Messages par QGDecolonial

Oppenheimer ou la défaite des scientifiques

6 août 1945, Little Boy détruit la ville d’Hiroshima au Japon. Trois jours plus tard, Fat Man explose à son tour près de Nagasaki. Plus de 220 000 morts.  

 

La justification officielle donnée à ce massacre fut que les pertes des Américains auraient été du même ordre si les combats s’étaient poursuivis île par île jusqu’à Tokyo, la résistance des soldats japonais demeurant farouche. Avec le recul de l’histoire, une autre explication apparaît : les troupes russes descendaient vers le sud à grande vitesse, arrivant en Corée et risquant d’être les premiers à défiler à Tokyo. Les soviétiques avaient été les premiers à arriver à Berlin le 2 mai 1945, il n’était pas imaginable pour les Américains qu’il en soit de même à Tokyo. Ces deux bombes étaient-elles nécessaires alors que le Japon n’avait plus d’allié et était en voie de capituler ? Des débats existèrent avant même le bombardement des deux villes japonaises, notamment dans le groupe de scientifiques qui produisit cette même bombe au sein du fameux “projet Manhattan”, nom de code du projet de recherche américano-britannique de la première bombe atomique durant la Seconde Guerre mondiale. Le directeur scientifique du projet était Robert Oppenheimer, éminent scientifique américain. Il sera question dans cet article de l’excellent film Oppenheimer de Christopher Nolan qui retrace la vie de cet homme surnommé le “père de la bombe atomique”.

Ce film, d’une beauté cinématographique indéniable, aborde différents sujets tout aussi intéressants les uns que les autres : l’anticommunisme virulent aux États-Unis, l’impérialisme américain, la question éthique vis-à-vis de la bombe atomique, …

Il en est cependant un que ce film parvient à bien traiter et qui est trop souvent oublié : la place de la Science dans la Modernité occidentale (nom donné par le mouvement décolonial au modèle de société dans lequel nous vivons, construite à travers la domination blanche, intimement liée au capitalisme).

“Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.” Rabelais dans Gargantua (1533-1534)

Citation bien connue, n’est-ce pas ? Prenons l’extrait dans son ensemble :

“Mais parce que selon les dire du sage Salomon, Sapience n’entre point en âme malveillante, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te convient servir, aimer et craindre Dieu, et en lui remettre toutes tes pensées et tout ton espoir ; et par une foi charitable, lui être fidèle, en sorte que jamais tu ne t’en écartes par péché.”

Dans le contexte de l’oeuvre et de l’époque voici ce qu’on pourrait comprendre de nos jours :

« Une mauvaise personne ne saurait atteindre la sagesse, et savoir sans comprendre ruine l’entendement ». Au XVIe siècle, les termes comme « science » (connaissance exacte qu’on a de quelque chose), « conscience » (compréhension), « âme » (l’ensemble des facultés intellectuelles) n’ont pas la même signification qu’aujourd’hui. On est alors en pleine Réforme protestante, la Contre-Réforme n’est pas bien loin et Rabelais nous décrit parfaitement le débat de l’époque concernant la théologie et le savoir. C’est une profonde révolution scientifique qui est en train de se dérouler et qui, au regard de l’Histoire du capitalisme, fut cruciale pour permettre la “libération” des sciences des mains de l’Église.

En effet, le développement des techniques de production et d’extraction, cruciales pour le développement du capitalisme industriel, n’aurait pu se faire sans l’épanouissement accéléré des sciences en Europe à partir du XVIIe siècle, berceau du capitalisme naissant. Les “explorations” étaient composées de “curieux” et “d’aventuriers”, précurseurs des scientifiques modernes, qui participèrent activement à la destruction de mode de vie indigènes en les déshumanisant. Bien entendu, les différents avancements des sciences modernes (machines à vapeur, électricité, maîtrise de l’atome, conquêtes spatiales, etc) ont tous participé au développement du capitalisme. Les sciences, et notamment la biologie, ont par ailleurs permis de légitimer la colonisation et l’impérialisme.

Il est difficile de dater le passage des sciences vers leur forme moderne : la Science, sorte de divinité gardienne du savoir et de la connaissance ultime. Celui que beaucoup considèrent comme l’un des pères de la science moderne, Isaac Newton, a bien plus écrit sur la théologie et l’alchimie que sur les sciences dites modernes. Même dans ses papiers scientifiques les plus connus comme celui sur la gravitation il conserve une place pour Dieu ou une forme de spiritualité. Alors qu’un certain Laplace, physicien français de la fin du XVIIIe siècle, qui a « modernisé » et développé la théorie de la gravitation de Newton, et à qui Napoléon faisait remarquer qu’il n’était nulle part mention de Dieu dans ses écrits scientifiques, aurait prononcé cette célèbre phrase : « Je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ». Une autre anecdote permet d’éclairer la question de Dieu dans la Science. Alors qu’Einstein a ouvert la voie à la mécanique quantique avec la publication de ses célèbres articles scientifiques de 1905, il s’est retrouvé au cœur d’un vif débat avec Niels Bohr, scientifique de renom, au sujet de l’interprétation probabiliste de la mécanique quantique. Il tenta, mais en vain, de convaincre la communauté scientifique que « Dieu ne joue pas aux dés » (c’est d’ailleurs plusieurs fois évoqué dans le film). La mort de Dieu semble ainsi être souvent au cœur du développement de la science moderne depuis les craintes de Rabelais au XVIe siècle, en passant par Laplace et Newton au XVIIIe siècle jusqu’à Einstein et Bohr au XXe siècle. Il existe ainsi différents moments de l’histoire des sciences qui sont autant de marqueurs de son évolution moderne : la bombe atomique en est un.

Il est plus qu’évident que les sciences ont en partie donné naissance à la Modernité et que cette dernière a transformé la première en Science moderne (avec un grand s, une sorte d’universel, comme une divinité toute puissante) qui est progressivement devenue ce que craignait déjà Rabelais au début XVIe siècle : une Science sans conscience, ruine de l’âme.

Quel rapport avec Oppenheimer ? Le film est essentiellement concentré sur les états d’âme du scientifique Robert Oppenheimer, “père de la bombe atomique”. Il a bataillé durant le projet Manhattan et après la Seconde Guerre mondiale en faveur d’une coopération internationale sur la question de la prolifération des bombes atomiques, notamment avec l’URSS. Il s’est opposé à la recherche sur la bombe H, bien plus destructrice que les deux bombes atomiques d’Hiroshima et Nagasaki. Ses collègues scientifiques ont aussi participé activement au débat sur la question atomique. La pétition Szilárd, du nom d’un éminent scientifique ayant pris part au projet Manhattan, voulait empêcher le bombardement du Japon, en voie de capitulation. Le Comité d’urgence des scientifiques atomistes a été fondé en 1946 par Einstein et Szilárd dans cette même optique de faire prendre conscience à l’opinion publique des dangers associés au développement des armes nucléaires. Tout ceci a eu un réel poids dans la balance car ces scientifiques étaient écoutés et surtout ils étaient impliqués dans le débat public. Mais le film nous montre aussi comment le gouvernement américain a tout fait pour discréditer la voix d’Oppenheimer et, à travers lui, celle de tous les scientifiques. Leurs contestations ne plaisaient pas à la tête de file du “monde libre”. Ils ont alors utilisé le supposé passé communiste d’Oppenheimer pour le faire taire, et ce en pleine guerre froide. Ce fut un grand choc pour toute la communauté scientifique et un message qui lui était adressé : parlez et vous serez diffamés.

Truman lors de sa déclaration à la suite du bombardement d’Hiroshima a dit : “C’est la maîtrise des forces fondamentales de l’Univers.” Voilà donc à quoi sert la Science dans le capitalisme : maîtriser l’environnement pour mieux l’asservir et l’exploiter. Rien d’autre. Le message est clair. Tout un symbole, le film sur Oppenheimer tourne autour de ces vers du poème hindou, la Bhagavad Gita, dans lequel Vishnu tente de persuader le prince Arjuna de faire son devoir et lui dit « Maintenant je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes ». La Science a en effet fait son devoir voulu par le capitalisme en devenant son bras armé, l’arme ultime de la destruction du monde présent.

Qu’en est-il aujourd’hui ? A l’heure d’une possible guerre nucléaire en Ukraine, qui entend la voix des scientifiques qui dénoncent la possible utilisation des armes atomiques ? Alors que le réchauffement climatique est devenu une réalité acceptée par (quasiment) tout le monde, quels sont les scientifiques écoutés dans le débat public ? Ils sont relégués au rang de simples “lanceurs d’alerte” que l’immense majorité de la population n’écoute que d’une seule oreille, sans parler des gouvernants qui ne daignent même pas les écouter. Combien parmi les scientifiques prennent clairement position contre le capitalisme face au risque écologique ? Alors que les plus respectés des scientifiques étaient communistes au début du XXe siècle et dénoncaient le capitalisme, voilà qu’aujourd’hui, alors que nous sommes dans une période de crise écologique (causée en grande partie par le développement des sciences ! Triste ironie), l’immense majorité des scientifiques se dit apolitique, se contentant de faire sa petite science dans son coin, à l’écart de la société. Ce décalage entre les époques est consternant.

Il est bien nécessaire de comprendre que cette utilisation du savoir et des sciences, qui a conduit à la synthèse de 300 ans de découvertes scientifiques en Europe dans la bombe atomique, est située dans le temps et dans l’espace. Elle correspond à la société capitaliste née en 1492 et dont le système d’exploitation est encore aujourd’hui en expansion. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi, loin de là. D’autres civilisations, dans l’histoire de l’humanité, ont pu développer de manière conséquente des savoirs scientifiques (mathématiques, astronomie, médecine, etc.) sans pour autant les inscrire dans un projet global d’asservissement de la nature et des hommes. Cette évolution des sciences et des savoirs n’est donc pas immuable : cela n’a pas toujours été ainsi, au contraire, et il est même crucial d’extraire les sciences des mains de la Modernité occidentale car c’est là l’une de ses armes les plus destructrices. Le film Oppenheimer est là pour nous le rappeler.

Finalement, le dernier opus de Christopher Nolan nous permet de comprendre comment la Modernité occidentale est parvenue à détruire toute conscience dans la Science . Pour être plus précis, Oppenheimer est l’histoire de la dernière résistance des scientifiques face au capitalisme qui souhaite la réifier, en faire son arme de prédilection. L’histoire de leur défaite finale. Car oui, les scientifiques avaient encore des états d’âme. Les scientifiques du début du XXe siècle (Einstein, Marie Curie, Paul Langevin, …) étaient des figures publiques importantes qu’on écoutait avec attention. Ils étaient encore des contrepoids à l’État. Ils n’étaient pas encore devenus ce qu’ils sont aujourd’hui : une masse d’individus en dehors de la société politique, isolés à dessein de celle-ci, qui n’ont plus d’emprise sur celle-ci et ne sont devenus que des outils aux mains du capitalisme pour mieux asservir l’environnement terrestre, et bientôt l’Univers.

 

Azadî

Édito #65 – Blanquer, Ndiaye, Attal, la constance islamophobe

Rétropédalage sur les dates des épreuves de spécialité du baccalauréat, abandon avorté des mathématiques en filière générale au lycée… l’État semble ne pas avoir avoir de cap clairement défini pour réformer une éducation nationale de plus en plus défaillante.

Il y a pourtant un sujet sur lequel le pouvoir politique fait preuve d’une constance sans pareille au sujet de l’école : l’islamophobie.

Depuis la bien connue affaire de Creil de 1989 qui accoucha de la loi de 2004 prohibant le port du voile dans les établissements scolaires publics, la lutte acharnée contre tout ce qui ressemble de près ou de loin à une présence musulmane à l’école s’est intensifiée sous les présidences d’Emmanuel Macron.

C’est tout d’abord Jean-Michel Blanquer qui a multiplié les nouveaux dispositifs en matière de « laïcité » à l’Éducation nationale. « Conseil des Sages » (destiné à conseiller le ministère sur les questions de laïcité), formation accrue des professeurs sur le sujet, campagnes d’affichage, « carré régalien », etc. L’ancien ministre a opéré une véritable « transformation » du premier service public étatique[1].

Surtout, il a introduit un dispositif de signalement et de traitement des « atteintes à la laïcité », véritable outil policier qui charge chaque enseignant le soin de dénoncer à des équipes académiques « Valeurs de la République » les élèves et leurs parents, soupçonnés de résister un temps soi peu à leur soumission totale à l’exigence d’intégration. Ces signalements peuvent aboutir à l’engagement de procédures disciplinaires, voire au dépôt de plaintes pénales.

Pap Ndiaye ne s’est pas détourné de cette ligne. Lui qui souffrait d’un lourd déficit politique, au point qu’il a subi un revers cinglant dans sa tentative de réforme de l’enseignement privé, il n’a pu que se complaire dans la poursuite zélée de ce qui fait consensus au plus haut niveau de l’État.

La presse n’avait-elle pas fait savoir d’emblée que c’est le symbole de Samuel Paty « qui a servi de trait d’union, vendredi 20 mai [2022], entre Jean-Michel Blanquer et Pap Ndiaye, lors de la passation des pouvoirs »[2].

Gabriel Attal poursuit et approfondi le travail de ses prédécesseurs. À peine nommé, il vient d’annoncer l’interdiction du port des abayas à l’école. Tout le monde sait pourtant que l’abaya ne constitue pas, en soi, un signe religieux, comme l’a récemment rappelé le CFCM. En revanche, il a effectivement connu un regain chez les élèves musulmanes, qui, prohibées de porter le voile, tiennent toujours à affirmer leur islamité.

Cela en est déjà trop pour le gouvernement, qui n’a cessé « d’alerter » sur ce phénomène ces derniers mois. Nul doute que cette interdiction nouvelle sera validée par le Conseil d’État, lui qui a déjà admis la prohibition du port de bandanas par de jeunes musulmanes, ou le port de longues jupes couvrant le pantalon.

Ce qui frappe à l’aune de cette annonce, c’est le consensus global qui l’entoure. France inter et France info ont docilement annoncé l’information, sans aucunement interroger, même marginalement, ce qui constitue pas moins qu’une nouvelle atteinte portée à la liberté religieuse et à la liberté individuelle. Tous les invités sur ces ondes ont fait part de leur grande approbation de ce nouvel interdit.

Le SNPDEN (syndicat des personnels de direction de l’éducation nationale) et le SNES-FSU (premier syndicat du secondaire), qui attendaient seulement que le ministre tranche la question de l’abaya – autorisation ou interdiction, peu leur importa –, ont salué la nouvelle. Même Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, a déclaré que « dès lors que c’est considéré comme un signe religieux, il faut l’interdire comme les autres ».

Ni une ni deux, le patron de la droite, Éric Ciotti, a emboité le pas à la macronie, qualifiant le « communautarisme » de « lèpre qui menace la République ». Fabien Roussel, chef des communistes, « approuve » quant à lui la mesure. Seule la France Insoumise se distingue des autres partis politiques sur le sujet.

État, société politique et société civile fonctionnent ainsi dans une large mesure main dans la main en vue d’asservir sans limites les communautés non-blanches à l’ordre racial. Ce que d’aucuns appelleraient l’État racial intégral.

Nôtre tâche commune : défaire le pacte racial.

[1] Marianne, « Laïcité : comment Jean-Michel Blanquer a transformé le dispositif de l’Education nationale », 5 novembre 2011.

[2] Le Monde, « Le nouveau ministre de l’éduction Pap Ndiaye prend la suite de Jean-Michel Blanquer entre rupture… et continuité », 24 mai 2022

Beaufs & Barbares, le pari du nous (B&B) : un premier bilan

J’aime bien faire des bilans. D’abord pour garder des traces ensuite parce que ça aide à mieux saisir le moment et enfin parce que ça permet de mieux envisager l’étape d’après.

D’abord les faits :

B&B qui est avant tout une proposition stratégique arrive presque un an après les élections présidentielles, dans un contexte d’économie de guerre avec à la clef menace nucléaire extrême (guerre en Ukraine), de radicalisation de l’Etat autoritaire, de grande polarisation politique entre une droite de gouvernement qui s‘extrême droitise et une gauche brinquebalante mais avec en son cœur une LFI combative et plutôt courageuse dont l’hégémonie à gauche est autant contestée qu’incontestable. Quant à l’antiracisme politique, il est aussi influent dans les discours qu’il est désarticulé sur le terrain.

Dans sa catégorie – essai politique – B&B est un grand succès de librairie. Pour l’instant, La Fabrique a signé 5 contrats de cession de droits ce qui est beaucoup en si peu de temps :

– En espagnol avec Akal, avant même la sortie du livre. Grande maison, très respectée dans le monde hispanophone, un peu l’équivalent du Seuil. Le livre sortira en septembre.
– En anglais avec Pluto Press. Désormais l’une des principales maisons d’édition indépendantes de la gauche anglo-saxonne, très orientée antiracisme & anti-impérialisme, ils publient notamment Chomsky.
– En allemand et en néerlandais avec Leesjmagazijn. Petite maison indépendante, bien distribuée aux Pays-Bas et qui se lance désormais également en allemand. Ils ont fait Les blancs, les juifs et nous qui sort en septembreIls publient également Emmanuele Coccia, Eribon, le Comité invisible…
– En grec avec Ektos Grammis. Belle et jeune maison grecque. Ils publient Badiou, Althusser, Malm etc…

– Et peut-être en italien bientôt

Contrairement au petit livre rouge (qui a été traduit dans 7 langues), le petit livre vert a reçu un accueil enthousiaste de la part des libraires qui avaient pour beaucoup boycotté le premier d’abord en refusant de le vendre, ensuite en refusant de m’inviter (pour ceux qui acceptaient de le vendre). La preuve par le nombre d’invitations qui a littéralement explosé avec B&B. En tout, 23 invitations dont 11 librairies indépendantes qui font le travail d’organisation du débat que faisaient les universités et les organisations politiques dans le passé :

1/ France :

  • 3 à Paris : L’Atelier, le Genre urbain, Zénobi
  • Pont Croix, Tarnac, Lyon,  Grenoble, Rennes, Lorient, Clermont-Ferrand, St Etienne, Marseille, Lille, Rabastens, Toulouse, Bordeaux, Metz

2/ Deux en Suisse : Sion et Lausanne

3/ Deux en Belgique : Lièges et Bruxelles

4/ Deux en Amérique du Nord : New-York, Montréal

Quelques interviews dans la presse ou médias « communautaires » : Mizane info, Le Courrier de l’Atlas, Jeune Afrique

Une émission dans Hors-Série (l’un des rares médias à m’avoir invitée pour le premier), dans Le Média avec Louisa Yousfi, et plus surprenant, une invitation à France Culture qui m’a offert 7mn de parole.

L’affluence :

Il y a eu entre 300 et 400 personnes le soir du lancement au Cirque Electrique le 16 février dernier. Et depuis lors, les rencontres faisaient à chaque fois salle comble au point qu’on a du refuser du monde à plusieurs reprises.

La composition du public :

Il était jeune à 80 % : moyenne de 25/30 ans. C’est ce qui m’a le plus frappée. Autre trait saillant : il était blanc à 60 %, la majorité dans la plupart des cas sauf dans les villes très cosmopolitiques comme Paris, Lille ou Bruxelles. Cela s’explique par la fait que ce sont surtout des Blancs qui fréquentent les librairies mais cela faisait quand même 35/40 % d’indigènes, ce qui n’est pas trop mal quand on se souvient de l’absence tendancielle des non blancs dans toute la période qui a précédé les émeutes et qui a débuté avec la mobilisation contre la réforme des retraites.

Les réactions :

Mais la grande nouveauté, c’est la transformation de l’écoute. Pendant de longues années, on a du affronter une mauvaise foi à toute épreuve ou une réelle incompréhension dès qu’on mettait la question raciale sur la table quelle que soit sa déclinaison : au travers de la question de la classe, du genre, de la sexualité, du philosémitisme, du sionisme…Et là en 4 mois de tournée, personne n’est venu m’embrouiller avec des questions à deux balles sur un supposé double discours, antiféministe, antisémite ou que sais-je. Au contraire, j’ai eu le sentiment que tout avait été digéré et même bien digéré, comme si cette génération avait été profondément imprégnée de la pensée décoloniale, qu’elle en avait assimilé la dialectique et qu’elle était enfin prête à passer à l’étape suivante, l’organisation/ la stratégie. Mieux, ce public semble même être relativement immunisé contre la pensée libérale woke. Du moins, c’est l’effet que ça m’a fait. Un sentiment étayé par le vocabulaire utilisé (proche du matérialisme) et par le fait qu’un reproche nous était fait : pourquoi Paroles d’honneur ou le QG avait abandonné la formation politique, qu’attendait-on pour recréer une organisation ?

J’entrevois une autre raison plus liée à la condition blanche. En effet, jusqu’ici, même pour les plus sincères des Blancs, la question se posait pour eux d’identifier leur place dans le mouvement décolonial. Il y avait un malaise. Comment se situer en tant que Blanc dans la lutte antiraciste : avec les indigènes ? En soutien extérieur ? Pouvaient-ils dire « nous » avec les indigènes ? Comment lutter contre le racisme sans parler à la place des indigènes ? Bref, Autant de question insolubles et restées sans réponse pendant longtemps car il y a toujours un malaise à être un porteur de valise. Il semblerait que B&B ait été libérateur de ce point de vue. Les Blancs deviennent sujets à part entière car ils sont à la fois partie prenante du problème (ce que ceux qui s’intéressent à nous admettent) mais aussi partie de la solution en tant qu’eux mêmes. Ils peuvent participer au combat décolonial à partir d’une tâche enfin définie : rompre avec la collaboration de race. Leur place est enfin trouvée. Adieu la posture du sauveur ou les approches individualistes et déconstructivistes. Personne n’est coupable individuellement mais tout le monde est responsable collectivement. Le concept gramscien d’Etat intégral enrichi par l’approche de race s’est avéré efficace et a permis de déverrouiller certains blocages. Je reste convaincue que l’hypothèse reste encore à étayer et à complexifier mais elle permet à tout le moins d’envisager la race comme évoluant en fonction des besoins de l’Etat-nation et des mutations du capital, ce qui est essentiel pour nous vacciner contre les approches libérales.

L’absence de réactions à gauche :

Si la droite, l’extrême droite et les néoconservateurs déguisés en gauchistes ont parfaitement fait leur job en descendant en flèche le livre dès sa sortie (Charlie Hebdo, Causeur, le Figaro, le Point…) – avec moins de conviction qu’a l’accoutumée, comme s’ils ne croyaient pas à ce qu’ils écrivaient et que leur dignité leur imposait malgré tout de marquer le coup – la réaction de la presse de gauche dans toutes ses tendances mérite qu’on s’y attarde car elle est stupéfiante : en effet, contrairement à la réception bruyante et hystérique de « les Blancs, les Juifs et nous », celle de B&B a été d’un silence assourdissant. Il n’y a eu pour ainsi dire aucune réaction (hormis quelques blogs tenus par des individus ou par la presse étrangère). Et quand je dis aucune, c’est aucune. Aucun média de la presse écrite n’a pris la peine de faire ne serait-ce qu’une brève recension, même critique. Le livre n’existe pas. Notons cependant une nette différence : on est passé d’un déluge de mauvaise foi au silence interdit. Dès lors, comment interpréter ce silence ? En effet, ce n’est pas comme si le livre était passé inaperçu. Et ce n’est pas comme si le livre ne traitait pas de questions qui intéressent directement la gauche : les raisons pour lesquelles existe un conflit de race à l’intérieur du prolétariat + pistes de réflexion pour tenter de le dépasser. Ces questions sont d’autant plus cruciales qu’elles sont au cœur de tout projet de construction d’un bloc historique et de l’opposition au fascisme. L’hypothèse la plus probable est la suivante : Il y a un gros malaise.

D’abord, il y a un précédent : Tout le monde sait que l’accueil fait à « les Blancs, les Juifs et nous » a été injuste et indigne. Ceux qui ont foncé tête baissée en espérant la critique fondée en sont revenus. Comme le ridicule tue, le même scénario ne peut avoir lieu deux fois.

Ensuite, pour discuter de mon livre, il faudrait déjà me considérer. Or les parties qui pourraient aujourd’hui s’y intéresser ont depuis trop longtemps soit participé à la diabolisation du PIR et à la mienne, soit ont laissé faire. Il y a déjà un grand effort de remise en cause qui est assez insurmontable quand on sait l’ignominie de cette entreprise de mise au ban systématique.

Enfin, la volonté consciente de ne pas nous réhabiliter persiste. Pour les raisons dites plus haut ou alors parce que le risque de division dans les organisations de gauche déjà azimutées est trop grand. Il y a un impératif d’unité qui est constamment mis à mal par des unions improbables (Nupes) et qui serait encore plus fragilisé si la question B&B s’en mêlait. On voit bien comment Ruffin par exemple évite la question raciale autant qu’il le peut pour ne pas se mettre à dos sa base « beauf » (risque réel qu’on ne peut pas écarter d’un revers de main), et on voit comment la question abordée à minima sous l’angle de l’union populaire coute à Mélenchon. Ce que je veux dire c’est que l’approche B&B qui met en cause aussi bien les organisations de gauche que les classes populaires blanches comme parties prenantes de la production du racisme et comme bénéficiaires de la domination impérialiste de la France est trop sensible pour pouvoir être affrontée. Il faudrait alors s’attaquer de front au pacte racial qui unit les classes dominantes aux classes populaires et par conséquent envisager la question nodale de la rupture de la collaboration de race. Je ne vois personne aujourd’hui pour s’attaquer à cette question frontalement sauf de manière détournée par des projets de lutte contre les discriminations, contre les abus de la police ou pour la justice sociale. C’est-à-dire sans jamais remettre en cause l’Etat racial intégral : le nœud.

Bref, un livre qui peut sembler être plus digeste pour la gauche car celui-ci serait plus « marxiste » et s’intéresserait « enfin » aux Blancs » pose plus de problème qu’il n’en résout dans l’état actuel des forces de transformation sociale.

Je ne serais pas totalement exhaustive si je ne disais mot d’abord du soutien apporté au livre par Dany et Raz. Le taf de politisation à la pensée décoloniale qu’ils ont entamé depuis plusieurs années auprès de leur public a donné ses fruits. Ce qui prouve que le travail d’éducation est indispensable. Mais aussi du soutien franc et sans équivoque, apporté par François Begaudeau. Son intervention dans le média « A gauche » a fait mouche et a participé au succès du livre. Il se trouve que le public blanc de Begaudeau est en partie le notre. Il peut être marxisant, gauchisant, en recherche d’un discours radical, et en partie complotiste (parce qu’en recherche d’une lecture de la totalité sans forcément avoir toutes les clefs), méfiant vis-à-vis du prêt à penser médiatique. C’est plutôt un public masculin, assez réfractaire au courant woke et libéral. Et contre toute attente, le public de Begaudeau est aussi composé d’indigènes, d’abord parce qu’il ne fait pas le Blanc fragile, qu’ils le jugent sincère dans son antiracisme mais aussi cohérent dans sa compréhension du désordre du monde. Ils voient en lui un intellectuel blanc libre pas au service de l’ordre établi. Le débat entre lui et moi organisé par Paroles d’honneur abonde dans ce sens. La salle était pleine à craquer, jeune et bigarrée. L’émission diffusée sur internet qui a mis en lumière nos accords et désaccords a fait plus de 130 000 vues.

Enfin, y-a-t-il quelque chose à ajouter concernant le silence pudique de l’indigénat militant antiraciste quasiment aussi mutique sur le petit livre vert qu’il l’a été sur le petit livre rouge ? Peut-être bien. Il semble divisé entre deux courants :

1/ celui qui ne peut pas en dire du mal. Ce camp se divise lui-même en deux :

  • les déçus : elle dérive vers les Blancs et abandonne les siens au profit d’une vision romantique des Blancs et de la FI (qui finira bien par trahir). Ceux là ne disent rien soit parce qu’on ne lave pas son linge en public soit parce qu’ils n’ont rien de mieux à proposer mais s’entêtent à se convaincre du contraire par dogmatisme.
  • les faussement déçus : ceux qui sont bien contents de « constater » une « dérive » mais ne peuvent pas l’exprimer publiquement pour ne pas se mettre à nu.

2/ celui qui ne peut pas en dire du bien pour continuer à faire barrage au profit de calculs de boutiquiers ou pour ne pas fâcher les copains qui détestent la galaxie du PIR (les Blancs n’ayant toujours pas donné leur feu vert, pourquoi se griller pour rien ?), ou tout simplement par fidélité à une ligne adoptée de trop longue date. La neutralité, c’est la sécurité.

So what ?

On peut se demander à quoi sert un bilan quand il n’exprime une réalité qu’à une si petite échelle. Certes, mais il est possible que cette réalité soit plus large qu’elle n’y paraît d’abord parce que ce livre n’aurait pas le succès qu’il a sans les avancées de l’antiracisme politique (il faut noter aussi les succès de librairie de Louisa Yousfi et de Françoise Vergès), la menace du fascisme et les recompositions « islamo-gauchistes » de la gauche réformiste. Ensuite parce que la contestation de l’ordre mondial est puissante à l’échelle du monde. En France, elle est étonnamment vive et vigoureuse même si limitée aux effets domestiques du capitalisme et défaite à chaque fois. Quant à la capacité de révolte des banlieues, elle reste intacte comme on vient de le vivre suite à la mort du jeune Nahel. On voit bien aussi comment les autorités sont sur les dents à l’approche des JO 2024.

Enfin, que dire du fait que la question B&B est déjà au cœur de la rentrée politique et qu’elle est déjà l’un des enjeux de 2027 ?

  • un Darmanin qui organise sa rentrée autour du thème des « classes populaires ». L’élu du Nord dit « penser comme Ruffin et Roussel que c’est la question sociale qui est la plus importante »
  • un PS qui intitule l’une des tables rondes de son université d’été : « La France péri-urbaine est-elle la France des beaufs ? » et qui se fait rabrouer par Darmanin au prétexte démagogique que le PS serait « méprisant » en utilisant ce mot.
  • Des Verts qui se salissent les mains en maintenant l’invitation de Médine
  • le spectre de B&B qui plane m’a-t-on dit sur les amfis sachant que si la FI n’a pas flanché sur Medine c’est aussi parce qu’elle sait qu’elle n’a pas le droit à l’erreur si elle veut renouveler son exploit électoral auprès des habitants des QP.

Bref, il nous reste moins de 4 ans avant les prochaines présidentielles pour renforcer le « 2ème camp » (peut-être moins si la crise institutionnelle s’approfondit ?) face à un camp complètement déchainé, aux abois mais inflexible et qui se prépare déjà à la conquête des petits blancs sur une base sociale/raciale. C’est peu. D’autant que c’est l’extrême droite qui, pour l’instant, est donnée favorite.

 

Houria Bouteldja

Judaïsme, islam et modernités

A propos de : Yakov Rabkin, Judaïsme, islam et modernités, éditions I, Paris, 2022.

Yakov Rabkin, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université de Montréal, a publié plusieurs ouvrages renommés sur les rapports entre le judaïsme et le sionisme au cours de sa carrière, notamment Au nom de la Torah : une histoire de l’opposition juive au sionisme (2004) et Comprendre l’État d’Israël (2014). L’idée que développe Rabkin dans ses livres est que le sionisme, un mouvement politique inventé par Theodor Herzl, n’est pas synonyme, voire se trouve à l’opposé du judaïsme en tant que religion. Le présent livre est, toutefois, différent. Il présente quelques perspectives importantes sur le judaïsme et montre comment le judaïsme s’articule face à la société moderne actuelle. Notamment, en des temps de guerre sans fin dans le Moyen-Orient, le livre de Rabkin, sans s’y rapporter directement, devient une ressource importante pour toute personne s’intéressant à la politique du Moyen-Orient.

Au sein des ennemis les plus féroces d’Israël, surtout ceux situés dans le Moyen-Orient, le sionisme et le judaïsme sont souvent utilisés de manière interchangeable. Deux idées qui circulent sont que « le judaïsme déteste l’islam » et que « le judaïsme est une religion archaïque promulguant le colonialisme ». Bien que ces deux idées puissent s’incarner dans le comportement de certains sionistes se présentant comme juifs, (rappelons que la grande majorité des sionistes sont chrétiens évangéliques) le livre de Rabkin montre que ces idées ne trouvent guère d’appui dans la tradition juive bimillénaire. Face aux préjugés, le but principal du livre est d’expliquer le judaïsme au lecteur moderne.

Le livre est composé de trois grandes sections comportant 18 chapitres. Dans la première section « judaïsmes » (avec « s » car  « le judaïsme est monothéiste mais pas monolithique »), Rabkin présente quelques concepts judaïques, par exemple le pardon, la honte et la recherche de la paix qui constitue une valeur constante.

La deuxième section « islam » porte surtout sur la perception judaïque de l’islam. Certains intérêts politiques fomentent une peur de l’islam chez les juifs, par exemple, en dénonçant l’Iran. Comme antidote à cette propagande, le chapitre consacré au voyage que l’auteur a fait en Iran montre un vécu juif vibrant et varié dans ce pays.

La troisième section porte sur les « modernités » (encore une fois, avec « s »). Même si les juifs ont contribué à la modernité technologique et scientifique, le livre met en relief les défis que posent les sciences et l’éducation moderne aux adeptes du judaïsme rabbinique. Un autre défi à la modernité est le nationalisme ethnique dans sa forme sioniste qui représente un cas de démodernisation politique. (Ce concept nous renvoie à un autre livre, Démodernization : A Future in the Past, sous la codirection de Rabkin, qui ne traite pas du judaïsme mais qui contient un chapitre incisif d’Ilan Pappe sur la démodernisation de la Palestine.)

Le sionisme compromet clairement la relation entre le judaïsme et la modernité. Alors que la modernité a permis l’intégration des juifs dans la plupart des pays du monde, notamment dans les domaines tels que la science, la littérature, le commerce, l’art et la pensée politique, le projet sioniste en constitue un recul. Selon Rabkin : « le sionisme porte en fait en lui des germes anti-modernes » car non seulement il constitue un avatar tribaliste en affirmant que l’individu vit mieux protégé « parmi les siens » plutôt qu’au sein de l’État moderne mais il base un projet politique de colonisation de la Palestine sur l’interprétation littérale de textes bibliques.

L’auteur souligne que le judaïsme, tout comme l’islam, est décentralisé et dépend de son interprétation et de son utilisation dans différents contextes historiques. En effet, le judaïsme a évolué et s’est transformé en réponse à de différentes tensions sociopolitiques. Comme la plupart des grandes religions, le judaïsme a été soumis à des influences des forces sociales servant tant à unir qu’à diviser les masses.

Le judaïsme a aussi connu sa part de schismes, notamment la division entre l’hassidisme, apparu au XVIII siècle, et ses adversaires. De plus, l’abandon des pratiques judaïques par beaucoup de juifs ashkénazes en Europe a permis la montée de nouveaux mouvements juifs, libéraux comme la réforme au début du XIX siècle en Allemagne ou le « Renouveau juif » aux États-Unis dans les années 1960. On ne peut pas définir le judaïsme d’une façon univoque mais avant tout, c’est une religion basée sur la relation intime et personnelle d’un individu avec Dieu.

Le livre montre que la fabrication d’un rapport antagoniste entre le judaïsme et l’islam date surtout de la période suivant la guerre d’Israël de 1967 contre les pays arabes. Mais même avant cette guerre, le judaïsme avait été utilisé par les sionistes (en majorité athées) et leurs alliés européens afin de justifier la colonisation de la Palestine.

L’usage politique de la tradition juive (le mouvement dati-léoumi ou le national-judaïsme) sert souvent à justifier les injustices commises prétendument en réponse aux préceptes divins mais qui s’avèrent obéir plutôt aux intérêts politiques. Pour les adeptes de ce mouvement, la sainteté de la Terre d’Israël disculperait tout acte d’oppression et de dépossession des Palestiniens. En outre, l’auteur rappelle que la violence entre Israël et la Palestine ne doit pas « obscurcir la longue expérience de vie harmonieuse » entre juifs et musulmans.

L’approche de Rabkin du judaïsme rappelle une perspective scientifique et critique de Maxime Rodinson dans son livre « Islam et capitalisme » (1966). Les religions de l’islam et du judaïsme commencent toutes les deux par des livres saints, mais elles ne peuvent pas leur être réduites car ce ne sont pas ces livres qui font l’histoire, mais les êtres sociaux qui possèdent des intérêts politico-économiques dépendant de leur environnement et de leur époque historique. De plus, comme le dit Rabkin, aucun individu ne peut parler au nom de Dieu ou, en d’autres termes, prétendre « avoir mis Dieu dans la poche ».

Les interprétations judaïques traditionnelles de la Torah mettent l’accent sur la similitude avec les autres plutôt que sur les différences. Les juifs sont des gens qui s’identifient comme juifs en raison de racines familiales ou d’un processus de conversion, et leur judaïsme dépend de leurs choix et de leurs pratiques, non pas de leurs qualités essentielles car leur lien avec Dieu est celui de tout être humain : « Dieu créa l’humanité à son image; c’est à l’image de Dieu qu’il la créa. Mâle et femelle furent créés à la fois » (Genèse, 1,27). Nous tous devrions agir en nous souvenant de cette origine commune. Rabkin remarque : « Même si cela peut surprendre, le terme ‘’peuple élu’’ ne fait guère partie du vocabulaire juif ».

Ce livre offre des anecdotes et des récits qui sont particulièrement précieux en raison de la longue et profonde expérience de Rabkin avec le judaïsme. En effet, le livre combine une approche historique avec une approche de libre écriture commune à de nombreux historiens experts. Cela dit, il a tous les éléments conceptuels et théoriques nécessaires pour les chercheurs en sciences humaines et sociales. Par ailleurs, ce livre peut aider ceux qui critiquent Israël à éviter le piège de la judéophobie (qui menace le bien-être de tous). Comme l’explique Rabkin, le sionisme et l’antisémitisme ont longtemps été les deux faces d’une même médaille, chaque face se nourrissant de l’autre. Par exemple, tant certains antisémites que plusieurs pères fondateurs du sionisme considéraient les juifs en tant que « dégénérés ». Les sionistes ont eu recours à l’eugénisme en affirmant que ce n’est qu’en Palestine que l’on pourrait « régénérer les juifs ». Le livre de Rabkin sera un incontournable de la littérature sur le judaïsme pendant de nombreuses années.

 

Jude Kadri, professeure à l’université de York (Toronto)

De la même auteure : https://qgdecolonial.fr/2021/11/12/sur-la-guerre-civile-au-yemen%e2%80%89-entretien-avec-jude-kadri/

 

 

Édito #64 – 14 juillet : que reste-t-il de ta révolution, pays défardé ?

Zemmour déplore dans Le Figaro que l’on n’ose plus célébrer le 14 juillet, que l’on n’ose « plus célébrer la France ».

Si les temps n’étaient aussi sombres, ce pourrait être drôle.

Le 14 juillet est instauré comme « fête nationale » en 1880, c’est-à-dire quand la République penche de façon définitive vers la réaction, ce qui, rappelons-le, a été l’enjeu du XIXème siècle épique français. Même Hugo, bien que non révolutionnaire mais ami avec Louise Michel, voit, comprend cela. Que son dernier roman, sur la Terreur, s’intitule Quatrevingt-treize en atteste.
Le 14 juillet est donc instauré fête nationale une fois vidée de toute sa charge révolutionnaire, émeutière. Il y a néanmoins ambiguïté : on célèbre officiellement la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 qui, elle-même, est malgré tout en écho au 14 juillet 1789, date de la Prise de la Bastille, elle-même écho en acte populaire des batailles démocratiques menées par les députés du Tiers-Etat pour le vote par tête et, à tout le moins alors, des avancées de la liberté par rapport au pouvoir monarchique royal.

Certains historiens voient d’ailleurs dans l’insurrection parisienne du 14 juillet 1789 un premier acte de la Terreur. Le peuple y ébauche sa constitution politique contre ses ennemis.
En aucun cas, malgré tout et malgré toutes les torsions et tous les frelatages qu’on lui fera subir, le 14 juillet ne peut être une célébration de la France, ne serait-ce que parce que celui-ci, en 1789, remet en cause l’article défini « La ». Le peuple n’est pas l’aristocratie ; les sans-culottes ne sont pas les ci-devants.

On sait, depuis 234 ans, qu’il y a au moins deux France et que l’opiniâtreté des partisans du maintien ou du rétablissement de l’article défini n’est guidée que par une passion inégalitaire et partant d’un retour à une unité de sang, via la domination de la noblesse puis, dans l’âge « démocratique » et colonial, de la blanchité. Dans privilège blanc, il y a privilège. Celui-ci est du reste déjà pointé, pendant la période révolutionnaire, par la Révolution haïtienne qui dit le vrai de la française, le mensonge de son universalité proclamée.

Le 14 juillet 1789 est objectivement effroyable – mais c’est une bonne nouvelle au sens de la violence divine (Walter Benjamin).

Déjà, des têtes y sont fichées au bout de piques – celle du gouverneur de la Bastille, Launay, mais aussi de Flesselles, prévôt des marchands de Paris. L’effet de souffle est tel que Kant change le trajet de sa promenade quotidienne et que le Comte d’Artois – futur Charles X à partir de 1824, sous la Restauration – mais aussi Chateaubriand, entre autres, s’exilent, effrayés.

La France, pourrait-on dire, est donc mise à sac. La France n’est plus, un adjectif la remplace dans Révolution française, et Chateaubriand ne peut contenir sa haine. Dans ses Mémoires d’outre-tombe, il parlera de « l’embryon suisse Marat », insistant, déjà, sur le caractère étranger du grand révolutionnaire français.

Il y a toutefois en vérité deux 14 juillet. Un, presque sorti de nulle part pour finir, qui honore chaque année l’impérialisme français avec le défilé des armées sur les Champs-Élysées dans une ville dont aucune rue ne porte ni le nom de Robespierre, ni celui de Saint-Just ou de Marat. Un autre, à la fois présent et tu avec la même intensité, renvoie à la Prise de la Bastille, insurrection populaire, des pauvres et du peuple qui renversent le joug pluriséculaire de l’aristocratie sur leurs vies et celles de leurs familles.

Ce 14 juillet-là, Zemmour n’y fait évidemment pas référence, lui qui déteste et Rousseau et Robespierre – et Mélenchon.

Ce 14 juillet strictement parisien n’honore évidemment pas la France puisque même le frère du roi, Charles d’Artois, est en exil dès le 15 juillet rêvant de revenir massacrer le peuple révolutionnaire.

La Prise de la Bastille est une brèche dans l’unité nationale. Il n’y a pas d’unité, il y a des classes. Il y a aussi des races, politiquement. A fortiori dans l’âge « démocratique »-colonial.

Pour la première fois depuis des décennies, la célébration du 14 juillet a fait débat, a été un enjeu politique plus que mémoriel. Certaines municipalités, en riposte aux émeutes, ont annulé les festivités et le feu d’artifice montrant aussi le peu de consistance dudit 14 juillet comme célébration de la Fête de la Fédération.

Des hélicoptères ont tourné hier dans le ciel parisien. Était-ce pour prévenir quelque émeute, quelque célébration en acte, même inconsciente, de l’insurrection parisienne du 14 juillet 1789 ? On ne peut absolument l’écarter.

Ce qui est en revanche certain, c’est qu’au-delà du fait qu’en effet, « la République » est « mise à nu par son immigration », les émeutes populaires largement incarnées par des indigènes interrogent ce pays comme « nom d’une névrose », ainsi que le disait Sartre au moment de la Guerre d’Algérie. Pour Chou Enlaï était trop tôt pour juger de la Révolution française. La question est revenue par les émeutes.

Après Haïti proclamant que la devise révolutionnaire ne vaut rien sans l’abolition de l’esclavage, Ferhat Abbas parlant après la victoire de Dien-Bien-Phu d’un Valmy des peuples colonisés ou Kateb Yacine mettant en scène la figure honnie depuis Thermidor de Robespierre, elles brisent le récit national de la Révolution française. La France n’a pas bonne mine, elle n’est pas bonne comme elle le prétend ni n’éclaire le monde – ou alors pour le pire. C’est au son de La Marseillaise que furent menés les massacres à Madagascar ou la Guerre du Rif. C’est un 14 juillet, à Paris en 1953, que furent assassinés par la police des militants algériens du MTLD qui exprimaient leur volonté d’indépendance dans une manifestation du PCF et de la CGT.

Que reste-t-il de ta révolution, pays défardé ?

La nouvelle alliance entre l’Inde et Israël

A l’occasion de la visite en France du Premier ministre indien, Narendra Modi, nous publions cette recension de Hostile Homelands. The New Alliance Between India and Israel, d’Azad Essa, Pluto Press, Londres, 2023.

 

L’ouvrage de Azad Essa, Hostile Homelands, vient combler un manque important dans l’analyse du tournant de l’Inde vers l’extrême-droite sous le gouvernement de Narendra Modi. En effet, alors qu’il fut un temps où l’Inde caractérisait le sionisme de raciste, l’Etat israélien est devenu l’une des pierres angulaires de la politique étrangère de l’Inde. Dans la seconde moitié des années 1930, par exemple, alors que la lutte pour l’indépendance de l’Inde atteignait son apogée, et que la grande révolte arabe contre les Britanniques éclatait, J. Nehru déclarait que la question palestinienne mettait en lumière le fonctionnement de l’impérialisme – qui touchait également les Indiens. Nehru rajoutait qu’alors que les Juifs d’Europe étaient victimes du fascisme, ils n’en avaient pas moins accepté de se faire « exploité » par les Britanniques. Ce curseur mis, par Nehru, sur une lutte extérieure à l’Inde n’était pas rare chez les membres de l’Indian National Congress (INC) qui, en tant qu’organisation de libération nationale, se solidarisait également avec nombre d’autres luttes anticoloniales (Egypte, Syrie, Irak, …). C’est notamment via une opposition conjointe à l’impérialisme britannique que les premiers liens politiques entre l’Inde et le monde arabe se sont faits. Concernant le cas plus précis de la Palestine, la première déclaration de solidarité émise par l’INC date de 1922. Pourtant, étant donné le rayonnement de l’indépendance indienne et de ses leaders, il était d’un intérêt stratégique pour le mouvement sioniste de chercher le soutien des figures les plus importantes comme Nehru ou Gandhi. Ainsi, l’agence juive a, par exemple, envoyé Immanuel Olsvanger (qui deviendra notamment connu pour avoir été le premier traducteur de textes en Sanskrit ou en Japonais vers l’Hébreux) en Inde afin qu’il tente de persuader Nehru et Gandhi d’apporter publiquement leur soutien au mouvement sioniste – ce qu’il ne réussit pas à faire. Des personnalités aussi importantes que Martin Buber, Albert Einstein ou encore Judah L. Magnes écrivirent également à Gandhi et Nehru. Sans succès. Ainsi, le 26 novembre 1938, Gandhi publiait un article intitulé « The Jews », dans le journal Harijan. En substance, il écrivait que si sa sympathie allait, de toute évidence, aux Juifs, étant donné les persécutions dont ils sont victimes en Europe, il rajoutait qu’en aucun cas une telle sympathie ne l’aveuglait face à l’injustice. La position de Gandhi était, toutefois, loin d’être aussi évidente qu’il n’y paraît aux premiers abords. Selon Azad Essa, ce soutien à la cause palestinienne était motivé par la nécessité de bâtir un « pont » entre l’INC, dominé par les Hindus, et le développement d’une élite musulmane qui se souciait surtout de son futur statut de minorité dans un pays sous domination politique des Hindus. Ainsi, en 1946, la position de Gandhi n’était plus la même, affirmant que les Juifs avaient un plus grand droit sur la Palestine que les Arabes. Il est connu désormais que, loin de l’image souvent présentée dans les médias, loin d’être un anti-impérialiste et un anti-raciste, Gandhi partageait nombre des idées de l’Empire blanc de son temps (défendant les idées racistes de l’Afrique du Sud lorsqu’il y vivait étant jeune, appelant les paysans indiens à prendre les armes pour « défendre » l’Empire britannique durant la Première Guerre mondiale, etc.). Il semble donc que son attitude envers la Palestine évoluait au grès de ses besoins immédiats. Sans revenir sur l’ensemble de l’histoire des rapports entre l’Inde et la Palestine – parfaitement développés dans le livre – il est simplement important de rappeler que la question palestinienne était loin d’être absente des débats dans l’Inde colonisée tout comme dans l’Inde indépendante.

Finalement, c’est le 29 janvier 1992 – plus de 40 ans après avoir officiellement reconnu l’Etat sioniste – que le gouvernement indien (dirigé par l’INC à l’époque) a établi des relations diplomatiques totales avec Israël. Azad Essa écrit que cette date marque le début d’une nouvelle ère. Cette époque, marquée par la fin de la Guerre Froide et des crises économiques, était l’époque des réformes économiques en Inde et de la plus grande libéralisation du pays (sous l’égide des institutions financières comme le FMI). Dans ce contexte, l’Inde a vite compris que courtiser l’Etat israélien pourrait lui permettre d’obtenir un siège à la table des grandes puissances du nouvel ordre mondial – post-Guerre Froide. La première collaboration directe entre ces deux pays concernait le Kashmir – enjeu territorial d’importance entre l’Inde et le Pakistan depuis la partition. Alors que la population du Kashmir, majoritairement musulmane, impliquait que ce territoire revienne au Pakistan, l’Inde s’est assurée le contrôle sur ce territoire. Non seulement des milices nationalistes Hindus y ont massacrés 200 000 musulmans du Kashmir au moment de la partition (entraînant également le déplacement de 500 000 musulmans), mais après avoir négocié avec le régime autoritaire et clientéliste du Kashmir, l’Inde a introduit un article, dans sa constitution de 1954, accordant une semi-autonomie au Kashmir. Bien évidemment, ce semblant d’autonomie n’a pas fait long feu puis cette région a assez rapidement été intégré à l’Etat indien. Or, depuis 1990, le Kashmir est ébranlé par une insurrection armée contre la domination indienne. En réaction à cette insurrection, l’Inde a mobilisé ses troupes dans la région – en faisant l’une des zones les plus militarisées du monde. C’est lorsque, en juin 1991, 6 touristes israéliens ont été enlevés par des militants du Srinagar, au Kashmir, que l’Inde a lancé une opération militaire, conjointe avec Israël, entraînant la normalisation des relations entre les deux Etats. Cette période coïncidait avec la montée (progressive) du parti nationaliste Hindou, le Bharatiya Janata. Israël a donc commencé à apparaître comme un cas d’école d’occupation d’un territoire, la Palestine, aux yeux des dirigeants indiens. Non seulement le complexe industrialo-militaire israélien est devenu une référence aux yeux de l’Etat indien, mais les techniques de contrôle et de surveillance d’une population occupée également. Cet alignement entre les intérêts indiens et israéliens explique, en partie, pourquoi, après le 11 septembre 2001, l’Inde s’est immédiatement jointe à la « guerre contre le terrorisme », dirigée par les Etats-Unis. Ainsi, en 2003, Ariel Sharon se rendit en Inde – une première pour un Premier Ministre israélien – afin de consolider les rapports entre l’Inde, Israël et les Etats-Unis dans la lutte pour la « démocratie » et « contre le terrorisme » dans le monde. Suite aux attaques contre le parlement indien, en 2001, l’Inde avait entamé une collaboration avec l’entreprise israélienne « Nice Systems » (entreprise de surveillance. Sans rentrer dans le détail, il suffit de dire que la collaboration indo-israélienne s’est avant tout faite du côté du complexe militaro-industriel. Ainsi, entre 1997 et 2000, 15% des exportations israéliennes se sont faites vers l’Inde. Entre 2003 et 2013, l’Inde est devenue le plus important acheteur d’armes à Israël. Cela s’est encore aggravé avec l’arrivé du BJP de Modi au pouvoir. Alors que les militants mettent souvent – à juste titre – l’accent sur la complicité étatsunienne ou européenne avec le sionisme et Israël, il est essentiel d’insister sur le fait que l’arrivée de l’extrême droite indienne au pouvoir a également signifié un accroissement de la collaboration indo-israélienne. Selon Azad Essa, cela s’explique également par une sympathie idéologie entre le Hindutva –principal ciment idéologique de l’extrême droite indienne – et le sionisme. Ainsi, si le nationalisme Hindu a pu sympathiser avec le fascisme mussolinien et le nazisme hitlérien, il est aujourd’hui tout aussi admiratif du sionisme. Dans les discussions autour de l’Inde, il est souvent fait mention des effets « intérieur » de la politique de Modi, mais il est également essentiel de pointer sa complicité assumée avec l’impérialisme israélien. L’ethnocracy hindu se retrouve ainsi dans son pendant israélien. Le cas indien est un cas d’école de la complicité d’une ancienne colonie avec l’impérialisme et des effets destructeurs qu’a engendré la stratégie impérialiste britannique, ayant entrainé la partition entre l’Inde et le Pakistan ainsi que la colonisation sioniste de la Palestine.

 

Selim Nadi

Vers l’interdiction généralisée du voile

Le Conseil d’État a rendu le 29 juin dernier une décision laissant les coudées franches au pouvoir exécutif pour généraliser l’interdiction du voile dans toutes les composantes de la vie publique.

Le 28 mai 2016, la Fédération française de football (FFF) a modifié l’article 1er de ses statuts pour y interdire, entre autres choses, « tout port de signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique, philosophique, religieuse ou syndicale ».

Par cette rédaction directement inspirée de la loi de 2004 portant interdiction des signes religieux ostensibles à l’école, l’objectif poursuivi par la FFF est simple : prohiber le port du hijab à l’occasion des matchs officiels de football.

Le collectif des Hijabeuses, composé de jeunes sportives dont certaines portent le voile, a engagé un recours devant le Conseil d’État contre cette nouvelle réglementation.

Leur requête a toutefois été rejetée le 29 juin 2023, au prix d’une décision incompréhensible juridiquement mais motivée politiquement.

Une décision incompréhensible juridiquement

En application des règles juridiques traditionnelles, la nouvelle réglementation de la FFF aurait dû être jugée illégale en ce que le port du hijab ne peut être prohibé ni au titre de la laïcité, ni pour des motifs d’ordre public ou de bon fonctionnement du service public.

En premier lieu, en effet, la laïcité ne s’applique pas aux joueurs « lambdas ».

Il s’agissait pourtant du motif principalement avancé par la FFF pour justifier son nouveau règlement. L’article 1er modifié de ses statuts expose expressément que l’interdiction du port de signes ostensiblement religieux découle de la « défen[se] [d]es valeurs fondamentales de la République française » ainsi que de l’assurance de la « neutralité du sport ».

Sous cet angle, le Conseil d’État a jugé que, dans la mesure où la FFF a reçu délégation de l’État pour organiser des compétitions sportives, ses agents doivent s’abstenir de toute manifestation de leurs convictions et opinions, pour garantir la neutralité du service public.

La solution est classique, et découle d’une jurisprudence constante de la Cour de cassation et du Conseil d’État, que la loi séparatisme de 2021 a consacré : tout agent, même d’un organisme de droit privé, qui participe à l’exécution du service public, et représente par-là l’État, doit être neutre.

Sont ici concernés les arbitres, mais également, pour le Conseil d’État, les joueurs sélectionnés en équipes de France, en ce qu’ils sont mis à la disposition de la FFF et soumis à son pouvoir de direction pour le temps des manifestations et compétitions auxquelles ils participent.

Les joueurs « lambdas », qui ne sont que des usagers du service public, ne peuvent donc se voir appliquer la neutralité de l’État au nom de la laïcité.

En second lieu, le port du voile ne génère pas, par lui-même, de troubles à l’ordre public ou au bon fonctionnement du service public.

Le Conseil d’État n’a pas manqué de rappeler ici les textes fondamentaux sensés gouverner le port des signes religieux. Ainsi de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, qui dispose que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » ; de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État, selon laquelle « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées (…) dans l’intérêt de l’ordre public » ; et de la convention européenne des droits de l’homme.

Sur la base de ces textes, le Conseil d’État a élaboré une jurisprudence traditionnelle libérale. Depuis un arrêt Abbé Olivier de 1909, seul un risque avéré de troubles à l’ordre public ou au bon fonctionnement du service public est susceptible, au cas par cas, de justifier une limitation de l’expression religieuse.

C’est dans ce sillage qu’en 2016 le Conseil d’État avait jugé que, faute de troubles à l’ordre public, un maire ne pouvait légalement interdire le port du « burkini » sur les plages municipales. Un incident isolé consistant en une altercation verbale entre usagers ne constituant pas un risque suffisant de troubles.

Ce n’est que si l’expression religieuse perturbe l’ordre public ou le bon fonctionnement du service public qu’elle peut être restreinte. C’est en ce sens que le règlement de la FFF a été regardé comme légal en ce qu’il prohibe les discours, actes de prosélytisme et manœuvres de propagande.

Reste que le port du hijab par les joueurs « lambdas » n’entre dans aucune des configurations juridiques précédentes. Il n’est ni soumis au principe de laïcité, ni générateur, par lui-même, de troubles à l’ordre public ou au bon fonctionnement du service public.

L’application des règles traditionnelles du droit public aurait donc dû conduire à l’annulation des nouveaux statuts de la FFF, comme le proposait d’ailleurs le rapporteur public.

Une décision motivée politiquement

Contre toute attente, le Conseil d’État a néanmoins jugé légale la nouvelle réglementation sportive. Pour cela, il a procédé à une appréciation hors du commun qui ouvre la voie à une généralisation de l’interdiction du port du voile.

Le tour de force opéré par le Conseil d’État repose sur deux phrases aussi courtes qu’ubuesques : « l’interdiction du « port de signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique, philosophique, religieuse ou syndicale », limitée aux temps et lieux des matchs de football, apparaît nécessaire pour assurer leur bon déroulement en prévenant notamment tout affrontement ou confrontation sans lien avec le sport. Dès lors, la Fédération française de football pouvait légalement, au titre du pouvoir réglementaire qui lui est délégué pour le bon déroulement des compétitions dont elle a la charge, édicter une telle interdiction, qui est adaptée et proportionnée. ».

Les juges affirment donc sans sourciller que l’interdiction du port du hijab lors des matchs de football est justifiée, pour assurer le bon déroulement des compétitions sportives, par le risque d’affrontements ou de confrontations qu’il est susceptible de générer !

Cette motivation, que le juriste spécialiste des droits de l’homme Nicolas Hervieux a qualifié de « vertigineuse », l’est à plus d’un titre.

Tout d’abord, elle s’inscrit dans un paradigme sécuritaire qui tourne complètement le dos au libéralisme politique qui caractérisait la jurisprudence depuis le début du XXe siècle. Le principe n’est plus la liberté, mais la sécurité qu’il convient d’assurer par des mesures de police générales et préventives. On se demande même comment l’interdiction a pu être qualifiée de « proportionnée » au regard de l’objectif poursuivi, alors que, dans la mesure où la FFF dispose d’un monopole pour l’organisation des compétitions de football, les joueuses qui refuseraient de se plier à l’interdiction du port du voile devront nécessairement renoncer à la compétition et donc à toute carrière dans la discipline sportive qu’elles pratiquent.

Ensuite, elle manifeste l’abdication de l’État devant les forces d’extrême droite. Le Conseil d’État dit en substance que, puisque certains sont susceptibles d’aller à l’affrontement ou à la confrontation face au voile, il est préférable que les jeunes musulmanes s’en séparent. Bref, pour éviter les manifestations du racisme, mieux vaut arrêter d’être arabes ou musulmans. Il s’agit d’une victoire incontestable du camp islamophobe. D’autant que ce motif n’était même pas avancé par la FFF. Cette dernière n’évoquait en effet aucun trouble ou incident entraîné par le port d’un signe religieux à l’occasion d’un match de football…

D’ailleurs, le contexte dans lequel a été rendu cette décision n’est assurément pas étranger à ce résultat. L’audience publique qui s’est tenue le 26 juin, à l’occasion de laquelle le rapporteur public a déroulé son argumentation selon laquelle le nouveau règlement de la FFF est illégal, a donné lieu à un tollé dans les milieux les plus réactionnaires. Le magazine Causeur a ainsi pu titrer « Le Conseil d’État, l’atout juridique des islamistes ». Les avocats de la défense ont fait valoir qu’autoriser le hijab rimerait à importer des « revendications communautaires » dans le football ou que la demande des Hijabeuses résultait d’une « offensive de l’islamisme politique avec à sa tête l’Iran et les monarchies du Golfe ».

Fait tout à fait exceptionnel, le Conseil d’État a publié, deux jours après l’audience, un communiqué de presse « dénon[çant] avec la plus grande fermeté les attaques ayant visé la juridiction administrative et tout particulièrement le rapporteur public ». Cédant à la pression, il a rendu sa décision le 29 juin, trois jours seulement après l’audience, alors que le délai habituel de rendu est de trois semaines.

Enfin, elle constitue un précédent dangereux. Si la logique de « prévention des affrontements » est accueillie favorablement pour les matchs de football, pourquoi ne le serait-elle pas dans les autres disciplines sportives ? Il faut donc s’attendre à ce que d’autres fédérations sportives (basketball, handball, etc.) adoptent l’interdiction du port du voile.

Plus encore, une logique de « prévention des affrontements » peut s’exporter au-delà du sport et toucher tous les services publics. Si certains sont susceptibles d’aller à l’affrontement ou à la confrontation lors d’un match de football, cela ne serait-il aussi pas le cas à l’Université, dans les mairies, et même dans l’espace public ?

Au bout de cette logique se profile, à l’horizon, l’interdiction généralisée du voile dans toutes les composantes de la vie publique.

Le Conseil d’État l’a sciemment accepté, puisque son rapporteur public l’avait alerté sur ce risque d’extension : « une telle solution pourrait essaimer au-delà du service public des compétitions sportives, car à supposer que l’argumentation de la FFF vous ait convaincus, nous voyons mal ce qui ferait obstacle à ce que d’autres espaces publics soient identifiés comme méritant d’être préservés de toute forme d’expression politique ou religieuse ».

La boîte de Pandore est désormais ouverte.

 

Yanis Sedrati

Édito #63 – Il y a 40 ans, Toufik Ouannes était tué

Il y a 40 ans, le 9 juillet 1983, Toufik Ouannes, qui allait avoir 10 ans, était tué par un habitant de la Cité des 4000 à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) où il résidait lui aussi.

Toufik Ouannes, aujourd’hui, aurait presque 50 ans. Il ne les aura jamais eus.

Au nom du bruit que faisaient les pétards avec lesquels ce gamin arabe s’amusait pour oublier qu’il passerait au moins une grande partie de l’été dans la cité parce que le prolétariat immigré est pauvre, un homme, blanc, souchien, machiniste à la RATP, lui a tiré dessus depuis sa fenêtre. L’enfant a titubé puis s’est écroulé. On imagine les cris, l’horreur, la douleur insoutenable d’une mère qui s’apprêtait à fêter la fin du Ramadan avec ses enfants. On se rappelle la dignité de cette femme devant les caméras de télévision.

1983 est une année charnière dans l’histoire du racisme d’Etat. Peut-être est-ce pour cela, du reste, que la mémoire de Toufik Ouannes, gamin de pas encore 10 ans, a été occultée. C’est aussi pour cela que nous publions ce texte, 40 ans jour pour jour après sa mort.
Nous ne l’avons pas oublié. Nous n’oublions pas son nom parmi d’autres, d’Algériens ou de Français d’origine algérienne ou bi-nationaux, abattus dans un pays incapable de reconnaître ce que représente pour toute l’humanité digne de ce nom la victoire des moudjahidin algériens, du FLN et de la Révolution algérienne avec l’indépendance de juillet 1962.

Dans le journal télévisé du lendemain de la mort de Toufik Ouannes, le journaliste communiste Marcel Trillat rappelle qu’en deux ans (de l’été 1981 à celui qui nous occupe) « au moins 16 Maghrébins ont été assassinés ».

Le 14 novembre de cette même année, Habib Grimzi, un touriste algérien de 26 ans, sera torturé puis défenestré du train Bordeaux-Vintimille par des candidats au recrutement dans la Légion étrangère.
En 1983, voilà deux ans que Mitterrand est président de la République. Les défaites de la classe ouvrière blanche sont marquées par la liquidation de la sidérurgie par le PS – ce qui entraînera le départ des ministres PCF des gouvernements socialistes.

Mais la classe ouvrière de ce pays est multinationale.

C’est le prolétariat immigré, singulièrement arabe et majoritairement marocain, qui, dans une grève prolongée dans l’industrie automobile de la Région parisienne (Citroën-Aulnay ; Talbot-Poissy, …), tient la dragée haute au pouvoir Mitterrand-Mauroy. Le mouvement de grève et de contestation prend une ampleur telle que des historiens ont parlé d’un « événement considérable » et que ce « printemps immigré » a été parfois comparé à 68.

La gauche PS est au pouvoir pour moderniser la France et l’adapter au capitalisme mondialisé (La France à l’heure du monde est le titre du livre de Ludivine Bantigny traitant de cette période). Dirigée par Mitterrand qui fut pro-Algérie française et fit guillotiner de nombreux patriotes algériens, elle est évidemment hostile à cette grève. Elle cherchera à la réduire en accusant ses acteurs d’être des « intégristes », des « chiites » « étrangers aux réalités sociales et économiques de la France », ainsi, pour ce dernier propos, que le déclare Mauroy le 28 janvier 1983.

C’est l’été de cette année 1983, entre « problème de l’immigration » pour le pouvoir et percée du Front national aux Municipales de mars, que Toufik Ouannes est tué pour des pétards en bas d’une barre d’immeuble. La Marche pour l’égalité, à l’automne de cette même année, sera étouffée par le pouvoir socialiste français après que Mitterrand aura reçu une délégation pour l’étreindre comme ferait un boa.

À l’inverse de Jean-Luc Godard qui, 15 ans plus tôt, magnifiait avec sa caméra le paysage urbain des 4000 pour Deux ou trois choses que je sais d’elle, la cité est désormais consensuellement dépeinte dans les médias officiels comme ghetto, lieu de tous les délits et de délinquance.

L’historienne Claire Sécail a ainsi étudié l’évolution très rapide du traitement médiatique de cette affaire. De tueur, l’homme qui a tiré sur un enfant de 9 ans et demi, est présenté comme exaspéré par le bruit et la chaleur. Le couplet des « cités à problème » ou « sensibles » et autre déploration médiatique des « difficultés de l’intégration » aura fait le reste malgré l’abjection indiscutable de cette antienne.

Le tueur serait en somme la vraie victime. « On est chez nous ! », comme beuglent les meetings du Rassemblement national, radicalisant le consensus républicain qui congédie le droit du sol pour une conception raciale du pays.

L’homme qui a tué Toufik Ouannes a écopé de 5 ans de prison dont 2 avec sursis. Le mobile raciste ne fut pas retenu.

Contrairement au petit garçon du poème Souvenir de la nuit du 4 de Hugo, gamin tué une nuit peu après le coup d’État de Louis Bonaparte, l’enfant arabe de la Courneuve a juste incité la gauche sourcilleuse du « seuil de tolérance » à venir disserter à la télé, larme de crocodile à l’œil, sur le drame du prétendu « problème immigré ». Pour la gauche républicaine, finalement, si un enfant de 9 ans était mort, c’était un peu de sa faute.

 

Nous n’oublions pas, nous, le petit Toufik Ouannes. Nous pensons à ses proches, à ses copains d’école qui ont vu Nahel se faire tuer le 27 juin dernier, à sa famille. C’est aussi tous ces morts qu’honorent et portent même maladroitement les insurgés de juin. Et c’est pour cela aussi que les émeutiers doivent être amnistiés.

Édito #62 – Condamner les insurgés, panthéoniser Manouchian : l’obscénité de la macronie

Mardi 27 juin, un adolescent de 17 ans a été tué par un policier qui l’a abattu de sang-froid. Nahel habitait la Cité Picasso à Nanterre et il était d’origine algérienne. Son nom, hélas, s’ajoute à une insupportable liste de meurtres commis par des policiers et/ou des gendarmes. Le nom Nahel s’ajoute à celui d’Amine Bentounsi, de Wissam el Yamni, d’Adama Traoré et de tant d’autres, indigènes dans leur immense majorité, victimes de l’impunité policière et, plus généralement, des forces de l’ordre.

Qu’une vidéo du crime existe a évidemment changé la donne. Il est plus difficile pour les plus hautes autorités de l’État de couvrir une fois de plus les violences et crimes policiers. Seule la vidéo a imposé à MM. Macron et Darmanin ainsi qu’à Mme Borne un air contrit ; la plus mauvaise foi pour défendre le policier qui a tué Nahel ne pouvant faire fi du réel de la vidéo.

L’impunité policière n’est pas un scoop mais la vidéo la rend béante s’agissant du crime du 27 juin 2023. La vidéo éclaire crûment tous les meurtres policiers dont les auteurs sont sortis sans condamnation ou avec sursis. La population largement non blanche des banlieues en est parfaitement consciente.

Elle sait par ailleurs la réalité des violences policières au quotidien, les brimades, les insultes racistes, le tutoiement colonial, le mépris, la menace.

L’émeute, dès lors, ne peut sérieusement surprendre. Une étincelle a mis le feu cette semaine mais en vérité, au vu de la condition indigène dans les cités, et particulièrement dans la jeunesse, l’explosion actuelle n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. L’oppression dans les cités ouvrières n’est en outre pas exclusivement policière.

La Seine-Saint-Denis a été un département particulièrement meurtri par le COVID. Et à cette époque-là, MM. Dupond-Moretti et Macron ne demandaient pas aux « parents » de « s’occuper de leurs gosses » puisque lesdits parents travaillaient et pas en télétravail, laissant parfois leurs enfants seuls.

L’inflation touche beaucoup de gens mais de manière beaucoup plus brutale les classes populaires et les gens pauvres dont les habitants des cités d’immigration.

Tout cela, sur fond de consensus républicain toujours plus raciste au diapason de l’extrême-droite qui légitime la colère de la jeunesse issue de familles – dont une partie vient du prolétariat blanc. Celles-ci, non seulement ont été largement  sacrifiées dans la crise violente ouverte depuis le COVID mais, en plus, sont chaque jour davantage désignées à la vindicte, comme ennemi intérieur de la République, dans un discours qui, en outre, criminalise la foi musulmane a fortiori lorsque ses fidèles rompent avec l’invisibilité.

Les émeutes n’ont rien de surprenant. Elles ne sont ni idéales ni pures. C’est le lot de toutes les émeutes. On le sait en France depuis au moins la Révolution jusqu’aux Gilets Jaunes en passant par Les Misérables de Hugo et les émeutes de 2005. Il n’en reste pas moins qu’elles sont des émeutes de la dignité. Leur violence rappelle même incidemment le droit à l’existence énoncé en 1793.

Après un flottement (Macron n’a cessé de courtiser l’extrême-droite depuis des années), le pouvoir a décidé de réprimer de manière extrêmement violente et carcérale la jeunesse révoltée. Le garde des Sceaux a martialement prononcé des déclarations méprisantes et vulgaires à l’encontre des parents des insurgés : « Qu’ils tiennent leurs gosses! », a-t-il dit. On n’a pas entendu de tels propos à l’encontre du fils (alcoolisé) de Zemmour qui a provoqué un accident ou de celui de Nadine Morano (contrôlé positif à la cocaïne).

La gestion néocoloniale des banlieues continue. Pourquoi, du reste, cesserait-elle ? C’est ce que le tract d’Alliance et de l’UNSA police défendant l’agent qui a tué Nahel a bien compris. Il parle des indigènes comme de gens « nuisibles ». Un vrai tract fasciste.

La répression et la pluie de condamnations de jeunes gens à de la prison ferme pour avoir utilisé Snapchat est inacceptable juridiquement, par sa disproportion par rapport aux faits, mais aussi politiquement.

La ligne suivie par le gouvernement contraint en effet les cités à la tentation du chaos et partant, alimente le fantasme de la guerre civile chère, désormais, à une grande partie du champ parlementaire acquise à la théorie du grand remplacement.

Cette répression est inacceptable en ce qu’elle nie le fondement légitime de la colère populaire. La répression orchestrée par MM. Macron, Darmanin et Dupond-Moretti équivaut à proclamer « cachez cette injustice et cette oppression que nous ne saurions voir ». Cette politique, source d’inégalités structurelles produites par la passion néolibérale, est inacceptable.

Le soulèvement de la dignité dans les cités, bien que politiquement non organisé, prolonge et réanime le mouvement social dans son ensemble. Il nous incombe à tous de lui trouver un débouché politique que seules la France Insoumise, une partie de l’extrême gauche et du monde syndical semblent vouloir assumer pour le moment.

Ainsi, comme Hugo qui réclamait l’amnistie des Communards alors même qu’il jugeait la Commune, « une grande chose mal faite », commençons par exiger la libération et l’amnistie de tous les insurgés. Ce faisant, accompagnons le menteur jusqu’à la porte de sa maison. Puisque la République prétend rendre hommage à l’idéal d’égalité et de justice en décidant la panthéonisation – ô combien instrumentale – du révolutionnaire internationaliste en arme (arménien), Missak Manouchian, alors exigeons d’elle qu’elle amnistie la jeunesse multinationale révoltée des quartiers.

RDV lundi 10 juillet, 19h, Montreuil (adresse à préciser), pour poursuivre tous ensemble le débat sur les suites à donner : « Emeutes urbaines : Agora populaire ». Venez nombreux!

Ici, un lien vers la caisse de solidarité : https://www.cotizup.com/legalteamantiraciste?fbclid=IwAR0pboyC1G_lGP33fQGUAzPprOebNdF6HRhb-adMFjImRIbsstPDWEfJtUU

 

 

Réflexions sur le hip-hop

A propos de : Michael Eric Dyson, Know What I Mean? Réflexions sur le Hip-Hop, éditions BPM, Paris, 2022.

 

Les jeunes éditions BPM ont publié, en 2022, la première traduction française d’un classique de la littérature sur le rap américain : Know What I Mean ? Réflexions sur le hip-hop de l’immense Michael Eric Dyson. Initialement publié en 2007, préfacé par Jay-Z et postfacé par Nas, il est certain que cet ouvrage mériterait d’être réactualisé en prenant en compte les évolutions récentes du rap outre-Atlantique. Pour avoir une meilleure idée du paysage rapophonique de 2007, c’est l’année ou sont sortis des albums comme The Offering de Killah Priest (à écouter d’urgence pour ceux qui ne connaissent pas), Graduation de Kanye West ou encore 8 Diagrams du Wu-Tang Clan (pas leur meilleur album, mais ça se laisse écouter). En France sortaient Autopsie. Vol. 2 de Booba et Jusqu’à la mort de la Mafia K’1 Fry. La parution étatsunienne de ce livre remonte donc à une autre époque du hip-hop, que ce soit en France ou aux Etats-Unis. Toutefois, la traduction de cet ouvrage n’est pas sans intérêt, loin de là. Dyson part de la non-légitimité du hip-hop dans la sphère artistique :

« En niant sa complexité musicale et artistique, les critiques anti-hip-hop arrivent à jouer sur deux tableaux : ils peuvent d’une part nier le statut artistique légitime du rap, tout en profitant d’autre part de son omniprésence pour prouver à quel point il a un effet terrible sur la jeunesse. » (p. 21)

Cette non légitimité du hip-hop est bien moins vraie aujourd’hui – sauf pour des caricaturistes à la Zemmour – celui-ci semble, au contraire, s’être davantage institutionnalisé. Cette institutionnalisation pousse par ailleurs les puristes (« Le rap c’était mieux avant ») à fouiller les combles de l’underground afin de dénicher tel ou tel rappeur totalement inconnu et en refusant de reconnaître la pertinence musicale de certains rappeurs « installés ».

En s’appuyant sur des intellectuels étatsuniens de premier plan, Dyson se propose d’étudier le hip-hop sans pour autant le « lisser ». En effet, si des rappeurs comme Lupe Fiasco, aux Etats-Unis, ou Médine en France, par exemple, n’ont aucun mal à être discutés dans les universités (Lupe Fiasco au M.I.T et Médine à l’ENS), ces discussions laissent souvent de côté les rappeurs mainstream ou de ce que Jean Messiah nomme le « rap haineux[1] ». Le risque d’un tel livre était donc que l’intellectualisation du rap laisse de côté les rappeurs qui sont souvent cités par ceux-là même qui veulent délégitimer ce style musical.

L’objet de ce livre n’est, pour l’auteur, pas en premier lieu de s’opposer aux conservateurs blancs pour qui le hip-hop a toujours été une cible. Il tente, bien plutôt, de répondre aux critiques d’une certaine intelligentsia noire étatsunienne qui accuse le hip-hop d’aller à l’encontre du mouvement post-droits civiques, d’une certaine tradition artistique noire qui serait, elle, respectable, etc. En effet, comment rattacher un mouvement artistique qui puise allégrement dans les stéréotypes et le sexisme à la longue tradition de luttes des noirs aux Etats-Unis ?

Pour répondre à cette question, Dyson s’interroge, entre autres, donc sur la notion d’authenticité dans le hip-hop (par exemple à travers le fameux cliché de l’affrontement entre le « hip-hop underground et le hip-hop commercial »), la misogynie dans le rap, les influences de « l’Atlantique noire » sur le rap, la place du pouvoir blanc sur les moyens de production au sein de l’industrie musicale, le rap dit « conscient », etc. … Pour les passionnés de rap – ou de musique en générale – cet ouvrage est donc une vraie mine d’or intellectuelle.

Un point particulièrement pertinent pour le lecteur francophone est le chapitre 3 « It’s Trendy to be the Conscious MC », dans lequel Dyson dialogue avec le réalisateur Thomas Gibson. Dyson écrit ainsi :

« Premièrement, la jeunesse noire est constamment accusée d’être dépolitisée et victime d’apathie sociale. En arrière-plan de ce refrain, c’est l’ensemble des Noirs américains qui sont montrés du doigt comme une population politiquement morne. Mais nous devons nous méfier de la tentation de romancer les années 1960. En effet, même à la grande époque du mouvement des droits civiques et de libération noire, les activistes n’étaient qu’une minorité et tout le monde ne descendait pas dans la rue. Deuxièmement, nous devons admettre que ce n’est pas forcément le hip-hop qui doit être tenu pour responsable du manque de rap politisé, c’est un problème plus profond. C’est l’échec de notre imagination politique et de celle des élites et militants noirs qui prétendent pouvoir déclencher et diriger nos mouvements sociaux. » (p. 88).

Si ce livre a été écrit en 2007, la question de la nécessité d’un rap politisé, ou du moins « conscient », reste assez actuelle – que ce soit dans le rap US ou français. Tout au long de son livre, Michael Eric Dyson n’a de cesse de reconnaître la validité de certaines critiques (sur la superficialité de certains textes, ou leur misogynie), tout en insistant sur le fait que la scène hip-hop ne saurait se réduire à ces clichés de rappeurs. Tout cela soulève une question, le rap non-conscient (voire « inconscient ») n’aurait-il pas une portée esthétique – donc, dans une certaine mesure, politique – plus importante que le rap conscient ? Le fait qu’il soit « injuste d’accuser le hip-hop d’être responsable d’un échec politique avec lequel il n’a rien à voir » (p. 89) est tout à fait exact. Mais pourquoi rejeter le rap ordurier – y compris lorsqu’il véhicule des clichés misogynes – en bloc, sans se pencher sur sa valeur esthétique ? De ce point de vue, Rester barbare, de Louisa Yousfi est une merveille d’analyse du rap français. Lorsqu’elle analyse le cas de Booba, par exemple, elle écrit que celui-ci veut « [r]éussir en barbare, réussir en pirate[2]. » :

« Booba se veut le cauchemar de l’Occident : à la fois la réalisation de ses fantasmes racistes et leur conjuration. Le corps sculpté comme une armure, il sera voyou, dealer, tueur, animal. Il sera une figure du Mal qu’ils ont fait et qui vient régler la note, boucler la boucle[3]. »

Sur PNL, elle écrit :

« PNL, c’est la banlieue qui tourne en vase clos, la banlieue-zoo vécue comme un prolongement de la prison. En son cœur, un écosystème est né, avec ses propres codes, sa propre langue. (…) La banlieue de PNL ne fait pas de rap ‘’conscient’’, n’interpelle aucune institution, ne sensibilise aucune conscience. Elle n’attend plus rien de l‘extérieur, ne veut plus rien avoir à lui dire. Quelque chose s’est brisé, mais il est trop tard pour en parler[4]. »

Si l’univers du rap US est fort différent du rap français à bien des égards, on pourrait tout de même écrire des choses similaires à propos du groupe d’Atlanta, Migos. Si les paroles oscillent entre une apologie de l’argent (surtout du fait de devenir riche avant de devenir célèbre), de femmes dévêtues ou encore de drogues, leur évolution – jusqu’à leur séparation et la mort de Takeoff – marque également une certaine prise de distance d’avec l’extérieur. Cela est particulièrement explicite dans leur mixtape, au titre parlant, Back to the Bando Vol. 2 :

« Fuck the mansion, go back to the bando, we don’t want no company nigga, no company

No more interviews, no more discussions, I’m closing door on these niggas

I don’t even wanna talk to these niggas. » (extrait de Came from Nothing)

La trap et la drill de Chicago ou de Grande-Bretagne ont également apporté un véritable renouveau au hip-hop – y compris en France. Au-delà des insultes d’un Stormzy (surtout connu en France pour un featuring avec Aya Nakamura) envers l’ancien Premier Ministre britannique Boris Johnson, la trap—qui traite surtout de drogues et de deal – et la drill – qui parle surtout de violence et de gang – sont surtout discutées pour leur aspect violent et sale. En 2018, le Guardian qualifiait ainsi la drill de tendance menaçante du hip-hop et le Sunday Times liait directement la drill (qualifiée de musique démoniaque) aux meurtres décimant la jeunesse populaire de Londres et d’autres villes anglaises – insistant également sur le fait qu’Outre-Atlantique, Chicago serait devenue une ville ultra-violente en même temps que la drill faisait son apparition.

Pour revenir à Dyson, celui-ci écrit – en réponse à une question de Gibson – que si la jeunesse disposait d’une connaissance claire des origines du rap, cela pourrait stimuler « sa conscience des usages et des significations politiques du hip-hop » (p. 92). Si le livre de Dyson est brillant à bien des égards, pourquoi faudrait-il que le hip-hop soit « conscient » ? Au contraire, on pourrait arguer que le hip-hop est bien plus parlant et esthétiquement pertinent lorsqu’il ne se fait pas le simple relais d’une prise de position sur telle ou telle sujet. Il est, par ailleurs, essentiel de ne pas réduire le hip-hop aux paroles, mais de prendre en compte son esthétique de manière totale. Car si la drill et la trap, pour reprendre cet exemple précis, font grincer des dents, ce n’est pas qu’à cause des paroles (sinon, pourquoi ne pas condamner tel roman ou tel film mettant en scène une certaine violence – Tarantino est, par exemple, largement célébré par la bourgeoisie blanche malgré la violence de ses films). En effet, la mise en accusation générale du rap provient, notamment du fait que cette « barbarie » est assumée esthétiquement par des noirs ou des arabes, pour la plupart issus de quartiers populaires. Le Wu Tang Clan, par exemple, collectif sans doute le plus remarquable de la scène rap US et faisant assez largement consensus chez les auditeurs de rap des années 1990 et 2000, a marqué une rupture nette au niveau des sons. Si le Wu Tang avait également des paroles assez violentes (parlant de crimes et de drogues – de la fin des années 1990 jusqu’à la mort d’ODB en 2004, le FBI a d’ailleurs assez largement enquêté sur le groupe), c’est pour le son si particulier de ses titres qu’il s’est fait connaître. Dans sa magistrale biographie du groupe – qui est également un livre majeur sur l’histoire sociale du hip-hop US – S.H. Fernando Jr. écrit qu’à une époque où l’industrie musicale corporate contrôlait le rap, poussant les ventes de pop ou de la G-funk lisse pour la consommation de masse, le Wu Tang Clan a ramené le rap à la rue – pas seulement par leurs paroles, mais également par leurs sons[5]. Par ailleurs, il importe de ne pas oublier que certains genres musicaux étaient également largement marginalisés avant de s’institutionnaliser par la suite. Ainsi, si le Jazz semble aujourd’hui être une musique que les blancs écoutent en sirotant un verre de vin dans leurs beaux costumes, l’histoire de ce genre musical n’est pas non plus dénuée d’attaques envers un genre musical considéré comme proche de la pègre et véhiculant une certaine forme de violence. Dans les années 1960, par exemple, le propriétaire de l’un des jazz club les plus réputés de Los Angeles, John McClain était également l’un des plus importants vendeurs de drogues de la ville. Il est également célèbre pour avoir servi de mentor au promoteur Dick Griffey qui fonda également le label Solar Records – qui permis à Suge Knight de mettre un pied dans l’industrie musicale. Si l’on remonte plus loin encore, alors que le jazz commençait à apparaître dans la Nouvelle Orléans de la fin du XIXe siècle – via des influences mexicains, cubaines et africaines – cette musique se développera concomitamment avec l’éclosion de bordels, fréquentés par les plus basses couches sociales[6]. Mais ce qui dérangera également les observateurs sera la rupture entre le jazz et la musique établie (certains jazzmen assumaient d’ailleurs le fait de ne pas savoir lire la musique).

En bref, si la violence se manifeste à travers les paroles (ce qui est parfaitement analysé et discuté par Dyson), l’histoire sociale et les rythmes mêmes du rap expliquent également les attaques qui s’acharnent contre cette musique. L’importance qu’accorde Dyson au rap conscient (sans jamais caricaturer le rap dans son ensemble) s’explique sans aucun doute par son ancrage générationnel ainsi que le contexte d’écriture du livre. Son livre, traduit pour la première fois en français par les éditions BPM, dont nous n’avons évoqué qu’une infime partie, est un ouvrage important pour les militants, les artistes et les mélomanes. Aujourd’hui, toutefois, les musiciens et artistes auraient tout intérêt à se pencher sérieusement – et sans a priori – sur le rap ordurier – dont la drill et la trap sont d’excellents exemples. Au lieu de chercher à donner des lettres de noblesse au rap, autant assumer son caractère « sale » et violent, qui n’obéit pas à l’idéal politique des militants de gauche – y compris lorsque cette musique est récupérée par l’industrie musicale.

 

Sélim Nadi

 

[1] https://www.valeursactuelles.com/societe/pour-sauver-la-jeunesse-vidons-la-fosse-septique-du-rap-haineux-anti-francais

[2] Louisa Yousfi, Rester barbare, éditions La Fabrique, Paris, 2022, p. 72.

[3] Ibid., p. 75.

[4] Ibid., p. 92.

[5] S.H. Fernando Jr., From The Streets to Shaolin. The Wu-Tang Saga, Hachette books, New-York, 2021, p. 8.

[6] Sur l’histoire du jazz, il importe de lire le magnifique livre de Gerald Horne, Jazz and Justice. Racism and the Political Economy of the Music, Monthly Review Press, New-York, 2019.