Domenico Losurdo : à propos du marxisme occidental

« Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., c’est répudier la révolution sociale. […] Quiconque attend une révolution sociale « pure » ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution. »

Lénine, « Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes » (1916)

 

Dans Western Marxism: How it was Born, How it Died, How it can be Reborn Monthly Review Press, New-York, 2024) – désormais disponible en anglais grâce à Monthly Review Press – Domenico Losurdo (1941 – 2018) propose une analyse magistrale du marxisme occidental, qu’il considère comme une construction idéologique largement déconnectée des luttes concrètes et des expériences révolutionnaires réelles. Avec une érudition impressionnante et un regard acerbe, il démonte les illusions d’une tradition intellectuelle qui, sous couvert de radicalité, a souvent tourné le dos aux grandes révolutions du XXe siècle et s’est avérée, de fait, complice des structures impérialistes qu’elle prétendait combattre.

Losurdo est surtout connu pour sa magistrale Contre-histoire du libéralisme – et parfois critiqué pour son livre sur la légende noire de Staline – mais son livre sur le marxisme occidental offre sans doute le résumé le plus clair de sa pensée politique. Domenico Losurdo fut un philosophe et historien marxiste italien – qui a également écrit sur Nietzsche, Hegel et Gramsci) – dont l’engagement politique et intellectuel s’inscrit dans la lutte contre l’impérialisme et la défense du socialisme. Né en Italie au moment où le nazisme tentait d’anéantir l’URSS, il grandit dans un pays marqué par la reconstruction d’après-guerre et l’opposition entre le puissant Parti Communiste Italien (PCI) et l’influence grandissante des États-Unis. Militant dès l’âge de 19 ans, il adhère au PCI en 1960. Cependant, face aux divisions du mouvement communiste international, notamment après la scission sino-soviétique, il quitte le PCI en 1969 pour rejoindre le Partito Comunista d’Italia (PCd’I), orienté vers la Chine maoïste. Pendant les années 1970, il écrit régulièrement pour la presse communiste et participe activement au débat théorique sur le marxisme. À la chute de l’URSS en 1991, alors que nombre d’intellectuels occidentaux proclament la fin du communisme, Losurdo refuse l’abandon et s’engage dans le Partito della Rifondazione Comunista (PRC), qui rejette la mutation du PCI vers la social-démocratie. Plus tard, il milite au Partito dei Comunisti Italiani (PdCI), qui cherche à préserver l’héritage du PCI originel. Son engagement est marqué par une volonté constante de défendre un communisme critique, attentif aux réalités historiques et débarrassé des dogmes idéologiques. Malgré ce qu’en disent certains détracteurs, Western Marxism est un bon exemple d’un tel communisme critique. Par ailleurs, Losurdo a également été un universitaire prolifique, professeur de philosophie à l’Université d’Urbino, où il s’est spécialisé dans l’histoire de la pensée bourgeoise et l’évolution du marxisme. Son travail, souvent en dialogue avec le marxisme non-occidental, a été grandement facilité par sa collaboration avec Erdmute Brielmayer, intellectuelle allemande et sa compagne, qui a joué un rôle essentiel dans la traduction et la diffusion de ses écrits à l’international. Toute sa vie, Losurdo a défendu une vision du marxisme ancrée dans les luttes concrètes, en opposition à l’intellectualisme eurocentré du marxisme occidental, qu’il considérait comme une tradition déconnectée des réalités de la lutte des classes et des combats anticoloniaux. Son œuvre continue d’influencer les débats marxistes contemporains, notamment par son analyse critique de la pensée bourgeoise, son rejet du fatalisme défaitiste et son attention aux transformations du socialisme dans le monde, en particulier en Chine.

L’une des thèses majeures de Losurdo dans, Western Marxism, est assez simple : le marxisme occidental est un marxisme de la défaite. Il s’est constitué en opposition aux expériences socialistes concrètes, où les opprimés et exploités ont effectivement pris le pouvoir – notamment en URSS et en Chine – et a préféré se réfugier dans des spéculations philosophiques abstraites, souvent teintées d’eurocentrisme et d’un mépris à peine voilé pour les luttes de libération nationale du Sud global. En un mot, il s’agit d’un marxisme qui, au lieu d’assumer le combat pour le pouvoir, s’est retranché dans l’univers feutré de l’université et des revues intellectuelles occidentales. Par ailleurs, Gabriel Rockhill et Jennifer Ponce de León, dans l’excellente introduction au livre de Losurdo, rappellent que, pour Losurdo, les termes d’« Occident » et d’« Orient » ne renvoient pas uniquement à des réalités géographiques, mais désignent plus largement deux orientations politiques distinctes, présentes à l’échelle mondiale. L’une s’inscrit dans une démarche complexe et progressive de construction du socialisme dans un contexte dominé par le capitalisme, notamment au sein du Sud global, où ces dynamiques se sont principalement développées. L’autre, en revanche, tend à minimiser ces efforts concrets, rejetant souvent les luttes contre l’impérialisme au motif qu’elles ne correspondraient pas à une exigence idéalisée de pureté théorique ou morale.

En retraçant avec rigueur l’histoire et les contradictions de la tradition marxiste, Losurdo propose non seulement une critique féroce du marxisme académique dominant en Occident, mais aussi une esquisse de ce que pourrait être une renaissance véritable du marxisme révolutionnaire. Cet ouvrage, polémique et érudit, s’impose ainsi comme une lecture incontournable pour quiconque souhaite comprendre les limites structurelles du marxisme occidental et les conditions de son dépassement.

Quiconque entend le terme de « marxisme occidental » pense certainement en premier lieu à l’ouvrage du même nom, écrit par Perry Anderson en 1976. Il n’est donc pas inutile de revenir brièvement sur les critiques que Losurdo adresse à Anderson. Dans Western Marxism, Domenico Losurdo entreprend une critique approfondie du marxisme occidental tel qu’il a été conceptualisé par Perry Anderson. Dans son livre, Losurdo dénonce ce qu’il considère comme des biais eurocentristes, idéalistes et déconnectés des luttes concrètes qui ont façonné l’histoire du marxisme au XXᵉ siècle.. Anderson soutient que l’incapacité des révolutions socialistes à s’étendre au-delà de la Russie, ainsi que la prétendue corruption du régime soviétique, ont conduit les marxistes occidentaux à se replier sur l’université et sur des questions philosophiques et esthétiques, délaissant les enjeux politiques et économiques​. Cette vision est, selon Losurdo, fondamentalement eurocentrée et ignore les victoires révolutionnaires en Asie, en Afrique et en Amérique latine, où les luttes communistes ont connu des avancées significatives malgré la répression impérialiste​. Un autre point central de la critique de Losurdo est que le marxisme occidental, tel que le décrit Anderson, s’éloigne des luttes populaires et de la praxis révolutionnaire. Anderson célèbre la « radicale nouveauté » des intellectuels marxistes occidentaux qui s’intéressent à la culture bourgeoise et aux débats théoriques, au détriment de l’action politique et de l’organisation des masses​. Losurdo oppose cette approche à celle des marxistes du Sud global, qui ont mis en œuvre des stratégies de transformation sociale en se confrontant directement aux structures de pouvoir existantes​. Losurdo reproche également à Anderson une vision réductrice du socialisme réellement existant. Anderson affirme que la « stalinisation » du mouvement communiste a transformé l’URSS en un « arrière-pays semi-lettré » et que la pensée bourgeoise a regagné une supériorité intellectuelle sur la pensée socialiste​. Pourtant, selon Losurdo, ces affirmations ne tiennent pas compte des avancées culturelles et sociales portées par les expériences socialistes, ni du rôle essentiel joué par ces régimes dans la défaite du fascisme et l’émancipation des peuples colonisés​. En réponse aux limites du marxisme occidental tel que conceptualisé par Anderson, Losurdo appelle à une réconciliation entre la théorie et la pratique révolutionnaire. Il plaide pour un marxisme qui ne se limite pas à une critique académique du capitalisme mais qui s’engage activement dans les luttes contemporaines​. Il rejette l’idée que le marxisme doive être un exercice purement intellectuel et insiste sur la nécessité d’un socialisme ancré dans les réalités concrètes des classes opprimées.

La distinction, proposée par Losurdo, entre marxisme occidental et oriental est donc avant tout politique et stratégique. Elle trouve son origine dans deux événements fondateurs : 1914 et 1917. La Première Guerre mondiale (1914) marque une rupture décisive au sein du mouvement ouvrier européen. Tandis que la majorité des partis socialistes trahissent l’internationalisme prolétarien en soutenant l’effort de guerre de leurs bourgeoisies nationales, une minorité révolutionnaire (Lénine, Luxembourg, Liebknecht) maintient l’idée d’une transformation radicale de la société. La Révolution d’Octobre (1917) constitue le second tournant majeur : avec la prise de pouvoir des bolcheviks, le marxisme cesse d’être une simple critique du capitalisme pour devenir un projet d’organisation du pouvoir et de construction d’un État socialiste. À partir de ce moment, une fracture s’installe : d’un côté, un marxisme qui assume le pouvoir et tente de répondre aux défis concrets de la transition socialiste ; de l’autre, un marxisme qui se détourne de cette expérience et se replie dans la sphère universitaire et philosophique. Ce dernier, que Losurdo nomme marxisme occidental, va progressivement se détacher des préoccupations stratégiques du marxisme révolutionnaire pour se concentrer sur des débats théoriques souvent stériles, voire hostiles aux expériences socialistes réellement existantes.

L’un des aspects les plus percutants du livre réside dans la critique que Losurdo adresse à la faillite du marxisme occidental face à la question coloniale. Alors que l’URSS et la Chine ont joué un rôle central dans l’appui aux mouvements de libération nationale du XXe siècle, la plupart des intellectuels marxistes occidentaux sont restés indifférents, voire méprisants, envers ces luttes. Un exemple criant est l’aveuglement de l’École de Francfort sur ces questions : Adorno et Horkheimer, tout en se présentant comme des critiques radicaux du capitalisme, ignorent largement la dynamique impérialiste et les luttes anticoloniales. Pire, Horkheimer ira jusqu’à soutenir l’intervention américaine au Vietnam au nom de la « défense des droits de l’homme ».

Le rejet de la révolution chinoise et des luttes du Tiers-Monde : alors que la révolution maoïste marque un tournant majeur dans l’histoire du socialisme, des intellectuels occidentaux comme Althusser ou Marcuse restent profondément ambivalents, préférant se focaliser sur des débats conceptuels internes à la tradition marxiste européenne. Losurdo montre ainsi que le marxisme occidental s’est enfermé dans un prisme eurocentré, incapable de concevoir la révolution autrement que dans un cadre européen et ouvrier. Ce mépris pour les expériences révolutionnaires du Sud global est, selon lui, l’un des péchés originels du marxisme occidental, qui a préféré une radicalité de salon à l’engagement dans les luttes concrètes de l’histoire mondiale.

Un autre axe majeur du livre concerne la dégénérescence du marxisme occidental en une pure théorie critique, une évolution qui culmine avec les penseurs postmodernes (Foucault, Derrida, Agamben, Hardt et Negri). Selon Losurdo, cette tendance intellectuelle a contribué à désarmer le marxisme en le privant de sa capacité stratégique. En réduisant l’histoire à un jeu de discours et de représentations, le postmodernisme évacue la lutte des classes comme moteur de l’histoire. En se méfiant de toute forme d’organisation structurée, il rejette l’idée même de pouvoir populaire, au profit d’une « résistance » perpétuelle et désincarnée. En cherchant sans cesse à déconstruire plutôt qu’à construire, il remplace la praxis révolutionnaire par une critique infinie et paralysante. Cette mutation du marxisme en un simple outil académique a eu des conséquences désastreuses : elle a privé les mouvements révolutionnaires d’un cadre stratégique cohérent et a facilité l’intégration du marxisme dans l’appareil idéologique dominant.

Face à ce constat, Losurdo ne se contente pas de critiquer : il propose des pistes pour une revitalisation du marxisme en Occident. Pour cela, il identifie plusieurs axes essentiels :

  • Un retour à l’histoire réelle des révolutions socialistes, en cessant de diaboliser a priori l’URSS, la Chine ou Cuba, et en cherchant à comprendre leurs succès et leurs contradictions.
  • Une reconnexion avec les luttes du Sud global, qui restent aujourd’hui l’épicentre de la contestation de l’ordre capitaliste mondial.
  • Un dépassement du fétichisme théorique, pour redonner au marxisme sa fonction première : être un outil stratégique de transformation du monde, et non un simple objet d’étude académique.
  • Pour Losurdo, le marxisme ne doit pas être un refuge intellectuel, mais une praxis révolutionnaire. C’est à cette condition qu’il pourra renaître.

Si ce livre est assez polémique – et qu’on peut discuter la vision que propose Losurdo des différentes prises de pouvoir, par les opprimés, dans le Sud global – il n’en reste pas moins une lecture essentielle, afin de quitter l’internationalisme abstrait de nombre de mouvements révolutionnaires occidentaux (et notamment français). En effet, il semble que nombre d’internationalistes occidentaux soutiennent les peuples en lutte tant qu’ils restent perdants et s’en écartent dès lors qu’ils remportent des victoires ou qu’ils prennent le pouvoir d’Etat. Il n’est pas rare de trouver, même chez les marxistes les plus révolutionnaires, un fond libéral qui leur fait abandonner l’internationalisme à la moindre expérience concrète de prise du pouvoir dans le Sud. Western Marxism – comme la plupart des livres de Losurdo – est donc une lecture incontournable pour quiconque s’intéresse aux contradictions du marxisme contemporain. Avec une érudition impressionnante et une critique tranchante, Losurdo oblige à repenser les impasses d’un marxisme coupé des luttes concrètes et enfermé dans l’université. Un livre salutaire, qui fait voler en éclats bien des illusions et qui appelle à repenser concrètement ce que signifie être anti-impérialiste.

 

Selim Nadi

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