Déclin hégémonique et radicalisation impériale : contre l’anti-campisme, pour une politique des contradictions

Nous vivons un moment de vérité politique. Alors même que les États-Unis accentuent leur pression sur Cuba, frappent et sanctionnent au nom de leurs intérêts globaux, ciblent les ennemis de leurs alliés et se réservent le droit de punir extraterritorialement des États, des institutions et des individus, une partie non négligeable de la gauche occidentale continue de renvoyer dos à dos agresseurs et agressés, impérialisme structurant et résistances périphériques, au nom d’une lutte indistincte contre “toutes les formes de domination”.

Cette position ne s’exprime pas de manière marginale. Elle s’inscrit au contraire dans une séquence intellectuelle identifiable. La publication récente d’un article de Frustration Magazine consacré au “campisme” en constitue une expression claire, mais elle s’accompagne d’une série d’autres prises de position convergentes dans différents espaces de la gauche intellectuelle et militante — qu’il s’agisse de publications issues de milieux écologistes ou universitaires, ou encore d’interventions militantes appelant à purger les mobilisations de toute lecture géopolitique structurée.

Pris ensemble, ces textes et ces prises de position dessinent moins une divergence ponctuelle qu’une véritable offensive idéologique : celle d’un anti-campisme érigé en doctrine, qui prétend dépasser les lectures “binaires” du monde, mais qui, en pratique, conduit à neutraliser toute analyse des rapports de force impérialistes.

Ce moment n’est pas anodin. Il intervient dans un contexte où la violence impériale américaine s’intensifie, mais aussi dans un paysage politique marqué par l’extrême faiblesse du mouvement anti-guerre en Europe, et en particulier en France. Là où, historiquement, des mobilisations massives pouvaient se structurer contre les interventions militaires occidentales, on observe aujourd’hui une forme d’atonie, voire de désorientation stratégique.

C’est précisément dans ce vide que prospère l’anti-campisme. En substituant une morale de l’équivalence à une analyse des contradictions principales, il accompagne et prolonge cette incapacité à nommer l’impérialisme pour ce qu’il est.

Cette posture, qui se veut lucide, relève en réalité d’une vieille pathologie politique : celle que Vladimir Lénine appelait la maladie infantile du communisme. Elle se caractérise par une incapacité à hiérarchiser les contradictions, une confusion entre radicalité morale et stratégie politique, et un refus obstiné de prendre acte de la structure réelle du monde.

Car le problème n’est pas de reconnaître la complexité du monde. Il est de refuser de voir que cette complexité est structurée par une asymétrie centrale, durable et massive.

Cette asymétrie est politique avant d’être morale. Elle tient au fait que certains États fixent les règles du jeu, tandis que d’autres sont contraints de les subir.

C’est cette inégalité fondamentale que l’anti-campisme obscurcit — et que le présent texte entend remettre au centre de l’analyse.

I. Le socle de l’hégémonie : une suprématie militaire sans équivalent et un privilège d’impunité absolu

Toute hégémonie repose, en dernière instance, sur une capacité de coercition. Dans le cas américain, cette capacité atteint un niveau sans précédent historique, d’abord parce qu’elle est sans commune mesure avec celle des autres puissances. En 2024, les dépenses militaires des États-Unis ont atteint 997 milliards de dollars, soit 37 % des dépenses militaires mondiales et 3,2 fois le niveau de la Chine, deuxième budget militaire mondial ; elles représentent aussi 66 % des dépenses de l’ensemble des membres de l’OTAN. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une simple première place dans un classement, mais d’un changement d’échelle : une seule puissance concentre à elle seule plus d’un tiers de l’effort militaire planétaire.

Cet écrasement budgétaire se traduit matériellement par une infrastructure de déploiement global sans équivalent. Les estimations les plus couramment retenues situent le nombre de bases et installations militaires américaines à l’étranger autour de 750, réparties dans plus de 80 pays ; les effectifs militaires américains stationnés hors du territoire national dépassent 220 000 personnes. Aucun autre État ne dispose d’un tel maillage. La Chine ne possède qu’une base militaire officiellement reconnue à l’étranger, à Djibouti ; la Russie maintient quelques points d’appui extérieurs, essentiellement dans son voisinage stratégique. Là encore, la différence n’est pas de degré mais de nature : une seule puissance est en mesure de maintenir une présence militaire permanente à l’échelle du globe.

Mais la singularité américaine ne réside pas seulement dans l’ampleur des moyens disponibles. Elle tient aussi à leur usage historique. Les États-Unis restent à ce jour la seule puissance à avoir employé l’arme atomique contre des populations civiles, à Hiroshima et Nagasaki. Ils ont recouru au Vietnam à des agents chimiques comme l’agent orange, dont les effets sanitaires et environnementaux continuent d’affecter des générations entières. Ils ont détruit, désorganisé ou durablement affaibli des sociétés entières de la Corée au Vietnam, de l’Irak à l’Afghanistan. Il ne s’agit pas d’une suite d’accidents regrettables, mais d’un usage répété de la force à grande échelle, avec des effets structurants sur l’histoire contemporaine.

Or ce qui distingue décisivement cette puissance, ce n’est pas seulement sa capacité de destruction. C’est l’impunité dont elle bénéficie. Aucune de ces séquences n’a donné lieu à une responsabilité juridique internationale effective à la hauteur des faits commis. À l’inverse, les États du Sud global, eux, sont constamment exposés à l’arsenal disciplinaire de l’ordre international : CPI, sanctions américaines et européennes, conditionnalités économiques, surveillance diplomatique, rappels à l’ordre permanents. Là où le centre impérial peut détruire sans être puni, les périphéries sont ramenées sur “le droit chemin” au nom d’un universalisme dont elles seules subissent réellement la morsure. C’est là un privilège colonial au sens le plus strict : l’impunité n’est pas universelle, elle est réservée à la puissance qui structure l’ordre mondial.

Cette première asymétrie appelle immédiatement la suivante. Car la domination américaine ne tient pas seulement à la force brute. Elle tient aussi à sa capacité de présenter cette force comme le bras armé d’un ordre prétendument neutre, universel et réglé.

II. Un ordre international “fondé sur des règles” : l’universalité comme idéologie

L’une des grandes réussites de l’hégémonie américaine est d’avoir fait passer pour universel un ordre qui demeure profondément situé. Le langage des “règles”, du “droit”, des “valeurs” et de la “communauté internationale” fonctionne ici comme une technologie de légitimation. Comme l’avait montré Gramsci, l’hégémonie ne repose pas seulement sur la coercition, mais sur la capacité d’une puissance à faire apparaître ses propres intérêts particuliers comme l’expression de l’intérêt général. C’est exactement ce que produit la rhétorique de l’“ordre international fondé sur des règles”. Elle transforme un rapport de force historiquement construit en horizon normatif apparemment indiscutable.

L’hypocrisie du système ne tient pas au fait que les règles seraient imparfaites. Elle tient à leur application structurellement sélective. Les principes de souveraineté, de non-ingérence, de protection des civils ou de justice internationale sont invoqués, suspendus ou contournés en fonction de la position occupée dans la hiérarchie mondiale. Les États du Sud global peuvent être sanctionnés, mis au ban, poursuivis, menacés ou placés sous tutelle. Les États-Unis, eux, peuvent refuser la compétence d’instances internationales, sanctionner des magistrats étrangers, frapper des responsables onusiens et continuer à se présenter comme les gardiens de l’ordre juridique mondial. Les sanctions contre des juges de la CPI et contre Albanese illustrent précisément cette inversion : ceux qui prétendent défendre un ordre de droit s’autorisent à punir les acteurs mêmes chargés d’en assurer l’application.

Il faut ici prendre la mesure de la dissymétrie politique. Dans un monde réellement régi par des règles universelles, aucune puissance ne pourrait exercer un tel droit de veto pratique sur les procédures qui la visent, ni menacer aussi directement les institutions judiciaires ou onusiennes. Si cela est possible, c’est précisément parce que l’ordre dit “régulé” reste fondé sur une hiérarchie politique préalable. Les règles ne sont pas absentes ; elles sont distribuées inégalement. Elles ne s’imposent pas à tous de la même façon ; elles servent à naturaliser une structure de domination.

C’est pourquoi il ne suffit pas d’opposer abstraitement “le droit” aux “abus de puissance”. Il faut comprendre que, dans sa forme actuelle, l’ordre international fonctionne comme la codification flexible d’un rapport de force dont Washington demeure le centre. Et ce rapport de force ne s’exprime pas seulement par les armes ou la diplomatie : il s’inscrit dans la monnaie même au moyen de laquelle le monde commerce, emprunte, règle et accumule.

III. Le dollar : de Bretton Woods à la rupture de 1971, la fabrication d’un privilège mondial

L’hégémonie américaine ne se comprend pas sans son ancrage monétaire. C’est à Bretton Woods, en 1944, que se met en place l’architecture qui place durablement le dollar au centre du système monétaire international. Dans ce cadre, le dollar est convertible en or, les autres monnaies s’ordonnent autour de lui, et les institutions créées à ce moment — notamment le FMI et la Banque mondiale — contribuent à stabiliser cette centralité. Le privilège américain ne naît donc pas en 1971 ; il commence à Bretton Woods. Les États-Unis sortent de la Seconde Guerre mondiale comme puissance industrielle, financière et militaire dominante, et leur monnaie devient le pivot de l’ordre économique d’après-guerre.

La décision de 1971, lorsque Nixon suspend unilatéralement la convertibilité du dollar en or, ne détruit pas cette centralité. Elle la radicalise. À partir de ce moment, les États-Unis conservent les avantages d’une monnaie mondiale sans en supporter la contrainte principale. Ils peuvent émettre la monnaie dont le reste du monde a besoin tout en se libérant de l’ancrage matériel qui limitait, au moins partiellement, leur marge de manœuvre. La fameuse formule attribuée à John Connally, secrétaire au Trésor de Nixon — “the dollar is our currency, but it’s your problem” — condense parfaitement cette logique. Le dollar reste au cœur du système, mais son instabilité, ses variations, ses usages et les effets des décisions américaines sont reportés sur le reste du monde.

Il faut mesurer très concrètement ce que cela signifie. D’abord, cela permet aux États-Unis de financer durablement leurs déficits dans leur propre monnaie. Là où les pays périphériques doivent gagner ou emprunter des devises qu’ils ne contrôlent pas, les États-Unis émettent la devise-clé du système. Ensuite, cela donne à la politique monétaire américaine une portée mondiale. Quand la Réserve fédérale modifie ses taux, les effets se répercutent sur les flux de capitaux, sur le coût de la dette, sur la stabilité des monnaies et sur les marges de manœuvre budgétaires d’une multitude de pays. Les États-Unis disposent ainsi d’un levier macroéconomique global que personne d’autre ne possède.

Mais la puissance du dollar ne s’arrête pas à cette capacité de financement. Elle tient aussi au fait qu’une grande partie des échanges internationaux, des réserves de change et des transactions financières restent libellés en dollars. Toute transaction en dollars passe, à un moment ou à un autre, par des banques correspondantes ou des circuits relevant de la juridiction américaine. Cela signifie que Washington ne se contente pas de bénéficier d’un avantage symbolique ou comptable : il voit, suit, surveille et peut interrompre les flux. La monnaie n’est pas seulement un étalon de valeur ; elle devient un instrument de contrôle.

C’est là qu’apparaît le lien organique entre domination monétaire et domination politique. Le privilège du dollar permet aux États-Unis non seulement d’absorber au profit de leur propre puissance l’épargne et la demande mondiale de sécurité, mais aussi de convertir cette centralité en capacité de contrainte. Là où la force militaire fixe les limites du possible, le dollar organise la dépendance quotidienne des autres économies. Il structure le commerce, la dette, les réserves, l’accès aux paiements, la fluidité des importations. Il place les autres pays — singulièrement ceux du Sud global — dans une position où toute rupture avec Washington devient immédiatement coûteuse.

À ce stade, le passage à la contrainte juridique n’est plus qu’un prolongement logique. Car quand une puissance tient la monnaie du monde, elle peut plus aisément transformer une position structurelle en instrument de punition.

IV. De la centralité financière à la contrainte juridique : l’extraterritorialité du droit américain

Le pouvoir du dollar trouve son prolongement naturel dans l’extraterritorialité du droit américain. Ce qui était d’abord une position centrale dans les flux devient ici un mécanisme explicite d’intervention. Les États-Unis peuvent sanctionner des entreprises, des institutions ou des individus étrangers pour des activités réalisées hors de leur territoire, dès lors que ces activités impliquent le dollar, une banque correspondante américaine ou un lien quelconque avec leur système financier. Le droit américain cesse ainsi d’être un droit national parmi d’autres : il devient, de facto, un droit global de coercition.

Cette extraterritorialité n’est pas un excès ponctuel. Elle constitue un élément normalisé de la puissance américaine. Elle permet de punir des acteurs européens, asiatiques, latino-américains ou africains sans avoir à occuper leurs territoires ni même à obtenir une autorisation multilatérale. Elle permet surtout de faire intérioriser la contrainte. Car les entreprises, les banques, les assureurs et les transporteurs anticipent le risque américain et s’alignent en amont. La peur de l’amende, de la coupure d’accès au dollar ou de la mise à l’index suffit souvent à faire plier des acteurs qui, juridiquement, n’ont aucun lien direct avec Washington.

C’est ce passage du contrôle à l’obéissance anticipée qui prépare le terrain des sanctions proprement dites. La domination cesse alors d’être seulement une architecture ; elle devient une intervention directe dans les conditions matérielles de la vie économique.

V. Sanctions et asphyxie : gouverner par la privation dans un système de dépendance organisée

Les sanctions sont sans doute l’expression la plus tangible de l’hégémonie américaine. Elles permettent d’agir sans occupation militaire directe, tout en produisant des effets parfois aussi dévastateurs qu’une guerre ouverte. Pour comprendre leur nature, il faut abandonner le vocabulaire neutre de la “pression diplomatique” et descendre au niveau du fonctionnement concret des sociétés. Quand un pays est frappé par des sanctions américaines, ce ne sont pas seulement ses exportations qui sont touchées. Ce sont ses paiements, ses importations, ses assurances, ses contrats, ses livraisons, son entretien industriel, son approvisionnement pharmaceutique, ses chaînes logistiques, son système hospitalier et, à terme, la reproduction ordinaire de la vie sociale.

Une centrale électrique ne tombe pas seulement en panne parce qu’elle a été bombardée ; elle cesse aussi de fonctionner quand une pièce de rechange fabriquée à l’étranger ne peut plus être payée, assurée ou livrée. Un appareil d’imagerie médicale devient inutilisable quand le fabricant refuse d’assurer sa maintenance. Des médicaments disparaissent des circuits non parce qu’ils sont toujours explicitement interdits, mais parce que les banques refusent les paiements, que les transporteurs refusent les cargaisons et que les fournisseurs renoncent à tout lien avec le pays visé. L’économie ne s’effondre pas toujours d’un seul coup. Elle se grippe, s’érode, s’enfonce dans l’incertitude, la pénurie, le surcoût et le retard.

Le cas irakien dans les années 1990 demeure, à cet égard, paradigmatique. Les sanctions ont contribué à la dégradation dramatique de l’accès à l’eau potable, aux soins, aux équipements et aux infrastructures, avec un coût humain colossal. L’aveu de Madeleine Albright — “we think the price is worth it” — est resté célèbre précisément parce qu’il disait tout haut ce qui, d’ordinaire, se présente sous des habits technocratiques : la souffrance civile peut être acceptée comme variable stratégique.

Mais les sanctions sont d’autant plus efficaces qu’elles frappent des économies déjà rendues dépendantes. Dans beaucoup de pays du Sud, la spécialisation imposée historiquement — exportation de matières premières, importation de biens manufacturés, dépendance aux devises — rend extrêmement difficile l’autonomie productive. À cette dépendance externe s’ajoute souvent l’action de bourgeoisies compradores, qui tirent profit des circuits d’importation, de rente et d’intermédiation, et n’ont aucun intérêt à une remontée des chaînes de valeur ni à une industrialisation souveraine. Le Venezuela illustre bien ce verrouillage : la pression américaine y rencontre des structures internes qui compliquent toute bifurcation productive. Les prescriptions du FMI et de la Banque mondiale, héritées du consensus de Washington, aggravent encore cette vulnérabilité en promouvant l’ouverture, la libéralisation et l’attractivité pour les capitaux étrangers comme horizon indépassable du “développement”. Les sanctions exploitent donc une dépendance qu’un ordre économique plus large a contribué à fabriquer. Elles ne créent pas seules la vulnérabilité ; elles l’achèvent.

Le même schéma vaut désormais pour les personnes physiques. Les sanctions américaines contre Francesca Albanese, annoncées en juillet 2025, s’inscrivent dans un dispositif qui peut inclure gel d’avoirs, restrictions financières et isolement professionnel. Reuters a montré que les sanctions prises contre Albanese et contre le personnel de la CPI ont concrètement gelé des actifs et perturbé des enquêtes sur des crimes de guerre. Le cas des juges de la CPI sanctionnés en 2025 est plus saisissant encore : des magistrats internationaux ont été visés pour avoir exercé leurs fonctions sur des dossiers touchant les États-Unis ou Israël ; les sanctions ont impliqué gel d’avoirs et restrictions de déplacement, y compris pour les familles. Nous sommes ici devant un phénomène d’une gravité exceptionnelle : une puissance non partie au Statut de Rome frappe des juges internationaux parce qu’ils appliquent le droit à ses alliés ou à elle-même.

On comprend alors que l’inégalité politique mondiale n’est pas une abstraction. Elle signifie qu’un trait de plume à Washington peut compliquer la vie d’un pays entier, désorganiser son économie, priver sa population de pièces, de machines, de médicaments, ou réduire au silence des individus et des institutions théoriquement protégés par le droit international.

VI. Pourquoi certains États sont visés : souveraineté, bifurcation politique et résistance sociale

Il manquerait pourtant quelque chose d’essentiel si l’on s’en tenait à la seule description des instruments de domination. Encore faut-il comprendre pourquoi certains pays sont plus particulièrement attaqués. Les États-Unis ne s’acharnent pas sur n’importe quel État. Ils visent prioritairement ceux qui, à des degrés divers, leur tiennent tête, contestent les formes de leur insertion dans l’ordre mondial et portent des projets de société incompatibles avec la pleine disponibilité des ressources, des marchés et des décisions politiques aux intérêts américains.

Ce qui est visé, ce n’est pas seulement une diplomatie dissidente. C’est la possibilité même d’une bifurcation. Contrôle public de ressources stratégiques, redistribution sociale, limitation de l’ouverture aux capitaux étrangers, alliances alternatives, affirmation d’une souveraineté économique ou géopolitique : autant d’orientations qui entrent en tension avec l’hégémonie américaine. Dès qu’un État tente, même partiellement, de sortir des termes de sa dépendance, il devient une cible. Les sanctions, les campagnes de délégitimation et les opérations de déstabilisation jouent alors comme des rappels à l’ordre.

Dans ces conditions, les leçons abstraites sur la démocratie, les libertés individuelles ou le pluralisme libéral deviennent très largement hors sujet. Non pas parce que ces questions seraient sans importance, mais parce que la pression exercée par Washington et par l’ordre qu’il structure est telle qu’on ne peut pas évaluer ces pays comme s’ils évoluaient dans un environnement normalisé. Leur vie politique se déploie sous contrainte, dans l’ombre permanente de la sanction, du sabotage économique, de la guerre informationnelle et de la menace de changement de régime. Prétendre juger symétriquement la démocratie d’un pays assiégé et celle du centre impérial revient à faire abstraction du fait politique principal.

Et pourtant, malgré ce contexte dégradé, plusieurs de ces États ont accompli ou maintenu des performances sociales notables : alphabétisation, accès aux soins, développement de l’enseignement supérieur, progrès en matière de droits des femmes ou d’intégration sociale. Cela n’efface ni l’autoritarisme ni les contradictions internes. Mais cela explique pourquoi ces régimes tiennent, pourquoi ils ne s’effondrent pas simplement sous le poids des sanctions, et pourquoi un patriotisme réel continue d’y exister. Ce patriotisme n’est pas seulement le produit de la propagande ou de la peur. Il se nourrit d’une expérience concrète : celle d’une société qui, malgré l’asphyxie, a vu se construire des acquis réels et perçoit l’agression extérieure pour ce qu’elle est. Là encore, l’anti-campisme échoue à voir l’essentiel, parce qu’il moralise ce qu’il faudrait historiciser.

Conclusion — Retrouver une politique des contradictions principales

Le parcours est désormais clair. L’hégémonie américaine ne repose ni sur un seul levier ni sur un simple leadership bienveillant. Elle s’appuie sur la combinaison d’une suprématie militaire écrasante, d’une impunité réservée à la puissance centrale, d’un ordre international hypocritement présenté comme universel, d’un privilège monétaire mondial construit depuis Bretton Woods et radicalisé après 1971, d’une extraterritorialité juridique agressive, de sanctions capables de désorganiser matériellement des sociétés entières, et d’un pouvoir de frapper jusque les individus et les institutions internationales qui prétendent lui résister.

Dans un tel système, renvoyer dos à dos l’agresseur et l’agressé au nom d’un refus abstrait de “toutes les dominations” n’a rien d’une radicalité. C’est une cécité. Une politique sérieuse commence par l’identification des contradictions principales. Elle suppose de voir que toutes les dominations ne sont pas équivalentes, que toutes les violences n’occupent pas la même place dans la structure mondiale, et qu’il existe une puissance qui fixe, pour l’essentiel, le cadre général des règles du jeu politique international.

À l’âge de l’hégémonie américaine, la question n’est donc pas de savoir s’il faut distribuer plus équitablement les blâmes moraux. La question est de savoir si l’on accepte enfin de penser stratégiquement. Tant que cette hégémonie organise le système, toute politique émancipatrice durable devra partir de là. Le reste n’est, au mieux, que moraline ; au pire, une contribution involontaire à la reproduction de l’ordre impérial.

 

Yazid Arifi, QG Décolonial

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