De l’antiracisme moral à l’antiracisme « woke » ou l’histoire d’un progrès et d’une régression

Au moment où l’antiracisme libéral menace sérieusement les acquis de l’antiracisme politique, on peut se demander si on n’assiste pas à un retour de l’antiracisme moral endossant de nouveaux oripeaux et se faisant passer pour une nouvelle radicalité. Pour répondre à ce questionnement, il m’apparaît utile de revenir sur l’histoire de cet antiracisme qu’on peut appeler d’Etat, de sa confrontation avec l’antiracisme politique et de la manière dont il se métamorphose pour réduire à néant les efforts de politisation des forces militantes issues de l’histoire coloniale.

Il y a plus de quinze ans, le PIR introduisait une rupture tactique et stratégique fondamentale dans la lutte antiraciste en France. Il est essentiel d’insister sur les conditions de cette rupture. Il faut pour cela situer le renouveau de l’antiracisme dans une chronologie relativement récente : la fin de la séquence rouge des années 1960-1970 qui fut celle, du point de vue de l’immigration, des luttes de libération nationale et des luttes panafricaines et panarabes. À la fin de ces décennies rouges a suivi une longue période de défaite et de contre-révolution – ce que les indigènes de la république ont appelé « la contre-révolution coloniale ». Parmi les éléments décisifs de cette contre-révolution, il y a eu l’apparition d’une doctrine antiraciste que les militants de l’immigration ont appelé « antiracisme moral ». Ces précisions sont importantes car c’est avec ce schéma de pensée et d’action que les indigènes initient alors une rupture.

L’antiracisme moral repose sur l’idée que le problème essentiel du racisme, c’est ce que les gens pensent des personnes racialement dominées. Il y a 20 ans, on parlait de « préjugés », d’idées préconçues, de clichés. Cette approche a eu en France son heure de gloire dans les années 80. Au même moment où les gouvernements de gauche commençaient à liquider les grandes industries et réprimaient les contestations des ouvriers immigrés contre cette liquidation ; au même moment que les lois anti-immigrées se durcissaient ; au même moment que les massacres de Sabra et Chatila, que l’occupation du Liban par Israël puis la guerre du Golfe avaient lieu avec l’aval de l’État français ; à ce moment-là, la gauche au pouvoir a façonné un discours largement inoffensif contre le racisme. Ciblant à l’époque une extrême droite émergente et largement instrumentalisée par le pouvoir, ciblant l’électeur d’extrême droite en le dépeignant comme un pauvre inculte, plein de préjugés et dépourvu d’ouverture sur le monde et les autres cultures, l’antiracisme moral était né. Cet antiracisme considère que la meilleure manière de combattre le racisme, c’est de faire connaître la culture des « autres » de manière relativement folklorique ; c’est favoriser les mariages mixtes : c’est présenter les immigrés et les descendants d’immigrés comme des citoyens « comme les autres », sur le modèle de l’intégrationnisme nordaméricain. Cette doctrine de l’antiracisme moral portait de nombreuses limites. La première c’est que cet antiracisme était essentiellement raciste. Pour valoriser les « étrangers », on exigeait d’eux avant toute chose qu’ils exhibent leurs spécificités culturelles, de manière souvent voyeuriste et obscène. En même temps, de manière tacite, on attendait d’eux qu’ils taisent toute revendication à l’égard de l’État français. Par exemple, toute revendication concernant les mauvais traitements subis, les entraves à la pratique religieuse (dans le cas de l’islam), qu’ils taisent les revendications concernant la traite négrière, l’esclavage et les réparations, concernant l’autodétermination des territoires colonisés qui sont restés sous le contrôle de l’État français. Par ailleurs, il ne fallait surtout pas que les immigrés et leurs descendants ne s’opposent aux politiques impérialistes ni qu’ils ne s’organisent en solidarité avec la Palestine ou en faveur de la résistance arabe au Liban. Du fait de cette situation, les luttes immigrées et dans les quartiers populaires ont dû s’organiser pendant plusieurs décennies avec difficulté : souvent dans la périphérie des partis de la gauche révolutionnaires ou des syndicats, ou encore dans le milieu associatif, là aussi fortement dépendant des financements publics et des élus locaux.

La doctrine de l’antiracisme moral n’était donc pas seulement une manière erronée de penser le racisme. C’était aussi une pratique systématique de mise sous tutelle des luttes de l’immigration et des quartiers populaires. Il faut préciser que les mouvements de gauche, même les plus radicaux, ne proposaient pas de doctrine alternative. Ou bien ces mouvements souscrivaient à cette doctrine (en tout cas dans les faits), ou bien ils se réfugiaient dans une doctrine abstraite sur l’unité de la classe ouvrière.

De ce fait, les luttes de l’immigration ne pouvaient pas s’organiser de façon autonome pour prendre pleinement en charge leurs revendications et leurs modes d’action, et en même temps, les luttes de l’immigration ne pouvaient pas donner toute l’importance nécessaire à leurs exigences à l’intérieur de la gauche classique.

En premier lieu, cette gauche considérait rarement l’anti-impérialisme ou les luttes immigrées de manière prioritaire. En second lieu, la fracture démographique entre militants de gauche majoritairement blancs et une population des quartiers populaires non blanches, plurinationale et multiculturelle, cette fracture engendrait inévitablement des incompréhensions, des malentendus, et une forme de distance sociale. L’idéologie officielle de cette gauche, influencée par l’antiracisme moral, rendait impossible de théoriser cet état de fait.

En troisième lieu, la tradition anticléricale et antireligieuse de la gauche française a rendu cette gauche très perméable aux discours racistes sur l’islam. L’importance numérique de l’immigration d’Afrique du Nord en France et son antériorité historique faisait de cette composante de l’immigration une composante décisive dans la lutte antiraciste, mais l’hostilité de la gauche envers l’islam a empêché durablement toute rencontre et alliance politique.

Pratiquement dès leur création en 2005, les Indigènes de la République ont opposé à l’antiracisme moral un « antiracisme politique ». Cela s’est fait à l’initiative de groupes et de militants antiracistes qui avaient décidé de s’organiser de manière autonome en dépit des réticences de la gauche radicale et des syndicats. Cela explique que le mouvement clé de cette trajectoire, les Indigènes de la république, ont subi depuis près de 20 ans une campagne de calomnie et de diabolisation très intense et permanente.

L’antiracisme politique consiste à dire que ce ne sont pas les préjugés qui font du tort aux personnes racialement dominées mais le pouvoir politique adjoint à ces préjugés. Mais ce qui compte, ce n’est pas le fait que des gens n’aiment pas l’islam ou la coiffure des personnes noires, mais le fait que des lois ou des logiques de recrutement discriminatoires puissent interdire de vivre normalement, en bonne santé, en liberté, de se divertir, de travailler, à des personnes musulmanes ou noires. Ce qui compte, ce n’est pas l’image de marque de l’entreprise ou la représentativité des institutions judiciaires, politiques ou policières, mais les violences économiques, judiciaires, législatives et policières, qui sont rendues possibles par une structure de pouvoir.

En France, l’antiracisme politique a constitué depuis une dizaine d’années une véritable feuille de route pour les luttes de l’immigration et des quartiers populaires. C’est une approche basée sur la construction de collectifs de lutte, rassemblant différents secteurs de l’antiracisme (lutte contre l’islamophobie, familles victimes de violences policières, afrocentristes, associations de quartier, lutte contre l’islamophobie etc.) et permettant de rallier, dans un second temps les organisations et collectifs plus classiques du mouvement social.

Une telle façon de faire garantit à la fois l’indépendance de principe de l’antiracisme tout en ayant une ambition unitaire voire hégémonique. L’enjeu est de ne pas s’en tenir à une dénonciation indignée des propos, des attitudes ou des représentations essentialisantes, mais d’offrir un parcours de lutte véritablement revendicatif.

Pour faire advenir une telle orientation dans la lutte antiraciste il a parfois fallu consentir à délaisser le soutien de la gauche, en insistant sur une série d’axes et d’exigences fondamentales : l’autonomie organisationnelle des luttes de l’immigration et des quartiers populaires, la lutte contre les violences policières, le soutien inconditionnel à la résistance palestinienne, arabe et à la résistance islamique au Liban, l’opposition aux guerres menées directement ou indirectement par le bloc occidental, et la dénonciation constante des intellectuels, partis ou lois islamophobes ainsi que le rejet de toute ingérence de l’État français dans le culte musulman. Ces axes fondamentaux ont, dans un premier temps, déclenché la colère de la gauche, modérée comme radicale.

Côté gauche modérée, cette opposition est largement compréhensible du fait de l’attachement des sociaux-démocrates aux projets impérialistes de la France, notamment en Afrique, et au bloc occidental, ainsi qu’à la colonisation israélienne. Le sionisme de cette gauche l’a conduite à jouer un rôle précurseur dans l’élaboration de l’idéologie islamophobe – l’islam étant perçu comme un répertoire culturel de résistance au récit national et aux alliances géopolitiques occidentales. Du côté de la gauche radicale, une part important de franges a depuis longtemps perdu en clarté au sujet du sionisme ou de l’anti-impérialisme ; une autre partie ne pouvait pas accepter de voir son rôle dirigeant remis en cause dans une alliance des opprimés. Enfin, globalement, l’extrême gauche était largement réticente à accepter l’idée que des clivages profonds existent au sein du prolétariat, entre blancs et non-blancs et, parmi la population majoritaire, du fait des points de vue islamophobes et des attitudes racistes ou paternaliste. Pour un militant de gauche radical ordinaire, évoquer les sujets de l’antiracisme politique, c’est potentiellement s’engueuler avec son camarade de section ou son collègue du syndicat.

La construction d’un champ autonome des luttes de l’immigration et des quartiers populaires est un axe stratégique très complexe. Nous avons pu parler d’une « voie escarpée » de l’autonomie indigène, parce que nous avons compris que la condition minoritaire, du point de vue de la domination raciale, implique nécessairement une politique en mouvement.

Quand on a la prétention de porter les exigences de populations minoritaires numériquement, socialement, juridiquement, culturellement réprimées, la construction organisationnelle classique n’est pas possible. Les alliances avec les forces de droite sont bien évidemment exclues. Mais les accords tactiques avec la gauche radicale sont à renégocier constamment. Il faut parfois insister sur l’autonomie, se tourner exclusivement vers les mobilisations qui concernent l’immigration et les quartiers populaires. Mais il faut savoir aussi, à l’inverse, constituer des fronts plus larges, trouver des appuis au sein des mouvements sociaux et de la gauche radicale pour y faire peser nos thématiques. Notre orientation fondamentale est que si le racisme est indissociable du pouvoir, alors il faut viser le pouvoir. Les antiracistes ne sont pas là pour faire du « témoignage », ni là pour donner des brevets d’antiracisme, ni là pour se morfondre dans l’indignation et la dénonciation des insuffisances des uns et des autres. L’antiracisme politique est un projet de majorité. Mais cette majorité ne peut pas être atteinte par un wishful thinking. Il faut accepter de parfois multiplier les détours avant de converger. Il est parfois plus important d’élaborer ce qui fait l’unité entre des musulmans et des afrocentristes, ou entre des familles victimes de violences policières et des militants pro-palestiniens, plus important de faire ça que de réfléchir à des mots d’ordres communs avec la gauche. À l’inverse, plus les composantes de l’antiracisme autonome sont soudées entre elles, plus il est opportun de proposer aux syndicats et partis de rejoindre une mobilisation autour des exigences des luttes de l’immigration et des quartiers.

Cette politique en mouvement, dialectique, a permis en presque 20 ans de faire bouger des lignes, de façonner nos propres alliés à l’intérieur du mouvement social et politique radical.

Il faut ajouter que le contexte politique catastrophique a rendu nos analyses de plus en plus tangibles pour les mouvements sociaux et la gauche radicale. Avec la progression de l’extrême droite en Europe et en France, avec le durcissement des lois islamophobes et antiterroristes, avec la radicalisation à droite de la police française, l’armement de la police et les mutilations policières en manifestation, une conclusion s’impose pour la gauche blanche : on ne peut pas laisser les dispositifs impérialistes, sécuritaires et répressifs s’abattre sur les Noirs, Arabes et musulmans sans en subir de lourdes conséquences. Par moment, il arrive que l’arsenal législatif, militaire, policier ou judiciaire de la suprématie blanche, accumulé de décennie en décennie, finisse par frapper l’ensemble des opprimés.

Une figure comme Jean-Luc Mélenchon, jadis très hostile aux luttes contre l’islamophobie, jadis très respectueux à l’égard des forces de police, Mélenchon est, donc, désormais l’homme politique de gauche à large audience qui est le plus clair depuis quelques temps sur la dénonciation de l’islamophobie et les abus de la police. Mélenchon a même qualifié de « factieuses » les franges de la police qui défendent un armement croissant et une impunité totale des officiers auteurs de violence. Mélenchon est ainsi diaboliser, non seulement pour son opposition au néolibéralisme, mais on lui reproche surtout d’être un « allié des islamistes », un « ami des voyous » et un militant anti-police.

Les luttes de l’immigration et des quartiers populaires ont donc gagné des alliés substantiels et modifié en profondeur l’état des discussions sur le racisme et l’antiracisme. On peut dire que le tournant actuel dans les discours des plus jeunes, décrit comme « woke » est en partie redevable de ces luttes. Toutefois les professions de foi « décoloniales » ou « anti-privilège blanc » sur les réseaux sociaux sont plus ambivalentes qu’elles n’y paraissent. Cela peut sembler assez paradoxal étant donné que ces militants décoloniaux, féministes et queers se revendiquent d’un héritage intellectuel radical : afroféminisme, intersectionnalité et luttes de libération nationale. Il faut aussi souligner que l’opposition à la « cancel culture » est désormais un mot d’ordre de ralliement de toute l’extrême droite européenne et aux États-Unis. Et pourtant, l’ironie de l’histoire est que cette radicalité apparente cache mal ce en quoi consiste le fait de « call out » des entreprises ou des personnalités : c’est une critique concentrée sur la question des représentations, des mauvais comportements (individuels) et qui n’offre que deux issues possibles. Ou bien il faut cesser de consommer, aimer, promouvoir une personnalité ou une marchandise, ou bien il faut faire en sorte que la personnalité ou l’entreprise change ses procédés. Même s’il y a une bataille culturelle évidente qui se joue autour de ces questions, on ne sort pas d’une approche consumériste de la lutte politique. Le moralisme militant est condamné à ne poser les problèmes et les potentielles solutions qu’à un niveau interindividuel. Le point commun avec l’antiracisme moral d’antan, c’est que les revendications à l’égard du pouvoir passent au second plan ; le terme d’« impérialisme » a soit disparu, soit on parle seulement de comportements individuels ou de discours impérialistes ; la lutte contre les violences policières et le #blacklivesmatter sont progressivement déconnectés de tout l’héritage de lutte radicale ou de la remise en cause des États occidentaux. #BLM devient un label séparé du champ de lutte dont il est issu et intégré à des campagnes publicitaires.

Comme l’antiracisme moral, l’antiracisme « anti-privilège » ou « woke » a pour unique perspective de convertir un à un chaque personne dite « privilégiée ». Comme dans une sorte de religion laïque, la conversion « anti-privilège » conduit avant tout à corriger des pratiques, des comportements et à codifier une langue qui puisse échapper aux critiques antiracistes.

Nous faisons donc face aujourd’hui à un nouveau défi. Avec la récupération libérale de la notion de privilège blanc, il faut à la fois tenir face à la déferlante conservatrice, fasciste antiwoke, et à la fois résister au dévoiement des analyses de l’antiracisme politique. Dans un tel contexte, l’autonomie ou l’auto-organisation des non blancs, par exemple, ne peut pas être fétichisée. L’auto-organisation de noirs, arabes, ou musulmans, peut facilement glisser vers l’empowerment communautaire ou une individualisation des stratégies de survie ou de visibilité. Il ne faut pas renoncer à penser en terme de mouvement, d’axes revendicatifs clairs et de priorités stratégiques. Les priorités autour des violences policières, de l’impérialisme et de l’islamophobie, si elles sont reliées entre elles, offrent une boussole efficace pour résister à l’individualisation des luttes. La raison est que ces thématiques, une fois réunies, désignent les piliers d’un État racial. Ces thématiques permettent aussi de mettre la gauche radicale devant ses responsabilités. En effet, les priorités de l’antiracisme politique mettent le doigt sur les aspects décisifs de l’État bourgeois qu’une gauche au pouvoir aurait à démanteler immédiatement. La gauche radicale de tradition réformiste est en train de le comprendre. L’impérialisme, le racisme policier et l’alignement français sur l’axe occidental, apparaissent de plus en plus clairement comme les ingrédients de la contre-révolution préventive et comme des appuis décisifs du fascisme. De ce fait une pression énorme pèse sur les gauches et les syndicats pour qu’elles renoncent à ces positions. Pendant de longues années, l’antiracisme moral a complètement obscurci la centralité de la radicalisation policière, de l’occidentalisme impérial, du sionisme et de l’islamophobie. Aujourd’hui, les gauches ont pris conscience de cette centralité, mais rien ne nous protège contre une régression brutale vers la situation antérieure. C’est d’autant plus le cas avec la fausse radicalité de la politisation « woke ». Des courants puissants tirent l’antiracisme vers plus d’individualisme et les gauches radicales vers des positions moins conflictuelles envers l’État et ses logiques racialisées. Ce à quoi nous devons résister, c’est à la perspective où d’un côté ou aurait un espace discursif antiraciste hyper radical dans certains médias, sur les réseaux sociaux, mais dépourvu de stratégie et de tactique ; et d’un autre côté une situation dans laquelle la gauche radicale se resserrerait sur des questions strictement sociales ou syndicales pour ne pas froisser un électorat blanc, de classe populaire, qui est désormais abstentionniste ou tenté par les populismes de droite.

C’est la raison pour laquelle le moment actuel nécessite de mener une discussion pour maintenir le débat antiraciste autour d’enjeux stratégiques et avec comme horizon fondamental le fait que tout antiracisme politique s’inscrit dans un internationalisme attaché à la libération du Sud global et au démantèlement des structures impérialistes et répressives des pays occidentaux. C’est à cette seule condition que nos espaces trouveront des ressources pour résister à la déferlante fasciste qui vient dans toute l’Europe.

 

 

Houria Bouteldja

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