Messages par QGDecolonial

Les Blancs et l’humanité générique — soutien à Louisa Yousfi

Il faut vraiment être ignorant des deux dernières décennies de débat intellectuel, et de tout un segment de la littérature internationale, pour croire avoir déniché, comme le fait en cœur toute la fachosphère, une révélation dans ce propos oral récent de Louisa Yousfi : « Les Blancs ne sont pas rattachés à ce qu’on appelle l’humanité générique, ce sont “des Blancs” ». Il n’a pourtant pas manqué ces derniers temps de lanceurs d’alerte, écrivain·es, universitaires ou artistes, pour rappeler au monde occidental, qui pressent avec angoisse son déclin, que la définition standard de l’humanité qu’il a bricolée à son image, celle d’un homme blanc, inventeur de la démocratie en Grèce, du christianisme et de la mort de Dieu, du capitalisme en Angleterre, des Beatles, et depuis parti à la conquête de l’espace, que cette humanité standard donc, comme construction sociale, excluait de son périmètre la majorité de l’humanité réelle – celle que Marx appelait justement « humanité générique » (Gattungswesen) et rattachait au prolétariat, aux esclaves, aux travailleurs des colonies –, refoulée aux marges de l’histoire et du « concert des nations » (nucléarisées) ; et, qu’à travers cette exclusion même, en fait, elle s’excluait elle, devenant pour le reste du monde : « les Blancs ».

 

Faire mine de croire qu’il y a dans la formule de Louisa Yousfi autre chose que le rappel de cette condition, qu’elle voudrait par-là suggérer, par exemple, que les Blancs ne sont simplement pas des humains, au sens biologique, mais disons des animaux ou des barbares, c’est grotesque et aucune ligne qu’elle a écrite ni aucune parole qu’elle a tenue ne pourra naturellement l’établir. C’est précisément un lexique qui appartient intégralement à l’Europe conquérante et belliqueuse des temps modernes… et à ceux qui s’en prétendent aujourd’hui les descendants et qui n’ont visiblement toujours par les mots pour penser le monde autrement.

 

Mais, sauf à craindre sincèrement un tel déclassement de l’« Occident », précipité par son hybris guerrière ou le désastre écologique hors des contours de l’humanité (il n’y a que la vérité qui blesse), difficile d’imaginer que les attaques et menaces de poursuites judiciaires que subit Louisa Yousfi ces jours-ci ne soient pas purement instrumentales : il s’agit de faire taire une voix antiraciste, digne, intransigeante et littéraire qui s’est faite avec talent l’écho du destin de l’immigration postcoloniale en France.

 

Cette entourloupe va capoter, on ne peut croire qu’une justice honnête perde son temps avec cette affaire ou acquiesce à une interprétation aussi frauduleuse des faits. Mais, on le sait bien, le mal est en partie fait quand l’opprobre est ainsi jeté sur les réseaux sociaux où vient lugubrement communier toute l’extrême droite. On peut cependant y résister, en ne cédant rien à la campagne d’intimidation qui s’organise ; et, pourquoi pas, en saisissant la perche généreusement tendue par Louisa Yousfi dans le même extrait à travers cette apostrophe : « Il faut sauver les Blancs ! » La littérature n’aurait-elle pas ici son mot à dire ?

 

Pour notre part, nous apportons tout notre soutien à Louisa Yousfi dont nous sommes fier·es de publier les livres.

 

La fabrique éditions

Publié d’abord sur le site de La Fabrique

Université d’été de la FI : un bilan critique

Il y a au moins deux façons d’analyser les Amfis de cette année. Schématiquement, « par en bas », du côté de l’expérience des militants et du public et/ou « par en haut », du côté de la « ligne » et des « signaux » que la direction de LFI a voulu envoyer.

Du côté des militants

Commençons par le premier. L’événement, le dernier avant la présidentielle de l’an prochain, a attiré énormément de monde, le constat a fait l’unanimité. Il confirme la dynamique du meeting de St-Denis et de ce qu’on observe au niveau des GA (Groupes d’Action) depuis l’annonce de la candidature de JLM. La dimension « mouvement de masse » de LFI se renforce, et elle va peser sur la dynamique de la campagne présidentielle et creuser encore l’écart avec les autres candidats. Du côté de la gauche dite « non-mélenchoniste » et du « centre » néolibéral, c’est une évidence. Mais cela concerne aussi le RN: l’extrême droite est assurément très forte dans les urnes, et pas seulement dans les sondages, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Rappelons ici que, s’il n’est venu qu’en 3e position en termes de sièges (« front républicain » oblige), le RN a largement remporté le vote populaire aux législatives de 2024 (avec 1,5 et 3 millions de voix d’avance sur le NFP au 1er et 2e tour respectivement). Le RN est également puissant sur le terrain de la communication, comme l’indique la popularité d’un Bardella sur les RS, confirmée par le réel succès de la tournée promotionnelle de son ouvrage. Mais ses capacités de mobilisation et son ossature organisationnelle sont faibles. Le fiasco du rassemblement de protestation du 6 avril 2025 contre la décision de justice visant Marine Le Pen l’a amplement démontré.

Voilà pour l’aspect « quantitatif » des choses, mais ce qui importe au moins autant c’est le « qualitatif ». Tout le monde, médias compris, a noté l’ambiance enthousiaste et combative de ces Amfis. Ce qui ressortait des échanges avec des militant.e.s de diverses régions était que les nouveaux arrivants dans les GA sont majoritairement jeunes et, surtout, qu’ils et elles viennent « pour en découdre » politiquement. Cet état d’esprit est parfois confus, ce qui est inévitable lorsqu’on a affaire à des mouvements de masse, mais globalement il va dans le sens de la radicalité, pas dans celui du recentrage. C’est d’ailleurs logique: celles et ceux qui viennent sont attirés par le positionnement de LFI tels qu’il s’est affirmé jusqu’au démarrage de la campagne présidentielle. La possibilité d’une victoire a eu un effet d’entraînement littéralement insoupçonné et tout indique que cette dynamique s’amplifiera au cours de la campagne, indépendamment de la ligne de « recentrage » qui, nous y revenons dans un instant, qui vient d’en haut. C’est sur cela que se fonde d’ailleurs le calcul, très classique, de la direction de LFI : on a consolidé notre socle à gauche, maintenant on peut « ouvrir » à droite sans crainte de perdre sur la gauche, d’autant que la concurrence sur ce terrain est à peu près nulle.

Cet état d’esprit « rupturiste » dans les rangs militants offre un terrain favorable à une intervention interne/externe « sur la gauche » de LFI. Cette possibilité s’est fait sentir pendant les Amfis, notamment par le fait que ce sont les interventions, ou les pointes les plus radicales de diverses interventions, qui étaient nettement gagnantes à l’applaudimètre, y compris sur des sujets « sensibles » comme l’Union européenne. Autre exemple : quand Frédéric Lordon interroge, de façon nuancée et habile, l’« anticapitalisme » de LFI, il suscite une réaction massive de la salle qui scande « a-a-a-anticapitaliste ». On a également pu constater que les références qui revenaient le plus souvent en matière de streaming étaient la Paduteam et PdH, soit des sites qui, bien que divergents sur des questions importantes, partagent néanmoins un positionnement de « soutien critique » sur la gauche de LFI.

La direction du mouvement sait bien sûr tout cela, et c’est pourquoi elle ne peut donc laisser son flanc gauche dégarni. De façon, là encore, très classique, elle adopte une stratégie « grand angle » : il en faut « sur la droite » et aussi « sur la gauche », pour faire court Pigasse et Lordon, pour jouer « au centre », en d’autres termes avoir les mains libres. Le « recentrage » qu’annonce la campagne présidentielle – déjà perceptible dans le discours « lissé » de Mélenchon au meeting de Saint-Denis, ne peut se faire sans contradictions. Pour l’instant en tout cas, il n’est pas stabilisé, et relève pour une bonne part d’une tactique – même si on sait qu’en la matière la tentation est forte de faire d’une adaptation tactique la première étape d’un tournant stratégique « réaliste ».

Un « recentrage » tactique ?

Adoptons maintenant la perspective « par en haut », du côté de la « ligne » et des « signaux » que la direction de LFI a voulu envoyer. Pour l’identifier, on peut essayer de repérer le bloc social que LFI entend construire, c’est-à-dire les différentes fractions de classes qu’elle propose de réunir, malgré leurs contradictions, autour d’un projet commun – étape nécessaire à une victoire dans les urnes et à l’accession au pouvoir étatique.

La couverture de la brochure du programme de cette année est à cet égard très parlante : des jeunes/urbains/femmes/queer/racisés, souvent les cinq en même temps, en vacances à Châteauneuf-sur-Isère, près de Valence, où se tiennent les Amphis. En somme, la Nouvelle France mais avec une différence notable : les non-blancs apparaissent davantage comme des racisé.e.s que comme des banlieusards, premier indice de la tactique de cette campagne.

Mais c’est le meeting de clôture qui résume le mieux l’ambition de ces amphis en campagne présidentielle. Y prennent la parole, Rébecca Chaillon performeuse noire, queer et grosse ; Pierre Lemaître, lauréat du prix Goncourt qui, à la différence de la première, est connu du grand public ; et Marie Chureau, jeune femme blanche issue des Marches pour le climat. Si Lemaître est la seule voix avec une audience large (encore que…), on remarquera que les classes populaires ne sont pas représentées sur scène. Ce qui, « en soi », n’est pas un problème mais « pour soi », en devient un. Mélenchon aurait pu porter cette conscience de classe « pour soi », ce projet politique, comme il a l’habitude de le faire hors période électorale. Mais l’heure est au rassemblement de la gauche face aux extrêmes centre et droite: les questions géopolitiques et l’Union européenne ne cliveront plus, la « planification écologique » est la priorité. Le programme de la NUPES/NFP est remis sur le devant de la scène présidentielle. Fort justement du point de vue tactique, mais à quel prix ?

Une campagne de second tour

On connaît l’adage pour gagner: cliver au premier tour (marquer davantage la différence avec les autres candidatures de gauche pour rassurer sa base électorale), rassembler au second. Mélenchon propose l’inverse : les sondages lui donnent une telle avance qu’il peut se permettre d’inverser la tactique habituelle, rassembler au premier tour, cliver au second. On comprend mieux le programme et les prises de paroles qui mettent en avant certaines thématiques et en dissimulent d’autres pour redonner vie au NFP.

Rassembler qui ? En priorité, les cadres des Verts (7 éminents représentants y participent) : la thématique de l’écologie est omniprésente. Puis, de façon bien plus discrète, l’électorat PC, à travers la thématique des politiques industrielles et, plus généralement, de la lutte contre le capitalisme rentier.

Les questions géopolitiques qui fâchent (Ukraine, Iran, Chine) sont mises de côté ou réduites à des slogans vides comme la « résistance des peuples » ou la « défense du droit international ». À propos de l’Union européenne (dont le programme pour les présidentielles n’est toujours pas tranché), on observe un glissement vers la droite. On savait déjà que LFI avait reculé sur cette question depuis 2019, en passant de la stratégie du « plan A, plan B » (A=confrontation, B=exit) à celle de la désobéissance aux règles européennes, l’utilisation du veto, des opt-out, etc. Ce glissement pro-européen se précise : réformer l’UE pour une Europe sociale (voire militaire), négocier avec la BCE et lui demander de financer le programme d’investissement (par la « congélation » de la dette), en contrepoids aux États-Unis.

Cette position est notamment évoquée lors du « grand entretien » entre Manuel Bompard et Matthieu Pigasse, ce banquier d’affaire eurobéat qui a participé à la restructuration – ô combien désastreuse ! – de la dette grecque. Lucide sur l’état de la gauche hors LFI, il annonce soutenir le mouvement pour les présidentielles monnayant probablement en retour un poste à Bercy. Le contenu de son discours est très proche de celui de l’économiste organique de LFI, Cédric Durand, tenu lors de l’école d’été décoloniale : le programme de LFI permettra, mieux que les néolibéraux (Macron ou encore la première ministre britannique Liz Truss, sanctionnée par les marchés financiers pour son budget trop favorable au capital qui menaçait la solvabilité de l’État), de rembourser la dette en redistribuant (par une réforme fiscale) et relançant, dans un second temps, l’économie. Avec un tel programme, Mélenchon obtiendrait le soutien des créanciers privés, et donc du capital transnational, en plus du parapluie protecteur de la BCE. La finance n’est pas son ennemi ! Il s’agit de « mener une politique écosocialiste en régime capitaliste », comme l’affirme l’économiste organique lequel n’hésite pas à citer Xue Muqiao, le responsable de la politique économique dans le Shandong sous Mao, devenu par la suite l’architecte des réformes libérales de l’ère Deng.

Il y a bien sûr de la tactique dans le discours de Cédric Durand, qui tranche avec l’opportunisme de Pigasse : il faut rassurer les marchés pour éviter une sanction par le taux d’intérêts et la fuite des capitaux. On imagine aussi que LFI a un plan B en cas d’attaques spéculatives incontrôlées: l’arme du contrôle des capitaux, le retour au circuit du Trésor et la sortie, inéluctable dans ces conditions, de l’euro. Mais, pour le moment, c’est le pari d’une négociation avec les institutions européennes qui est fait pour rallier les cadres des Verts et les classes moyennes libérales qui leur sont associées.

Dans le même temps, LFI tient à rassurer ses électeurs, à commencer par la jeunesse diplômée précarisée qu’elle partage avec les Verts. On a ainsi observé dans ces Amfis une multiplication des ateliers sur toutes les oppressions possibles et inimaginables (adultisme, validisme, etc.), la publication du livre de Clémence Guetté sur « l’amitié », plusieurs performances de figures de la scène drag, en riposte aux attaques transphobes de l’extrême-droite. Le message est envoyé : il faut sauver le libéralisme face au fascisme, élargir sur une base commune. En outre, c’est un appel général qui est passé aux électeurs de gauche, avec la présence de Frédéric Lordon ou encore les nombreuses thématiques sur les services publics et les droits sociaux. Sécuriser donc la base sociale blanche.

De plus, LFI réitère son engagement en faveur de l’antiracisme politique (à travers la lutte contre les violences policières, représentée par le stand de SAVE et une exposition de tableaux organisée par ce même groupe), et à la Palestine, présente dans le discours de Mélenchon et lors d’un temps fort. Mais ces thématiques, et, avant tout, celle de l’islamophobie, étaient nettement moins visibles cette année que lors des Amfis 2025, conformément à la logique classique qui postule que, ce public étant supposé déjà acquis, on peut « élargir » pour gagner.

En résumé, le bloc social de LFI pour la campagne vise, en plus du « quatrième bloc » abstentionniste (jeunesse citadine précarisée, banlieusards non-blancs), mais très hétérogène et imprévisible, les classes moyennes libérales européistes et mondialistes, beaucoup plus soudées et familières, c’est-à-dire les fractions de l’électorat qui gravitent autour des Verts, voire de la tendance d’Olivier Faure au PS ou du moins, et des rares travailleurs (et, surtout, travailleurs retraités) blancs qui votent encore pour le PCF.

En bref, LFI tente de rejouer le bloc social classique du PS avant son intégration dans le bloc bourgeois, réunissant classes populaires et moyennes, et même moyennes-supérieures, autour d’un projet réformiste sur le plan économique (capitalisme régulé) et libéral sur le politique et « sociétal ». Soit un profil social-démocrate qui renoue avec la NUPES et qui ne marche pas sur les plates-bandes du RN de Marine Le Pen, celles des prolos campagnards et des régions désindustrialisées – même si le programme de réindustrialisation de la France qui vise notamment l’électorat PC/CGT pourrait les concerner.

Un recentrage à quel prix ?

Compte tenu du rapport de forces réel, LFI n’a pas d’autre choix pour élargir. Elle a déjà quasiment réussi à faire éclater les Verts et à récupérer l’aile gauche, et sans doute une partie du « centre », la fraction de droite militariste, autour de Jadot, ayant rallié la candidature de Glucksman. Il est donc probable que Marine Tondelier rejoigne la candidature de Mélenchon en monnayant son soutien à un certain nombre de circonscriptions pour les élections législatives, voire même qu’elle emporte avec elle quelques appuis venant du PS, au moins dans l’électorat.

Cette tactique qui vise à absorber les fractions de gauche et donc les classes moyennes libérales des partis sociaux-démocrates résulte de la priorité mise sur l’efficacité électorale, au détriment de l’ancrage territorial, par définition plus long et coûteux. Elle a priorisé les zones urbaines qui concentre la plus grande partie de l’électorat en enrobant le message d’un discours sociologique selon lequel les prolos fachos ne peuvent être convaincus. Elle a donc laissé le terrain au RN pour capter les classes populaires délaissées par la social-démocratie, y compris sur l’Europe : désormais sûre d’être candidate à l’élection présidentielle, Marine Le Pen, sera toujours plus crédible que Mélenchon sur sa critique de l’UE, en incarnant, à la différence de Bardella, les classes populaires.

Une fois ce cadre posé, la seule option qui reste à Mélenchon pour élargir son bloc électoral est de ratisser les fractions de gauche des partis libéraux comme le PS et les Verts, en tapant à la fois dans leur base populaire, active ou déçue (le fameux « quatrième bloc » qui ne vote pas RN), mais aussi chez les cadres opportunistes.

Nécessaire pour élargir sa base, cette NUPES 2.0 nécessitait-elle un recentrage droitier ? Pas forcément. Si les cadres des Verts et de la fraction de gauche du PS ne pensent qu’à sauver leurs circonscriptions et ont peu de scrupule à faire les girouettes, on aurait pu imaginer que LFI joue sur son rapport de force (très favorable dans les derniers sondages) pour imposer son programme économique anti-mondialisation et obtienne quand même leur ralliement forcément opportuniste, tout en renforçant, dans le même temps, sa base populaire.

Car la force du mouvement tient justement au fait qu’il n’est pas une simple récupération rhétorique des mouvements sociaux. En investissant le terrain des luttes concrètes, à commencer par celui de l’antiracisme politique, LFI a dans son ADN les tranchées gagnées contre le bloc bourgeois par les mouvements sociaux, leur « butin de guerre », qui lui permet effectivement de tenir la ligne lors des multiples attaques qu’elle s’est prise, par exemple en soutenant la Palestine.

Au contraire, le recentrage qui vise à gagner les cadres sociaux-démocrates pour gagner la présidentielle comporte un risque énorme de trahison. L’opposition à l’Europe n’est pas un fétiche : l’UE incarne des rapports de forces concrets, ceux d’une bourgeoisie transnationale structurellement lié au tournant néolibéral et aux circuits financiers du capital étasunien. C’est sur cette question que s’est fracturée la gauche (et la droite gaulliste), renonçant à ses promesses sociales et à la représentation de la fraction populaire de leur bloc social, pour satisfaire les intérêts de cette bourgeoisie pro-européenne. Cette fracture remonte à Mitterrand -« partagé », selon ses propres termes, « entre deux ambitions : celle de la construction de l’Europe et celle de la justice sociale » et qui finit par choisir la première avec le tournant de la rigueur – et aboutit au score ridicule de 6% du candidat PS en 2017 après le quinquennat de François Hollande qui ne fit effectivement pas de la finance son ennemi, en passant par la défaite de Jospin en 2002 lors du passage austéritaire de la France à l’euro. Après plusieurs décennies d’un Etat néolibéral français, qui a consolidé les intérêts de cette bourgeoisie transnationale biberonnée à l’UE et structurellement liée aux États-Unis, on a du mal à voir comment le bloc populaire incarné par LFI ne va pas se faire écraser par sa tendance pro-européenne, et celle des cadres sociaux-démocrates ralliées au mouvement (en plus de Pigasse, certes isolé parmi les grands patrons) – sachant que les classes populaires hostiles à l’Europe, n’ayant pas été mobilisées, ne viendront pas à sa rescousse.

Pour que les éléments populaires puissent l’emporter au sein ce bloc social, un plan B est nécessaire. Non pas après avoir échoué à négocier avec l’UE, mais dès le lendemain de la victoire à l’image de celui qui avait été pensé par la fraction de gauche de Syriza : contrôle des capitaux, rétablissement du circuit du Trésor et sortie de l’euro, pour rompre avec la dépendance aux marchés financiers et à la BCE, en plus d’une Assemblée Constituante telle que la prévoit le programme de LFI. Seul un tel plan peut soutenir l’option de la sortie de l’OTAN, et son nécessaire prolongement : le refus de la militarisation et la rupture avec le « complexe militaro-industriel » français (par ailleurs largement favorable à l’extrême-droite).

Aujourd’hui, ces propositions paraissent relever d’un maximalisme « gauchiste ». Gageons qu’elles le paraîtront moins lorsque les marchés financiers ne manqueront pas de sanctionner les premiers pas d’une présidence Mélenchon, comme ils l’ont fait avec tous les gouvernements de gauche du passé, notoirement moins « clivants » que LFI. Il sera alors nécessaire de raviver la force populaire qui s’était exprimée contre le TCE en 2005 et la capacité de LFI à assumer l’affrontement. Une capacité dont elle a su, jusqu’à aujourd’hui, faire preuve mais dont l’épreuve de vérité « grandeur nature » est encore à venir.

 

Ismaël Younès

L’eau, l’État et l’administration de la subalternité en Tunisie

Depuis plusieurs semaines, les mobilisations contre les coupures d’eau se multiplient en Tunisie. À Gafsa, à Jendouba et ailleurs, des habitants bloquent des routes, publient des communiqués, racontent des journées sans eau et des nuits passées à attendre le retour des robinets.1

Ces mobilisations m’ont ramenée vers un livre que j’ai lu plus jeune :Le Barrage de Mahmoud Messadi. La pièce de théâtre de 8 actes, raconte l’histoire d’un homme qui rêve de construire un barrage pour arracher son peuple à la sécheresse et à la soif.2

Soixante-dix ans plus tard, la Tunisie a construit des barrages. Pourtant, la soif est toujours là.

Le parallèle pourrait s’arrêter là. Il serait déjà saisissant. Pourtant, ce n’est pas le barrage lui-même qui m’intéresse dans cette pièce, mais les contraintes à partir desquelles et les biais à travers lesquels Ghaylân pense le monde qu’il veut faire advenir.

Je suivrai d’abord le cours de l’eau : des barrages aux villages qui en restent privés. Puis je suivrai le cours du pouvoir : celui de l’État, de ses promesses, de ses choix et des contraintes dans lesquelles il s’est construit. Tout au long du texte, le roman Le Barrage accompagne ce parcours, non comme une illustration, mais comme un second récit qui éclaire le premier.

 

Suivre le cours de l’eau

Il faut revenir à Maymouna.

Ghaylân voit une source dont l’eau se perd dans la vallée. Pour lui, cette eau qui coule sans être retenue est une puissance gaspillée. Il faut la capter, la discipliner, la rendre productive. Le barrage naît de ce diagnostic.

Maymouna, sa compagne regarde le même monde, mais elle n’y voit pas seulement une terre sèche et des habitants soumis. Elle s’est rendue auprès d’eux. Elle a observé leurs rites, leurs chants et leurs danses. Elle a vu la jeune femme qui offre son corps au soleil pour se purifier. Elle sait que Ṣaḥbāʾ, la déesse de la sécheresse, ne commande pas la soif : elle lui donne un sens.3

Ghaylân ne voit pas cette fonction. Il croit que les habitants aiment la sécheresse parce qu’ils ont élaboré des formes collectives pour la traverser. Il confond leur attachement à la communauté avec une adhésion à leur propre souffrance. Les rites ne lui apparaissent plus que comme des superstitions, les croyances comme des obstacles et la résilience comme une preuve de passivité.

Son projet ne consiste donc pas seulement à retenir l’eau. Il veut rompre avec le monde qui existait avant lui. Il demande à Maymouna de se débarrasser des croyances anciennes et se présente avec elle comme un nouvel Adam, capable de recommencer l’histoire depuis son propre geste créateur. Mais il ne se demande pas ce qui disparaîtra avec Ṣaḥbāʾ, ni par quoi seront remplacés les liens qu’elle soutient.

Maymouna ne défend pourtant pas simplement la sécheresse. Elle affirme que l’eau doit couler librement. Ce qu’elle refuse est sa transformation en monument de la puissance de Ghaylân.

Soixante-dix ans plus tard, la soif n’a plus le même langage.

Dans les hauteurs autour de Tabarka, Mima, une habitante de Châabet Er-Rabii âgée d’une soixantaine d’années, va encore chercher l’eau à la source. Dans un témoignage recueilli par Nomad 08 – Observatoire tunisien de l’eau, elle raconte s’être retrouvée un jour face à un loup. Ce qui l’indigne tient en moins de six kilomètres. À Châabet Er-Rabii, aux portes de Tabarka, elle vit au milieu des barrages, des lacs collinaires et des sources. Les villages alentour sont raccordés au réseau. L’eau alimente les infrastructures touristiques de la région. Elle, à soixante ans, va encore la chercher à la source.4

Sa soif n’est plus une invocation à Ṣaḥbāʾ ni à quelque autre divinité. Elle regarde les ouvrages qui l’entourent et demande pourquoi elle n’a toujours pas d’eau.

Elle est seule, sa soif est sécularisée.

L’eau du Nord-Ouest, elle, sait voyager. Retenue par les barrages, reprise par les stations de pompage, engagée dans les canaux et les conduites, elle alimente les grandes villes et des périmètres irrigués loin de son lieu de captation. L’État a construit cette circulation. À la fin des années 1990, les réseaux du Nord faisaient transiter plus de 200 millions de mètres cubes par an, dont environ 160 millions au profit de la Tunisie nord-orientale. Ces transferts bénéficiaient principalement aux pôles littoraux les plus dynamiques et renforçaient la dissymétrie du territoire national.5

Quand le réseau s’arrête, le besoin ne disparaît pas. Quelqu’un marche. Quelqu’un porte. Quelqu’un stocke et organise les usages quotidiens de l’eau. La défaillance de l’infrastructure publique est absorbée par un travail qui reste largement assigné aux femmes. Mima ne subit donc pas seulement une distribution inégale de l’eau : son travail prend matériellement en charge ce que le réseau ne prend pas en charge.6

À Gafsa Nord, Abdelwahab Al Gamoudi refuse encore de quitter ses terres. Pourtant, son activité agricole se réduit à mesure que l’eau devient inaccessible. Il a diminué son troupeau de moitié et renoncé, comme d’autres agriculteurs des environs, à certaines cultures pratiquées jusque-là.

À quelques centaines de mètres, la contrainte hydrique ne produit pas les mêmes effets. Une exploitation appartenant à un investisseur s’est tournée vers les agrumes, particulièrement consommateurs d’eau et peu caractéristiques de l’agriculture locale. Plus loin, Primed consacre plusieurs centaines d’hectares à différentes variétés de laitue. Ces exploitations disposent de forages capables d’atteindre les réserves souterraines et d’infrastructures pour stocker l’eau.7

La nappe descend. Mais tout le monde n’a pas les moyens de creuser pour l’atteindre. Dans le bassin minier, l’eau change de fonction.

À Redeyef, les coupures structurent le quotidien. Dans certaines zones de la ville, l’approvisionnement se réduit parfois à un bref retour de l’eau au milieu de la nuit. Les familles s’équipent comme elles peuvent : réserves domestiques pour les unes, achat d’eau et citernes pour celles qui en ont les moyens. Le manque entre jusque dans les établissements scolaires.

La nappe de Moularès-Redeyef, elle, est bien exploitée. Sur les 580 litres par seconde qui en sont prélevés, 435 sont affectés aux laveries de phosphate de Métlaoui et de Kef Dour. Trois quarts de l’eau mobilisée vont ainsi au traitement du minerai ; le quart restant est réparti entre l’agriculture et l’alimentation en eau potable. Chaque tonne de phosphate lavée nécessite environ cinq mètres cubes d’eau.8

Ici, le rapport tient dans une nappe. Trois quarts d’un côté. Le reste de l’autre.

Le phosphate est extrait, lavé, transporté. L’eau entre dans sa production. Redeyef attend le robinet.

Le phosphate et les habitants de Redeyef ne se disputent pas l’eau à égalité. L’accès du premier est organisé, équipé et garanti par sa fonction économique. Les seconds dépendent d’un réseau qui les rationne.

La question laissée ouverte par Le Barrage revient : quel progrès, et pour qui ? À Redeyef, les trois quarts d’une nappe répondent déjà à cette question.

Plus au sud, à Kébili, l’eau emprunte encore une autre route.

L’oasis n’a pas toujours produit ainsi. La colonisation introduit les forages et étend, hors des anciennes oasis, des palmeraies destinées au marché. Après l’indépendance, l’État reprend et amplifie cette orientation. Les nappes profondes permettent d’étendre les périmètres irrigués ; la Deglet Nour s’impose progressivement sur les autres variétés et l’investissement privé prolonge le mouvement. La production augmente. Les exportations aussi. Sous les palmiers, les nappes non renouvelables s’épuisent.9

La datte part. L’eau avec elle.

Mima marche jusqu’à la source. Abdelwahab regarde mourir ses arbres. À Redeyef, on attend la nuit. À Kébili, on pompe une eau ancienne pour qu’une marchandise emprunte la route.

De Tabarka à Kébili, l’eau circule. Mais sa circulation ne se règle pas seulement sur le besoin. Barrages, réseaux, forages et stations de pompage l’engagent dans des usages déjà organisés : approvisionner les villes, alimenter les infrastructures touristiques, laver le phosphate, irriguer les cultures de rente.

La Tunisie manque d’eau. Le changement climatique aggrave cette rareté.10 Mais la rareté ne dit pas pourquoi Mima marche jusqu’à la source pendant que d’autres usages sont sécurisés. Elle n’explique ni les agrumes de Gafsa Nord, ni les trois quarts de la nappe de Moularès-Redeyef, ni l’eau fossile incorporée dans la Deglet Nour.

La rareté ne supprime pas la politique. Elle en resserre le champ et rend plus visibles les rapports qui organisent l’accès à la ressource. Une sécheresse touche un territoire ; elle ne distribue pas elle -même ses effets. Entre le manque physique et la soif sociale se trouvent des infrastructures, des droits de prélèvement, des moyens financiers et des décisions publiques.

L’eau ne rencontre donc jamais un espace indifférencié. Elle traverse des rapports de propriété, des hiérarchies de classes et territoriales et une division sexuée du travail.

Certains acteurs peuvent approfondir leurs forages, construire des bassins ou acheter un approvisionnement de substitution.

D’autres perdent leur récolte ou prennent en charge, par leur temps et leur corps, ce que le réseau ne fournit plus.

Le barrage n’a pas supprimé la soif. Il l’a déplacée à l’intérieur d’un ordre politique. Pour comprendre pourquoi Mima vit à proximité des retenues et continue de marcher jusqu’à la source, il ne suffit plus de suivre le cours de l’eau. Il faut suivre le cours du pouvoir.

 

Suivre le cours du pouvoir Ghaylân et Mayara

Composé au début des années 1940 et publié en 1955, Ghaylân est l’enfant de son monde

Ghaylân voit une terre sèche, des habitants assoiffés qui continuent de vouer un culte à Ṣaḥbāʾ, la déesse de la sécheresse. Ce qu’il voit est réel, mais son regard est biaisé. Le monde qui se tient devant lui n’est ni immobile ni demeuré intact : la colonisation en a profondément transformé la terre, les rapports de propriété, les productions, les territoires et les existences. Mais la domination ne l’a pas façonné seule. Les résistances, les solidarités et les manières de préserver ou de recomposer la communauté l’ont également transformé. Ce que Ghaylân interprète comme la survivance d’un monde ancien porte ainsi les traces entremêlées de la domination coloniale et des formes de vie qui lui résistent.

Mayara, sa muse, habite ce regard. Mayara n’est pas l’Occident dans sa matérialité — la colonisation, l’accumulation, l’extraction, la puissance militaire et l’exploitation du travail — mais l’Occident devenu image et désir. Elle en conserve la lumière, le mouvement et la promesse de puissance, tout en effaçant leurs conditions historiques. Mayara occupe ainsi la position de blanchité : elle élève Ghaylân vers les sommets, tandis que Maymouna demeure attachée à la terre, aux corps, au travail et aux morts. Mayra est aussi al-waḥy, la révélation.11 La modernité qui prétend délivrer Ghaylân des anciennes croyances produit sa propre foi et transforme l’échec matériel du chantier en épreuve héroïque. Par son regard, Mayara offre à Ghaylân la reconnaissance dont il a besoin.

Le barrage s’élève. Les robinets restent secs.

Le paradoxe n’est qu’apparent. Si les barrages, les forages, les stations de dessalement et les transferts d’eau se multiplient tandis que les pénuries persistent, c’est que le problème ne réside pas seulement dans la disponibilité de la ressource. Il réside dans les rapports de pouvoir qui organisent sa circulation.

La colonisation transforme les structures productives et les rapports de propriété. Elle insère le pays dans une position subalterne dans une division internationale et raciale du travail organisée en fonction des besoins de l’économie coloniale. Pour répondre à ces besoins, elle construit les premiers grands ouvrages hydrauliques ainsi que l’appareil administratif et juridique chargé de mobiliser l’eau. La circulation de la ressource devient ainsi l’un des moyens matériels par lesquels le territoire, les productions et les populations sont intégrés de manière inégale à un ordre économique au bénéfices de la métropole.

L’indépendance transfère cet appareil à un État souverain sans abolir les structures économiques au sein desquelles il s’est constitué. Le nouvel État nationalise et étend les infrastructures hydrauliques, construit de nouveaux barrages, développe les périmètres irrigués et généralise l’approvisionnement des villes. L’eau devient un instrument de construction de l’État, de modernisation agricole, d’urbanisation et d’intégration du territoire. Mais cette politique porte une tension constitutive : l’État cherche à construire la souveraineté nationale depuis une position subalterne dans la division internationale raciale du travail, tout en demeurant dépendant des marchés extérieurs, des technologies importées et des devises. Il est ainsi conduit à administrer cette contradiction.12

C’est cette fonction que je propose d’appeler l’administration de la subalternité. Elle ne désigne pas la simple dépendance d’un État à l’égard de puissances extérieures. Elle désigne la manière dont un État « postcolonial » (L’État est ici saisi, suivant Nicos Poulantzas, comme « la condensation matérielle de rapports de forces entre classes et fractions de classes, cristallisés dans ses appareils, ses normes et ses personnels » Déplacée vers l’État postcolonial, cette définition permet de penser l’articulation entre les conflits sociaux internes et les rapports de domination constitutifs de la division internationale et raciale du travail.13) organise ces rapports de forces, en arbitre les contradictions et contribue à leur reproduction. L’eau en offre un observatoire privilégié, parce qu’elle rend visibles, dans un même mouvement, les choix de développement, les hiérarchies sociales, les rapports de classe, les dépendances internationales et les formes concrètes par lesquelles ils s’inscrivent dans les territoires et dans les corps.

Les contraintes ainsi administrées ne s’imposent pas seulement de l’extérieur. Elles se prolongent à l’intérieur de la formation sociale à travers les secteurs et les groupes qui bénéficient de cette insertion et disposent de capacités inégales à orienter les priorités publiques. L’eau est ainsi mobilisée pour étendre les services publics et intégrer le territoire, mais aussi pour soutenir les activités dont l’État attend croissance, recettes et devises.

À partir des années 1970, la libéralisation réoriente progressivement le modèle de développement, avant que l’ajustement structurel adopté en 1986 n’accélère la privatisation, l’ouverture économique et le recours aux financements internationaux. Ce tournant ne provoque pas un véritable retrait de l’État. Il transforme les modalités de son intervention et renforce une insertion dans l’économie mondiale fondée sur des activités exportatrices à faible valeur ajoutée, dont la compétitivité repose largement sur le faible coût du travail et l’accès à bas prix aux matières premières.14

Le régime de Ben Ali consolide cette orientation et fait de la réalisation économique l’un des fondements de sa légitimité. Ne disposant pas de la légitimité historique de Bourguiba, il cherche dans la croissance, l’extension des services publics et l’amélioration des indicateurs sociaux la justification de son pouvoir. Au début de son règne, la télévision publique donne régulièrement à voir Ben Ali dans des régions marginalisées, annonçant ou ordonnant leur raccordement à l’eau et à l’électricité, puis des habitants exprimant leur satisfaction : « Jéna el-mé, jéna edh-dhou » — l’eau est arrivée, l’électricité est arrivée. Dans cette mise en scène, l’accès à l’eau et à l’électricité apparaît moins comme un droit garanti par des institutions que comme une réalisation directement accordée par le président et attestant l’efficacité de son pouvoir.15

Les transformations libérales réduisent certaines fonctions productives et sociales de l’État, mais ne diminuent pas nécessairement son pouvoir. Elles en transforment le rôle

: l’État intervient moins directement comme producteur et investisseur, tout en demeurant essentiel dans l’organisation des marchés, l’allocation des ressources, la protection des investissements et la sélection des acteurs qui peuvent en bénéficier. Sous Ben Ali, ce redéploiement favorise progressivement les groupes économiques les plus proches des centres de décision et contribue à la formation d’un capitalisme de copinage.16

Dans le secteur hydraulique, cette transformation se traduit par le passage progressif d’une politique centrée sur la construction de nouveaux ouvrages à une gestion fondée sur la demande, la performance des opérateurs, la tarification et le recouvrement des coûts. L’État conserve la maîtrise des infrastructures stratégiques, de la planification et de l’allocation de l’eau, mais transfère une partie de la gestion quotidienne, de l’entretien et des coûts aux associations d’usagers, puis aux groupements de développement agricole. Il maintient ainsi le contrôle des décisions centrales tout en déplaçant vers les usagers et les échelons locaux la gestion des pénuries, des impayés et des conflits. 17

Maymouna rêve. Elle voit l’ouvrage suspendu dans les airs, sans attache. Elle voit surtout les corps sur lesquels il repose. L’eau jaillit à travers les crânes qui le composent.¹⁸

Ce rêve ramène l’ouvrage à ses conditions de production. Sous la pierre et le récit héroïque du bâtisseur, Maymouna aperçoit les vies consumées par l’œuvre.

Elle ne possède pourtant pas la solution. Préserver les liens ne suffit pas à étancher la soif. Demander que le barrage demeure une possibilité « non encore enfantée »18 protège le monde de la violence de son accomplissement, mais ne donne pas d’eau aux habitants. La force de Maymouna réside ailleurs : elle empêche que la nécessité de transformer le réel efface la question du prix, des moyens et des sujets de cette transformation. En ce sens, elle interroge moins le barrage que la notion de progrès.

Ce que Maymouna aperçoit derrière le récit héroïque du barrage devient politiquement visible en 2011. Depuis le bassin minier, les territoires de l’intérieur et les quartiers populaires, celles et ceux qui ont supporté les coûts du projet modernisateur sans accéder également à ses bénéfices imposent leurs conditions d’existence dans l’espace politique national. Le chômage, les inégalités territoriales, la dépossession et la dégradation des services publics n’apparaissent plus comme des retards que la poursuite du développement finirait par résorber. Ils révèlent la manière dont ce développement a réparti ses ressources, ses bénéfices et ses coûts entre les territoires et les groupes sociaux.19

La révolution de 2010/2011 modifie les formes de la représentation politique, mais elle ne transforme pas les structures économiques ni les fonctions de l’État parce que cela revenaient à mettre en question l’Etat lui-même. Les gouvernements successifs reconnaissent les inégalités régionales, promettent une meilleure distribution des

investissements et inscrivent le droit à l’eau dans la Constitution de 2014.20 Pourtant, les politiques hydrauliques continuent d’être conduites à partir des mêmes priorités : sécuriser l’approvisionnement des villes et des activités économiques jugées stratégiques, augmenter la productivité agricole, préserver les secteurs procurant des recettes et des devises et rechercher des financements extérieurs pour entretenir ou étendre les infrastructures.

Les mobilisations autour de l’eau prolongent ainsi l’entrée des groupes subalternisés sur la scène politique. Les coupures, les kilomètres parcourus pour atteindre une source, les récoltes abandonnées et les nuits passées à attendre le retour du robinet deviennent des revendications collectives adressées à l’État. Elles ne demandent pas seulement une amélioration technique du réseau. Elles contestent les arbitrages qui permettent au phosphate, au tourisme, aux cultures d’exportation ou aux grands investisseurs de sécuriser leur accès à l’eau tandis que des populations entières demeurent soumises au rationnement.

La reconnaissance juridique du droit à l’eau ne modifie cependant pas le modèle qui organise la circulation de la ressource. Malgré les fanfaronnades souverainistes de Kaïs Saïed, les projets approuvés par la Banque mondiale en 2026 — dessalement, modernisation des réseaux, réhabilitation des périmètres irrigués, renforcement des opérateurs et numérisation de la gestion — continuent de penser l’eau à travers la performance des opérateurs, le recouvrement des coûts, l’augmentation des rendements et l’accès aux marchés. Financés par l’endettement extérieur, ils renforcent la dépendance financière de l’État et donnent à la Banque mondiale un rôle dans la définition des réformes institutionnelles, des modes de gestion et des critères selon lesquels les usages de l’eau sont évalués et hiérarchisés.21 le projet présidentiel des énergies vertes vient d’être voté au parlement ainsi on construit de nouvelles capacités de dessalement et d’énergie pour produire une marchandise destinée majoritairement à l’Europe, alors que de nombreuses populations tunisiennes manquent encore d’eau potable et subissent des coupures.

La mécanique est circulaire : la crise hydrique conduit à emprunter en devises ; le remboursement augmente le besoin de devises ; ce besoin renforce la priorité accordée aux secteurs qui en procurent et dont plusieurs exercent une forte pression sur l’eau ; cette pression approfondit la crise et justifie de nouveaux financements.22 L’endettement devient ainsi le moyen de traiter une crise que la recherche de devises contribue elle-même à reproduire.

Depuis 2011, les gouvernements, les institutions et les discours politiques ont changé, sans que soit transformé l’État, qui continue d’administrer la subalternité.23 Les revendications sont reconnues, le droit à l’eau est proclamé et les instruments de gestion modernisés, mais les rapports de pouvoir qui déterminent la circulation de la ressource demeurent. La question de l’eau ne peut donc être posée sans poser celle du pouvoir et de l’État

 

La tragédie, la farce et le tragicomique

Pour monter avec Mayara, Ghaylân doit abandonner Maymouna et, avec elle, la communauté, la vulnérabilité et la mémoire des vies consommées par l’ouvrage. L’arrachement au monde colonisé peut alors lui apparaître comme une ascension.

La dernière scène du roman oppose ainsi deux régimes de vérité. Maymouna voit les décombres tomber dans l’abîme. Ghaylân, tourné vers Mayara, voit le barrage s’élever.

Cette opposition traverse encore la politique de l’eau. L’État voit les ouvrages construits, les capacités de stockage, les kilomètres de conduites et les volumes transférés. Mima voit les kilomètres qu’elle doit parcourir pour atteindre une source. Les mêmes infrastructures peuvent apparaître, depuis le sommet, comme la preuve du développement et, depuis les territoires qu’elles traversent, comme la matérialité d’une dépossession.

Ghaylân et Bourguiba appartiennent au temps de la tragédie. Ils croient à leur mission et à l’horizon qu’elle ouvre. Ils voient un monde dispersé qu’il faut unifier, une histoire immobile qu’il faut remettre en mouvement, une œuvre qu’il faut arracher au possible. Cette croyance fait leur puissance autant que leur aveuglement. Ils voient le barrage qui s’élève, moins distinctement les corps sur lesquels il repose.

Ben Ali est la farce. Il reprend les mots, les gestes et les ouvrages du projet modernisateur, mais non sa croyance fondatrice.

Kaïs Saïed est le tragicomique. Il a un rêve et tente de le réaliser. Mais, parvenu au sommet de l’État, il devient l’otage des contradictions qui le traversent.24et qui le traversent

 

Rania Majdoub

Version en arabe publiée initialement dans Inhiyez https://inhiyez.com/eau-et-dependance/

Notes

  • Nomad 08–Observatoire tunisien de l’eau, Carte de la soif, alertes de juillet 2026 ; Abir Chemli, « Coupures d’eau : colère et manifes tation des habitants de Métlaoui », La Presse de Tunisie, 8 juillet 2026 ; « Jendouba : des habitants bloquent une route à Mellègue pour dénoncer la soif et la mauvaise qualité de l’eau », Business News, 13 juillet 2026.
  • Mahmoud Messadi, Le Barrage, drame en huit tableaux, trad. Azzedine Guellouz, préface de Jacques Berque, Paris, Arcantère–UNESCO, Composé au tournant des années 1939-1940, le texte arabe paraît en volume en 1955.
  • Mahmoud Messadi, Le Barrage, op. ; Leila Nafati, L’art de l’écriture dans la littérature tunisienne : le cas de Maḥmūd Al-Masʿadī, thèse de doctorat, Université de Lorraine, 2020, p. 102-112.
  • Malek Zaghdoudi, « Pénurie d’eau dans les campagnes de Tabarka : témoignages de terrain sur les souffrances des femmes rurales », Observatoire tunisien de l’eau–WatchWater/Nomad 08, 10 octobre 2023, https://www.watchwater.tn/ar/blog/2023/10/10/132-nks-lmyh-fy-aryf-tbrk-shhdt-mn-lard-hol-maan-lns-lryfyt/
  • Abdallah Cherif, « Le problème de l’eau en Tunisie nord-orientale : pénurie ou mauvaise gestion ? », dans Eau et environnement. Tunisie et milieux méditerranéens, Lyon, ENS Éditions, 2003, § 19-23, https://books.openedition.org/enseditions/867
  • FAO, Évaluation nationale genre et agriculture : Tunisie, Rome, 2018 ; ONU Femmes, From Commodity to Common Good: A Feminist Agenda to Tackle the World’s Water Crisis, 2023.
  • Malek Zaghdoudi, « Politique de l’eau de Gafsa Nord : soif de petits agriculteurs et eau pour les grandes entreprises et les

investisseurs », Observatoire tunisien de l’eau–WatchWater/Nomad 08, 18 juillet 2023. La source établit une exploitation de laitue sur 500 hectares, sans préciser qu’il s’agit de différentes variétés.

  • Diane Robert, « Reportage à Redeyef : derrière les coupures d’eau, les horizons bouchés du phosphate », Nawaat, 31 mars 2017. L’article donne 435 litres par seconde, soit les trois quarts de la capacité mobilisée ; le total de 580 litres par seconde en est la d éduction arithmétique.
  • Zoé Vernin, avec Mouna Helali, L’exportation des dattes et le coût hydrique des devises : des politiques agricoles qui vouent la région de Kébili à la pénurie, Observatoire tunisien de l’économie, décembre 2020 ; Othman Labidi, Bilan hydrique des oasis des gouvern orats de Kébili, Tozeur, Gafsa et Gabès, ministère de l’Agriculture/Banque mondiale, 2019.
  • Banque mondiale, Tunisia Country Climate and Development Report, 2023, notamment les développements consacrés au stress hydrique et à la diminution de la disponibilité de l’eau.
  • Jacques Berque, préface à Mahmoud Messadi, Le Barrage, cit. ; Leila Nafati, op. cit., p. 110 -112. L’identification de Mayara à la modernité occidentale et à la position de la blancheur relève de l’interprétation de l’autrice.
  • Abdallah Cherif, « Le problème de l’eau en Tunisie nord-orientale », cité ; République tunisienne, Code des eaux, loi no 75-16 du 31 mars 1975.
  • 13 Suivant Nicos Poulantzas, l’État constitue la condensation matérielle de rapports de forces entre classes et fractions de classes, cristallisés dans ses appareils, ses normes et ses personnels. Nicos Poulantzas, L’État, le pouvoir, le socialisme, Paris, Presses universitaires de France, 1978.
  • Stephen King, « Structural Adjustment and Rural Poverty in Tunisia », Middle East Report, 1999 ; Banque mondiale, The Unfi nished Revolution: Bringing Opportunity, Good Jobs and Greater Wealth to All Tunisians, 2014.
  • Sur la personnalisation du pouvoir et la mise en scène des prestations publiques, voir Béatrice Hibou, La force de l’obéissan ce. Économie politique de la répression en Tunisie, Paris, La Découverte, 2006.
  • Baccar Gherib, « Économie politique de la révolution Les groupes sociaux face au capitalisme de copinage », Revue Tiers Monde, 2012/4, no 212, p. 19-36 ; Banque mondiale, The Unfinished Revolution, 2014.

 

  • OCDE, La gouvernance des services de l’eau en Tunisie, Paris, 2014 ; FAO/Plan Bleu, Gestion durable des ressources en eau en Tunisie, rapport national ; Zoé Vernin, avec Mouna Helali, L’exportation des dattes et le coût hydrique des devises, cit.
  • Leila Nafati, cit., p. 109-111 ; Batoul Jalabi-Wellnitz, « L’eau et le mythe de la création dans l’imaginaire arabe », qui reproduit et commente la vision finale à partir de l’édition française de 1994, p. 147-148.
  • Amor Belhedi, « L’inégal développement régional en Tunisie : accumulation spatiale et littoralisation », Cahiers de la Méditerranée, no 49, 1994, 133-156 ; « Tunisia’s Marginalized Redefine the Political », Middle East Report, 2021
  • Constitution de la République tunisienne du 27 janvier 2014, 44 : « Le droit à l’eau est garanti. La préservation de l’e au et son utilisation rationnelle sont un devoir pour l’État et la société. »
  • Banque mondiale, « Tunisia: Major Push to Strengthen Water Security and Resilience », communiqué du 1er avril 2026 ; Program Appraisal Document, 10 mars 2026 ; Irrigated Agriculture Modernization Project, Implementation Status & Results Report, 29 ju in 2026. Les deux opérations approuvées portent respectivement sur 208,5 et 124 millions de
  • Les montants, objectifs et indicateurs de recouvrement sont documentés dans les dossiers de la Banque mondiale cités à la note précédente. L’articulation de ces mécanismes en cercle de dépendance constitue l’analyse critique de l’autrice.

24 Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, chap. I, 1852 ; Larbi Chouikha et Éric Gobe, Histoire de la Tunisie depuis l’indépendance, Paris, La Découverte, 2015 ; Béatrice Hibou, « Le réformisme, grand récit politique de la Tunisie

contemporaine ». Les qualifications de « tragédie », « farce » et « tragicomique » relèvent de l’interprétation de l’autrice.

L’électorat musulman, variable d’ajustement de LFI. Que faire ?

Lorsque j’ai regardé le programme des AMFiS 2026, ma première réaction a été de m’énerver.

L’islamophobie y a littéralement disparu comme objet politique. Aucun temps fort, aucune conférence, aucune formation ne lui est spécifiquement consacrée. Le mot même à disparu du programme.

Ce constat m’a heurtée d’autant plus violemment que je ne soutiens pas LFI par adhésion, encore moins par confiance. Je la tiens en joue autant que je la soutiens. Mon rapport à elle tient pour l’essentiel dans une nécessité stratégique : utiliser le véhicule institutionnel le moins hostile disponible pour tenir le déchainement de la violence institutionnelle à distance.

Chaque concession sur une question musulmane réactive une histoire déjà trop longue de renoncements, de calculs électoraux et de sacrifices consentis au nom d’un équilibre politique dont nous sommes, comme toujours, la variable d’ajustement

C’est depuis cette méfiance qu’il faut comprendre l’incompréhension suscitée par le texte d’Houria Bouteldja. Elle n’arrive pas de nulle part. Lorsqu’une population voit déjà ses revendications à la remorque, entendre qu’il faudrait suspendre l’exigence d’abrogation de la loi de 2004, ça touche immédiatement un nerf à vif. Or, si la réaction est compréhensible, elle ne constitue pas encore une stratégie viable.

C’est dans ce contexte que la proposition d’Houria Bouteldja de suspendre pour la séquence présidentielle de 2027, l’exigence adressée à LFI d’une promesse d’abrogation de la loi de 2004, dans son article Oser vaincre, oser lutter (et pas l’inverse), a provoqué une levée de boucliers massive mais prévisible.

Chez une partie des antiracistes, la réaction tient à cette colère légitime : encore une revendication sacrifiée sur l’autel du calcul électoral. Encore une concession faite à une gauche qui bénéficie déjà largement du vote musulman. Encore la promesse qu’il faudrait attendre le « bon moment » pour voir enfin reconnues des revendications repoussées depuis vingt ans.

Chez ses détracteurs de principe, on ne s’en étonne pas, l’accusation confine à l’outrance : Bouteldja aurait renoncé à l’autonomie décoloniale, capitulé devant LFI, transformé le soutien critique en allégeance.

En réalité, les critiques, qu’elles soient de mauvaise ou même de bonne foi, ratent toutes entièrement son objet.

Bouteldja ne propose ni de confier le destin politique des musulmans à LFI, ni de suspendre la construction d’une force autonome. Elle écrit exactement l’inverse. Pour elle, LFI ne suffira pas ; l’autonomie doit conserver la capacité d’agir « avec, contre et séparément » de la gauche institutionnelle. Son raisonnement porte sur une séquence particulière : quelques mois avant une présidentielle où une victoire de la gauche de rupture lui paraît possible, faut-il utiliser l’essentiel de notre énergie à contraindre cette gauche sur une revendication dont le coût électoral excède le gain politique immédiat ?

La question mérite davantage qu’une réponse de la bergère au berger.

Elle oblige à regarder le rapport de force là où il est.

La stratégie commence quand la réalité devient désagréable à regarder

 

Il faut abroger la loi de 2004. Le débat n’est pas là puisque Bouteldja le dit sans ambiguïté : elle considère son abrogation comme nécessaire. Son argument porte sur sa priorisation à court terme, pas sur sa légitimité. Elle constate que cette revendication ne structure aujourd’hui ni une mobilisation musulmane de masse ni une condition déterminante du vote musulman en faveur de LFI. Plus de vingt ans d’application et d’extensions tout azimut de cette loi, ont produit de la résignation, des stratégies de contournement, parfois une adaptation forcée.

Le calcul électoral qui en découle fait mal. Très mal. Mais examinons l’origine du mal, pas seulement la douleur.

Promettre l’abrogation de 2004 dans le programme de campagne mobiliserait peu d’électeurs musulmans supplémentaires : une part importante de ceux qui votent à gauche est déjà acquise à Mélenchon, tandis qu’une part considérable des musulmans demeure dans l’abstention et nourrit une défiance tenace envers les institutions et la gauche.

À l’autre extrémité du calcul se trouve l’électorat que LFI doit encore conquérir.

Bouteldja identifie précisément cet obstacle : les électeurs blancs indécis, urbains ou ruraux, y compris parmi les abstentionnistes, restent travaillés à des degrés divers par l’islamophobie, l’hostilité à la religion et les paniques autour de l’immigration postcoloniale, largement orchestré par l’ensemble de l’échiquier politique français. Les adversaires de LFI disposent ici d’une arme qui consiste à enfermer le mouvement dans l’image du « parti des Arabes » afin d’empêcher son élargissement.

L’équation en devient obscène par sa simplicité.

Le vote musulman est nécessaire à la victoire de LFI. Mais la défense trop visible de certaines revendications musulmanes peut, au-delà d’un certain seuil, lui coûter davantage de voix qu’elle ne lui en rapporte.

Voilà comment un électorat devient une variable d’ajustement. L’injustice de la situation ne change rien au calcul arithmétique.

On entend l’argument disant « Alors exigeons quelque chose en échange ». Autrement dit, si les musulmans acceptent de différer une revendication, ils doivent obtenir une contrepartie.

Sur le principe, l’idée est intéressante.

Le problème, c’est qu’elle se fracasse immédiatement contre la question de base : que peut-on réellement faire payer ? Une négociation suppose une capacité de nuisance qui ne se retournerait pas contre elle. Je renonce temporairement à X. En échange, tu m’accordes Y, parce que mon refus, mon retrait ou ma défection te coûterait davantage que Y. Le pouvoir de négociation ne vient jamais de la seule légitimité de la revendication. Il vient du coût du refus, pour l’une et l’autre des parties. C’est le principe numéro 1 de la négociation.

Or quelle menace électorale crédible les musulmans peuvent-ils aujourd’hui adresser à LFI ?

« Abrogez la loi de 2004 ou nous ne voterons pas pour vous » ?

Pour voter pour qui ? Ou laisser passer qui ? Pour une gauche plus hostile encore à nos revendications ? Pour s’abstenir au risque de faciliter la victoire d’un RN ou tout autre parti ayant placé les musulmans au centre de sa rhétorique raciste et fascisante ?

La contradiction est terrible parce qu’elle enferme l’électorat musulman dans une position de faiblesse. LFI a besoin de lui. Mais l’alternative à LFI lui est potentiellement beaucoup plus dangereuse qu’elle ne l’est pour LFI.

La menace de défection électorale perd donc une partie de sa crédibilité si tant est que l’objectif est d’obtenir le désserrement de l’étau islamophobe produit par les politiques publiques.

On peut appeler à « devoir créer un rapport de force ». Encore faut-il ne pas utiliser cette formule pour masquer l’absence du rapport de force en question.

Une partie de la levée de boucliers contre Bouteldja montre une limite politique plus profonde. La radicalité verbale ne fabrique aucune puissance.

Le refus de déroger à l’exigence adressée à LFI est présenté comme une preuve d’autonomie : nous ne céderons rien, nous contraindrons la gauche à nous entendre. Mais cette posture produit paradoxalement l’effet inverse. Elle place encore LFI au centre de notre destin politique. Si notre puissance se mesure principalement à notre capacité à obtenir de Mélenchon une promesse d’abrogation, alors LFI devient le lieu où se décide notre victoire ou notre défaite.

Or aucune construction politique indigène sérieuse n’a jamais été pensée sur ce modèle.

La gauche institutionnelle peut servir de véhicule. Elle peut ouvrir des espaces. Elle peut offrir des points d’appui, des municipalités, des moyens, des brèches dans le consensus racial.

Elle ne constitue ni notre horizon, ni notre infrastructure unique, ni notre garantie de survie politique. Bouteldja le dit d’ailleurs explicitement lorsqu’elle prend l’exemple de Saint-Denis : l’enjeu n’était pas de « confier notre destin » à LFI, mais de reconquérir des conditions matérielles permettant à la lutte de redevenir possible, notamment des espaces collectifs et surtout la levée de bâtons dans les roues du camp antiraciste politique.

Le piège institutionnel dont il nous faut sortir

 

Il existe même quelque chose de dangereux dans l’idée selon laquelle maintenir coûte que coûte l’exigence d’abrogation adressée à LFI constituerait la preuve ultime de notre existence politique.

Elle reconduit exactement l’imaginaire institutionnel dont une partie importante des musulmans s’est déjà détachée.

Beaucoup ne croient plus que leur salut viendra d’un candidat, d’un parti ou d’une alternance. L’abstention musulmane ne procède pas, comme on le dit vulgairement, d’un défaut de politisation. Elle est surtout nourrie par une longue expérience de promesses non tenues, de trahisons, d’instrumentalisation et de déplacements successifs des lignes rouges. La défiance envers la gauche est issue d’une longue histoire.

Réduire la question du rapport de force à ce que nous pouvons arracher à LFI revient alors à réintroduire, par la fenêtre, l’illusion institutionnelle que l’expérience politique a précisément détruite.

C’est ici que rejoint ce que j’ai décrit dans un article : Contre les récits illusoires, organiser le pessimisme. Organiser le pessimisme consiste à construire avec ce qui existe réellement et à cesser d’attendre ce qui n’existe pas. Nous ne disposons pas aujourd’hui d’une force politique suffisamment organisée pour rendre électoralement insoutenable le refus de l’abrogation de 2004.

Partons de là.

Faire comme si cette force existait ne la fera pas apparaître par magie. La méthode Coué n’a jamais fait ses preuves en politique, ni ailleurs, d’ailleurs.

Bouteldja ne demande pas d’abandonner cette revendication, ni l’autonomie en général. Ça, c’est le contresens le plus important produit par la polémique. Dans son texte, elle pose explicitement la question : faut-il suspendre nos luttes afin de ne pas gêner LFI ? Sa réponse est non.

Elle appelle au contraire à réhabiliter l’autonomie vis-à-vis de la gauche institutionnelle et parlementaire. Elle propose une division des tâches : aux forces autonomes de renforcer les mouvements antiracistes, pro-palestiniens, antifascistes, anti-répression et écologistes ; à LFI de conduire sa stratégie électorale pour la conquête du pouvoir. L’autonomie doit pouvoir préparer aussi bien le débordement d’un gouvernement LFI que la résistance à une victoire fasciste.

Voilà le point que ses détracteurs escamotent sans discernement. Suspendre temporairement une pression particulière sur LFI n’équivaut pas à suspendre la lutte. Ça permet de la déplacer là où elle produit davantage de puissance.

La puissance politique d’un groupe ne se mesure jamais seulement au nombre de voix qu’il peut apporter.

Elle se mesure aussi à sa capacité à organiser.

À produire du savoir.

À investir des lieux.

À financer des structures.

À imposer des thèmes.

À déplacer des regards.

À construire des solidarités.

À rendre certaines politiques coûteuses politiquement, socialement ou symboliquement.

Le rapport de force dont nous avons besoin ne pourra donc pas être fabriqué exclusivement dans la relation bilatérale entre « électorat musulman » et LFI. Il doit être construit ailleurs. Dans les associations. Dans les organisations de quartiers. Dans les collectifs militants. Dans les syndicats, les médias, les municipalités.

Voilà la part du travail politique que l’institution ne fera jamais à notre place, parce la politique institutionnelle ne peut déborder par sa seule bonne volonté supposée, son cadre, celui là même qui produit cette violence : l’État racial.

Différer une conquête n’est pas un signer un chèque en blanc.

 

Une différence essentielle subsiste entre ne pas exiger aujourd’hui l’abrogation de 2004 comme engagement présidentiel et laisser la question musulmane disparaître politiquement.

Le premier peut relever de la tactique. Le second serait une reddition.

Il faut donc maintenir un seuil minimal de crédibilité. Opposition ferme aux nouvelles interdictions visant le voile. Refus des dispositifs administratifs d’exception. Défense des associations musulmanes contre l’arbitraire. Maintien de l’islamophobie comme objet politique autonome. Politique sérieuse contre les violences policières et les violences administratives.

Le compromis peut alors se formuler autrement :

Vous estimez que promettre aujourd’hui l’abrogation de 2004 menace la possibilité même d’accéder au pouvoir ?

Nous pouvons entendre ce calcul.

Mais notre silence tactique n’est pas une autorisation à reculer. Différer une conquête n’oblige jamais à accepter la régression. Ce n’est pas une négociation. C’est une trajectoire commune. LFI ne peut pas gagner en 2027 sans nos voix, sans nos relais, sans nos quartiers mobilisés. Et nous ne pouvons pas construire notre force si un gouvernement hostile ferme, un par un, les espaces où cette force se fabrique. Il n’y a pas d’un côté leur victoire, de l’autre notre autonomie. Il y a une seule partie, et nous la jouons ensemble : soit LFI gagne et nous gagnons du terrain avec elle, soit LFI perd et nous perdons, tous, le peu de terrain qu’il nous restait.

Pour autant, la crainte d’un nouvel abandon n’a absolument rien de fantasmatique. LFI ne peut pas davantage considérer le vote musulman comme indéfiniment captif. Nous sommes donc sur le fil du rasoir : le compromis tactique ne doit jamais contaminer la doctrine, pas plus que l’intransigeance doctrinale ne doit aveugler la stratégie. D’où la nécessaire distinction entre trois niveaux.

Le programme présidentiel : ce que le rapport de force électoral permet d’inscrire aujourd’hui dans une campagne destinée à gagner.

La doctrine politique : ce que nous continuons de considérer comme juste même lorsque les conditions ne permettent pas encore de le transformer en engagement électoral immédiat.

La puissance autonome : ce que nous construisons pour modifier demain le rapport de force qui rend aujourd’hui cette conquête impossible.

La confusion entre ces trois niveaux produit soit le renoncement, soit la pression sans avoir les moyens de l’exercer au risque de tous se retrouver dans le ravin. Or, la culture militante dominante traite encore l’intransigeance comme une stratégie en soi. Nous savons qu’une revendication est juste. Nous en concluons qu’elle doit nécessairement être portée immédiatement, avec la même intensité, quel que soit le moment, parce que l’injustice est insupportable. Soit.

Pourtant une stratégie politique se forme justement lorsque plusieurs objectifs légitimes entrent en collision. L’abrogation de 2004 est juste. Empêcher l’arrivée au pouvoir d’une force fasciste l’est également. Préserver les conditions matérielles permettant demain d’organiser, manifester, publier, construire des contre-pouvoirs l’est tout autant. Le désaccord ne porte donc pas nécessairement sur les fins. Il porte sur leur séquençage.

Bouteldja formule cette idée très clairement : l’étape actuelle pourrait nécessiter de sécuriser d’abord les conditions permettant à la lutte de continuer, parce qu’un durcissement fasciste ne radicalise pas mécaniquement les populations ; au contraire, il désorganise les solidarités et détruit les conditions matérielles de la résistance. C’est exactement ce que l’histoire devrait nous avoir appris. Croire qu’une victoire du RN provoquerait automatiquement une immense mobilisation antiraciste serait une nouvelle version du même récit illusoire.

Les peuples ne deviennent pas héroïques parce que la situation l’exige. Une population déjà fragmentée, précarisée, surveillée, politisée de manière inégale, largement abstentionniste et méfiante envers les institutions ne se transforme pas spontanément en force historique parce que son ennemi prend le pouvoir. Le durcissement produira l’inverse. Plus de peur. Plus de repli. Plus de stratégies individuelles de survie. Plus de fragmentation. Moins d’espaces collectifs. Moins de ressources. Moins d’organisations capables d’encaisser la répression.

Pour rendre l’islamophobie coûteuse politiquement, il faut la sortir de la seule « question musulmane »

 

L’intensité de l’islamophobie en France enferme les musulmans dans une équation politique d’apparence insoluble. Comme « électorat musulman », ils sont pris en otage : indispensables à la victoire de la gauche, insuffisamment puissants pour rendre coûteux l’abandon de leurs revendications.

Le rapport de force change lorsque ces revendications cessent d’être politiquement isolées.

Islamophobie. Quartiers populaires. Violences policières, judiciaires et pénitentiaires. Répression politique. Dissolutions administratives. Impérialisme. Palestine. Libertés publiques. État de droit.

Pour beaucoup, ces objets ne semblent pas en apparence reliés. Ils font pourtant partie d’un même continuum autoritaire : produire certaines populations comme problèmes, légitimer contre elles l’exception, banaliser les instruments forgés pour les contrôler, puis étendre progressivement leur usage.

Les musulmans occupent aujourd’hui une position centrale dans une partie de la rhétorique raciste et fascisante française. Cette place les affaiblit politiquement. Elle leur donne également accès, avant beaucoup d’autres, à une connaissance concrète de ce que devient l’État.

Le déplacement stratégique consiste donc à dire deux choses simultanément.

L’islamophobie doit rester nommée comme telle. La dissoudre dans un vague discours sur les libertés publiques reproduirait son invisibilisation. Mais ce qui est expérimenté sur les musulmans doit devenir un problème politique pour tous.

Le déplacement de la focale est indispensable. Il nous faut dire “regardez ce que l’État apprend à faire sur une population qu’il vous a appris à ne plus défendre. Vous vivrez demain avec les pouvoirs que vous l’avez autorisé à normaliser aujourd’hui.

Il n’y a qu’ainsi que notre position minoritaire peut commencer à produire un bloc beaucoup plus large.

Accepter notre faiblesse aujourd’hui pour pouvoir la détruire demain.

 

Il existe une brutalité nécessaire dans toute stratégie sérieuse. Nous ne sommes pas aujourd’hui en mesure d’imposer tout ce que nous considérons juste. Cette phrase est désagréable mais vaut mieux qu’un rapport de force imaginaire.

Refuser de reconnaître notre faiblesse actuelle ne nous rend pas plus forts. Cela risque même de nous pousser à confondre la fermeté verbale avec la construction effective de ce rapport de force tant attendu.

Le choix posé par Bouteldja n’est donc pas entre dignité et capitulation. Il est entre deux manières d’utiliser une force limitée.

L’électorat musulman est toujours une variable d’ajustement. Il ne doit plus le rester. Voilà finalement le problème politique véritable.

LFI n’est ni notre sauveur ni notre ennemi principal, mais notre meilleur ennemi, celui que nous nous choisissons.

LFI constitue, dans cette séquence, un véhicule institutionnel possible pour ouvrir une brèche dans un ordre beaucoup plus hostile.

L’utiliser n’implique aucun serment d’allégeance. Lui demander d’être davantage qu’un véhicule serait tout aussi problématique. Notre tâche consiste à construire suffisamment de puissance hors d’elle pour pouvoir, selon les moments, l’aider, la pousser, la contourner, la combattre ou nous passer d’elle.

C’est exactement là que le refus catégorique de toute suspension de l’exigence de 2004 atteint sa limite. Il pense défendre l’autonomie. Il risque de réduire tout le problème stratégique à une relation avec LFI.

L’autonomie véritable adviendra vraiment lorsque LFI cessera d’être le centre de notre monde politique. La présidentielle de 2027 est une bataille. Elle n’est pas notre horizon. Voter n’est alors qu’une tâche dans une division du travail politique beaucoup plus vaste.

À LFI, la conquête du pouvoir. Aux forces autonomes, la construction du contre-pouvoir. Car pour pouvoir continuer à lutter demain, il faut d’abord empêcher que disparaissent aujourd’hui les conditions mêmes de la lutte.

 

Rachida Data

Oser vaincre, oser lutter (et pas l’inverse) – Les leçons stratégiques de la non-affaire Barbara Butch

Pour qui est branché sur la tragédie humaine, l’affaire Barbara Butch, du moins le souvenir qu’on en a car elle n’est déjà plus, est un non-événement. Pour qui a une âme, j’entends. Il suffit de penser à cet afflux désespéré de dizaines de milliers de Marocains, grands et petits, bravant la mer au péril de leur vie, pour s’en convaincre. Littéralement, dans le monde réel – celui d’un capitalisme mondial enragé et d’une violence étatique déchainée – des huées contre une artiste et des jets de bouteilles (en plastique vides) sur lesquelles enquête le vaillant journalisme de préfecture, ce n’est rien. Rien du tout. Mais ces évidences n’en sont plus lorsque les faiseurs d’opinion sont vent debout pour maintenir les émotions populaires fermement alignées sur l’intérêt particulier du bloc au pouvoir mobilisant ainsi toute leur énergie pour briser une dynamique de rupture. On l’aura compris, toutes les occasions sont bonnes pour faire rendre gorge à la FI. Soit.

Mais tout cela ne doit pas nous dispenser de nous interroger d’abord sur la nature de cette étrange coalition convertie à la lutte contre la…grossophobie, ensuite sur l’opportunité de cette mobilisation de boycott en contexte explosif de campagne présidentielle et enfin sur le « que faire ? »

Sur une coalition soudée par la crainte du délitement racial

Aucune insulte antisémite, grossophobe ou homophobe n’a été émise par les initiateurs de la mobilisation contre le concert de BB[1] parmi lesquels l’OST (Organisation Solidarité Trans) dont on a délibérément tu la participation. Dans leur tract, « BB censure les voix palestiniennes », ils justifient leur action par le fait que l’ « artiste s’est produite à Tel Aviv en plein génocide » et qu’elle « a signé la tribune en faveur de la loi Yadan qui vise à amalgamer les juifs-ves à la politique israélienne et à considérer comme antisémite les soutiens à la cause palestinienne ». Leur opposition à cette artiste qui participe à la normalisation d’un État colonial et génocidaire est limpidement politique.

La clarté et l’intention des auteurs n’ont cependant pas empêché Saint Plenel de tweeter : « Pour toutes les discriminations et tous les racismes, le juste critère c’est ce que ressentent les premiers concernés. Et ce que l’artiste a vécu, c’est bien de l’antisémitisme ». Mais je n’apprends à personne que Plenel n’est pas que l’ancien patron de Mediapart, il est aussi et surtout l’incarnation christique du « camp du bien ». Pour ceux qui en doutaient encore, on voit ici l’aboutissement réactionnaire du « wokisme », ou pour le dire avec nos mots, du progressisme libéral[2], dont Mediapart est l’expression la plus chimiquement pure. Cela consiste à faire passer pour respectable des positions politiques inavouables dont le soutien à Israël n’est qu’une dimension et pas forcément la plus déterminante. Plus justement, il s’agit de préserver un ordre libéral dont le pacte racial est le nœud gordien.

En effet, quel est le rapport entre l’extrême droite, BFM, le procureur de la république, la mairie de Grenoble, les frères Dardenne, Clémentine Autain, François Ruffin, les JJR, Mediapart et le PCF ? Si tout ce petit monde, que tout oppose, communie si spontanément dans la défense d’une artiste indéfendable et dont il faut maquiller l’engagement par la multiplication des outrages ad hominem dont elle serait victime : juive, femme, lesbienne et…grosse (le grand chelem intersectionnel !) c’est que l’affaire BB refait, le temps de la polémique, ce que la FI tente de défaire le reste du temps : le pacte racial. En effet, quand on y regarde de plus près, que voit-on précisément ? Une reconstitution éclair du champ politique blanc que la FI fissure par son engagement contre le consensus racial, policier et impérialiste, dont le suprémacisme blanc est la face hideuse et le progressisme libéral la face humaine. Bref, l’unité blanche ébranlée par la FI doit se régénérer fissa et si pour cela il faut alimenter l’homonationalisme et la confusion entre juifs et sionistes qu’à cela ne tienne. Nous savons depuis longtemps, que le « camp du bien » n’est rien d’autre que le liquidateur des traditions homosexuelles et juives révolutionnaires et qu’il a enterré depuis longtemps ces communistes juifs qui avaient pour slogan « les sionistes avant les patrons ! ». Le « camp du bien » est résolument l’ennemi des Juifs, des homosexuels, des femmes, des pauvres. Des Noirs et des Arabes, cela va sans dire. Mais aussi des grosses ! J’allais en effet oublier de saluer avec les honneurs qui lui sont dus, l’entrée en fanfare de la « grossophobie » dans la famille des stigmates bankables. Gageons que si ce drôle d’attelage à jugé pertinent d’ajouter cette « phobie » à la panoplie des oppressions en quête de reconnaissance, c’est indéniablement le signe de la démonétisation des autres qu’un excès de manipulations réactionnaires aura évidé de leur sens. En somme, le « camp du bien », aussi puissant soit-il, est aussi affaibli. C’est une bonne nouvelle. Je crains cependant que cette poussée grossophile ne change en rien la vie des « grosses » pas plus que le philosémitisme la vie des Juifs. Fondamentalement, ce qui fait lien entre l’extrême droite et les socio-démocrates, entre Marine et Edwy, c’est la haine du communisme sous couvert d’anti-totalitarisme et in fine l’amour de l’Occident. Qu’on se le dise une fois pour toute, la frange progressiste de cette unité préférera toujours pleurer la victoire du fascisme que se réjouir de la ruine de la démocratie libérale, pourtant antichambre du premier. C’est là sa vérité ultime.

La leçon à retenir de cette séquence, c’est que le programme des chefferies médiatiques et politiques n’a plus aucun secret pour nous. Au fond, il n’est pas tant d’exclure la FI de l’arc républicain (synonyme de champ politique blanc) que la faire revenir au bercail. Pour cela, il faut la faire plier sur l’antiracisme et l’anti-impérialisme qui sont, il est vrai, ses talons d’Achille. Non pas que la FI, bien qu’insatisfaisante sur ces sujets, soit hypocrite. C’est plutôt que le plus vaste électorat à convaincre est celui des électeurs blancs indécis qui vont des abstentionnistes des campagnes aux progressistes moraux des villes dont l’anti-impérialisme et l’islamophobie ne sont pas la priorité voire plutôt un motif de suspicion…La leçon à retenir donc c’est que le journalisme de meute et sa puissance de feu, conscient de cette faiblesse, n’aura de cesse de provoquer des paniques identitaires/raciales en faisant passer la FI pour le « parti des Arabes » et pas de tous les Français.

C’est à cette stratégie qu’il faut opposer la nôtre.

Sur la dialectique de la victoire

Le Figaro himself le reconnait : « La France Insoumise a dû faire face ces derniers jours à plusieurs polémiques. Pour autant, aucune secousse ne semble perturber la dynamique du mouvement dans l’opinion[3] ». Quant au nouvel Obs, il rapporte que si l’on prend en considération les dynamiques électorales, la stagnation du RN et la progression de la FI, l’issue d’un second tour est plus qu’incertaine même si en cas de duel les sondages annoncent une victoire du RN sur la FI[4]. En d’autres termes, la victoire de la FI est possible au premier comme au second car la barre de qualification pour ce dernier a baissé. Mais cela ne doit pas nous faire oublier la puissante hostilité des forces du capital dont il faut craindre le pire, le jeu des acteurs politiques concurrents à la droite comme à la gauche de la FI ou encore le fort taux d’abstention qui sont autant d’obstacles à la qualification. Pour résumer, la victoire est possible à condition de réduire au maximum les facteurs de nuisance. Nous ne pouvons rien contre l’hostilité des médias, rien contre les concurrents de la FI. Il reste l’opinion générale et celles des abstentionnistes en particulier. Il faut croire le Figaro et le Nouvel Obs. La base acquise reste fidèle. Mais l’enjeu dans la campagne n’est pas tant de convaincre les convaincus que d’élargir. Question : quel est l’effet de ces polémiques à répétitions sur les indécis, qui seront qu’on se le dise, la clef de la victoire ou de la défaite ? Ma question est plus précise qu’il n’y parait : quel est l’effet des paniques morales à caractère racial sur les nombreux abstentionnistes blancs ?

Une stratégie « populaire » de victoire ne doit pas éluder cette question. A ce titre, la responsabilité du mouvement social est immense. Dans le camp du soutien critique à la FI, je pense en particulier à l’antiracisme politique et à l’extrême gauche écologique et antifasciste. Aussi, à la question : l’annulation d’un DJ set de Barbara Butch est-elle absolument indispensable dans un contexte de campagne chauffé à blanc ? Ma réponse est une question : que veut-on vraiment ? L’annulation d’un concert au prix d’une polémique qui ternit l’image de la FI au risque d’éloigner un électorat à convertir ou le basculement d’une France, au cœur du dispositif impérialiste européen, sur les positions de l’Espagne et de l’Irlande ? Si la question est posée dans ces termes, c’est qu’elle appelle au moins une réponse tactique.

Mais d’abord, faisons un détour. Prenons la pétition lancée récemment par l’UDMF, Union des Démocrates Musulmans de France, pour l’abrogation de la loi islamophobe de mars 2004[5]. L’intention est transparente : Il faut soumettre la FI à l’épreuve de vérité. Si elle refuse, elle devra être punie par les urnes. Pourtant, si cette loi doit effectivement finir abrogée car raciste et au fondement de toute la législation islamophobe des deux dernières décennies, est-elle la priorité du court terme ?

Non, parce que nous, Musulmans, vivons sous le régime de cette loi depuis 20 ans. Nous avons le cuir épais. Une demande d’abrogation cette année ou l’année prochaine, ne changera pas fondamentalement notre quotidien.

Non, parce qu’elle n’est pas à l’ordre du jour de l’agenda des organisations musulmanes représentatives ou des mosquées dans leur ensemble. Rares sont celles qui la combattent frontalement. On peinerait à organiser aujourd’hui une manifestation de masse sur la question. La raison en est que la communauté musulmane est résignée et qu’elle s’est fait, à tort, une raison. C’est ainsi qu’elle contourne la loi soit en inscrivant ses enfants dans des écoles catholiques, soit en soutenant la création d’écoles musulmanes. Sinon, la plupart des jeunes filles se soumettent à la loi. Pour le dire autrement, le suffrage des Musulmans dans leur ensemble ne sera pas conditionné par la promesse de l’abrogation de la loi. Ils sont déjà heureux d’avoir une offre politique islam friendly.

Non, parce que la surenchère puriste accentuerait les divisions de la gauche. Que la FI prenne le chemin de l’antiracisme politique n’en fait pas une organisation non blanche. Son électorat blanc, composant de l’Etat racial intégral[6], est à la fois largement sécularisé, hostile à la religion et peu ou prou travaillé par des affects islamophobes. Quant aux abstentionnistes vers lesquels il faut élargir, on peinera à les convaincre si le programme de la FI, pourtant tourné vers leurs intérêts, est constamment couvert par des polémiques liées à l’immigration post-coloniale.

Non, parce que les ennemis de la FI s’en empareraient pour creuser encore plus la division et taper là où le bât blesse, c’est à dire le point le plus fragile mais le plus révolutionnaire du programme de la FI : la rupture du consensus raciste.

Première conclusion : pour sécuriser les avancées de l’antiracisme politique et de l’antisionisme jusqu’aux échéances présidentielles, il faut désapprendre à prioriser l’urgent sur l’important. Car sans vision et sans stratégie, la lutte ne produit que de l’activisme et de l’agitation. De ce point de vue, l’exemple des municipales est riche d’enseignements.

En effet, quelques mois avant les municipales, je défendais devant le public d’une association musulmane encore suspicieuse vis à vis de la FI que notre problème était moins de confier notre destin à la FI que de gagner des mairies dans lesquelles nous puissions reconquérir notre puissance d’agir. En d’autres termes, qu’il ne fallait pas viser la lune mais …la bourse du travail de Saint Denis. De fait, les conditions matérielles de la lutte ne sont plus réunies. Comment résister dans un contexte de répression tous azimuts ? Comment résister quand la moindre de nos colères est criminalisée ? C’est ainsi que la victoire de Bally Bagayoko nous est apparue pour ce qu’elle était : la reconquête d’un territoire politique perdu, nouvelle base de résistance à partir de laquelle la lutte redevenait possible. Cette victoire nous a permis de retrouver des moyens concrets de lutte. Depuis son accession au pouvoir municipal, nous avons effectivement récupéré la bourse du travail de Saint Denis dont la mairie PS nous avait privés durant tout son mandat. C’est ainsi que deux meetings, l’un antifasciste et l’autre antiimpérialiste, ont pu avoir lieu avec la bénédiction du maire.

Deuxième conclusion : Il faut donner tort à ce mot d’ordre de Mao Tsé-toung « oser lutter, oser vaincre ». Cette citation célèbre, devenue slogan révolutionnaire en Mai 68, dit une chose simple et peu contestable : la lutte précède la victoire. En d’autres termes, c’est notre détermination à exiger l’abrogation de la loi de 2004, quel que soit le contexte, qui mettra fin à l’islamophobie, c’est notre inflexibilité de tous les instants vis-à-vis de la normalisation avec Israël qui fera reculer le sionisme. La lutte précède la victoire donc. C’est incontestable en général. Mais à quelques mois des présidentielles dans un contexte d’accélération du fascisme, je le conteste.

Ici, « oser lutter, oser vaincre » c’est clairement mettre la charrue avant les bœufs. Pour pouvoir lutter, liberté fondamentale qu’un régime fasciste s’attèlera à briser une fois au pouvoir, notre priorité doit être de reconstituer les conditions matérielles de réalisation de cette liberté dont nous sommes de plus en plus dépossédés pour redonner une chance à la lutte. Croire en effet que l’intensification du danger croît les capacités de résistance populaire est une erreur doublée d’une naïveté. Au contraire, le durcissement étatique désorganise les conditions même de la résistance, la conscience collective et les solidarités. Par conséquent, s’il faut se battre c’est moins pour un objectif d’émancipation immédiat que pour protéger ou élargir les conditions concrètes de la lutte. Si nous comprenons qu’il n’est pas responsable de fragiliser les chances qu’a la FI d’accéder au pouvoir au nom d’intérêts supérieurs : la possibilité d’un basculement dans un processus de désoccidentalisation, l’abrogation différée de la loi islamophobe de 2004, les coordonnées de la lutte s’en trouvent changées. Faut-il sécuriser une victoire potentielle et se donner les moyens de lutter après ou la mettre en danger au nom d’objectifs nobles mais à courte vue qui non seulement contribueraient à reconduire le pouvoir des pires islamophobes et des pires sionistes mais surtout leur donneraient accès à tous les leviers de l’Etat pour accentuer leur autoritarisme et par conséquent menaceraient notre puissance d’agir déjà dans un sale état. Bref, l’objectif d’étape – vaincre – précède l’objectif à moyen terme – la possibilité future de lutter.

Qu’on ne se méprenne pas. Le mot d’ordre de Mao garde toute sa force. La lutte précède nécessairement la victoire. C’est l’étape dans laquelle nous nous trouvons qui détermine sa pertinence ou au contraire son inopportunité. Celle-ci, depuis 2005, a été précédée de vingt ans de luttes sociales, syndicales, écologiques, féministes, antiracistes, anti-impérialistes dont la gauche s’est nourrie pour prospérer et dont le programme de la FI est la synthèse. Autrement dit, nous bénéficions aujourd’hui d’un capital en partie investi dans la FI et géré par elle. Le fameux « butin de guerre ». C’est ce qui en fait une direction politique (celle qui a tant manqué aux Gilets Jaunes, aux émeutes de 2005 ou, à l’échelle internationale, aux révolutions arabes, et que nous avons la chance d’avoir en France). Ainsi pour « oser » obtenir ce résultat, il a d’abord fallu « oser lutter ». Un point pour Mao. Mais ça, c’est déjà du passé. Nous sommes à l’étape d’après. Celle de prendre le pouvoir pour offrir un destin à nos résistances. Le temps du « oser vaincre pour oser lutter » a sonné.

Sur le sens du débordement et du sacrifice

Suis-je en train de prôner la suspension de nos luttes pour ne pas gêner la FI ? Ce serait en effet contradictoire avec la ligne défendue par le collectif Faire Bloc, Faire Peuple et encore récemment par nos universités d’été[7]. Nous avons depuis trop longtemps expliqué que la FI ne suffirait pas à affronter le bloc au pouvoir et qu’il fallait la déborder. Mais cette position de principe n’épuise pas la question du comment si on comprend qu’il faut concilier l’impératif des luttes de terrain avec la nécessaire protection d’une gauche de rupture attaquée de toute part et qu’il faut pourtant hisser au pouvoir ? Comment s’y prend-on concrètement ? Comment la déborder sans l’acculer et l’affaiblir ?

Force est de constater que ces questions concernent d’abord et avant tous les « radicaux », à savoir les mouvances de l’antiracisme politique et les mouvances d’extrême gauche, les plus susceptibles d’embarrasser la FI. Les premières car « l’islamo-gauchisme » est facilement stigmatisable comme « anti-France », les secondes car facilement accusables de « violences » (on pense au Black Block, aux antifascistes, aux Soulèvements de la Terre…), ce qu’une gauche institutionnelle à ambition élyséenne ne peut assumer. Pensons à quel point le caractère « colérique », « brutal » de Mélenchon effraie les franges le plus molles de l’électorat. C’est à ces groupes à mon sens que s’impose un devoir de responsabilité supérieur. C’est parce que nous avons un dilemme à résoudre – ne pas suspendre nos luttes pour obliger la gauche de rupture à maintenir son cap tout en la protégeant de la fureur ennemie – qu’il faut redonner ses titres de noblesse à l’idée d’autonomie. J’entends le mot « autonomie » en son sens classique : autonomie vis à vis de la gauche institutionnelle et parlementaire. Si tel est le cas, la stratégie et le partage des tâches doivent se clarifier. Il me semble que le rôle de l’autonomie n’est pas tant d‘interpeller la FI et encore moins de la déborder pendant la campagne que de préparer l’après : le débordement en cas de victoire, la résistance en cas de défaite. Dès lors, la tâche principale de l’autonomie est de poursuivre la construction dès maintenant d’un mouvement pro-palestinien fort, d’un mouvement anti-répression fort, d’un mouvement antiraciste fort, d’un mouvement antifasciste fort, d’un mouvement écologique fort…Autant de forces qui nous seront utiles après, soit pour résister à un pouvoir fasciste, soit pour déborder un gouvernement FI.

En bref, les autonomes mènent leurs luttes sans impliquer la FI, la FI dirige sa stratégie indépendamment des regroupements autonomes, sans avoir à rendre de comptes sur les agissements des uns et des autres, assumant ce qui la renforce, mettant à distance ce qui nuit à l’élargissement. L’autonomie doit en fin de compte pouvoir être à la hauteur de ses prétentions : rester un contre-pouvoir capable selon les contextes d’agir avec, contre et séparément de la gauche de rupture.

Ça c’est le premier point.

Le deuxième, c’est que ce sera aux indigènes de faire les plus gros efforts d’abnégation. C’est injuste mais c’est comme ça. « Nous ne sommes pas chez nous » diraient les anciens. Du moins tant que le consensus racial n’est pas rompu définitivement. Or, du programme de la FI, l’aspect le plus révolutionnaire et le plus explosif est précisément la rupture du pacte racial. C’est pourtant bien avec ce projet qu’il faut atteindre l’Elysée. C’est pourquoi c’est cet objectif qui doit déterminer si une mobilisation vaut la peine ou s’il faut la suspendre le temps qu’il faut pour garantir le franchissement de l’étape en cours. Car plus la FI sera identifiée comme « indigéniste », plus on fera oublier à l’opinion son programme d’éco-régions en faveur de la ruralité ou de l’état social indispensable pour l’ensemble des couches populaires. Plus on assénera que la FI est le parti des quartiers, plus les « petits blancs » risqueront de compromettre le projet de rupture.

Dès lors, s’il reste impératif de poursuivre nos luttes, il nous revient d’en maitriser les effets et le périmètre. Déjà, des rendez-vous sont annoncés. La Marche contre le permis de tuer du 20 septembre prochain[8] doit tous nous mobiliser à condition de l’élargir au mouvement social visé par ce type de lois et aux populations qui se sentent représentées par les Gilets Jaunes. Pour ce qui concerne la Palestine ou l’antisionisme, il faudra mesurer,  estimer au plus juste ce qui met en péril les équilibres précaires ou au contraire favorise l’élargissement. En revanche, il faut oublier pour l’instant l’abrogation de loi de 2004. Ça s’appelle reculer pour mieux sauter ou suspendre un principe pour un gain pragmatique. Mais quel gain ! L’enjeu d’une victoire historique au cœur de l’empire nous oblige. Le temps est à la broderie.

Houria Bouteldja

 

  1. https://www.arretsurimages.net/articles/concert-interrompu-de-barbara-butch-la-parole-aux-personnes-presentes-3-3
  2. https://www.youtube.com/watch?v=g06aUXYfQyMhttps://www.youtube.com/watch?v=IKptSo6Co6o
  3. https://www.lefigaro.fr/elections/presidentielles/jean-luc-melenchon-la-radicalite-et-l-outrance-pour-seul-chemin-vers-2027-20260724
  4. https://www.nouvelobs.com/tribunes/20260728.OBS117023/melenchon-contre-le-pen-un-duel-loin-d-etre-gagne-d-avance-pour-l-extreme-droite.html
  5. https://www.change.org/p/pour-l-abrogation-de-la-loi-du-15-mars-2004-sur-les-signes-religieux-%C3%A0-l-%C3%A9cole
  6. https://lafabrique.fr/beaufs-et-barbares/
  7. https://www.youtube.com/watch?v=noP–BuV0RM (voir l’intervention de Stathis Kouvelakis)
  8. https://lafranceinsoumise.fr/2026/07/22/permis-de-tuer-19-septembre/

De quoi Trump est-il le nom ?

Voilà donc 10 ans que Donald Trump est entré dans nos vies. Et depuis 10 ans, le commentaire politique occidental, en particulier d’extrême centre, s’épuise à psychologiser Trump. Il serait fou. Narcissique. Irrationnel. Son arrivée au pouvoir en 2016, puis son retour en 2025, ne seraient que les conséquences malheureuses d’un accident de l’histoire — une anomalie surgie au sein d’institutions par ailleurs saines, vertueuses, démocratiques.

Cette lecture a un avantage formidable : elle dispense totalement de s’interroger sur le système qui a produit Trump, et invite à attendre tranquillement le retour à la raison de l’Oncle Sam.

Si Trump est fou, le problème, c’est Trump. Si Trump est une anomalie, il suffit d’attendre qu’il disparaisse. Si Trump est l’ennemi de la démocratie américaine, alors les institutions américaines demeurent fondamentalement innocentes.

Nous refusons évidemment cette lecture, avec la dernière énergie. Notre thèse s’inscrit dans le cadre de notre analyse de la trajectoire américaine sur le temps long : Trump n’est donc nullement une anomalie du système. Il en est le produit cohérent. L’expression la plus pure de ce les États-Unis n’ont jamais cessé d’être et qu’ils assument désormais en toute décomplexion à la faveur de plusieurs décennies d’explosion des inégalités et de poussée de fièvre raciste.

En définitive, Trump est le nom que prend le fonctionnement normal des États-Unis lorsque les masques tombent.

Pour comprendre cela, il faut remonter quelque 250 ans en arrière.

I. L’oligarchie sans masque

La puissance américaine se construit autour d’une conception frelatée de la démocratie, diluée dans la mortifère logique de l’accumulation. En 1776, ce n’est pas une révolution populaire qui se joue : c’est une rupture menée par des propriétaires terriens, des esclavagistes, qui refusaient de partager avec Londres les bénéfices d’un pillage qu’ils entendaient conduire seuls. Dès sa fondation, le projet américain est fondamentalement ethnosuprémaciste. Les « droits inaliénables » dont parle Jefferson sont écrits par un homme qui en possède plus de six cents autres.

C’est sur cette fondation que s’édifie tout le reste : le génocide des populations autochtones, l’esclavage de millions d’Africains, l’expansion territoriale, puis la domination économique et militaire d’une large partie de la planète. La grande bourgeoisie américaine est le produit direct de cette histoire.

Qu’est-ce que Trump, sinon précisément cette bourgeoisie portée à son plus haut degré de visibilité ? Regardons les faits de près, parce qu’ils valent mieux que tous les discours.

Donald Trump est l’héritier de Fred Trump, promoteur immobilier enrichi grâce aux subventions fédérales — tout en pratiquant la discrimination raciale, pour laquelle il sera poursuivi en 1973. En 2018, le New York Times a révélé que Donald Trump avait reçu 413 millions de dollars de son père via des montages fiscaux frauduleux. Le même homme qui se présente comme un self-made man. Son mentor politique ? Roy Cohn, bras droit du sénateur McCarthy (oui, celui du Maccarthysme). De Cohn, Trump a appris une seule règle : n’admettre jamais, contre-attaquer toujours.

Avant de se déclarer candidat, il a versé des centaines de milliers de dollars de donations aux deux partis : Clinton, Pelosi, Kennedy, Reid. Pourquoi ? Il l’a dit lui-même en 2015 : « Quand j’appelle, ils viennent. C’est comme ça que ça fonctionne. » Voilà la démocratie américaine résumée par l’un de ses acteurs les plus cyniques.

Cet homme ne constitue aucune rupture avec les élites américaines. Il en est l’une des incarnations les plus abouties. Sa seule spécificité : il ne prend plus la peine de dissimuler son projet derrière les grands récits humanitaires dont les États-Unis ont longtemps accompagné leur domination.

Rappelons-nous. En 1999, l’OTAN bombarde la Yougoslavie au nom de la protection des civils albanais du Kosovo — sans mandat de l’ONU. En 2003, c’est l’Irak : les armes de destruction massive qui n’ont jamais existé, 200 000 civils morts, un pays livré au chaos pour des décennies. En 2011, la Libye : intervention présentée comme humanitaire sous résolution ONU, État détruit, marché aux esclaves ouvert.

Dans tous ces cas, le même lexique : liberté, droits de l’homme, démocratie. Et derrière ce lexique, les mêmes intérêts : pétrole, marchés, bases militaires, influence stratégique.

Trump, lui, parle le langage brut du rapport de force. Il ne ment pas mieux que ses prédécesseurs. Il ment moins.

Trump dénude la logique de la prédation étasunienne, et ouvertement ce que l’impérialisme américain faisait en prenant soin de s’envelopper d’un vocabulaire plus élégant.

Trump n’est donc pas l’accident qui aurait frappé de l’extérieur le Parti républicain, et par ricochet le pays dans son ensemble. Il est l’enfant légitime de son histoire récente. Pendant des décennies, les dirigeants conservateurs ont cultivé la défiance envers les élites dégénérées et multiculturelles de Washington, nourri les angoisses identitaires et entretenu l’idée que l’Amérique était dépossédée d’elle-même. Lorsque Trump est apparu, il n’a pas inventé ce discours : il l’a poussé jusqu’à ses conséquences logiques. Si une partie de l’establishment républicain a été balayée en 2016, c’est parce qu’elle a été dépassée par les forces qu’elle avait elle-même contribué à libérer. Trump n’a pas créé la radicalisation de l’électorat républicain ; il en a été le bénéficiaire le plus habile. Et il l’a fait non pas comme un homme venu du peuple contre les élites, mais comme un milliardaire disposant d’une puissance financière, médiatique et symbolique hors de portée du commun des citoyens.

Trump n’a jamais combattu l’oligarchie américaine. Trump est l’oligarchie américaine.

Mais l’oligarchie ne se maintient pas dans le vide. Pour durer, elle a besoin que la colère de ceux qu’elle exploite se retourne contre autre chose qu’elle-même. Cette colère, elle existe. Et elle a une source très concrète.

II. La colère détournée

Ce système oligarchique que nous venons de décrire — celui qui fabrique des Trump — a produit des ravages concrets. Des régions entières ont vu disparaître leurs emplois. La crise de 2008 a détruit des millions de foyers — et pendant ce temps, les grandes fortunes s’enrichissaient. Face à ce désastre social, démocrates et républicains ont pareillement protégé Wall Street. Cette colère légitime, sans débouché, Trump a su la capturer.

Trump ne remet évidemment pas en cause les structures du pouvoir, mais racialise avec l’outrance nécessaire la colère qui aurait pu se diriger contre elles, leur offrant donc la revanche dont elles sont avides contre les élites multiculturelles des grandes villes et contre la racaille indigène qu’elles privilégieraient.

« Les travailleurs blancs, bien qu’ils reçoivent de bas salaires, sont en partie compensés par une sorte de salaire public et psychologique : on leur témoigne une déférence publique parce qu’ils sont blancs, on les admet librement dans les espaces publics et les meilleures écoles, on les associe aux rangs de la police. » — W.E.B. Du Bois, Black Reconstruction in America, 1935

Depuis l’origine des États-Unis, les classes dirigeantes ont trouvé dans la hiérarchisation raciale un outil pour empêcher l’émergence d’une contestation sociale unifiée. Le travailleur blanc pouvait être exploité, pauvre, endetté — il conservait le privilège d’appartenir au groupe racial dominant. La solidarité raciale substituait durablement à la solidarité de classe.

Trump ne crée évidemment pas cette logique. Il en est l’héritier le plus cynique.

Il ne propose nullement au prolétariat américain une amélioration substantielle de ses conditions matérielles. Il offre à son fragment blanc la promesse de retrouver une position symbolique dominante. Et cette promesse a fonctionné — parce que rien, institutionnellement, ne l’a arrêtée.

III. Les institutions à nu

Dieu sait pourtant à quel point les États-Unis nous ont été présentés ces 30 dernières années comme le nec plus ultra de l’État de droit, la séparation des pouvoirs, la stabilité constitutionnelle. Or un président gouverne par décrets, conteste des décisions judiciaires, voire ne les applique pas, remet en cause le résultat d’élections, kidnappe et emprisonne des dirigeants étrangers sur le sol américain — et rien ne l’arrête vraiment.

La légende veut que le système américain soit immunisé contre les dérives personnelles grâce au jeu savant des contre-pouvoirs. Trump a démontré le contraire. À mesure qu’il consolidait son emprise sur le Parti républicain, les institutions chargées de le contenir se sont mises à l’accompagner, à le justifier ou à s’effacer devant lui. Le Congrès a renoncé à exercer pleinement son rôle de contrôle, la Cour suprême s’est installée durablement dans une majorité idéologique favorable à ses orientations, et une partie de l’administration a appris qu’entre la loyauté à la Constitution et la loyauté au président, la seconde était souvent la plus rentable.

Trump fonctionne comme un révélateur chimique. Derrière la majesté des institutions se cache un édifice dont la stabilité reposait moins sur des mécanismes contraignants que sur un compromis socio-historique et le consensus bipartisan qui en découle sur les questions essentielles. Or les conditions dudit compromis ont largement été minées par 40 ans de tyrannie financière et de maltraitance sociale, pavant la voie à un acteur qui déciderait d’envoyer valser toutes les conventions de la bienséance parlementaire, allant jusqu’à fomenter (sans la moindre conséquence !) un quasi-coup d’État contre Biden début 2021.

Qu’on se le dise donc : par temps de fortes turbulences, les fables démocratiques du capitalo-parlementarisme ne sont rien de plus d’un château de cartes que le premier césariste venu peut balayer d’une pichenette.

Et à mesure que disparaissent les faux-semblants de la démocratie libérale américaine, la réalité oligarchique du système devient de plus en plus difficile à nier, qui prend désormais la forme d’une gigantesque privatisation du pouvoir politique au profit des intérêts particuliers du clan Trump.

Trois jours avant son investiture, Trump lance une crypto-monnaie à son effigie. En quarante-huit heures, sa valeur explose avant de s’effondrer, laissant des milliers de petits épargnants sur le carreau. Le lendemain, même scénario avec une crypto-monnaie associée à son épouse. Le président des États-Unis se comporte alors moins comme le garant de l’intérêt général que comme un opérateur de marché profitant de sa propre notoriété.

Autre exemple : World Liberty Financial, une société contrôlée par son entourage proche, à travers laquelle Trump a pu engranger en quelques mois des revenus qui se chiffrent en milliards de dollars sur un marché qu’il contribue lui-même à encadrer en tant que président des États-Unis. Imagine-t-on un instant un chef d’État lançant une activité privée dont la rentabilité dépend directement des décisions prises par les autorités qu’il contrôle ? Ce qui aurait autrefois provoqué un scandale national est désormais traité comme une simple actualité économique. Tout ce que nous venons de décrire — l’effondrement de la séparation des pouvoirs, la confusion entre pouvoir public et intérêts privés, l’enrichissement effréné, l’impunité totale — n’est pas seulement le signe d’une corruption individuelle. C’est le signe d’un empire qui ne croit plus avoir à se justifier.

Cette évolution ne relève pas seulement d’une transformation morale ou idéologique des élites américaines. Elle renvoie à quelque chose de plus profond : la position même des États-Unis dans le monde. Car les empires les plus puissants sont souvent ceux qui se donnent le plus de mal pour universaliser leurs intérêts particuliers et les présenter comme l’intérêt général de l’humanité. Ils produisent des doctrines, des récits, des principes. Ils cherchent à convaincre autant qu’à contraindre. Lorsqu’ils cessent de le faire, lorsqu’ils abandonnent progressivement le langage de l’universel au profit du rapport de force assumé, c’est souvent le signe qu’ils doutent eux-mêmes de leur capacité à maintenir durablement leur hégémonie.

IV. La crise de l’empire

Parce que cet empire vacille. La fulgurante ascension de la Chine, l’émergence d’un monde multipolaire, l’usure de plusieurs décennies de guerres perdues, la perte de crédibilité morale d’un Occident qui prêchait la démocratie tout en soutenant des dictateurs : pour la première fois depuis 1945, les élites américaines affrontent l’idée qu’elles pourraient ne plus dicter seules les règles du jeu mondial.

Un empire en expansion produit des stratèges capables de se projeter dans le long terme. Un empire en déclin produit des gestionnaires de crise. Les revirements incessants de Trump sur les tarifs, l’Ukraine, l’OTAN : tout cela traduit l’absence totale de cap stratégique cohérent. Derrière les coups de menton, il y a la conscience diffuse d’un déclassement impérial.

L’accord signé le 18 juin 2026 avec l’Iran en est l’illustration la plus récente et la plus cinglante. Sous pression militaire et diplomatique, Washington a accepté un protocole que le chef de l’équipe de négociation iranienne a lui-même présenté comme « l’acte d’échec des États-Unis » : levée du blocus naval, déblocage des avoirs iraniens gelés, statu quo sur le nucléaire, programme balistique iranien intégralement absent du texte. Ce que la Maison-Blanche s’efforce de vendre comme une victoire est lu, depuis Téhéran comme depuis le Wall Street Journal ou Fox News, comme un recul. L’empire recule. Il le fait bruyamment, sous les ors de Versailles où Trump a paraphé le protocole — mais il recule.

Son rapport à l’Europe l’illustre parfaitement : il la traite ouvertement comme une dépendance. Les déclarations sur le Groenland, les pressions sur l’OTAN, les divergences sur la Palestine, les menaces commerciales : Trump dit franchement ce que Washington a toujours pratiqué en silence. Et en le disant, il fracture quelque chose — y compris dans les pans les plus atlantistes des sociétés occidentales.

Ces fissures sont notre terrain.

V. Ce que nous devons faire

Trump, malgré lui, accélère les prises de conscience. Il démontre chaque jour que l’ordre mondial libéral n’était pas un ordre juste — c’était un ordre américain. Et cet ordre n’a plus les moyens de se maintenir comme avant.

Cela crée des opportunités stratégiques réelles. Des pays du Sud global qui refusent de choisir leur camp. Des opinions publiques européennes qui commencent à questionner l’alignement automatique. Des gouvernements qui cherchent des marges d’autonomie. Le monde multipolaire n’est pas un slogan : c’est une réalité en construction, et nous pouvons en être des acteurs.

L’élection présidentielle française de 2027 s’inscrit dans ce contexte. La France dispose d’atouts singuliers : un siège permanent au Conseil de sécurité, une tradition diplomatique d’indépendance, une capacité nucléaire autonome, des relations historiques avec le Sud global. Si une gauche de rupture accède au pouvoir sur une ligne authentiquement non alignée, attachée au respect du droit international et à la construction d’un monde fondé sur l’équilibre plutôt que sur la domination, ce serait une rupture historique. Pour la première fois depuis longtemps, un grand État occidental choisirait de rompre avec l’alignement quasi automatique sur Washington.

Une telle rupture ne transformerait pas l’ordre mondial à elle seule. Mais elle serait l’accélérateur d’un mouvement déjà engagé. Elle montrerait que c’est possible. Elle donnerait des arguments à tous ceux qui, dans d’autres pays, cherchent à faire de même. Elle pourrait être le point de départ d’un grand chamboulement mondial.

Conclusion

Trump n’est donc pas seulement le nom d’un homme.

Trump est le nom que prend la nécrose avancée du modèle américain : un moment où l’alliance entre oligarchie économique, domination impériale et hiérarchies raciales cesse progressivement de produire du consentement et ne se maintient plus que par la polarisation, la brutalité et la concentration du pouvoir.

Il est moins l’annonce que « America is great again » que le symptôme spectaculaire des contradictions accumulées par un empire qui demeure puissant, mais dont l’hégémonie n’apparaît plus incontestable.

Depuis la France, notre tâche est de contribuer à faire dérailler le train impérialiste pour de bon, en tirant profit de l’opportunité historique qui s’offre à nous. Cela implique de faire grandir le mouvement anti-guerre, de reconstruire une culture anti-impérialiste et de créer un rapport de force capable d’imposer une autre politique étrangère. Cela implique aussi de soutenir la principale force qui porte déjà, dans les faits, cette rupture dans le débat public.

À l’heure où nous parlons, une seule candidature dispose à la fois de l’assise populaire, de la cohérence programmatique et de la crédibilité politique nécessaires pour faire entrer ces combats dans le champ du pouvoir d’État : celle de Jean-Luc Mélenchon.

Allégorie vivante de métastase fasciste de l’empire, Trump peut devenir bien plus qu’un adversaire : un tremplin. Si nous savons tirer toutes les conséquences de ce qu’il révèle, alors cette période de danger pourra aussi devenir une période de bifurcation. Et cette bifurcation porte aujourd’hui un nom : l’arrivée de l’anti-impérialisme au pouvoir. Œuvrons ardemment en ce sens !

 

Yazid Arifi, Paroles d’honneur – Intervention lue lors du meeting « US go home! » du 12 juin 2016 à Saint Denis

 

Sources

Biographie de Donald Trump et fortune familiale

• New York Times, « Trump Engaged in Suspect Tax Schemes as He Reaped Riches From His Father », David Barstow, Susanne Craig, Russ Buettner, 2 octobre 2018. Enquête détaillée sur les 413 millions de dollars reçus de Fred Trump via des montages fiscaux.

• US District Court, Eastern District of New York, United States v. Fred C. Trump, Donald Trump, and Trump Management, Inc., dossier 1:73-01529, octobre 1973. Procès du département de la Justice pour discrimination raciale dans les logements locatifs.

• GOP Primary Debate, Fox News, 6 août 2015 (retranscription). Déclaration de Trump : « Quand j’appelle, ils viennent. C’est comme ça que ça fonctionne », en réponse à une question sur ses donations aux partis.

Enrichissement depuis janvier 2025

• Wall Street Journal, « Trump Family Business, Visualized », décembre 2025. Chiffres sur World Liberty Financial : 75 % des produits nets aux entités Trump, 1,2 milliard de dollars en cash en 16 mois.

• The New Yorker, enquête sur l’enrichissement de la famille Trump depuis janvier 2025 (4 milliards de dollars estimés), citée par Salon.com, 26 mars 2026.

• Forbes, estimation de la fortune personnelle de Trump à 6,5 milliards de dollars au cours du second mandat (triplée depuis janvier 2025), 2025-2026.

• US Senate Banking Committee, lettre des sénateurs Schumer, Warren, Wyden et Schiff aux procureurs généraux des États, 11 avril 2025. Demande d’enquête pour délit d’initié et manipulation de marché en lien avec la politique tarifaire.

• ABC News, « Democratic senators call for probe into possible insider trading over Trump tariff reversal », 10 avril 2025.

• Le Monde diplomatique / LVSL, « Les cryptos au secours du dollar : la doctrine cryptomercantiliste de l’administration Trump », décembre 2025. Analyse du $TRUMP (200 millions de jetons lancés le 17 janvier 2025, cours passant de 6 à 75 dollars en 48 heures).

Accord Iran–États-Unis (juin 2026)

• Le Devoir / AFP, « Les principaux points de l’accord Iran–États-Unis », 18 juin 2026. Détail du protocole d’accord en 14 points, médiation pakistanaise, réouverture du détroit d’Ormuz.

• Franceinfo, « Cessez-le-feu prolongé, réouverture du détroit d’Ormuz, statu quo sur le nucléaire… Ce que contient le protocole d’accord entre l’Iran et les États-Unis », 18 juin 2026. Déclaration de Mohammad Bagher Ghalibaf : « cet accord acte l’échec des États-Unis ».

• Wall Street Journal, analyse de l’accord, 18 juin 2026 : « Trump cède bien plus qu’il n’obtient. »

• Franceinfo, « Accord entre l’Iran et les États-Unis : pourquoi le plus difficile reste à faire lors des 60 prochains jours de négociations », 19 juin 2026. Absence du démantèlement de l’arsenal balistique iranien du protocole.

Histoire impériale américaine

• Kosovo, 1999 : Human Rights Watch, rapport « Under Orders », 2001. Également : Chomsky, Noam, The New Military Humanism : Lessons from Kosovo, Common Courage Press, 1999. Sur l’absence de mandat ONU et les justifications humanitaires de l’intervention OTAN.

• Irak, 2003 : Iraq Body Count (iraqbodycount.org), base de données des victimes civiles. Estimation basse : plus de 200 000 morts civils documentés. Également : Chilcot Report (Iraq Inquiry), Royaume-Uni, juillet 2016.

• Libye, 2011 : Résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU (17 mars 2011). Également : African Union, rapport sur les conséquences de l’intervention OTAN, 2013.

• Citizens United v. Federal Election Commission, 558 U.S. 310 (2010).

Citations

• W.E.B. Du Bois, Black Reconstruction in America, 1860–1880, Harcourt Brace, 1935, chapitre XII.

• Jimmy Carter, interview Thom Hartmann Program, 30 juillet 2015 (retranscription The Intercept).

• Paul Wolfowitz, Defense Planning Guidance (version fuitée), 1992.

• Henry Kissinger, citation attribuée dans The White House Years, Little Brown, 1979.

• Fidel Castro, discours devant l’Assemblée générale des Nations Unies, 26 septembre 1979 (source : archives ONU).

À peine j’ouvre les yeux… que j’ai aussitôt envie de les refermer : quand l’actrice du film pose le diagnostic de sa dépossession

Dans ce texte[1], Baya Medhaffar propose, aux côtés de l’auteur et chercheur Khalil Khalsi, une lecture critique d’À peine j’ouvre les yeux (2015), dont elle tenait le rôle principal. Hommage à la jeunesse tunisienne, ce film a incarné, à sa sortie, la renaissance de la nation et de son cinéma. À partir du succès international rencontré par le long-métrage, le texte démonte les mécanismes de dépossession symbolique qu’il contribue à consacrer : d’une part, à travers la dépendance de ce type de cinéma tunisien à une économie néocoloniale ; d’autre part, par la reproduction d’un orientalisme intériorisé. L’article s’achève sur un témoignage de Baya Medhaffar qui analyse la manière dont sa participation à ce film a contribué à sa dépossession personnelle ainsi qu’à une dépossession collective, nationale, par l’art postcolonial.

Quatre ans après la révolution tunisienne, sortait le premier long-métrage de Leyla Bouzid, À peine jouvre les yeux (2015). Présenté comme un « hymne à la jeunesse tunisienne », le film s’est retrouvé à incarner une double renaissance, celle de la nation et de son cinéma, lequel semblait enfin retrouver la voix (donc la vérité) d’un peuple longtemps trahi. On célébrait un cinéma revenu enfin au « réel », parlant la langue du présent, sans allégorie ni périphrase. Le temps était enfin venu pour que le cinéma et l’art tunisiens s’acquittent de leur dette envers une société qu’ils avaient, des décennies durant, et en fidèles serviteurs de la dictature, figée dans le sarcophage du divertissement et des tabous orientaux. Finies, ces illusions dansant du ventre dans la caverne des aliénés. Exit les clichés éreintés de la sexualité empêchée, du viol, de la misère, de l’exil, et, depuis le 11 septembre, de l’islamisme.

*

Si ce texte paraît au moment où Leyla Bouzid sort son troisième film après l’avoir présenté à la Berlinale, il n’est en rien une réaction à cet événement. Nous, Baya Medhaffar et Khalil Khalsi, pensions ensemble ce geste analytique, critique et politique depuis le printemps 2024, date de notre rencontre. Il s’agissait, d’abord, de poursuivre des réflexions formulées par Khalil dans un article consacré aux Filles dOlfa de Kaouther Ben Hania[2]. Ensuite, et surtout, il y avait besoin pour moi, Baya qui ai incarné le personnage principal de ce film à l’âge de 19 ans, de verbaliser le parcours réflexif accompli depuis la sortie du film en 2015. Il m’aura fallu plusieurs années et des exils (surtout intérieurs), mais aussi d’appréhender le cinéma en tant que réalisatrice et programmatrice, pour me défaire des fils attachant mon corps à un ordre artistique, moral et politique dont le film avait fait son socle. Rien de ce qui s’est joué n’a été arraché contre ma volonté : j’ai donné mon consentement, participé avec conviction et fierté. J’ai été au centre d’un tournage pendant plus d’un mois, j’ai voyagé dans les quatre coins du monde pour présenter le film dans des festivals, j’ai répondu à des interviews, etc. Mais j’ai compris avec le temps que ce consentement ne protège pas de la complicité, surtout lorsqu’il s’inscrit dans un cadre dont on ignore les rouages. C’est pourquoi il m’importe aujourd’hui de penser cette expérience non comme une simple « erreur de jeunesse », mais comme une zone grise où l’adhésion sincère, voire naïve, peut faire de n’importe qui le relais d’une violence symbolique et politique plus vaste.

Avec Khalil, nous voulions établir une lecture circonstanciée, décoloniale, de ce film qui s’était imposé comme un événement national en accaparant la trame révolutionnaire, sa condition d’existence même. Nous montrerons en quoi il s’agit là d’une confiscation symbolique qu’un certain cinéma tunisien accomplit par sa subordination matérielle, existentielle, sémantique et psychique à une économie néocoloniale.

Il nous semble nécessaire de décortiquer les enjeux ayant officié à la sortie d’un tel film. Selon nous, ce dernier a marqué un tournant au sein d’une production de longs-métrages d’auteurs tunisiens transnationaux à prétention réaliste et qui partagent un système de financement, de production, de coproduction et de distribution. Ce système s’est développé dans le cadre d’un regard blanc intériorisé, rejouant sous d’autres formes l’héritage orientaliste, impérialiste, puisque pris dans les filets du marché international globalisant (c’est-à-dire occidental). Nous soutenons que plusieurs des points critiques qui seront exposés au fil des lignes à suivre valent pour une bonne partie de ce cinéma.

 

Un tournant réaliste-orientaliste  

Pour le contexte, rappelons-nous qu’à partir de 2011, et pour quelque temps, les regards du monde ont convergé vers la Tunisie comme autant de microscopes penchés sur une culture bactérienne. Dans ce « laboratoire de la démocratie », le peuple se transformait au contact de l’air « libre ». Médias, ONG, intellectuels et artistes venaient mesurer les effets d’une oxydation heureuse pendant que le « printemps arabe » devenait exsangue dans les autres pays : Égypte, Libye, Syrie. S’est alors actualisé le fantasme de l’exception tunisienne. Rebattues, les cartes de l’orientalisme relançaient le désir envers un peuple jusque-là vu comme étant sans grandeur ni intérêt.

C’est dans l’effusion d’une Tunisie à l’air du temps que Leyla Bouzid, fraîchement diplômée de la Fémis, réalise À peine jouvre les yeux. Soulèvement inédit + premier long-métrage de la jeune trentenaire + l’un des premiers films tunisiens (en tout cas, on voulait le présenter comme tel) à « nommer » la dictature = l’alignement de ces éléments suffisait à garantir l’exceptionnalité du film et même la possibilité que s’opère un nouveau tournant de cinéma national.

À peine jouvre les yeux se présente comme un coming of age movie, l’histoire quasi initiatique d’une jeune femme, Farah (jouée par Baya), qui, au cours de l’été 2010 – quelques mois avant le déclenchement de la révolution –, s’investit dans un groupe rock où elle se met à chanter des textes critiques du régime et de la réalité sociopolitique du pays. L’éveil politique de Farah se conjugue à la découverte des premiers émois amoureux, avec Borhène, l’un des membres de son groupe de musique. Elle passe ainsi, le jour même où elle obtient son bac, dans un nouvel âge où son devenir en tant que femme prend son élan : elle s’affirme en tant qu’individu (là où la critique et le public occidentaux liront le récit d’une émancipation d’une société traditionaliste – nous y reviendrons). Les différents niveaux de libération se télescopent : politiquement, artistiquement, sexuellement. Farah se rebelle sur tous les plans ; elle nargue sa mère, par laquelle se resserrent les crocs du patriarcat (et de la dictature), tandis qu’elle devient la cible de la police politique (les renseignements). La tension ira crescendo jusqu’à l’enlèvement de la rebelle. Celle-ci est interrogée, psychologiquement torturée et sexuellement agressée par la police (et ce, dans un long plan-séquence d’une gratuite violence où suinte le désir poussif du défi artistique). Pour achever de briser Farah, la police lui fera écouter un enregistrement où Borhène avoue n’avoir joué le jeu de la dissidence que pour amener la jeune vierge à se donner à lui. Celle-ci découvre alors qu’elle est l’objet d’une double trahison, politique et amoureuse, tandis que machisme et dictature sont rabattus l’un sur l’autre.

La critique de la dictature est ainsi prise dans le canevas du récit d’émancipation (à croire que la trame politique n’avait finalement été qu’un prétexte). L’argumentaire commercial du film cadre le récit dans le contexte de la pré-révolution. L’idée est : la résistance se préparait, dans les bars chantants de Tunis, des mois avant l’immolation d’un enfant du peuple. C’est donc un exercice de pouvoir que le film prend en charge, malgré lui, avec toute la candeur qui caractérise un milieu artistique convaincu, par défaut, de son innocence, tout en étant aveugle aux mécanismes de domination et de prédation dont il se rend complice.

Le cinéma, en particulier, semble avoir négocié un statut d’exception entre l’essence, ce qu’il est vraiment (et qui n’existe pas) et la fonction, ce qu’il croit devoir être (et qu’il pense comme une mission absolue). Entre donc, d’un côté, l’idée d’une liberté esthétique qu’on considère comme intouchable et presque sacrée, et de l’autre, la mission supposée du cinéma : montrer le monde avec un regard privilégié que seul l’art posséderait.

C’est alors que ce cinéma d’auteur tunisien s’est accaparé la société avec une injonction au réalisme et une prétention à la vérité, intériorisant ainsi comme étant sienne l’attente du regard occidental de consommer, non seulement des peintures plus vraies que nature des pays d’Orient, mais aussi leur mise en accusation, de quoi confirmer leur infériorité.

De ce double statut prestigieux, le cinéma tire une aura d’authenticité presque scientifique : la prétendue certitude de révéler comme jamais la réalité des sociétés orientales ; de montrer ces ensembles de corps qu’il faut toujours exposer, au sens propre (par l’obsession du nu) et au sens figuré (à travers la révélation des fameux tabous). C’est dans ce même registre que, à la sortie de son troisième film, Leyla Bouzid déclare, à propos de sa vision du cinéma, que « pour elle, le cinéma ne constitue pas une tribune pour prêcher, mais un espace pour saisir ce qui se passe réellement au sein de la société »[3].

Ce tournant rejoue, sous un vernis contemporain, un vieux schéma transmis par l’obsession du regard orientaliste : celui d’un moucharabieh[4] où l’Orient s’offre à la curiosité de l’Occident. Sous prétexte de réalisme, ces films réactivent le principe du dévoilement : les corps (féminins) et les sociétés (autoritaires) doivent exhiber ce qu’elles sont censées refouler et se soumettre à une modernité présentée comme libre et libératrice.

Certes, À peine jouvre les yeux prétend s’écarter d’une tradition orientaliste aux prises avec un folklorisme ayant fait la marque d’une génération de cinéastes allant du père de la cinéaste, Nouri Bouzid, à Ferid Boughedir en passant par Moufida Tlatli. La réalisatrice l’explique elle-même, quoique dans d’autres termes, dans un reportage qu’Arte a consacré à son œuvre, à l’occasion du quinzième anniversaire du « printemps arabe » et du dixième du film. Il s’agissait pour elle de déployer son cinéma hors de l’esthétique de la « médina » – la vieille ville où le temps est censé s’arrêter sous la gouvernance de la tradition, du folklore et des tabous. Le déplacement du décor devait garantir l’actualisation des sujets traités et l’inscription du récit dans le présent : une jeunesse tunisienne cherchant à s’émanciper d’un autoritarisme intriqué, celui de l’État et du patriarcat – ce dernier étant, pour la réalisatrice, réduit à un conflit de générations. Et alors même que l’action du film se déroule hors les murs de la médina, on entend la voix-off du reportage[5] : « Dans cet univers clos, où tout est conçu pour être à l’abri des regards, la jeune Farah dérange. »

Il faut, dès lors, arriver à démêler l’ensemble des déterminismes qui font qu’un cinéma postcolonial[6] en soit à projeter son aliénation sur la société qu’il prend comme objet et prétend représenter.

 

La bourgeoisie au service du regard blanc

La théorie et la critique cinématographiques ont pu, par exemple, mettre en évidence l’illusion de transparence dans le septième art. La subjectivité d’un·e cinéaste se dissémine dans un dispositif invisible à lui-même mais qui pourtant reproduit des rapports de pouvoir éminemment sociaux. L’on a tendance à oublier qu’un film constitue un regard – un gaze –, et qu’en ce sens, au-delà de l’auteur, c’est toute une structure sociale qui regarde le monde par le prisme de la représentation et le réorganise selon sa loi propre. Par exemple, l’on connaît, à cet égard, le male gaze, qui objective le corps des femmes notamment dans les scènes érotiques. Il y a aussi le colonial gaze (regard colonial) et le white gaze (regard blanc), qui renvoient, eux, à des constructions par-delà le champ cinématographique. Tous ces concepts cherchent à rendre visibles les dynamiques de pouvoir et d’aliénation intrinsèques aux modalités de représentation. Ils désignent des structures dont les intellectuel·les et les artistes héritent et qu’iels reproduisent, à travers des biais plus ou moins inconscients, peu importe leurs coordonnées, au Nord, au Sud ou entre les deux. Le portrait qu’un·e artiste (se) fait d’un peuple ou d’une partie de celui-ci est plus qu’un simple morceau/reflet de sa subjectivité – une subjectivité qui n’est jamais pure, ni libre, ni indépendante, mais un mythe dont l’artiste tire pouvoir, légitimité et reconnaissance. La représentation est une vision construite, ancrée matériellement dans des rapports de pouvoir. Elle devient ainsi un instrument de domination, dont l’artiste est le relais.

Il s’agit entre autres de l’hypothèse du travail pionnier accompli par le théoricien palestino-américain Edward Said avec LOrientalisme il y a un demi-siècle : comment l’Occident a fabriqué l’Orient en tant que système d’images et, ce faisant, qu’objet de domination. Notre ère impérialiste nous pousse à envisager sérieusement la possibilité que ce dispositif survive à travers les sujets du Sud eux-mêmes. Qu’il ait incubé en eux, nourri par la haine de soi. Il ne s’agirait, donc, pas uniquement de la manière dont un sujet du Sud intériorise les stéréotypes qui l’ont historiquement réduit au rang d’objet jusqu’à pirater son identité. Le regard blanc habite les profondeurs du sujet dominé. Et l’auto-orientalisme se tourne vers ce regard qui fait matériellement exister l’objet, notamment dans un circuit de dépendance économique, en particulier pour le cinéma tunisien : pris dans les logiques de compétition, de festivals et de rentabilité, il vit de l’assistance des financeurs du Nord.

Mais plus encore : cet endo-orientalisme n’implique pas la responsabilité d’une société en tant que société dans sa manière de se donner à lire à elle-même et à l’Autre. La société n’a d’existence que sur l’écran de projection que la bourgeoisie s’en bricole, en tant que dépositaire de ce pouvoir de représentation. Écran de projection qu’elle offre au regard extérieur, occidental au premier chef. La bourgeoisie n’est pas qu’économique ; artistique et culturelle, elle est bourgeoisie en ce qu’elle se donne le droit de représentation et de marchandisation d’une société qu’elle pense comme étant sa continuité alors même qu’elle la surplombe. Ce n’est donc pas uniquement un regard bourgeois mais un regard bourgeois néocolonial tel qu’inscrit dans l’économie du regard blanc.

À peine jouvre les yeux est donc moins le portrait d’une société que celui de sa réalisatrice Leyla Bouzid – et de sa coscénariste, Marie-Sophie Chambon – s’imaginant à travers ce qu’elles pensent être la société tunisienne. Et cet autoportrait inversé ne s’accomplit pas sans violence sur toute une société capturée dans le miroir du narcissisme. La cinéaste ne descend pas seule dans la rue : elle est accompagnée d’un cortège de violences qui déterminent matériellement et intimement son art et l’économie, notamment psychique, qui le soutient. Elle pensait pourtant tendre un miroir d’incarnation fidèle à la société tunisienne : « C’est une jeunesse qui, justement, au moment où j’ai fait le film, me semblait très peu représentée, et d’ailleurs j’étais convaincue de représenter la jeunesse de mon pays », confie Bouzid dans le reportage d’Arte ci-haut mentionné. Or, entre la représentation et l’aliénation, la différence est celle qui distingue le visage du masque mortuaire. Et c’est ainsi que la « jeunesse » se retrouve à faire de la figuration dans sa propre histoire, dans son propre devenir.

 

Un film, deux pays, et une double récupération symbolique

La stratégie de marketing mise en place lors de la sortie du film en dit long. À peine jouvre les yeux est sorti dans les cinémas français le 23 décembre 2015, puis en Tunisie le 15 janvier 2016.

Le distributeur français a pu noyer un film venu d’une de ses anciennes colonies dans l’ambiance des fêtes de fin d’année, entre Star Wars VII : Le Réveil de la Force et Snoopy et les Peanuts. Il avait même voulu inscrire sur l’affiche (ou le DVD) : « Un bijou oriental pour vos fêtes de fin d’année » – proposition à laquelle Leyla Bouzid elle-même s’est opposée. Malgré ce refus, le distributeur a gardé le même imaginaire : « un hymne à la liberté et la jeunesse tunisienne ». Slogan que la presse a repris, en particulier Télérama qui écrivait, à propos de Farah/Baya : « Un printemps arabe à elle seule ». Aussitôt, un pays qui se soulève pour la dignité de vivre est redirigé vers l’étable de l’orientalisme. En un même geste, on réduit à un cliché le destin politique d’un pays (« bijou oriental » poli par sa bourgeoisie) et le jeu d’une actrice (arabe, printanière, exotique). Le film et son héroïne se retrouvent joliment emballés sous les sapins d’Occident. Que vaut, dès lors, la révolte des dominé·es en dehors du plaisir de celles et ceux qui les regardent ? Le monde arabe est encore une fois recodé dans le logiciel du fantasme docile conçu par le Nord.

Sous Ben Ali, l’industrie et l’infrastructure cinématographiques tunisiennes étaient presque laissées pour mortes : les sorties se limitaient principalement à la capitale et à une ou deux grandes villes, avec des projections improvisées dans les maisons de culture, de façon fragmentée et éparse dans les semaines et mois qui suivaient. Pour À peine jouvre les yeux, le distributeur tunisien adopte une stratégie différente : le film sort le lendemain de l’anniversaire de la révolution, jour férié dans tous les gouvernorats, et se voit présenté comme le film d’une génération et d’une révolution. Derrière cette symbolique, le piratage politique (et économique) se camoufle sous des apparences de célébration. En dehors des centres urbains concentrant les quelques salles de cinéma, les maisons de culture réparties sur le reste du territoire sont investies pour n’oublier personne le jour même de la sortie. C’est-à-dire à commencer par les oublié·es.

C’est pourtant cette jeunesse, enfermée à double tour dans un territoire sans issue, qui avait « offert » à la bourgeoisie sa liberté nouvelle. Bourgeoisie qui a donc choisi de détourner ce récit venu de la rue pour en faire don à la rue : prendre la colère, les luttes et les sacrifices qui y naissaient pour les lui réinjecter, métabolisées, et les vendre comme un bien culturel à plus-value bourgeoise, exportable et rentable.

L’on peut, certes, très bien concevoir qu’un tel film ne parle ni des classes populaires ni de leur révolution, mais l’opportunisme (sans doute inconscient, puisque structurel) de la production et de la distribution nous montre l’inverse et cela vaut confiscation. De plus, il renforce la fracture sociale en maintenant les rapports de pouvoir et les mécaniques de prédation : le capital de la bourgeoisie, c’est le peuple.

Archéologie dun effacement

Comment ce « peuple qui manque », pour emprunter l’expression à Deleuze, est-il amené à se reconnaître dans le film ? D’abord au fil du générique où, sur une musique rythmée, digne d’un thriller, on voit Farah et ses compagnons assis dans le train de banlieue (le TGM). Pendant ce temps, des garçons de quartier, désœuvrés, bloquent les portes, jouant avec le danger, peur de rien et en même temps rien à perdre, tout en regardant dans la nuit ouverte comme vers un horizon éteint, avec espoir ou résignation. Qu’en sait-on ? À nous, bourgeois, d’y projeter notre condescendance. D’entrée de jeu, cette scène d’ouverture acquitte la cinéaste de sa dette envers celles et ceux que le film envisage, en fin de compte, comme un prétexte. Cet effacement fonctionne comme une autorisation : celle d’instaurer son autorité artistique. Par la suite, les personnages issus de cette classe sociale n’apparaitront, le long du film, que d’une manière périphérique et stéréotypée, notamment à travers une fraction de scène hautement symbolique : lorsque le groupe de musique, se produisant dans un bar (Le bœuf sur le toit, pour les connaisseurs), interprète une chanson (vaguement et métaphoriquement) critique de la situation socioéconomique du pays, et que l’on aperçoit, à l’arrière de la foule qui danse, une femme de ménage qui se déhanche, voilée et vêtue de blanc. Deux secondes chrono. Seule. En retrait. Ce genre de situation est d’une violence de classe extrême : un prolétariat chargé d’entretenir le décor de cette bourgeoisie qui s’amuse, en plus du conflit de valeurs qu’il ne peut que subir. Non seulement ce type de situation est-il normalisé dans le fim, mais de plus, on identifie parfaitement ce que la cinéaste voudrait nous dire : toutes les classes sociales partagent les mêmes aspirations de liberté. Néanmoins, au-delà de l’intentionnalité démiurgique, la lecture qui prévaut est allégorique et amèrement cynique : le « peuple », assigné au service, attend patiemment, sans action, dans les coulisses de la bourgeoisie que celle-ci l’éclaire hors de l’impasse. Que celle-ci lui impulse, littéralement, le tempo.

Une autre scène symbolique, c’est lorsque le père de Farah, syndicaliste, s’en va dans une mine à Gafsa. Rappelons que c’est de ces mêmes territoires que sont nées des actions collectives de contestation dont les protestations du bassin minier de Gafsa en 2008 sont l’épisode principal. Cette scène filmée en demi-teinte jaune, faisant écho au plus lointain du cinéma orientaliste, active l’imaginaire poussiéreux des peuples secs comme leur désert alors que c’est précisément le territoire le plus proche de l’évènement politique que le film prétend prendre en charge.

Aussitôt le père s’est-il approché de l’entrée de la mine qu’un groupe d’ouvriers se jette sur lui en hurlant. Leurs revendications sont si inaudibles que le sous-titrage renonce. Foule indifférenciée dans son teint, dans sa voix. La colère n’est pas autorisée à avoir une parole claire et structurée politiquement. La horde de sauvages finit par refouler le papa moustachu. Voici donc ce qu’il est fait des groupes ouvriers qui ont toute une histoire militante derrière eux et qui sont à l’origine des mouvements protestataires ayant conduit à la révolution. Les mouvements qui ont débuté dans le sud-est à Ben Guerdane en août 2010 puis dans la région agricole de Sidi Bouzid en décembre 2010, ainsi qu’à Kasserine, dans le centre-ouest du pays, en janvier 2011. En un revers de main qui dure moins d’une minute sur les une heure quarante du film, la réalisatrice passe à côté d’une lecture historique et sociologique alors que c’est de ce ventre-là que son art se permet de vivre.

Comme le souligne Ismaël, dans la partie « Révisionnismes » de son article[7] paru l’année de sortie du film, À peine jouvre les yeux reconstruit l’histoire à rebours : ce glissement opère une réécriture des rapports de force où la révolution, arrachée par les classes populaires et les régions marginalisées, est reconfigurée comme le combat symbolique d’une élite bohème. En se présentant comme victime, cette bourgeoisie artistique s’érige en héroïne de substitution, effaçant les véritables acteurs de l’histoire.

Enfin, il y a ce personnage, Ahlem (Najoua Mathlouthi), femme de ménage chez Farah et sa mère (Ghalia Benali). Celle dont le prénom signifie « rêves » en arabe n’a pas d’existence, justement, hors du désir impossible auquel la condamne le film. Le critique de cinéma Slim Ben Cheikh a clairement démontré le sadisme d’une telle classification, qui assigne cette femme de ménage rêveuse à un bonheur purement métaphorique[8] : étant noire, elle fantasme une histoire d’amour au téléphone avec un certain Khallouda, en prétendant être blonde – une relation qu’elle ne vivra jamais, se contentant de cette illusion à distance comme d’un os à ronger. À la maison, elle boit les bières que lui apporte Farah depuis le vrai monde comme on montre des photos de voyage à un prisonnier en parloir spécial. C’est aussi depuis le vrai monde que Leyla Bouzid a rencontré Najoua Mathlouthi lors d’une répétition chez Baya où elle faisait le même travail. Fascinée par la complicité entre les deux femmes, la réalisatrice lui propose le rôle bien qu’il ait été écrit initialement pour une non-noire. Le marquage racial de la comédienne donne à lire une ségrégation réelle dont ni le vrai monde ni le film ne prennent en charge l’impensé. Ahlem est alors d’autant plus condamnée à la servilité et à l’inaction par sa différenciation raciale et par le rôle dans lequel l’enferme le scénario : elle est recluse dans la domesticité, virée par la mère de Farah parce qu’elle couvre les bêtises de l’adolescente, réembauchée à condition qu’elle note tous ses faits et gestes (ses sorties, ses fréquentations, etc.). Et c’est par la bouche de ce personnage sans agentivité aucune que survient la critique la plus directe du régime dictatorial mais qui tombe directement dans l’anecdote : Ahlem confie que le « projet de vaches » (dixit la mère) de son frère, auquel elle a donné de l’argent, a avorté en raison du monopole tenu par Leila Trabelsi, alors Première dame de l’État tunisien. « Et Khallouda ? » lui demande Farah, changeant aussitôt de sujet et diluant, par là, la seule parole politique concrète du film dans l’éternelle obsession de la réalisatrice : le désir.

D’ailleurs, dans les premières versions du scénario, À peine jouvre les yeux devait se terminer sur une scène de révolution. La version finale, elle, montre Farah, qui, brisée par la police, face à sa mère (les deux générations se réconcilient), réapprenant à chanter. Cela inscrit clairement le film dans le registre de l’intime et de l’individuel en le dissociant de celui de l’action politique qu’il prétend pourtant choisir comme sujet.

La caution arabe du féminisme blanc libéral

Le prochain niveau d’analyse que nous proposons concerne la dimension féministe et, implicitement, civilisationnelle qui structure ce film. Survolons les synopsis divers du film en ce qu’ils aiguillonnent la réception. Wikipédia mentionne : « À Tunis, quelques mois avant la révolution, Farah, une fille de 18 ans de la jeunesse tunisienne branchée, croque la vie à pleine dents, boit de l’alcool et fait la fête avec ses amis ». Allociné propose une variation : Farah « vibre, s’enivre, découvre l’amour et sa ville de nuit contre la volonté d’Hayet, sa mère, qui connaît la Tunisie et ses interdits[9] ». Google, à son tour, suggère que Farah « fait la fête dans les cafés, boit de la bière, fume, découvre l’amour et se passionne pour la musique », avant de poursuivre : « Chanteuse dans un groupe arabo-rock, elle dénonce, dans des textes engagés, le désespoir de la jeunesse et la misère du pays. Ses chansons déplaisent aux hommes, aux conservateurs, et finissent par attirer l’attention des autorités. » Et jusqu’au reportage d’Arte précédemment cité : « Dans les soirées, Farah danse et n’hésite pas à résister au regard des hommes qui la traitent comme un objet. » Les ingrédients ici listés composent une recette clairement identifiée. D’abord, si l’accent est mis sur une Farah qui boit, fume, festoie et s’adonne à l’amour et au désir, c’est pour en marquer à la fois le paradoxe et l’exception de ce comportement dans une société musulmane, telle celle tunisienne, que le regard blanc considère comme une totalité socioculturelle uniforme – « la Tunisie et ses interdits ». Jacques Mandelbaum, du Monde, rappelle d’ailleurs la particularité d’un « cinéma arabe, et particulièrement maghrébin » – sans distinction réelle –, qui aurait à cœur d’« éprouver la liberté et aussi bien l’aliénation d’une société à l’aune du statut réel accordé à la femme[10] ».

Mais il est sous-entendu que cette transgression, ou ce qui est présenté comme tel, représenterait le destin inévitable de toute société appelée à « s’émanciper », au-delà des rapports de classe et de l’oppression systémique des femmes. Le modèle progressiste occidental apparaît alors comme le seul valable, réduit ici à la simple rupture avec des tabous perçus, par un regard blanc méprisant, comme typiquement islamiques : le sexe et l’alcool. La libération des femmes se formule ainsi d’emblée comme une opposition à l’islam. Et si cette transgression devient un signe de progrès, c’est parce qu’elle fait du corps de la femme arabe ou musulmane le lieu d’un affrontement entre deux visions du monde. Puisque l’alcool et le sexe renvoient à la pureté du corps individuel (celui de Farah, porté par Baya) autant qu’à celle du corps collectif (la religion, la communauté), leur consommation est alors perçue comme une trahison : la corruption du corps social par l’émancipation individuelle selon les codes du progressisme occidental.

D’où la fameuse scène de la non moins incontournable tbarna. Dans ce bar populaire, majoritairement masculin, Farah – une cigarette et une bière à la main – se met à chanter avec un vieux pilier de cabaret, artiste-sage maudit. Pour Slim Ben Cheikh, le motif de la tbarna est un des stéréotypes d’un cinéma tunisien passéiste où ce type d’espace constitue « l’emblème par excellence de la transgression illusoire »[11]. La tbarna est traditionnellement présentée comme cette bulle où les corps déverrouillent leurs contours. Dans cet ordre d’idées, il est censé constituer un abri pour la femme arabe contre un tissu social uniformément hostile. Or, le piège se referme sur Farah lorsque, avec le vieil artiste, elle chante une chanson « contestataire » du régime. Elle entre ainsi dans le collimateur des autorités, et ce qui sera retenu contre elle, c’est de trainer dans des bars d’hommes. Tel est l’argument que l’ancien compagnon de sa mère, policier, utilisera pour amener cette dernière à la surveiller. Patriarcat et censure sont amalgamés, avec la complicité de la mère (Ghalia Benali), pour former l’engrenage dans lequel la femme arabe bourgeoise est la première à être sacrifiée. Il va de soi que dictature et patriarcat constituent un système commun. Toutefois, enfermer la critique de la dictature dans l’image d’une jeune femme arabe qui boit, fume, chante, fait l’amour et nargue les hommes conduit à réécrire la révolution tunisienne – celle sortie des rues – à l’aune d’un désir d’émancipation libéral. La rébellion, celle qui a libéré le pays de la dictature, n’est plus une réponse à une réalité politique et socio-économique spécifique – réalité qui n’est nommée que métaphoriquement dans les chansons de Farah –, mais la volonté de se rendre à l’idéal du progressisme libéral. De se rendre à l’Occident. En somme, la blanchité comme modèle.

Lhomme arabe, ennemi commun

La tbarna ne garantit plus la liberté, aussi fantasmée soit-elle, du sujet féminin, mais l’en prive. Ainsi, en retournant le motif de la tbarna contre lui-même, contre le cinéma tunisien, la réalisatrice repositionne l’image de la femme arabe dans l’histoire longue de l’orientalisme, ici intériorisé. La critique française abonde – Sylvie Noëlle, du Blog du cinéma, ne lésine pas sur la condescendance : « [L]e regard dérangeant et dur que portent les hommes sur les femmes, et les efforts de celles-ci pour ne pas se faire remarquer nous montrent à quel point le féminisme a encore du chemin à faire dans ce pays.[12] » Le voilà, l’ennemi : l’homme arabe. Ces « hommes les plus conservateurs » qu’évoquent les synopsis. Dans le film, les rares hommes non toxiques sont, d’un côté, un père impuissant qui ne peut rien faire pour sa fille Farah, de l’autre, le pilier de bar avec lequel cette dernière chante dans la tbarna. Entre, d’un côté, le père gentil mais à moitié absent et, de l’autre, le marginal, l’homme arabe acceptable oscille entre l’impuissance et l’exclusion. Autrement, quand il se sent menacé – que ce soit le client lambda du bar, le copain de Farah, l’inconnu avec lequel elle danse ou encore la police –, l’homme arabe n’a d’autre choix que de répliquer par la menace. S’il s’agit bien là d’un comportement machiste et patriarcal typique, un tel portrait-robot des masculinités arabes est beaucoup trop systématique pour qu’il soit autre chose que réducteur, stéréotypé, et surtout ciblé : c’est l’adversaire que le progressisme libéral se fabrique pour se définir. Le fait d’enfermer le féminisme dans les coordonnées du progressisme, qui est, en plus, souvent teinté d’islamophobie, rend la femme arabe – ou ce que le fantasme que se fait le film de la femme arabe – captive d’un conflit civilisationnel d’une violence inouïe. Dans ce déchirement entre tradition et modernité, la femme arabe, si elle ne trahit pas, est forcément vue comme soumise à l’oppresseur.

Dans une autre scène-clé, Farah embrasse du regard le corps masculin tout en le prêtant à la consommation du public. En effet, elle l’offre littéralement au regard dans une scène censée être inédite dans le cinéma tunisien en plus d’avoir une portée provocatrice à l’égard des conservateurs : au lit, dans un moment d’intimité que l’on imagine suivant une nuit d’amour, avec son amoureux, Farah soulève le drap pour découvrir le sexe de Borhène. On l’aperçoit brièvement, mi-mou, dans un plan large. « C’est la première fois que je vois un homme nu », se justifie Farah. Interviewée par Arte, la réalisatrice explique avoir voulu rendre compte différemment d’un stéréotype du cinéma tunisien sans pour autant en faire un enjeu : la virginité. Plus encore, le geste qui se veut féministe prétend retourner, contre le corps masculin, le pouvoir de dévoilement habituellement réservé aux hommes : héritiers de la tradition orientaliste, les réalisateurs tunisiens ont effectivement fait de la nudité féminine la marque du septième art d’avant la révolution. Or, la rupture ne se fait que sur fond de continuité : l’enjeu de la virginité, ainsi déplacé et reconfiguré dans les coordonnées d’un féminisme libéral rudimentaire, conserve bien une logique coloniale. Le tabou de la virginité féminine devient celui du sexe masculin arabe. On passe du corps soumis à celui qu’il faut soumettre : la virilité orientale et son potentiel de violence. Inscrit dans l’économie du regard blanc, l’acte de dévoilement a pour but de dompter le corps arabe masculin. Confié au pouvoir féminin, ce geste affaiblit symboliquement la virilité de l’homme arabe, toujours soupçonné de trahison : Borhène finira d’ailleurs par décevoir Farah à travers une série d’attitudes ouvertement virilistes.

En fin de compte, le sujet arabe masculin est fondamentalement défini par sa virilité et sa vérité violente, traitresse. En un mot : sa sauvagerie. D’ailleurs, le corps de Borhène est esthétisé de manière à reproduire une stéréotypie érotique très clairement usée : l’homme du Sud est grand, a le teint basané et les cheveux longs et bouclés, tandis que ses vêtements laissent deviner un corps à la musculature serrée. Sexualiser l’homme arabe ne relève donc pas d’une véritable revanche féministe ; c’est plutôt le soumettre à un ordre de domination culturelle, voire civilisationnelle. La mise à nu, à la fois réelle (son sexe) et symbolique (sa trahison supposée), rend son corps lisible dans la logique du regard occidental. Quant à la femme arabe, elle reste condamnée à se battre contre la barbarie irréductible de son homologue masculin.

Dans l’interview qu’elle accorde à Arte, Bouzid dit vouloir montrer « la difficulté des hommes à vivre leur amour ». Derrière cette position revendiquée comme féministe, la cinéaste reproduit malgré elle des logiques de domination civilisationnelles au long cours – même si cette question doit absolument être prise en charge, mais hors de l’économie du regard blanc.

Le miroir français du progressisme tunisien : de Farah à Ahmed, la continuité dun regard postcolonial

La bourgeoisie tunisienne a souvent été présentée comme la « bonne élève » du progressisme ; l’État tunisien lui-même, dès Bourguiba, s’est appliqué à broder cette supposée exception arabe pour en présenter l’ouvrage à une Europe maîtresse. Loin d’une rupture totale, le bourguibisme a ainsi instauré une véritable continuité coloniale, où les structures de domination ont simplement été nationalisées. En ce sens, on peut mobiliser l’analyse de Frantz Fanon sur le rôle de la « bourgeoisie nationale » au lendemain des indépendances : cette classe ne se transforme pas en bourgeoisie bâtisseuse, mais devient, selon ses mots, une bourgeoisie de « dactylos », un simple relais du néocolonialisme. Pour Fanon, cette élite ne fait que reprendre le rôle de l’ancien colonisateur, servant d’intermédiaire aux intérêts occidentaux tout en maintenant le peuple dans une subalternité politique.

La bourgeoisie tunisienne, perçue comme la version améliorée d’une classe immigrée jugée rétrograde, devient alors l’instrument d’une mise en concurrence entre les deux arabités.

Dans cet ordre d’idées, nous formulons l’hypothèse suivante : vu le pays de production du film (la France) et le public auquel, in fine, il s’adresse (français), il ne serait pas à exclure que l’intérêt envers un tel film, dans une société française structurée par le racisme – en particulier l’islamophobie –, établisse en transparence une comparaison avec la communauté musulmane française. Là où les différents synopsis et critiques du film parlent de conservatisme pour un pays supposé souverain comme la Tunisie, le contexte français désignerait, lui, l’islam.

Dans cette perspective, la bourgeoisie tunisienne émancipée sert de modèle compensatoire : on brandit son image pour frapper les « ennemis de l’intérieur ». Farah, qui fume, chante et boit de la Celtia – la bière nationale – dans une tbarna bondée d’hommes ; Farah qui danse, bière à la main, avec des hommes qui, forcément, n’en veulent que pour son corps ; Farah qui soulève le drap sur le corps de son amant pour en observer le sexe est le négatif de la « beurette empêchée ». La société tunisienne, qui semble avoir saisi la promesse du progressisme, est agitée sous le nez d’une communauté musulmane française constituée en problème. On honnit les uns pour désirer les autres : les Arabes de France, qui minent l’idéal civilisationnel de l’intérieur, contre les Arabes de l’extérieur qui, dans les marges de l’empire, poursuivent la mission civilisatrice.

C’est précisément cette dynamique que prolonge le deuxième long-métrage de Leyla Bouzid, Une histoire damour et de désir (2021). La même Farah, jouée cette fois-ci par Zbeida Belhajamor, arrive en France pour des études de lettres. Son charme, son aisance, son « équilibre entre tradition et modernité » – marqueurs d’un enracinement fantasmé – séduisent Ahmed (Sami Ouatalbali), jeune homme issu d’un quartier d’immigration, coincé, déraciné, ne parlant pas l’arabe et ne connaissant de l’islam qu’une version vue comme restreinte et traditionaliste. Farah le libère en l’ouvrant à l’érotisme poétique du fameux âge d’or de la civilisation arabo-musulmane. Elle le réancre dans des origines plus propres, plus adaptées au progressisme (parce que fantasmées). Pour la réalisatrice, ce mouvement de la femme arabe qui libère l’homme arabe est censé inverser l’orientalisme en substituant l’image de la femme opprimée par celle d’une figure émancipée et savante, capable de guider l’homme vers une redécouverte de sa propre culture par le prisme du désir et de la poésie.

Selon Awatif Hanan, dans une critique[13] remarquable consacrée à Une histoire damour et de désir, la thèse implicite du film serait la suivante : la libération du corps féminin doit passer par celle de l’homme indigène. Domestiquer l’homme pour libérer la femme et, dans le même mouvement, libérer la France de l’islam. Dans À peine jouvre les yeux, la domestication de l’homme arabe, condition de la révolution du sujet féminin, échoue. Mais dans le second film, tourné en France, elle devient possible : Farah parvient à rendre un Arabe à luniversel. Comme si, au fond, l’homme arabe de France n’en était plus vraiment un – pas plus que l’islam qu’il revendique. C’est un vieux cliché orientaliste que de lire la ferveur musulmane comme une imposture, la seule religion véritable étant celle de l’universalisme sécularisé hérité du christianisme.

Ainsi, la bourgeoisie tunisienne participe à renforcer une vision coloniale raciste selon laquelle les hommes arabes ne s’accrocheraient à leur identité que parce qu’elle ne reposerait sur rien.

Pour revenir au « je » du corps

Si l’on revient à la première personne, je peux facilement dire qu’il m’a fallu presque dix ans pour comprendre que je m’étais différée de moi-même. Que mon corps m’avait échappé sous forme d’image. Projeté sur des écrans aux quatre coins du monde, jusqu’aux récentes célébrations de l’anniversaire du film et de la révolution, le reflet de mon corps reproduisait, à l’infini, l’instrumentalisation pour laquelle il avait été mobilisé, et à laquelle j’avais participé : un sentiment de honte pour avoir pris une place qui n’a jamais été la mienne et qu’il aurait fallu comprendre qu’elle n’appartenait pas à la bourgeoisie artistique aliénée, dont je faisais moi-même partie, mais à celles et ceux qui ont fait la révolution, et qui ne sont pas un groupe homogène même si la majorité sont issus des régions négligées et appauvries par les politiques du régime.

Malgré la volonté sincère de la réalisatrice, j’avais été choisie, à l’issue d’un « casting sauvage », pour ce que je représentais en tant que personne et non pour mon expérience d’actrice, que je n’avais pas : j’étais, aux yeux de la réalisatrice, le reflet incarné de la révolution, une expérience que cette dernière n’avait pas vécue puisqu’elle était déjà installée en France. La révolution tunisienne, je l’ai vécue depuis mes coordonnées de classe ; ce qui la place nécessairement au second plan puisque l’élite à laquelle j’appartiens a collaboré et a bénéficié de beaucoup d’avantages de la part des régimes autoritaires postindépendance. Bien évidemment, l’idée n’est pas de généraliser ces considérations mais de distinguer les rapports de pouvoir qui déterminent d’où on agit et la responsabilité de représenter un évènement politique. Cela montre en fait que le choix de la réalisatrice n’est qu’une projection de ce qu’est censé être la réalité d’un pays et de sa jeunesse qui se soulève.

Or, le problème c’est que l’Histoire, et mon corps, nous disent le contraire. En mobilisant mon corps comme un échantillon représentatif de cette jeunesse qui n’existe que dans le fantasme de la réalisatrice, les vrais acteurs et actrices de l’Histoire en sont complètement effacé·es ou, au mieux, relégué·es, insignifiant·es, anecdotiques, à l’arrière-plan.

C’est donc à travers mon corps que l’industrie qui l’industrie soutenant le film a trouvé une porte d’entrée pour la marchandisation du peuple tunisien, de sa révolution et de son devenir.

Dans le film, je portais mes vêtements, mes bijoux, ma coiffure. Certains lieux du film étaient les miens. Je chantais comme je le faisais dans la vie. Je m’étais investie dans la réécriture de certains dialogues avec la réalisatrice de sorte à y insuffler un naturel qui était censé être le mien. Et tout s’est passé dans la douceur. Je n’ai jamais été maltraitée ni forcée. Tous les choix esthétiques auxquels j’ai participé étaient consentis. Mais j’ai compris avec le temps, et la distance, que cette bienveillance est bien la porte d’entrée du dispositif de prédation et, plus largement, du système de domination dans lequel la réalisatrice et moi, étions, chacune à sa façon, aliénées.

 

Mon corps, ainsi apprêté et adapté, devenait lisible, exploitable, donc contrôlable. Il répondait parfaitement aux attentes d’un·e spectateur·trice occidental·e fantasmant sur la tunisianité : un supposé mélange d’Orient et de modernité. Une double projection portée et nourrie par le désir de domestication livrant tout un peuple au regard et à l’appétit du monde blanc. Une sorte d’arabophagie occidentale. Une anecdote dont je me suis récemment souvenue dans le sillage de ces réflexions : pendant le tournage, on m’a demandé de porter des prothèses pour que ma poitrine paraisse plus grande et corresponde à l’image stéréotypée de la silhouette féminine tunisienne pulpeuse.

 

Farah est moi. Non pas mon double au sens strict, mais lorsque je revois le film aujourd’hui, je n’y vois pas un rôle de composition, mais la capture d’une forme de candeur que je pouvais avoir sans m’apercevoir que le dispositif du film arrondissait les angles et amputait les germes de tout élan politique, que je tiens à récupérer aujourd’hui : celle de penser contre soi-même.

 

C’est en m’installant, après le tournage, en France, dans l’ancienne puissance coloniale qui demeure l’autorité culturelle et économique de mon pays, que j’ai découvert que ce simulacre de moi existe, ailleurs, et circule en étant instrumentalisé pour servir un propos allant à l’encontre de mes convictions. L’image que le film avait construite débordait sur ma vie : on m’invitait dans les médias non pour me donner réellement la parole mais pour répéter la rhétorique du film – la fiction avait pris ma place.

Prénommée au César du meilleur espoir féminin, approchée par une grande agence de comédiens française, je me suis vu proposer des rôles de femme voilée, mariée de force, beurette empêchée ou en cours d’émancipation, beurette assimilée, agent du Mossad qui travaille undercover en tant que travailleuse du sexe en Arabie saoudite. Mon agent me disait gentiment que si je faisais quelques « concessions » au début, je pourrais ensuite avoir le luxe de choisir des rôles plus proches de mes convictions politiques. Dans les rues de Paris, les gens me reconnaissaient à ma chevelure et m’interpellaient de manière intrusive, en évoquant, par exemple, mon « courage de défier la société » tout en me prenant pour une Marocaine et en me parlant de leurs séjours au Club Med au début des années 2000.

Farah n’est en fait qu’un des avatars du stéréotype raciste et misogyne dupliqué à l’infini par une industrie orientaliste et structurellement islamophobe qui veut garder le contrôle des récits et des subjectivités subalternes. Dominer les corps, c’est en lisser toute aspérité hors fantasme, effacer tout ce qui peut en faire des sujets politiques.

De ce sentiment que je ressens d’avoir trahi la révolution, je n’attends pas de rédemption. J’espère seulement que cette parole en relaiera d’autres, qui existent sans encore forcément être publiques. Car ce film, en plus d’avoir été fait pour la blanchité, offrait à cette dernière la caution parfaite pour leur regard : un orientalisme nouveau, défendu par les premier·ères concerné·es. Il s’est imposé comme mémoire officielle de l’événement qu’il prétend représenter dans le pays qu’il prend pour décor. Et c’est là toute sa violence : devoir se reconnaître et exister dans le désir que l’autre a de nous, c’est être dépossédée de soi-même. Défaire cela, et aller vers la possibilité d’un art désaliéné, implique la responsabilité de nommer et d’expliquer les mécanismes dans lesquels nous sommes collectivement pris·es et dont nous sommes même parfois complices. Et réhabiter son corps en vertu de ce qui nous oblige.

Mais une chose m’est désormais claire : c’est précisément parce que j’étais pétrie de progressisme, à dix-neuf ans, que j’ai perdu mon corps. Il y avait ce sentiment que la révolution m’avait rendue à la réalité de mon pays comme à moi-même – un sentiment précisément favorisé par mes coordonnées de classe : penser que la Tunisie libérée de Ben Ali allait enfin rejoindre son devenir empêché de nation moderne. Mais c’est parce que j’avais assimilé, sans jamais questionner cela, la conception libérale et capitaliste de l’individu et du féminisme blanc – stipulant que mon corps, considéré comme une propriété privée, m’appartenait –, que j’en ai été dépossédée. Or ce corps en question n’est pas une unité disponible pour le marché de la libération individuelle. L’émancipation dans ce cadre devient conditionnelle d’une trahison : pour être libre, il faut rallier le camp de la « civilisation » contre les siens. L’idée est donc de disrupter ce processus de recrutement et de penser l’émancipation selon un autre ordre, un autre modèle à bâtir à partir des paradoxes moraux auquel le racisme nous pousse[14].

Alors j’aimerais dire que mon corps m’appartient en tant qu’il appartient à la révolution passée et à venir : à ce qui se révolte toujours et sans cesse en nous. Voilà ce que cela signifie pour moi de réhabiliter mon corps : le réhabiter en vertu de ce qui m’oblige.

Évidemment, et pour finir, une prise de conscience individuelle ne saurait suffire et elle doit converger vers un programme politique clair : c’est ce qu’il faudrait faire advenir, au niveau, quant à nous, de l’art et de la culture en tant que leviers de soft power et autres dispositifs d’idéologisation. « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir », écrit Fanon. Pour la Tunisie, il nous semble urgent de trouver les moyens d’aller vers l’autonomie économique. Et qui dit autonomie, dit sortie des circuits internationaux, dit invention de nouvelles formes esthétiques et évitement de la captation orientaliste. Mais le tout doit s’adosser à une perspective décoloniale du Sud : le Maghreb n’a malheureusement pas réinventé de moment décolonial face à l’impérialisme 2.0. En France, terrain auquel s’adresse le film, le champ décolonial existe et il a clairement contribué à mettre un cadre conceptuel à la dépossession dont traite le texte et plus généralement à la création et à la critique – raison pour laquelle nous choisissons de publier la version de ce texte dans ces pages. Les Arabes des deux rives, « blédards » et « indigènes », ont leurs devenirs radicalement intriqués dans la colonialité ; et même si les enjeux diffèrent, il serait temps que ces devenirs s’imbriquent aussi dans la décolonialité.

 

Baya Medhaffar et Khalil Khalsi

 

[1] Une version arabe de cet article a paru le 9 juin 2026 sur le site de Nawaat. https://nawaat.org/2026/06/09/%d8%b9%d9%84%d9%89-%d8%ad%d9%84%d9%91%d8%a9-%d8%b9%d9%8a%d9%86%d9%8a-%d8%ad%d8%a8%d9%91%d9%8a%d8%aa-%d9%86%d8%ba%d9%85%d9%91%d8%b6%d9%87%d8%a7%d8%8c-%d8%aa%d8%b4%d8%ae%d9%8a%d8%b5-%d8%ad%d8%a7%d9%84/

[2] Khalil Khalsi, « Les filles d’Olfa de Kawther Ben Hania : d’art ou de prédation », Le Temps News, mis en ligne le 8 février 2024. https://letemps.news/2024/02/08/les-filles-dolfa-de-kaouther-ben-hania-dart-ou-de-predation/

[3] Notre traduction. https://www.fasllah.com/بين-الجذور-والاختيارات-الجريئة-بيت-ا/

[4] Le moucharabieh, dans l’architecture arabe, est une grille ou un treillis qui permet de voir sans être vu.

[5]  https://www.arte.tv/fr/videos/130348-000-A/la-jeunesse-tunisienne-sous-l-oeil-de-leyla-bouzid/

[6] On n’entend pas par ce terme l’idée d’un cinéma postindépendance mais à travers lequel se perpétuent les logiques coloniales.

[7] Ismaël, « De quelques films tunisiens : triomphes de la domination », Nawaat, mis en ligne le 17 février 2016. https://nawaat.org/2016/02/17/de-quelques-films-tunisiens-triomphes-de-la-domination/#_ftn3

[8] Slim Ben Cheikh, « D’une émancipation à l’autre ? Réflexions sur la situation artistique du cinéma tunisien, à la lumière des tendances lourdes de son histoire », thèse de doctorat soutenue le 8 octobre 2021, Université de Carthage (Tunisie).

[9] https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=235875.html

[10] Jacques Mindelbaum, « À peine j’ouvre les yeux : un bourgeon rock dans le ‘‘printemps arabe’’ », Le Monde, mis en ligne le 19 décembre 2015. https://www.lemonde.fr/cinema/article/2015/12/22/a-peine-j-ouvre-les-yeux-un-bourgeon-rock-dans-le-printemps-arabe_4836349_3476.html

[11]  Slim Ben Cheikh, op. cit., p. 189.

[12] Sylvie Noëlle, « [Critique] À peine j’ouvre les yeux », Le blog du cinéma, mis en ligne le 21 décembre 2015, https://www.leblogducinema.com/critique-film/critique-a-peine-j-ouvre-les-yeux-82018/

[13] Awatif Hanan, « Libérer les hommes (indigènes) : le nouveau défi des civilisateurs 2.0 », QG Décolonial,  mis en ligne le 22 septembre 2021, https://qgdecolonial.fr/liberer-les-hommes-indigenes-le-nouveau-defi-des-civilisateurs-2-0/ Voir aussi la vidéo que Paroles d’honneur a consacrée à ce film : https://www.youtube.com/watch?v=Beg6NAozyKg

[14] C’est évidemment tout ce que développe Houria Bouteldja dans Les blancs, les juifs et nous (Paris, La Fabrique, 2016).

Séminaire en ligne « lire le présent » : Organiser la défaite

Le collectif Faire bloc, faire peuple et Paroles d’honneur lancent un séminaire de formation intitulé « Lire le présent ». L’idée est simple. Dans une séquence marquée par la désorientation, l’incertitude et la stupéfaction, il nous apparait urgent de créer un espace d’intelligence collective soucieux de nous former, de nous renseigner sur l’état du monde et de dégager des pistes de positionnement et d’intervention.

La troisième séance sera animée par Pierre-Aurélien Delabre et s’intitulera : « Organiser la défaite – introduction au communisme radical de Walter Benjamin ? »

Rejoignez-nous le 11 juin en live sur PDH à 19h00!

US GO HOME! En finir avec l’empire étasunien

Réunion publique le 12 juin à la bourse du travail de St Denis, 19h!

 

Le deuxième mandat de Donald Trump marque un tournant dans l’histoire de l’impérialisme étasunien. Après les bombardements au Yémen, en Iran, en Somalie, en Colombie, en République dominicaine, au Mexique et au Nigeria, l’enlèvement de Nicolás Maduro, la guerre contre l’Iran et le Liban, menée conjointement avec l’avant-poste israélien, en sont une parfaite illustration. Mais l’impérialisme n’est pas l’apanage de Trump. Depuis 1945, les États-Unis organisent le capitalisme mondial et punissent, avec leurs alliés, les récalcitrants de la mondialisation désignés comme des « États voyous ». La France est partie prenante de cette dynamique, en particulier dans ses anciennes colonies, même si son influence est clairement en déclin. L’émergence de la Chine et la remise en cause de l’hégémonie atlantiste embarquent l’Europe, et en particulier la France, vers une troisième guerre mondiale. La guerre en Ukraine a peu de chances de s’achever tant que les États-Unis et l’Union européenne poursuivront leur logique d’élargissement de l’OTAN et de projection économique vers l’Est. Les appels timorés de la diplomatie française au respect du droit international ne sauraient masquer le réarmement massif de la France et sa préparation à la guerre aux côtés des États-Unis. La question qui se pose avec force est celle des moyens nécessaires pour mettre en échec les agressions impérialistes. À l’évidence, la constitution d’un véritable mouvement antiguerre relève de l’urgence absolue. Mais, l’expérience accumulée depuis les guerres d’Irak le montre, les mobilisations populaires contre la guerre, même les plus massives comme celles de 2003, sont incapables, à elles-seules, d’arrêter l’engrenage impérialiste. Il faut donc réfléchir aux moyens politiques, au rôle des États, aux alliances envisageables au niveau international dans un monde où la suprématie étatsunienne est de plus en plus contestée. En France, l’élection présidentielle de 2027 se jouera aussi, en partie, sur les questions internationales. Elle peut offrir à la gauche de rupture une possibilité d’affaiblir l’impérialisme en son cœur en mettant fin à l’alliance entre les États-Unis et la France et à l’escalade vers une Europe de la guerre. En attendant, cet événement et le meeting international contre la guerre, prévu à Londres le 20 juin, constituent une nouvelle étape dans la préparation d’un mouvement anti-impérialiste.

 

Avec :

Christophe Ventura, membre de la rédaction du Monde Diplo et directeur de recherche à l’IRIS

Arnaud Le Gall, député, co-responsable espace international LFI

Bally Bagayoko, maire de St Denis

Stathis Kouvélakis, membre de la rédaction de Contretremps

Hèla Yousfi, universitaire, vice présidente du cercle des économistes arabes

Marlène Rosato, membre de la rédaction de Contretemps et du groupe de lecture « Lignes anti-impérialistes »

Françoise Vergès, militante décoloniale, essayiste

Jérôme Legavre, député LFI et militant POI

Yazid Arifi, QG décolonial

 

 

Organisé par Faire bloc, faire peuple – Tsedek – UJFP – QG Décolonial – Appel contre la guerre permanente et pour la paix révolutionnaire

En live sur Parole d’honneur

La grande méthode de Louisa Yousfi contre la méthode petite de Mediapart et répétiteurs

Jouissant d’une réception globalement positive, La grande méthode de Louisa Yousfi (La fabrique, 2026) a fait l’objet, depuis fin mars, d’une séquence critique fondée sur des biais de lecture et qui taxe l’autrice d’essentialisme, d’orientalisme et de fétichisation. Initiée par un article publié sur Mediapart le 27 mars 2026, prolongée par une tribune dans le média algérien Twala le 5 avril, la suite critique culmine avec une réaction du groupe de « critique de la valeur-dissociation », le sioniste Palim Psao. Le présent article propose de formuler un cadre théorique et interprétatif au plus près du texte, à rebours des défauts de lecture déployés dans le domino accusatoire en question. La dernière partie présentera une liste des opérations de trucage, de tronquage, d’invention et de mésinterprétation sur lesquelles se fondent les lectures fallacieuses de l’une et/ou l’autre des trois critiques.

 

J’avais rationalisé le monde et le monde m’avait rejeté au nom du préjugé de couleur. Puisque, sur le plan de la raison, l’accord n’était pas possible, je me rejetais vers l’irrationalité. À charge au Blanc d’être plus irrationnel que moi. J’avais, pour les besoins de la cause, adopté le processus régressif, mais il restait que c’était une arme étrangère ; ici je suis chez moi ; je suis bâti d’irrationnel ; je patauge dans l’irrationnel. Irrationnel jusqu’au cou. Et maintenant : vibre ma voix !

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs.[4]

[…] je crois crucial que les partisans de la critique anti-essentialiste admettent qu’en tant que discours, les articulations de l’identité, qu’elles soient essentialistes ou constructivistes, peuvent faciliter aussi bien la reproduction que la subversion des configurations oppressives du pouvoir […]. [L]es projets inspirés du constructivisme […] ont échoué : en attaquant a priori n’importe quelle revendication essentialiste, ils refusent de reconnaître qu’en réalité leurs propres interventions discursives ont miné certaines formes de résistance subalterne, et qu’ils ont par conséquent limité les possibilités d’action légitime […].

Glen Sean Coulthard, Peau rouge, masques blancs. Contre la politique coloniale de la reconnaissance.[5]

Il est difficile d’expliquer ce qui met en branle une mission idéaliste ou pourquoi des personnes que vous ne connaissez même pas viennent à vous manquer, ou encore pourquoi le scepticisme n’atténue en rien le manque […]. Si le passé est un pays étranger, alors j’en suis citoyenne. Je suis la relique de l’expérience qu’il est préférable d’oublier, comme si la simple volonté d’oublier avait le pouvoir de régler ou de statuer sur la question de l’histoire.

Saidiya Hartman, À perte de mère. Sur les routes atlantiques de l’esclavage.[6]

 

Les nombreuses recensions parues de La grande méthode ratent pour la plupart quelque chose d’essentiel : ce livre est une préparation à la guerre contre le fascisme.

Mais le point de départ est, en effet, le rapatriement du corps du père de la narratrice en terre africaine, à la suite de quoi commence une réflexion aux allures de quête personnelle. Se déplie alors un essai-récit tant littéraire que philosophique et politique, au sujet de la place qu’occupe « l’Occidentale » (p. 47) en tant que descendante de l’immigration postcoloniale vis-à-vis, à la fois, du pays d’origine – l’Algérie – et celui où elle vit et lutte – la France. Il y a cette place qui est la sienne, questionnée mais jamais résolue, presque subie, celle de l’entre-deux – la déchirure, l’exil, le racisme. Et il y a cette autre place, la « place dans le monde » évoquée au début du texte (p. 10) et rappelée à la fin de la boucle que fait ce dernier (p. 137) : celle du combat. C’est la place qu’il faudra se choisir, le poste à tenir après cette perte d’équilibre qu’est la perte d’un père.

Ce père, la narratrice l’a longtemps imaginé, de son vivant, comme étant garant de la transmission, du lien, de l’intégrité familiale. Elle l’a vu droit face à la France des « morsures » (p. 62) tandis que, derrière lui, elle aurait eu envie que la silhouette de l’Algérie – « l’étoile des combattants » (p. 50), la Nedjma de Kateb Yacine – demeure intacte. C’est le père-en-tant-qu’Algérie : un centre de gravité où le pays d’origine et le passé – incarcérés dans la nostalgie transmise et, paradoxalement, dans l’abandon (« c’est vrai qu’on avait oublié l’Algérie », p. 23) – empêchent la narratrice et ses frères et sœurs de prendre leurs responsabilités.

Dans l’un des premiers chapitres, le texte fait parler une officière du consulat algérien, où la narratrice se rend afin de se faire délivrer un laissez-passer in extremis pour l’inhumation du père dans la terre des ancêtres. Le monologue imaginaire est focalisé du point de vue de cette femme éplorée qui, venue réclamer un droit de passage vers un pays relégué en contrebas du quotidien, de l’exil, se croit pleine de droits mais sans devoirs (p. 23). La narratrice appartient comme on fuit, comme on se cache. Et le devoir d’inhumation dont désormais elle veut s’acquitter envers son père n’est autre que « moral » (p. 17), c’est-à-dire narcissique. « C’est vous, vous seuls, qui transformez ce droit en chaos. Vous seuls qui cherchez la rédemption dans un tampon, qui clamez l’attachement en brandissant un acte de naissance retrouvé à la hâte. » (p. 16) Le monologue imaginaire, grandiloquent, est drapé d’un voile d’honneur et de sacralité. En filigrane, la narratrice se rappelle à sa trahison, elle qui croyait l’Algérie acquise dans une France qui se donne et se refuse d’une même loi. Il ne s’agit donc pas de chloroformer la fonctionnaire, représentante officielle du pays officieux, dans une « quelconque pureté nationale et religieuse », selon les mots extrapolatifs de Faris Lounis dans ce procès en essentialisme paru sur Mediapart. Le style volontiers baroque insuffle dans le monologue quasi théâtral quelque chose de l’ordre du mythe et de l’archétype. De quoi radicaliser, le pousser au bout de l’absurde, ce sentiment d’incomplétude que peut susciter, chez des enfants de l’immigration maghrébine, la confrontation avec des gens du pays. Ces Maghrébins qu’ils ont appris à se représenter comme opposés à eux, eux les « falsifi[és] » (p. 47), et qui ne manquent pas l’occasion de le leur rappeler. Des Maghrébins originaux que l’on croit suffire à eux-mêmes dans leur langue, chez eux, comme le montrera plus tard la réplique du chauffeur de taxi à Blida : « C’est juste que vous êtes… bizarres. Des Arabes sans mode d’emploi. » (p. 56) Ce n’est pas une question d’essence arabo-musulmane (nous n’ouvrirons pas le débat de ce que cela signifie d’être arabo-musulman ou de ce qu’est le monde arabe), mais du sentiment d’« inexactitude » et d’« inauthenticité » (p. 47) qu’infligent le déracinement, l’acculturation et l’ostracisme qui font qu’une certaine idée d’être arabe soit érigée en référent absolu. Référent qu’on peut alors désirer, éviter ou rejeter. Il en faut, des déplacements et des sacrifices, pour renoncer à la question de l’authenticité, tapie comme un parasite au cœur des êtres.

Her Own Private Algeria

Le portrait de la dame du consulat, pour y revenir, n’en est pas un. Elle n’est ni sphinx ni « Cerbère », pour reprendre un mot de M. Lounis, mais une « connasse » qui traite les Franco-Algériens comme des « sous-merdes occidentales » (p. 23). Sans rien à voir avec une quelconque prétention à l’essence identitaire, l’insulte réveille la narratrice et ses frères et sœurs en vertu de ce qui les oblige : à quoi bon la terre d’origine comme réservoir de fierté si c’est pour la démission, la nostalgie, la victimisation, la fuite en avant ? Mais le monologue de l’agente s’annule une fois écrit. Le deuil agit comme une piqûre et les enfants grandissent d’un coup : « Comme si les rôles de la vie sur terre avaient été redistribués. […] La mort de papa, c’est l’occasion offerte à nous tous de rejouer notre place, de demander à Dieu un nouveau script. » (p. 23)

De là, va s’opérer une suite de subversions où le manque se requalifie en lien, non pas avec ce qui a été perdu, mais avec autre chose. Autre chose que l’écriture invente. Le deuil, la traversée de la nuit funèbre, l’enterrement, plutôt que de réparer, obligeront la narratrice à acter ce qu’elle savait déjà et qu’elle disait avant le voyage : « [T]out ça est perdu à jamais. » (p. 24) Dès lors, il n’y a pas de manque à remplir. « [P]as de retour ni d’identité » (p. 18) – c’est-à-dire pas de restauration possible – et la fuite en avant est tout aussi inenvisageable. Alors, il faut trouver une voie tierce. L’écriture ? Elle viendra sûrement, mais il faut d’abord la refuser. Face au cercueil du père dans la maison familiale à Blida, l’endeuillée sent déjà « la phrase clandestine crépiter à la racine même de [ses] nerfs », et de poursuivre : « Je sais qu’elle transformera mon père en spécimen, qu’elle tendra sa peau sur le tambour d’un poème. » (p. 87). L’écrivain se méfie d’elle-même et de ce traitre réflexe qui consiste à vouloir, en direct, embaumer son expérience dans l’idiome. Et si l’on devait embrasser la perspective autobiographique – dire que c’est là la vraie histoire de Louisa Yousfi –, on sait que c’est dans l’après-coup de l’expérience, dans la forge de l’écriture, que le sujet (s’)écrivant réalise son anamnèse et s’interprète en interprétant son environnement, son histoire, son devenir. À cet endroit, l’écriture fait office de contrat avec le monde. C’est alors que la narratrice évite le lieu commun de l’acceptation – vivre dans la déchirure, etc. – pour assumer sa pleine responsabilité vis-à-vis des siens et de ce qui, dans le monde, attend qu’elle se mette en mouvement.

Elle commence par rendre à la famille du pays, ses oncles et tantes et cousins et cousines, l’existence qui est la leur. Elle les délivre du fantasme commode, qui la déresponsabilisait, et où ils se tenaient debout, figurants, autour de la maison familiale, maison qu’il faut revendre. Celle-ci est finalement une métaphore et plus que cela : l’attachement fantasmagorique qu’il faudra accepter de laisser aller. Elle imaginera ainsi son oncle prendre la parole et les forcer, elle et ses frère et sœurs, à un pacte autour de la vente de la maison et de ce dont ils devront s’acquitter, eux, les Arabes de France : « Et cessez de vous penser gardiens d’un trésor dont vous avez perdu la clé. Venez plutôt avec nous sur le chantier. Apprenez à tenir un mètre, à poser un carrelage, à choisir une couleur. Le jour où l’argent tombera, payez les billets de ceux qui n’ont jamais voyagé ; payez la caution et signez ce maudit certificat d’hébergement pour faciliter les visas, pour sauver nos fils harragas. » (p. 64-65)

Le renoncement à la passivité de la nostalgie esquisse, paradoxalement, la possibilité d’un ancrage. Au terme du récit, la narratrice devra libérer et la famille, et le père, et l’Algérie de cette assignation au rêve. C’est la tâche métabolique qui est alors dévolue à l’écriture : le pacte qu’une narratrice-écrivaine passe entre elle-même, « l’Algérie » (entre guillemets, j’y reviendrai) et le lectorat dans le reflet duquel on se raconte. Le pacte : fourbir ses armes.

Car voilà, pour y revenir, le cœur autour duquel s’enroule le livre : « la catastrophe qui arrive » (p. 11). S’adressant à un disciple, un maître commence à énoncer ce qui sera cette grande méthode qui se déplie dans l’interstice des chapitres. Le dialogue entre maître et disciple charpente le livre par-delà le cadre d’énonciation. La narratrice n’est plus là, et il faut laisser à l’autrice le droit de se disséminer, de se dissimuler quand on veut la débusquer (et la faire comparaître façon Mediapart). Elle est à la fois toutes ces voix et aucune de celles qui s’entrelacent dans le cercle d’initiation. On peut néanmoins deviner, dans ce dialogue, une bibliothèque que la fabrique diégétique garde confidentielle – même si l’on peut au moins reconnaître l’influence de Sohrawardi, philosophe illuminatif persan du XIIe siècle, et d’Henry Corbin, théoricien du soufisme. Le dispositif maître-disciple inscrit dans le livre le topos de l’initiation pour le concevoir comme un apprentissage – une leçon, une transmission, une méthode en somme. Pourtant, cet apprentissage revêt l’apparence du contraire : un désapprentissage. La narratrice, et le disciple à sa façon, sont amenés à se délester de leurs vieilles croyances : l’immortalité, somme toute fétichisante, mortifère, du père et de « l’Algérie ». Le père et le pays apprennent à la fille à perdre (on a envie de penser à Alice Zeniter[7]). Le premier en mourant et la seconde en se subtilisant, ils la préparent au martyre.

C’est justement sur le paradigme de la perte et de la résistance que s’ouvre le livre lorsque, dans sa première adresse au disciple, le maître parle des enfants : il faut les éduquer en soldats. Rien de plus déroutant – et à la fois de réconfortant – de lire cela à l’heure où la surprotection bourgeoise et super-individualisante des enfants est érigée en modèle moral ultime, quasi civilisationnel, faisant que leur « vulnérabilité est exposée à l’air libre en des temps cruels dont leurs parents les croient, à tort, protégés » (p. 11). Ce début donne son ton au texte : la perspective d’apprêter ses enfants pour « la fin du monde qui gronde au loin » (p. 11) n’est qu’à la mesure des « ruines » (p. 12) dont ils hériteront. C’est la fin de l’innocence : le pessimisme est conjugué au mythe, proposant par là une réponse moins confortable à la tétanie dans laquelle parfois s’englue le romantisme de la collapsologie béate.

Cet « hiver de plusieurs générations » (p. 50) est le fascisme, à l’horizon duquel le monde tel que nous le connaissons commence à se révoquer. C’est la métastase du capitalisme, qui avait déjà infusé ses valeurs en Occident au point que ce dernier, ensauvagé, en soit devenu la définition même : « […] la trahison des morts, la dissolution des liens, l’appauvrissement moral, la solitude organisée » (p. 63). Ce sont moins des valeurs que leur négation. Tout ce contre quoi, du marxisme au latourisme, les modernes déclarent bataille – ou le souhaitent – sur les tranchées de l’utopisme. Dans une Europe, en particulier la France, empestant l’islamophobe d’ambiance et de structure, les voyants pointent entre les yeux des musulmans – on entend d’ici les racistes crier à la paranoïa, à la victimisation, tout cela. Face à cette vision d’horreur, l’Algérie guide. Non pas l’Algérie où la narratrice, à dos de père, à dos de cercueil, vient de poser le pied. C’est cette autre, celle des guillemets. Her own private Algeria. Celle qui parle à l’intérieur de la protagoniste, nichée dans le ventre de l’exil, nourrie des années durant d’espoir, d’une nostalgie devenue patrimoine. L’avion qui porte la famille et le cercueil devient le véhicule d’une traversée où s’ouvre la dimension métaphysique : tandis que les zones de turbulence sont définies comme l’action d’esprits suspendus dans le ciel, « l’Algérie », elle, est nommée ainsi « pour des raisons de commodité de langage » – idem pour « la France » (p. 46). Plutôt que de se calcifier dans l’idéologie psychanalysante de l’acceptation et de la résilience – ce nihilisme où la modernité oblige les individus étanches à se loger dans le déchirement et la neurasthénie comme un kyste sous la peau –, la narratrice choisit le mythe et la métaphysique que la littérature autorise d’exploiter.

Lorsque, très vite, le lecteur averti lit au sujet de « ce lien perdu entre le monde sensible et le monde intelligible » (p. 20), il sait que la narratrice fait référence au Monde imaginal conceptualisé par Henry Corbin – et c’est à la toute fin, au terme de la quête, que le maître délivre à son disciple le secret de « l’imaginal » : « […] un plan de réalité intermédiaire entre le sensible et le spirituel, où les images ne sont pas inventées mais révélées » (p. 135). Il est possible que Louisa Yousfi ait parié sur l’autonomie de la lisibilité du concept pour ne pas encombrer inutilement son texte d’une note de bas de page – le genre ne se prête pas au référencement bibliographique. Pour qui s’informe plus loin que par les vidéos TikTok de Rasbaille[8], il est connu que Corbin a stabilisé la notion de Mundus imaginalis pour systématiser la mystique soufie par le biais du néo-platonisme (la théorie des formes) qui l’a travaillé en particulier dans la philosophie illuminative (en particulier chiite, même si le penseur français a appliqué la théorie à la lecture des textes du sunnite Ibn Arabi). De là, Corbin a posé le concept d’imagination créatrice[9]. La formule n’a rien du pléonasme. Elle réfère à une organisation métaphysique du monde, organisation que nous ne connaissons plus, et où l’inspiration fonctionne par « angélophanies » : les anges sont les messagers des révélations. Le soi du sujet, depuis le monde sensible – celui de l’expérience –, reçoit ainsi les images par lesquelles le monde intelligible, celui des Idées-Images, en somme le monde des vérités, transmet ses messages. La transmission, la révélation – termes récurrents dans La grande méthode –, permettent au soi du sujet de naviguer le réel dans une concordance entre l’invisible qui dicte, de manière cryptique, et le visible qui s’ajuste, qui déchiffre : la conscience siège dans la rencontre entre les deux en se raccordant à l’imaginal.

Créatrice, l’imagination l’est au sens plein : elle ne fait pas que produire des œuvres d’imaginaire intransitives au réel, elle contribue à sa production même. Le réel n’est pas ce monde de base, objectif, des positivistes, mais celui qui agit sous les apparences, ces eidôla des Grecs. De Certeau regrettait une telle perte[10], et dans la pensée contemporaine française post-Debord et Baudrillard, de la gauche (Marc Augé[11]) à la droite (Françoise Lavocat[12]), on a dénoncé le « tout-fictionnel » et le « panfictionnel » de l’ère du tout-numérique qui fait, comme on le lit dans La grande méthode, que « le monde moderne est si saturé de simulacres qu’il en devient friable » (p. 81). Et c’est contre cet égarement entre le vrai et le faux que Cynthia Fleury[13] propose d’intégrer le concept d’imaginal au corpus plus vaste de la philosophie occidentale contemporaine comme une manière d’aiguillonner le réel, de l’habiter politiquement avec une exigence de justesse.

Savoir perdre

Dans La grande méthode, le dispositif de l’imaginal fait office de métaphore opérationnelle. Proposition d’une manière de vivre et de lutter, poétiquement et politiquement. On pourrait alors lire l’œuvre, entre autres, comme un traité de prophétie prosaïque. Quelque chose qui réalise la prophétie ou/et, à l’inverse, qui exhausse le réel au rang de symbole agissant. La grande méthode est une sublimation. Yousfi introduit dans son écriture ce plan intermédiaire comme moyen d’interpréter le réel, d’y donner sens et de le politiser : le monde imaginal rouvert aux déracinés, aux sécularisés – ces « impies croyants » (p. 107) qui vivront irrémédiablement dans l’oxymore. Non plus contradiction, mais production, agentivité. Et c’est à cet égard que la narratrice enrobera ses parents de « sainteté » par opposition aux « salauds » (p. 19) que sont ces enfants pas à la hauteur, abâtardis. Cette « bouillie infecte [qu’ils sont] devenus » (p. 24) en ne réussissant pas à suivre les géniteurs, peut-être même en le refusant, dans la droiture et la dignité qui les ont fait tenir, eux, pareils à des mâts dans la houle. Le décès du père fait soudain contraster le rôle respectif des générations et révéler aux enfants, ces êtres acculturés pleins de honte et de haine de soi, leur dette là où ils pensaient que tout leur était dû, à commencer par l’Algérie.

Le choc du décès appelle alors à amplifier les êtres. Besoin que le réel devienne une fresque, aussi mineure soit-elle. L’attitude des parents, leur présence, leur incarnation dans l’exil devient le signe d’un « secret ». Expression, incarnation, langage : la forme (sensible) d’une vérité (intelligible) dont l’ingrate progéniture est aveugle et muette. Ne croyez ni Mediapart ni Twala : ce « secret » porté par les parents n’est ni celui de la religion (Mediapart) ni de la langue arabe (Twala). (Et si cela avait été le cas, rien n’aurait permis d’en faire un chef d’inculpation.) Le secret gardé par les géniteurs sanctifiés est le point de collusion d’une double inversion : d’un côté, l’illettrisme des parents transformé en une lucidité quasi prophétique ; de l’autre, l’éducation des enfants, leur acculturation est, au contraire, une formation en analphabétisme. « J’essaie d’approcher au plus près de ce soleil brûlant, cette langue inouïe dont je suis l’analphabète. C’est moi l’analphabète, maman. Pas toi, ni papa. » (p. 24) Le secret des parents est d’avoir réussi à se tenir droits dans une France dont ils ne connaissaient pas les lettres alors que les enfants, scolarisés, francisés, ont échoué par l’injonction à l’intégration : « On était dressés pour le présent, ici en France. On avait appris à répondre vite, à ne pas hésiter, à articuler, à séduire, à accomplir de grandes choses. […] Et la langue arabe, ça nous ralentissait, nous exposait. » (p. 27) La narratrice exprime ainsi le piège refermé sur une génération d’Arabes qui sont censés l’être tout en cessant de l’être et de le vouloir. Des Arabes, d’un côté (en France), haïs pour cela, et de l’autre (en Algérie), altérisés pour être des Français qui plus est « mal dans [leur] peau » (p. 56) : « Vous êtes vraiment des Français, 100 % », déclare le chauffeur de Blida, et plus loin : « Moi je dis, c’est la France qui vous a rendus fous, parce qu’elle vous laisse croire que vous êtes chez vous, mais elle vous le fait payer à chaque coin de rue. Et vous, vous essayez d’être français pour de vrai […]. » (p. 57).

Le chauffeur – c’est-à-dire la narratrice – attribue la force et la dignité de la génération des parents, cette génération de bâtisseurs, primo-immigrée dans la France postcoloniale, à une « barrière invisible » (p. 56) : « Comment ça se fait que votre père, et tous les pères comme lui, ceux qui sont partis en France, qui ont vécu là-bas trente ou quarante ans… quand ils reviennent, on dirait qu’ils n’ont pas bougé ? […] J’ai ma théorie là-dessus ; tu veux que je te dise ? Ils étaient sous vide. Imperméables. Hermétiques. Ils avaient une barrière invisible. Une protection. Moi, je dis que c’est l’huile. Oui, l’huile. C’est pas une blague. Regarde leur front. Brillant comme une lampe à huile. Le sébum, oui. Le film protecteur. Ça les a sauvés. Ça les a gardés intacts. Ça a empêché l’air de là-bas de s’infiltrer en eux. Ils ont résisté comme des montagnes. Ils n’ont rien pris de là-bas, même pas une habitude. » (p. 55-56) L’article de Mediapart a lu dans « barrière invisible » une métaphore de l’islam. Peut-être que dans leur dictionnaire, la définition du mot sébum est « sécrétion religieuse ». Ce serait presque plus poétique que la proposition de Yousfi, laquelle, pour le moins peu inspirée, s’est contentée d’une association drolatique entre aura et peau grasse. Mais par-delà l’anecdote, l’analogie est un hommage : l’idée d’une enfant admirative voyant dans ses parents tout ce qu’elle n’est pas jusqu’à la peau. Celle-ci serait le témoignage charnel, subliminal – inscrit à même le front, les rides, le rond du dos –, de la continuité entre individu et territoire, entre être et montagne. « [S]ous vide » : contre l’hypothèse du déracinement et, en même temps, contre l’injonction à l’assimilation – rester barbare. Il s’agirait d’êtres ancrés par-delà l’espace-temps, car il est là, le secret que la mère garde comme une « chamane », avec cette dimension un peu New-Age sur laquelle la narratrice elle-même ironise (p. 21). Ce secret n’est pas révélé mais on peut le comprendre en lisant au sujet des « créatures parfaites » de cette « espèce » à part dont l’avenir parlera comme d’une lignée éteinte (p. 21) : les parents auraient dû être ces dieux descendus sur terre pour apprendre aux suivants, leurs mortels enfants, comment résister.

Mais c’est une cosmogonie ratée et maintenant les enfants doivent tout créer d’eux-mêmes. Tout ce que les parents ont appris à leur descendance – je l’ai dit plus haut –, c’est perdre, mais de là s’en sortir. Car La grande méthode est aussi un éloge de la perte. S’il part du deuil, le livre ne bâtit pas banalement son plaidoyer sur le ressassement dialectique : non pas vivre dans les ruines mais être les ruines.

La narratrice, et la génération d’indigènes auxquels elle s’adresse, et qui se reconnaissent, passent d’un renoncement à l’autre.

Un père s’en va, drapé du monde.

Il faudra accepter de laisser partir la maison familiale.

La tombe du père, comme la narratrice l’appréhende, sera oubliée. Or la cousine, au pays, promet d’en prendre soin – comment ne pas se laisser émouvoir par cette image de la femme du pays qui prend en charge l’amâna (je laisse là cet intraduisible) ?

Le Simorgh, composé des corps des déracinés, s’effondre face à la vision de son unité et le voici « chuté, à jamais » (p. 97).

Et lorsque la Palestine est libérée, tous ceux qui, dans l’exil, se sont accrochés à elle comme à une issue de secours, accourent jusqu’à elle, mais elle se refuse et disparaît – qu’ils s’en sortent sans elle car ils ne la méritent pas.

Renoncement n’est pas renonciation : il y a aussi cette vision d’un père qui, pour sauver ses enfants d’un incendie, leur promet une autre maison. Une fois dehors, ils apprennent qu’il n’y a pas de refuge possible. Sauvés par le mensonge, les enfants fouillent dans les débris de la maison brûlée pour en construire, intuitivement, un « savoir » : résister sera un art de la débrouille pour ces enfants qui « n’habiteront plus jamais » mais qui « traverseront » (p. 73).

Une fois le père enterré, la narratrice, regagnant la France, retourne directement au front. On la voit revenir dans le trafic au fil de messages échangés entre les membres de « l’Organisation », où donc elle milite : « Ceux qui sont à la manif, vous êtes où ? J’viens d’arriver à Répu. — Ah t’es rentrée du bled, toi ? — Yes, hier. — Ta mère, ça va ? — Hmdl, je t’appelle après. » Style télégramme, sans émotion ni état d’âme : lutter.

Savoir lire

Le programme poético-politique que propose Louisa Yousfi couve des braises païennes. À ce titre, le maître parle de ces « impies croyants » (p. 107) qui ont perdu la foi, ne l’ont jamais eue, mais dont le rapport au monde, les gestes, la prestance témoignent d’un ancrage comparable à celui de la foi. Le maître dit qu’ils ont raison, ceux-là qui – supposément – ne croient pas, de quoi troubler le disciple qui a besoin de rites et de certitudes. On pourrait deviner là la voix d’un jeune musulman attaché à la rigidité de l’orthodoxie religieuse, ce à quoi le maître lui suggère de renoncer.

Presque une hérésie pour les plus fondamentalistes, mais tout autant pour une presse intégrationniste et inquisitrice qui invente des loups pour crier. Mediapart a lu La grande méthode à l’aune de son anti-indigénisme par défaut – se donner le droit de trier entre les bons et les mauvais musulmans et rater royalement sa cible. Mediapart croit repérer dans ce texte « conservat[isme] » et « bigot[erie] » (le chapô de la rédaction) et « de manière inversée le schéma des discours d’extrême droite de Boualem Sansal ou de Kamel Daoud » (les mots de M. Lounis) : une analyse politique par l’anathème qui ferait passer Michel Onfray pour Gramsci.

Il n’est pourtant pas rare de considérer que l’imaginaire – en particulier l’évocation poétique – active un certain rapport à l’invisible, fût-il neutralisé politiquement, au niveau collectif, dans un monde où le religieux peu ou prou sécularisé, et pas qu’en Occident, a perdu de son autorité en tant que principe d’organisation du monde[14]. Et sans institutionnalisation possible, cela ne dépasse pas le stade de la métaphore, du désir. On a lu sous la plume de Marielle Macé[15], pour ne citer qu’elle, que la littérature gardait un certain animisme perdu en Occident : a-t-on bronché ? De plus, la mythologie a toujours été le réservoir de la littérature et celle d’Europe, s’autorisant de l’Antiquité grecque et latine, le fait dans un irrémédiable retour du même. Un ressassement dont l’essentialisme, l’ontologisme, et in fine l’identitarisme – terreaux même de l’humanisme métaphysique que l’on présume fondateur d’une civilisation occidentale exceptionnaliste – sont rarement remis en question. Mais il y a des mythologies plus propres que d’autres et tout dépend de qui convoque, et non comment, les « mondes invisibles » (p. 48). La littérature française se vautre de plus en plus dans l’obscène kermesse de l’animisme, mimant l’autochtonie maintenant que les sauvages sont mis hors état de nuire. Et l’on s’entiche du Syrien Yassin al-Haj Saleh[16] et du Palestinien Nasser Abu Srour[17] (deux auteurs encensés, par ailleurs, par M. Lounis), chez lesquels une mystique individualisée soutient un principe d’espérance contre le néant tout en restant codé dans le nihilisme[18]. Et entre les années 1980 et 1990, l’on s’est repu de la stylistique opaque du Franco-Tunisien Abdelwahab Meddeb, notamment dans Phantasia[19], dont le narrateur, flâneur et libertin, inocule un supplément d’âme métaphysico-islamique aux quartiers chics de Paris avec l’idée d’incuber le Français, langue de toutes les grâces, de la charge d’une langue arabe encapsulée dans la liturgie. Et, côté cinéma, que dire du persanophile Nacer Khémir ou, plus récemment, de cette arabophagie sans Arabes en terre arabe dont Sirât d’Óliver Laxe fait bombance ? Sans parler des sciences humaines, où toute une critique du sécularisme, pour le meilleur comme pour le pire, amène à réinvestir politiquement les traditions religieuses, comme le propose la maison d’édition *éditionsMagiCité. et, avant elle, Vues de l’esprit, sous la direction de Sylvain Piron. L’historien vient par ailleurs de publier François et ses frères. Biographie collective de François d’Assise (éd. La Tempête), tandis que Yuna Visentin entend retrouver dans les spiritualités juives des lignes de radicalité politique (éd. Divergences)[20].

Ce que la narration appelle la « grande méthode », qui est esquissée à la fin du livre, est une manière de résister à la barbarie qui vient, pour le dire avec Stengers[21]. « [I]l faut apprendre à exister autrement » qu’en terme de nation, dit le maître au disciple (p. 132). Face au mal qui se prépare – qui, en fait, progresse comme un virus, gruge les consciences –, et entre des camps qui s’antagonisent face au même adversaire (ce qu’entérine la critique de Mediapart), Yousfi suggère la nécessité de multiplier les appartenances. Et l’islam en est une parmi d’autres pour ceux auxquels la République a imposé la haine de soi et des siens. La trahison sinon le rejet. Le mépris dans tous les cas. Le retour à l’islam que suggère Yousfi n’est pas un rebroussement vers une quelconque essence de l’islam. Peinant, peut-être, à trouver dans La grande méthode la trace de ce qui confirmerait son biais de lecture, M. Lounis s’est tourné vers Rester barbare, le précédent opus de Yousfi (2023), pour parler de cette « obsession du retour à une ‘‘nature’’ – la ‘‘barbarie’’ – que ‘‘la civilisation occidentale’’ aurait mise à mal ». Pourtant, il n’y a pas besoin d’être bien intentionné pour reconnaître que la revendication de la barbarie est une appropriation de l’insulte par le retournement du stigmate, comme dans d’autres situations d’oppression : « pédé », « gouine », « nègre » ou encore « sauvage » comme chez l’Innue An Antane Kapesh[22], tout comme pour « indigène ». Aucun de ces groupes ne prétend à une quelconque idée de nature identitaire ; il s’agit bien sûr d’une subversion de statuts, et les catégories assignées ainsi réinvesties peuvent se constituer en contrepouvoir. Rien d’identitaire non plus dans La grande méthode, n’en déplaise. Lorsque M. Lounis suggère que « l’essai avance l’existence d’une science typiquement ‘‘islamique’’, accessible aux seuls musulmans en langue arabe ou persane », c’est doublement faux : 1) le livre revendique absolument l’analphabétisme, pour les déracinés de la République, en allant jusqu’à reconnaître le plus haut degré de sacré dans une chanson « barbare », issue d’une musique populaire marocaine inventée dans les années 1970 par Nass El Ghiwane (elle est sacrée parce qu’elle était chantée par le père, et sans que l’enfant ne la comprenne, elle s’est rappelée à lui au moment où il pensait mourir, il en a hérité et a survécu) ; 2) le mot « islamique » apparaît zéro fois dans le livre et cette « science », dite ailleurs « science ailée » (p. 134) – migrante, polymorphe –, est une façon de dire que le savoir véhiculé par l’islam n’est en rien stable, devant alors se méfier de l’orthodoxie en se constituant et en se régénérant perpétuellement par les histoires. Cette « sagesse musulmane », cette philosophie, n’est pas celle des préceptes, elle s’invente. Et si elle prescrit quoi que ce soit, c’est en tant que « science du récit » qui invite à créer, à se créer, à faire corps (« un corps moral ») les uns avec les autres. C’est une « pensée en marche » et non « pas un système ». Elle ne « produit pas [de] vérités », « change de nom, se cache, ressurgit » (p. 133-135).

Métamorphe, cette science qui se dicte sur le fil – embranchée qu’elle est au Monde imaginal comme un nomade lit son chemin dans les constellations –, se négocie entre le visible et l’invisible, c’est-à-dire entre ce qui se donne et se dissimule, ce qui s’offre et se refuse. Une technique de survie. Les vérités du monde intelligible n’ont rien des lois rêches et revêches du visible. Transitant par les formes du Monde imaginal, elles n’existent que dans le déchiffrement et l’impermanence. Et si Yousfi en active la métaphore, c’est pour parler de la force de conviction qui doit pulser au cœur de ceux qui résistent avec une persistance telle celle de la foi. Parce qu’ils ne l’ont justement pas, cette foi, ni dans l’islam, ni en eux, ni dans la France. Il s’agit de réinvestir les formes évacuées de la spiritualité par une méthode herméneutique, une rigueur, une technologie du corps et de l’esprit qui renforce le lien entre ceux qui se reconnaissent entre eux : le message, c’est le médium. La « grande méthode » n’est pas l’Islam au sens majeur, mais un islam devenu code. Non pas cultuel mais métaculturel. Un islam perdu mais dont les traces – la métaphysique, la transmission, la ritualité comme respiration – sont réinvesties par une autre transcendance : la résistance collective. Se fondre dans les formes de l’ancestralité (oui, y compris « le jeûne et les ablutions ») pour se propulser dans l’avenir avec un héritage rechoisi et un avenir réélaboré – sur le territoire même de la France et pour le « peuple » de France.

C’est celui qui dit qui l’est

C’est en ce sens que le maître prononce cette phrase censée, selon M. Lounis, « scandaliser » « un Algérien ou un Arabe maîtrisant une part de l’héritage tant hellénistique que rationaliste de sa propre tradition » : « L’islam n’est pas une religion du visible. » (p. 79).

De un, les traditions philosophiques de l’islam, ayant évolué par l’herméneutique, constituent irrévocablement une science exégétique. Le critique le dit : « Sohravardî lui-même, dans l’introduction de Kitâb Hikmat al-Ishrâq (Le Livre de la sagesse orientale), inscrivait pourtant ses pas dans le sillon tracé par Socrate, Platon, Avicenne et les sages de Perse. » En réalité, l’islam n’a pas attendu Sohravardî pour s’actualiser à travers la philosophie grecque, et prétendre que Yousfi ignore cela confine à l’insulte. Il se trouve néanmoins que parler de rationalisme au sujet du soufisme illuminatif est un anachronisme. Le logos qui a infusé l’institutionnalisation de l’islam, avec la traduction des textes grecs, n’avait alors rien à voir avec le type de rationalité qui allait, dès le XVIIe siècle, en Occident, se consolider avec le principe cartésien de non-contradiction – précondition du positivisme à venir, qui ne fut ni n’est dénué de catastrophe pour le monde. À cet égard, Edgar Morin considère que le « rationalisme » est le produit de la « raison » et son « pire ennemi »[23]. Toute spiritualité constitue une rationalité, un système d’opérations logiques. On se rappelle ainsi, avec Youssef Seddik, la légende qui veut que la Raison des Grecs pénétrât l’islam à partir d’un rêve où le Calife al-Mâ’mûn (IXe siècle) fut visité par Aristote. Mais déjà sous le calife omeyyade Al Walid (VIIe-VIIIe siècles), l’on recherchait la rationalité en quête de « l’ailleurs impossible du Livre de Dieu qui recouvre la totalité de l’univers[24] ». Fleurit à cette occasion, entre autres ouvrages fondamentaux, L’Interprétation des rêves d’un collectif d’auteurs, aujourd’hui inconnus, regroupés sous le nom d’Ibn Sîrîn. La clé des songes fut le moyen de dompter les affects des croyants en rouvrant l’espace clos de la révélation coranique pour en éclairer les zones d’ombre, en désengorger le sens et les êtres.

De deux, la phrase « [l]’islam n’est pas une religion du visible », une fois restituée dans son contexte, à savoir le dialogue entre maître et disciple, s’avère indiquer un art de la ruse à même de pousser à sortir la ritualité de la rigidité de ses formes. Le passage se poursuit ainsi : « [L’islam] est une science du dosage, du rapport discret entre le caché et l’ouvert […]. » (p. 73) L’idée est de laisser le mythe et le sacré, revivifiés à partir de l’islam en tant que forme d’appartenance familière, infiltrer le devenir-minoritaire pour en faire une manière de se préserver de la domination, de la combattre, de la vaincre. En écho à une telle proposition, on peut penser à l’enquête menée par l’anthropologue James Clifford, dans Returns, au sujet des individus et des communautés autochtones d’Amérique et d’ailleurs qui refont vivre les formes d’attachement que la colonisation et le capitalisme ont disloquées. Une myriade de stratégies sont développées, avec ou sans langue, avec ou sans rite, pour retrouver une forme de résistance au désastre en cours et qui donne soudain à l’anthropologue un « sentiment d’être historique[25] » : le monde connu bascule et les anciens ordres arrivent à leur faillite dans d’ultimes soubresauts qui avalent tout dans leur râle. Ce n’est pas sans rapport avec ce « parti historique » dont parle le maître dans La grande méthode : « Le parti historique n’a ni sigle ni chef : il est le vol même du Simorgh, la migration infinie des consciences vers leur propre unité. Il s’incarne tour à tour dans des luttes, des chants, des gestes anonymes, et disparaît aussitôt qu’il se fige. » (p. 135) Ni identité ni essence : apparition et dissimulation. Redevenir ancêtre – en l’occurrence musulman – implique toujours, selon Clifford, une négociation entre « donner » et « retenir ». Quand on est autochtone, par exemple, consentir à se donner en spectacle, à la consomption du regard blanc, se laisser lire dans les coordonnées de l’épistémologie coloniale, puis battre en retraite dans la forêt – lieu de l’arrachement redevenu celui des savoirs et savoirs-faires incarnés. Le « retour » engage toujours une forme d’« auto-stéréotypie » qui n’est pas sans faire signe au concept d’essentialisme stratégique développé par G.C. Spivak[26]. Or cet essentialisme n’en est déjà plus un dans la mesure où il est conscient de sa performance, de son adresse, de la forme qu’il prend volontairement pour se rendre lisible, quand il le veut, obtenir gain de cause avant de cesser de se traduire, de retourner dans l’opacité.

Quid « l’orientalisme inversé », que M. Lounis a cru percevoir dans ce livre lu à l’envers, et dont le sioniste Clément Homs, de Palim Psao, plussoyant, s’est saisi comme une vieille dame attrape un voleur (proverbe tunisien) ? Ce concept, resté mineur, ourdi en 1981 par Sadik Jalal al-Azm[27], et qui fait la joie des pourfendeurs du postcolonialisme, est le fruit d’une correspondance interrompue entre l’intellectuel syrien et Edward Said, auteur de L’orientalisme[28]. Al-Azm y argumente la manière dont, en réaction à la menace représentée par l’Occident – menace qui pouvait, en effet, s’incarner dans un conflit de valeurs religieuses et morales –, des Arabes étaient susceptibles de se représenter comme orientaux en se considérant meilleurs, plus grands, plus nobles. Al-Azm souhaitait alors relativiser l’opposition, prétendument élaborée par Said, entre Orient et Occident, là où le théoricien palestino-américain parlait d’une unité politique, l’Occident se pensant comme tel jusqu’à l’auto-essentialisme. En contrepoint, était antagonisée une autre partie du monde, en l’occurrence l’Orient, créé en tant que tel par un corpus historique de récits, d’images et de politiques. M. Lounis reproche à Yousfi de créer une « césure imaginaire entre ‘‘Orient’’ et ‘‘Occident’’ » : cependant, le mot « Orient » n’apparaît pas une fois dans le livre et à aucun moment on ne lit d’opposition entre un « esprit oriental » et « un esprit occidental » – des groupes de mots également absents du texte. Mais revenons à la fameuse césure, M. Lounis a raison, elle est imaginaire, néanmoins pas illusoire pour autant[29]. Selon Said, cette altérisation devient politiquement agissante, s’incarnant alors en géopolitique et jusque dans la biopolitique (pour reprendre un concept foucaldien central dans la théorie postcoloniale). L’orientalisme inversé, s’il existe, est difficilement symétrisable avec l’orientalisme vu l’inégalité des rapports de force : les politiques orientalistes du monde occidental, sont, elles, érigées en système ne serait-ce qu’en raison du statut de l’Occident en tant que centre impérial de production épistémique. Mettre à plat les relations risque de faire basculer dans le néoréalisme[30] et jouer avec le spectre du choc des civilisations. De plus, orientalisme inversé est l’autre nom d’un processus de cognition universel : l’ethnocentrisme. Il devient dès lors, paradoxalement, islamophobe, puisqu’il postule l’exceptionnalité islamique d’un mode d’altérité récurrent – chaque groupe culturel a tendance à se penser, explicitement ou insconsciemment, comme le meilleur. Plus encore, cet ethnocentrisme se déploie dans la matrice coloniale comme un élan d’autodéfinition culturelle et politique dont Frantz Fanon a établi les étapes dans Les damnés de la terre[31]. Il arrive alors – en fait, c’est inévitable – que les processus de recomposition cosmologique intègrent des éléments identitaires hétérogènes, notamment ceux affutés par les pouvoirs coloniaux comme autant d’instruments de domination[32]. En l’occurrence, les artefacts, récits, discours, iconographies orientalistes, en pleine hégémonie occidentale postcoloniale, font irrévocablement partie des mondes arabes. Qui peut trier le bon grain de l’ivraie, ce qui serait fondamentalement arabe de ce qui ne le serait pas ? Il est néanmoins reproché à Yousfi de ne pas parachever son « émancip[ation] » puisqu’elle « mobilis[e] des savoirs – tels Le Cantique des oiseaux d’Attar ou L’Archange empourpré de Sohravardî – transmis par des traductions savantes réalisées par des orientalistes européens […] ». Le défaut originel : Louisa Yousfi est encore aliénée (Fanon, si tu nous lis). En outre, non seulement un corpus colonial peut-il être réapproprié, mais en plus, aucune œuvre n’a d’ADN propre. La puissance d’agir[33] d’un artefact se redéfinit par l’environnement dans lequel il s’insère, le contexte où il se déploie, l’agent qui le prend en charge.[34] (Cela vaut également pour la critique quant à l’inspiration par Kateb Yacine à l’origine de Rester barbare. Faris Lounis définit l’écrivain comme un « athée décomplexé, laïque revendiqué et internationaliste impénitent » : c’est déjà partir de la prémisse fallacieuse que Yousfi fait dans « l’authenticité identitaire » et « la pureté́ religieuse » et surtout faire le sentinelle en authenticité, ironiquement : le jeu de la réception fait qu’une pensée n’appartient à personne, à commencer par son auteur, et le prétendre c’est… la figer dans une essence résolument projective.[35]) À suivre la logique somme toute puriste esquissée par M. Lounis, on devrait condamner aujourd’hui certains groupes autochtones d’Amérique, surtout ceux engagés dans les politiques de reconnaissance, d’épouser les représentations du « bon sauvage » hôte de la nature, ce trope même qui, des siècles durant, a été utilisé contre eux[36].

Cela étant dit, si l’hypothèse de l’essentialisme stratégique se vérifie dans La grande méthode, alors c’est travaillé par l’impermanence, la feintise, l’entre-deux, le paradoxe. Et une chose est sûre : chaque individu, chaque groupe, se représente à lui-même et aux autres, implicitement, du point de vue même de son discours, ne fût-ce qu’au moment où il (s’)énonce, comme étant quelque chose de fixe – c’est l’identité. « C’est impossible d’être non essentialiste […] ; le sujet est toujours centré[37] », dit Spivak. Et les universalistes, farouchement anti-relativistes, de perdre pied avec leurs connexions synaptiques programmées par le logiciel de la non-contradiction. Soit 1, soit 0, sinon bug.

Nous ne commettrons pas l’impair de figer les officiers de Mediapart dans quelque identité que ce soit mais nous n’en pensons pas moins.

La méthode petite

Pour finir, voici une liste de certains commandements appliqués par Mediapart – et, à sa suite, par Twala et Palim Psao – afin de disqualifier une œuvre pour y projeter un espace de confrontation idéologique à coups de faux procès.

1.Des citations, tu inventeras

D’abord, relever des mots, des bouts de phrase, et les agrémenter de fragments qui ne figurent même pas dans le texte, comme : « Orient », « bons croyants » et surtout « ‘‘gène’’ de l’islam ». Ensuite, aller glaner des phrases sur internet pour laisser suggérer qu’elles sont de l’autrice, comme ici : « En affirmant que ‘‘la transcendance et les imaginaires sacrés habitent intrinsèquement les vies ordinaires des subalternes’’, l’ouvrage embarque, sans leur demander leur autorisation, l’ensemble des personnes liées à la culture islamique dans un nouveau voyage décolonial en Orient. » Le lectorat n’ira peut-être pas forcément jusqu’à cliquer sur le lien intégré pour se rendre compte que la citation mise entre guillemets, guère du cru de Yousfi, est la communication d’une résidence d’écriture effectuée par l’autrice à La Métive il y a quelques mois[38].

2. La critique sainte-beuvienne 2.0, tu créeras

Pour davantage incriminer l’autrice, retrouver sur internet des choses dites ailleurs, par exemple : « la Palestine est l’âme de nos âmes[39] » (Comment ose-t-elle si aucun des auteurs palestiniens n’a dit cela ?) Ou là : « Quand j’ai fini le bouquin, je me suis dit : les Blancs, mais qu’est-ce qu’ils vont comprendre ?[40] » (Elle ne croyait pas si bien dire.) Trouver également des pièces à conviction énoncées par d’autres personnes, notamment les membres de Paroles d’honneur (PdH), camarades de Yousfi la militante, au sujet de la loi supposément islamique (non consensuelle entre les différentes écoles) qui empêche les femmes d’assister aux enterrements. L’extrait du texte suffit à lui-même : « Nous avons convenu de ce subterfuge, nous les sœurs interdites de cimetière : on assiste depuis la maison, accrochées à l’écran [en visioconférence avec le frère]. On désobéit et on obéit à la fois. » (p. 100) Mais cette citation ne comporte pas assez de charges : il faut retrouver dans l’émission de PdH[41], consacrée au lancement du livre, ce que disent d’autres pour renforcer l’idée que « ce serait ainsi l’horizon du peuple algérien aux yeux de Louisa Yousfi » l’essentialiste, la traditionaliste, la dégénérée.

3. Au cut-up, tu t’ingénieras

Mélanger et recomposer toutes ces citations, vraies et fausses, pour leur faire dire exactement l’inverse de ce qu’entend la thèse du livre. Faire croire que le livre « organise le monde autour d’un partage artificiel entre ‘‘Orient’’ et ‘‘Occident’’, entre ‘‘croyants’’ et ‘‘incroyants’’ ». Surtout, établir tout son argumentaire sur l’idée que le texte défend « une religiosité qui lit l’histoire en termes de pureté et de souillure ». Oblitérer le fait que ces deux mots, « pureté » et « souillure », ni aucun autre relevant de cette isotopie n’apparaissent dans le texte. Et surtout que la fois où le terme « pur » est convoqué, c’est aussitôt pour en prendre le contrepied : « Et dans un monde où l’on vit, disons-le, en terre mécréante – un monde saturé de bruits, de tentations, de ruines[42] – il est non seulement vain, mais indécent, de jouer les inspecteurs de foi. Tu n’es pas assez pur pour cela. Personne ne l’est[43]. Tu ne portes pas le fardeau des autres. Tu n’en as ni la légitimité, ni la force, ni la vocation. » (p. 112)

4. L’authenticité, tu dénonceras puis réclameras

Tout en laissant croire que l’autrice fait dans « l’authenticité identitaire », lui reprocher de ne pas suivre les pas des auteurs palestiniens de sa propre bibliothèque, dont on déroule la liste : « Dans les nouvelles de Ghassan Kanafani, dans les romans d’Adania Shibli, dans la poésie de Najwan Darwish, dans les récits de Nasser Abu Srour, dans les livres d’histoire de Walid et Rashid Khalidi, nulle trace d’un tel messianisme. » Ne pas dire que ce messianisme n’en est pas un et que la vision s’effondre, que la Palestine refuse les indigènes. Et ne point mentionner ce moment où, dans La grande méthode, un « je » agonisant, en même temps que se poursuit le génocide à Gaza, rêve de la Palestine en implorant Azraël, l’ange de la mort. Plutôt que de rappeler que c’est le père de la narratrice qui se meurt ainsi, et que c’est une façon pour la fille de mythifier cette disparition en l’inscrivant dans un épisode désastreux pour nombre de personnes impuissantes, pas uniquement musulmanes – des personnes qui vivent avec la Palestine chevillée au cœur –, dire que, dans les textes palestiniens, il n’y a pas « d’exhortation à l’archange de la mort » mais « des témoignages de dignité et de persévérance anticoloniale ». Se faire ainsi arbitre de la morale en opposant la vraie résistance politique, doublée d’inspirational porn, à l’indignité des barbares de France.

5. Le folklorisme populaire, tu performeras (Twala)

Dans un style très similaire à celui, génératif, de l’intelligence artificielle, dresser la liste de ce qu’est réellement l’Algérie par opposition à celle que, dans le livre, on lit comme une « terre de nulle part » (passant à côté du fait que « l’Algérie », entre guillemets, n’est pas l’Algérie)  : le soufisme « de Chréa ou de Sidi Lekbir, saint patron de Blida », « le béton de l’AADL d’El Aafroun, la zone industrielle de Beni Merad, la zlabia de Boufarik, les paons de Baya, les paroles de Mazouni, le fracas des motos 103 sur l’autoroute Nord/Sud, et l’humour décapant de Noro sur Instagram », en plus des « associations de quartier qui retissent les liens, les sociabilités de café́, les engagements citoyens, les solidarités familiales et les allers-retours réguliers », « les prières du Tarawih à la mosquée, les concerts de raï où nos corps respirent, les dernières sorties ciné́ et les mariages », « Canal Algérie [dont] les feuilletons du Ramadan rythment les soirées » pendant que « des langues inexactes ont l’outrance de s’entremêler ». Tout cela constitue une « algérianité [vécue] sans médiation particulière » : le réel, tous les philosophes et les anthropologues le savent, est éprouvé directement, purement, sans interface de sémantisation. Exactement comme un clip arabo-populiste de The Blaze. Et ajouter : « Chez mes amis iraniens, le Livre des Rois ou la Conférence des oiseaux ne sont pas des talismans magiques à réactiver, ils sont le miel et le pain quotidien. » Avez-vous dit essentialisme ? Que nenni, expérience directe du réel.

6. Les concepts, tu extrapoleras (Palim Psao)

Qualifiant de « remarquable » le précédent article à l’écriture automatisée[44], se baser dessus pour faire l’analyse d’un livre sans aucunement le citer. Et juger que ce livre s’inscrit dans ce que Benedict Anderson appelle les « imagined communities ». Comment en faire un scoop ? Plutôt que de dire que l’historien envisage l’expression « communautés imaginées[45] » comme un pléonasme – toute communauté est d’abord imaginée : elle s’imagine des liens, une identité commune, un projet partagé –, en faire le moyen d’accuser les indigènes d’entretenir un rapport artificiel à leur pays ancestral. Plus encore, s’appuyer sur un autre concept d’Anderson, le « long-distance nationalism[46] », pour montrer que les Maghrébins sont des traitres en puissance au « groupe national hôte », alors que : 1) le nationalisme long-distance est ce qui fait vivre les diasporas partout dans le monde, 2) Yousfi, dans son livre, dit se méfier du nationalisme pour lui préférer l’idée d’un « peuple » méta-territorial. Insinuer que l’antisionisme – que le livre n’évoque pas – est l’un des noyaux de la traitrise indigène, à croire que le sionisme dont on se revendique lui, n’est ni imaginé ni à long-distance : profondément naturel. Essentiel[47] ? Au passage, souligner que « le nationalisme québécois-français, détaché de la forme-nation d’origine, en offre une illustration [de l’essentialisme] ». Personne ne saura que « québécois-français », cela n’existe pas (« canadien-français » jusqu’aux années 1970 à peu près, puis « québécois » tout court), mais surtout que c’est d’une condescendance sans vergogne de faire croire qu’une nation, détachée géographiquement de l’Hexagone depuis le XVIIe siècle, puis administrativement un siècle et demi plus tard, vit encore dans la nostalgie de la France, centre de tous les centres.

Il paraît clair, somme toute, que le péché mortel de Louisa Yousfi, tant Mediapart insiste dessus, est d’être une « Indigène de la République ». L’autrice de Rester barbare et La grande méthode existe dans l’espace public également par sa voix d’écrivain, arrimée, bien sûr, à une formation politique qui a réussi à imposer sa légitimité, y compris sur le plan littéraire, face à l’espace énonciatif de la blanchité (j’ai osé le mot). Mediapart refuse le statut d’autrice à Louisa Yousfi en rappelant qu’elle n’est que la représentante d’« une petite fraction du camp décolonial ». Pourquoi donc s’être autant escrimé à la punch down avec une telle débauche de malhonnêteté intellectuelle, de fausses interprétations et d’arguments fallacieux ?

« On t’a vue faire, disent-ils. Le mausolée intime. La sacralisation du père. Tu te racontes des histoires. Il s’est tu, non pas parce qu’il contenait un monde – mais parce qu’il n’en avait plus. Ils soufflent dans le creux de mon oreille. Tu bâtis un mythe pour compenser un vide. Tu prends le silence de ton père pour une énigme. Tu fais du manque une richesse, de l’opacité une légende. Tu dresses un culte autour de rien. Ils fondent sur moi comme des rapaces, précis, implacables. Il ne t’a rien transmis. Rien. Pas un mot. Pas une fable. Pas de ligne de conduite. Est-ce que vous les entendez aussi ? » (p. 84)

Khalil Khalsi

 

  1. Paris, Seuil, coll. « Points », 2015 [1952], p. 120.
  2. Trad. par Arianne Des Rochers et Alex Gauthier, Montréal, Lux, coll. « Pollux », 2021 [2014]. (Merci à LP)
  3. Trad. par Maboula Soumahoro, Montréal / Montreuil, éd. de la rue Dorion / Brook, p. 40-41.
  4. Alice Zeniter, L’art de perdre, Paris, Flammarion, 2026.
  5. Rasbaille, de son vrai nom Marc Jahjah, maître de conférences en communication, tient une chaîne TikTok de vulgarisation. Le 21 mars 2026, il a publié une vidéo où il analyse, d’une manière pour le moins extrapolative – malgré la possible pertinence de l’analogie –, l’intelligence artificielle par le prisme de l’imaginal (merci à Q.D. pour le signalement).
  6. Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî, Paris, Entrelacs, 2006 [1958].
  7. Michel de Certeau, La fable mystique : XVIe-XVIIe siècles, Paris, Gallimard, 1987.
  8. Marc Augé, La guerre des rêves. Exercices d’ethno-fiction, Paris, Seuil, 1997.
  9. Françoise Lavocat, Fait et fiction : pour une frontière, Paris, Seuil, 2016.
  10. Cynthia Fleury, Imagination, imaginaire, imaginal, Paris, Presses universitaires de France, 2006 ; Les Irremplaçables, Paris, Gallimard, 2015.
  11. On peut néanmoins dire, quoique vulgairement, à la suite d’intellectuels comme Talal Asad ou Saba Mahmood, que le sécularisme moderne, historiquement liée aux déploiements impériaux, demeure structuré par des catégories, des formes d’intelligibilité et des systèmes moraux d’altérisation hérités du christianisme.
  12. Marielle Macé, Nos cabanes, Lagrasse, Verdier, 2019.
  13. Yassin al-Haj Saleh, Sur la liberté : la maison, la prison, l’exil… et le monde (trad. par Marianne Babut et Cyril Béghin, préface de Catherine Coquio), Paris, L’Arachnéen.
  14. Nasser Abu Srour, Je suis ma liberté (trad. par Stéphanie Dujols), Paris, Gallimard, 2025.
  15. Voir l’important travail que Catherine Coquio consacre à son œuvre dans À quoi bon encore le monde ? La Syrie et nous, Paris, Actes Sud, 2022.
  16. Abdelwahab Meddeb, Phantasia, Seuil, coll. “Points”, 2003 [1986].
  17. Merci à A.M.
  18. Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes : résister à la barbarie qui vient, Paris, La Découverte, 2009.
  19. An Antane Kapesh, Je suis une maudite sauvagesse, Montréal, Mémoire d’encrier, 2019 [1975].
  20. Edgar Morin, La voie : pour l’avenir de l’humanité, Paris, Fayard, coll. « Essais », 2011, p. 148. Rappelons à ce titre que Louisa Yousfi a codirigé, avec Jean-François Dortier, l’ouvrage Edgar Morin. L’aventure d’une pensée (Paris, Éditions Sciences Humaines, 2020).
  21. Youssef Seddik, L’arrivant du soir. Celui qui frappe à la porte de l’Europe, La Tour-d’Aigues, éd. de l’Aube, 2011 [2007], p. 134.
  22. « Not so long ago we were radicals. We thought of ourselves as critical intellectuals, advocates for the value of indigenous cultures, defenders of our people. Now, all of a sudden, we’re handmaidens of empire! / That is what it is like to feel “historical.” The marking of colonialism as a period, a span of time with a possible ending, came suddenly to euro-American liberal scholars. […] Feeling historical can be like a rug pulled out: a gestalt change, perhaps, or a sense of sudden relocation, of exposure to some previously hidden gaze. » James Clifford, Returns. Becoming Indigenous in the Twenty-First Century, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 2013, p. 2.
  23. Walter Adamson, « Interview with Gayatri Spivak », Thesis Eleven, no 15, vol. 1, 1986, p. 91-97.
  24. Sadik Jalal al-Azm, « Orientalism and Orientalism in Reverse », Khamsin: Journal of Revolutionary Socialists of the Middle East, no. 8, 1981, p. 5–26.
  25. Edward W. Said, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (trad. par Catherine Malamoud), Paris, Seuil, 1980 [1978].
  26. Sans pinailler de manière scolastique sur les termes, on pourrait néanmoins soutenir que cette césure est moins imaginaire qu’imaginée, au sens par lequel Benedict Anderson entend ce participe passé adjectivé (voir la fin du présent article pour ce qui est de cette notion).
  27. Merci à M.A.
  28. Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 2002 [1961].
  29. Ernesto de Martino, La fin du monde : essai sur les apocalypses culturelles, Paris, éd. de l’EHESS, 2016.
  30. Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence, Paris, La Découverte, 2012.
  31. Et ceci vaut aussi pour la critique qu’Anouar Hachemane, dans sa tribune parue sur le site de Twala, fait au sujet de la mobilisation des poèmes épiques persans dans La grande méthode, un recours qui perpétuerait soi-disant une hiérarchie implicite entre Moyen-Orient et Maghreb sous prétexte que la colonisation française avait encouragé en Algérie « le développement d’une miniature figurative d’inspiration persane ». D’un côté, analogie historique ne signifie pas historicité. Et là encore, aucune valeur propre ne saurait être attachée à une œuvre, qui se requalifie en fonction des contextes, de la nature des usages et de la position et des motivations des agents.
  32. Dans cet ordre d’idée, Tiphaine Samoyault, dans son dernier ouvrage, à partir de l’exemple des Misérables de Victor Hugo, démonte le paradigme de la trahison à l’aune duquel on évalue reprises et adaptations. T. Samoyault, Toutes sortes de Misérables, Paris, Seuil, 2026.
  33. Voir Shepard Krech III, The Ecological Indian. Myth and History, New York, Londres, W.W. Norton & Company, 1999.
  34. « The debate between essentialism and anti-essentialism is really not the crucial debate. It is not possible to be non-essentialist, as 1 said; the subject is always centered. The real debate is between these two ways of representing. Even non-fundamentalist philosophies must represent themselves as non-foundationalist philosophies. For example, you represent yourself when you speak as a deconstructor. There’s the play between these two kinds of representations. And that’s a much more interesting thing to keep in mind than always to say, ‘‘I will not be an essentialist.’’ » G.C. Spivak, The Post-colonial Critic. Interviews, Strategies, Dialogues, New York et Londres, Routledge, 1990, p. 109.
  35. https://lametive.fr/project/louisa-yousfi-litterature/
  36. https://www.collateral.media/post/cracker-l-époque-louisa-yousfi-épisode-2-1
  37. https://www.youtube.com/watch?v=Z4gLiFKw3SU&list=PLQrY-D7JfXtUQ5_V0InNzFJcOpYVYogLD&index=1
  38. https://www.youtube.com/watch?v=pLXNTFFtXdc
  39. « [T]erre mécréante » ne renvoie pas à l’Occident mais est plutôt un moyen, par la matrice métaphorique de la piété, d’allégoriser la folie d’un monde qui perd le nord, court à sa perte.
  40. Je souligne.
  41. Publication Instagram du 6 avril 2026. https://www.instagram.com/p/DWyLsYIDDnu/
  42. Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme (trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat), Paris, La Découverte, 1996.
  43. Benedict Anderson, “Long-Distance Nationalism: World Capitalism and the Rise of Identity Politics”, The Spectre of Comparisons: Nationalism, Southeast Asia and the World, Londres, Verso, 1998, p. 58–74.
  44. Si Anderson reconnaît les tensions propres aux formes diasporiques du nationalisme, susceptibles d’être moins contraintes par les réalités locales, il ne les frappe pas pour autant d’illégitimité. De plus, la critique des identity politics, considérées comme le produit du capitalisme, pourrait être vue comme inactuelle puisqu’il arrive que ces politiques, débouchant parfois sur des subjectivités radicales, soient subverties contre le capital même et l’empire (c’est justement ce que défend James Clifford dans Returns).