Alain Finkielkraut : un bon chrétien ?

C’est sur un plateau-télé faisant office d’antichambre feutrée et complaisante du néo-mccarthysme qu’Alain Finkielkraut est accueilli par Léa Salamé dans son émission Quelle époque sur France 2, le 24 janvier 2026, à l’occasion de la sortie de son nouvel essai, Le cœur lourd (Gallimard).

C’est comme pour un pot de départ que l’essayiste est convoqué chez une Salamé à la langue aussi épaisse qu’une brosse à cirage, aux côtés d’un Hugo Clément recyclé en chroniqueur au service de la macronisation du PAF, et au milieu d’invités gendarmés d’éloges et de plaisanteries complices. On écoute le vieux monsieur triste. On taquine le membre de l’Académie française lorsqu’il dit sa douleur à voir régresser la langue nationale (« le dictionnaire est très accueillant », rétorque-t-il lorsque Clément lui fait remarquer que l’usage du verbe « kiffer » est officialisé). Surtout, et sur un plateau saturé de sionisme avec des Élie Semoun et Bruno Solo qui ne manqueront pas d’ajouter leur grain d’alibi moral (« nous sommes aussi des humains », « la nuance n’est plus possible »), on abonde dans son sens lorsqu’il dénonce l’accusation de « sionistes génocidaires » que désormais l’on jetterait à la face des Juifs de France dans cette « explosion d’antisémitisme après le 7-Octobre ».

Enfin, c’est dans une émission acquise à sa cause qu’Alain Finkielkraut, connu pour ses crises de nerf, son suprémacisme nationaliste et son islamophobie, est absous par une formidable opération de réhabilitation qui le rend sympathique : il aurait quand même un certain phlegme autodérisoire. Qui le rend vulnérable : en témoignent les différents documents (extraits d’émission, lettre d’un auditeur qu’il lit en direct) où on l’insulte, tantôt pour son islamophobie (qu’il retourne en dénonciation d’un islamisme antisémite généralisé), tantôt pour son sionisme (accusation évidemment antisémite selon lui). Mais plus encore, cette réhabilitation le fait passer pour un sage : le voici célébré pour cette espèce de lucidité mélancolique des romantiques pleurant au-dessus des ruines d’une France dont il dit ne plus reconnaitre le visage et d’un État d’Israël qui risquerait selon lui de « perdre son âme ».

Il n’est évidemment pas étonnant de constater que tout est disposé dans l’émission pour qu’en transparence soit agité au nez du public le spectre d’un islam qui aurait rendu la France étrangère à elle-même. L’ennemi de l’intérieur plane au-dessus du plateau en acculant les invités au pied du mur, au pied du pays, et en les spoliant de leurs libertés. « On ne peut plus rire de tout » : avant l’arrivée de Finkielkraut, Clément demande à Semoun de raconter l’anecdote où un musulman lui aurait demandé de supprimer, dans l’un de ses spectacles, une blague faisant mention du Coran. Dans cette atmosphère de punition par l’islam, cet irréductible étranger, ce serpent réchauffé dans le sein de la nation officielle, une réunion en non-mixité accueille les doléances des citoyens légitimes. Ou légitimés : le juif Finkielkraut regrette que la gauche ait transformé la laïcité en programme d’effacement des traces du christianisme. Presqu’un lapsus : l’autre laïcité serait donc celle d’un sécularisme profondément chrétien s’étant annexé une judéité pour faire front contre un islam par essence anti-républicain.

Face à cette Quelle époque au look vintage (un acte manqué en soi qu’est ce décor rappelant les plus belles années de la Prohibition et de la clandestinité), l’on regretterait presque l’ère des émissions polémiques dont celle de Ruquier, pourtant giron de la zemmourisation de la France. Sans sourciller, on laissera ainsi Finkielkraut dire que « l’accusation de génocide formulée contre Israël est fausse et monstrueuse », normalisant alors, à une heure de grande écoute, une contre-vérité négationniste au détriment de la réalité la plus objectivement établie par nombre d’instances internationales. En fait, ce déni de réalité, doublé d’un refus de justice à l’égard des Gazaouis, est la condition à laquelle s’adosse l’acte de repentance du sionisme incarné ici par son nouveau prophète : dans le dernier chapitre de son livre, Finkielkraut a le « cœur lourd » de ce que devient Israël.

Il emboite ainsi le pas à une Delphine Horvilleur dont on se rappelle le revirement, après qu’elle a terrorisé les soutiens propalestiniens deux ans durant, pour dénoncer le massacre au nom, d’abord et avant tout, de son amour pour Israël. Finkielkraut, quant à lui, dit avoir honte pour les siens. Comme pour la rabbine, la noblesse de l’affect sert de repositionnement moral au polémiste. Ce dernier s’absout à moindres frais mais surtout de manière héroïque puisqu’il se met sans doute en opposition vis-à-vis des siens et montre le chemin : le salut d’Israël tient à sa contrition. Ce n’est pas Finkielkraut dénonçant les « siens » mais Finkielkraut se mettant en scène comme le sauveur quasi biblique d’un peuple qui, de temps en temps, erre hors de son chemin d’élection – si l’on part de sa perspective amalgamant judaïsme et sionisme. Le génocide, disqualifié en tant que tel – il s’agit surtout de la soi-disant politique d’extrême-droite de Netanyahou qui frappe également la Cisjordanie –, est intégré comme épreuve dans le récit sioniste et sans rien remettre en cause du suprémacisme racial de ce dernier ou de son fondement colonial. Lorsque les colons de Cisjordanie ne sont pas « surexcités », Finkielkraut les rebaptise par euphémisme « habitants des implantations », consacrant ainsi la vision d’une terre absolument israélienne et à l’intérieur de laquelle les Palestiniens seraient de pauvres esprits errants qu’il faudrait presque sauver d’eux-mêmes. De pauvres pécheurs qui s’en prennent aux habitants légitimes. Et si la solution, pour lui, est la « séparation » (il n’évoque nullement la création d’un État palestinien, issue de secours des défenseurs du statu quo), c’est pour mieux oblitérer le fait qu’un apartheid a bien lieu et que les murs ne cessent d’être repoussés à l’intérieur des frontières de 1948. Cette séparation, qu’il veut faire advenir sur une géopolitique mensongère, ne compte pas pour son efficience politique mais agit comme une diversion rhétorique. Finkielkraut invente une situation géopolitique pour mieux acter l’impossibilité d’une résolution dont il tirera pourtant son rachat. De plus, sous prétexte de cette « promiscuité meurtrière » qui « serait dangereuse pour l’un comme pour l’autre » des deux peuples, Israël serait amené à sauver son âme en consentant enfin à sacrifier une partie de lui.

Par ailleurs, lorsqu’il dénonce les exactions des politiques – « d’extrême-droite », spécifie Léa Salamé –, Finkielkraut parle des « terroristes » condamnés sans appel à la peine de mort, ainsi que des « Israéliens » tués par des Palestiniens en Cisjordanie (« surexcités » eux aussi ?) : ces événements ainsi nommés et rapportés rejouent l’effacement de la question palestinienne et entérinent l’idée qu’il faudrait, père, pardonner aux Barbares car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Au fond, Finkielkraut est un bon chrétien.

 

Khalil Khalsi

 

Laisser Un Commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *