Il est d’usage de considérer que les adultes ne devraient pas tenter d’inciter, d’influencer les jeunes, surtout en ce qui concerne la politique. Évidemment, c’est à elles et eux seuls de construire leurs chemins d’émancipation, de bâtir, entre eux, les luttes qui mènent à ce chemin, d’organiser, comme ils et elles le souhaitent, les mobilisations propres à défendre leurs intérêts.
Évidemment aussi, nous nous devons, lorsque nous avons à cœur de considérer que tous les enfants sont nos enfants, d’être solidaires de ces luttes. Par une solidarité non seulement de principe, en retrait, mais par une collaboration active, en mettant à leur service les outils qu’une plus grande expérience de la vie nous a permis de maitriser et de pouvoir partager.
Comme l’écrivait d’ailleurs justement Manel Ben Boubaker dans son appel à « être les complices des enfants » : « nous avons tout à gagner à construire ces complicités entre adultes et enfants, enseignant·es et élèves ».
Nous, adultes, avons à gagner aux luttes initiées par la jeunesse ces dernières semaines. Pas seulement parce que ce qu’ils réclament, c’est ce que réclament personnels de l’éducation et parents depuis des années. Cela serait rester dans une logique corporatiste dont la journée du 17 octobre nous confirme la nécessité de l’éclater.
Nous avons à y gagner, et à vrai dire nous y avons déjà gagné : c’est cette mobilisation des lycéens (et même de quelques collégiens !) qui a réussi à mettre en grève, reconduite jour après jour, les profs dont les syndicats n’osaient même plus appeler à arrêter leur travail plus d’une journée tous les 3 mois. C’est bien la mobilisation de cette jeunesse qui a donné l’essor inespéré à ce qui sans cela n’aurait pu n’être qu’une énième tentative (échouée, comme celle du « bloquons tout » 10 septembre 2025) de relancer un mouvement de type « gilets jaunes » dont nous étions si nostalgiques. C’est bien cette mobilisation qui, pour la première fois en 10 années de macronie, a réussi à obtenir autre chose que des coups de matraque (des miettes de promesse, certes, mais qui pèsent déjà bien plus que tous les derniers mouvements d’adultes précédents).
Si nous avons été avec plaisir vos complices, nous nous réjouissons plus encore à l’idée que vous ayez été, sans même le savoir, et encore moins le vouloir, les nôtres. Nous nous sommes intensément réjoui·e·s de vous voir reprendre possession de votre emploi du temps et troquer le 8h-18h français-maths-éco contre le 6h-22h blocus-manif-chicken, ou rire de ceux envoyés pour vous faire peur. Vous nous avez apporté le souffle d’espoir que nous étions devenus las de chercher, la preuve de vie en laquelle nous nous évertuions à croire sans plus la trouver parmi nous.
Il serait vraiment idiot de penser que nous pourrions vous influencer : le monde moribond qui est le nôtre, et, par notre faute, le vôtre, n’a comme vous le savez rien à vous apporter. Et c’est justement parce que vous n’êtes pas la jeunesse influençable que l’on veut nous faire croire, celle qu’il s’agirait de « protéger », qu’on peut se permettre, aujourd’hui, de faire appel à vous, de vous inciter à continuer ce que vous avez initié, plus seulement pour vous, mais pour nous, qui en sommes apparemment incapables. En d’autres termes, de vous appeler à être nos complices. Nous avons besoin de vous, dès le 2 novembre, pour reconduire dès la rentrée cette ambiance de lutte qui nous permettra, peut-être, de construire la grève du 5 novembre. Nous avons besoin de cette complicité partagée, qui seule nous permettra d’imaginer des mois à venir qui ne soient pas qu’un long tunnel dont on ne ressortirait qu’en mai 2027, si on en ressort.
En 1986, durant un mouvement étudiant contre – déjà – des lois de tri social à l’université, « des lascars du LEP électroniques », qui, eux, avaient été triés bien avant d’arriver à la fac, publiaient ces mots à l’intention des adultes : « vous ne pouvez rien faire contre nous. Nous vous empêchons de vieillir ». Il aura fallu 40 ans, mais le message est passé, et c’est aujourd’hui à nous de vous répondre : « Nous ne ferons rien contre vous. Vous nous empêchez de vieillir. Mais nous ne ferons rien sans vous. ».
Yessa Belkhodja
Morgane Merteuil