… les États-Unis d’Europe sont, en régime capitaliste, ou bien impossibles, ou bien réactionnaires.
— Lénine, « Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe », 1915.
1. « Il tempo dei sovranisti è finito » ?
Les réjouissances, souvent bavardes, liées à l’élection de Peter Magyar et à la chute de Viktor Orbán n’étaient guère fondées sur une connaissance même succincte du parcours et du programme du nouveau premier ministre hongrois. Par contre, elles étaient cohérentes du point de vue de la ligne de fond idéologique hégémonique au sein de la société politique européenne : le choix d’un renforcement de l’intégration des nations au marché européen et à ses institutions politiques, d’un alignement sur l’agenda impérialiste incluant servilité vis-à-vis de l’impérialisme étatsunien et complicité à l’égard des agressions répétées d’Israël au Moyen-Orient.
Magyar a quitté le Fidesz il y a deux ans pour concurrencer son ancien leader en perte de vitesse, prenant pour ce faire la tête d’un parti de centre-droit afin d’agréger opportunistement à lui une large base contestatrice. Sur le terrain programmatique : quelques broutilles opportunistes, mais surtout un positionnement explicitement anti-migrants (« émigration zéro ») et ne revenant sur aucun des décrets ou lois anti-LGBT récents (usant toutefois d’ambiguïté afin de ne pas froisser le « progressisme » autoproclamé de Bruxelles).
Sous couverture centriste, Magyar incarne simplement une extrême droite plus favorable à l’Union européenne. Et, dans le fond, cela lui permet de rejoindre une orientation politique qui, contrairement à ce que prétend la gauche libérale, n’est aucunement opposée à celle de Meloni ; cette dernière évoquant d’ailleurs il y a quelques semaines un besoin de plus de flexibilité à propos du positionnement de la Hongrie vis-à-vis du financement européen de la guerre en Ukraine — entendons ici, à peine maquillée, une critique de la russophilie d’Orbán.
Suite à l’élection de Magyar, le Partito democratico (PD) en Italie s’est réjoui : « Il tempo dei sovranisti è finito ». Mais c’est tout naturel, il s’agit d’un parti libéral ayant fait de l’intégration européenne son logiciel programmatique.
Une gauche de rupture, quant à elle, peut-elle légitimement se réjouir de la substitution d’une extrême droite philo-européenne à une extrême droite souverainiste ? Pour trois raisons, je ne le crois pas :
- En militant en faveur de l’intégration économique des nations d’Europe à l’UE, on œuvre contre toute possibilité de soumettre la loi du marché à une politique économique indépendante de ses lois. D’autant plus que le marché européen est lui-même intégré par l’entremise de traités multiples au marché nord-américain, que par conséquent l’idée même d’une souveraineté économique européenne n’est qu’une chimère. Si les multinationales européennes y sont favorables, l’ensemble des secteurs localisés de l’industrie et/ou de l’agriculture sont condamnés au déclin sous l’effet de la concurrence qu’une telle intégration suppose.
- À ceux qui accusent les défenseurs de la souveraineté nationale d’affaiblir l’UE, et donc de renforcer Poutine, il faut rappeler d’abord que la guerre en Ukraine fut en grande partie provoquée par l’imposition par le bloc atlantiste d’un rapport de force à la Russie. Ce qui ne rogne en rien sur la légitimité d’une auto-détermination nationale ukrainienne sous condition de désalignement et de défascisation de ses rangs armés. L’accroissement de la conflictualité sur le front russe, que réclame et organise l’ensemble des libéraux philoeuropéens, est par ailleurs au service d’un projet massif de réarmement du bloc européen et de l’Allemagne à sa tête. Mais si une « souveraineté militaire européenne » devait se traduire par de telles politiques de réarmement, elle enrichirait de fait les multinationales du secteur militaro-industriel, mais non les européens auxquels seraient imposées des politiques austéritaires en inadéquation avec leurs besoins sociaux les plus fondamentaux.
- Lorsqu’Orbán fut défait, on a sans doute eu raison de se réjouir de la chute d’un grand ami d’Israël. Mais que faut-il attendre de Magyar sur le plan des rapports avec l’entité sioniste ? « Aucun changement radical n’est attendu », titrait The Time of Israël le lendemain de son élection. Moins d’une semaine plus tard, on apprenait que le nouveau chef d’État hongrois lançait à Benjamin Netanyahu, pourtant poursuivi par la Cour pénale internationale, une invitation à la volée. Du point de vue resserré des rapports entre Israël et la Hongrie, il n’était donc aucunement légitime de se réjouir. Ni plus généralement du point de vue d’un alignement de la Hongrie sur l’agenda impérialiste : la dépendance économique de cette dernière vis-à-vis de l’UE induisant de fait une servilité plus grande à l’égard de ses partenaires du bloc occidental (Israël compris).
Pour toutes ces raisons, c’est précisément la possibilité d’une reprise en main de la souveraineté nationale qui nous ménage une part d’espérance. Contrairement aux extrêmes droites d’Italie ou de France, qui font leur pain électoral sur l’exacerbation raciste des structures étatiques de la nation, tout en œuvrant désormais pour la perte effective de souveraineté économique et sociale, une telle souveraineté redonnerait à la politique ce qui constitue de notre point de vue sa fonction essentielle, celle de s’arracher aux logiques capitalistes et impérialistes ayant plongé les peuples d’Europe depuis plus de 20 ans dans l’impuissance et la réaction morbide.
2. La crise de Sigonella (1985)
Selon le PD, l’affaiblissement d’un axe italo-hongrois sur la scène continentale doit donc légitimement nous donner des raisons de nous réjouir. Mais c’est mal comprendre les coordonnées de la nouvelle extrême droite européenne et notamment italienne.
S’il est vrai que le parcours de la présidente du conseil italien atteste de sa formation dans le giron du postfascisme du MSI et de sa fidélité au fascisme historique, celle-ci est à la fois le produit et désormais l’une des principales protagonistes d’une recomposition stratégique et idéologique des extrêmes droites continentales en supranationalisme européen. Et, à vrai dire, malgré toute l’intimité qui pouvait lier idéologiquement l’Italienne et le Hongrois, ce dernier était sans doute devenu une épine dans la botte de cette recomposition.
Mobilisant démagogiquement tout l’éventail des symboles et des références d’une histoire bien spécifique, celle qui s’est longtemps obstinée à honorer la grandeur et le rôle historique du Duce n’a pas hésité en amont de sa nomination en octobre 2022 à ranger les symboles et les références au placard dès lors qu’il s’est agi de faire bonne figure face au technocratisme européen. Mais aujourd’hui Meloni est prise dans un nouveau dilemme : comment persévérer dans une politique d’intégration européenne — impliquant un alignement de l’Italie sur l’agenda de l’impérialisme occidental — à l’heure où cet alignement est de plus en plus fortement contesté (nous songeons notamment au mouvement italien de solidarité envers la Palestine, en tout point exemplaire, de septembre-octobre 2025) ?
Dans une nation où la mémoire anti-impérialiste peut s’expliquer par l’implantation importante de l’armée étatsunienne (aujourd’hui encore 9 bases étendues sur tout le territoire) ainsi que par une brutale ingérence politique de l’État nord-américain depuis 1945, le pouvoir n’a pas d’autre choix que de suivre le mouvement de fond ayant pris fait et cause pour le peuple palestinien. Mais se heurte donc aux nécessités politiques qui découlent de ses choix économiques dans le giron d’une intégration européenne que les États-Unis ont voulu et organisé.
En son temps, Craxi, l’un des derniers leaders du Partito socialista (PS), dont on estime assez communément que la gestion mafieuse de l’État et la politique forcenée de libéralisation ont pavé la voie à Berlusconi et à ses presque trente années de règne discontinu (il en était par ailleurs l’ami intime), n’a pas eu d’autre choix que de tenir tête à l’État nord-américain dans l’affaire dite de Sigonella.
En 1985, un bateau de croisière fut la cible de militants du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Après la prise en otage du navire (occasionnant un mort parmi les passagers), celui-ci fut intercepté au large des côtes israéliennes et les combattants palestiniens livrés aux autorités italiennes (ce qui se justifiait en raison du fait que le navire et les eaux au départ desquelles il fut pris pour cible étaient italiens). Mais à l’époque déjà le droit international n’avait pas tant de valeur pour le pouvoir nord-américain et Reagan ordonna alors l’interception de l’avion qui transportait les prisonniers et son atterrissage sur la base étatsunienne de Sigonella. Craxi, alors président du conseil, répliqua en envoyant une escouade de carabinieri sur le tarmac. Durant quelques minutes, alors que des soldats étatsuniens et des carabinieri se tenaient mutuellement au pied de l’avion, le monde retint son souffle.
Finalement Reagan abdiqua. Et les prisonniers furent donc jugés en Italie où Craxi, qui avait tenu tête aux États-Unis, fut unanimement salué. Remarquons au passage que cette affaire se conclut par un jugement avec circonstance atténuante à l’égard des « terroristes » du FPLP — la circonstance atténuante étant précisément la légitimité de leur combat : la cause nationale palestinienne.
Lorsque Meloni déclare l’année dernière à Washington, et devant les télévisions du monde entier, que les littoraux italiens sont à la disposition des intérêts économiques et militaires étatsuniens, elle s’inscrit dans l’héritage de la soumission historique de l’État italien à l’impérialisme étatsunien. Lorsqu’elle envoie symboliquement un navire pour escorter une flottille pour Gaza (composée essentiellement d’Italiens) jusqu’aux côtes palestiniennes, elle tente péniblement de donner le change au mouvement de fond évoqué, profondément hostile aux États-Unis et à son allié génocidaire.
3. La gauche blanche et la nation
Dans une intervention désormais fameuse, Houria Bouteldja s’efforce de donner forme à un rêve communiste d’émancipation qui, à la façon de l’utopie concrète d’Ernst Bloch, ne serait pas décorrélé de ses possibilités matérielles de réalisation et mobiliserait par conséquent ce que nous avons à disposition. Entendez ici : la nation tricolore. Il n’en fallait pas plus pour que l’extrême gauche s’en émeuve. Pourtant, Bouteldja n’avait aucunement l’intention de laisser la nation tranquille et lui accolait immédiatement l’épithète d’internationaliste.
Comme attendu, l’extrême gauche francophone ne buta pas tant sur l’épithète que sur le sujet. Mais c’est à se demander si la conception de l’internationalisme, qui semble donc faire consensus, peut-être dotée d’un contenu sans les médiations qu’évoque notamment Selim Nadi dans un article récent :
« … du point de vue marxiste-léniniste, ce sont précisément les médiations — fronts, organisations, institutions populaires, luttes d’hégémonie, temporalités différenciées — qui font la différence entre une orientation révolutionnaire et une posture. » (« Palestine : quand l’horizon efface le chemin — Réponse à Révolution Permanente », QG décolonial, 2025.)
Ajoutons que la forme-nation, toujours spécifique et déterminée, est un cas d’école de médiation. Toutes les critiques de l’intervention de Bouteldja ont pourtant convergé vers une accusation unilatérale de l’usage par cette dernière d’une telle médiation — accusant l’intervenante, au passage, de renier ses convictions décoloniales et de pactiser avec l’ennemi.
J’écrivais alors (dans Lundimatin, en date du 14 mars 2025) :
« Quand Bouteldja voulait détruire Rome, on lui reprochait sa soif indigène de destruction. Quand Bouteldja cherche à pactiser avec Rome, on lui reproche sa blanchité inconsciente et pathologique, celle qui aurait conduit Hannibal à préserver la capitale de l’Empire qu’il combattait.
A-t-on songé ici, et sérieusement, qu’une Rome décoloniale, ce n’est quand même plus tout à fait Rome, qu’une Rome décoloniale, c’est une idée folle car absolument neuve. C’est une idée qui n’a peut-être aucun destin politique, mais c’est une idée suffisamment folle et neuve pour qu’on prenne le temps de la discuter sans la réduire à la portée libidinale du buste imberbe de Bardella. »
De cet extrait, je ne soustrais rien, mais nuancerais désormais la pertinence de l’hypothèse selon laquelle cette idée n’aurait aucun destin politique.
En France, et plus généralement sur le continent européen, la frontière entre l’extrême centre et l’extrême droite semble s’atténuer de jour en jour. En atteste leur alignement programmatique : démantèlement de l’État social, exacerbation des structures racistes et patriarcales de l’État, projet de société philo-européen et belliciste.
Ainsi, la mutation évoquée des nationalismes continentaux en supranationalisme européen conduit inexorablement l’extrême droite à épouser toujours plus directement la propagande démocrate-libérale, notamment lorsqu’il s’agit de défendre la civilisation blanche contre les peuples et les nations du Sud global.
Dans le cas spécifiquement hongrois, le fait que le membre important d’un parti d’extrême droite puisse prendre la tête d’une « formation sans idéologie qui mène une politique intermédiaire en tant que parti de centre-droit » (c’est ainsi qu’est présenté le parti de Magyar dans la presse hongroise) afin de concurrencer le Fidesz, atteste plus que jamais de cette organicité. Que l’ensemble de la classe politique philo-européenne ait salué l’élection d’un politicien ayant une ligne politique aussi dure à l’égard des migrants et des minorités atteste au moins de deux choses : la première, que sur le plan économique le consensus de Bruxelles est surdéterminant dans la distribution des affiliations politiques ; la seconde, que le durcissement des politiques migratoires et l’alignement de l’UE sur l’agenda impérialiste tend de plus en plus à durcir la politique européenne dans le sens d’un accroissement de la violence gestionnaire et raciste des populations et d’un bellicisme toujours plus assumé.
Dans le cas français — généralisable a minima au cas italien —, le sionisme fut un opérateur de cette organicité : il a notamment permis d’articuler un racisme idéologique au service de la déshumanisation des Palestiniens et cet alignement, médiatisé par l’intégration européenne, de l’État français sur un ordre économique et politique mondial sous supervision étatsunienne.
Quant à la gauche libérale, si elle est le plus souvent unie dans le cadre d’un consensus capitaliste mortifère, il peut lui arriver d’avoir des positions antagoniques à propos de l’agenda impérialiste (par exemple : le PS en France et le PS en Espagne/le PD en Italie s’opposant sur la question palestinienne).
Seule la France insoumise articule un désalignement vis-à-vis de l’agenda impérialiste et une véritable politique sociale réformiste en contradiction avec les normes et les exigences de Bruxelles. C’est d’ailleurs ce qui la place, depuis qu’elle a pris la tête française, sous le feu combiné d’un extrême centre et d’une extrême droite unie dans un concours d’outrance sioniste et de haine anti-LFIste.
Si la FI parvient à agréger de larges masses petite-bourgeoises et populaires, c’est sur une base de refus qui s’explique notamment par cette atténuation des frontières entre l’extrême centre et l’extrême droite, mais également par l’émiettement et les compromissions de cette gauche libérale en perte abyssale de crédibilité. Ajoutons que, confrontée au vertige de sa disparition, cette gauche en déclin n’a plus d’autre choix que de se joindre à la meute anti-LFIste.
Le refus de se compromettre avec un PS portant une charge lourde de compromissions (Palestine, opposition au macronisme, antifascisme, pour ne citer que les plus évidentes et les plus communément identifiées) constitue bien aujourd’hui le cœur de la mobilisation dans les rangs insoumis. La FI doit encore conquérir de larges masses abstentionnistes, certes. Mais elle a déjà commencé à le faire. Et elle le fait précisément depuis cette base de refus.
Constituer la FI comme un point d’appui, sans perdre de vue ses limites intrinsèques et surtout en recomposant conjointement des formes sociales et politiques radicales qui ne lui feraient pas concurrence, mais la soutiendraient tout en s’efforçant d’en orienter le programme, voilà je crois ce qu’il faut chercher à faire.
Le seul enjeu aujourd’hui, et à assez court terme (2027), est celui d’un peuple à inventer. Mais nous ne partons pas de rien : il s’agit de préciser et d’étendre à de larges couches populaires blanches cette catégorie de Nouvelle France ayant déjà fait la preuve de sa pertinence sociologique et stratégique. Ce qui implique d’en finir avec le fétiche de la majorité de gauche et de commencer à construire des alliances populaires en vue d’offrir une base massive et exigeante (c’est-à-dire aussi critique) à la FI. Et quel moyen plus efficace en vue de donner corps à un peuple que de lui rendre sa souveraineté ?
Souvenons-nous que cette gauche de rupture ne s’est pas construite en 10 ans, mais en plus de 20 ans. Son baptême fut la captation et la politisation de la contestation consécutive au déni de souveraineté de 2007, lorsque la voix des Français fut reléguée sous la chape de plomb bruxelloise par Sarkozy, alors main dans la main avec Hollande. Aux classes populaires blanches, si promptes à accuser le noir ou l’arabe, il est urgent de proposer, plutôt que la contemplation morbide de leur déclassement identitaire, une véritable proposition politique. Celle-ci pourrait consister en une réactualisation et une redynamisation de la critique structurelle de l’UE, voire prendre la forme d’une proposition plus audacieuse encore.
En rompant avec l’UE et ses diktats, on offrirait un outil véritable de lutte contre l’organicité philo-européenne de l’extrême centre et de l’extrême droite. D’un point de vue programmatique, il s’agirait même d’une véritable rupture, une façon de se soustraire avec les honneurs au spectacle indigeste d’un hyperlibéralisme en cours de fascisation.
Mais cela ne conduirait-il pas à un affaiblissement de l’UE, notamment face à la menace russe ? Disons d’ores et déjà qu’en recouvrant une souveraineté politique et une indépendance militaire, la France serait en capacité de retrouver une crédibilité en se plaçant à la marge de l’impérialisme occidental, ce qui faciliterait d’éventuelles négociations diplomatiques avec la Russie et favoriserait donc la double nécessité de ménager la Russie du renforcement atlantiste à ses frontières sans renier pour autant la souveraineté ukrainienne.
Par ailleurs, si un Frexit serait sans doute un argument électoral séduisant du point de vue des masses populaires blanches, il ne doit pas pour autant brouiller une conscience claire de la position intermédiaire de la France sur la cartographie impérialiste. Car celle-ci ne saurait être confondue avec une nation opprimée par l’impérialisme : la France est à la fois porteuse de cet impérialisme global mais également de son propre impérialisme, en déclin avancé, certes, mais non moins opportuniste — en attestent ses actuelles tentatives de se ménager un champ d’action diplomatique au Liban sur le dos de la résistance. Sortir de l’UE doit donc être une façon d’honorer un désir collectif réprimé de souveraineté nationale, mais également une façon d’affaiblir l’impérialisme sur lequel nous sommes alignés ainsi que celui de l’État-nation français lui-même.
4. Misère de l’amour non stratège
Soyons lyriques : ce sur quoi les débats faisant écho à la proposition de Bouteldja ont buté touche au lien savamment refoulé et pourtant organique de la stratégie et de l’amour révolutionnaire au sein de la production théorique de cette dernière.
Il faut dire que la route était pavée pour un tel refoulement : la stratégie, honnie par toute une certaine gauche ou extrême gauche culturelle, serait ce qui contrevient à l’amour, le salit. Comme si l’amour, impliquant de renoncer à toute notion de stratégie, nous sommait de faire sciemment le choix de la défaite, de s’y complaire, de puiser en elle une compensation esthétique.
Je crois pourtant que l’amour véritable — révolutionnaire, pour reprendre le terme de Bouteldja — implique de souiller sa pureté dans le désordre du monde, en nous inscrivant dans une situation historique concrète, avec ses coordonnées réelles, affectives et matérielles, plutôt que de préserver sa pureté des altérations du politique et de ses médiations historiques et sociales.
Voilà pourquoi je confesse par exemple un respect et une admiration plus grande pour un militant communiste besogneux — même écrasé par le poids d’une bureaucratie aliénante — que pour un révolutionnaire ou un poète aux mains propres.
Pour autant — et c’est là un point essentiel —, il ne peut s’agir de s’en remettre au cycle des défaites et des trahisons dont la gauche est coutumière sans porter une attention accrue aux leçons du passé. Par conséquent, et ainsi que le remarque avec pertinence Simon Assoun du collectif Tsédek ! (dans un entretien avec Wissam Xelka sur la chaîne YouTube de ce dernier), il ne peut plus s’agir de tenir névrotiquement le drapeau en espérant que le prolétariat mondial se défasse d’un coup d’un seul de sa torpeur et accomplisse ici-bas ce que Bloch nommait joliment le salut pour les vivants (= le communisme).
Fidèle à la leçon benjaminienne, la révolution ne saurait être conçue comme le produit d’un progrès universel et abstrait. Mais si un pas de recul est nécessaire vis-à-vis d’une certaine conception optimiste de l’histoire, il ne saurait être question de lui opposer l’option de la désertion (anarchiste) et encore moins celle d’une bifurcation (social-démocrate).
Ce recul nécessaire implique plutôt une intégration des spécificités historiques portée par des formes sociales, politiques ou culturelles garantes d’une positivité non dissolvable dans le libéral-progressisme — dont on sait qu’il est le logiciel d’une gauche compromise avec la gestion néolibérale de l’État dans le cadre de l’impérialisme global.
Pour le dire avec Walter Benjamin : activer le frein d’urgence, ce n’est pas stationner benoîtement en gare centrale, c’est s’offrir la possibilité de penser et de réaliser autrement le communisme — sans la grisaille — mais, patience, nous détaillerons cela dans la dernière partie du texte.
Revenons d’abord à la question qui nous occupe ici. Puisqu’il nous revient aujourd’hui de choisir entre un marxisme des slogans fatigués ou un communisme des horizons stratégiques renouvelés, martelons-le s’il le faut, la nation est bien l’horizon indépassable d’un communisme dans le cadre actuel de la configuration impérialiste mondiale telle qu’elle se découvre jour après jour dans toute sa brutalité.
Pour autant — et cela n’a pas rien à voir avec le peu d’attrait évoqué plus haut pour la grisaille — il ne saurait être question de penser et de réaliser un projet national sans antiracisme conséquent ni cartographie anti-impérialiste rigoureuse. Et pour cause : la France n’est nullement une innocente victime de l’intégration européenne et de l’impérialisme étatsunien, elle a conquis sa puissance économique et son prestige politique sur le calvaire des peuples martyrisés par le colonialisme et impose encore aux héritiers de l’émigration postcoloniale un état d’injustice et de violence policière structurel.
Par ailleurs, son empire déclinant demeure une plaie pour une partie non négligeable de l’Afrique à laquelle elle impose un ordre monétaire injuste et une présence militaire désormais amplement contestée. Ajoutons aussi qu’elle demeure un empire strictement colonial du point de vue de ses actuelles colonies qu’elle prive de souveraineté politique et maintient dans le sous-développement social et économique.
Pour toutes ces raisons, le projet d’une France souveraine et décoloniale doit prendre à bras le corps cet état de fait, recomposer des alliances indépendamment de la boussole bruxelloise et surtout entériner la chute de son empire au nom d’un internationalisme conséquent.
La gauche doit par ailleurs se positionner clairement en rupture avec l’ordre impérialiste étatsunien et cesser de s’en remettre à une grille d’analyse géopolitique impropre à saisir la totalité socio-historique du point de vue de l’accumulation capitaliste et des développements impérialistes. C’est aussi un amour non stratège qui tend à arracher chaque situation historique aux tendances lourdes de l’économie politique. Ce qui, à bien y réfléchir, nous fait littéralement perdre la boussole : un tel arrachement produisant toujours une opposition abstraite du type « subjectivité politique » aspirant à l’émancipation contre « régime » despotique écrasant cette aspiration.
Mais la subjectivité politique, ainsi qualifiée, ne signifie rien. Le concept subsume des antagonismes à l’œuvre au sein d’une société déterminée en les pacifiant artificiellement : alors que dans chaque situation nationale des antagonismes de classe sont à l’œuvre qui sont eux-même pris dans les filets de la division internationale du travail. Cette division internationale du travail se trouvant surdéterminée par l’impérialisme occidental qui exploite, broie et impose partout son contrôle social et politique, il est proprement inconséquent de livrer à l’extension armée du capitalisme occidental une simple « subjectivité politique ».
Est-ce à dire — dans un cas qui nous occupe tout particulièrement —, celui des agressions impérialistes subies actuellement par l’Iran, que l’on se réjouit de la répression féroce qui a pu s’abattre sur des manifestants ? Évidemment que non. Par contre, affirmer que les Iraniens ont pu réclamer une intervention étrangère paraît extrêmement problématique et surtout faux — un article emblématique d’un tel positionnement publié sur Frustration le suggère pourtant.
Par ailleurs — et cela prend place dans une entreprise plus vaste de légitimation des agressions impérialistes subies par l’Iran —, minorer les effets meurtriers des sanctions économiques qui étranglent les nations et les peuples du Sud (plus de 550 000 morts chaque année selon une étude de Global Health Systems) est proprement ahurissant. Selon l’autrice (dudit article sur Frustration), ces sanctions seraient même instrumentalisées par des régimes despotiques afin de légitimer leur sadisme. Et, en effet, en faisant abstraction des processus globaux, de la lutte des classes, au niveau national comme au niveau international, on parvient assez vite à cela que la cause de la répression dans les pays du Sud serait tout simplement la nature maléfique des États en question. (J’ajoute au passage que l’État, ainsi formulé, sans spécification historique, sociale et politique, ne signifie rien, dans la mesure où il existe des formes extrêmement hétérogènes d’État prises dans des rapports de force antagoniques et déséquilibrés).
La défense des nations opprimées par l’impérialisme doit être ferme et sans ambiguïté. Elle est la condition plus générale d’un renversement de l’impérialisme étatsunien qui est lui-même cause de la grande majorité des situations guerrières se produisant dans le monde. Ainsi que le remarque Yazid Arifi :
« À l’âge de l’hégémonie américaine, la question n’est donc pas de savoir s’il faut distribuer plus équitablement les blâmes moraux. La question est de savoir si l’on accepte enfin de penser stratégiquement. Tant que cette hégémonie organise le système, toute politique émancipatrice durable devra partir de là. Le reste n’est, au mieux, que moraline ; au pire, une contribution involontaire à la reproduction de l’ordre impérial. » (« Déclin hégémonique et radicalisation impériale : contre l’anti-campisme, pour une politique des contradictions », QG décolonial, 2026.)
Faisant écho toujours à la prose anticampiste de Frustration, ajoutons qu’aucune théorie anti-impérialiste conséquente ne prétend que les États souverains du Sud global échappent au capitalisme occidental. Mais uniquement que ces derniers peuvent en constituer des contradictions internes — la Chine, ayant sans doute un orteil ou un peu plus en dehors d’un capitalisme mondialisé sous supervision étatsunienne, elle pourrait à terme en constituer une contradiction externe.
Pour en revenir à l’hypothèse stratégique d’un Frexit décolonial, celle-ci ne serait donc pas seulement l’expression d’un projet d’insoumission nationale à l’ordre capitaliste étatsunien, elle serait chevillée à une ligne anti-impérialiste et en cela opératrice d’un nouvel internationalisme prenant appui sur le Sud et ses résistances.
À la fois d’une façon interne (et doublement) : au sens des populations prolétaires héritières de l’émigration postcoloniale et victimes de l’exploitation et de la répression policière la plus féroce en Europe ; au sens d’un sud des nations européennes (Espagne-France-Italie) en tant qu’alliance opposée au règne de Bruxelles et à ses politiques de réarmement soutenues par le pouvoir libéral-conservateur allemand.
Et en ouvrant cette double internalité sur un internationalisme plus global, en se rendant donc actifs à l’endroit des enjeux qui sont ceux des peuples du Sud en lutte contre l’impérialisme. Ainsi faisant notre internationalisme évitera l’écueil de l’inflation sentimentale pour se traduire en politique de l’amour révolutionnaire — un concept dont nul n’ignore qu’il est au centre des écrits de Bouteldja et que j’aimerais mobiliser en guise d’épilogue afin de proposer une signification hétérodoxe du parcours militant et de l’œuvre théorique du leader de la révolution bolchévique.
5. Une méthode pour conjurer la défaite
Avant cela, un bref détour par Pasolini qui écrivait dans son dernier recueil que « la Parole [avait] disparu / mais [que] le Livre [était] resté » (La Nouvelle jeunesse, 1974). Le poète italien évoque sans doute les églises vides d’Occident, mais également, et d’une façon plus cryptique, le crépuscule d’un marxisme ayant aboli les spécificités au nom d’une conception plate et surtout trompeuse du progrès universel.
À rebours d’une conception instrumentale du spécifique, allant même jusqu’à reconnaître la positivité de celui-ci, qu’il s’agisse du langage des sous-prolétaires de la périphérie romaine ou des paysans frioulans, Pasolini nous enseigne qu’un projet communiste ne saurait faire fi de la tradition et de ce qu’elle charrie de mémoire présentement vivante.
Autant le dire tout de suite, il ne s’agit pas de rallier artificiellement Lénine à une telle conception du communisme. Ni d’ailleurs de transposer ses propositions théoriques ou ses positionnements stratégiques à notre propre situation historique. Mais seulement de démontrer que celui-ci, parce qu’il était un réaliste, a façonné une méthode pour conjurer la défaite et que celle-ci recouvre sur un plan plus directement politique la conception pasolinienne du communisme.
En effet, Lénine a beau s’inscrire dans un héritage matérialiste assez strict, sa méthode tend à s’ajuster continûment aux situations concrètes et aux nécessités de son temps. Et donc, nous allons le voir, à reconnaître certaines médiations et à les investir en un sens révolutionnaire.
Pour ce faire, évoquons un épisode de la vie du jeune Lénine qui me semble absolument crucial pour comprendre ce qui fit de lui le révolutionnaire que nous connaissons. En 1886, lorsque celui-ci apprend que son frère a été condamné à mort, accusé d’avoir mené avec un groupuscule de jeunes révolutionnaires un attentat contre le Tzar, on raconte que ce dernier réagit en disqualifiant l’action kamikaze romantique du frère et de ses camarades : « Nous ne suivrons pas cette voie-là. Ce n’est pas la bonne ». La voie qu’il faut emprunter, pense-t-il alors, ne peut plus être celle de l’action groupusculaire, la véritable radicalité doit être une radicalité de classe et de masse.
Toujours selon Lénine, dans un texte bien plus tardif et au titre explicite (1920), une tendance infantile du communisme doit être combattue : radicalité abstraite et posture révolutionnaire, volonté d’en découdre, refus de différer l’action, de médiatiser sa pratique par une théorie fondée sur des principes objectifs et rationnels. Le « gauchisme » est ainsi présenté comme une manifestation inefficiente et même contre-productive de la volonté révolutionnaire ; le combattre constitue donc l’une des tâches du révolutionnaire professionnel.
Mais comment combattre cette tendance qui condamne au repli sectaire et surtout à l’impuissance stratégique ? Eh bien d’abord en s’efforçant de considérer, au sein du mouvement réel, un point de départ incontournable : le prolétariat.
Que celui-ci ne soit pas réductible à la classe ouvrière, et encore moins à la classe ouvrière blanche, je crois que les débats ayant opposé Pasolini aux communistes italiens de son temps, ou encore Paul Matick à Herbert Marcuse, et plus récemment le mouvement décolonial francophone à la gauche blanche, nous ont permis de le savoir, qu’il n’est donc plus utile d’y revenir.
Si ce n’est, peut-être, pour ajouter qu’ayant pris acte de tous ces débats il est déraisonnable d’opposer un prolétariat intégré aux multitudes abstraites qui se répandent dans les marges du centralisme bourgeois. Qu’il s’agit plutôt d’assumer que cette intégration du prolétariat blanc à la société de consommation et à l’État via le pacte racial a bien évidemment fait quelques ravages, qu’il faut néanmoins partir de cet état de fait, que nous n’avons pas le choix, que nous ne ferons pas sans lui.
S’il y a bien une chose qui n’a jamais empêché Lénine de faire le pari des masses, c’est la gueule de celles-ci. Son aiguillon ne fut jamais une théorie invariante, mais une méthode sans cesse ajustée aux situations concrètes et donc également à l’état des formes de prolétariat de son temps. C’est pourquoi il change d’avis, se contredit quelques fois, mais ne renonce jamais au bien-fondé d’une lutte communiste révolutionnaire qui s’appuierait essentiellement sur la classe des exploités.
Pour ce faire, il nous engage à affronter toutes les médiations par lesquelles cette aspiration prolétarienne trouve à s’exprimer. Au premier rang desquelles : la forme-nation. Ce qui est gage de réalisme, ou, pour citer Selim Nadi (toujours dans cet article récemment publié sur le QG décolonial), l’assurance que l’horizon n’efface pas le chemin. En ce sens, il semble juste d’affirmer que Lénine adopte bien une méthode réaliste. Lors de son discours au 8e congrès du PC(b)R, il déclare d’ailleurs :
« Rejeter l’autodétermination des nations et la remplacer par l’autodétermination des travailleurs est tout à fait faux, car c’est ne pas tenir compte des difficultés avec lesquelles la différenciation des classes s’opère au sein des nations et des voies sinueuses qu’elle emprunte. » (« Le 8e congrès du PC(b)R », 1919.)
Mais ce n’est pas tout — et c’est ici que le réalisme de Lénine recouvre pour une part le communisme hérétique de Pasolini —, car cette méthode est également garante d’un communisme irréductible à un processus civilisationnel homogène :
« Toutes les nations, écrit-il à l’aune de la Première Guerre mondiale, viendront au socialisme, cela est inévitable, mais elles n’y viendront pas toutes d’une façon absolument identique, chacune apportera son originalité dans telle ou telle forme de démocratie, dans telle ou telle variété de dictature du prolétariat, dans tel ou tel rythme des transformations socialistes des différents aspects de la vie sociale. Rien n’est plus indigent au point de vue théorique et de plus ridicule au point de vue pratique que de se représenter à cet égard, « au nom du matérialisme historique », un avenir monochrome, couleur de grisaille : ce serait un barbouillage informe, et rien de plus. » (« Sur une caricature du marxisme et à propos de l’ ‘‘économisme impérialiste’’ », 1914.)
La nation doit être considérée pour ce qu’elle est : une médiation porteuse en elle-même de spécificités historiques. Et peu importe si ces médiations n’ont pas toujours la gueule de l’emploi. La légitimité d’une lutte, notamment dans le cadre d’un processus de libération nationale, ne saurait être établie depuis un étalon progressiste. Il ne peut s’agir d’une affaire de goût et de posture, mais de penser et d’agir en stratège, prenant appui pour ce faire sur la force motrice et créative des masses et sur toutes les médiations impures dont elles sont susceptibles de se saisir afin d’affirmer une souveraineté populaire.
À commencer, donc, par celle de la nation, de toutes les nations opprimées par l’impérialisme, bien sûr, mais également des nations que nous situons, comme la France, à l’endroit d’une position intermédiaire, à la fois victime de l’intégration européenne sous supervision étatsunienne et porteuse en elle-même d’une histoire, d’un héritage et d’une dynamique encore impériale.
Toujours selon Lénine, ainsi que le rappelle à bon escient Matthieu Renault, « en matière de révolution, l’impureté n’est pas l’exception mais la règle » et « quiconque attend une révolution ‘‘pure’’ ne vivra jamais assez longtemps pour la voir » (L’Empire de la révolution, 2017). C’est sans doute une telle pureté qui a condamné le frère de Lénine ; celui-ci concevant l’action révolutionnaire sans les masses, la radicalité sans la force, la politique sans les médiations par lesquelles ces masses trouvent à s’exprimer dans l’histoire réellement existante.
Nul doute que les tendres camarades ayant relégué toute médiation au profit d’un rapport frontal et souvent fantasmé au Capital et à l’État ne me pardonneront pas de prendre le parti d’un projet national, même décolonial. J’espère pourtant avoir démontré que je demeure ainsi fidèle à une conception concrète de l’internationalisme et de l’engagement qu’il suppose.
Les plus austères de ces tendres camarades iront jusqu’à me reprocher de romantiser (ou de psychologiser) le cheminement de Lénine en le rapportant à l’évènement de la mort du frère que je présente ici comme inaugural de son acuité stratégique. J’ajouterais alors que la vie d’un homme, même le plus ascétique et le plus obstiné qui soit, trouve toujours dans l’amour (non sentimental) la source la plus intarissable de ses motifs d’agir. En l’occurrence, il me plaît de songer que la perte d’un frère a conduit Lénine à inventer une méthode pour s’orienter vers la victoire ; cette méthode reposant non seulement sur une capacité d’ajustement aux situations et aux acteurs réellement existants, mais sur la valorisation d’une dimension inévitable de pari en tant qu’insérée dans l’analyse lucide de ces situations et la reconnaissance de la spécificité de ces acteurs.
Si le réalisme de Lénine le conduit à reconnaître la forme-nation comme irréductible à un processus civilisationnel homogène, et donc à promouvoir le caractère hétérogène (sans grisaille) d’un communisme à venir, établissons donc qu’il existe une dimension de pari au cœur même de ses perspectives stratégiques. C’est même une telle dimension qui garantit à sa pratique révolutionnaire l’obstination utopique qu’elle requiert. Pour autant, et c’est tout l’enseignement qu’il tire de l’aventure groupusculaire de son frère, le véritable objectif d’un révolutionnaire doit être celui de mettre les masses en mouvement — ou, pour le dire avec Bouteldja, de rêver en masse.
Tandis que la condition sociale de ce frère aurait pu lui épargner la peine capitale, par orgueil ou par panache, celui-ci refuse la grâce qui lui est proposée en échange d’un acte de repentance. D’un tel sens de l’honneur et d’un tel courage, il n’y a pas grand-chose à dire : cela force l’admiration. Par contre, souvenons-nous toujours des mots que l’on prête au jeune Lénine : « Nous ne suivrons pas cette voie-là. Ce n’est pas la bonne. » Et, en effet, celui-ci mettra toute sa vitalité et toute son intelligence stratégique au service de l’identification de cette autre voie, à la fois bien plus réaliste mais surtout autrement plus ambitieuse. Pour tout révolutionnaire sincère, l’amour d’un frère ne mérite pas moins.
Pierre-Aurélien Delabre