Université d’été de la FI : un bilan critique

Il y a au moins deux façons d’analyser les Amfis de cette année. Schématiquement, « par en bas », du côté de l’expérience des militants et du public et/ou « par en haut », du côté de la « ligne » et des « signaux » que la direction de LFI a voulu envoyer.

Du côté des militants

Commençons par le premier. L’événement, le dernier avant la présidentielle de l’an prochain, a attiré énormément de monde, le constat a fait l’unanimité. Il confirme la dynamique du meeting de St-Denis et de ce qu’on observe au niveau des GA (Groupes d’Action) depuis l’annonce de la candidature de JLM. La dimension « mouvement de masse » de LFI se renforce, et elle va peser sur la dynamique de la campagne présidentielle et creuser encore l’écart avec les autres candidats. Du côté de la gauche dite « non-mélenchoniste » et du « centre » néolibéral, c’est une évidence. Mais cela concerne aussi le RN: l’extrême droite est assurément très forte dans les urnes, et pas seulement dans les sondages, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Rappelons ici que, s’il n’est venu qu’en 3e position en termes de sièges (« front républicain » oblige), le RN a largement remporté le vote populaire aux législatives de 2024 (avec 1,5 et 3 millions de voix d’avance sur le NFP au 1er et 2e tour respectivement). Le RN est également puissant sur le terrain de la communication, comme l’indique la popularité d’un Bardella sur les RS, confirmée par le réel succès de la tournée promotionnelle de son ouvrage. Mais ses capacités de mobilisation et son ossature organisationnelle sont faibles. Le fiasco du rassemblement de protestation du 6 avril 2025 contre la décision de justice visant Marine Le Pen l’a amplement démontré.

Voilà pour l’aspect « quantitatif » des choses, mais ce qui importe au moins autant c’est le « qualitatif ». Tout le monde, médias compris, a noté l’ambiance enthousiaste et combative de ces Amfis. Ce qui ressortait des échanges avec des militant.e.s de diverses régions était que les nouveaux arrivants dans les GA sont majoritairement jeunes et, surtout, qu’ils et elles viennent « pour en découdre » politiquement. Cet état d’esprit est parfois confus, ce qui est inévitable lorsqu’on a affaire à des mouvements de masse, mais globalement il va dans le sens de la radicalité, pas dans celui du recentrage. C’est d’ailleurs logique: celles et ceux qui viennent sont attirés par le positionnement de LFI tels qu’il s’est affirmé jusqu’au démarrage de la campagne présidentielle. La possibilité d’une victoire a eu un effet d’entraînement littéralement insoupçonné et tout indique que cette dynamique s’amplifiera au cours de la campagne, indépendamment de la ligne de « recentrage » qui, nous y revenons dans un instant, qui vient d’en haut. C’est sur cela que se fonde d’ailleurs le calcul, très classique, de la direction de LFI : on a consolidé notre socle à gauche, maintenant on peut « ouvrir » à droite sans crainte de perdre sur la gauche, d’autant que la concurrence sur ce terrain est à peu près nulle.

Cet état d’esprit « rupturiste » dans les rangs militants offre un terrain favorable à une intervention interne/externe « sur la gauche » de LFI. Cette possibilité s’est fait sentir pendant les Amfis, notamment par le fait que ce sont les interventions, ou les pointes les plus radicales de diverses interventions, qui étaient nettement gagnantes à l’applaudimètre, y compris sur des sujets « sensibles » comme l’Union européenne. Autre exemple : quand Frédéric Lordon interroge, de façon nuancée et habile, l’« anticapitalisme » de LFI, il suscite une réaction massive de la salle qui scande « a-a-a-anticapitaliste ». On a également pu constater que les références qui revenaient le plus souvent en matière de streaming étaient la Paduteam et PdH, soit des sites qui, bien que divergents sur des questions importantes, partagent néanmoins un positionnement de « soutien critique » sur la gauche de LFI.

La direction du mouvement sait bien sûr tout cela, et c’est pourquoi elle ne peut donc laisser son flanc gauche dégarni. De façon, là encore, très classique, elle adopte une stratégie « grand angle » : il en faut « sur la droite » et aussi « sur la gauche », pour faire court Pigasse et Lordon, pour jouer « au centre », en d’autres termes avoir les mains libres. Le « recentrage » qu’annonce la campagne présidentielle – déjà perceptible dans le discours « lissé » de Mélenchon au meeting de Saint-Denis, ne peut se faire sans contradictions. Pour l’instant en tout cas, il n’est pas stabilisé, et relève pour une bonne part d’une tactique – même si on sait qu’en la matière la tentation est forte de faire d’une adaptation tactique la première étape d’un tournant stratégique « réaliste ».

Un « recentrage » tactique ?

Adoptons maintenant la perspective « par en haut », du côté de la « ligne » et des « signaux » que la direction de LFI a voulu envoyer. Pour l’identifier, on peut essayer de repérer le bloc social que LFI entend construire, c’est-à-dire les différentes fractions de classes qu’elle propose de réunir, malgré leurs contradictions, autour d’un projet commun – étape nécessaire à une victoire dans les urnes et à l’accession au pouvoir étatique.

La couverture de la brochure du programme de cette année est à cet égard très parlante : des jeunes/urbains/femmes/queer/racisés, souvent les cinq en même temps, en vacances à Châteauneuf-sur-Isère, près de Valence, où se tiennent les Amphis. En somme, la Nouvelle France mais avec une différence notable : les non-blancs apparaissent davantage comme des racisé.e.s que comme des banlieusards, premier indice de la tactique de cette campagne.

Mais c’est le meeting de clôture qui résume le mieux l’ambition de ces amphis en campagne présidentielle. Y prennent la parole, Rébecca Chaillon performeuse noire, queer et grosse ; Pierre Lemaître, lauréat du prix Goncourt qui, à la différence de la première, est connu du grand public ; et Marie Chureau, jeune femme blanche issue des Marches pour le climat. Si Lemaître est la seule voix avec une audience large (encore que…), on remarquera que les classes populaires ne sont pas représentées sur scène. Ce qui, « en soi », n’est pas un problème mais « pour soi », en devient un. Mélenchon aurait pu porter cette conscience de classe « pour soi », ce projet politique, comme il a l’habitude de le faire hors période électorale. Mais l’heure est au rassemblement de la gauche face aux extrêmes centre et droite: les questions géopolitiques et l’Union européenne ne cliveront plus, la « planification écologique » est la priorité. Le programme de la NUPES/NFP est remis sur le devant de la scène présidentielle. Fort justement du point de vue tactique, mais à quel prix ?

Une campagne de second tour

On connaît l’adage pour gagner: cliver au premier tour (marquer davantage la différence avec les autres candidatures de gauche pour rassurer sa base électorale), rassembler au second. Mélenchon propose l’inverse : les sondages lui donnent une telle avance qu’il peut se permettre d’inverser la tactique habituelle, rassembler au premier tour, cliver au second. On comprend mieux le programme et les prises de paroles qui mettent en avant certaines thématiques et en dissimulent d’autres pour redonner vie au NFP.

Rassembler qui ? En priorité, les cadres des Verts (7 éminents représentants y participent) : la thématique de l’écologie est omniprésente. Puis, de façon bien plus discrète, l’électorat PC, à travers la thématique des politiques industrielles et, plus généralement, de la lutte contre le capitalisme rentier.

Les questions géopolitiques qui fâchent (Ukraine, Iran, Chine) sont mises de côté ou réduites à des slogans vides comme la « résistance des peuples » ou la « défense du droit international ». À propos de l’Union européenne (dont le programme pour les présidentielles n’est toujours pas tranché), on observe un glissement vers la droite. On savait déjà que LFI avait reculé sur cette question depuis 2019, en passant de la stratégie du « plan A, plan B » (A=confrontation, B=exit) à celle de la désobéissance aux règles européennes, l’utilisation du veto, des opt-out, etc. Ce glissement pro-européen se précise : réformer l’UE pour une Europe sociale (voire militaire), négocier avec la BCE et lui demander de financer le programme d’investissement (par la « congélation » de la dette), en contrepoids aux États-Unis.

Cette position est notamment évoquée lors du « grand entretien » entre Manuel Bompard et Matthieu Pigasse, ce banquier d’affaire eurobéat qui a participé à la restructuration – ô combien désastreuse ! – de la dette grecque. Lucide sur l’état de la gauche hors LFI, il annonce soutenir le mouvement pour les présidentielles monnayant probablement en retour un poste à Bercy. Le contenu de son discours est très proche de celui de l’économiste organique de LFI, Cédric Durand, tenu lors de l’école d’été décoloniale : le programme de LFI permettra, mieux que les néolibéraux (Macron ou encore la première ministre britannique Liz Truss, sanctionnée par les marchés financiers pour son budget trop favorable au capital qui menaçait la solvabilité de l’État), de rembourser la dette en redistribuant (par une réforme fiscale) et relançant, dans un second temps, l’économie. Avec un tel programme, Mélenchon obtiendrait le soutien des créanciers privés, et donc du capital transnational, en plus du parapluie protecteur de la BCE. La finance n’est pas son ennemi ! Il s’agit de « mener une politique écosocialiste en régime capitaliste », comme l’affirme l’économiste organique lequel n’hésite pas à citer Xue Muqiao, le responsable de la politique économique dans le Shandong sous Mao, devenu par la suite l’architecte des réformes libérales de l’ère Deng.

Il y a bien sûr de la tactique dans le discours de Cédric Durand, qui tranche avec l’opportunisme de Pigasse : il faut rassurer les marchés pour éviter une sanction par le taux d’intérêts et la fuite des capitaux. On imagine aussi que LFI a un plan B en cas d’attaques spéculatives incontrôlées: l’arme du contrôle des capitaux, le retour au circuit du Trésor et la sortie, inéluctable dans ces conditions, de l’euro. Mais, pour le moment, c’est le pari d’une négociation avec les institutions européennes qui est fait pour rallier les cadres des Verts et les classes moyennes libérales qui leur sont associées.

Dans le même temps, LFI tient à rassurer ses électeurs, à commencer par la jeunesse diplômée précarisée qu’elle partage avec les Verts. On a ainsi observé dans ces Amfis une multiplication des ateliers sur toutes les oppressions possibles et inimaginables (adultisme, validisme, etc.), la publication du livre de Clémence Guetté sur « l’amitié », plusieurs performances de figures de la scène drag, en riposte aux attaques transphobes de l’extrême-droite. Le message est envoyé : il faut sauver le libéralisme face au fascisme, élargir sur une base commune. En outre, c’est un appel général qui est passé aux électeurs de gauche, avec la présence de Frédéric Lordon ou encore les nombreuses thématiques sur les services publics et les droits sociaux. Sécuriser donc la base sociale blanche.

De plus, LFI réitère son engagement en faveur de l’antiracisme politique (à travers la lutte contre les violences policières, représentée par le stand de SAVE et une exposition de tableaux organisée par ce même groupe), et à la Palestine, présente dans le discours de Mélenchon et lors d’un temps fort. Mais ces thématiques, et, avant tout, celle de l’islamophobie, étaient nettement moins visibles cette année que lors des Amfis 2025, conformément à la logique classique qui postule que, ce public étant supposé déjà acquis, on peut « élargir » pour gagner.

En résumé, le bloc social de LFI pour la campagne vise, en plus du « quatrième bloc » abstentionniste (jeunesse citadine précarisée, banlieusards non-blancs), mais très hétérogène et imprévisible, les classes moyennes libérales européistes et mondialistes, beaucoup plus soudées et familières, c’est-à-dire les fractions de l’électorat qui gravitent autour des Verts, voire de la tendance d’Olivier Faure au PS ou du moins, et des rares travailleurs (et, surtout, travailleurs retraités) blancs qui votent encore pour le PCF.

En bref, LFI tente de rejouer le bloc social classique du PS avant son intégration dans le bloc bourgeois, réunissant classes populaires et moyennes, et même moyennes-supérieures, autour d’un projet réformiste sur le plan économique (capitalisme régulé) et libéral sur le politique et « sociétal ». Soit un profil social-démocrate qui renoue avec la NUPES et qui ne marche pas sur les plates-bandes du RN de Marine Le Pen, celles des prolos campagnards et des régions désindustrialisées – même si le programme de réindustrialisation de la France qui vise notamment l’électorat PC/CGT pourrait les concerner.

Un recentrage à quel prix ?

Compte tenu du rapport de forces réel, LFI n’a pas d’autre choix pour élargir. Elle a déjà quasiment réussi à faire éclater les Verts et à récupérer l’aile gauche, et sans doute une partie du « centre », la fraction de droite militariste, autour de Jadot, ayant rallié la candidature de Glucksman. Il est donc probable que Marine Tondelier rejoigne la candidature de Mélenchon en monnayant son soutien à un certain nombre de circonscriptions pour les élections législatives, voire même qu’elle emporte avec elle quelques appuis venant du PS, au moins dans l’électorat.

Cette tactique qui vise à absorber les fractions de gauche et donc les classes moyennes libérales des partis sociaux-démocrates résulte de la priorité mise sur l’efficacité électorale, au détriment de l’ancrage territorial, par définition plus long et coûteux. Elle a priorisé les zones urbaines qui concentre la plus grande partie de l’électorat en enrobant le message d’un discours sociologique selon lequel les prolos fachos ne peuvent être convaincus. Elle a donc laissé le terrain au RN pour capter les classes populaires délaissées par la social-démocratie, y compris sur l’Europe : désormais sûre d’être candidate à l’élection présidentielle, Marine Le Pen, sera toujours plus crédible que Mélenchon sur sa critique de l’UE, en incarnant, à la différence de Bardella, les classes populaires.

Une fois ce cadre posé, la seule option qui reste à Mélenchon pour élargir son bloc électoral est de ratisser les fractions de gauche des partis libéraux comme le PS et les Verts, en tapant à la fois dans leur base populaire, active ou déçue (le fameux « quatrième bloc » qui ne vote pas RN), mais aussi chez les cadres opportunistes.

Nécessaire pour élargir sa base, cette NUPES 2.0 nécessitait-elle un recentrage droitier ? Pas forcément. Si les cadres des Verts et de la fraction de gauche du PS ne pensent qu’à sauver leurs circonscriptions et ont peu de scrupule à faire les girouettes, on aurait pu imaginer que LFI joue sur son rapport de force (très favorable dans les derniers sondages) pour imposer son programme économique anti-mondialisation et obtienne quand même leur ralliement forcément opportuniste, tout en renforçant, dans le même temps, sa base populaire.

Car la force du mouvement tient justement au fait qu’il n’est pas une simple récupération rhétorique des mouvements sociaux. En investissant le terrain des luttes concrètes, à commencer par celui de l’antiracisme politique, LFI a dans son ADN les tranchées gagnées contre le bloc bourgeois par les mouvements sociaux, leur « butin de guerre », qui lui permet effectivement de tenir la ligne lors des multiples attaques qu’elle s’est prise, par exemple en soutenant la Palestine.

Au contraire, le recentrage qui vise à gagner les cadres sociaux-démocrates pour gagner la présidentielle comporte un risque énorme de trahison. L’opposition à l’Europe n’est pas un fétiche : l’UE incarne des rapports de forces concrets, ceux d’une bourgeoisie transnationale structurellement lié au tournant néolibéral et aux circuits financiers du capital étasunien. C’est sur cette question que s’est fracturée la gauche (et la droite gaulliste), renonçant à ses promesses sociales et à la représentation de la fraction populaire de leur bloc social, pour satisfaire les intérêts de cette bourgeoisie pro-européenne. Cette fracture remonte à Mitterrand -« partagé », selon ses propres termes, « entre deux ambitions : celle de la construction de l’Europe et celle de la justice sociale » et qui finit par choisir la première avec le tournant de la rigueur – et aboutit au score ridicule de 6% du candidat PS en 2017 après le quinquennat de François Hollande qui ne fit effectivement pas de la finance son ennemi, en passant par la défaite de Jospin en 2002 lors du passage austéritaire de la France à l’euro. Après plusieurs décennies d’un Etat néolibéral français, qui a consolidé les intérêts de cette bourgeoisie transnationale biberonnée à l’UE et structurellement liée aux États-Unis, on a du mal à voir comment le bloc populaire incarné par LFI ne va pas se faire écraser par sa tendance pro-européenne, et celle des cadres sociaux-démocrates ralliées au mouvement (en plus de Pigasse, certes isolé parmi les grands patrons) – sachant que les classes populaires hostiles à l’Europe, n’ayant pas été mobilisées, ne viendront pas à sa rescousse.

Pour que les éléments populaires puissent l’emporter au sein ce bloc social, un plan B est nécessaire. Non pas après avoir échoué à négocier avec l’UE, mais dès le lendemain de la victoire à l’image de celui qui avait été pensé par la fraction de gauche de Syriza : contrôle des capitaux, rétablissement du circuit du Trésor et sortie de l’euro, pour rompre avec la dépendance aux marchés financiers et à la BCE, en plus d’une Assemblée Constituante telle que la prévoit le programme de LFI. Seul un tel plan peut soutenir l’option de la sortie de l’OTAN, et son nécessaire prolongement : le refus de la militarisation et la rupture avec le « complexe militaro-industriel » français (par ailleurs largement favorable à l’extrême-droite).

Aujourd’hui, ces propositions paraissent relever d’un maximalisme « gauchiste ». Gageons qu’elles le paraîtront moins lorsque les marchés financiers ne manqueront pas de sanctionner les premiers pas d’une présidence Mélenchon, comme ils l’ont fait avec tous les gouvernements de gauche du passé, notoirement moins « clivants » que LFI. Il sera alors nécessaire de raviver la force populaire qui s’était exprimée contre le TCE en 2005 et la capacité de LFI à assumer l’affrontement. Une capacité dont elle a su, jusqu’à aujourd’hui, faire preuve mais dont l’épreuve de vérité « grandeur nature » est encore à venir.

 

Ismaël Younès

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