans ce cadre, le dollar est convertible en or, les autres monnaies s’ordonnent autour de lui, et les institutions créées à ce moment — notamment le FMI et la Banque mondiale — contribuent à stabiliser cette centralité. Le privilège américain ne naît donc pas en 1971 ; il commence à Bretton Woods. Les États-Unis sortent de la Seconde Guerre mondiale comme puissance industrielle, financière et militaire dominante, et leur monnaie devient le pivot de l’ordre économique d’après-guerre.

La décision de 1971, lorsque Nixon suspend unilatéralement la convertibilité du dollar en or, ne détruit pas cette centralité. Elle la radicalise. À partir de ce moment, les États-Unis conservent les avantages d’une monnaie mondiale sans en supporter la contrainte principale. Ils peuvent émettre la monnaie dont le reste du monde a besoin tout en se libérant de l’ancrage matériel qui limitait, au moins partiellement, leur marge de manœuvre. La fameuse formule attribuée à John Connally, secrétaire au Trésor de Nixon — “the dollar is our currency, but it’s your problem” — condense parfaitement cette logique. Le dollar reste au cœur du système, mais son instabilité, ses variations, ses usages et les effets des décisions américaines sont reportés sur le reste du monde.

Il faut mesurer très concrètement ce que cela signifie. D’abord, cela permet aux États-Unis de financer durablement leurs déficits dans leur propre monnaie. Là où les pays périphériques doivent gagner ou emprunter des devises qu’ils ne contrôlent pas, les États-Unis émettent la devise-clé du système. Ensuite, cela donne à la politique monétaire américaine une portée mondiale. Quand la Réserve fédérale modifie ses taux, les effets se répercutent sur les flux de capitaux, sur le coût de la dette, sur la stabilité des monnaies et sur les marges de manœuvre budgétaires d’une multitude de pays. Les États-Unis disposent ainsi d’un levier macroéconomique global que personne d’autre ne possède.

Mais la puissance du dollar ne s’arrête pas à cette capacité de financement. Elle tient aussi au fait qu’une grande partie des échanges internationaux, des réserves de change et des transactions financières restent libellés en dollars. Toute transaction en dollars passe, à un moment ou à un autre, par des banques correspondantes ou des circuits relevant de la juridiction américaine. Cela signifie que Washington ne se contente pas de bénéficier d’un avantage symbolique ou comptable : il voit, suit, surveille et peut interrompre les flux. La monnaie n’est pas seulement un étalon de valeur ; elle devient un instrument de contrôle.

C’est là qu’apparaît le lien organique entre domination monétaire et domination politique. Le privilège du dollar permet aux États-Unis non seulement d’absorber au profit de leur propre puissance l’épargne et la demande mondiale de sécurité, mais aussi de convertir cette centralité en capacité de contrainte. Là où la force militaire fixe les limites du possible, le dollar organise la dépendance quotidienne des autres économies. Il structure le commerce, la dette, les réserves, l’accès aux paiements, la fluidité des importations. Il place les autres pays — singulièrement ceux du Sud global — dans une position où toute rupture avec Washington devient immédiatement coûteuse.

À ce stade, le passage à la contrainte juridique n’est plus qu’un prolongement logique. Car quand une puissance tient la monnaie du monde, elle peut plus aisément transformer une position structurelle en instrument de punition.

IV. De la centralité financière à la contrainte juridique : l’extraterritorialité du droit américain

Le pouvoir du dollar trouve son prolongement naturel dans l’extraterritorialité du droit américain. Ce qui était d’abord une position centrale dans les flux devient ici un mécanisme explicite d’intervention. Les États-Unis peuvent sanctionner des entreprises, des institutions ou des individus étrangers pour des activités réalisées hors de leur territoire, dès lors que ces activités impliquent le dollar, une banque correspondante américaine ou un lien quelconque avec leur système financier. Le droit américain cesse ainsi d’être un droit national parmi d’autres : il devient, de facto, un droit global de coercition.

Cette extraterritorialité n’est pas un excès ponctuel. Elle constitue un élément normalisé de la puissance américaine. Elle permet de punir des acteurs européens, asiatiques, latino-américains ou africains sans avoir à occuper leurs territoires ni même à obtenir une autorisation multilatérale. Elle permet surtout de faire intérioriser la contrainte. Car les entreprises, les banques, les assureurs et les transporteurs anticipent le risque américain et s’alignent en amont. La peur de l’amende, de la coupure d’accès au dollar ou de la mise à l’index suffit souvent à faire plier des acteurs qui, juridiquement, n’ont aucun lien direct avec Washington.

C’est ce passage du contrôle à l’obéissance anticipée qui prépare le terrain des sanctions proprement dites. La domination cesse alors d’être seulement une architecture ; elle devient une intervention directe dans les conditions matérielles de la vie économique.

V. Sanctions et asphyxie : gouverner par la privation dans un système de dépendance organisée

Les sanctions sont sans doute l’expression la plus tangible de l’hégémonie américaine. Elles permettent d’agir sans occupation militaire directe, tout en produisant des effets parfois aussi dévastateurs qu’une guerre ouverte. Pour comprendre leur nature, il faut abandonner le vocabulaire neutre de la “pression diplomatique” et descendre au niveau du fonctionnement concret des sociétés. Quand un pays est frappé par des sanctions américaines, ce ne sont pas seulement ses exportations qui sont touchées. Ce sont ses paiements, ses importations, ses assurances, ses contrats, ses livraisons, son entretien industriel, son approvisionnement pharmaceutique, ses chaînes logistiques, son système hospitalier et, à terme, la reproduction ordinaire de la vie sociale.

Une centrale électrique ne tombe pas seulement en panne parce qu’elle a été bombardée ; elle cesse aussi de fonctionner quand une pièce de rechange fabriquée à l’étranger ne peut plus être payée, assurée ou livrée. Un appareil d’imagerie médicale devient inutilisable quand le fabricant refuse d’assurer sa maintenance. Des médicaments disparaissent des circuits non parce qu’ils sont toujours explicitement interdits, mais parce que les banques refusent les paiements, que les transporteurs refusent les cargaisons et que les fournisseurs renoncent à tout lien avec le pays visé. L’économie ne s’effondre pas toujours d’un seul coup. Elle se grippe, s’érode, s’enfonce dans l’incertitude, la pénurie, le surcoût et le retard.

Le cas irakien dans les années 1990 demeure, à cet égard, paradigmatique. Les sanctions ont contribué à la dégradation dramatique de l’accès à l’eau potable, aux soins, aux équipements et aux infrastructures, avec un coût humain colossal. L’aveu de Madeleine Albright — “we think the price is worth it” — est resté célèbre précisément parce qu’il disait tout haut ce qui, d’ordinaire, se présente sous des habits technocratiques : la souffrance civile peut être acceptée comme variable stratégique.

Mais les sanctions sont d’autant plus efficaces qu’elles frappent des économies déjà rendues dépendantes. Dans beaucoup de pays du Sud, la spécialisation imposée historiquement — exportation de matières premières, importation de biens manufacturés, dépendance aux devises — rend extrêmement difficile l’autonomie productive. À cette dépendance externe s’ajoute souvent l’action de bourgeoisies compradores, qui tirent profit des circuits d’importation, de rente et d’intermédiation, et n’ont aucun intérêt à une remontée des chaînes de valeur ni à une industrialisation souveraine. Le Venezuela illustre bien ce verrouillage : la pression américaine y rencontre des structures internes qui compliquent toute bifurcation productive. Les prescriptions du FMI et de la Banque mondiale, héritées du consensus de Washington, aggravent encore cette vulnérabilité en promouvant l’ouverture, la libéralisation et l’attractivité pour les capitaux étrangers comme horizon indépassable du “développement”. Les sanctions exploitent donc une dépendance qu’un ordre économique plus large a contribué à fabriquer. Elles ne créent pas seules la vulnérabilité ; elles l’achèvent.

Le même schéma vaut désormais pour les personnes physiques. Les sanctions américaines contre Francesca Albanese, annoncées en juillet 2025, s’inscrivent dans un dispositif qui peut inclure gel d’avoirs, restrictions financières et isolement professionnel. Reuters a montré que les sanctions prises contre Albanese et contre le personnel de la CPI ont concrètement gelé des actifs et perturbé des enquêtes sur des crimes de guerre. Le cas des juges de la CPI sanctionnés en 2025 est plus saisissant encore : des magistrats internationaux ont été visés pour avoir exercé leurs fonctions sur des dossiers touchant les États-Unis ou Israël ; les sanctions ont impliqué gel d’avoirs et restrictions de déplacement, y compris pour les familles. Nous sommes ici devant un phénomène d’une gravité exceptionnelle : une puissance non partie au Statut de Rome frappe des juges internationaux parce qu’ils appliquent le droit à ses alliés ou à elle-même.

On comprend alors que l’inégalité politique mondiale n’est pas une abstraction. Elle signifie qu’un trait de plume à Washington peut compliquer la vie d’un pays entier, désorganiser son économie, priver sa population de pièces, de machines, de médicaments, ou réduire au silence des individus et des institutions théoriquement protégés par le droit international.

VI. Pourquoi certains États sont visés : souveraineté, bifurcation politique et résistance sociale

Il manquerait pourtant quelque chose d’essentiel si l’on s’en tenait à la seule description des instruments de domination. Encore faut-il comprendre pourquoi certains pays sont plus particulièrement attaqués. Les États-Unis ne s’acharnent pas sur n’importe quel État. Ils visent prioritairement ceux qui, à des degrés divers, leur tiennent tête, contestent les formes de leur insertion dans l’ordre mondial et portent des projets de société incompatibles avec la pleine disponibilité des ressources, des marchés et des décisions politiques aux intérêts américains.

Ce qui est visé, ce n’est pas seulement une diplomatie dissidente. C’est la possibilité même d’une bifurcation. Contrôle public de ressources stratégiques, redistribution sociale, limitation de l’ouverture aux capitaux étrangers, alliances alternatives, affirmation d’une souveraineté économique ou géopolitique : autant d’orientations qui entrent en tension avec l’hégémonie américaine. Dès qu’un État tente, même partiellement, de sortir des termes de sa dépendance, il devient une cible. Les sanctions, les campagnes de délégitimation et les opérations de déstabilisation jouent alors comme des rappels à l’ordre.

Dans ces conditions, les leçons abstraites sur la démocratie, les libertés individuelles ou le pluralisme libéral deviennent très largement hors sujet. Non pas parce que ces questions seraient sans importance, mais parce que la pression exercée par Washington et par l’ordre qu’il structure est telle qu’on ne peut pas évaluer ces pays comme s’ils évoluaient dans un environnement normalisé. Leur vie politique se déploie sous contrainte, dans l’ombre permanente de la sanction, du sabotage économique, de la guerre informationnelle et de la menace de changement de régime. Prétendre juger symétriquement la démocratie d’un pays assiégé et celle du centre impérial revient à faire abstraction du fait politique principal.

Et pourtant, malgré ce contexte dégradé, plusieurs de ces États ont accompli ou maintenu des performances sociales notables : alphabétisation, accès aux soins, développement de l’enseignement supérieur, progrès en matière de droits des femmes ou d’intégration sociale. Cela n’efface ni l’autoritarisme ni les contradictions internes. Mais cela explique pourquoi ces régimes tiennent, pourquoi ils ne s’effondrent pas simplement sous le poids des sanctions, et pourquoi un patriotisme réel continue d’y exister. Ce patriotisme n’est pas seulement le produit de la propagande ou de la peur. Il se nourrit d’une expérience concrète : celle d’une société qui, malgré l’asphyxie, a vu se construire des acquis réels et perçoit l’agression extérieure pour ce qu’elle est. Là encore, l’anti-campisme échoue à voir l’essentiel, parce qu’il moralise ce qu’il faudrait historiciser.

Conclusion — Retrouver une politique des contradictions principales

Le parcours est désormais clair. L’hégémonie américaine ne repose ni sur un seul levier ni sur un simple leadership bienveillant. Elle s’appuie sur la combinaison d’une suprématie militaire écrasante, d’une impunité réservée à la puissance centrale, d’un ordre international hypocritement présenté comme universel, d’un privilège monétaire mondial construit depuis Bretton Woods et radicalisé après 1971, d’une extraterritorialité juridique agressive, de sanctions capables de désorganiser matériellement des sociétés entières, et d’un pouvoir de frapper jusque les individus et les institutions internationales qui prétendent lui résister.

Dans un tel système, renvoyer dos à dos l’agresseur et l’agressé au nom d’un refus abstrait de “toutes les dominations” n’a rien d’une radicalité. C’est une cécité. Une politique sérieuse commence par l’identification des contradictions principales. Elle suppose de voir que toutes les dominations ne sont pas équivalentes, que toutes les violences n’occupent pas la même place dans la structure mondiale, et qu’il existe une puissance qui fixe, pour l’essentiel, le cadre général des règles du jeu politique international.

À l’âge de l’hégémonie américaine, la question n’est donc pas de savoir s’il faut distribuer plus équitablement les blâmes moraux. La question est de savoir si l’on accepte enfin de penser stratégiquement. Tant que cette hégémonie organise le système, toute politique émancipatrice durable devra partir de là. Le reste n’est, au mieux, que moraline ; au pire, une contribution involontaire à la reproduction de l’ordre impérial.

 

Yazid Arifi, QG Décolonial

Lancement d’un séminaire de formation en ligne : Lire le présent

Le collectif Faire bloc, faire peuple et Paroles d’honneur lancent un séminaire de formation intitulé « Lire le présent ». L’idée est simple. Dans une séquence marquée par la désorientation, l’incertitude et la stupéfaction, il nous apparait urgent de créer un espace d’intelligence collective soucieux de nous former, de nous renseigner sur l’état du monde et de dégager des pistes de positionnement et d’intervention.

La première séance sera animée par Stathis Kouvelakis et s’intitulera : « Retour vers le fascisme ? »

Rejoignez-nous le 4 mars en live sur PDH à 19h30!

Veillée du Ramadan : Paix, Amour, Justice

A l’occasion du mois sacré du Ramadan, le QG décolonial organise une veillée, « Paix, Amour, Justice : traverser la nuit, préparer l’aube » en compagnie du rabbin Gabriel Hagai, de l’imam Noureddine Aoussat, du bouddhiste Eric Vinson, du catholique Gérard Testard (sous réserve) et du protestant, Laurent Baudoin, tous engagés dans un dialogue exigeant et fraternel entre religions. Que peut la foi, que peut l’éthique des croyants dans un monde où la guerre est le cruel quotidien de trop nombreux peuples, quand les conflits se multiplient du fait de la voracité des puissants, quand les sociétés se délitent et où le sens du commun se dégrade pour faire place au doute, au défaitisme et au désespoir. C’est dans ces moments qu’il nous faut persévérer à donner sens et contenu aux mots Paix, Amour et Justice. C’est ce que nous tenterons de faire avec nos invités et le public présent le 11 mars prochain aux Relais Solidaires, Pantin à 20h.

Venez nombreux!

Entrée libre. Retransmis en live sur PDH.

 

Le QG Décolonial

 

Municipales : La FI comme ligne stratégique ou l’usage contre-révolutionnaire de l’autonomie et de la radicalité

Déclaration du QG décolonial.

 

Si le choix de la FI était déjà très clair pour nous avant le guet-apens d’extrême droite tendu aux antifas lyonnais le 12 février 2026, il l’est encore plus après la fièvre fasciste qui s’est emparée du personnel politico-médiatique au lendemain de la mort d’un jeune néo-nazi et de la minute de silence observée par l’Assemblée Nationale pour lui rendre hommage.

Nous appelons à soutenir la FI et toute coalition avec la FI, quelle que soit sa composition, tant que celle-ci se fait sous la direction d’une FI plus puissante que ses alliés. Si les municipales nous placent nous les décoloniaux devant un dilemme : soit les coalitions avec La France Insoumise soit le soutien à des listes autonomes, notre choix est ferme : ce sera la FI. Soyons lucides : aujourd’hui, il n’y a aucune option satisfaisante d’un point de vue décolonial mais certaines sont politiquement et stratégiquement plus pertinentes que d’autres. Cette échéance électorale constitue le premier moment électoral d’une séquence antifasciste plus large. Notre choix ne relève donc pas de l’adhésion pleine et entière, mais d’un calcul politique dans un contexte donné.

D’abord, ne cachons pas ce qui nous oppose à la FI. Ses positions sur l’Iran qui jurent avec ses positions sur le Vénézuela, ses reculades sur l’opposition à l’Union européenne et le fameux plan B, le flou sur les TPE-PME, le soutien inconsistant d’une solution à deux États en Palestine, le prisme colonial d’une France « présente sur tous les continents » (même si le soutien aux indépendantistes kanaks est apprécié) etc., et le rapport jamais clarifié de Mélenchon à l’héritage mitterrandien : tout cela pose problème. Il serait hypocrite de jeter un voile pudique sur ces désaccords.

Mais notre ligne n’est ni conditionnée ni close par le jeu électoral. Il nous faut penser stratégiquement, dans un temps long, tout en agissant dans des temporalités contraintes. Or, dans le contexte actuel, nous ne pouvons nous permettre des caprices de marquise.

Quel est le contexte ?

À l’issue des législatives anticipées de 2024, de la victoire de la gauche et du hold-up anti-démocratique qui a suivi, nous pouvions espérer une reprise massive du mouvement social, mais force est de constater que la rue n’existe pas, ou très peu. Le demi-échec de la rentrée sociale, comme celui des 10 et 18 septembre 2025, en témoignent. Pendant ce temps, les lois les plus dégueulasses continuent d’être votées. On ne peut donc pas raisonnablement miser uniquement sur une hypothétique irruption populaire.

Cela fait longtemps que nous franchissons des caps dans la fascisation du pays, mais le week-end de la Saint Valentin 2026 peut d’ores et déjà être considéré comme un tournant. La macronie est aux abois et contrairement à ses voisins européens, elle fait face à une vraie colère sociale et à une gauche de rupture de masse. Toute occasion sera bonne à prendre pour faire rendre gorge à cette FI arrogante qui, il faut bien le dire, est à la hauteur de l’histoire, ce dont – nous, QG Décolonial – lui sommes reconnaissants. Et nous le disons avec force. Le spectacle de chasse à courre auquel nous assistons n’est que le énième épisode de cette curée qui n’en finit pas.

L’heure est trop grave pour tergiverser. Il faut faire bloc autour de la FI.

Pourquoi ? Parce que nous avons toujours dit que nous n’attendions pas de Mélenchon une offre révolutionnaire, mais que la gauche de rupture constituait a minima une digue. Aujourd’hui, il s’agit de préparer, de construire et de renforcer cette digue contre le fascisme. Plus nous aurons de mairies LFI ou associées, plus nous disposerons de bastions antifascistes, et donc de moyens matériels et politiques pour résister. L’idée de communalisme qui permet aux habitants de participer à la décision et donc de reprendre du pouvoir est à prendre au sérieux.  Une gauche de rupture renforcée reste un appui même en cas de défaite électorale, car la FI permettrait la subsistance d’une gauche organisée, structurée dans une dynamique d’opposition. Or nous avons besoin de cette gauche pour la suite, notamment en vue des présidentielles mais aussi et surtout après les présidentielles. C’est ici qu’il importe de prendre conscience de l’usage contre-révolutionnaire de certaines conceptions de l’autonomie d’une part et de la radicalité d’autre part.

 

De l’usage contre-révolutionnaire de l’autonomie

 

« Exister, c’est exister politiquement ». Sans autonomie pas d’existence politique pour quelque groupe opprimé que ce soit. Le luttes des travailleurs arabes, des sans-papiers ou l’antiracisme politique n’auraient jamais prouvé leur efficacité sans leur indépendance et leur insubordination à l’agenda des syndicats ou des partis politiques de gauche. Ce fait est préalable à tout projet politique minoritaire. C’est indiscutable. Mais l’autonomie des non blancs est un moyen, pas un objectif en soi et comme tout moyen, il est à utiliser de manière politique. Il existe en effet des temporalités où l’autonomie est prioritaire, et d’autres où elle doit faire un pas de côté et où ce sont les alliances qui prennent le dessus. Dans le contexte actuel, la constitution de listes autonomes témoins – dites de « quartiers » – pour lesquelles les élections ne sont qu’une opportunité pour construire une autonomie locale, affaiblissent les listes FI et nous rendent collectivement perdants (sauf si bien sûr ces listes sont en position de gagner). On aurait certes beaucoup à dire sur les méthodes de la FI : Oui, il y a du parachutage, des investitures incompréhensibles où des candidats indigènes très implantés se voient rétrogradés au profit de figures nationales ou complètement inconnues des habitants, certes il y a du cafouillage et même parfois du mépris de la part des instances nationales qui distribuent les investitures mais, il faut être honnête, il n’y a jamais eu, de mémoire d’indigène, autant de candidats issus des colonies qui ne soient pas de simples figures décoratives. On y trouve aujourd’hui des candidats non blancs non tokenisés, formés directement ou indirectement par le mouvement décolonial, de véritables militants politiques que la FI accepte d’investir. Ceci est d’autant plus important à souligner que le programme de la FI a objectivement avancé sur l’agenda décolonial, soit sur la dimension anticapitaliste, anti impérialiste, antiraciste et anti-autoritaire. C’est là qu’il faut impérativement savoir faire la distinction entre, d’une part, des candidats indigènes FI des candidats indigènes PS, droite ou extrême droite. Les premiers sont adossés à un programme « indigène friendly » auquel les luttes de l’immigration ont contribué, les autres à un programme islamophobe et impérialiste. Et d’autre part, savoir faire le distinguo entre les candidats indigènes FI (blancs ou non blancs) des « gratteurs » des quartiers qui sous couvert de « quartierisme » se soumettent au clientélisme et reproduisent les vieilles logiques d’une gauche (ou d’une droite) tokenisante, derniers avatars d’une autonomie façon Tom et Jerry, où l’indigène Jerry fait semblant de s’opposer à Tom le Maire qui lui-même fait semblant de croire qu’il a affaire à une opposition jusque’à ce que les deux parties s’entendent sur quelques subsides. Il faut que cette agitation cesse et avec elle la dispersion des forces. Nous avons besoin d’une boussole et d’une stratégie collective, d’abord à moyen terme, les élections municipales puis présidentielles où le mot d’ordre doit être l’unité derrière la FI, puis d’une stratégie à long terme qui rediscutera la nécessité et les conditions de l’autonomie.

 

De l’usage contre-révolutionnaire de la « révolution »

 

De ce point de vue, le cas Révolution Permanente, comme hier le NPA, est éclairant. Nous n’avons pas grand-chose à reprocher à sa ligne politique. Sa radicalité est réelle et salutaire : Ses positions sont plus justes que celles de la FI sur la Palestine, la défense de la collectivisation des moyens de production, l’internationalisme et notamment les DOM-TOM. Nous saluons sa position ferme en soutien à la FI depuis la tempête fascisante du week-end dernier, largement plus digne que celle des Communistes ou des Verts. Tout cela est vrai et important. Mais la radicalité aujourd’hui ne consiste pas à avoir les slogans les plus purs, elle consiste à faire les meilleurs choix stratégiques. Or, RP présente des listes aux municipales notamment à St Denis où Bally Bagayoko de la FI, malgré ses faiblesses induites par son alliance avec le PCF – mais qui sont aussi celles des Insoumis – a de vraies chances de ravir la mairie aux socialistes. Cela nous apparaît d’une grande irresponsabilité. En effet, au moment où l’ensemble du camp réactionnaire est vent debout contre la FI, où le premier flic de France classe le mouvement à l’extrême gauche, au moment où ce même camp n’espère que la division de la gauche ou sa défaite – alors que le bloc au pouvoir se réjouirait même des listes autonomes et des listes RP qui ne menacent aucunement l’ordre des choses, – présenter des listes en concurrence avec la FI n’a comme effet que le risque de perdre des mairies et donc de nuire à la construction de la digue antifasciste, vitale aujourd’hui. Présenter des listes de gauche – aujourd’hui dans ce contexte de bascule – concurrentes à la FI est une faute politique fatale. En cas de défaite à Saint Denis ou ailleurs, RP devra en assumer sa part de responsabilité.

Mais soyons clair une deuxième fois : cette digue ne tiendra pas sans un mouvement populaire fort. C’est là que RP, le NPA, les Gilets Jaunes, l’antiracisme, les quartiers, les syndicats étudiants, les syndicats ouvriers doivent jouer leur rôle. Celui du soutien, non pas à la FI mais à une hypothèse révolutionnaire ou du moins de résistance populaire. La chape de plomb qui s’abat sur nous exige, dans tous les cas, un mouvement social autonome, structuré et puissant. Celui-ci doit rester stratège. A l’intérieur de la temporalité électorale, que nous soyons de fervents citoyens démocrates ou d’affreux gauchistes anti-éléctoralistes, saisissons le moment électoral, instrumentalisons-le, faisons-de lui ce qu’il est : un moyen et pas une fin. Quant à la rue, elle est à nous, prenons-la !

 

QG Décolonial