Messages par QGDecolonial

Veillée du Ramadan : Paix, Amour, Justice

A l’occasion du mois sacré du Ramadan, le QG décolonial organise une veillée, « Paix, Amour, Justice : traverser la nuit, préparer l’aube » en compagnie du rabbin Gabriel Hagai, de l’imam Noureddine Aoussat, du bouddhiste Eric Vinson et du catholique Gérard Testard (sous réserve), tous engagés dans un dialogue exigeant et fraternel entre religions. Que peut la foi, que peut l’éthique des croyants dans un monde où la guerre est le cruel quotidien de trop nombreux peuples, quand les conflits se multiplient du fait de la voracité des puissants, quand les sociétés se délitent et où le sens du commun se dégrade pour faire place au doute, au défaitisme et au désespoir. C’est dans ces moments qu’il nous faut persévérer à donner sens et contenu aux mots Paix, Amour et Justice. C’est ce que nous tenterons de faire avec nos invités et le public présent le 11 mars prochain aux Relais Solidaires, Pantin à 20h.

Venez nombreux!

Entrée libre. Retransmis en live sur PDH.

 

Le QG Décolonial

 

Municipales : La FI comme ligne stratégique ou l’usage contre-révolutionnaire de l’autonomie et de la radicalité

Déclaration du QG décolonial.

 

Si le choix de la FI était déjà très clair pour nous avant le guet-apens d’extrême droite tendu aux antifas lyonnais le 12 février 2026, il l’est encore plus après la fièvre fasciste qui s’est emparée du personnel politico-médiatique au lendemain de la mort d’un jeune néo-nazi et de la minute de silence observée par l’Assemblée Nationale pour lui rendre hommage.

Nous appelons à soutenir la FI et toute coalition avec la FI, quelle que soit sa composition, tant que celle-ci se fait sous la direction d’une FI plus puissante que ses alliés. Si les municipales nous placent nous les décoloniaux devant un dilemme : soit les coalitions avec La France Insoumise soit le soutien à des listes autonomes, notre choix est ferme : ce sera la FI. Soyons lucides : aujourd’hui, il n’y a aucune option satisfaisante d’un point de vue décolonial mais certaines sont politiquement et stratégiquement plus pertinentes que d’autres. Cette échéance électorale constitue le premier moment électoral d’une séquence antifasciste plus large. Notre choix ne relève donc pas de l’adhésion pleine et entière, mais d’un calcul politique dans un contexte donné.

D’abord, ne cachons pas ce qui nous oppose à la FI. Ses positions sur l’Iran qui jurent avec ses positions sur le Vénézuela, ses reculades sur l’opposition à l’Union européenne et le fameux plan B, le flou sur les TPE-PME, le soutien inconsistant d’une solution à deux États en Palestine, le prisme colonial d’une France « présente sur tous les continents » (même si le soutien aux indépendantistes kanaks est apprécié) etc., et le rapport jamais clarifié de Mélenchon à l’héritage mitterrandien : tout cela pose problème. Il serait hypocrite de jeter un voile pudique sur ces désaccords.

Mais notre ligne n’est ni conditionnée ni close par le jeu électoral. Il nous faut penser stratégiquement, dans un temps long, tout en agissant dans des temporalités contraintes. Or, dans le contexte actuel, nous ne pouvons nous permettre des caprices de marquise.

Quel est le contexte ?

À l’issue des législatives anticipées de 2024, de la victoire de la gauche et du hold-up anti-démocratique qui a suivi, nous pouvions espérer une reprise massive du mouvement social, mais force est de constater que la rue n’existe pas, ou très peu. Le demi-échec de la rentrée sociale, comme celui des 10 et 18 septembre 2025, en témoignent. Pendant ce temps, les lois les plus dégueulasses continuent d’être votées. On ne peut donc pas raisonnablement miser uniquement sur une hypothétique irruption populaire.

Cela fait longtemps que nous franchissons des caps dans la fascisation du pays, mais le week-end de la Saint Valentin 2026 peut d’ores et déjà être considéré comme un tournant. La macronie est aux abois et contrairement à ses voisins européens, elle fait face à une vraie colère sociale et à une gauche de rupture de masse. Toute occasion sera bonne à prendre pour faire rendre gorge à cette FI arrogante qui, il faut bien le dire, est à la hauteur de l’histoire, ce dont – nous, QG Décolonial – lui sommes reconnaissants. Et nous le disons avec force. Le spectacle de chasse à courre auquel nous assistons n’est que le énième épisode de cette curée qui n’en finit pas.

L’heure est trop grave pour tergiverser. Il faut faire bloc autour de la FI.

Pourquoi ? Parce que nous avons toujours dit que nous n’attendions pas de Mélenchon une offre révolutionnaire, mais que la gauche de rupture constituait a minima une digue. Aujourd’hui, il s’agit de préparer, de construire et de renforcer cette digue contre le fascisme. Plus nous aurons de mairies LFI ou associées, plus nous disposerons de bastions antifascistes, et donc de moyens matériels et politiques pour résister. L’idée de communalisme qui permet aux habitants de participer à la décision et donc de reprendre du pouvoir est à prendre au sérieux.  Une gauche de rupture renforcée reste un appui même en cas de défaite électorale, car la FI permettrait la subsistance d’une gauche organisée, structurée dans une dynamique d’opposition. Or nous avons besoin de cette gauche pour la suite, notamment en vue des présidentielles mais aussi et surtout après les présidentielles. C’est ici qu’il importe de prendre conscience de l’usage contre-révolutionnaire de certaines conceptions de l’autonomie d’une part et de la radicalité d’autre part.

 

De l’usage contre-révolutionnaire de l’autonomie

 

« Exister, c’est exister politiquement ». Sans autonomie pas d’existence politique pour quelque groupe opprimé que ce soit. Le luttes des travailleurs arabes, des sans-papiers ou l’antiracisme politique n’auraient jamais prouvé leur efficacité sans leur indépendance et leur insubordination à l’agenda des syndicats ou des partis politiques de gauche. Ce fait est préalable à tout projet politique minoritaire. C’est indiscutable. Mais l’autonomie des non blancs est un moyen, pas un objectif en soi et comme tout moyen, il est à utiliser de manière politique. Il existe en effet des temporalités où l’autonomie est prioritaire, et d’autres où elle doit faire un pas de côté et où ce sont les alliances qui prennent le dessus. Dans le contexte actuel, la constitution de listes autonomes témoins – dites de « quartiers » – pour lesquelles les élections ne sont qu’une opportunité pour construire une autonomie locale, affaiblissent les listes FI et nous rendent collectivement perdants (sauf si bien sûr ces listes sont en position de gagner). On aurait certes beaucoup à dire sur les méthodes de la FI : Oui, il y a du parachutage, des investitures incompréhensibles où des candidats indigènes très implantés se voient rétrogradés au profit de figures nationales ou complètement inconnues des habitants, certes il y a du cafouillage et même parfois du mépris de la part des instances nationales qui distribuent les investitures mais, il faut être honnête, il n’y a jamais eu, de mémoire d’indigène, autant de candidats issus des colonies qui ne soient pas de simples figures décoratives. On y trouve aujourd’hui des candidats non blancs non tokenisés, formés directement ou indirectement par le mouvement décolonial, de véritables militants politiques que la FI accepte d’investir. Ceci est d’autant plus important à souligner que le programme de la FI a objectivement avancé sur l’agenda décolonial, soit sur la dimension anticapitaliste, anti impérialiste, antiraciste et anti-autoritaire. C’est là qu’il faut impérativement savoir faire la distinction entre, d’une part, des candidats indigènes FI des candidats indigènes PS, droite ou extrême droite. Les premiers sont adossés à un programme « indigène friendly » auquel les luttes de l’immigration ont contribué, les autres à un programme islamophobe et impérialiste. Et d’autre part, savoir faire le distinguo entre les candidats indigènes FI (blancs ou non blancs) des « gratteurs » des quartiers qui sous couvert de « quartierisme » se soumettent au clientélisme et reproduisent les vieilles logiques d’une gauche (ou d’une droite) tokenisante, derniers avatars d’une autonomie façon Tom et Jerry, où l’indigène Jerry fait semblant de s’opposer à Tom le Maire qui lui-même fait semblant de croire qu’il a affaire à une opposition jusque’à ce que les deux parties s’entendent sur quelques subsides. Il faut que cette agitation cesse et avec elle la dispersion des forces. Nous avons besoin d’une boussole et d’une stratégie collective, d’abord à moyen terme, les élections municipales puis présidentielles où le mot d’ordre doit être l’unité derrière la FI, puis d’une stratégie à long terme qui rediscutera la nécessité et les conditions de l’autonomie.

 

De l’usage contre-révolutionnaire de la « révolution »

 

De ce point de vue, le cas Révolution Permanente, comme hier le NPA, est éclairant. Nous n’avons pas grand-chose à reprocher à sa ligne politique. Sa radicalité est réelle et salutaire : Ses positions sont plus justes que celles de la FI sur la Palestine, la défense de la collectivisation des moyens de production, l’internationalisme et notamment les DOM-TOM. Nous saluons sa position ferme en soutien à la FI depuis la tempête fascisante du week-end dernier, largement plus digne que celle des Communistes ou des Verts. Tout cela est vrai et important. Mais la radicalité aujourd’hui ne consiste pas à avoir les slogans les plus purs, elle consiste à faire les meilleurs choix stratégiques. Or, RP présente des listes aux municipales notamment à St Denis où Bally Bagayoko de la FI, malgré ses faiblesses induites par son alliance avec le PCF – mais qui sont aussi celles des Insoumis – a de vraies chances de ravir la mairie aux socialistes. Cela nous apparaît d’une grande irresponsabilité. En effet, au moment où l’ensemble du camp réactionnaire est vent debout contre la FI, où le premier flic de France classe le mouvement à l’extrême gauche, au moment où ce même camp n’espère que la division de la gauche ou sa défaite – alors que le bloc au pouvoir se réjouirait même des listes autonomes et des listes RP qui ne menacent aucunement l’ordre des choses, – présenter des listes en concurrence avec la FI n’a comme effet que le risque de perdre des mairies et donc de nuire à la construction de la digue antifasciste, vitale aujourd’hui. Présenter des listes de gauche – aujourd’hui dans ce contexte de bascule – concurrentes à la FI est une faute politique fatale. En cas de défaite à Saint Denis ou ailleurs, RP devra en assumer sa part de responsabilité.

Mais soyons clair une deuxième fois : cette digue ne tiendra pas sans un mouvement populaire fort. C’est là que RP, le NPA, les Gilets Jaunes, l’antiracisme, les quartiers, les syndicats étudiants, les syndicats ouvriers doivent jouer leur rôle. Celui du soutien, non pas à la FI mais à une hypothèse révolutionnaire ou du moins de résistance populaire. La chape de plomb qui s’abat sur nous exige, dans tous les cas, un mouvement social autonome, structuré et puissant. Celui-ci doit rester stratège. A l’intérieur de la temporalité électorale, que nous soyons de fervents citoyens démocrates ou d’affreux gauchistes anti-éléctoralistes, saisissons le moment électoral, instrumentalisons-le, faisons-de lui ce qu’il est : un moyen et pas une fin. Quant à la rue, elle est à nous, prenons-la !

 

QG Décolonial

Alain Finkielkraut : un bon chrétien ?

C’est sur un plateau-télé faisant office d’antichambre feutrée et complaisante du néo-mccarthysme qu’Alain Finkielkraut est accueilli par Léa Salamé dans son émission Quelle époque sur France 2, le 24 janvier 2026, à l’occasion de la sortie de son nouvel essai, Le cœur lourd (Gallimard).

C’est comme pour un pot de départ que l’essayiste est convoqué chez une Salamé à la langue aussi épaisse qu’une brosse à cirage, aux côtés d’un Hugo Clément recyclé en chroniqueur au service de la macronisation du PAF, et au milieu d’invités gendarmés d’éloges et de plaisanteries complices. On écoute le vieux monsieur triste. On taquine le membre de l’Académie française lorsqu’il dit sa douleur à voir régresser la langue nationale (« le dictionnaire est très accueillant », rétorque-t-il lorsque Clément lui fait remarquer que l’usage du verbe « kiffer » est officialisé). Surtout, et sur un plateau saturé de sionisme bon teint comme celui d’Élie Semoun ou de Bruno Solo qui ne manqueront pas d’ajouter leur grain d’alibi moral (« nous sommes aussi des humains », « la nuance n’est plus possible »), on abonde dans son sens lorsqu’il dénonce l’accusation de « sionistes génocidaires » que désormais l’on jetterait à la face des Juifs de France dans cette « explosion d’antisémitisme après le 7-Octobre ».

Enfin, c’est dans une émission acquise à sa cause qu’Alain Finkielkraut, connu pour ses crises de nerf, son suprémacisme nationaliste et son islamophobie, est absous par une formidable opération de réhabilitation qui le rend sympathique : il aurait quand même un certain phlegme autodérisoire. Qui le rend vulnérable : en témoignent les différents documents (extraits d’émission, lettre d’un auditeur qu’il lit en direct) où on l’insulte, tantôt pour son islamophobie (qu’il retourne en dénonciation d’un islamisme antisémite généralisé), tantôt pour son sionisme (accusation évidemment antisémite selon lui). Mais plus encore, cette réhabilitation le fait passer pour un sage : le voici célébré pour cette espèce de lucidité mélancolique des romantiques pleurant au-dessus des ruines d’une France dont il dit ne plus reconnaitre le visage et d’un État d’Israël qui risquerait selon lui de « perdre son âme ».

Il n’est évidemment pas étonnant de constater que tout est disposé dans l’émission pour qu’en transparence soit agité au nez du public le spectre d’un islam qui aurait rendu la France étrangère à elle-même. L’ennemi de l’intérieur plane au-dessus du plateau en acculant les invités au pied du mur, au pied du pays, et en les spoliant de leurs libertés. « On ne peut plus rire de tout » : avant l’arrivée de Finkielkraut, Clément demande à Semoun de raconter l’anecdote où un musulman lui aurait demandé de supprimer, dans l’un de ses spectacles, une blague faisant mention du Coran. Dans cette atmosphère de punition par l’islam, cet irréductible étranger, ce serpent réchauffé dans le sein de la nation officielle, une réunion en non-mixité accueille les doléances des citoyens légitimes. Ou légitimés : le juif Finkielkraut regrette que la gauche ait transformé la laïcité en programme d’effacement des traces du christianisme. Presqu’un lapsus : l’autre laïcité serait donc celle d’un sécularisme profondément chrétien s’étant annexé une judéité pour faire front contre un islam par essence anti-républicain.

Face à cette Quelle époque au look vintage (un acte manqué en soi qu’est ce décor rappelant les plus belles années de la Prohibition et de la clandestinité), l’on regretterait presque l’ère des émissions polémiques dont celle de Ruquier, pourtant giron de la zemmourisation de la France. Sans sourciller, on laissera ainsi Finkielkraut dire que « l’accusation de génocide formulée contre Israël est fausse et monstrueuse », normalisant alors, à une heure de grande écoute, une contre-vérité négationniste au détriment de la réalité la plus objectivement établie par nombre d’instances internationales. En fait, ce déni de réalité, doublé d’un refus de justice à l’égard des Gazaouis, est la condition à laquelle s’adosse l’acte de repentance du sionisme incarné ici par son nouveau prophète : dans le dernier chapitre de son livre, Finkielkraut a le « cœur lourd » de ce que devient Israël.

Il emboite ainsi le pas à une Delphine Horvilleur dont on se rappelle le revirement, après qu’elle a terrorisé les soutiens propalestiniens deux ans durant, pour dénoncer le massacre au nom, d’abord et avant tout, de son amour pour Israël. Finkielkraut, quant à lui, dit avoir honte pour les siens. Comme pour la rabbine, la noblesse de l’affect sert de repositionnement moral au polémiste. Ce dernier s’absout à moindres frais mais surtout de manière héroïque puisqu’il se met sans doute en opposition vis-à-vis des siens et montre le chemin : le salut d’Israël tient à sa contrition. Ce n’est pas Finkielkraut dénonçant les « siens » mais Finkielkraut se mettant en scène comme le sauveur quasi biblique d’un peuple qui, de temps en temps, erre hors de son chemin d’élection – si l’on part de sa perspective amalgamant judaïsme et sionisme. Le génocide, disqualifié en tant que tel – il s’agit surtout de la soi-disant politique d’extrême-droite de Netanyahou qui frappe également la Cisjordanie –, est intégré comme épreuve dans le récit sioniste et sans rien remettre en cause du suprémacisme racial de ce dernier ou de son fondement colonial. Lorsque les colons de Cisjordanie ne sont pas « surexcités », Finkielkraut les rebaptise par euphémisme « habitants des implantations », consacrant ainsi la vision d’une terre absolument israélienne et à l’intérieur de laquelle les Palestiniens seraient de pauvres esprits errants qu’il faudrait presque sauver d’eux-mêmes. De pauvres pécheurs qui s’en prennent aux habitants légitimes. Et si la solution, pour lui, est la « séparation » (il n’évoque nullement la création d’un État palestinien, issue de secours des défenseurs du statu quo), c’est pour mieux oblitérer le fait qu’un apartheid a bien lieu et que les murs ne cessent d’être repoussés à l’intérieur des frontières de 1948. Cette séparation, qu’il veut faire advenir sur une géopolitique mensongère, ne compte pas pour son efficience politique mais agit comme une diversion rhétorique. Finkielkraut invente une situation géopolitique pour mieux acter l’impossibilité d’une résolution dont il tirera pourtant son rachat. De plus, sous prétexte de cette « promiscuité meurtrière » qui « serait dangereuse pour l’un comme pour l’autre » des deux peuples, Israël serait amené à sauver son âme en consentant enfin à sacrifier une partie de lui.

Par ailleurs, lorsqu’il dénonce les exactions des politiques – « d’extrême-droite », spécifie Léa Salamé –, Finkielkraut parle des « terroristes » condamnés sans appel à la peine de mort, ainsi que des « Israéliens » tués par des Palestiniens en Cisjordanie (« surexcités » eux aussi ?) : ces événements ainsi nommés et rapportés rejouent l’effacement de la question palestinienne et entérinent l’idée qu’il faudrait, père, pardonner aux Barbares car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Au fond, Finkielkraut est un bon chrétien.

 

Khalil Khalsi

 

La loi n’est déjà plus Yadan

L’adoption récente en commission des lois de la proposition de loi de Caroline Yadan a fait naître un vent de panique chez les militants et soutiens de la cause palestinienne.

Avec l’adoption de ce texte, il ne serait désormais plus possible de critiquer Netanyahu ou l’État d’Israël, l’antisionisme serait assimilé à de l’antisémitisme, et soutenir la Palestine relèverait de l’apologie du terrorisme.

Il n’est pas faux de dire que tel est bien l’intention du texte. Caroline Yadan fait partie des fervents défenseurs du régime israélien, lui apportant son soutien sans faille depuis le début du génocide.

Pour autant, la réalité du texte n’est pas à la hauteur de ses ambitions. L’intervention des institutions publiques et l’équilibre des forces politiques a conduit l’auteure de la proposition de loi à accepter des concessions substantielles, au point que son texte apparaît aujourd’hui vidé de l’essentiel de son venin.

La conclusion apparaît sans appel : il s’agit d’une véritable défaite du sionisme.

 

L’amendement du texte

 

La proposition de loi Yadan a fait l’objet d’un avis rendu le 22 mai 2025 par le Conseil d’État, qui a suggéré de profondes modifications du texte.

En effet, alors même qu’il a pris en compte « la gravité de l’évolution de l’antisémitisme » et le fait que « la République doit se préserver, par la loi et la justice, de toute menace raciste ou antisémite », le Conseil d’État a souligné que la proposition de loi telle que présentée par Caroline Yadan était exposée à « un risque de censure tant sur le plan constitutionnel que conventionnel ».

En cause, le risque de contrariété du texte avec la Constitution et la convention européenne des droits de l’homme, qui protègent la liberté d’expression (dont l’exercice est reconnu comme l’une des garanties essentielles du respect des autres droits et libertés) et le principe de légalité des délits et des peines (qui impose de définir les infractions en termes suffisamment clairs et précis pour exclure l’arbitraire).

Partant, les velléités de l’auteure de la proposition de loi, tendant à renforcer l’arsenal pénal contre les soutiens de la cause palestinienne, tombent à l’eau.

 

Le délit de provocation à des actes de terrorisme ou d’apologie publique de tels actes

Le premier volet de la proposition de loi visait à renforcer et étendre le délit de provocation à des actes de terrorisme ou d’apologie publique de tels actes.

Cela, de trois manières.

1/ La première était d’incriminer les provocations « indirectes » à la commission d’actes de terrorisme.

Cette extension a été vertement critiquée par le Conseil d’État, qui, selon lui, « pourrait conduire en réalité à une indétermination du champ de l’infraction », alors que la provocation « nécessite un appel ou une exhortation intentionnelle à commettre des actes de terrorisme ».

Pour l’institution, le délit de provocation « indirecte » au terrorisme est en outre redondant avec celui d’apologie du terrorisme, d’autant qu’ « aucun exemple de provocation « indirecte » à des actes de terrorisme n’est donné dans l’exposé des motifs, ni d’ailleurs, n’apparait facilement concevable ».

Le Conseil d’État a donc recommandé de supprimer le terme « indirect » de la proposition de loi.

2/ La deuxième manière était de sanctionner des propos publics présentant des actes de terrorisme comme une légitime résistance, ainsi que le fait d’inciter publiquement à porter sur ces actes ou sur leurs auteurs un jugement favorable.

Mais comme l’a noté le Conseil d’État, il s’agit là d’ « agissements déjà incriminés par la qualification d’apologie du terrorisme », en vertu de la jurisprudence du Conseil constitutionnel et de la Cour de cassation.

La proposition de loi se borne ainsi, sur ce point, à « introduire explicitement cette jurisprudence dans la loi », sans modifier l’état du droit.

3/ La troisième manière était de créer un nouveau délit visant tous les actes et tous les propos qui ont pour objet ou pour effet de banaliser, de minorer ou de relativiser les actes de terrorisme ou le danger représenté par les auteurs de ces actes.

Toutefois, pour le Conseil d’État, ce texte « ne servira pas à atteindre l’objectif qu’il se fixe, dès lors qu’actuellement (…) les actes et propos ainsi visés sont d’ores et déjà couverts par l’incrimination d’apologie du terrorisme ».

Il a en conséquence proposé de supprimer ce nouveau délit.

Souhaitant néanmoins accompagner « les objectifs de précision et de pédagogie poursuivis par les auteurs de la proposition de loi », tout en « évitant autant que faire se peut les risques d’inconstitutionnalité ou d’inconventionnalité », le Conseil d’État a suggéré d’ajouter au délit de provocation directe à des actes de terrorisme les provocations « implicites », et au délit d’apologie publique du terrorisme « la minoration ou la banalisation des actes de terrorisme de façon outrancière ».

Toutefois, il s’agit là, comme le souligne l’institution, d’une réécriture « pédagogique » de la loi, qui ne modifie pas l’état du droit mais le précise et l’illustre.

 

Le délit de contestation de crime contre l’humanité

Le deuxième volet de la proposition de loi Yadan entendait renforcer le délit de contestation de crime contre l’humanité, en spécifiant que, quelle que soit sa formulation, constitue une contestation « une minoration ou une banalisation outrancière de l’existence d’un ou [de ces] crimes ».

Or, une fois n’est pas coutume, le Conseil d’État a relevé que ces dispositions « là encore tendent à incorporer dans la loi la jurisprudence de la Cour de cassation », et que, nonobstant cet ajout, il revient toujours au juge « le soin d’apprécier si, dans le contexte de l’affaire qui lui est soumise, l’infraction est caractérisée ».

Le Conseil d’État a donc à nouveau mis en exergue l’absence de modification de l’état du droit par la proposition de loi.

 

Le délit de provocation à la destruction ou à la négation d’un État

Le troisième et dernier volet répressif de la proposition de loi Yadan tendait à la création d’un délit réprimant le fait de provoquer à la destruction ou à la négation d’un État ou de faire publiquement l’apologie de sa destruction ou de sa négation.

Sur ce sujet, le Conseil d’État a tout d’abord rappelé que « la notion d’Etat n’a pas de définition juridique précise ».

Il a ensuite estimé que « l’imprécision de cette notion, le fait que la proposition de loi vise à réprimer la provocation à commettre des faits qui ne sont pas à ce jour eux-mêmes constitutifs d’une infraction et la difficulté à tracer une frontière avec la liberté d’expression qui ne soit pas celle de la provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence, font peser des risques constitutionnels sur ces dispositions au regard des principes de nécessité, clarté et intelligibilité de la loi pénale ».

Pour réduire ces risques et pour satisfaire aux exigences du principe de légalité, le Conseil d’État a proposé de définir l’État auquel se réfère l’infraction comme étant tout État reconnu par la France, renvoyant ainsi à une notion précise et déterminée.

Il a ensuite proposé de mieux assurer la préservation de la liberté d’expression en cantonnant la pénalisation aux hypothèses d’appel à la destruction d’un État par le recours à des moyens contraires aux « buts et principes des Nations Unies », qui est une notion déjà communément utilisée par la jurisprudence pour apprécier le droit au statut de réfugié et renvoyant aux articles 1 et 2 de la charte des Nations Unies.

En ce sens, la jurisprudence qualifie de « contraires aux buts et principes des Nations Unies » les faits « susceptibles d’affecter la paix et la sécurité internationale, les relations pacifiques entre États ainsi que les violations graves des droits de l’homme », comme « les actes terroristes ayant une ampleur internationale en termes de gravité, d’impact international et d’implications pour la paix et la sécurité internationales ».

En l’état, la proposition de loi prévoit donc la création d’un nouveau délit de presse tendant à condamner ceux qui auront « appelé publiquement, en méconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et des buts et principes de la charte des Nations unies, à la destruction d’un État reconnu par la République française »

Le délit ne vise donc pas ceux qui appellent à la fin d’un État, y compris Israël, de manière conforme aux buts et principes de la charte des Nations unies.

 

Une défaite du sionisme

L’examen de la proposition de loi en commission à l’Assemblée nationale a montré que Caroline Yadan ne s’est pas contentée de prendre acte de l’avis du Conseil d’État, mais s’est pliée à l’intégralité de ses recommandations rédactionnelles.

C’est ainsi qu’elle a présenté en séance plusieurs amendements rédactionnels (ici, ici, ici et ici), qui, avec l’appui du groupe socialiste (ici), ont été adoptés par la commission des lois, afin de rendre le texte conforme aux réserves du Conseil d’État.

Même si, comme nous l’apprend Le Monde, le choix de Caroline Yadan de saisir le Conseil d’État ne visait pas tant à assurer la conformité de la loi à la Constitution et aux conventions internationales, mais à obtenir le soutien des différentes formations politiques :

« consciente que sa proposition de loi risquait de ne pas passer, la députée a sollicité, en mai 2025, l’avis de l’instance, qu’elle a proposé, mardi, de reprendre dans son intégralité, amendant ainsi son propre texte. Une proposition destinée à déminer le terrain, qui a plutôt bien fonctionné, le Parti socialiste (PS) se ralliant aussi aux écritures du Conseil d’Etat de l’article 1 ».

Toujours est-il qu’en se conformant ainsi aux observations de l’institution sans aucune marge de manœuvre, Caroline Yadan a fait montre de son impuissance à rallier les différentes forces politiques de l’Assemblée nationale contre l’état du droit, tel que préservé par le Conseil d’État.

En effet, dans sa version finalement adoptée par la commission des lois, la proposition de loi a abandonné nombre des innovations juridiques qu’elle comportait (à l’exception du délit d’appel à la destruction d’un État, quoique nettement circonscrit au final), et, pour le reste, se borne à préciser la loi déjà existante sans aucunement modifier l’état du droit (en intégrant la jurisprudence dans la lettre de la loi).

Il est à cet égard notable que le Conseil d’État est ainsi venu pour vider la proposition de loi de sa substance de lui-même, dès le mois de mai 2025, avant même un commencement de mobilisation sociale contre la proposition de loi.

Plus encore, l’on observe que Caroline Yadan n’a pas même tenté d’intégrer à la loi la définition controversée de l’antisémitisme réalisée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), se contentant d’y faire référence dans l’exposé des motifs de sa proposition, lequel n’aura pas force de loi.

Finalement, au-delà de l’affichage et des effets d’annonce de Caroline Yadan, ce que l’on constate c’est une défaite cuisante du sionisme, qui ne parvient pas à imposer le paradigme israélien dans la loi française.

Soit que les promoteurs du sionisme se censurent eux-mêmes, car ils savent que leurs propositions n’ont aucune chance d’aboutir (ici la définition de l’IHRA, pas même intégrée par Caroline Yadan) ; soit que les institutions publiques jouent suffisamment leur rôle, au vu du rapport de force politique existant, pour vider de leur substance les propositions qui sont tout de même tentées (ici les « extensions », qui n’en sont pas au final, des délits d’apologie du terrorisme et de contestation de crime contre l’humanité).

La présente analyse ne doit toutefois pas conduire à laisser passer l’adoption de la proposition de loi, au motif qu’elle serait finalement « inoffensive ».

Déjà car la proposition n’en est qu’au début de la procédure législative, et qu’elle peut encore être modifiée, notamment au Sénat.

Ensuite car son adoption enverrait, malgré tout, un signal politique défavorable pour la cause palestinienne, avec l’adoption d’une énième loi ayant pour but de criminaliser le soutien à la Palestine.

Il est donc de notre devoir de nous opposer à l’adoption de la proposition de loi Yadan, quel que soit son contenu.

 

Yanis Sedrati

À propos de la question chrétienne : entretien avec Roland Boer

Texte initialement publié dans le numéro 10 de  Counterfutures: Left Thought & Practice Aotearoa (2020). Traduit et publié ici avec l’aimable permission du journal. Une version abrégée de cet article est à retrouver dans le dernier numéro de la revue Nous (4), « Légalisons l’opium du peuple« . 

L’œuvre en cinq volumes de Roland Boer, On Marxism and Theology (2007-2013), explore les relations entre le marxisme et le christianisme. Dans cet entretien, Boer revient sur certaines des questions cruciales et des problématiques complexes soulevées dans cette série de livres. La discussion débute par son parcours intellectuel et politique, les travaux antérieurs sur les liens entre marxisme et christianisme, ainsi que sur les débats contemporains autour du « retour de la religion ». Elle s’oriente ensuite vers l’analyse de la religion par Marx et Engels, par des figures clés de la Deuxième Internationale, ainsi qu’au sein du marxisme russe. L’entretien aborde également la tradition marxiste occidentale, en soulignant l’importance d’Ernst Bloch et de Theodor W. Adorno dans les travaux de Boer. Enfin, Boer partage ses réflexions sur le post-sécularisme et le nouvel athéisme, l’éthique et la grâce, ainsi que sur les débats actuels autour de l’héritage chrétien.

CHAMSY EL-OJEILI – Roland, avant d’entrer dans les détails de votre œuvre en cinq volumes, On Marxism and Theology, j’aimerais vous poser quelques questions préliminaires. Tout d’abord, pourriez-vous nous parler un peu de votre formation intellectuelle et politique ? Quel a été le parcours intellectuel et politique qui vous ont conduit à On Marxism and Theology ?

ROLAND BOER – Pour répondre de façon concise, je dirais que j’ai suivi, sans m’en rendre compte au départ et de manière bien moins illustre, un parcours quelque peu similaire à celui de Friedrich Engels. Comme lui, j’ai grandi dans un foyer réformé (calviniste), ce qui m’a conduit, par un chemin plutôt atypique, vers le marxisme, puis à rejoindre le parti communiste. Pour développer un peu : Engels a grandi à Elberfeld (NDT : Allemagne), aujourd’hui un quartier de la ville de Wuppertal, au sein d’une famille profondément calviniste. Il a assisté à de nombreux sermons du célèbre Friedrich Wilhelm Krummacher. Toutefois, il n’a jamais cessé d’être très critique envers l’hypocrisie des membres de son église, écrivant des textes satiriques (sous pseudonyme) pour dénoncer de telles pratiques. En étudiant les nouvelles avancées en philosophie et en critique biblique, il a progressivement – et non sans douleur – perdu la foi, comme en témoignent de nombreuses lettres de l’époque. Peu de temps après, il rencontrera Marx, entamant ainsi la collaboration d’une vie.

Pour ma part, je pourrais le formuler ainsi : dans la tradition réformée calviniste, on met fortement l’accent sur l’usage critique de la raison, ainsi que sur l’idée que les gouvernants doivent respecter les impératifs divins. Si ces gouvernants refusent de le faire, le peuple est pleinement en droit de les renverser. On pourrait dire que cette théologie insurrectionnelle repose sur une transcendance radicale. Ce n’est pas un hasard si les calvinistes ont été bannis de pays comme le Danemark et la France, où ils étaient considérés comme des révolutionnaires dangereux, prêts à faire tomber une ou deux têtes couronnées. C’est une manière détournée de dire qu’il existe quelque chose dans la tradition réformée qui peut mener – mais pas nécessairement – à une position marxiste. À titre d’exemple, c’est également l’expérience qu’en a fait Kim Il Sung, le fondateur révolutionnaire de la République populaire démocratique de Corée (plus connue sous le nom de Corée du Nord).

CHAMSY – Pourriez-vous évoquer les principales manières par lesquelles vous avez abordé la relation entre le marxisme et le christianisme avant de décider d’écrire On Marxism and Theology ? Je pense, par exemple, aux quatre approches majeures que j’ai rencontrées en tant que jeune marxiste : d’abord, le marxisme compris comme un moyen de comprendre et de surmonter la religion, vue comme une idéologie au service de la classe dirigeante ; ensuite, le rejet du christianisme et du socialisme par Nietzsche, comme morale d’esclave marquée par le ressentiment ; puis, l’argument libéral sceptique, qui affirme que le marxisme est essentiellement et dangereusement théologique ; et enfin, les tentatives plus occasionnelles et respectueuses de dialogue mutuel, telles que Marxism and Christianity de Macintyre (1968) ou Marxism and Religion de McLellan (1987).

ROLAND – Peut-être ai-je anticipé ma réponse à cette question dans ma réponse précédente : c’est par la théologie que je suis arrivé au marxisme. Bien que j’aie adopté des positions politiques de gauche dès mon adolescence, ma véritable rencontre avec le marxisme s’est produite lors d’un cours intitulé « Théologies politiques et de libération », dans le cadre de mes études de licence en théologie (mon deuxième diplôme de premier cycle) à l’Université de Sydney, au milieu des années 1980. Nous y avons étudié le dialogue marxiste-chrétien des années 1960 et 1970 en Europe, le développement de la théologie politique dans cette région du monde, ainsi que l’émergence parallèle de la théologie de la libération en Amérique latine.

Ma réponse à ce cours a été la suivante : j’ai décidé d’étudier les œuvres de Marx et Engels plutôt que de lire ce que d’autres – des théologiens, en l’occurrence – disaient à leur sujet. C’est exactement ce que j’ai fait pour ma thèse de master, qui portait sur la question de l’aliénation et de la révolution chez Hegel et Marx. À partir de ce moment-là, j’ai été happé, pour ainsi dire. Et jusqu’il y a cinq ou six ans, j’ai exploré un large éventail d’intersections complexes entre marxisme et théologie. Cela inclut l’utilisation de méthodes marxistes pour l’analyse biblique, la reconstruction des économies du monde antique et l’étude des positions des marxistes européens et russes concernant la religion et la théologie. C’est ce dernier point qui m’a conduit, à partir de 2007, à écrire une série de livres sur le sujet.

CHAMSY – Les livres sont parus entre 2007 et 2013, une période marquée par de nombreux débats sociaux et politiques autour du retour de la religion, des conflits entre civilisations et du tournant post-séculier en philosophie et dans la théorie. Comment avez-vous interprété ces discussions, et quel impact, le cas échéant, ont-elles eu sur votre projet ?

ROLAND – Croyez-le ou non, cela restait plutôt secondaire par rapport à mes préoccupations principales. Cela a peut-être reflété l’« esprit du temps », mais j’avais déjà commencé à planifier cette série de livres dès 1992, tandis que je travaillais pour une courte période à l’Université de la Nouvelle-Angleterre, en Australie. Ce qui m’a frappé, cependant, c’est l’intérêt marqué que certains critiques marxistes contemporains, notamment Alain Badiou, Slavoj Žižek et Terry Eagleton, portaient à la théologie chrétienne à cette époque. Ce n’est que plus tard que j’ai compris ce que cela révélait : une prise de conscience du déclin du projet occidental et un désir de revenir à ses racines pour examiner ses apports. Pour eux, c’était l’essence même de l’idée de révolution. Je reviendrai sur ce point plus tard.

CHAMSY – Pour entrer plus en détail dans ces volumes, quels étaient vos espoirs et vos objectifs avec ce travail ? Ce qui m’a particulièrement marqué dans ces livres, c’est leur dimension intime : la façon dont vous mettez en scène des conversations proches, chaleureuses, personnelles, presque comme si elles se déroulaient sur le vif, avec les penseurs que vous analysez.

ROLAND – Le projet a pris de l’ampleur au fil de l’écriture. À l’origine, je n’avais prévu qu’un seul ouvrage, Criticism of Heaven. Mais il s’est considérablement développé, si bien que le manuscrit final atteignait près de 275 000 mots. J’ai cherché un éditeur, sans succès, car le texte était tout simplement trop long. Finalement, la série Historical Materialism (éditée chez Brill) a accepté de le publier, mais uniquement à condition que je réduise le texte de 100 000 mots. À ce moment-là, j’ai réalisé que mon travail ne faisait que commencer, car j’avais déjà repéré des pistes prometteuses pour de futures découvertes.

L’« intimité » dont vous parlez découle, je pense, de ma manière de travailler en dialogue étroit avec un texte. Celui-ci devient un véritable interlocuteur, m’accompagnant dans l’exploration des idées et des problèmes qu’il soulève. Cette approche est sans doute le fruit de ma formation en langues classiques occidentales (grec, latin, sanskrit), puis en langues bibliques (hébreu, grec à nouveau, mais aussi syriaque et copte). Cette formation m’a inculqué un principe auquel je suis resté fidèle : on ne peut pas étudier un texte sans le lire dans sa langue d’origine. Une grande partie des sources originales utilisées dans la série Marxism and Theology est en allemand, et une partie en français. Cependant, pour les auteurs italiens, j’ai dû faire une exception en travaillant à partir de traductions, tout en restant pleinement conscient des limites et des risques que cela implique.

CHAMSY – Peut-être pourrions-nous commencer à aborder les choses de manière plus approfondie en parlant de Marx et d’Engels. Probablement, la première idée qui viendra à l’esprit de beaucoup de gens lorsqu’on évoque Marx et la religion est la célèbre citation de l’introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel (1820) : « l’opium du peuple », ainsi que l’idée selon laquelle le matérialisme historique considère les idées comme un reflet de la vie matérielle. Il est possible aussi que certains lecteurs connaissent La guerre des paysans en Allemagne (1870) d’Engels, où il souligne certaines continuités entre le christianisme et le socialisme. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur les approches beaucoup plus complexes de Marx et d’Engels vis-à-vis de la religion en général, et du christianisme en particulier ?

ROLAND – Commençons par la célèbre formule « l’opium du peuple » d’un Marx relativement jeune. Sa signification dépend du contexte dans lequel elle a été utilisée. Aujourd’hui, bien sûr, nous avons tendance à avoir une vision plutôt négative de l’opium, le considérant comme une drogue créant la dépendance, engourdissant les sens et entraînant une mort prématurée. Peut-être son seul aspect bénéfique est-il son utilisation comme analgésique palliatif. Le contexte du XIXe siècle de Marx était cependant bien différent : l’opium y était vu à la fois comme un médicament bon marché pour les travailleurs pauvres et comme une malédiction potentielle, à la fois source d’inspiration pour les artistes et écrivains, et cause de déclin. La vision plus positive de l’opium prédominait au début du XIXe siècle, tandis que ses dangers devenaient plus évidents vers la fin du siècle. En d’autres termes, lorsque Marx utilise cette métaphore en 1843, elle revêtait une grande ambivalence. J’ajouterais que Marx lui-même consommait de l’opium pour soulager ses nombreux maux, allant des anthrax aux caries dentaires, en passant par ses problèmes de foie.

Passons maintenant à un contexte bien différent, la Chine, dans lequel je me suis engagé depuis une dizaine d’années et où j’ai travaillé à temps partiel pendant sept ans. Là, l’opium évoque le colonialisme, l’humiliation et la nécessité de la libération. Ce sont les Britanniques qui ont imposé l’opium à la Chine afin de vider ses coffres de l’or et de l’argent accumulés grâce aux mines d’Amérique latine. Comment cet or et cet argent sont-ils arrivés là ? Les Européens ne pouvaient se lasser des produits raffinés de Chine et payaient avec l’or et l’argent en question. D’où l’imposition de l’opium à la Chine, à travers une série de traités inégaux, dont la cession de Hong Kong aux Britanniques. Il faut également noter que le christianisme a été perçu comme faisant partie intégrante de ce processus d’humiliation. Le christianisme est présent en Chine depuis plus d’un millénaire — d’abord les nestoriens, puis les catholiques romains un peu plus tard. Cependant, les Britanniques ont utilisé Hong Kong comme levier pour déstabiliser la Chine, répandant l’opium et tentant de convertir les Chinois au christianisme. Dans ce contexte, le christianisme est perçu par beaucoup comme une « doctrine étrangère », étrangère à la culture et à la tradition chinoises. Ainsi, lorsqu’ils lisent « l’opium du peuple » dans le texte de Marx, cette citation prend une tout autre résonance.

Revenons à Marx afin d’aborder Engels. Comme cela devrait être bien connu, dans le même texte, Marx parle aussi de la religion comme du soupir de la créature opprimée, du cœur d’un monde sans cœur, et du fait que la souffrance religieuse est à la fois l’expression de la souffrance réelle et une protestation contre elle. L’« opium du peuple » exprime évidemment une idée similaire. Chez Engels, cette ambivalence vis-à-vis de la religion devient beaucoup plus politique. Comme mentionné plus tôt, Engels a grandi en tant que chrétien réformé (calviniste) dévot, mais il abandonna sa foi après une longue lutte, à la lumière de ses études des nouvelles avancées en philosophie, science et théologie. Cette expérience marquera ses jugements ultérieurs sur le christianisme : il fulminera souvent contre l’obscurantisme et l’hypocrisie de la religion, ainsi que contre la manière dont elle était utilisée pour justifier des régimes réactionnaires et l’exploitation économique. En même temps, il devint de plus en plus conscient, dès ses 20 ans, d’une autre dimension, plus révolutionnaire. Je ne parle pas du « socialisme utopique » que lui et Marx critiqueront dans le Manifeste du Parti communiste (1848), mais du potentiel qu’une religion comme le christianisme pouvait avoir pour inspirer des mouvements révolutionnaires. Engels avait déjà évoqué Wilhelm Weitling, auteur de L’Évangile du pauvre pécheur (1845), comme étant le « premier communiste allemand », mais il développera cette prise de conscience de manière plus approfondie dans son étude de la révolution des paysans de 1525 menée par Thomas Müntzer. Ce travail présente des lacunes, notamment l’argument selon lequel la théologie n’était qu’un manteau pour un message radical et non théologique en son cœur, destiné à un cercle restreint. Mais c’était la première interprétation historique-matérialiste d’un moment crucial du tumultueux XVIe siècle européen.Engels n’en resta pas là. Après quelques articles en 1882 et 1883, il publia juste avant sa mort Sur l’histoire du christianisme primitif (1894-1895). Engels admit qu’il avait réfléchi au cœur de son argument pendant 40 ans. Le christianisme était à l’origine un mouvement révolutionnaire, attirant les pauvres et les esclaves, déchiré par des factions et des faux prophètes, et finissant par bouleverser l’Empire romain. On pourrait objecter que sa victoire même a transformé le christianisme en son propre opposé impérialiste, mais l’idée avait été lancée, avec une influence profonde sur les cercles religieux et socialistes en Allemagne et en Europe.

CHAMSY – De la même manière, il est facile de supposer un athéisme simple, un matérialisme, et une relégation du christianisme aux oubliettes de l’histoire lorsqu’on pense à l’orthodoxie de la Seconde Internationale. Comment, par exemple, Kautsky et Luxemburg confirment-ils ou infirment-ils cette image ?

ROLAND – Au même moment où Engels préparait son article sur le christianisme primitif pour publication, Kautsky avait publié, en tant qu’auteur principal, une œuvre majeure en deux volumes intitulée Die Vorläufer des neueren Sozialismus (Les Précurseurs du socialisme moderne) en 1895. S’étendant de la Grèce antique à leur époque, les auteurs cherchaient à retracer l’histoire des mouvements révolutionnaires antérieurs, dont la plupart étaient inspirés par le christianisme. Kautsky écrivit l’essentiel du texte concernant les mouvements antérieurs au XVIe siècle. C’est dans ce contexte qu’il introduisit le terme de « communisme chrétien », qu’il définissait comme étant fondé sur la pratique de la vie communautaire, tirée de nombreux textes bibliques, mais surtout de l’« avoir tout en commun » mentionné dans le Livre des Actes, chapitres 2 et 4. De plus, Kautsky soutenait que ce communisme chrétien était un communisme de consommation plutôt que de production ; il nécessitait que tous les membres partagent ce qu’ils avaient, afin de distribuer équitablement les biens entre tous. Tout cela semblait bien, selon Kautsky, mais lorsque les ressources venaient à manquer, les membres devaient travailler pour en obtenir davantage. Il valait donc mieux changer les moyens de production, comme le proposait le socialisme moderne. Ce raisonnement rejoint, en gros, celui développé dans le pamphlet de Rosa Luxemburg Le Socialisme et les Églises (1905). La différence réside dans le fait que le pamphlet de Luxemburg cible explicitement les travailleurs chrétiens, qui avaient rejoint massivement les sociaux-démocrates allemands. Avertis par leurs prêtres et ministres contre le « communisme malfaisant » et « athée », Luxemburg cherche à rassurer ces travailleurs en leur expliquant que le communisme n’est rien de tout cela. Selon elle, le socialisme révolutionnaire du parti moderne s’inscrivait déjà, sous certains aspects, dans le christianisme primitif.

Le traitement que fait Kautsky du christianisme primitif dans cette œuvre est relativement bref, mais suscite au moins deux réactions. La première vient d’Engels, quelque peu surpris de ne pas avoir été informé de l’avancement de ce travail. Déçu au début de ne pas avoir été consulté, Engels finit par approuver l’œuvre. La seconde réaction provient d’un ensemble de leaders religieux, de théologiens et de socialistes. Cette réponse critique a mené à l’étude complète de 1908, Les Fondements du christianisme.

Cependant, ma partie préférée des Précurseurs du socialisme moderne concerne le XVIe siècle. Bien que Kautsky dresse utilement un panorama des mouvements chrétien-communistes au Moyen Âge européen, ses études les plus soignées et détaillées portent sur la révolution paysanne de 1525 et la révolution anabaptiste à Münster en 1534-1535. Je ne peux entrer dans trop de détails ici, mais j’aimerais souligner les points suivants. Premièrement, Kautsky évalue avec finesse le biais de ses sources, en notant qu’elles sont presque toutes hostiles, à l’exception des textes de Müntzer lui-même. Deuxièmement, Kautsky identifie deux caractéristiques qui se chevauchent dans ces mouvements : l’instauration de formes de vie communistes, généralement dans de petites communautés et à l’abri des persécutions, et la nécessité de l’action révolutionnaire, notamment lorsque la communauté était menacée, mais aussi lorsqu’il semblait que rien ne pourrait être accompli sans un changement systémique global. Troisièmement, Kautsky aborde l’argument selon lequel la théologie chrétienne n’était pas simplement un cadre extérieur, un langage, pour ces mouvements révolutionnaires, mais qu’il y avait quelque chose, au sein même du christianisme, qui les faisait naître.

Avec tout ce matériel, une question se pose : le socialisme moderne (le marxisme) n’est-il qu’une continuation sous une autre forme, ou bien est-il distinct ? Engels a sans doute mis l’accent sur la nature scientifique du socialisme moderne, mais pour Kautsky, la différence résidait surtout dans la nécessité de révolutionner les moyens de production dans leur ensemble, afin de réaliser un changement systémique, plutôt que de se limiter à des révoltes locales ou à des petits groupes cherchant à instaurer des modes de vie communistes. Selon lui, cette approche constituait la contribution propre du marxisme.

CHAMSY – Même question concernant le marxisme russe, avec Plekhanov et Lénine, par exemple. Pourriez-vous également évoquer les particularités du contexte russe et de l’orthodoxie orientale, et en quoi elles ont façonné les réponses des marxistes russes ? Pourriez-vous aussi réfléchir à certains des moments clés de la politique soviétique vis-à-vis de la religion ?

ROLAND – Il serait peut-être plus pertinent de parler de Lénine et Staline, en partie parce que je n’ai pas étudié Plekhanov en profondeur. En ce qui concerne Lénine, sa position par défaut était que la religion n’avait vraiment pas sa place dans un parti révolutionnaire communiste. Globalement, il considérait la religion comme de l’obscurantisme, une force qui embrouillait les masses et soutenait l’autocratie. Ainsi, lorsqu’il a dû aborder la « question religieuse », on le voit lutter pour concilier cette réalité avec d’autres éléments. Permettez-moi de donner deux exemples. Le premier concerne une série d’articles sur cette « question religieuse ». Lénine savait parfaitement que l’approche du mouvement communiste international vis-à-vis de la religion était de la traiter comme une « affaire de conscience », comme le stipulait le programme d’Erfurt de 1892. Si un travailleur religieux souhaitait rejoindre le parti et acceptait son programme, il était le bienvenu. Mais, argumentait Lénine, ce travailleur ne devait ni propager ses croyances religieuses parmi les membres du parti, ni revendiquer des changements dans le programme. Si un aspect particulier du programme contredisait ses croyances, c’était à lui de résoudre ce dilemme.

Le second exemple concerne l’un de mes révolutionnaires russes préférés, Anatoly Lunatcharsky, qui fut commissaire à l’Instruction après la révolution d’Octobre. Lunatcharsky avait écrit une œuvre en deux volumes intitulée Religion et Socialisme (1908 et 1911, non traduite). Il avait étudié tout ce qui avait été publié jusque-là, y compris les travaux de Kautsky, mais il allait encore plus loin. Non seulement il était fasciné par les prophètes bibliques, Jésus de Nazareth et l’apôtre Paul, mais il proposait également que la religion incarne l’idéal auquel aspire l’humanité. Les dieux représentent cet idéal, par rapport auquel les êtres humains sont des lingots de métal brut, prêts à être façonnés et sculptés. Il serait erroné de penser que Lunatcharsky poursuivait une déification séculière de l’homme ou même des leaders humains (culte de la personnalité). Lunatcharsky voyait dans le rôle de l’éducation, des arts et de la politique gouvernementale la réalisation de cet idéal, au point que, lorsqu’il a dirigé la refonte du système éducatif après la révolution d’Octobre, ce thème en est devenu la justification théorique. Comment Lénine et les autres camarades ont-ils réagi aux idées de Lunatcharsky ? Ils étaient profondément sceptiques, Lénine écrivant Matérialisme et Empiriocriticisme (1908) en partie en réponse au premier volume de Religion et Socialisme. En fait, Lunatcharsky a dû revenir sur cet ouvrage, qui ne figura pas dans ses Œuvres complètes. Ce type de matériel a donc été largement marginalisé dans le cadre de la révolution russe, et Lunatcharsky a dû promouvoir ses idées sur l’éducation et les arts sans faire de référence explicite à la religion.

Quant à la politique religieuse, une approche plus pragmatique et différente se dessine. Lénine a peut-être exprimé occasionnellement de l’admiration pour la sagesse paysanne exprimée en termes religieux, et il a pu admirer les sectaires religieux comme les vieux-croyants pour leur discipline et leurs pratiques communautaires, mais les véritables décisions politiques ont été prises sous Staline. Cela pourrait surprendre certains, mais les cinq années d’éducation théologique de Staline au séminaire spirituel de Tiflis, en Géorgie, lui ont permis de développer une oreille théologique particulièrement fine. Tout cela est devenu évident avec le célèbre concordat entre le gouvernement et l’Église orthodoxe russe en 1943. Dès 1936, Staline avait insisté pour que la liberté religieuse soit inscrite dans la Constitution soviétique. Dans cette même constitution, il avait veillé à ce que deux textes bibliques soient inclus : d’abord, « celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger », tiré de 2 Thessaloniciens 3:10 ; et ensuite, une définition du socialisme selon laquelle chacun donne selon ses capacités et reçoit selon son travail, une interprétation des Actes 2 et 4, qui distinguait ainsi le socialisme du « à chacun selon ses besoins » du communisme. Pendant ce temps, Sergei, l’homme qui deviendrait le patriarche suivant (prêtre de l’Église orthodoxe russe autocéphale), avait déjà entamé des démarches dès 1927 pour se rapprocher des bolcheviks. Sergei cherchait à rétablir la juridiction de l’Église, à affirmer vigoureusement les droits inscrits dans la constitution de 1936 et, lorsque la guerre éclata en 1941, il fit savoir clairement de quel côté l’Église se rangerait. En 1943, le moment était venu pour une rencontre, et dans les premières heures d’un matin de septembre, lui et deux autres dirigeants ecclésiastiques rencontrèrent Staline. Le résultat fut un concordat historique qui permit la reconvocation du Saint-Synode et l’élection de Sergei au patriarcat. Au fil du temps, des milliers d’églises, de monastères et de collèges théologiques furent rouverts. Staline suivait de près leur développement, correspondait régulièrement avec Sergei et son successeur Alexandre. Il ne faut pas s’étonner qu’ils se soient adressés régulièrement à Staline comme à un « leader profondément révéré, sage et divinement désigné », en raison de son « attention constante et sage aux besoins de l’Église ». Le concordat dura dix ans, jusqu’à la mort de Staline. Son successeur de courte durée, Khrouchtchev, renversa la plupart de ces acquis et reprit la persécution de l’Église.

CHAMSY – Perry Anderson décrit, avec une formule célèbre, le marxisme occidental comme une mutation du marxisme, survenant en réponse à une série de problèmes concrets, et qui s’oriente vers des directions plus pessimistes, philosophiques, distantes et culturelles pour y faire face, en particulier à la suite de la défaite. Il est clair que les penseurs du marxisme occidental sont des interlocuteurs importants pour vous. Pourriez-vous nous dire si l’on peut formuler des observations générales sur le marxisme occidental et le christianisme ? Quelles sont, selon vous, les contributions les plus significatives, à l’exception d’Adorno et de Bloch, sur lesquels nous nous concentrerons plus tard ?

ROLAND – Par certains aspects, Anderson a raison, notamment en ce qui concerne le fait que le marxisme occidental n’a jamais connu de révolution réussie et n’a pas été en mesure d’exercer le pouvoir pour construire le socialisme. Cela place le marxisme occidental dans une position unique et anormale, en comparaison avec les marxismes d’Amérique latine, d’Europe de l’Est, de Russie et d’Asie. Il en découle également un retrait, voire un abandon, de l’idée même de l’organisation d’un parti révolutionnaire ouvrier (Alain Badiou en est un bon exemple). Domenico Losurdo a également soutenu, dans son dernier ouvrage (Il marxismo occidentale, 2017), que le marxisme occidental est une aberration, bien que ses raisons diffèrent quelque peu. Losurdo attribue une partie du développement du marxisme occidental à l’influence de la religion, qui aurait engendré une propension « utopique » et « messianique », ainsi que des suspicions envers la science et le rôle de l’État. Restons sur la dimension religieuse : la manière dont j’interprète l’argument de Losurdo est qu’il y a toujours un danger de passivisme dans les réponses religieuses. Si Dieu est la réponse, et si le changement social et personnel qualitatif ne peut advenir que par une intervention divine, alors il semble plus simple d’attendre que cela se produise. Parfois, nous voyons des marxistes occidentaux tomber dans ce piège, attendant un « événement » inattendu et inconnaissable, qui ne peut être calculé par aucun moyen humain. La révolution viendra comme un voleur dans la nuit, nous surprenant et bouleversant tout avant même que nous en soyons conscients. Ce passivisme, porté par une vision messianique ou eschatologique, est un signe clair de défaite, mais aussi une déformation d’une dialectique fondamentale.

Permettez-moi de le formuler ainsi : bien souvent, les mouvements révolutionnaires religieux trouvent leur inspiration théologique dans une forte idée de transcendance. Comment cela ? Tous les êtres humains, et surtout les gouvernants, sont soumis aux lois de Dieu. Si un dirigeant désobéit, il doit être renversé. Dans de nombreux cas, ce sont précisément les révolutionnaires qui se sont vus dans ce rôle. En d’autres termes, une transcendance radicale n’est pas une invitation à la passivité, mais un appel à l’action engagée. Nous pourrions aussi le formuler en termes marxistes, comme une dialectique entre conditions objectives et intervention subjective. Un parti communiste doit analyser minutieusement la situation et tenter d’identifier les conditions économiques et sociales objectives. Cependant, ces conditions ne se modifieront pas d’elles-mêmes, car un changement qualitatif et révolutionnaire requiert l’intervention active d’un parti communiste pour provoquer ce changement. Malheureusement, après une histoire de défaites successives, de nombreux marxistes occidentaux semblent avoir oublié cette dialectique.

Comment tout cela se relie-t-il à l’intérêt renouvelé pour la religion, et plus spécifiquement pour le christianisme, à la fin des années 1990 et dans les années 2000 ? Une partie de ce processus est liée à l’échec perçu du communisme, avec l’effondrement des États socialistes d’Europe de l’Est et d’Union soviétique, et leur colonisation, dans de nombreux cas, par l’Occident. L’Allemagne de l’Est en est le meilleur exemple, mais considérez aussi le rôle d’autres pays de l’Est dans l’OTAN et l’Union européenne. En 1989, beaucoup de marxistes occidentaux ont été amenés à une introspection profonde, dont l’un des résultats a été un retour à l’histoire chrétienne et un désir de trouver un modèle alternatif pour la révolution. Une autre part de ce processus a été ce que j’appelle le « crépuscule de l’Occident ». Ce déclin a déjà commencé dans les années 1990, à l’instant même de la victoire apparente de l’Occident. Peu de gens en étaient conscients à l’époque (c’est devenu inévitable aujourd’hui), mais il y avait des signes avant-coureurs. L’un d’eux a été le tournant de certains marxistes occidentaux qui ont redécouvert un héritage qu’ils jugeaient digne d’être l’objet d’une bataille, à savoir le christianisme. Plus précisément, cet héritage était perçu comme la dimension révolutionnaire du christianisme, qu’on pouvait alors récupérer et présenter au monde comme une contribution unique de la tradition occidentale.

La manière dont je formule cela montre mon scepticisme envers cet agenda. Ceux qui ont clairement promu cette approche me semblent moins convaincants. En revanche, ceux qui sont venus plus tôt ou qui n’ont pas succombé à ce type d’agenda marxiste me passionnent davantage, notamment Ernst Bloch, Theodor W. Adorno et Domenico Losurdo.

CHAMSY – Lorsque j’ai lu Le Principe d’Espérance de Bloch (1954–1959), j’ai été vraiment surpris par la dimension chaleureuse qu’il manifeste à l’égard du christianisme. Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’approche de Bloch, en particulier sur les questions d’utopie et de mythe ? C’est peut-être aussi l’occasion de revenir sur ton scepticisme à l’égard du mythe du communisme chrétien primitif. On retrouve cette idée, par exemple, dans les travaux de John Dominic Crossan sur Jésus, Paul et le christianisme primitif. Je trouve cela très convaincant. Quelles sont tes réserves vis-à-vis de ce type de réflexion ?

ROLAND – Ma première rencontre avec Bloch remonte au début des années 1980, lorsque j’ai lu L’athéisme dans le christianisme (1968) lors de mes trajets en train à Sydney, pour me rendre à l’université. J’étais à la fois intrigué et profondément attiré par Bloch. Intrigué par son style distinctif, mais aussi attiré par l’invitation qu’il me lançait à me plonger davantage dans son œuvre. Depuis, j’ai étudié Bloch en détail et je continue de revenir à ses écrits chaque fois que je dois réfléchir à un problème spécifique. Il faut admettre que je m’intéressais à Bloch au départ à cause de la méfiance avec laquelle il était, et est encore, perçu par les marxistes les plus mécaniques. Trop de philosophie, trop de réappropriation du mythe, et surtout du christianisme et de la Bible ; cette dernière étant une des principales sources d’inspiration pour Le Principe d’Espérance, sans parler du reste de son œuvre.

Ce qui m’attire chez lui, c’est qu’il est un grand défenseur de la dialectique marxiste. Il n’est en aucun cas pour l’abandon de tout mythe, de tous les textes religieux et de toute expression théologique ; il soutient que ce serait antidialectique. Au contraire, il plaide pour une « herméneutique de l’espérance », dans laquelle les éléments régressifs et réactionnaires de mythes comme ceux de la Bible sont identifiés pour ce qu’ils sont. Cependant, il ne s’agit pas seulement d’identifier les aspects révolutionnaires de ces récits, mais aussi de discerner la possibilité même de l’espérance qui peut naître à partir de ces matériaux réactionnaires. Un excellent exemple de cette approche est son traitement des récits de rébellion, et en particulier du péché, contre les puissances établies et, par extension, contre la divinité. Inévitablement, ces histoires montrent comment les rebelles sont punis pour leur audace, mais l’acte même de raconter ces récits conserve le moment de la rébellion. Cette approche fait que Bloch cherche ce qu’il appelle l’élan « utopique » dans les expressions marginales et hérétiques, plutôt que dans les formes dominantes du texte. Tous les théologiens ne partagent pas cette vision, car ceux qui recherchent des précurseurs socialistes préfèrent généralement les textes canoniques. Et, bien sûr, tous les marxistes n’ont pas été séduits par cette approche, ne saisissant pas la subtilité de la dialectique de Bloch et jugeant son engagement théologique et biblique comme peu acceptable.

Tout cela me ramène au communisme chrétien primitif, à propos duquel j’ai changé d’avis. Initialement, j’étais assez sceptique, voyant ce matériel comme un désir « utopique » de ce qui aurait pu être, mais qui n’était pas réellement pratiqué. Dans cette optique, les textes bibliques, ainsi que d’autres écrits de l’époque, comme ceux de Qumrân, ne reflétaient pas un véritable mouvement en soi, mais ont engendré un mouvement concret par la suite, à mesure qu’un groupe après l’autre tentait de se conformer aux prescriptions bibliques. Pourquoi ai-je changé d’avis ? Cela est largement dû à une étude plus approfondie du travail d’Engels, mais aussi à un retour aux écrits de Kautsky, en particulier Les Précurseurs du socialisme moderne (série en 4 volumes, publiée à partir de 1895). D’autres recherches sur la modélisation économique du Proche-Orient ancien et du monde gréco-romain, notamment sur ce que l’on appelle le système de « subsistance-survie » des populations paysannes, m’ont conduit à comprendre que l’exercice du communisme chrétien n’était en aucun cas une innovation, mais plutôt une manifestation d’une pratique bien plus ancienne, qu’on pourrait qualifier de « communisme de base ».

CHAMSY – Theodor W. Adorno joue également un rôle important pour vous, notamment en raison de votre scepticisme envers la construction de systèmes, ainsi que de ce que vous désignez par la « pratique de la suspicion théologique ». Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette influence ?

ROLAND – Par certains aspects, Adorno est un marxiste déterminé de l’« Occident », en raison de sa conception de l’universalité du système capitaliste et de son rejet des révolutions communistes en Europe de l’Est et en Russie, ainsi que de leurs tentatives de construction du socialisme à partir de situations économiques relativement « arriérées ». Pourtant, j’ai été particulièrement attiré par les efforts d’Adorno pour développer ce que j’appelle la « suspicion théologique ». Cela fait partie de son projet plus large du Bilderverbot (« interdiction des images »), qu’il tire des Dix Commandements et de la tradition biblique. Pour Adorno, cela signifiait la recherche d’une philosophie non-conceptuelle et son rejet de la construction de systèmes. Il est essentiel d’intégrer cette pratique dans chaque démarche philosophique, en restant toujours vigilant face à la possibilité de réification des concepts. Cette approche se reflète également lorsqu’il aborde la théologie, qu’il considérait, à travers le Bilderverbot, comme ayant développé une suspicion aiguë de la réification. Bien sûr, la théologie chrétienne est, selon lui, constamment tombée dans le piège de la recherche de représentation du divin, de prédiction de la fin de l’histoire ou d’anticipation du paradis. Mais toutes ces expressions sont formulées dans un langage poétique et mythologique, prenant soin d’éviter les prescriptions ou les schémas rigides.

Je dois aussi admettre que je ne me tourne plus beaucoup vers Adorno aujourd’hui. L’une des raisons en est que je suis désormais davantage conscient de l’aspect résolument « occidental » de son approche. Cela signifie que ses idées peuvent être pertinentes dans les régions influencées par la tradition libérale occidentale, mais qu’elles ne sont pas vraiment applicables à la majorité des autres endroits qui ne sont pas marqués par cette influence et qui n’adhèrent pas à cette tradition.

CHAMSY – J’ai évoqué plus tôt le soi-disant « tournant post-séculier » dans la théorie sociale et la philosophie. Selon Gregor McLennan, un important sceptique de ce tournant, le post-séculier implique une volonté croissante de tenter de combler le fossé entre la religion et la théorie sociale séculière, qu’il considère comme un héritage du tournant postmoderne. McLennan soutient en fin de compte que des tensions épistémologiques et éthiques irréconciliables séparent le marxisme des visions du monde religieuses. Je me demande quelle serait votre réponse à cette position. Sur un sujet lié mais distinct, alors que nous discutons de la désécularisation du monde et des tendances post-séculières dans les sciences humaines, nous assistons, pendant cette même période, à l’émergence du « nouvel athéisme », incarné de manière visible par Richard Dawkins et Christopher Hitchens. Je serais très intéressé par votre avis sur ce nouvel athéisme.

ROLAND – Permettez-moi de commencer ma réponse ainsi : dans les années 1980, j’avais photocopié une quantité importante de documents sur le dialogue marxiste-chrétien, qui avait prospéré en Europe dans les années 1970. J’avais utilisé certains de ces matériaux pour ma thèse de master sur Hegel et Marx, mais pour une raison quelconque, je les avais gardés dans un grand dossier. Finalement, j’y suis revenu il y a quelques années, lorsque j’écrivais un chapitre sur ce dialogue marxiste-chrétien pour une monographie intitulée Red Theology (2019). Ce qui m’a frappé, c’est que la question majeure du dialogue était précisément cette question épistémologique de l’a/théisme. En même temps, cela semblait être une fausse piste. Pourquoi ? Toutes les recherches que j’avais menées sur le marxisme et la théologie concernaient des penseurs marxistes athées ou ayant abandonné une foi de jeunesse (Engels, Althusser et Lefebvre, par exemple). Presque tous ne considéraient pas la question du théisme ou de l’athéisme comme un problème. En réalité, leurs positions athées ne les empêchaient pas de s’immerger dans les complexités du débat théologique et de l’analyse biblique. Bien sûr, il existe des moments — comme dans Socialisme : utopique et scientifique (1880) d’Engels et Matérialisme et Empiriocriticisme de Lénine (1909) — où ces points épistémologiques sont abordés. Mais ils étaient également pleinement conscients que s’attaquer à la religion revenait à s’aligner sur un agenda bourgeois, ce qui risquait de diviser la classe ouvrière.

Ma réponse aux « nouveaux athées » devrait désormais être claire. Il s’agit, au fond, d’un projet bourgeois, mais aussi d’une démarche remarquablement peu originale. Cela nous rappelle les débuts du mouvement séculier au XIXe siècle, à une époque où ce mouvement relativement récent se livrait à de vifs débats sur son rapport à la religion. Certains, comme George Holyoake, le plus en vue, estimaient que la religion était une question secondaire. D’autres, en revanche, soutenaient avec force que le mouvement séculier devait faire de la religion — et en particulier des rapports entre l’Église et l’État — un élément central de son projet. Ce sont finalement ces personnes qui l’ont emporté.

Plus récemment, j’ai pris conscience que la division entre post-séculier et néo-athéisme était un phénomène spécifiquement occidental, avec une histoire propre. Je reviendrai sur ce point dans mes réponses aux deux prochaines questions, mais ce qu’il faut retenir ici, c’est que l’histoire même de l’entrelacement entre l’Église et l’État, le processus graduel de séparation qui a commencé avec la Réforme et qui a pris de l’ampleur avec les révolutions bourgeoises, puis le tournant post-séculier, constitue une trajectoire historique résolument occidentale.

CHAMSY – Une partie de cette tendance post-séculière dans la théorie sociale concerne plusieurs figures marxistes, comme Negri, Eagleton, Badiou et Žižek, qui cherchent à redécouvrir le marxisme tout en puisant dans les sources chrétiennes pour y parvenir. Quel est votre avis sur ce travail ? Il semble également que vous vous éloigniez nettement d’un marxisme catholique fondé sur l’éthique/l’amour (celui de la moralisation, des coutumes et habitudes établies, « huilant les rapports pour qu’ils fonctionnent plus harmonieusement ») et que vous vous tourniez plutôt vers un marxisme protestant de la politique/grâce (« l’intrusion miraculeuse de l’autre radical », comme le caractérise Sharpe). Est-ce une juste manière de décrire vos échanges avec ces penseurs ?

ROLAND – Rétrospectivement, il me semble désormais que les engagements des marxistes avec les sources chrétiennes, en particulier dans la première décennie du XXe siècle, montrent que ce n’est pas tant le marxisme occidental qui a traversé une crise après 1989 (ce que beaucoup ont ressenti, du moins dans les années 1990), mais bien le projet occidental dans son ensemble. Dès les premières années du millénaire actuel, ce projet a commencé à montrer des signes évidents de délitement. Les mentalités se sont refermées, les frontières se sont durcies, et le monde extérieur est devenu un lieu plus menaçant, voire dangereux. J’ai vécu cette évolution dans un pays occidental après l’autre et je me suis retrouvé à la fois perplexe et accablé. À un moment donné, j’ai tenté de comprendre ces changements en les interprétants comme l’Occident « perdant son âme ». Par-là, j’entendais le rôle central du christianisme dans le développement de l’Occident, qui a véritablement pris son essor au XVIe siècle, ainsi que sa tradition libérale, le capitalisme et l’État capitaliste. Le problème, et il reste entier, c’est que la majorité des gens ne rendent au christianisme qu’un hommage de façade. Où trouver cette âme ? Pour ces marxistes et d’autres, il s’agissait de redécouvrir un noyau révolutionnaire du christianisme, que l’on pourrait considérer comme la contribution distincte de l’Occident. Je sais que j’ai évoqué ce point précédemment, mais je suis désormais en mesure d’en dire un peu plus.

Quant à la politique/grâce par opposition à l’éthique/amour, cela découle véritablement de ma propre redécouverte de l’importance de la tradition réformée (calviniste) dans ma formation. J’ai été élevé dans cette tradition par mes parents immigrants et j’ai même écrit un livre sur Calvin à l’occasion du 500e anniversaire de sa naissance. Évidemment, cette redécouverte intellectuelle personnelle a influencé ma lecture des marxistes occidentaux de l’époque.

CHAMSY – Enfin, je pense que votre travail est d’autant plus crucial qu’il intervient dans une bataille contemporaine pour le cœur du christianisme. D’un côté, on observe clairement l’émergence d’un pôle d’attraction majeur qui cherche à offrir une lecture plus progressiste du Nouveau Testament, comme en témoignent des penseurs tels que Marcus Borg et Crossan. En parallèle, certains éléments de l’extrême droite souhaitent également utiliser la Bible pour nourrir leurs passions mobilisatrices. Je parle « d’éléments » car, ailleurs, d’autres ressources spirituelles, bien différentes, sont souvent utilisées par cette droite, comme par exemple le paganisme défendu par la Nouvelle Droite française. Cependant, dans des contextes comme ceux de la Pologne avec le parti Droit et Justice, de l’Allemagne avec l’AfD ou de l’Italie avec la Lega, les appels à la tradition chrétienne sont devenus un axe important du contre-mouvement d’extrême droite contre le « marxisme culturel », le mondialisme, le féminisme, le politiquement correct et le multiculturalisme. Quelles observations faites-vous à ce sujet ? Et pour conclure, selon vous, quel pourrait être l’avenir du dialogue marxiste-chrétien que vous avez si brillamment et profondément esquissé ?

ROLAND – La première partie de ma réponse précédente reste pertinente ici, je ne reviendrai donc pas sur la question du déclin de l’Occident. Ce que je veux souligner, c’est que la lutte autour de l’héritage chrétien, qu’elle soit réactionnaire ou révolutionnaire, n’a rien de nouveau. Si l’on regarde l’histoire du christianisme, on voit que ces tendances ont émergé à plusieurs reprises, bien que sous des formes différentes. On peut penser au communisme chrétien des premiers siècles et à la religion impériale sous Constantin, à la montée des mouvements révolutionnaires pendant et après la Réforme, ainsi qu’à l’émergence de la monarchie absolue, ou encore à la lutte entre la théologie de la libération et la hiérarchie conservatrice de l’Église. La liste pourrait s’allonger. Mon point est le suivant : il ne s’agit pas tant d’une lutte pour le cœur du christianisme, même si on la présente souvent ainsi, mais plutôt d’une étrange ambiguïté politique dans la pensée et la pratique chrétiennes. Comme l’a dit Ernst Bloch, la Bible n’est pas seulement une folie pour les riches, mais elle peut aussi devenir un scandale pour les pauvres.

Enfin, concernant l’avenir du dialogue marxiste-chrétien, je me montre prudent en matière de projections. Le fait qu’il y ait une lutte en cours autour du christianisme et de son héritage est un signe de crise, mais ce n’est certainement pas la première que l’Occident traverse. Par le passé, l’issue de telles luttes a permis à l’Occident de maintenir sa domination impérialiste et culturelle sur le monde. Aujourd’hui, je ne suis pas aussi certain que ce sera encore le cas. Les pays occidentaux ne représentent qu’une petite part de la population mondiale, à peine 14 %, et leur domination a été relativement brève dans le cours de l’histoire mondiale. Mais la réalité la plus marquante, c’est que le nombre de chrétiens dans les pays non occidentaux a considérablement augmenté. Leur influence deviendra de plus en plus déterminante.

 

Entretien avec Roland Boer, par Chamsy El-Ojeili

 

L’Etat, l’écologie, les quartiers et l’apartheid : Trappes, espoirs ou  illusions indigènes

Penser l’environnement dans les quartiers, d’un point de vue décolonial, impose de partir des conditions matérielles d’existence de ses habitants, et non des récits consensuels de la « transition », mais aussi des affectes qui traversent la politique française. Trappes, ville indigène des Yvelines, marquée par un chômage structurellement plus élevé que celui des villes voisines et par une population parmi les plus jeunes de France, concentre les effets cumulatifs de la précarité sociale, de la ségrégation raciale et de la surexposition aux nuisances environnementales. Trappes cumule d’autres difficultés, beaucoup de jeunes sont partis en Syrie et pour cette raison la ville est la commune la plus attaquée par l’extrême droite. Face à ces problématiques, l’Etat investit dans le recouvrement de la route nationale 10 à des fins écologiques. Les pouvoirs publics, la mairie et la métropole vont même plus loin et vendent une écologie populaire. Derrière le verdissement des discours et des aménagements se dessine une écologie raciale de l’intégration et de l’adaptation plutôt que de la transformation. Cette approche tend à déplacer la responsabilité vers les habitants eux-mêmes, sommés d’adopter les bons gestes, en neutralisant toute critique des politiques d’aménagement qui ont fabriqué la situation. Interroger l’existence d’une écologie populaire à Trappes, c’est donc poser une question éminemment politique : l’écologie peut-elle être autre chose qu’un outil de revalorisation urbaine, de gentrification et, in fine, d’un apartheid racial en devenir. C’est à partir de cette tension entre stigmatisation de l’islam, recherche de respectabilité des indigènes et gestion environnementale qu’il devient nécessaire d’interroger ce que recouvre réellement l’« écologie populaire » à Trappes, mais plus largement dans les quartiers.

 

Le contexte environnemental et la revalorisation urbaine.

Trappes est une ville des Yvelines (78) où le taux de chômage est plus élevé que dans les communes voisines : 11 % contre 7 % en moyenne. La ville est aussi l’une des plus jeunes de France : 60 % des habitants ont moins de 30 ans. Enfin, la fracture socio-spatiale y est particulièrement marquée. En effet, 60 % des foyers sont modestes et le taux de pauvreté y est de 25 %. Ces habitants sont ségrégués du centre-ville, où se concentrent les services et les commerces, par la route nationale 10 (RN10). La RN10 est, depuis le milieu des années 1990, le débouché de l’autoroute A12. Ce choix a conduit à une saturation du trafic et à une exposition des habitants à des niveaux de pollution jugés préoccupants par les services de l’État, notamment en raison des résidus d’essence, de la dégradation paysagère et du niveau sonore. Le bruit moyen est de 65 dB la nuit et de 75 dB le jour dans les foyers situés à proximité de la RN10, frôlant quotidiennement le seuil de pénibilité (80 dB) et le dépassant en extérieur. Le bruit entraîne une augmentation du stress, des troubles du sommeil et, par conséquent, une hausse des maladies cardiovasculaires, psychosociales et cancérigènes, des risques qui s’amplifient avec l’exposition aux résidus de combustion automobile.

Afin de réduire cette exposition, l’État a décidé, dès la fin des années 1990, d’opérer un recouvrement d’abord total, puis au rabais de la RN10. Le projet a été bouclé en 2006. Ce recouvrement partiel, également appelé enfouissement, se compose de trois sections planes facilitant les déplacements nord-sud à travers Trappes. Ces sections sont agrémentées de petits espaces verts et d’une voirie conçue pour les cyclistes et les piétons, tandis que certaines parties sont recouvertes de poutres. Ce projet est budgété entre 90 et 150 millions d’euros et s’inscrit dans les logiques du Grand Paris.

La commune de Trappes-en-Yvelines tend aujourd’hui vers une requalification de son espace économique grâce à l’accueil d’activités de recherche (Laboratoire national de métrologie et d’essais – LNE ; Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement – CEREMA), d’activités dans les secteurs innovants (technologies de l’information et de la communication – TIC) et de PME de services. Trappes s’inscrit dans un contexte plus large : la ville fait partie de l’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines. L’État y investit depuis une vingtaine d’années afin d’en faire une « Silicon Valley » française, en concentrant enseignement supérieur, unités de recherche et industries, sans grand succès, notamment en raison d’une certaine réticence des grands établissements (École polytechnique, AgroParisTech) à s’y installer. Le développement de Saint-Quentin-en-Yvelines s’inscrit dans le plan du Grand Paris, tout comme le projet concernant la RN10. L’un des objectifs de ce plan est d’offrir des marchés à l’industrie du BTP. L’investissement initial pour le recouvrement de la RN10 était évalué entre 90 et 150 millions d’euros, répartis comme suit :

  • État : 42 millions d’euros, dont l’ANRU ;
  • Conseil régional d’Île-de-France : 27,5 millions d’euros ;
  • Conseil départemental des Yvelines : 10 millions d’euros ;
  • Saint-Quentin-en-Yvelines : 13,5 millions d’euros ;
  • Ville de Trappes-en-Yvelines : 2 millions d’euros.

Pourquoi l’ANRU, qui est financée par les cotisations des locataires HLM victimes de ce préjudice, paye-t-elle la résolution d’un problème dont la responsabilité revient à l’Etat. Enfin, on peut s’interroger sur l’intérêt d’une ville comme Saint-Quentin d’y investir autant.

L’adaptation à la pollution et la gentrification : limites écologiques et politiques.

A priori, il est indéniable qu’un recouvrement de la RN10 est nécessaire. Il est tout aussi nécessaire de s’interroger sur la responsabilité et les objectifs de l’Etat dans cette situation. Un des objectifs de l’accord-cadre entre l’ANRU et la ville signé le 16 janvier 2006 est « la restructuration du patrimoine et la diversification de l’offre de logements ». La nature du développement économique visé par ces chantiers n’est pas exactement ce qu’on peut appeler populaire. Ils visent à produire des espaces élitistes et à en améliorer le cadre afin d’accueillir une population hautement diplômée et donc rarement indigène ou locale. Il s’agit de préparer la blanchification de Trappes comme ailleurs en Île-de-France. La mise en avant de Trappes comme une ville laboratoire de l’écologie correspond à un idéal des classes moyennes et supérieures blanches. Dans cette logique de revalorisation raciale, la commune de Trappes multiplie les évènements : AMAP, fête de l’écologie populaire, cours oasis (espace de jeu avec des copeaux de bois) ; ateliers de sensibilisation, notamment avec l’association Banlieue Climat. Toutes ces initiatives peuvent être saluées dans leurs intentions, mais les effets produits ne seront pas forcément ceux recherchés. Nous resterons cléments, mais sensibiliser les indigènes qui n’ont aucun pouvoir, plutôt que les politiser, les organiser pour qu’ils améliorent leurs vies, c’est les enfermer dans la position de coupable de petits gestes polluants en détournant l’attention de leurs intérêts immédiats et des premiers responsables : le capitalisme et l’Etat.  L’Etat a bien plus de pouvoir que les acteurs locaux. C’est bien le choix de l’Etat de raccorder la RN10 à l’A12 qui a participé à dégrader la situation à Trappes. Les politiques du tout routier d’après-guerre ont mené à un étalement urbain. Cette explosion s’est faite au bénéfice des industriels de l’automobile et du BTP et au détriment des riverains, des terres ou du ferroviaire. Enfouir une route, c’est aussi beaucoup de béton, c’est-à-dire des gravats prélevés dans les lits des rivières, de l’acier pour construire les machines qui vont faire le pont, de l’énergie pour les faire fonctionner et transporter les matériaux. Tout cela a un énorme coût écologique. Ce projet de recouvrement est une fuite en avant de l’Etat. C’est une solution technique à un problème politique dont il est responsable. L’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maitrise de l’Énergie) a sans ironie mis en place un projet à Trappes : « Initiative pour une maternité apaisée (IMA) chaque semaine [… des] ateliers pratiques sur les perturbateurs endocriniens. Les crèches visent le label écolo-crèches (nettoyage vapeur, couches bio), 50 purificateurs d’air ont été installés dans les écoles ». Les résidus de combustion automobiles sont la cause de ces perturbations. En ne s’attaquant pas à la source de la pollution, le tout routier, l’Etat vend une politique d’adaptation aux nuisances. Les agendas des acteurs locaux indigènes sont différents, parfois contradictoire mais peuvent converger avec celui de l’Etat racial pour plusieurs raisons.

Trappes et ses habitants ne sont pas seulement ghettoïsés dans un environnement dégradé par l’Etat. Ils sont également la cible de campagnes racistes et répétées de la part du pouvoir. En voulant se protéger du harcèlement par une politique de respectabilité, en montrant une autre image, Banlieue Climat et Ali Rabeh poursuivent des politiques de respectabilité et d’aménagement mises en place par la gauche blanche dans les années 1990-2010.

Sous l’écologie : l’islamophobie moteur d’un apartheid.

Au niveau national Trappes est devenu un symbole pour les islamophobes, leur capital du djihadisme. La ville était gouvernée par le PCF, puis Génération-s, a compté entre 70 et 80 départs pour la Syrie. Nice, qui est gouvernée par l’aile droite de LR, en cumulait entre 100 et 150. La différence de couleur politique explique cette différence de traitement. Ali Rabeh, maire depuis 2020, est un proche de Benoit Hamon passé par l’UNEF. Il se fait régulièrement harceler par l’extrême droite : Bardella et Retailleau en tête. Soutien timide ou intimidé de la Palestine, depuis le 7 octobre 2023, il a attendu la décision de la CPI de mai 2024 pour se positionner publiquement en faveur de la Palestine. Il s’était déjà positionné en 2017 en faveur de la reconnaissance de l’Etat palestinien. En 2022, il s’était positionné en faveur de Mélenchon au premier tour. Il a par ailleurs défendu Mélenchon contre Jérôme Guedj face à ses accusations en antisémitisme. Au niveau local, il a été pris dans une affaire de triche électorale en distribuant des masques avec sa photo lors de la pandémie de COVID-19. Le tribunal avait annulé son élection, mais a été réélu. Pour les municipales de 2026, il semble partir avec le PS et éventuellement le PCF, il fera face à son ancienne collaboratrice Dalale Belhout (LFI soutenue par EELV et éventuellement le PCF) et Aïcha Borges (Renaissance). Malgré la mort d’Abdoulaye Ly le 9 octobre 2024 en maison d’arrêt à cause de négligences, à priori, graves de l’administration Ali Rebah a rendu un hommage tout aussi timide que son soutien à la Palestine, à l’inverse de Dalale Belhout qui s’est montrée bien plus offensive en pointant les manquements de l’Etat. Cela peut s’expliquer par sa position de maire de Trappes déjà sous les projecteurs de l’extrême droite, par ses alliances aux municipales et son orientation idéologique hamoniste. Derrière ce bon soupçon, il y a aussi la réalité locale. En février 2025 Sandrine Gandgambe proche adjointe d’Ali Rebah a mené une offensive islamophobe contre le club de Basket afin d’y interdire le port du voile par les joueuses devançant Bruno Retailleau et son « à bas le voile ». Génération-s est et reste une engeance du Parti Socialiste.

Cette séquence politique locale et nationale n’est pas un simple arrière-plan : elle conditionne la politique à Trappes. Placée sous surveillance médiatique et politique permanente, assignée au rôle de territoire problématique, islamisé et dangereux, la municipalité évolue dans un espace de contraintes particulièrement étroit, mais aussi avec d’énormes possibilités pour confronter le racisme d’Etat. Trappes est une ville majoritairement indigène où le soutien à la Palestine est très fort. Sous le feu des projecteurs la timidité d’Ali Rabeh sur la Palestine ou la mort d’Abdoulaye Ly signe une capitulation, voire accompagne le racisme d’Etat.  Dans ce contexte, l’écologie apparaît comme un terrain politiquement moins risqué pour la municipalité, un langage de respectabilité républicaine et de bonne gouvernance permettant en apparence à la ville de se défendre symboliquement face aux attaques racistes et sécuritaires, tout en restant compatible avec les attentes islamophobes de l’État, celles du Grand Paris et des partenaires institutionnels. Mais ce déplacement a un coût : en se constituant comme une municipalité qui accompagne l’islamophobie, elle neutralise et humilie ses habitants indigènes, leurs aspirations à vivre dans la dignité en tant que musulmans, en plus de leur imposer une politique d’aménagement qui va contre leurs intérêts. En rejetant les aspirations à la dignité, pas seulement matérielle, mais aussi affective cette écologie raciale amplifie les dynamiques de ségrégations et mènera à l’apartheid.

Conclusion

Penser l’environnement dans les quartiers à partir d’un point de vue décolonial conduit à rompre avec l’illusion d’une écologie consensuelle, pédagogique ou simplement technique. « L’écologie populaire » vendue par la mairie de Trappes n’est pas née d’un souci abstrait pour la nature, mais d’un rapport social profondément inégal à l’espace, à la santé et au pouvoir dans un Etat islamophobe. La pollution, le bruit, les maladies et la dégradation du cadre de vie ne sont pas des accidents : ils sont le produit direct de choix économiques et politiques précis, historiquement situés, qui ont fait primer les intérêts industriels, métropolitains et routiers sur les corps indigènes. Le recouvrement de la RN10 illustre parfaitement cette contradiction. Présenté comme une réparation écologique, il constitue avant tout une opération de gestion des nuisances, et non de suppression de leurs causes afin d’accueillir une population plus riche et plus blanche. L’État ne remet pas en cause le modèle du tout routier, ni la dépendance à l’automobile, ni la logique métropolitaine qui fait de Trappes une zone de sacrifice environnemental. Il investit massivement dans le béton, le BTP et la requalification urbaine, tout en externalisant les coûts écologiques et sociaux sur les habitants eux-mêmes. Ce qui est réparé, ce n’est pas l’injustice environnementale, mais la valeur foncière et l’image du territoire dans la compétition métropolitaine. Dans ce cadre, l’« écologie populaire » promue à Trappes relève largement d’une écologie de l’adaptation. Elle demande aux indigènes de mieux respirer dans un air toujours pollué, de se protéger individuellement de nuisances collectivement produites, d’apprendre les « bons gestes » sans jamais pouvoir agir sur les décisions structurantes. Cette écologie morale, fondée sur la responsabilisation et la sensibilisation, fonctionne comme un instrument de dépolitisation : elle transforme les victimes de l’islamophobie d’Etat en gestionnaires de leur exposition à la pollution, et détourne l’attention de la responsabilité centrale du pouvoir. Derrière le verdissement du discours des politiques d’aménagements et la montée de l’islamophobie se joue ainsi une recomposition sociale et raciale de la ville. Nous assistons aujourd’hui à la mise en place d’un apartheid dont l’écologie peut-être un instrument. L’écologie devient un langage acceptable pour préparer la diversification sociale, attirer des classes moyennes ou supérieures blanches diplômées et rendre Trappes compatible avec les attentes du Grand Paris. Les indigènes sont sommés de prouver leur respectabilité écologique, dans un contexte où ils subissent déjà une stigmatisation raciste, sécuritaire et islamophobe permanente. L’écologie sert alors moins à transformer les rapports de production qu’à normaliser un territoire jugé déviant.

Hicham Mouaniss (membre de Paroles d’honneur)

 

*Illustration : Photo de Johnny Miller, série Unequal scene qui montre l’appartheid (environnemental) en Afrique du Sud.

Le programme!

7 février : Constats et analyses

10h/11h – Le féminisme libéral et civilisationnel : une définition

  • Mot d’ouverture d’Angela Davis
  • Françoise Vergès (militante décoloniale et féministe, autrice) – Lola Olufemi (black feminist, autrice et chercheuse – Londres)

11h/13h – De « mon corps mappartient » à « mon corps mon choix » : limpasse des mots dordre libéraux

  • Céder son corps à l’Etat ou pourquoi nos corps ne nous appartiennent pas – Mirabelle Thouvenot (militante)
  • Fascisme, civilisation et enrôlement des sexualités LGBT – Quentin Dubois (Trou Noir)
  • De Théodora à Léna Situations : Le prix à payer pour être une boss lady – Mariam Aguida (Paroles d’honneur)

14h/15h30 – Victimisation des femmes et impuissance politique

  • Féminisme, État punitif et Figure de la victime Elsa Deck Marsault (Cofondatrice de Fracas, autrice de « Faire justice. Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes)
  • VSS : prioriser le symptôme ou s’attaquer à la cause ? Lila Mouhoubi (Faire bloc, faire peuple)

15h30/18h – Les hommes non blancs existent-ils ?

  •  Les hommes au « sexe-couteau » : à propos des paniques masculines blanches – Sous réserve
  • « Tu seras un homme » : les hommes non blancs ont-il le pouvoir d’honorer leur mandat de masculinité ? – Wissam Bengherbi (QG décolonial, doctorant)
  • Remettre les hommes non blancs (en général) et les femmes musulmanes (en particulier) à leur place – Rachida Data (militante décoloniale)
  • Parler à la place des hommes non blancs – Louisa Yousfi (QG décolonial, autrice)

19h/21h – Légitimer la guerre au nom des femmes et des minorités sexuelles

  • Actualité du fémo et de l’homonationalisme à l’échelle de l’Occident – Sara Farris (maître de conférences, université Goldsmiths – Londres)
  • Antimilitarisme et féminisme : des héritages minoritaires à réactiver – Déborah Brosteaux (docteure en philosophie – ULB, auteure de « Les désirs guerriers de la modernité »)
  • Contre la normalisation « féministe » avec Israël – Inès Jabrane (militante Attac CADTM Maroc)
  • Au nom des femmes juives : Propagande et instrumentalisation des VSS dans le contexte colonial israélien – (militante Tsedek)

21h : DJ set

8 février : Que faire ?

11h/13h – Les leçons du mouvement et du féminisme décolonial

  • Le collectif plutôt que l’individu – Lissell Quiroz (professeure d’études latino-américaines, féministe décoloniale et productrice du podcast N’autre Histoire)
  • Victoire de Mamdani ou la victoire du féminisme socialiste  Titthi Bhattacharya (professeure Purdue University, auteure de « féminisme pour les 99 % ») 
  • Grand remplacer le féminisme libéral : Perspectives décoloniales et stratégies politiques – (Urgence Palestine) et (militante Tsedek)
  • Figures politiques du féminisme libéral et contre-attaque décoloniale – Sabrina Waz (Paroles d’honneur)

14h/17h – Les femmes des classes populaires en général et non blanches en particulier font-elles des enfants pour les envoyer à la guerre 

  • Rachel Kéké (militante syndicale et ancienne parlementaire FI)
  • Collectif de défense des jeunes du Mantois – Sous réserve
  • Coordination féminine de lutte contre l’islamophobie – Nadia Meziane
  • Rachele Borghi – activiste, collectif Universitaires avec Gaza
  • Agnès Aoudai – co-présidente du mouvement des mères isolées

17h/18h – Une réponse féministe et décoloniale à l’agenda guerrier

  • Pour combattre le progressisme libéral au sein de la gauche de rupture, il nous faut un féminisme stratègesous réserve
  • Solidarité avec le peuple palestinien indivisible : il faut arrêter de choisir ses victimes – Rima Hassan (Députée européenne FI, Palestinienne)
  • Pour une paix révolutionnaire : Guerre à la guerre ! Françoise Vergès (militante décoloniale et féministe, autrice)

L’empire, le sionisme et la guerre populaire : penser la révolution palestinienne

L’entretien qui suit s’appuie sur les recherches doctorales de Patrick Donovan Higgins, récemment diplômé de l’université de Houston. Sa thèse, Palestinian Revolution and World Imperialism in the ‘American Century, 1945-1972, constitue une contribution majeure aux études palestiniennes et à l’analyse critique de l’impérialisme américain. S’inscrivant dans une perspective matérialiste et de longue durée, Higgins y explore la manière dont l’Empire américain s’est progressivement substitué à l’Empire britannique au Moyen-Orient, en s’appuyant sur le sionisme comme vecteur de continuité impériale. À rebours des approches centrées sur les seules relations israélo-palestiniennes, sa recherche replace la lutte palestinienne dans le contexte élargi de la guerre froide et des guerres de libération nationale, en s’inspirant notamment des exemples chinois, vietnamien et algérien.

Sa thèse analyse minutieusement la stratégie de « guerre populaire » adoptée par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) entre 1968 et 1972, période où les fedayīn tentèrent d’articuler lutte armée, réforme sociale et production théorique. À travers un riche corpus de sources arabes, peu exploitées jusqu’ici (archives du Palestine Research Center, presse révolutionnaire arabe, textes du FPLP et du FDLP, etc.), Higgins montre comment les révolutionnaires palestiniens ont compris, théorisé et affronté la nature spécifique de l’impérialisme états-unien, bien au-delà de la seule domination militaire ou diplomatique. Il s’agit pour lui de restituer la rationalité propre de la résistance palestinienne, souvent caricaturée comme irrationnelle ou désespérée, et de démontrer la profondeur stratégique, organisationnelle et intellectuelle de ce mouvement.

Dans l’entretien ci-dessous, Higgins revient sur les principaux apports de sa thèse : la transmission impériale entre le Royaume-Uni et les États-Unis via le projet sioniste, la centralité du prolétariat réfugié dans les révolutions arabes, le rôle de la guerre populaire comme forme d’organisation sociale, les circulations de savoirs stratégiques entre gauches marxistes et formations islamistes, et les limites de la prétendue rupture entre Israël et Washington. En ces temps de crise régionale majeure, il offre une lecture d’une rare acuité sur les origines, les continuités et les contradictions du moment impérial actuel.

1- Votre thèse de doctorat débute en 1945, juste après Hiroshima. Pourquoi avoir choisi ce moment ? Que révèle, selon vous, cette explosion nucléaire sur le nouveau visage de l’impérialisme ?

J’ai commencé mon travail au moment d’Hiroshima, car ce sujet était fréquemment et largement abordé, dans les années 1940, dans la presse palestinienne en lien avec les États-Unis — des journaux tels qu’Al-Difa’, Filastin, Al-Wahda, Al-Sha’ab, Al-Ghadd, Al-Ittihad et d’autres encore. Certains de ces journaux fonctionnaient de manière autonome, tandis que d’autres entretenaient des affiliations politiques explicites : Al-Ghadd et Al-Ittihad, par exemple, étaient liés au Parti communiste de Palestine ainsi qu’à une scission de celui-ci, la Ligue de libération nationale en Palestine.
Je n’avais, au départ, aucune intention, ni prémonition, de traiter les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki comme objet d’analyse ; j’ai simplement essayé de me laisser guider par ces écrivains, journalistes, militants et scientifiques palestiniens.
Souvent, au cours de cette recherche, j’ai aussi consulté des sources américaines et onusiennes, soit pour vérifier des événements mentionnés dans les sources arabes, soit pour comprendre la pensée subjective du côté impérial — celui de la contre-révolution.

Parcourir les archives arabes fut une expérience d’un tout autre ordre, pleine de surprises : j’étudiais, en quelque sorte, ma « propre » société et mon « propre » passé à travers une autre langue et une autre société, à la fois géographiquement éloignée et historiquement décalée par rapport à la mienne. Ce décentrement m’a permis d’apprendre beaucoup de choses sur l’empire américain qui ne sont pas accessibles à travers les sources produites aux États-Unis ou en langue anglaise. Une partie essentielle de mon travail de chercheur consistait à garder l’esprit ouvert et à me laisser surprendre.

En situant ma chronologie à la fin des années 1940, je m’attendais à trouver des références au Comité anglo-américain et à d’autres commissions préliminaires responsables de la Nakba. Je ne m’attendais pas, en revanche, à trouver une telle insistance sur Hiroshima et Nagasaki. Mais, d’une certaine manière, cela se comprend : cet événement, bien plus que la fin de la guerre elle-même, avait captivé l’attention des intellectuels palestiniens à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les bombardements atomiques représentaient une nouvelle échelle de la « mort venue du ciel », capable de raser des villes entières en une seule manœuvre foudroyante.

Dans l’ensemble de la pensée palestinienne, il était bien compris que l’ère de la domination mondiale britannique touchait à sa fin et qu’une nouvelle époque, dirigée par les États-Unis, était en train d’émerger. Par conséquent, la « question palestinienne » allait désormais tomber entre les mains des Américains. Hiroshima et Nagasaki donnaient-ils déjà des indices sur la manière dont ils traiteraient cette question ?

Les communistes palestiniens, liés directement à Moscou, méprisaient naturellement l’impérialisme japonais, tout comme le fascisme allemand et italien. Mais, à la lumière des bombardements atomiques, quel type de « libération » les Américains proposaient-ils vraiment, surtout aux petites nations ? Leur solution pour la Palestine n’impliquait peut-être pas une destruction nucléaire littérale, mais elle n’en comportait pas moins une destruction sociale totale.

La Nakba devint, tout comme Hiroshima et Nagasaki, un moment fondateur de l’empire américain, montrant que le nouveau hégémon disposait d’une variété de moyens pour anéantir des sociétés : des bombes atomiques, certes, mais aussi des milices supplétives, telles que les gangs sionistes déchaînés en Palestine.

Les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki sont restés présents dans la mémoire palestinienne à travers les générations, bien après que les partis dominants de la vie politique palestinienne ont changé. Ainsi, le numéro 184 du journal du Front populaire de libération de la Palestine, Al-Hadaf, publié le 1er juin 1973, consacra un article au sabotage par Nixon des négociations de paix de Paris avec le Nord-Vietnam ; le titre affirmait que les États-Unis « misaient sur les résultats de la destruction de l’environnement et de la société [vietnamienne] ».

L’article commençait par un rappel historique des bombardements atomiques de 1945 au Japon et de leurs conséquences sur la population : cancers, tuberculose, « tumeurs malignes et atteintes non seulement chez les enfants des victimes, mais aussi chez leurs petits-enfants ». En arrière-plan du texte figurait, en filigrane, une illustration d’un champignon atomique accompagnée de la mention, en anglais : “Hiroshima, 1945”. Le message était simple : voilà comment les États-Unis poursuivent leurs objectifs. Les échos dans Gaza aujourd’hui sont impossibles à manquer.

2. Vous parlez d’une « transmission » de l’empire, de la Grande-Bretagne vers les États-Unis. Diriez-vous que le sionisme a constitué un fil conducteur entre les deux ?

Absolument ! C’est précisément cette idée que je voulais faire passer, donc je vous remercie de l’avoir formulée ainsi. Le projet sioniste a permis, à deux périodes très différentes de l’histoire mondiale, aux empires britannique et américain d’externaliser une partie des coûts liés à l’accumulation primitive et à la militarisation en Asie occidentale, en s’appuyant sur le Mouvement sioniste mondial. En 1948, bien avant la création officielle même de l’État d’Israël, le projet sioniste en Palestine avait déjà été irrigué par des capitaux venus de différentes sources à travers l’Europe occidentale, les États-Unis et d’autres régions, sur plusieurs décennies : l’Organisation sioniste mondiale, le Fonds national juif, le Jewish Colonial Trust, la Banque anglo-palestinienne, ou encore l’Association juive de colonisation en Palestine d’Edmond de Rothschild. Les autorités du mandat britannique ont activement soutenu ce processus, lançant des appels d’offres dans le secteur minier, notamment pour des figures comme l’ingénieur russe sioniste Moshe Novomeysky, qui collabora avec des ingénieurs britanniques tels que le Major Thomas Gregory Tulloch pour créer un consortium devenu ensuite la Palestine Potash Company. Celle-ci se transforma, après la création d’Israël, en Dead Sea Works, un acteur majeur des industries israéliennes des cosmétiques et des engrais. Le conseil d’administration et le département marketing étaient basés à Londres, et ses actionnaires comptaient des Britanniques non juifs. Dès 1929, ses directeurs étaient des sionistes américains, comme Felix Warburg et Bernard Flexner.

Il y avait bien des tensions dans la politique britannique quant à la relation de l’Empire au projet sioniste, mais cet exemple montre bien comment, dès les années 1920, le mouvement sioniste s’était intégré organiquement aux logiques d’accumulation britanniques et américaines dans le monde arabe. Ainsi, lorsque les États-Unis se trouvèrent en mesure, sur les plans militaire et financier, de supplanter l’Empire britannique à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Yishouv — les colonies sionistes pré-1948 sur lesquelles Israël allait s’étendre — disposait déjà d’une expertise technique d’élite. Face à la nécessité stratégique de construire un périmètre de sécurité antisoviétique autour de la Méditerranée, avec des ressources internes limitées, les États-Unis n’avaient aucun intérêt à démanteler l’infrastructure industrielle et militaire déjà en place à ce point de jonction entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe.

C’est cela, au fond, que signifiait la décision de partage de l’ONU, menée par les États-Unis. La guerre de 1948, la Nakba, la « crise des réfugiés » : autant de risques que l’empire américain d’après-guerre était prêt à assumer pour empêcher la création d’une Palestine unifiée et nationaliste arabe. La colonisation de la Palestine et la création d’Israël ont été des éléments constitutifs de la puissance américaine telle que nous la connaissons aujourd’hui. Et au vu de la gravité de la crise que la rébellion palestinienne fait désormais peser sur l’empire, le choix de soutenir le sionisme pourrait bien finir par le défaire.

3- Pourrait-on dire que la Palestine a servi de laboratoire pour la stratégie contre-révolutionnaire des États-Unis ?

La Palestine est devenue un véritable point de passage dans le développement de programmes contre-révolutionnaires — ce qui signifie que certaines techniques y ont été exportées, tandis que d’autres y ont été importées.

Tout d’abord, le mouvement sioniste a fourni un modèle particulièrement puissant de formation et de recrutement de ce que nous appelons aujourd’hui des « escadrons de la mort ». Surtout après la conférence de Baltimore en 1942, le mouvement sioniste s’est de plus en plus appuyé sur les États-Unis, les considérant comme sa principale base d’opérations, son centre stratégique, plutôt que sur la Grande-Bretagne ou la Russie, qui avaient été ses pôles organisationnels et financiers principaux durant le demi-siècle précédent. Des dirigeants sionistes de premier plan, comme Chaim Weizmann, ont alors détourné leur attention de Londres pour se tourner vers Washington, sollicitant directement le soutien de responsables américains en faveur d’un « Commonwealth juif » en Palestine.

Comme l’a rapporté le journal palestinien Al-Sha’ab, des organisations sionistes achetèrent des espaces publicitaires dans la presse américaine afin de mener campagne contre les Arabes, insistant sur la nécessité d’envoyer des armes en Palestine au nom de la « légitime défense juive » et recrutant ouvertement des jeunes juifs étatsuniens pour rejoindre la Haganah. Les rédacteurs d’Al-Sha’ab, à l’image de nombreux journalistes palestiniens des années 1940, lisaient attentivement la presse américaine, et citèrent notamment un article du New York Post évoquant des cargaisons d’armes expédiées depuis des ports américains vers les milices sionistes en Palestine.

Ce type de réseaux logistiques rappelle les mécanismes ultérieurs de recrutement, aux États-Unis, pour des milices de droite : par exemple ceux du Afghan Services Bureau, actif au Al-Kifah Refugee Center sur Atlantic Avenue à Brooklyn, où de jeunes musulmans étaient encouragés à devenir des moudjahidines favorables aux États-Unis, chargés de saigner l’Armée rouge soviétique. Les cas des Contras au Nicaragua ou de la « Brigade 2506 » lors de l’invasion de la Baie des Cochons sont également éclairants à cet égard. Dans chaque situation, les autorités américaines ont toléré, encouragé, voire directement facilité l’activité militaire d’organisations d’émigrés dans le but de détruire, par attrition, un ennemi désigné : le nationalisme arabe en Palestine (et, plus récemment, en Syrie), ou le communisme en Afghanistan, au Nicaragua et à Cuba.

Plus largement connue aujourd’hui est l’innovation israélienne en matière de restriction des déplacements, ensuite transposée à la « frontière américano-mexicaine ». Dans les années 1960, Israël développa des clôtures métalliques dotées de capteurs électroniques pour empêcher les mouvements des Palestiniens qualifiés « d’infiltrés » ou de feda’yin. Ces barrières, écologiquement désastreuses, ont non seulement séparé des populations et bouleversé les communautés bédouines, mais également profondément perturbé la faune désertique. Aujourd’hui, après des décennies d’investissements américains dans la surveillance frontalière israélienne — entraînant capteurs au sol, drones, mitrailleuses télécommandées, systèmes de reconnaissance faciale, et même robots armés — on observe des effets similaires dans le sud-ouest de l’Amérique du Nord. Des tours de surveillance de 50 mètres de haut, conçues et construites par l’entreprise israélienne Elbit Systems, dévastent les territoires des communautés Hia Ced O’odham et Tohono O’odham.

Lorsqu’on examine précisément les trajectoires de ces technologies, on constate qu’elles suivent un circuit : souvent initiées au sein du Département de la Défense américain, exportées en Israël pour y être perfectionnées, puis réimportées ensuite aux États-Unis. Les programmes israéliens de reconnaissance faciale à finalité génocidaire et les systèmes de ciblage automatisés par intelligence artificielle ne sont en réalité que des prolongements du Phoenix Program — les opérations d’assassinats et de torture informatisées menées par le Pentagone lors de la guerre contre-révolutionnaire des États-Unis au Vietnam. Depuis longtemps, Israël constitue un maillon essentiel dans la chaîne d’approvisionnement contre-insurrectionnelle de l’empire américain : la plupart de ce qui y est « produit » repose sur un investissement initial américain, et rares sont les outils du répertoire étatsunien qui n’ont pas, à un moment ou à un autre, transité par Israël.

Les ressources combinées du Mouvement sioniste mondial ont offert aux États-Unis une infrastructure déjà existante autour de laquelle construire leur ordre régional en Asie occidentale. La relation ne s’est pas arrêtée là, elle n’a fait que s’étendre et se renforcer. Le Mouvement sioniste mondial continue de jouer un rôle central dans l’externalisation, par l’empire américain, de son temps, de ses investissements et, à travers Israël comme base opérationnelle, de sa maîtrise territoriale. Toutes ces ressources sont mobilisées pour répondre au problème fondamental de l’empire : la population — comment la neutraliser, l’enfermer, ou l’éliminer lorsqu’elle devient trop turbulente. Comme Ali Kadri nous l’a enseigné, une fois que des êtres humains sont jugés superflus à l’accumulation, leurs vies mêmes se transforment en source d’accumulation.

4- Vous insistez sur le fait que la révolution palestinienne a étudié l’empire américain comme un objet de savoir. En quoi cela constitue-t-il une contribution originale à la théorie anti-impérialiste ?

Avant tout, je voudrais dire un mot sur l’expression « la révolution palestinienne », afin de clarifier où m’ont mené mes réflexions et ma méthode à ce sujet. C’est une question que j’ai esquissée à plusieurs reprises dans ma thèse, mais qui est parfois restée obscure dans le texte, au risque de générer une certaine confusion conceptuelle. Mon projet a d’abord été conçu comme une enquête sur les perspectives palestiniennes vis-à-vis de l’impérialisme américain. Pour cela, je me suis plongé dans les journaux palestiniens, dans les documents issus d’organisations révolutionnaires palestiniennes, et dans les mémoires de combattants palestiniens.

Mais à mesure que j’avançais dans le temps, des années 1940 vers les décennies suivantes, et que je m’immergeais dans la vie révolutionnaire palestinienne, je constatais que la définition même de ce qui était « palestinien » — sur les plans ethnique, national et politique — devenait de plus en plus floue dans le contexte d’une révolution vécue, qui se fondait géographiquement et humainement avec les révolutions syrienne, libanaise, égyptienne, jordanienne ou irakienne. Pour retracer les origines du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), je me suis ainsi appuyé sur les écrits de Hani al-Hindi, Mohsen Ibrahim et Basil al-Kubaisi, respectivement Syrien, Libanais et Irakien, qui ont contribué à fonder, ou participé à, l’organisation qui précéda le FPLP : le Mouvement des nationalistes arabes (MAN), dont l’ancrage géographique et la portée théorique couvraient toute la région arabe, de l’Afrique du Nord à la péninsule arabique.

Dans les années 1950, les cadres de ce mouvement faisaient allégeance aux projets d’unification panarabes. Pour comprendre ces dynamiques, j’ai consulté les discours et écrits d’Égyptiens comme Gamal Abdel Nasser ou Mohammed Heikel. De nombreux membres de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) ont été formés politiquement et organisés dans le cadre du Parti socialiste arabe Baas, dont la vision était elle aussi régionale. Je découvre encore aujourd’hui des matériaux issus de l’« âge d’or » de la révolution palestinienne dans les années 1970, provenant d’organisations comme Al-Saïqa ou le Front de libération arabe — deux groupes qui furent autant les produits des révolutions syrienne et irakienne que de la révolution palestinienne.

Face à cette multiplicité de sources, je tiens à remercier mon directeur de thèse, Nathan Citino, qui m’a interpellé avec justesse : ai-je l’intention d’écrire uniquement sur les idées des réfugiés palestiniens à propos de l’impérialisme américain, ou bien sur l’affrontement plus large entre l’impérialisme américain et le révolutionnarisme arabe ? Je crois que j’ai désormais une réponse claire : c’est bien la seconde option.

Cela peut sembler un point technique ou académique, voire une digression scolastique, mais il me semble que cela a des conséquences profondes sur notre manière de penser l’histoire de la cause palestinienne, et sur la façon dont nous théorisons et construisons des stratégies autour d’elle, aujourd’hui comme demain. Cela touche directement à votre question : comment comprendre les apports palestiniens à la théorie anti-impérialiste.

La version la plus courante de ce qu’on appelle « la révolution palestinienne » commence avec la première opération feda’i en 1965, menée par Al-‘Asifa, la branche armée du Fateh. La révolution aurait, selon cette version, gagné son rôle d’avant-garde après la guerre de juin 1967, en rompant avec les régimes arabes dits « progressistes » pour emprunter une voie proprement palestinienne, puis en s’accélérant à partir de la bataille de Karameh en 1968. Cette lecture, que nous avons souvent héritée du Fateh sans toujours nous en rendre compte, donne à croire que la révolution n’a réellement commencé qu’après l’échec des armées arabes à la fin des années 1960. Certes, le mouvement des fedayins a grandi après 1967, mais je remets aujourd’hui en question le choix politique de sacrifier l’unité panarabe à une logique de recentrage purement palestinienne. La gauche palestinienne, dont beaucoup de figures venaient justement des luttes des années 1950 pour un État panarabe, laïc et socialiste — George Habash ou Nayef Hawatmeh (ce « Jordanien », si tant est que le terme ait un sens dans ce contexte) sortaient tous deux du MAN — s’est opposée à cette « palestinisation » étroite de la cause arabe. Les accords d’Oslo ont montré qu’un soi-disant « État palestinien indépendant », sans révolution et unification arabes à plus large échelle, ne serait guère plus qu’un ensemble de bantoustans assiégés.

Contrairement à la Palestine, les mouvements révolutionnaires arabes en Syrie, Irak, Égypte, Libye, Tunisie ou Algérie ont accédé, à des degrés divers, au pouvoir d’État, établissant des liens — parfois conflictuels, mais souvent productifs — avec le mouvement de libération palestinien. Il nous faut penser cette relation de manière dialectique : entre un mouvement de libération nationale qui a conquis l’État, et un autre qui ne l’a pas fait. La révolution chinoise n’aurait pas triomphé sans le soutien soviétique ; ni la révolution coréenne, ni la vietnamienne n’auraient réussi sans l’appui combiné de l’URSS et de la Chine. Derrière chaque guerre de libération courageuse, on trouve une puissance d’État qui soutient l’effort. Durant la guerre du Vietnam, l’Union soviétique fournissait à Hanoï des missiles, des radars, des conseillers techniques en masse, et bien d’autres choses. Il nous faut distinguer l’autonomie — un impératif noble et nécessaire — de l’autarcie, qui est illusoire.

Et cela nous ramène à votre question sur la production de savoir. Une partie significative des connaissances mobilisées par les fedayins a été rendue possible grâce aux républiques arabes. Par exemple, lors de la première opération d’Al-‘Asifa en 1965, qui visait à saboter le National Water Carrier d’Israël, la Ligue arabe — alors dominée par l’Égypte — avait depuis longtemps commandité, dès les années 1950, des études techniques précises, avec des ingénieurs, pour mesurer les pertes hydriques des pays arabes (en mètres cubes) au profit d’Israël dans le cadre de projets d’irrigation soutenus par les États-Unis. Grâce à ses journaux militants, le MAN diffusait ces données jusque dans la rue arabe.

Pour de nombreux intellectuels révolutionnaires arabes, y compris ceux du Palestine Research Center (PRC), le savoir n’était pas une fin en soi, mais un outil pour guider la conquête du pouvoir. Le PRC — qui soutenait des penseurs comme Mohammed al-Majzoub, Atef Suleiman, Joseph Mugghayzil ou Tahsin Bashir — proposait un modèle de production intellectuelle radicalement opposé à celui de l’université bourgeoise occidentale. Ces chercheurs utilisaient la théorie pour répondre à des questions concrètes, urgentes, liées à la libération et au retour palestinien. Ils analysaient sans relâche les médias américains comme le New York Times, considéré comme principal prescripteur du discours impérial ; ils menaient des études sociologiques sur les communautés arabes, juives et chrétiennes aux États-Unis, afin de comprendre comment les toucher ou les convaincre ; ils cartographiaient les réseaux médiatiques de la diaspora arabe pour mieux coordonner leurs messages. Ils traduisaient les analyses critiques de l’économie politique mondiale, en s’intéressant notamment aux économistes socialistes anglophones qui théorisaient le rôle du militarisme dans la reproduction des inégalités mondiales, comme Harry Magdoff ou la revue Monthly Review.

Les intellectuels de parti fonctionnaient de la même manière — non comme des penseurs isolés en quête de vérité personnelle, mais comme des cadres loyaux mettant leurs compétences au service des collectifs auxquels ils appartenaient. Ghassan Kanafani et Basil al-Kubaisi, tous deux membres du FPLP, assumaient simultanément des responsabilités en matière de propagande externe et de lutte idéologique interne. En tant qu’historien, al-Kubaisi a consigné l’histoire du mouvement : ce que nous savons aujourd’hui du MAN, nous le devons en grande partie à son travail. Son usage de l’université occidentale consistait à mobiliser ses ressources au profit du Parti, ce qui l’a toujours maintenu enraciné dans un mouvement de libération tiers-mondiste.

Quant à Kanafani, son article sur « L’alliance secrète entre l’Arabie Saoudite et Israël », désormais traduit en anglais, n’aurait probablement pas pu être écrit dans le cadre d’un poste universitaire occidental. Il ne s’agit pas ici de minimiser l’importance des intellectuels révolutionnaires partout dans le monde, y compris en Occident, mais de rappeler que leur activité devrait viser quelque chose de plus vaste qu’une carrière individuelle.

Ce que nous savons aujourd’hui sur les rouages et les effets de l’impérialisme américain dans les appareils de production du savoir, nous le devons en grande partie aux mouvements de libération nationale. La Palestine se distingue, avec la Corée, par le fait d’avoir été une des principales cibles de l’impérialisme américain après 1945 — et non de l’impérialisme britannique, portugais ou français. Pour continuer ce travail, aujourd’hui plus urgent que jamais, il nous faut reconnaître — et tenter de dépasser — un obstacle structurel : l’université bourgeoise monopolise le temps et les ressources des chercheurs, les enfermant dans des activités sans lien réel avec les grandes questions de notre temps. Des questions pourtant aussi simples — et vitales — que : qu’est-ce que l’impérialisme américain ? Comment fonctionne-t-il ? Et comment le vaincre ?

5- Le terme « anti-impérialisme » est aujourd’hui souvent vidé de sa substance. Quelles en sont, selon vous, les conditions de validité historiques et stratégiques ?

Sa validité — ou plutôt, j’oserais dire sa nécessité — au XXᵉ siècle découle du phénomène de développement mondial du capitalisme à la fois inégal et dissymétrique, phénomène qui a accéléré les inégalités déjà produites par des siècles de colonialisme. Ce problème d’inégalité mondiale n’est pas né au XXᵉ siècle : l’approfondissement des disparités entre nations est intrinsèque à l’expansion du système capitaliste à l’échelle globale, telle qu’elle fut rendue possible par l’entreprise coloniale.

Il y a bien eu dans l’histoire une version libérale de l’anti-impérialisme, fondée sur un registre principalement moral. Mais les formes les plus durables, les plus militantes et les plus rigoureuses théoriquement sont venues des marxistes, qui comprenaient que la relation d’exploitation entre nations riches et pauvres constituait un obstacle colossal à la révolution socialiste et à l’instauration d’une société communiste. Marx lui-même n’a fait qu’esquisser cette problématique, mais il l’avait clairement identifiée, notamment dans ses écrits sur l’Irlande, lorsqu’il observait que « la classe ouvrière anglaise ne pourra jamais accomplir quoi que ce soit tant qu’elle n’aura pas rompu avec l’Irlande [en tant que colonie] ». De son côté, Lénine a montré que le système mondial des États-nations était produit par, et fonctionnait comme un vecteur de, l’accumulation capitaliste, particulièrement efficace pour diviser la classe ouvrière le long de lignes nationales. Il qualifiait la relation entre impérialisme et « social-chauvinisme » de « question fondamentale du socialisme contemporain ».

Cette compréhension anima fondamentalement le grand débat de la première révolution socialiste victorieuse, souvent résumé à l’opposition entre les lignes dites « trotskiste » et « stalinienne » : « révolution permanente » ou « socialisme dans un seul pays » ? Pour le dire simplement, une nation socialiste isolée, contrainte par ses ressources limitées, sa position géographique, son climat, ses capacités agricoles et sa démographie, ne peut subvenir seule à tous les besoins essentiels de sa population. Elle demeure donc dépendante du commerce mondial dans un système dominé par les rapports capitalistes, et surtout vulnérable aux États hostiles cherchant à l’encercler ou à la détruire. Que doit alors faire une révolution prise dans les limites d’un seul pays ? Exporter immédiatement la révolution malgré des ressources limitées et un pouvoir encore précaire ? Ou bien renforcer d’abord sa capacité de défense interne, protéger la révolution nationale à court terme, et se tourner vers la révolution mondiale dans un second temps ?

Ainsi, pour les marxistes-léninistes, l’anti-impérialisme fut d’abord un devoir internationaliste, indispensable à la révolution communiste mondiale. Ce qui m’intéresse dans les mouvements de libération nationale du XXᵉ siècle, c’est qu’ils ont souvent inversé cet ordre : le socialisme est devenu le moyen de garantir l’anti-impérialisme. Ainsi, le Parti socialiste arabe Baas considérait la nationalisation de l’industrie comme un moyen de soustraire les ressources nationales au contrôle étranger (et capitaliste). Le regretté Domenico Losurdo a formulé cette divergence comme une fracture entre marxisme occidental et marxisme oriental : le premier part d’une aspiration universelle à l’internationalisme, le second d’un point de vue particulier, enraciné dans le nationalisme. Il faudrait, selon lui, que ces deux positionnements parviennent à se comprendre mutuellement afin de rendre possible un internationalisme réellement anti-systémique — c’est-à-dire échappant à toute récupération par l’impérialisme, notamment dans sa phase néolibérale (aujourd’hui moribonde) qui, dans les faits, a réduit en cendres tant de mouvements de libération nationale.

Lorsque j’emploie le terme « libération nationale » — et les mouvements de libération nationale furent au XXᵉ siècle l’âme même de l’anti-impérialisme — je pense à la définition donnée par Amílcar Cabral dans National Liberation and Culture : un phénomène historique déterminé, « l’expression politique organisée de la culture du peuple », dans son effort pour libérer les forces productives nationales de la domination étrangère. Cette définition implique que le processus de libération nationale se poursuit bien au-delà du moment où l’indépendance est officiellement obtenue. Dans son discours de 1966 devant la première Conférence tricontinentale des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine à La Havane, Cabral insistait très clairement sur le fait que les États nouvellement indépendants n’avaient que deux voies possibles : soit « la création d’États socialistes », soit le néocolonialisme, c’est-à-dire une recolonisation par procuration via une « pseudo-bourgeoisie locale » incapable de diriger le développement des forces productives, et donc inapte à constituer une véritable bourgeoisie nationale. La gauche occidentale a largement renoncé à soutenir les luttes de libération nationale après la chute de l’URSS — mais cela ne signifie pas que la libération nationale ait perdu sa pertinence.

L’impérialisme n’a pas disparu. Au contraire, l’impérialisme mené par les États-Unis au XXIᵉ siècle, désormais libéré du contrepoids nucléaire soviétique, s’est montré encore plus violent envers les petits États issus de ce qu’on appelait jadis le « Tiers-Monde ». Les inégalités mondiales se sont aggravées, et une part croissante du prolétariat est devenue réfugiée ou migrante — considérée comme superflue à l’accumulation, et de ce fait exclue de tout droit politique ou humain fondamental. Ces populations « en trop » sont produites par les attaques dirigées par les États-Unis contre les États post-indépendance, contre les mouvements de libération nationale, qu’ils soient ou non au pouvoir : de manière clandestine via des escadrons de la mort, et de manière assumée via sanctions, bombardements ou invasions militaires directes. Ces offensives annihilent le droit même à la révolution, tout en maintenant un cycle d’accumulation du déchet qui garantit la domination militaire de Washington. L’existence de cette menace permanente montre avec clarté que les luttes pour la souveraineté nationale sont — selon les termes de Cabral — des luttes visant à protéger les forces productives nationales de la domination étrangère, voire de leur destruction. La vérité difficile à admettre est qu’il ne peut y avoir de développement socialiste sans une capacité militaire apte à juguler l’agression armée des États-Unis.

La cause palestinienne se trouve au point de convergence de tous ces enjeux. L’invasion sioniste de la Palestine a permis la survie du colonialisme dans sa forme la plus directe — le colonialisme de peuplement — en le projetant dans un nouveau siècle. La Nakba qui en a résulté a créé des millions de réfugiés au Proche-Orient : catastrophe pour les Palestiniens, certes, mais aussi signe avant-coureur de ce que le système dirigé par les États-Unis réservait à l’humanité, à savoir la production de masse de populations sans État. Les révolutionnaires palestiniens ont montré la voie en définissant le droit au retour — c’est-à-dire le droit à la terre — comme un droit national. C’est pourquoi la Palestine incarne avec une acuité particulière la persistance de la pertinence de la libération nationale au XXIᵉ siècle, comme en témoigne la réponse oppressante à ce désir de retour : camps de concentration et méthodes d’extermination inédites. Dans ces conditions, alors que la majorité de la société israélienne soutient ou participe activement au génocide, qui oserait encore suggérer que les Palestiniens renoncent à la dimension nationale de leur lutte de classes, qu’ils abandonnent les armes ou qu’ils renoncent à leurs revendications territoriales ?

Je pose cette question de manière rhétorique, même si je dois reconnaître avoir parfois entendu l’idée rétrograde selon laquelle c’est l’adhésion palestinienne à la lutte armée qui aurait provoqué le génocide — comme si un État qui saisit l’occasion de commettre un génocide n’en avait pas déjà conçu l’intention. Au contraire, Gaza confirme ce que les révolutionnaires palestiniens ont toujours théorisé à propos de la nature du projet sioniste : qu’il s’agit d’une colonie de peuplement visant à éliminer la population paysanne en place pour s’emparer de ses terres. C’est cette vérité brute que l’opération Déluge d’al-Aqsa a révélée au monde, tout en exposant simultanément le rôle des États-Unis et de l’Union européenne, qui mobilisent des proportions sidérantes des ressources de leurs sociétés pour soutenir le génocide. Les syndicats en Espagne, en Italie et au Maroc — qui ont réussi à bloquer le passage de pièces d’armement israéliennes dans leurs ports — ont bien compris, et démontrent concrètement, l’actualité de l’anti-impérialisme pour le mouvement ouvrier. Ils bloquent l’expédition d’armes produites par le travail de leur propre classe, destinées à mutiler ou exterminer cette même classe ailleurs.

6- Vous montrez que les fedayīn ont mis en œuvre une stratégie de guerre populaire, mais qu’ils se sont également armés d’outils intellectuels. Que signifie, politiquement, « mettre le fusil sous le commandement du politique » ?

Une guerre populaire ne se résume pas à la violence. Elle suppose l’existence d’un parti d’avant-garde capable d’organiser les opérations — c’est-à-dire d’orienter la violence — vers des objectifs tactiques et stratégiques précis. L’organisation politique permet d’éviter que le surgissement de la violence ne dégénère en seigneurie de guerre, marquée par des querelles de clans pour le contrôle de petits fiefs, un scénario souvent utile à l’extraction impérialiste. La Syrie en fournit un exemple : le pays s’est fracturé selon des lignes confessionnelles, tandis qu’Israël exerce une souveraineté de facto presque sans opposition, contrôle l’espace aérien à sa guise et grignote toujours plus de territoire.

À l’inverse, une guerre populaire vise à instaurer ce que Lénine appelait un double pouvoir : construire une souveraineté populaire par les armes, entamer le travail de construction de la future société socialiste avant même la prise du pouvoir d’État. Dans ma thèse, je cite Fanshen, l’ouvrage classique de William Hinton, comme un exemple historique éclairant sur la manière dont une guerre populaire engendre et diffuse une révolution culturelle en pleine lutte anticoloniale. En Chine, les cadres armés — c’est-à-dire les membres du parti — consacraient une grande partie de leur temps à protéger et à encadrer les réformes agraires dans les zones qu’ils contrôlaient. Ils supervisaient les comités paysans, leur permettant d’exercer un pouvoir politique sur leurs anciens propriétaires, d’apprendre à évaluer la valeur des terres, à mutualiser les outils agricoles, les troupeaux, les récoltes, etc. Durant cette période, le Parti s’est construit méthodiquement : les membres étaient sélectionnés localement selon leur discipline, leur engagement, leur sens moral et leur dévouement au peuple. Quand les paysans ont vu et ressenti les transformations concrètes opérées dans leur vie, ils se sont profondément investis dans la réussite de la révolution. Une phrase du livre m’est restée en mémoire : celle d’une domestique contrainte par le passé de vendre son fils et de se vendre deux fois comme servante. Sa vie fut radicalement transformée par la révolution : « C’est comme si j’étais passée de l’enfer au paradis. »

Le journal Al-Hadaf diffusait régulièrement, parfois par traduction, parfois via des articles originaux, des analyses, récits et réflexions théoriques sur les guerres populaires en Chine, en Corée et au Vietnam, dans une langue claire et accessible. Le numéro 70 contenait une analyse comparative entre la « guerre spéciale » américaine et la guerre populaire vietnamienne. L’article y identifiait trois éléments essentiels à la victoire vietnamienne : la lutte armée ; la lutte politique populaire ; et la « poursuite constante de l’ennemi et l’incitation en son sein » — allant jusqu’à affirmer : « Parce que la lutte politique est la base de tout, nous devons commencer par l’étudier. » Cette lutte comprenait des manifestations, des grèves, des revendications, parfois des affrontements avec la police dans le bastion proaméricain qu’était le Sud-Vietnam, où, dès 1957, Ngô Đình Diệm déclarait qu’il était assis sur un « volcan » de mécontentement. Les protestations populaires, leur harcèlement constant des occupants, leurs slogans, ont significativement entravé l’effort militaire américano-vietnamien du Sud.

À partir de ces études, les partis palestiniens des années 1960 et 1970 ont compris qu’il était impossible de « patienter » jusqu’à la prise du pouvoir d’État pour commencer à transformer la société. Ils ont, dans certains cas, réussi, et dans d’autres échoué. En Jordanie, entre 1968 et 1970, ils ont pu, pendant un temps, centraliser l’activité antimonarchique sous le commandement politique d’urgence de l’OLP. Ils ont temporairement réuni les différentes factions de l’OLP, leurs milices respectives, les syndicats, les comités de femmes, les associations professionnelles. Par ce tissu de liens étendus dans la société palestinienne en Jordanie, ils ont articulé stratégiquement activité militaire et mobilisation de masse (grèves étudiantes, manifestations), déployant une diversité de tactiques qui ont conduit la monarchie jordanienne — et même les impérialistes américains qui la soutenaient — à un point de crise. Le 16 août 1970, près de 1000 étudiants, dirigés par des fedayīn en uniforme, incendièrent le Centre d’information des États-Unis et prirent d’assaut l’ambassade américaine pour protester contre la visite de Joseph J. Sisco, sous-secrétaire d’État américain pour le Proche-Orient et l’Asie du Sud. Sa venue — censée liquider la lutte armée palestinienne — fut annulée, et un mois plus tard, ce furent des porte-avions que Washington dépêcha à la place.

En somme, les fedayīn réussirent à créer les bases d’une guerre populaire. Mais selon la critique de certaines factions de gauche, ils échouèrent à intégrer réellement la population de la rive Est du Jourdain (les « Jordaniens ») dans leur projet, à leur offrir des transformations concrètes. Cela permit au roi d’intervenir avec un discours démagogique. Comme l’a souligné le FDLP, cette propagande avait un certain poids : de nombreux paysans de la rive Est dépendaient encore de la monarchie pour l’irrigation. Le FDLP critiquait la « palestinisation » de la révolution, qui donnait l’impression que le destin palestinien était séparé de celui des Jordaniens ; il aurait fallu un enracinement plus profond dans la classe ouvrière jordanienne. À la base, donc, une guerre populaire est une bannière de la lutte des classes, et elle est, par nature et par essence, une théorie communiste. Cela ne signifie pas que ses éléments ne peuvent être repris par des formations non-communistes. Par exemple, les combattants de base des Brigades Al-Qassam à Gaza appartiennent par leur destin au prolétariat et à la paysannerie — le mot « réfugié », dans ce contexte, désigne fondamentalement un paysan arraché à sa terre. En luttant pour la libération et le retour, les réfugiés palestiniens luttent pour leur droit à cultiver la terre, à faire pousser pastèques, oranges, olives, tomates — ce qui devient impossible dans une bande de Gaza enclavée, sans eau, sans engrais, sans nutriments. D’une certaine manière, les Brigades Al-Qassam sont militairement plus efficaces que les fedayīn d’autrefois.

Mais dans mon récent article Acts of Return: How the Al-Aqsa Flood Shattered the US Fantasy of ‘Full Spectrum Dominance’, j’ai voulu insister sur les transmissions de savoir entre les anciennes formations de gauche et les groupes islamiques actuels comme le Hamas, Ansar Allah ou le Hezbollah. L’opération Déluge d’Al-Aqsa, et la bataille qui se poursuit, auraient été impensables sans les innovations antérieures de la gauche. C’est une des raisons pour lesquelles je rejette la politique de la mélancolie et de la nostalgie au sein de la gauche : la gauche arabe a-t-elle « échoué » ? Ou bien a-t-elle échoué en certains points, et réussi en d’autres ? Tout dépend de l’instant où l’on arrête la chronologie — et de l’attention que l’on porte à la trajectoire globale du mouvement national palestinien et arabe. La lutte continue.

Mon objectif, en soulignant ces liens entre passé et présent, n’est pas de confondre les projets marxistes-léninistes et islamistes. Au fond, la guerre populaire vise à ouvrir un chemin vers la république socialiste anti-impérialiste. Ici, les syndicats et coopératives paysannes ne sont pas de simples « avantages sociaux » : ce sont des organisations de combat, qui enseignent au peuple l’art de s’organiser. En tant que mode d’organisation sociale, le Parti marxiste-léniniste détient et protège l’État au nom des collectifs et des syndicats. Il le fait en ordonnant à l’armée populaire d’engager des nationalisations stratégiques ; en armant et formant les coopératives en prévision d’une possible restauration bourgeoise ou d’une attaque impérialiste ; en dirigeant l’éducation populaire et les médias ; en planifiant centralement la répartition et l’usage des ressources de l’État (y compris la terre), via des comités locaux du Parti ; et en posant des restrictions de classe dans le processus électoral par une assemblée populaire. Ces comités locaux doivent élire un Comité central chargé de nommer le secrétaire général et le chef militaire — un agencement conçu pour subordonner le pouvoir militaire à la direction politique du Parti. Ainsi, lorsque la souveraineté nationale est enfin acquise, ces fonctions essentielles auront déjà été mises en œuvre au fil de la guerre de libération nationale.

Évidemment, l’OLP, en tant que « gouvernement en exil », n’était pas un Parti marxiste-léniniste. Mais en tant qu’organe fédérateur, elle incluait des partis marxistes-léninistes dans sa branche législative élue, le Conseil national palestinien. Les désaccords entre partis sur la direction politique et même la structure de l’OLP ont indéniablement contribué au manque de coordination militaire, comme cela a été souligné dans les autocritiques de certaines factions.

7- Vous évoquez des contradictions internes au sein de l’alliance États-Unis–Israël. S’agit-il de véritables lignes de fracture, ou sont-elles exagérées ?

La réponse courte, c’est que ces fractures sont exagérées. Je dirai d’abord quelques mots sur la manière dont ce sujet est abordé historiquement dans ma thèse, avant d’offrir quelques réflexions sur ce qui se passe actuellement dans le monde.

Dans le cinquième chapitre de ma thèse de doctorat, intitulé « Tout le pouvoir à la Résistance : guerre populaire en Jordanie, 1968-1972 », je décris la situation de 1970, alors que les États-Unis étaient embourbés dans une guerre majeure au Vietnam. La guerre populaire en Jordanie mettait l’hégémonie américaine à rude épreuve, testant les limites de sa capacité à encaisser la pression. Les États-Unis avaient alors besoin d’Israël, et surtout — à ce moment précis — du régime réactionnaire jordanien, pour mener à leur place une guerre contre une révolution. De là m’est venue une question, née du croisement entre mes lectures sur l’année 1970 et les événements de 2023 : que se passerait-il si les États-Unis ne pouvaient plus compter sur Israël ni sur les régimes arabes réactionnaires pour écraser les révolutions en Asie occidentale ? Que deviendrait alors leur soutien à Israël dans un tel contexte ?

Pour approfondir cette question, j’ai étudié un article d’Arghiri Emmanuel intitulé « Le colonialisme de peuplement blanc et le mythe de l’impérialisme d’investissement », qui prolonge les thèses de son grand œuvre, Échange inégal. Il s’agit là d’une tentative rare de théoriser la fonction du colonialisme de peuplement dans le système impérialiste moderne. Emmanuel évoque Israël, mais l’article reste essentiellement abstrait du cas israélien, s’appuyant plutôt sur l’exemple du Congo. Il y avance que, dans ce cas, les monopoles étaient suffisamment opposés au protectionnisme radical du bastion colonial katangais pour mobiliser, via l’ONU et d’autres institutions supranationales, un soutien — certes temporaire — au mouvement d’indépendance anticolonial… jusqu’à ce que Patrice Lumumba se rapproche trop de l’Union soviétique. Une telle contradiction pourrait-elle à terme provoquer la chute d’Israël ?

Il est vrai qu’un désaccord stratégique existe entre Israël et les États-Unis sur la voie à suivre : faut-il sauver ce qui reste de la légitimité internationale d’Israël et de ses relations commerciales mondiales, ou bien accélérer sans retenue les agressions et les annexions territoriales ? Ce débat apparaît publiquement, par exemple lorsque Netanyahu appelle à faire d’Israël une « super-Spartiate » autarcique, et que Yair Lapid lui répond : « L’isolement n’est pas une fatalité. » Ou encore lorsqu’on lit dans The New York Times — dont nombre de cadres dirigeants ont des liens étroits avec Israël — des lamentations sur la fin du « pari fantastique de la mondialisation » fait par Israël. Mais malgré tout cela, la relation unique qu’entretient Israël avec les États-Unis, combinée à la puissance unique que les États-Unis exercent dans le monde aujourd’hui, jette un sérieux doute sur la pertinence du schéma d’Emmanuel.

En analysant les fondements de la puissance sioniste, le FPLP a formulé une position qui n’a pas été dépassée depuis : quatre entités organiquement liées composent le camp ennemi — Israël, le Mouvement sioniste mondial, l’impérialisme mondial « dirigé par les États-Unis », et la réaction arabe « représentée par le féodalisme et le capitalisme. » Il faut, disait le FPLP, garder une « vue claire de toutes les composantes de ce camp », tout en reconnaissant que, compte tenu « des liens qui les unissent, notre ennemi principal et véritable est l’impérialisme mondial », dont la réaction arabe n’est qu’une excroissance, et Israël, une base. En d’autres termes, bien que ces éléments soient interdépendants, c’est l’impérialisme mondial qui les cimente.

Je me permets ici une remarque personnelle, fondée sur des impressions partielles : la gauche antisioniste a souvent, ces deux dernières années, semblé s’éloigner de cette analyse. Cela s’explique peut-être par la démesure théâtrale de la répression sioniste, ou par l’apparente incapacité de Washington à poser la moindre limite aux plans d’annihilation d’Israël — autant de signes qui donnent l’impression que les « sionistes » auraient « détourné » la politique américaine. Mais si l’on observe les États-Unis dans la longue durée, comme colonie de peuplement devenue empire mondial, on comprend que ces phénomènes s’inscrivent pleinement dans leur trajectoire. Cela permet de maintenir une thèse fondamentale : dans la lutte pour la Palestine, l’impérialisme dirigé par les États-Unis reste l’ennemi principal et structurant.

Aujourd’hui, le sionisme constitue un point de consensus parmi les planificateurs de l’impérialisme états-unien. Comme je l’ai dit dans une conférence donnée récemment pour le cours « Understanding Zionism » organisé par le Palestinian Youth Movement–NYC au People’s Forum, l’unité organique entre l’impérialisme US et le sionisme est telle que : être impérialiste américain, c’est être sioniste ; être sioniste, c’est être impérialiste américain. Il n’existe plus d’impérialisme qui serait extérieur au sionisme. Certains en caressent encore le fantasme — souvent des critiques de droite d’Israël ou du sionisme — mais cette configuration n’a pas d’existence réelle aujourd’hui.

Quelques éléments historiques permettent de mieux comprendre. Les États-Unis ont commencé comme un empire territorial, fondé par des colons avides d’expansion vers l’Ouest. Depuis leur fondation, les États-Unis ont toujours résolu leurs crises internes en cherchant de nouveaux « fronts pionniers. » La vision du monde des premiers colons de la Nouvelle-Angleterre baignait dans un sionisme protestant hérité de la propagande des croisades : les autochtones d’Amérique furent assimilés aux « Sarrasins » du Moyen-Âge. Après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte géopolitique nouveau, les organes du sionisme juif ont pris de l’ampleur et accru leur influence aux États-Unis. En bref, à mesure que l’empire américain s’est appuyé sur le Mouvement sioniste mondial et sur Israël pour lancer ses offensives et ouvrir de nouveaux fronts en Asie occidentale, il a massivement investi dans les figures et institutions sionistes — juives, chrétiennes ou autres — au point qu’une part croissante de la classe dirigeante US a fini par lier son sort à celui du projet sioniste.

Cela permet de tirer deux conclusions. Premièrement, le cœur colonial du projet états-unien, historiquement porté au sionisme, constitue bien plus qu’un simple « lobby : le sionisme en est l’expression idéologique « authentique », issue de la classe fondatrice du pays, de ses héritiers politiques — parfois même biologiques. Deuxièmement, à partir des années 1970, à mesure que les fronts d’expansion du capitalisme américain se refermaient, notamment en Asie orientale du fait des révolutions communistes, les États-Unis ont investi massivement dans Israël et le projet sioniste pour créer une colonie de peuplement militarisée capable d’ouvrir de nouveaux fronts par la force. Israël continue de remplir cette fonction. Il suffit d’observer ce qui s’est passé récemment en Syrie, après des années d’attaques d’usure israéliennes. La désintégration de la Syrie a ouvert de nouveaux marchés, mais aussi son espace aérien aux frappes US-israéliennes contre l’Iran. Et le fait de sous-traiter les opérations en Asie occidentale au commandement militaire israélien permet à l’armée américaine de se concentrer sur d’autres fronts dans l’hémisphère occidental — comme c’est le cas actuellement avec les offensives contre le Venezuela et Haïti.

C’est ce contexte historique qui explique l’hystérie actuelle des classes dominantes face à la montée de l’antisionisme. Il suffit de considérer Israël comme leur « propriété » pour comprendre que tout mouvement de désinvestissement équivaut à une expropriation, et que l’antisionisme prend ainsi une valeur de position révolutionnaire. Cela signifie qu’Israël et le sionisme sont devenus, pour l’empire états-unien, un enjeu à somme nulle, une question de tout ou rien. En somme, tout retrait américain d’Israël coïnciderait probablement avec un retrait militaire général de toute la région, ce qui signerait très probablement la fin de l’empire mondial tel que nous le connaissons.

Les impératifs qui découlent d’une telle conclusion sont plus faciles à formuler qu’à réaliser. Mais une chose est claire : à l’échelle mondiale, les fronts de bataille devront se multiplier. Et cela, on peut déjà dire que c’est en train d’advenir.

Palestine : quand l’horizon efface le chemin – Réponse à Révolution Permanente

Palestine : penser la stratégie, au-delà des évidences militantes

La Palestine n’est pas seulement le nom d’une injustice historique ni celui d’une résistance qui force l’admiration. Elle est aussi, depuis plusieurs décennies, le lieu d’un problème politique non résolu : celui de la stratégie de libération. La persistance de l’occupation, la fragmentation territoriale, la division institutionnelle palestinienne et l’isolement régional ne peuvent être expliqués uniquement par la violence et la puissance de l’ennemi. Ils obligent à interroger la manière dont la lutte elle-même a été pensée, organisée et orientée.

C’est dans ce contexte qu’a été publié récemment, sur le site de Révolution Permanente, un article intitulé « Palestine : quelle stratégie pour la libération ? ». Le texte a le mérite de poser frontalement une question trop souvent évacuée à gauche. Il identifie avec justesse plusieurs impasses réelles : la faillite d’Oslo, la subordination aux régimes arabes, l’épuisement de certaines formes de lutte et la nécessité de rompre avec toute illusion institutionnelle. Mais en prétendant tirer de ces constats une orientation stratégique, l’article tend à substituer à l’analyse concrète des rapports de forces une série d’affirmations de principe : indépendance de classe énoncée abstraitement, appel à une révolution régionale conçue comme horizon général, et disqualification implicite des formes existantes de résistance palestinienne.

Le problème n’est pas ici l’excès de radicalité, mais plutôt l’orientation parfois schématiquement gauchiste du texte : la confusion entre la justesse d’un principe et la construction d’une stratégie ; le refus de penser les médiations, les fronts, les phases et les contradictions internes d’une lutte réelle ; la tentation de se placer en surplomb du mouvement existant plutôt que de travailler en son sein. Une telle posture peut sembler intransigeante ; elle laisse pourtant intacte la question décisive : comment une lutte de libération devient-elle une force capable de vaincre, et pas seulement de durer ou de témoigner ?

Cette difficulté apparaît de manière particulièrement nette dans le traitement des formes populaires de résistance, notamment islamo-nationalistes. Plutôt que d’être analysées comme des faits sociaux et politiques historiquement produits — enracinés dans des transformations de classe, des défaites accumulées et une situation coloniale spécifique — elles tendent à être appréhendées comme des impasses stratégiques en soi. Or, une analyse matérialiste ne commence pas par disqualifier les formes existantes de mobilisation ; elle cherche à comprendre leur fonction, leurs contradictions et les conditions dans lesquelles une lutte pour l’hégémonie peut s’y déployer.

Ce texte ne se propose donc ni de défendre les orientations dominantes du mouvement palestinien, ni de condamner idéologiquement ses formes de résistance. Il part d’un autre point de vue : réintroduire la question stratégique sur des bases matérialistes, en s’appuyant sur les débats du marxisme arabe révolutionnaire, sur l’histoire concrète des mouvements palestiniens et sur les discussions stratégiques qui traversent le monde arabe depuis des décennies.

La thèse défendue est simple : la libération de la Palestine ne viendra ni de la gestion institutionnelle de l’occupation, ni de la célébration abstraite de la résistance, ni de l’affirmation incantatoire de principes justes. Elle suppose une stratégie de longue durée, capable d’articuler lutte nationale et lutte sociale, unité populaire et indépendance politique, résistance armée et organisation des masses, horizon régional et construction patiente de l’hégémonie. C’est à cette condition seulement que l’indépendance de classe cesse d’être un slogan pour devenir une force matérielle.

I. Un diagnostic souvent juste… mais une stratégie qui s’évapore

1) Ce que l’article de Révolution Permanente voit correctement (et qu’il faut conserver)

Commençons par rendre à l’article de Révolution Permanente ce qu’il a de plus utile : il prend au sérieux la question stratégique, au lieu de se contenter d’une indignation morale (même légitime). Et, surtout, il prend appui sur des éléments matériels.

D’abord, son bilan du tournant du Fatah vers la logique du « mini-État » puis d’Oslo est construit autour de la constitution d’intérêts de classes : la direction nationale s’arrime à deux fractions bourgeoises (diaspora capitalisée dans le Golfe, bourgeoisie locale arrimée aux dispositifs coloniaux), et l’« autonomie » devient un dispositif de pacification et d’accumulation sous tutelle israélienne. Le texte insiste sur cette dimension économique et sociale (marché captif, main-d’œuvre, intermédiaires), jusqu’à la transformation de l’Autorité en police supplétive.

Ensuite, l’article a le mérite d’affronter sans euphémisme une vieille question : celle des limites historiques d’une partie de la gauche palestinienne. RP vise en particulier l’usage qu’a fait le FPLP d’une grammaire « tiers-mondiste/maoïsante » et de la « guerre populaire prolongée », en la reliant à une logique de fronts nationaux où le prolétariat sert d’appoint, au lieu de constituer un pôle autonome. Que l’on partage ou non la totalité de cette lecture, elle pointe un problème réel : la difficulté à produire, durablement, une alternative hégémonique à l’intérieur même du mouvement national.

Enfin, l’article insiste sur une leçon dure, mais solide : le cadre régional n’est pas un décor. Les régimes arabes peuvent « soutenir », mais aussi utiliser, monnayer, étouffer — et l’histoire palestinienne est traversée par cette contradiction. Sur ce point, l’article plaide pour que la libération soit pensée dans un horizon régional, et non comme une affaire strictement « palestinienne » décrochée des rapports de forces du Proche-Orient.

Jusqu’ici, on a un ensemble de constats globalement robustes. Le problème commence au moment où l’article veut transformer ce diagnostic en stratégie.

2) Là où ça bascule : quand l’indépendance de classe devient un substitut de stratégie

À lire RP, on a parfois l’impression qu’il suffirait d’identifier correctement les trahisons, les capitulations et les dépendances, puis d’affirmer trois ou quatre principes (indépendance de classe, rupture avec les régimes, horizon régional) pour « tenir » une stratégie. Or c’est précisément le point où, dans une tradition marxiste-léniniste au sens non dogmatique du terme, on parle de gauchisme : non pas parce que les principes seraient faux, mais parce qu’ils sont traités comme s’ils dispensaient du travail le plus difficile — celui des médiations.

Une stratégie n’est pas une liste d’ennemis, ni un vœu pieux. Elle suppose au minimum : une définition de la lutte, une appréciation du rapport de forces, une théorie opératoire (pas un vernis), et un programme politique, militaire et organisationnel. C’est exactement ce que formulait Habash dès 1969, dans un texte de combat : « Porter les armes ne suffit pas », et sans analyse concrète des forces, des alliances, de l’ennemi, il n’y a pas de programme révolutionnaire digne de ce nom.

Or, dans l’article de RP, on trouve bien une formule qui ressemble à une conclusion stratégique — la perspective d’une révolution régionale portée par les masses — mais on cherche longtemps l’architecture qui permettrait d’y parvenir : quelles formes de front ? quelle articulation entre unité nationale et lutte d’hégémonie ? quelles institutions de lutte, quels cadres populaires, quelle doctrine de durée ? Sur ce point, la « révolution régionale » fonctionne trop souvent comme un horizon qui remplace le chemin.

Le problème se voit encore mieux dans le traitement de la question nationale. RP critique à juste titre les effets politiques d’une collaboration de classe au sein du mouvement national. Mais il tend à rabattre la lutte nationale sur la direction bourgeoise qui la capture, comme si la nation n’était qu’un écran idéologique. Or, dans une formation coloniale, la lutte de libération nationale n’est pas un supplément d’âme : elle est la forme historique concrète que prend la lutte des classes elle-même, parce que l’ennemi central n’est pas seulement « une bourgeoisie », mais une structure coloniale qui organise l’exploitation, l’expropriation et la fragmentation. Mahdi Amel l’exprime avec une netteté rare : en situation coloniale, « la révolution socialiste est inséparable de la libération nationale ».

Dit autrement : critiquer les directions bourgeoises est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant. La question stratégique n’est pas de « sortir » de la lutte nationale pour atteindre enfin la lutte de classe pure ; elle est de savoir comment construire, à l’intérieur du bloc national-populaire réellement existant, une force capable d’en disputer l’hégémonie.

C’est ici qu’une expérience historique comme celle retracée par Kazziha sur les trajectoires du mouvement nationaliste arabe est utile : les mouvements peuvent souffrir moins de « trop de décentralisation » que de l’abandon de leur indépendance organisationnelle — autrement dit, la question décisive n’est pas d’énoncer la bonne ligne, mais de tenir les formes d’organisation qui permettent de ne pas être absorbé, tout en restant en prise avec les masses.

Enfin, dernière bascule — et elle est politique : RP s’expose à traiter les formes islamo-nationalistes surtout comme un problème à contourner, là où une approche matérialiste devrait d’abord les saisir comme des faits sociaux et politiques produits par l’histoire palestinienne. Sans idéaliser qui que ce soit, les travaux de Dot-Pouillard, Alhaj et Rébillard montrent par exemple que le Jihad islamique palestinien ne se laisse pas réduire à l’imaginaire d’un jihad transnational : il est d’abord un acteur palestinien, radical contre Israël, mais recherchant aussi une certaine unité interne, avec des paradoxes qu’une analyse stratégique doit intégrer plutôt que balayer.

Le point n’est pas de déplacer la critique vers une querelle d’étiquettes. Il est plus simple : une stratégie de libération ne peut pas commencer par excommunier les formes populaires existantes de la résistance ; elle doit comprendre comment elles tiennent, ce qu’elles permettent, ce qu’elles empêchent — et comment y construire un déplacement d’hégémonie.

Si l’on veut sortir de la posture (même « juste ») pour entrer dans la stratégie, il faut donc faire ce que RP réclame sans le faire vraiment : formuler une méthode de guerre politique au sens large — analyse, phases, fronts, instruments, hégémonie.

II. Ce qu’est une stratégie matérialiste — et ce que RP ne construit pas

La difficulté de l’article de Révolution Permanente tient moins à ses prises de position qu’à une absence : il parle de stratégie, mais il ne produit pas les outils qui permettent de passer du diagnostic à une orientation opératoire. Or, dans une lutte de libération, l’écart entre « dire vrai » et « être stratégique » est souvent celui qui sépare une politique qui éclaire d’une politique qui gagne.

1) Stratégie : une grammaire exigeante, pas un horizon

On peut définir minimalement la stratégie comme l’art d’organiser une trajectoire de victoire à partir d’un rapport de forces donné. Cela implique au moins quatre opérations.

a) Nommer la nature de la lutte.
Une lutte n’est pas seulement « juste », elle est déterminée : ici, une situation coloniale (et plus précisément de colonisation de peuplement), où l’adversaire ne cherche pas seulement à dominer, mais à remplacer, fragmenter, expulser, administrer et reconfigurer le territoire. Dire cela n’est pas un slogan : c’est ce qui conditionne toutes les questions suivantes (front, temporalités, institutions de lutte, formes de violence et de masse). RP évoque bien cette réalité, mais sans en tirer une doctrine.

b) Évaluer les forces réelles.
Non pas « le peuple » en général, mais les forces organisées, leurs bases sociales, leurs ressources, leurs dépendances, leurs fractures, leurs relais régionaux et internationaux. Habash insistait déjà sur ce point : une stratégie commence par l’appréciation des forces — les siennes, celles de l’ennemi, celles des alliés et des adversaires indirects — faute de quoi l’action se réduit à la bravoure.

c) Définir des phases et des objectifs intermédiaires.
Une stratégie n’est pas une proclamation (« révolution régionale ») : c’est une séquence de tâches, avec des critères de passage. Or, chez RP, l’horizon régional tend à fonctionner comme solution générale, sans articulation claire à une progression de lutte, à des institutions populaires, ni à des formes de front.

d) Produire des instruments : organisation, programme, doctrine.
Sans programme politique et militaire, sans formes d’organisation capables de tenir dans la durée, la lutte se condamne à l’improvisation. RP, lui, critique — souvent à raison — mais il reste étonnamment avare en doctrine positive.

2) Indépendance de classe : un principe nécessaire, mais insuffisant

Là où l’article de RP s’expose au gauchisme, c’est lorsqu’il traite l’indépendance de classe comme si elle valait stratégie. Le principe est juste : sans autonomie politique, l’énergie populaire est capturée, convertie en monnaie diplomatique ou neutralisée par des appareils. Mais il manque deux choses.

a) L’indépendance ne se décrète pas : elle se construit dans des formes.
Ce qui protège l’autonomie, ce ne sont pas d’abord des déclarations, mais des formes organisationnelles, des ancrages sociaux, des mécanismes de décision, des ressources propres, et une capacité à ne pas être absorbé tout en restant dans le mouvement réel. L’histoire des recompositions autour de Habash et du mouvement national arabe, telle que l’analyse Kazziha, montre bien que la question décisive n’est pas seulement la « bonne ligne », mais la capacité à tenir une organisation qui ne devienne ni appendice d’un régime, ni simple reflet d’une fraction sociale.

b) Le problème n’est pas « nation vs classe », mais hégémonie dans le bloc national-populaire.
Dans une formation coloniale, la lutte nationale n’est pas un décor idéologique : elle est l’espace concret où se joue la lutte pour la direction politique. Mahdi Amel est précieux ici, précisément parce qu’il refuse les raccourcis : la libération nationale et la transformation sociale ne se succèdent pas mécaniquement ; elles s’impliquent, se tendent, se conditionnent.
Cela change la question : il ne s’agit pas de sortir du national, mais d’y mener une bataille d’hégémonie — donc de front, de programme, d’organisation, et de durée.

3) Front : l’outil que RP laisse dans l’ombre

Une stratégie matérialiste ne contourne pas la question du front. Elle la met au centre, parce que la lutte de libération ne se mène jamais avec un peuple homogène et une direction idéale.

Un front n’est ni une fusion, ni une pure cohabitation : c’est une technique politique qui permet d’unifier l’action contre l’ennemi principal tout en maintenant la lutte interne pour la direction. Autrement dit : unité dans l’action, séparation dans l’organisation, clarté dans le programme. RP insiste sur la rupture avec les directions capitulardes, mais il discute peu les modalités concrètes par lesquelles une force révolutionnaire travaille avec des forces non révolutionnaires (ou non marxistes) sans se dissoudre — alors que c’est souvent là que se joue la possibilité même d’une hégémonie.

Sur ce point, l’expérience palestinienne est un laboratoire cruel : l’unité nationale peut être une condition de survie, mais aussi une forme de neutralisation si elle se paie par le silence sur les contradictions sociales et les dépendances. C’est précisément pourquoi une politique de front exige une grammaire fine — et pas seulement des anathèmes.

4) Islamo-nationalismes : ne pas excommunier, analyser — et agir

Pour rester matérialiste (et éviter toute pente anti-islamiste), il faut être strict : on n’analyse pas un courant par son vocabulaire religieux, mais par sa base sociale, ses fonctions politiques, ses contradictions et ses formes d’encadrement populaire.

Les travaux d’Alhaj, Dot-Pouillard et Rébillard sont utiles parce qu’ils obligent à sortir des clichés : le MJIP, par exemple, ne se réduit pas à une logique de jihad global ; il se pense d’abord comme acteur palestinien, cherchant l’unité nationale, combinant radicalité externe et pragmatisme interne dans certaines séquences.
Cela ne fait pas de ces mouvements une direction « suffisante » pour une libération. Mais cela impose une conséquence stratégique simple : on ne construit pas l’hégémonie en parlant sur les masses depuis l’extérieur ; on la construit en intervenant dans les formes existantes de mobilisation, en y menant la bataille politique sans les diaboliser ni les idéaliser.

On peut donc formuler le cœur du désaccord avec RP de manière nette : l’article identifie des impasses, mais ne propose pas la mécanique stratégique qui permettrait d’en sortir. Or, cette mécanique commence toujours par une question concrète : quel bloc populaire construire, avec quelles forces, sur quel programme, et par quelles institutions de lutte ?

III. Reposer la question nationale : non pas un « habillage », mais le terrain réel de l’hégémonie

Si l’on veut sortir d’une critique purement négative (pointer les trahisons, dénoncer les impasses), il faut reprendre la question nationale palestinienne au niveau où elle se joue réellement : non comme un discours que des élites utiliseraient à volonté, mais comme une forme historique de politisation populaire produite par la colonisation, l’expulsion, la fragmentation du territoire, l’exil et la gestion sécuritaire permanente. C’est aussi, qu’on le veuille ou non, le langage dans lequel se nouent — et se dénouent — les alliances, les fronts, les unités et les guerres intestines.

L’article de Révolution Permanente a raison de rappeler que des directions bourgeoises ont souvent capturé cette forme nationale pour la convertir en monnaie diplomatique ou en appareil de domination interne. Mais il incline à traiter la nation comme un obstacle à dépasser plutôt que comme un champ de bataille. Or, dans une situation coloniale, ce « champ » n’est pas optionnel : c’est l’espace même où se détermine la possibilité d’une politique révolutionnaire.

1) La nation comme forme populaire : ce qu’on rate quand on la réduit au « nationalisme »

Dans une colonie de peuplement, l’ennemi principal ne se contente pas d’exploiter : il organise la dépossession, l’enfermement, la séparation, l’illégalité programmée, la fragmentation des corps et des espaces. Le fait national, ici, n’est pas une simple « idée » : il est une expérience sociale cumulative, une mémoire, une géographie, une administration de l’humiliation, un régime de mobilité et d’immobilité. On ne « sort » pas de cette forme par la force du raisonnement ; on la travaille politiquement.

Sur ce point, la tradition marxiste arabe la plus rigoureuse est souvent plus précieuse que les caricatures occidentales du « nationalisme ». Mahdi Amel insiste sur une idée décisive : en condition coloniale, la libération nationale n’est pas un prélude moral à autre chose, elle est une dimension constitutive du processus révolutionnaire lui-même — précisément parce que l’État colonial organise la formation sociale entière.
Cela ne signifie pas que toute politique nationale est « progressiste », encore moins que toute direction nationale mérite soutien. Cela signifie qu’on ne comprend rien à la dynamique des masses si l’on traite la nation comme une simple superstructure interchangeable.

2) La vraie question : pas « nation ou classe », mais qui dirige le bloc national-populaire

Une stratégie matérialiste ne pose pas le problème en termes de purification : « sortir du national, enfin devenir de classe ». Elle pose la question en termes d’hégémonie : quelle force sociale, quel programme, quelles institutions conduisent la lutte nationale — et à quelles fins ?

C’est ici que l’histoire des organisations arabes et palestiniennes sert d’école. L’articulation national/social n’est ni automatique ni paisible : elle se fait à travers des crises d’organisation, des débats de ligne, des dépendances régionales, des tentatives de fusion, des scissions — bref, par un travail politique concret, pas par un schéma.
Ce que cette histoire enseigne, c’est que l’alternative n’est jamais « national pur » contre « social pur ». L’alternative réelle est : national sous hégémonie bourgeoise (qui conduit à la négociation, à la gestion, à la police) ou national-populaire sous hégémonie populaire (qui transforme l’unité en instrument de lutte, et non en clôture).

De ce point de vue, le bilan sévère de RP sur Oslo et la mutation du Fatah est utile, mais il manque une précision stratégique : ce n’est pas seulement un « mauvais choix » ou une « capitulation ». C’est la stabilisation d’un bloc social déterminé, avec ses intérêts, ses ressources, sa rente politique, et ses appareils.
Une stratégie révolutionnaire ne répond pas à cela par un rejet moral ; elle répond par une contre-construction : institutions populaires, autonomie matérielle, cadres d’organisation, programme, et politique de front.

3) « Unité nationale » : pas une vertu, une technique de guerre politique

Un des points les plus sensibles — et souvent maltraité par la gauche — est celui de l’unité nationale. On oscille entre deux erreurs.

  • Première erreur : l’unité comme fétiche, qui interdit la critique, neutralise les contradictions sociales, et finit par protéger les appareils dominants.
  • Seconde erreur : l’unité méprisée comme « compromis », au nom d’une ligne pure, ce qui revient souvent à laisser intact le monopole de la représentation populaire par les forces dominantes.

L’unité, en situation coloniale, n’est ni un absolu ni un tabou : c’est une question d’efficacité politique. Elle peut être vitale pour tenir contre la fragmentation imposée ; mais elle peut aussi devenir une camisole si elle sert à étouffer la bataille d’hégémonie.

L’unité n’est pas seulement un slogan des directions « séculières ». On la retrouve comme objectif explicite dans certaines organisations islamo-nationalistes, mais sous une forme pragmatique : limiter les affrontements intestins, préserver des passerelles, maintenir un cadre d’action national, tout en conservant une radicalité contre l’occupant.
Ce constat ne « valide » aucune direction ; il impose une exigence stratégique : si l’unité est un terrain, alors la question devient comment la disputer — et pas comment la nier.

4) La conséquence pour notre critique de RP

C’est ici que notre désaccord avec RP peut être formulé de manière tranchante mais juste.

RP voit bien la capture bourgeoise de la cause nationale. Mais l’article tend à conclure comme si la lutte nationale devait être dépassée par un saut direct vers une politique de classe déjà constituée — ce qui revient, en pratique, à se placer à côté du mouvement réel.
Une stratégie matérialiste part de l’inverse : puisqu’on ne choisit pas la forme nationale — elle est imposée par la structure coloniale — on doit y mener une bataille prolongée pour l’hégémonie, en combinant front d’action, autonomie politique, organisation populaire et programme.

Reste alors la question la plus délicate, et souvent la plus mal posée : comment mener cette bataille d’hégémonie dans un champ palestinien où les formes islamo-nationalistes jouent un rôle central, sans tomber ni dans l’anti-islamisme de principe, ni dans le romantisme de la « résistance pure » ?

IV. Islamo-nationalismes : analyser sans excommunier, lutter sans se dissoudre

Si l’on veut parler de stratégie sans tricher, il faut affronter un fait massif : dans la Palestine contemporaine, une part décisive des formes d’encadrement populaire, de discipline collective, de travail social et de résistance armée s’est reconstituée — partiellement — autour d’organisations se réclamant de l’islam. On peut le regretter, s’en réjouir, ou s’en tenir à distance : cela ne change rien au problème. Une politique matérialiste ne commence pas par dire ce qui devrait exister ; elle part de ce qui existe, et elle demande : qu’est-ce que cela produit, pour qui, contre qui, et avec quelles contradictions ?

C’est précisément le point où une partie de la gauche bascule dans un double piège : soit l’anti-islamisme « de principe », qui confond analyse et réflexe identitaire ; soit le romantisme de la « résistance pure », qui suspend toute critique dès lors qu’il y a confrontation armée avec l’occupant. Le premier est politiquement stérile ; le second est politiquement dangereux. La question stratégique est ailleurs : comment disputer l’hégémonie au sein d’un bloc populaire où ces forces comptent, sans les diaboliser ni s’y dissoudre ?

1) Sortir de la fausse opposition : religion versus progrès

Une clé, ici, est de refuser le cadre purement « civilisationnel » qui parasite trop de discussions. Le critère déterminant n’est pas l’étiquette religieuse, mais le rapport social et politique qu’une force contribue à stabiliser ou à fissurer. Le conflit décisif n’oppose pas « foi » et « raison », mais l’acceptation d’un ordre de domination et les formes de défi qu’il rencontre dans une formation sociale donnée.

Appliqué au champ palestinien, cela implique une règle simple : on ne « classe » pas un mouvement islamiste en fonction de sa rhétorique, mais en fonction :

  • de sa base sociale (classes et fractions mobilisées),
  • de ses fonctions (encadrement, redistribution, discipline, contrôle, services),
  • de ses alliances et dépendances,
  • et des contradictions qu’il ouvre ou qu’il ferme dans la lutte nationale.

Cette méthode a un avantage politique immédiat : elle interdit le glissement anti-islamiste, parce qu’elle ne parle pas des croyances mais des rapports de forces.

2) Le Jihad islamique palestinien : un cas qui oblige à la précision

Le livre de Wissam Alhaj, Eugénie Rébillard et Nicolas Dot-Pouillard est précieux pour une raison : il montre, dans le détail, combien les catégories rapides (« islamisme », « jihad », « radical », « réactionnaire ») produisent souvent plus de paresse que d’intelligence.

Le MJIP apparaît comme un acteur d’abord palestinien, dont l’horizon est la lutte contre Israël, et non l’exportation d’un jihad déterritorialisé. Il se caractérise par une radicalité dirigée vers l’ennemi colonial, tout en adoptant, sur plusieurs séquences, une posture plus prudente dans l’ordre interne : pas de programme d’islamisation coercitive comparable à d’autres expériences, et une insistance récurrente sur des formes d’unité nationale (au sens d’évitement des guerres intestines et de maintien d’un cadre palestinien commun).

Ce point est décisif pour notre critique de RP. Non pas pour « réhabiliter » qui que ce soit, mais pour rappeler ceci : si une organisation islamo-nationaliste peut combiner une forte capacité de résistance et une politique d’unité interne, alors on ne peut pas traiter l’ensemble du champ islamiste comme une simple impasse stratégique à excommunier. On est obligé de raisonner plus finement : en termes de tendances, de contradictions, de configurations, et de possibilités d’intervention.

3) Ce que l’article de RP rate ici : la différence entre critique politique et disqualification

L’article de Révolution Permanente tend à enfermer les forces islamistes dans une formule globale : elles seraient incapables de « rompre » avec l’orientation qui a mené à l’impasse, même lorsqu’elles incarnent la résistance armée.

Le problème n’est pas de critiquer : une critique marxiste peut être très dure, y compris envers des forces populaires réelles. Le problème est la forme stratégique de la critique. Une critique opératoire devrait répondre à des questions concrètes :

  • Quels rapports ces forces entretiennent-elles avec les masses (services, discipline, représentation, mobilisation) ?
  • Quelles dépendances régionales les traversent, et comment ces dépendances limitent-elles leur autonomie ?
  • Quels compromis internes rendent leur « unité nationale » possible — et quelles tensions sociales elles contiennent ou déplacent ?
  • Quelles ouvertures existent, où peut s’inscrire une bataille d’hégémonie ?

Sans ces questions, la critique devient une disqualification. Et la disqualification a un effet politique connu : elle laisse intacte la capacité de ces forces à représenter le peuple, tout en plaçant la gauche « révolutionnaire » dans la position confortable — et stérile — de témoin extérieur.

4) Une orientation matérialiste : front d’action, séparation organisationnelle, bataille d’hégémonie

Si l’on veut rester à la fois matérialiste et non anti-islamiste, une ligne minimale devrait tenir ensemble trois exigences, qui peuvent sembler contradictoires mais ne le sont pas.

a) Un front d’action contre l’ennemi colonial.
Là où la colonisation fragmente, l’unité d’action est une condition de survie. Elle n’implique ni adhésion idéologique, ni silence sur les contradictions sociales. Elle implique une hiérarchie des combats : dans l’affrontement principal, l’unité tactique peut être nécessaire.

b) Une séparation organisationnelle et programmatique claire.
L’unité d’action n’est pas la fusion. L’erreur historique de nombreuses forces révolutionnaires, dans des contextes comparables, a été de confondre front et dissolution. L’expérience palestinienne l’a payé cher : dès que l’autonomie matérielle et organisationnelle est perdue, la « ligne » devient une opinion.

c) Une bataille patiente d’hégémonie au sein du bloc populaire.
L’enjeu n’est pas d’arracher les masses à leur forme nationale ou religieuse « par décret », mais de déplacer progressivement la direction politique, en liant la lutte nationale à des intérêts sociaux, à des formes de pouvoir populaire, à une capacité d’organisation durable.

Ce triple mouvement — front d’action, autonomie, hégémonie — est précisément ce qui manque au texte de RP, qui flotte entre une dénonciation juste des impasses et une incapacité à dire comment intervenir dans un champ réel où ces forces comptent.

Reste une question que l’on ne peut pas éviter : si la bataille d’hégémonie ne se mène ni par l’excommunication, ni par la fusion, alors il faut parler de l’outil central de toute stratégie de libération : le front, ses règles, ses risques, et ses conditions de succès — notamment face aux États de la région, aux appareils de rente, et aux mécanismes d’instrumentalisation.

V. Le front comme instrument, pas comme slogan

À ce stade, une chose devient claire : parler de stratégie en Palestine, c’est forcément parler de front. Non pas au sens d’une formule magique (« l’unité ! »), mais au sens d’une technique politique difficile, pleine de risques, qui vise à organiser l’action commune contre l’ennemi principal sans abandonner la lutte pour la direction du mouvement. C’est exactement le point où l’article de Révolution Permanente reste en suspens : il diagnostique des captures, des capitulations, des dépendances — mais il dit peu de la mécanique qui permettrait d’éviter qu’une force révolutionnaire soit marginalisée ou absorbée.

Le front n’est pas la fusion. C’est un agencement instable, fait pour durer assez longtemps pour produire des effets matériels (tenir contre la fragmentation, accumuler de la force, protéger des espaces d’organisation), mais jamais assez « total » pour dissoudre les différences de programme. Dans une formation coloniale, cette distinction est vitale : l’ennemi cherche justement à casser toute capacité d’action collective par la division territoriale, la guerre psychologique, l’asphyxie économique et la concurrence entre appareils. Un front d’action peut donc être une condition de survie politique. Mais il peut aussi devenir un mécanisme d’étouffement si l’unité sert à sanctuariser une direction dominante, à neutraliser la critique, ou à transformer la discipline contre l’ennemi en discipline contre le peuple.

La tradition du mouvement palestinien connaît cette ambivalence de l’intérieur. Aucune organisation ne peut se contenter d’une radicalité déclarative ou d’une bravoure armée ; sans programme et sans analyse des forces, la lutte se condamne à l’improvisation, et l’improvisation finit toujours par coûter politiquement au camp populaire. Ce qu’il vise, au fond, c’est la même question : comment un front ne devient-il pas un paravent derrière lequel des appareils gèrent la lutte — ou l’échangent — au lieu de la conduire ?

C’est ici que l’on doit être précis sur les États et les régimes de la région. L’article de RP a raison de rappeler l’instrumentalisation, parfois cynique, parfois sanglante, dont la cause palestinienne a souvent fait l’objet. Mais une stratégie ne se contente pas d’affirmer « rupture avec les régimes » : elle doit distinguer ce qui relève du soutien tactique (logistique, sanctuaire, flux matériels), de la dépendance stratégique (capture politique, chantage, conversion de la lutte en variable d’ajustement), et de l’intégration organique (quand l’appareil devient une excroissance d’un État). La question de l’autonomie n’est pas secondaire : elle est souvent la condition matérielle pour que la « ligne » ne soit pas qu’un discours.

Or c’est là que l’on peut retourner RP contre lui-même, mais sans polémique : en dénonçant (justement) les formes de collaboration et de dépendance, RP laisse entendre qu’il suffirait de se tenir « pur » pour échapper aux mécanismes d’absorption. En réalité, dans un champ colonisé et militarisé, ce qui protège une force populaire, ce sont des ressources, des réseaux, des cadres, une implantation sociale, une capacité d’éducation politique, et des formes de décision qui rendent l’appareil redevable aux masses. Sans cela, on peut proclamer mille fois l’indépendance : on la perdra au premier étranglement. Dans une formation coloniale, la question n’est pas seulement de « s’opposer » à l’impérialisme ; elle est de construire, au sein même du bloc national, une direction capable de lier libération nationale et intérêts sociaux populaires — autrement dit de faire de l’unité un instrument de lutte, pas un couvercle.

Cela vaut aussi pour l’ « unité nationale » à l’intérieur du champ palestinien. On a trop souvent une discussion moraliste : l’unité serait une vertu en soi, ou bien une compromission en soi. La réalité est plus brutale : l’unité est une fonction. Elle sert soit à empêcher la colonisation d’exploiter les fractures, soit à protéger des appareils qui se financent et se reproduisent dans la division. L’unité n’est donc pas seulement un mot d’ordre des élites « séculières » : elle peut être une politique concrète — contenir la guerre interne, préserver un cadre palestinien, maintenir des passerelles — sans que cela prouve la « bonté » d’une direction. Ce genre de précision oblige à sortir des jugements globaux, et donc à penser stratégiquement : que fait l’unité, dans telle séquence ? qui en profite ? qui la paie ? que permet-elle d’accumuler ?

Au fond, la question du front se résume à une exigence simple, mais lourde : tenir ensemble l’unité d’action contre l’ennemi principal et la lutte pour l’hégémonie au sein du peuple. Si l’on renonce à l’unité d’action, on se condamne à parler dans le vide. Si l’on renonce à la lutte pour l’hégémonie, on se condamne à servir d’appoint à une direction qui finira tôt ou tard par négocier, gérer, ou se transformer en appareil de police — ce que RP décrit très bien à propos d’Oslo, mais sans tirer toutes les conséquences organisationnelles.

C’est ici que se prépare la question suivante, la plus explosive, et souvent la plus caricaturée : la place de la lutte armée. Non pas comme fétiche, non pas comme faute morale, mais comme élément d’une stratégie qui vise l’accumulation de pouvoir populaire. C’est là que l’on peut mesurer si un front est un outil de libération ou un dispositif de reproduction des appareils.

VI. La lutte armée : ni fétiche, ni faute morale — une question de direction politique

Arrivé à ce point, on touche au nœud le plus sensible, et sans doute le plus maltraité, des débats sur la Palestine : la lutte armée. C’est ici que les discussions basculent le plus vite soit dans la célébration incantatoire, soit dans la mise à distance morale. Or, d’un point de vue matérialiste, ces deux postures sont également stériles. La question n’est pas de savoir si la violence est « bonne » ou « mauvaise », mais ce qu’elle fait politiquement, à qui elle profite, et dans quelle architecture stratégique elle s’inscrit.

L’article de Révolution Permanente formule une critique juste lorsqu’il affirme que la violence, lorsqu’elle est coupée d’une stratégie, peut se retourner contre ceux qu’elle prétend défendre. Mais cette critique reste incomplète tant qu’elle ne débouche pas sur une doctrine positive. Dire que la violence « sans stratégie » est une impasse ne suffit pas ; encore faut-il dire quelle articulation entre lutte armée, organisation populaire et direction politique permet d’éviter cette impasse. À défaut, on reste dans une position négative, qui dénonce sans orienter.

La tradition révolutionnaire palestinienne a pourtant produit, très tôt, des formulations d’une grande sobriété sur ce point. Le FPLP insiste, dès la fin des années 1960, sur une idée simple et dure : porter les armes n’est jamais en soi une garantie de radicalité ni d’efficacité. Sans analyse concrète de la situation, sans appréciation des forces, sans programme politique clair et sans organisation capable de durer, la lutte armée se réduit à une succession d’actes héroïques — et l’héroïsme, laissé à lui-même, est politiquement coûteux.
Ce rappel n’a rien perdu de son actualité. Il vise moins les combattants que les directions : ce sont elles qui transforment l’action armée en stratégie, ou qui la laissent dériver en substitut de politique.

Dans une situation de colonisation de peuplement, la lutte armée n’est ni contingente ni facultative. Elle s’impose, d’une manière ou d’une autre, parce que l’ennemi n’exerce pas seulement une domination économique ou juridique, mais un contrôle militaire permanent, appuyé sur la terreur, l’encerclement et la punition collective. Mais reconnaître cela ne dit encore rien de son usage politique. Une action armée peut renforcer la capacité d’auto-organisation populaire ; elle peut aussi la court-circuiter. Elle peut ouvrir des espaces de mobilisation ; elle peut aussi concentrer toute la légitimité sur un appareil militaire, au détriment du pouvoir populaire.

C’est précisément ici que la critique de RP manque de profondeur stratégique. En soulignant, à juste titre, que certaines séquences de lutte armée ont servi l’ennemi en isolant la population ou en facilitant la répression, l’article suggère que le problème réside principalement dans le choix de la violence elle-même. Or, l’histoire palestinienne — comme d’autres histoires de libération — montre que le problème est rarement l’existence de la lutte armée, mais sa substitution à la politique. Lorsque l’action militaire devient le lieu exclusif de la décision, lorsque les masses sont réduites au rôle de spectatrices ou de victimes collatérales, lorsque la stratégie se confond avec la capacité de nuisance, alors la lutte s’épuise, même si elle se maintient longtemps.

Une approche matérialiste conduit à poser la question autrement : la lutte armée contribue-t-elle à construire des formes de pouvoir populaire, ou bien tend-elle à les dissoudre ? Est-elle subordonnée à un projet politique explicite, ou bien devient-elle le projet lui-même ? Est-elle articulée à des formes d’organisation sociale, de solidarité matérielle, de décision collective, ou bien fonctionne-t-elle comme un appareil séparé, qui parle au nom du peuple sans être contrôlé par lui ?

Sur ce point, les débats autour des organisations islamo-nationalistes sont éclairants, précisément parce qu’ils obligent à sortir des schémas. Certaines de ces organisations ont cherché, à des degrés divers, à articuler action armée, encadrement social et maintien d’un cadre national commun, plutôt qu’à absolutiser la dimension militaire. Cela ne constitue pas un modèle, encore moins une garantie. Mais cela oblige à une exigence analytique : si l’on veut critiquer la lutte armée, il faut le faire à partir de ses effets politiques concrets, et non à partir d’un rejet abstrait ou d’une attente messianique de la « bonne » insurrection.

En situation coloniale le problème n’est jamais de choisir entre violence et non-violence comme entre deux morales concurrentes. Le problème est de savoir si la lutte — armée ou non — contribue à déplacer le rapport de forces en faveur des classes populaires, ou si elle consolide, sous couvert de radicalité, des formes de pouvoir séparées.
Appliquée à la Palestine, cette perspective interdit deux raccourcis symétriques : celui qui sacralise la résistance armée comme essence de la libération, et celui qui la condamne comme impasse sans proposer d’alternative crédible dans un contexte de domination militaire totale.

On peut alors formuler une ligne simple, mais exigeante : la lutte armée ne peut être qu’un moment d’une stratégie de libération, jamais son substitut. Elle doit être subordonnée à une direction politique capable d’articuler unité nationale, organisation populaire, bataille d’hégémonie et horizon régional. C’est précisément ce chaînon que l’article de RP appelle sans le construire : une doctrine qui permette de juger non pas la violence en général, mais son inscription dans un projet de pouvoir populaire.

C’est à partir de là que la dernière question stratégique s’impose : si la lutte armée, le front et la bataille d’hégémonie ne suffisent pas isolément, comment penser l’échelle régionale — non comme une incantation, mais comme un champ de forces, de contradictions et de possibilités concrètes ?

VII. Le régional : horizon nécessaire, incantation dangereuse

Arrivé ici, on peut enfin aborder ce que l’article de Révolution Permanente place au centre de sa conclusion : la perspective régionale. Sur le fond, l’intuition est juste. La Palestine n’est pas une enclave isolée ; elle est enchâssée dans un ordre régional structuré par l’impérialisme, la contre-révolution arabe, les accords de normalisation, la rente sécuritaire et la gestion autoritaire des sociétés. Penser la libération palestinienne sans ce cadre, c’est se condamner à l’illusion.

Mais c’est précisément parce que cet horizon est indispensable qu’il devient dangereux lorsqu’il est traité comme une formule de sortie plutôt que comme un problème stratégique à part entière. Là encore, l’article de RP bascule trop vite du constat à l’énoncé : la révolution régionale apparaît comme une solution générale, presque comme une évidence, là où elle devrait être posée comme une construction longue, conflictuelle, profondément inégale.

Le premier problème est temporel. Une stratégie matérialiste distingue toujours les rythmes : celui de la lutte palestinienne, celui des sociétés arabes, celui des États, celui des recompositions impériales. Confondre ces temporalités revient à suspendre la stratégie palestinienne à un événement extérieur dont personne ne maîtrise ni le déclenchement ni la forme. L’histoire récente l’a montré avec cruauté : les soulèvements arabes ont ouvert des possibles immenses, mais leur écrasement a aussi renforcé l’encerclement de la Palestine. Faire de la révolution régionale une condition préalable revient, de fait, à reporter indéfiniment la question stratégique palestinienne.

Le second problème est politique. Dire « régional » ne dit rien, en soi, des forces sociales en présence. Or le monde arabe n’est pas un sujet homogène : il est traversé par des clivages de classe profonds, par des États contre-révolutionnaires puissants, par des bourgeoisies compradores, par des appareils militaires et sécuritaires intégrés à l’ordre impérial. Une stratégie sérieuse ne peut pas se contenter d’invoquer “les masses de la région” ; elle doit dire où, comment, par quels relais, avec quelles alliances sociales une dynamique régionale peut se construire. Sans cela, le régional devient une abstraction consolante.

C’est ici que les travaux d’Ali Kadri apportent un correctif utile, même indirectement : la région n’est pas seulement un espace politique, c’est une formation économique violente, structurée par la destruction de forces productives, la prolétarisation forcée, l’extraction de valeur et la guerre permanente. Penser le régional, ce n’est donc pas seulement appeler à la solidarité ; c’est penser les conditions matérielles dans lesquelles des luttes sociales peuvent converger, ou au contraire être étouffées avant même de se reconnaître. Autrement dit, sans ancrage social et organisationnel, l’horizon régional reste un mot d’ordre sans prise.

Le troisième problème, enfin, est stratégique au sens strict. En faisant du régional un horizon global, RP tend à escamoter la question décisive : comment une force palestinienne autonome agit-elle ici et maintenant, tout en s’inscrivant dans un cadre régional hostile ? Une stratégie matérialiste répondrait en termes de médiations : réseaux transnationaux concrets, luttes anti-normalisation, liens syndicaux et populaires, travail politique dans les diasporas, capacité à transformer chaque crise régionale en opportunité de politisation — sans attendre un grand basculement général.

C’est ici que l’on peut formuler, sans polémique mais avec netteté, le désaccord final avec RP. L’article identifie correctement la nécessité d’un horizon régional ; mais faute de penser les médiations, il transforme cet horizon en substitut de stratégie. Or, du point de vue marxiste-léniniste, ce sont précisément les médiations — fronts, organisations, institutions populaires, luttes d’hégémonie, temporalités différenciées — qui font la différence entre une orientation révolutionnaire et une posture.

Au terme de ce parcours, le désaccord avec l’article de Révolution Permanente peut être formulé simplement. Le texte pose de bonnes questions, et il nomme des impasses réelles. Mais il reste prisonnier d’une illusion fréquente à gauche : croire qu’il suffit d’énoncer des principes justes pour produire une stratégie.

Or, la libération de la Palestine ne se jouera ni dans la pureté idéologique, ni dans l’excommunication des formes existantes de résistance, ni dans l’invocation incantatoire d’un horizon régional. Elle se jouera dans une lutte prolongée pour l’hégémonie, au sein d’un bloc populaire anticolonial réel, traversé de contradictions, où se combinent unité d’action et conflit politique, résistance armée et organisation des masses, autonomie stratégique et inscriptions régionales concrètes.

Ce que l’histoire du mouvement palestinien, du marxisme arabe révolutionnaire et des luttes anticoloniales enseigne, c’est une leçon peu spectaculaire mais décisive : on ne choisit pas les formes initiales de la lutte, mais on peut choisir de les transformer. Et cette transformation ne se fait ni par décret, ni par surplomb, mais par un travail politique patient, conflictuel, souvent ingrat — le seul, pourtant, qui permette à une cause juste de devenir une force capable de vaincre.

 

Selim Nadi (membre du QG décolonial)

Légalisons l’opium du peuple!

Le numéro 4 de la revue « Nous » vient de sortir. Il s’intitule « Légalisons l’opium du peuple » et il est en vente en ligne sur le site du QG décolonial.

Ci-après, l’édito de Louisa Yousfi.

 

« La minute d’avant, la révolution est impossible ; la minute d’après, elle est inévitable. »


Cette phrase attribuée à Rosa Luxemburg a souvent été citée pour dire la fulgurance des soulèvements et leur logique d’apparition soudaine et spontanée. Mais elle dit surtout ce point de rupture où les lois du réel se fendent, où ce qu’on croyait immuable se délie, où l’impossible trouve une brèche et s’y engouffre. La révolution, en ce sens, n’est pas une mécanique organisée mais s’apparente plutôt à un saut dans le vide, un acte de foi, un geste mystique autant que politique. Elle est littéralement… un miracle. Et ce miracle fonde le sol des prochaines foulées, nimbées de l’énergie métaphysique qui alimente les grands mouvements de l’Histoire.

On rira de cette lecture. On la rangera, au mieux, du côté d’une exaltation poétique, au pire, d’une niaiserie mystique. La gauche occidentale accrochée à ses fétiches d’émancipation — le matérialisme, le rationalisme, la laïcité, le sécularisme — s’est faite prêtresse d’une autre foi : celle qui nous enferme dans un monde sans transcendance, sans dehors, sans autre horizon que la répétition de la machine. Reconnaissons d’abord leur fécondité : ces idéaux ont brisé le joug des clergés, libéré les luttes des tutelles ecclésiastiques, donné à la science la force d’une arme contre l’arbitraire des opinions. C’est bien ce paradigme qui a nourri les révolutions européennes…avant de se retourner, par la logique coloniale, contre les peuples indigènes qu’on a tôt fait de qualifier de « superstitieux », « primitifs », « en retard de l’histoire ». Sous le masque de la neutralité, la laïcité s’est muée en outil de tri spirituel, véritable police des âmes : elle distribue les degrés de légitimité, sanctifie les héritages chrétiens en les disant universels, et renvoie les autres visions du monde à la marge, au folklore culturel ou à l’enfantillage métaphysique. 

Mais le réel est hanté. Il bruisse de germes et de rémanences, d’élans qui attendent leur forme. Nier cela, c’est renier la dialectique elle-même : le mouvement par lequel l’histoire advient, la tension entre ce qui est et ce qui veut être. Marx écrivait : « la religion est l’opium du peuple ». Il fallait alors entendre : l’opium comme anesthésie, comme instrument du pouvoir pour contenir les masses dans la résignation. Aujourd’hui, ce sont les musulmans qu’on accuse d’être sous l’effet de cet « opium », qu’on soupçonne d’aliénation et d’obscurantisme. Dans le même temps, ce sont eux qui résistent le plus, aujourd’hui, au nihilisme froid, au calcul généralisé, et à la modernité marchande. Dans la prière répétée cinq fois par jour, dans le geste d’une femme qui couvre ses cheveux comme on protège un mystère, dans le souffle d’un verset récité à mi-voix dans les cellules de prison, ce sont leurs mondes invisibles que les musulmans maintiennent vivants. Tous ces gestes témoignent qu’il existe une souveraineté plus haute que celle des gouvernements et qu’une communauté ne vit pas seulement de pain et de lois, mais aussi de signes, de récits, et de présences invisibles. Dieu n’est pas une affaire privée : il est cette faille dans l’histoire, cette force qui rend les humiliés plus vastes que leurs humiliateurs. Cet opium-là — celui qui éveille, insoumet et relie — est désormais condamné et réprimé par les puissants. 

Toute force politique qui persiste à croire que Dieu est une faiblesse du peuple qu’il faudrait éduquer aux valeurs des Lumières se trompe d’époque. La pensée qui cesse d’inventer et ne fait plus que refléter la mécanique du monde laisse aux imaginaires fascistes le monopole du sens. Il ne s’agit pas de tourner le dos à la science ni de rappeler les prêtres — mais de refuser cette réduction du monde à ses mesures, refuser l’appauvrissement métaphysique que l’Occident appelle progrès, et réinventer le champ où nos vies trouvent encore à signifier.

Qui a peur du peuple ? De ses rêves, de ses croyances, de ses visions ? Qui tremble devant la fumée qui monte, devant les images qui traversent les paupières des humiliés, devant les songes qui se lèvent comme des armées d’ombres ? Ceux-là ont raison de trembler. Le peuple voit ce qu’on lui interdit de voir. Il parle avec les morts, il dialogue avec la poussière, il tire du néant des paysages entiers. Depuis Gaza, tous les jours, nous parviennent des images de cette teneur. Voyez ce vieillard palestinien assis au milieu d’un tas de ruine. Voyez comme il nous sourit alors que sa maison est en-dessous de lui, que ses êtres chers y ont péri, qu’il n’a plus rien si ce n’est ce sourire et la conviction inébranlable d’avoir trouvé l’emplacement exact de sa source de vie. Voyez cette foule de gazaouis revenant tout droit des enfers avancer vers ce lieu où plus rien n’existe, où les armes chimiques du pire des ennemis ont détruit jusqu’à la possibilité de la vie d’un olivier ou d’un moustique. Voyez cet adolescent qui vient d’apercevoir sa mère brûler vive dans les flammes et qui toutefois nous regarde et sourit en disant : je suis heureux car je peux attester sans trembler que la vérité est de notre côté et que ma mère est au paradis. Tous ceux-là ne sont pas rendus fous par le calvaire qu’ils endurent. Ils ne sont pas non plus abêtis comme des animaux rompus. Ils nous font généreusement entendre une musique qui n’est pas de ce monde mais qui en compose l’ultime secret. Ils nous disent : nous sommes les seuls véritables survivants d’un monde qui gît dans un état de mort métaphysique irréversible. Bien que nous mourions, nous sommes plus en vie que la somme des vies humaines aliénées ici-bas, car nous sommes connectés à notre vérité ultime, à sa note exacte. « Nous l’avons », ainsi qu’il arrive de parler de l’air d’une chanson dont nous pouvons saisir l’entièreté en un seul instant. Nous l’avons. C’est un moment propice à l’élévation qui permet de contempler, à travers toutes sortes de stupeurs et de détresse, au plus noir de la nuit, la lumière de la vérité. 

Les puissants savent qu’un peuple qui se soulève est d’abord un peuple qui prie, qui imagine et qui se souvient. C’est cela que le mouvement décolonial s’attache à approcher au plus près : non pas seulement la colère des peuples du Sud global, mais leurs « visions », leurs manières de pressentir l’histoire, de lire les signes, de refuser le temps clos de l’Occident. Il recueille ce que la modernité a voulu effacer : le lien entre la mémoire et la prophétie, entre la blessure et la clairvoyance, entre l’humiliation et la capacité de voir au-delà du visible. Il y a 20 ans, l’un de nos premiers textes était intitulé : Nous voulons la lune. Oui. Depuis toujours, ce que nous voulons, ce que nous attendons, ce que nous portons — c’est littéralement un miracle.

Louisa Yousfi 

 

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