Depuis plusieurs semaines, les mobilisations contre les coupures d’eau se multiplient en Tunisie. À Gafsa, à Jendouba et ailleurs, des habitants bloquent des routes, publient des communiqués, racontent des journées sans eau et des nuits passées à attendre le retour des robinets.1
Ces mobilisations m’ont ramenée vers un livre que j’ai lu plus jeune :Le Barrage de Mahmoud Messadi. La pièce de théâtre de 8 actes, raconte l’histoire d’un homme qui rêve de construire un barrage pour arracher son peuple à la sécheresse et à la soif.2
Soixante-dix ans plus tard, la Tunisie a construit des barrages. Pourtant, la soif est toujours là.
Le parallèle pourrait s’arrêter là. Il serait déjà saisissant. Pourtant, ce n’est pas le barrage lui-même qui m’intéresse dans cette pièce, mais les contraintes à partir desquelles et les biais à travers lesquels Ghaylân pense le monde qu’il veut faire advenir.
Je suivrai d’abord le cours de l’eau : des barrages aux villages qui en restent privés. Puis je suivrai le cours du pouvoir : celui de l’État, de ses promesses, de ses choix et des contraintes dans lesquelles il s’est construit. Tout au long du texte, le roman Le Barrage accompagne ce parcours, non comme une illustration, mais comme un second récit qui éclaire le premier.
Suivre le cours de l’eau
Il faut revenir à Maymouna.
Ghaylân voit une source dont l’eau se perd dans la vallée. Pour lui, cette eau qui coule sans être retenue est une puissance gaspillée. Il faut la capter, la discipliner, la rendre productive. Le barrage naît de ce diagnostic.
Maymouna, sa compagne regarde le même monde, mais elle n’y voit pas seulement une terre sèche et des habitants soumis. Elle s’est rendue auprès d’eux. Elle a observé leurs rites, leurs chants et leurs danses. Elle a vu la jeune femme qui offre son corps au soleil pour se purifier. Elle sait que Ṣaḥbāʾ, la déesse de la sécheresse, ne commande pas la soif : elle lui donne un sens.3
Ghaylân ne voit pas cette fonction. Il croit que les habitants aiment la sécheresse parce qu’ils ont élaboré des formes collectives pour la traverser. Il confond leur attachement à la communauté avec une adhésion à leur propre souffrance. Les rites ne lui apparaissent plus que comme des superstitions, les croyances comme des obstacles et la résilience comme une preuve de passivité.
Son projet ne consiste donc pas seulement à retenir l’eau. Il veut rompre avec le monde qui existait avant lui. Il demande à Maymouna de se débarrasser des croyances anciennes et se présente avec elle comme un nouvel Adam, capable de recommencer l’histoire depuis son propre geste créateur. Mais il ne se demande pas ce qui disparaîtra avec Ṣaḥbāʾ, ni par quoi seront remplacés les liens qu’elle soutient.
Maymouna ne défend pourtant pas simplement la sécheresse. Elle affirme que l’eau doit couler librement. Ce qu’elle refuse est sa transformation en monument de la puissance de Ghaylân.
Soixante-dix ans plus tard, la soif n’a plus le même langage.
Dans les hauteurs autour de Tabarka, Mima, une habitante de Châabet Er-Rabii âgée d’une soixantaine d’années, va encore chercher l’eau à la source. Dans un témoignage recueilli par Nomad 08 – Observatoire tunisien de l’eau, elle raconte s’être retrouvée un jour face à un loup. Ce qui l’indigne tient en moins de six kilomètres. À Châabet Er-Rabii, aux portes de Tabarka, elle vit au milieu des barrages, des lacs collinaires et des sources. Les villages alentour sont raccordés au réseau. L’eau alimente les infrastructures touristiques de la région. Elle, à soixante ans, va encore la chercher à la source.4
Sa soif n’est plus une invocation à Ṣaḥbāʾ ni à quelque autre divinité. Elle regarde les ouvrages qui l’entourent et demande pourquoi elle n’a toujours pas d’eau.
Elle est seule, sa soif est sécularisée.
L’eau du Nord-Ouest, elle, sait voyager. Retenue par les barrages, reprise par les stations de pompage, engagée dans les canaux et les conduites, elle alimente les grandes villes et des périmètres irrigués loin de son lieu de captation. L’État a construit cette circulation. À la fin des années 1990, les réseaux du Nord faisaient transiter plus de 200 millions de mètres cubes par an, dont environ 160 millions au profit de la Tunisie nord-orientale. Ces transferts bénéficiaient principalement aux pôles littoraux les plus dynamiques et renforçaient la dissymétrie du territoire national.5
Quand le réseau s’arrête, le besoin ne disparaît pas. Quelqu’un marche. Quelqu’un porte. Quelqu’un stocke et organise les usages quotidiens de l’eau. La défaillance de l’infrastructure publique est absorbée par un travail qui reste largement assigné aux femmes. Mima ne subit donc pas seulement une distribution inégale de l’eau : son travail prend matériellement en charge ce que le réseau ne prend pas en charge.6
À Gafsa Nord, Abdelwahab Al Gamoudi refuse encore de quitter ses terres. Pourtant, son activité agricole se réduit à mesure que l’eau devient inaccessible. Il a diminué son troupeau de moitié et renoncé, comme d’autres agriculteurs des environs, à certaines cultures pratiquées jusque-là.
À quelques centaines de mètres, la contrainte hydrique ne produit pas les mêmes effets. Une exploitation appartenant à un investisseur s’est tournée vers les agrumes, particulièrement consommateurs d’eau et peu caractéristiques de l’agriculture locale. Plus loin, Primed consacre plusieurs centaines d’hectares à différentes variétés de laitue. Ces exploitations disposent de forages capables d’atteindre les réserves souterraines et d’infrastructures pour stocker l’eau.7
La nappe descend. Mais tout le monde n’a pas les moyens de creuser pour l’atteindre. Dans le bassin minier, l’eau change de fonction.
À Redeyef, les coupures structurent le quotidien. Dans certaines zones de la ville, l’approvisionnement se réduit parfois à un bref retour de l’eau au milieu de la nuit. Les familles s’équipent comme elles peuvent : réserves domestiques pour les unes, achat d’eau et citernes pour celles qui en ont les moyens. Le manque entre jusque dans les établissements scolaires.
La nappe de Moularès-Redeyef, elle, est bien exploitée. Sur les 580 litres par seconde qui en sont prélevés, 435 sont affectés aux laveries de phosphate de Métlaoui et de Kef Dour. Trois quarts de l’eau mobilisée vont ainsi au traitement du minerai ; le quart restant est réparti entre l’agriculture et l’alimentation en eau potable. Chaque tonne de phosphate lavée nécessite environ cinq mètres cubes d’eau.8
Ici, le rapport tient dans une nappe. Trois quarts d’un côté. Le reste de l’autre.
Le phosphate est extrait, lavé, transporté. L’eau entre dans sa production. Redeyef attend le robinet.
Le phosphate et les habitants de Redeyef ne se disputent pas l’eau à égalité. L’accès du premier est organisé, équipé et garanti par sa fonction économique. Les seconds dépendent d’un réseau qui les rationne.
La question laissée ouverte par Le Barrage revient : quel progrès, et pour qui ? À Redeyef, les trois quarts d’une nappe répondent déjà à cette question.
Plus au sud, à Kébili, l’eau emprunte encore une autre route.
L’oasis n’a pas toujours produit ainsi. La colonisation introduit les forages et étend, hors des anciennes oasis, des palmeraies destinées au marché. Après l’indépendance, l’État reprend et amplifie cette orientation. Les nappes profondes permettent d’étendre les périmètres irrigués ; la Deglet Nour s’impose progressivement sur les autres variétés et l’investissement privé prolonge le mouvement. La production augmente. Les exportations aussi. Sous les palmiers, les nappes non renouvelables s’épuisent.9
La datte part. L’eau avec elle.
Mima marche jusqu’à la source. Abdelwahab regarde mourir ses arbres. À Redeyef, on attend la nuit. À Kébili, on pompe une eau ancienne pour qu’une marchandise emprunte la route.
De Tabarka à Kébili, l’eau circule. Mais sa circulation ne se règle pas seulement sur le besoin. Barrages, réseaux, forages et stations de pompage l’engagent dans des usages déjà organisés : approvisionner les villes, alimenter les infrastructures touristiques, laver le phosphate, irriguer les cultures de rente.
La Tunisie manque d’eau. Le changement climatique aggrave cette rareté.10 Mais la rareté ne dit pas pourquoi Mima marche jusqu’à la source pendant que d’autres usages sont sécurisés. Elle n’explique ni les agrumes de Gafsa Nord, ni les trois quarts de la nappe de Moularès-Redeyef, ni l’eau fossile incorporée dans la Deglet Nour.
La rareté ne supprime pas la politique. Elle en resserre le champ et rend plus visibles les rapports qui organisent l’accès à la ressource. Une sécheresse touche un territoire ; elle ne distribue pas elle -même ses effets. Entre le manque physique et la soif sociale se trouvent des infrastructures, des droits de prélèvement, des moyens financiers et des décisions publiques.
L’eau ne rencontre donc jamais un espace indifférencié. Elle traverse des rapports de propriété, des hiérarchies de classes et territoriales et une division sexuée du travail.
Certains acteurs peuvent approfondir leurs forages, construire des bassins ou acheter un approvisionnement de substitution.
D’autres perdent leur récolte ou prennent en charge, par leur temps et leur corps, ce que le réseau ne fournit plus.
Le barrage n’a pas supprimé la soif. Il l’a déplacée à l’intérieur d’un ordre politique. Pour comprendre pourquoi Mima vit à proximité des retenues et continue de marcher jusqu’à la source, il ne suffit plus de suivre le cours de l’eau. Il faut suivre le cours du pouvoir.
Suivre le cours du pouvoir Ghaylân et Mayara
Composé au début des années 1940 et publié en 1955, Ghaylân est l’enfant de son monde
Ghaylân voit une terre sèche, des habitants assoiffés qui continuent de vouer un culte à Ṣaḥbāʾ, la déesse de la sécheresse. Ce qu’il voit est réel, mais son regard est biaisé. Le monde qui se tient devant lui n’est ni immobile ni demeuré intact : la colonisation en a profondément transformé la terre, les rapports de propriété, les productions, les territoires et les existences. Mais la domination ne l’a pas façonné seule. Les résistances, les solidarités et les manières de préserver ou de recomposer la communauté l’ont également transformé. Ce que Ghaylân interprète comme la survivance d’un monde ancien porte ainsi les traces entremêlées de la domination coloniale et des formes de vie qui lui résistent.
Mayara, sa muse, habite ce regard. Mayara n’est pas l’Occident dans sa matérialité — la colonisation, l’accumulation, l’extraction, la puissance militaire et l’exploitation du travail — mais l’Occident devenu image et désir. Elle en conserve la lumière, le mouvement et la promesse de puissance, tout en effaçant leurs conditions historiques. Mayara occupe ainsi la position de blanchité : elle élève Ghaylân vers les sommets, tandis que Maymouna demeure attachée à la terre, aux corps, au travail et aux morts. Mayra est aussi al-waḥy, la révélation.11 La modernité qui prétend délivrer Ghaylân des anciennes croyances produit sa propre foi et transforme l’échec matériel du chantier en épreuve héroïque. Par son regard, Mayara offre à Ghaylân la reconnaissance dont il a besoin.
Le barrage s’élève. Les robinets restent secs.
Le paradoxe n’est qu’apparent. Si les barrages, les forages, les stations de dessalement et les transferts d’eau se multiplient tandis que les pénuries persistent, c’est que le problème ne réside pas seulement dans la disponibilité de la ressource. Il réside dans les rapports de pouvoir qui organisent sa circulation.
La colonisation transforme les structures productives et les rapports de propriété. Elle insère le pays dans une position subalterne dans une division internationale et raciale du travail organisée en fonction des besoins de l’économie coloniale. Pour répondre à ces besoins, elle construit les premiers grands ouvrages hydrauliques ainsi que l’appareil administratif et juridique chargé de mobiliser l’eau. La circulation de la ressource devient ainsi l’un des moyens matériels par lesquels le territoire, les productions et les populations sont intégrés de manière inégale à un ordre économique au bénéfices de la métropole.
L’indépendance transfère cet appareil à un État souverain sans abolir les structures économiques au sein desquelles il s’est constitué. Le nouvel État nationalise et étend les infrastructures hydrauliques, construit de nouveaux barrages, développe les périmètres irrigués et généralise l’approvisionnement des villes. L’eau devient un instrument de construction de l’État, de modernisation agricole, d’urbanisation et d’intégration du territoire. Mais cette politique porte une tension constitutive : l’État cherche à construire la souveraineté nationale depuis une position subalterne dans la division internationale raciale du travail, tout en demeurant dépendant des marchés extérieurs, des technologies importées et des devises. Il est ainsi conduit à administrer cette contradiction.12
C’est cette fonction que je propose d’appeler l’administration de la subalternité. Elle ne désigne pas la simple dépendance d’un État à l’égard de puissances extérieures. Elle désigne la manière dont un État « postcolonial » (L’État est ici saisi, suivant Nicos Poulantzas, comme « la condensation matérielle de rapports de forces entre classes et fractions de classes, cristallisés dans ses appareils, ses normes et ses personnels » Déplacée vers l’État postcolonial, cette définition permet de penser l’articulation entre les conflits sociaux internes et les rapports de domination constitutifs de la division internationale et raciale du travail.13) organise ces rapports de forces, en arbitre les contradictions et contribue à leur reproduction. L’eau en offre un observatoire privilégié, parce qu’elle rend visibles, dans un même mouvement, les choix de développement, les hiérarchies sociales, les rapports de classe, les dépendances internationales et les formes concrètes par lesquelles ils s’inscrivent dans les territoires et dans les corps.
Les contraintes ainsi administrées ne s’imposent pas seulement de l’extérieur. Elles se prolongent à l’intérieur de la formation sociale à travers les secteurs et les groupes qui bénéficient de cette insertion et disposent de capacités inégales à orienter les priorités publiques. L’eau est ainsi mobilisée pour étendre les services publics et intégrer le territoire, mais aussi pour soutenir les activités dont l’État attend croissance, recettes et devises.
À partir des années 1970, la libéralisation réoriente progressivement le modèle de développement, avant que l’ajustement structurel adopté en 1986 n’accélère la privatisation, l’ouverture économique et le recours aux financements internationaux. Ce tournant ne provoque pas un véritable retrait de l’État. Il transforme les modalités de son intervention et renforce une insertion dans l’économie mondiale fondée sur des activités exportatrices à faible valeur ajoutée, dont la compétitivité repose largement sur le faible coût du travail et l’accès à bas prix aux matières premières.14
Le régime de Ben Ali consolide cette orientation et fait de la réalisation économique l’un des fondements de sa légitimité. Ne disposant pas de la légitimité historique de Bourguiba, il cherche dans la croissance, l’extension des services publics et l’amélioration des indicateurs sociaux la justification de son pouvoir. Au début de son règne, la télévision publique donne régulièrement à voir Ben Ali dans des régions marginalisées, annonçant ou ordonnant leur raccordement à l’eau et à l’électricité, puis des habitants exprimant leur satisfaction : « Jéna el-mé, jéna edh-dhou » — l’eau est arrivée, l’électricité est arrivée. Dans cette mise en scène, l’accès à l’eau et à l’électricité apparaît moins comme un droit garanti par des institutions que comme une réalisation directement accordée par le président et attestant l’efficacité de son pouvoir.15
Les transformations libérales réduisent certaines fonctions productives et sociales de l’État, mais ne diminuent pas nécessairement son pouvoir. Elles en transforment le rôle
: l’État intervient moins directement comme producteur et investisseur, tout en demeurant essentiel dans l’organisation des marchés, l’allocation des ressources, la protection des investissements et la sélection des acteurs qui peuvent en bénéficier. Sous Ben Ali, ce redéploiement favorise progressivement les groupes économiques les plus proches des centres de décision et contribue à la formation d’un capitalisme de copinage.16
Dans le secteur hydraulique, cette transformation se traduit par le passage progressif d’une politique centrée sur la construction de nouveaux ouvrages à une gestion fondée sur la demande, la performance des opérateurs, la tarification et le recouvrement des coûts. L’État conserve la maîtrise des infrastructures stratégiques, de la planification et de l’allocation de l’eau, mais transfère une partie de la gestion quotidienne, de l’entretien et des coûts aux associations d’usagers, puis aux groupements de développement agricole. Il maintient ainsi le contrôle des décisions centrales tout en déplaçant vers les usagers et les échelons locaux la gestion des pénuries, des impayés et des conflits. 17
Maymouna rêve. Elle voit l’ouvrage suspendu dans les airs, sans attache. Elle voit surtout les corps sur lesquels il repose. L’eau jaillit à travers les crânes qui le composent.¹⁸
Ce rêve ramène l’ouvrage à ses conditions de production. Sous la pierre et le récit héroïque du bâtisseur, Maymouna aperçoit les vies consumées par l’œuvre.
Elle ne possède pourtant pas la solution. Préserver les liens ne suffit pas à étancher la soif. Demander que le barrage demeure une possibilité « non encore enfantée »18 protège le monde de la violence de son accomplissement, mais ne donne pas d’eau aux habitants. La force de Maymouna réside ailleurs : elle empêche que la nécessité de transformer le réel efface la question du prix, des moyens et des sujets de cette transformation. En ce sens, elle interroge moins le barrage que la notion de progrès.
Ce que Maymouna aperçoit derrière le récit héroïque du barrage devient politiquement visible en 2011. Depuis le bassin minier, les territoires de l’intérieur et les quartiers populaires, celles et ceux qui ont supporté les coûts du projet modernisateur sans accéder également à ses bénéfices imposent leurs conditions d’existence dans l’espace politique national. Le chômage, les inégalités territoriales, la dépossession et la dégradation des services publics n’apparaissent plus comme des retards que la poursuite du développement finirait par résorber. Ils révèlent la manière dont ce développement a réparti ses ressources, ses bénéfices et ses coûts entre les territoires et les groupes sociaux.19
La révolution de 2010/2011 modifie les formes de la représentation politique, mais elle ne transforme pas les structures économiques ni les fonctions de l’État parce que cela revenaient à mettre en question l’Etat lui-même. Les gouvernements successifs reconnaissent les inégalités régionales, promettent une meilleure distribution des
investissements et inscrivent le droit à l’eau dans la Constitution de 2014.20 Pourtant, les politiques hydrauliques continuent d’être conduites à partir des mêmes priorités : sécuriser l’approvisionnement des villes et des activités économiques jugées stratégiques, augmenter la productivité agricole, préserver les secteurs procurant des recettes et des devises et rechercher des financements extérieurs pour entretenir ou étendre les infrastructures.
Les mobilisations autour de l’eau prolongent ainsi l’entrée des groupes subalternisés sur la scène politique. Les coupures, les kilomètres parcourus pour atteindre une source, les récoltes abandonnées et les nuits passées à attendre le retour du robinet deviennent des revendications collectives adressées à l’État. Elles ne demandent pas seulement une amélioration technique du réseau. Elles contestent les arbitrages qui permettent au phosphate, au tourisme, aux cultures d’exportation ou aux grands investisseurs de sécuriser leur accès à l’eau tandis que des populations entières demeurent soumises au rationnement.
La reconnaissance juridique du droit à l’eau ne modifie cependant pas le modèle qui organise la circulation de la ressource. Malgré les fanfaronnades souverainistes de Kaïs Saïed, les projets approuvés par la Banque mondiale en 2026 — dessalement, modernisation des réseaux, réhabilitation des périmètres irrigués, renforcement des opérateurs et numérisation de la gestion — continuent de penser l’eau à travers la performance des opérateurs, le recouvrement des coûts, l’augmentation des rendements et l’accès aux marchés. Financés par l’endettement extérieur, ils renforcent la dépendance financière de l’État et donnent à la Banque mondiale un rôle dans la définition des réformes institutionnelles, des modes de gestion et des critères selon lesquels les usages de l’eau sont évalués et hiérarchisés.21 le projet présidentiel des énergies vertes vient d’être voté au parlement ainsi on construit de nouvelles capacités de dessalement et d’énergie pour produire une marchandise destinée majoritairement à l’Europe, alors que de nombreuses populations tunisiennes manquent encore d’eau potable et subissent des coupures.
La mécanique est circulaire : la crise hydrique conduit à emprunter en devises ; le remboursement augmente le besoin de devises ; ce besoin renforce la priorité accordée aux secteurs qui en procurent et dont plusieurs exercent une forte pression sur l’eau ; cette pression approfondit la crise et justifie de nouveaux financements.22 L’endettement devient ainsi le moyen de traiter une crise que la recherche de devises contribue elle-même à reproduire.
Depuis 2011, les gouvernements, les institutions et les discours politiques ont changé, sans que soit transformé l’État, qui continue d’administrer la subalternité.23 Les revendications sont reconnues, le droit à l’eau est proclamé et les instruments de gestion modernisés, mais les rapports de pouvoir qui déterminent la circulation de la ressource demeurent. La question de l’eau ne peut donc être posée sans poser celle du pouvoir et de l’État
La tragédie, la farce et le tragicomique
Pour monter avec Mayara, Ghaylân doit abandonner Maymouna et, avec elle, la communauté, la vulnérabilité et la mémoire des vies consommées par l’ouvrage. L’arrachement au monde colonisé peut alors lui apparaître comme une ascension.
La dernière scène du roman oppose ainsi deux régimes de vérité. Maymouna voit les décombres tomber dans l’abîme. Ghaylân, tourné vers Mayara, voit le barrage s’élever.
Cette opposition traverse encore la politique de l’eau. L’État voit les ouvrages construits, les capacités de stockage, les kilomètres de conduites et les volumes transférés. Mima voit les kilomètres qu’elle doit parcourir pour atteindre une source. Les mêmes infrastructures peuvent apparaître, depuis le sommet, comme la preuve du développement et, depuis les territoires qu’elles traversent, comme la matérialité d’une dépossession.
Ghaylân et Bourguiba appartiennent au temps de la tragédie. Ils croient à leur mission et à l’horizon qu’elle ouvre. Ils voient un monde dispersé qu’il faut unifier, une histoire immobile qu’il faut remettre en mouvement, une œuvre qu’il faut arracher au possible. Cette croyance fait leur puissance autant que leur aveuglement. Ils voient le barrage qui s’élève, moins distinctement les corps sur lesquels il repose.
Ben Ali est la farce. Il reprend les mots, les gestes et les ouvrages du projet modernisateur, mais non sa croyance fondatrice.
Kaïs Saïed est le tragicomique. Il a un rêve et tente de le réaliser. Mais, parvenu au sommet de l’État, il devient l’otage des contradictions qui le traversent.24et qui le traversent
Rania Majdoub
Version en arabe publiée initialement dans Inhiyez https://inhiyez.com/eau-et-dependance/
Notes
- Nomad 08–Observatoire tunisien de l’eau, Carte de la soif, alertes de juillet 2026 ; Abir Chemli, « Coupures d’eau : colère et manifes tation des habitants de Métlaoui », La Presse de Tunisie, 8 juillet 2026 ; « Jendouba : des habitants bloquent une route à Mellègue pour dénoncer la soif et la mauvaise qualité de l’eau », Business News, 13 juillet 2026.
- Mahmoud Messadi, Le Barrage, drame en huit tableaux, trad. Azzedine Guellouz, préface de Jacques Berque, Paris, Arcantère–UNESCO, Composé au tournant des années 1939-1940, le texte arabe paraît en volume en 1955.
- Mahmoud Messadi, Le Barrage, op. ; Leila Nafati, L’art de l’écriture dans la littérature tunisienne : le cas de Maḥmūd Al-Masʿadī, thèse de doctorat, Université de Lorraine, 2020, p. 102-112.
- Malek Zaghdoudi, « Pénurie d’eau dans les campagnes de Tabarka : témoignages de terrain sur les souffrances des femmes rurales », Observatoire tunisien de l’eau–WatchWater/Nomad 08, 10 octobre 2023, https://www.watchwater.tn/ar/blog/2023/10/10/132-nks-lmyh-fy-aryf-tbrk-shhdt-mn-lard-hol-maan-lns-lryfyt/
- Abdallah Cherif, « Le problème de l’eau en Tunisie nord-orientale : pénurie ou mauvaise gestion ? », dans Eau et environnement. Tunisie et milieux méditerranéens, Lyon, ENS Éditions, 2003, § 19-23, https://books.openedition.org/enseditions/867
- FAO, Évaluation nationale genre et agriculture : Tunisie, Rome, 2018 ; ONU Femmes, From Commodity to Common Good: A Feminist Agenda to Tackle the World’s Water Crisis, 2023.
- Malek Zaghdoudi, « Politique de l’eau de Gafsa Nord : soif de petits agriculteurs et eau pour les grandes entreprises et les
investisseurs », Observatoire tunisien de l’eau–WatchWater/Nomad 08, 18 juillet 2023. La source établit une exploitation de laitue sur 500 hectares, sans préciser qu’il s’agit de différentes variétés.
- Diane Robert, « Reportage à Redeyef : derrière les coupures d’eau, les horizons bouchés du phosphate », Nawaat, 31 mars 2017. L’article donne 435 litres par seconde, soit les trois quarts de la capacité mobilisée ; le total de 580 litres par seconde en est la d éduction arithmétique.
- Zoé Vernin, avec Mouna Helali, L’exportation des dattes et le coût hydrique des devises : des politiques agricoles qui vouent la région de Kébili à la pénurie, Observatoire tunisien de l’économie, décembre 2020 ; Othman Labidi, Bilan hydrique des oasis des gouvern orats de Kébili, Tozeur, Gafsa et Gabès, ministère de l’Agriculture/Banque mondiale, 2019.
- Banque mondiale, Tunisia Country Climate and Development Report, 2023, notamment les développements consacrés au stress hydrique et à la diminution de la disponibilité de l’eau.
- Jacques Berque, préface à Mahmoud Messadi, Le Barrage, cit. ; Leila Nafati, op. cit., p. 110 -112. L’identification de Mayara à la modernité occidentale et à la position de la blancheur relève de l’interprétation de l’autrice.
- Abdallah Cherif, « Le problème de l’eau en Tunisie nord-orientale », cité ; République tunisienne, Code des eaux, loi no 75-16 du 31 mars 1975.
- 13 Suivant Nicos Poulantzas, l’État constitue la condensation matérielle de rapports de forces entre classes et fractions de classes, cristallisés dans ses appareils, ses normes et ses personnels. Nicos Poulantzas, L’État, le pouvoir, le socialisme, Paris, Presses universitaires de France, 1978.
- Stephen King, « Structural Adjustment and Rural Poverty in Tunisia », Middle East Report, 1999 ; Banque mondiale, The Unfi nished Revolution: Bringing Opportunity, Good Jobs and Greater Wealth to All Tunisians, 2014.
- Sur la personnalisation du pouvoir et la mise en scène des prestations publiques, voir Béatrice Hibou, La force de l’obéissan ce. Économie politique de la répression en Tunisie, Paris, La Découverte, 2006.
- Baccar Gherib, « Économie politique de la révolution Les groupes sociaux face au capitalisme de copinage », Revue Tiers Monde, 2012/4, no 212, p. 19-36 ; Banque mondiale, The Unfinished Revolution, 2014.
- OCDE, La gouvernance des services de l’eau en Tunisie, Paris, 2014 ; FAO/Plan Bleu, Gestion durable des ressources en eau en Tunisie, rapport national ; Zoé Vernin, avec Mouna Helali, L’exportation des dattes et le coût hydrique des devises, cit.
- Leila Nafati, cit., p. 109-111 ; Batoul Jalabi-Wellnitz, « L’eau et le mythe de la création dans l’imaginaire arabe », qui reproduit et commente la vision finale à partir de l’édition française de 1994, p. 147-148.
- Amor Belhedi, « L’inégal développement régional en Tunisie : accumulation spatiale et littoralisation », Cahiers de la Méditerranée, no 49, 1994, 133-156 ; « Tunisia’s Marginalized Redefine the Political », Middle East Report, 2021
- Constitution de la République tunisienne du 27 janvier 2014, 44 : « Le droit à l’eau est garanti. La préservation de l’e au et son utilisation rationnelle sont un devoir pour l’État et la société. »
- Banque mondiale, « Tunisia: Major Push to Strengthen Water Security and Resilience », communiqué du 1er avril 2026 ; Program Appraisal Document, 10 mars 2026 ; Irrigated Agriculture Modernization Project, Implementation Status & Results Report, 29 ju in 2026. Les deux opérations approuvées portent respectivement sur 208,5 et 124 millions de
- Les montants, objectifs et indicateurs de recouvrement sont documentés dans les dossiers de la Banque mondiale cités à la note précédente. L’articulation de ces mécanismes en cercle de dépendance constitue l’analyse critique de l’autrice.
24 Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, chap. I, 1852 ; Larbi Chouikha et Éric Gobe, Histoire de la Tunisie depuis l’indépendance, Paris, La Découverte, 2015 ; Béatrice Hibou, « Le réformisme, grand récit politique de la Tunisie
contemporaine ». Les qualifications de « tragédie », « farce » et « tragicomique » relèvent de l’interprétation de l’autrice.