« Tasty crousti antifascisti » : Quand la gen Z tente de faire nation

Le mouvement de protestation lycéen, parti de Créteil le 17 septembre dernier, se caractérise par son ampleur, son endurance et, surtout, l’expression de nouvelles subjectivités politiques au sein de la jeunesse protestataire[1]. Au-delà des revendications, c’est bien l’apparition momentanée d’un nouveau sujet collectif, un  « nous » construit par le bas, depuis la gen Z, qui vient en partie chambouler les grilles d’analyse « classiques » des mobilisations sociales et mettre en échec les tentatives de division du mouvement par le pouvoir. Reste à savoir, comment caractériser précisément ce qui s’exprime actuellement dans la lutte et comment le pérenniser politiquement, alors que s’ouvre une vague de répression et de réaction raciste sans précédent.

 
La scène se passe à Lille lors de la manifestation du 17 octobre 2026. A  proximité du cortège, aussi long que dense du fait du nombre impressionnant de manifestants (la presse a annoncé 50 000 participants, soit un record depuis les mobilisations contre le CPE), une voiture se gare au milieu de la chaussée. Deux jeunes arabes (un garçon, une fille) la conduisent. Le jeune monte sur le toit du véhicule avec autour du cou, un keffieh, et dans une main un drapeau français. Il interpelle les manifestants : « Nous sommes les Français, et nous allons gagner ! ». Au volant la jeune fille porte le voile. Elle tend hors du véhicule une pancarte sur laquelle les lettres A sont remplacées par des A cerclés (le symbole des anars) : « Octobre 2026 is the new Mai 68 ».

Il faut s’arrêter un instant sur ce que représente cette scène pour tout militant de plus de 40 ans. Celle-ci est proprement ahurissante. Illisible. Presque déstabilisante tant la symbolique mobilisée emprunte à des registres qu’on a longtemps considérés, soit comme antagonistes (le drapeau français et le A cerclé / Le drapeau français et le voile), soit comme la propriété de communautés imperméables voire ignorantes les unes envers les autres (le voile et le keffieh VS le drapeau français et le A cerclé).

A ce moment-là, à cet endroit là, les vieilles catégories d’analyse volent en éclat. Autant le monopole des Blancs sur la présence en manif, que les Constats amers[2] défaitistes des 20 dernières sur la jeunesse indigène. Et en même temps tout cela est d’une beauté éblouissante. De même que les pancartes qui rivalisent de génie (« Tasty Crousty Antifascisti » ; « 17 octobre 1961, Algériens dans la Seine, 17 octobre 2026, Algériens dans la rue »), les drapeaux palestiniens, français, marocains, congolais, algériens qui se mélangent, Naruto et Spiderman qui accompagnent le cortège.

Il y a dans ce rassemblement des colères le résultat combiné de plusieurs mouvements de recomposition de la gauche de rupture et du mouvement social. D’abord, l’emprunte toujours forte du mouvement des gilets jaunes dont le souvenir inspire désormais une génération trop jeune pour y avoir participé mais suffisamment âgée pour en avoir ressenti le souffle et s’en revendiquer (et ce, étonnamment, malgré  la blanchité qui caractérisait le mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019). Il y a ici le débouché d’un processus difficilement prévisible : la réappropriation du mouvement des Gilets jaunes par une partie de la jeunesse indigène, quand bien même elle n’aurait pas pu en faire parti en 2018[3], mais qui passe outre cet état de fait pour l’intégrer à son répertoire contestataire, dans les méthodes d’action directe comme dans l’absence de leadership clairement identifié. Reste à savoir si le mouvement inverse est envisageable : les « petits blancs » sont ils capables de s’approprier, en retour, les mobilisations pour Nahel et pour la Palestine ? Vont-ils s’émouvoir de la tuerie raciste qui vient d’endeuiller la ville de Trappes ?

Autre condition de possibilité de ce rassemblement de la gen Z par-dessus la barrière raciale, le travail de l’antiracisme politique et la place désormais importante tenue par la lutte contre l’islamophobie et la dénonciation du génocide en Palestine à l’intérieur de la gauche de rupture. Il faut ajouter à cela le fait que les problématiques rencontrées par la jeunesse des quartiers populaires soient désormais prises au sérieux par la gauche de rupture : dès le 21 septembre, Clémence Guetté et Louis Boyard étaient ainsi présents sur le blocus du lycée de Créteil. Il y a enfin, derrière cette capacité nouvelle à s’unir, la proposition politique de « Nouvelle France »  dont on mesure à cet instant à quel point elle a trouvé son audience auprès de la jeunesse.

Il en résulte l’expression d’une force et d’une joie collective qui accélère les ralliements, y compris dans la gauche autonome : « On a eu un peu les mêmes frissons que le 16 mars 2019 sur les champs Élysées. Mais là on n’était pas que entre petits blancs et ça fait plaisir. La journée d’hier qu’on a partagée, moi j’avoue j’ai chanté la Marseillaise pour la première fois, hier. Et j’y croyais pas ce que vous disiez y’a un an du patriotisme internationaliste et tout ça. Je ne pensais pas qu’on pouvait les récupérer ces symboles là. Et franchement chanter la Marseillaise avec le drapeau français, le drapeau palestinien et le drapeau congolais c’était beau », dit une camarade des Soulèvements de la terre lors de la rencontre « Quitter l’époque contemporaine » du 18 octobre.

Défendre malgré tout l’école publique

On le sait, l’école républicaine a une fonction ambiguë de contrôle et de formatage patriotique et bourgeois dès sa création. Par la prééminence qu’elle donne aux tâches intellectuelles sur le travail manuel dans la distribution des mérites, elle est le lieu de la reconduction de la prétention bourgeoise à dominer et à organiser le travail. Il n’en reste pas moins que l’école demeure un bon terrain pour faire l’union, parce que tout le monde a une expérience de l’école et que la croyance dans la méritocratie scolaire demeure extrêmement forte en France, y compris chez les indigènes. Plusieurs commentateurs amusés, comme par exemple les stand-uppeurs de chez Akim Omiri[4], ont noté que les lycéens se mobilisaient en partie pour avoir « plus de profs », là où la génération précédente n’attendait qu’une chose, c’est que les profs soient absents. Au-delà de la plaisanterie, il faut donc s’accorder sur ce qu’exprime matériellement ce mouvement et sur ce qu’il n’exprime pas : ce que réclament les lycéens, rejoints rapidement par les étudiants, c’est un « droit à l’avenir »[5] dans le cadre d’un service public d’enseignement secondaire et supérieur qui fonctionnerait correctement et ce malgré le rôle assimilationniste que l’école républicaine a historiquement joué et continue de jouer en contexte colonial et post-colonial. Ce que les lycéens défendent c’est donc fondamentalement un retour à des conditions d’étude et à des règles du jeu acceptables par le plus grand nombre et sans que les dés soient pipés à l’avance. Non afin de restaurer un ordre ancien fantasmé mais en vue de réinscrire le minimum d’égalité par lequel un peuple peut consentir à faire société.

Sur ce point, le mouvement lycéen réussit là où, pendant des dizaines d’années, le syndicalisme enseignant (majoritairement co-gestionnaire et aveugle à la question des discriminations raciales) a échoué : en parvenant à faire de la lumière sur l’état lamentable dans lequel se trouve le service public d’éducation et sur l’étendue des discriminations géographiques et raciales qui structurent l’Éducation nationale. Dans les lycées professionnels notamment (mais pas exclusivement), de nombreuses revendications lycéennes se sont exprimées contre le flicage des tenues vestimentaires par les chefs d’établissement (« Occupez vous du viol plutôt que du voile », lit-on régulièrement sur les pancartes) et ce alors que dans le personnel éducatif, les voix en faveur de l’abrogation de la loi du 15 mars 2004 sont encore extrêmement minoritaires voire inaudibles. De la même manière, alors que les lycéens ont très largement dénoncé le manque de temps personnel dont ils disposent à cause d’emplois du temps surchargés, il est ironique de constater qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, figure encore sur le site du ministère de l’Éducation nationale, l’article concernant « l’accueil élargi 8h-18h » dédié exclusivement aux établissements classés « Réseau d’éducation prioritaire ». A mots couverts, une mise en quarantaine de la jeunesse des quartiers, que l’administration a un temps espéré forcer à rester dans les murs des bahuts pour ne pas qu’ils traînent dehors ce « qui favorise les conduites à risque »[6] d’après le ministère. Si, comme tant d’autres, ce projet est demeuré une coquille vide, au moins le mouvement lycéen aura-t-il fait apparaître clairement qu’aucun élève ne veut rester aussi tard dans un établissement scolaire. Et puis, surtout, il y a Parcoursup, la plate-forme renommée « la machine à briser les rêves » par les lycéens et au sujet de laquelle le syndicat Sud Éducation indique qu’« un élève avec un nom à consonance africaine a huit fois moins de chances d’accéder à l’Enseignement supérieur avec Parcoursup »[7]. A travers sa dénonciation, ce que ce mouvement remet en cause c’est le retour à une logique scolaire où la naissance produit un destin implacable, où la reproduction sociale joue à plein, sans possibilité d’échappatoire. Logique inégalitaire aussi activée que dissimulée par les formes de la ségrégation géographique, raciale, de classe et algorithmique.

Choc répressif et réassignation raciste

En matière de stratégie de division, le pouvoir a ressorti les bons vieux classiques discursifs : opposition entre les « bons » et les « mauvais manifestants » ; les « lycéens aux revendications légitimes » et « ceux qui viennent casser et qui ne sont même pas des lycéens » ; assimilation des blocages lycéens à des « violences urbaines » ; recours aux discours racialisants sur les « racailles », confusions sciemment entretenues entre « violences » et « dégradations », etc. Pour le moment, ces stratégies de division ont été au moins en partie mises en déroute chez les lycéens comme en témoigne les blocus -et c’est aussi une nouveauté- qui ont pu concerner aussi des établissements prestigieux comme le Lycée Henri IV à Paris, Assas et ou l’École alsacienne avec l’expression d’une solidarité à l’endroit des territoires marginalisés de la République.[8] Une expression inédite, et qui doit nous réjouir, mais qui demeure extrêmement fragile. Car les blocus organisés depuis les territoires achi-privilégiés de la capitale parisienne s’expriment depuis des espace-temps où aucune nécessité matérielle ne requiert de faire durer ces mobilisations dans le temps.

 

Mais précisément parce qu’il réussit temporairement là où d’autres ont échoué, le mouvement lycéen constitue aussi un facteur d’accélération de l’antagonisme de plus en plus irréversible entre la gauche de rupture d’un côté, qui se tient aux côtés des lycéens et défend la légitimité de leurs revendications, et, de l’autre, la coalition de l’extrême-centre et de l’extrême-droite qui rassemble de Lecornu à Bardella autour d’une stratégie de terrorisation des manifestants (mutilations, gardes à vue, comparutions immédiates) et de l’opinion publique : saturation d’images et de discours inquiétants sur les dégradations et les pillages de boutiques lors de la manifestation du 17 octobre pour justifier la fuite en avant répressive. Ici, une hypothèse vient à l’esprit : c’est peut-être précisément parce que la force des lycéens est inédite et que se profile, par le truchement de la gen Z, un alignement momentané de la jeunesse blanche et de la jeunesse indigène, que la police frappe aussi fort.

Qu’on en juge par la brutalisation (policiers se servant de leurs véhicules comme voiture bélier, mutilations de lycéens au flashball ou à la grenade de desencerclement, gardes à vue humiliantes, poursuites judiciaires) de toute une génération de mineurs que la police terrorise dans les commissariats[9] et dont on oublie qu’ils sont en théorie juridiquement protégés par leur statut d’enfant. Qu’on en juge et qu’on le se rappelle : la négation du statut d’enfant est une des constantes des systèmes de domination coloniale et raciste, que ce soit pour brutaliser les corps (que l’on pense par exemple au traitement policier des corps des adolescents et des jeunes hommes noirs) ou pour traîner des adolescents dans les tribunaux (la situation coloniale en Palestine fournit ici des exemples innombrables). Qu’on en juge également à l’aune du projet de loi « casseur-payeur » déposé par le gouvernement le 13 octobre dernier et qui espère instaurer, comme au temps des colonies (mais aussi comme dans les stades de foot) un principe de co-responsabilité en cas de présence dans un attroupement à l’intérieur duquel serait commis des dégradations : la non individualisation des peines était elle aussi au cœur du code de l’indigénat. Qu’on en juge finalement avec le retour des couvre-feux décrétés par Lecornu à partir du 19 octobre, une méthode directement issue de l’administration coloniale.

Cette réalité est progressivement en passe d’être généralisée à tous ceux qui protestent avec, en ce qui concerne le volet pénal, des consignes pensées comme « exemplaires » -et de fait sans précédent- transmises directement par Darmanin aux procureurs : suspensions du droit de vote, avertissement des employeurs lorsqu’une condamnation est prononcée, projet de coupure de l’accès aux réseaux sociaux par Lecornu, etc. C’est bien un projet à peine dissimulé de fascisation de la société qui se présente ici.

Néanmoins, le temps de la répression des manifestants par les tribunaux ne fait que commencer et il y a fort à parier que dans son application concrète, elle sera l’occasion d’une réaffirmation de la hiérarchisation raciale et coloniale entre « manifestants légitimes » des centre-villes et « manifestants barbares » des quartiers. Parallèlement, la présence de plus en plus fréquente depuis les pillages du 17 octobre de groupuscules fascistes, largement tolérés par la police ainsi que la communication irresponsable du gouvernement appelant les commerçants à recourir à leur auto-défense pour protéger leurs boutiques, laissent craindre une dynamique de radicalisation raciste et de stratégie de la tension pleinement assumées. Selon plusieurs médias, Kevin T., le suspect de la tuerie de Trappes qui a entraîné la mort de Pengo Bossio Wangi, a déclaré aux policiers avoir voulu « venger les commerçants » dont les commerces avaient été pillés lors des violences du 17 octobre 2026. Une démonstration, s’il en fallait une, de la montée des périls et des passages à l’acte fascistes tolérés par le pouvoir pour écraser les contestations.

Pour autant, la mobilisation ne faiblit pas et les cortèges du 24 octobre étaient au moins aussi imposants que ceux de la semaine précédente. Marquées par une moyenne d’âge très jeune, ces manifestations sont le lieu d’une socialisation politique fulgurante de la gen Z, qui serait bien capable de remettre le couvert à la rentrée, se donnant ainsi une chance supplémentaire de faire de ce « nous » inopiné quelque chose qui dépasse le simple alignement conjoncturel d’intérêts.

Nicolas A.H. Say.

[1]     Lire notamment : qgdecolonial.fr/le-mouvement-quon-nattendait-plus-notes-sur-la-mobilisation-lyceenne-et-la-recomposition-politique-en-cours/

[2]     Ici, relire les paroles de Kery James permet aussi de mesurer le mouvement tectonique en cours.

[3]     Sabrina Waz rappelait par exemple dans l’émission La Perm du lundi 19 octobre, comment elle et une copine musulmane avaient été rejetées explicitement du mouvement des Gilets jaunes à ses débuts.

[4]     www.youtube.com/watch?v=4OO29GIjOjA

[5]     Cette catégorie d’analyse est proposée par Elisabeth Landi dans un article pour histoirecoloniale.net

[6]     https://eduscol.education.gouv.fr/4794/accueil-elargi-8h-18h

[7]     www.sudeducation.org/tracts/mobilisations-lyceennes-leurs-revendications-sont-les-notres/

[8]     C’est néanmoins beaucoup moins vrai dans les salles des professeurs et chez les chefs d’établissement par exemple, dont certains collaborent activement à la répression administrative et policière des lycéens mobilisés. Voir notamment le communiqué du syndicat Sud Education 59 qui dresse un constat alarmant sur l’état des discussions dans les salles des profs des collèges et les lycées : sudeducation59.org/aimons-nous-davantage-nos-poubelles-que-nos-eleves/

[9]     www.mediapart.fr/journal/france/021026/48-heures-d-enfer-leur-sortie-de-garde-vue-des-lyceens-traumatises

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