Messages par Wissam Xelka

Peste ou choléra ? Choléra !

Que faire maintenant ? S’il était plutôt aisé de se ranger derrière le candidat de l’Union Populaire, il en est tout autrement pour ce second tour. Peut-être est-ce parce que nous savions par avance la difficulté de ce dilemme que nous avons collectivement tenté de le refouler en repoussant à plus tard sa résolution. Mais il n’est plus possible de se dérober, nous voilà maintenant contraint de choisir entre Macron et Le Pen.

Depuis une semaine les débats font rage, il faut dire que le choix est d’autant plus ardu que la situation politique est inquiétante. Il n’est plus exagéré de dire que le risque d’une chute dans le fascisme dans un temp relativement court est palpable.

Mais c’est justement parce que l’enjeu est aussi vital qu’il ne nous semble pas possible de nous en extraire aussi facilement avec des pirouettes qui ne trompent que ceux qui veulent y croire. Le slogan, rabâché par une partie de la gauche depuis le 13 avril, « Ni Macron Ni Le Pen », en est une.

Disons-le franchement, quelle est la fonction réelle de ce slogan ? « Annuler les élections », comme nous avons pu le voir tagué sur certains murs ? Personne n’y croit, même pas ceux qui l’écrivent. Sauf cataclysme majeur et difficilement imaginable, ces élections auront bien lieu et Macron ou Le Pen sera élu. Répéter « Ni Macron ni Le Pen » paraît alors comme une énième tentative assez pathétique de repousser l’heure du choix, fondée sur un déni de réalité alors que le courage commanderait de définir une position claire.

Répétons-le : le dimanche 24 avril une élection va se dérouler, et après 20h Macron ou Le Pen sera président. S’égosiller à coup de « Ni Macron ni Le Pen ! » ni changera strictement rien. Les urnes électorales ne vont pas se transformer en citrouilles, les élections seront maintenues et les deux candidats ne déclareront pas forfait. Alors, que faire ?

Au fond, les tenants de la position « Ni Macron ni Le Pen » choisissent l’abstention ou le vote blanc. Soit, c’est un choix, encore faut-il l’assumer car il vous engage totalement. Certes, en apparence vous ne donnez de voix à aucun des deux, mais analysons de quelle manière cet apparent non choix en est un en réalité :: cette abstention ne va pas annuler les élections ni nous éviter d’avoir Le Pen ou Macron au pouvoir. Elle implique simplement, pour celui qui la revendique, de ne pas exprimer de préférence sur le futur dirigeant de ce pays. En somme, si nous devions retranscrire plus fidèlement cette position, ce ne serait pas « Ni Macron, Ni Le Pen », mais bien plutôt « Macron ou Le Pen, peu importe ! »

Nous commençons à comprendre pourquoi beaucoup préfèrent se draper derrière le slogan « ni-ni » plutôt que d’assumer les conséquences et implications réelles de leur choix. Concrètement, l’abstention ne revient pas à dire que vous ne mettez au pouvoir aucun des deux candidats, mais plutôt que pour vous Emmanuel Macron ou Marine Le Pen, au fond, c’est la même chose. Que c’est du pareil au même. Qu’il n’y a aucune différence notable capable de vous faire préférer l’un à l’autre. Dans l’absolu c’est une position qui pourrait se défendre, mais il faudrait alors être très doué pour pouvoir démontrer que Marine Le Pen représente un danger semblable à celui d’Emmanuel Macron. Ce serait tomber dans un relativisme en contradiction totale avec tous les discours sur l’extrême-droite et le combat antifasciste, pourtant cher aux militants de gauche. Ce n’est pas un hasard si les seules personnes qui défendent cette ligne sont souvent des confusionnistes rouge-bruns flirtant depuis des années avec les idées racistes et nationalistes. Cependant, nous pouvons accorder à ces derniers au moins le crédit d’assumer cette équivalence Macron/Le Pen, quand bien d’autres peinent tant à le faire alors qu’ils sont, concrètement, sur la même ligne.

Des personnes pourraient nous rétorquer qu’ils défendent l’abstention pour ne pas donner une trop grande légitimité au candidat élu. Commençons par leur répondre qu’ils ne se positionnent toujours par sur l’équivalence Macron/Le Pen. Puis, encore une fois, revenons au concret : un taux d’abstention fort produit il forcément une délégitimation du pouvoir en place ? Ce n’est pas aussi simple [1]. Notons par exemple que les élections américaines tournent bien souvent aux alentours de 45% sans que ça n’empêche aucun gouvernement de mener sa politique [2]. Quel serait donc un taux d’abstention suffisamment fort susceptible de remettre en cause l’élection du futur président ? 70% ? 60 % ? 50 % ? Personne ne sait. Mais notons que même si on acceptait de considérer qu’un taux de 50% d’abstention suffirait un tant soit peu à délégitimer Macron ou Le Pen, une fois élu pour la mise en pratique de leur programme, aucun sondage ne nous laisse espérer que cela serait possible. Autrement dit, en plus d’avoir une conception totalement erronée du processus de légitimation politique, cette position n’est rationnellement pas tenable. Sans oublier qu’elle revient à prendre le risque d’avoir une candidate d’extrême-droite au pouvoir tout en se croisant les doigts pour qu’une forte abstention (totalement hypothétique) la freinerait, une fois l’appareil d’Etat en sa possession.

« Mais Macron va être élu, arrêtez de paniquer », nous répondraient d’autres, pensant qu’alors l’abstention aurait du sens. Félicitons tout d’abord le don de divination de ces autres quand bien même la situation est très incertaine. Tout le monde n’a pas retenu la leçon Trump. Ni le premier tour de cette élection dans laquelle Melenchon a obtenu un score supérieur de 5 points à ce que prévoyaient les sondages. Mais soit, admettons qu’ils aient raison, ce que nous souhaitons fortement. Est-ce qu’alors une forte abstention serait préférable ? Outre un pari risqué – puisque ceux qui veulent Le Pen au pouvoir n’ont pas forcément envie de s’abstenir et de rater une si belle occasion surtout si les potentiels électeurs de Macron s’abstiennent –, il y a de quoi être sceptique sur cette stratégie, et pas seulement en raison de la faible probabilité d’une abstention plus forte que prévue. Pouvons-nous vraiment croire que Macron serait prêt, une fois au pouvoir, à avancer prudemment dans la mise en place de ses politiques en raison de l’abstention ? C’est mal connaître le personnage, celui-là même qui a toujours refusé de parler de « front républicain » pour qualifier son élection de 2017, mais d’un vote d’adhésion à son programme. Il en fera certainement de même en 2022, peu importe le niveau abstention. Avoir cette position, c’est encore une fois mal connaître le processus de légitimation, et sous-estimer la capacité du pouvoir à s’auto-légitimer. La bourgeoisie sait se mentir à elle-même. Il faut se rendre à l’évidence, aussi terrible et pénible soit-elle : Macron ou Le Pen se sentiront absolument légitimes, une fois élu, à mettre en place leur programme, et l’abstention n’y changera rien.   Rappelons à ce propos que légalement il n’existe aucun seuil d’abstention conduisant à l’annulation d’une élection. Cela a été rappelé par un arrêt du conseil d’Etat de 2020. La lutte pour freiner au maximum la politique destructrice d’un Macron ou d’une Le Pen se fera par d’autres moyens que le vote (ou le non-vote), elle se déroulera en dehors des élections.

Une fois établi le fait que l’abstention n’aurait aucun effet, une question nous vient alors : pourquoi prendre le risque de nous priver de l’infime petite marge de contrôle que nous avons devant le choix Macron/Le Pen ? Nous savons tous que les élections dans ces systèmes de « démocratie représentative » se fondent sur un système inégalitaire permettant la plupart du temps à la bourgeoisie de conserver son pouvoir, et que nos marges de manœuvre y sont réduites. Et donc ? Pour quelle raison devrions-nous cracher sur cette petite marge de manœuvre ? Surtout lorsque nos tactiques politiques ne se limitent pas aux élections ? Beaucoup nous disent que le « vrai » combat politique, la « vraie » lutte, ne se déroule pas dans les urnes, mais dans la « rue ». Mettons de côté ce romantisme de la « rue », qui ne veut pas dire grand-chose (sauf à considérer que la politique ne se fait que lorsque l’on marche sur du goudron), et partons du principe que cela signifie que la politique ne se fait pas seulement lors des élections. C’est un truisme pour toute personne un minimum politisée. Même les collégiens peu assidus dans leurs cours d’éducation civiques savent que ce n’est pas seulement lors des élections que l’on fait de la politique. Toutefois l’idée selon laquelle il faut aussi lutter en dehors du temps électoral partout où l’on se trouve (la rue, l’université, l’usine, l’entreprise, l’associatif, internet…) est toujours vraie, peu importe le résultat des élections. Par exemple, même dans le cas d’une élection de Mélenchon, nous affirmions et bien d’autres avec nous, qu’il aurait fallu là encore continuer le combat. Donc, dans tous les cas, nous savons tous que la lutte ne se limite pas aux élections, qu’elle doit être constante et protéiforme. Le vote n’étant qu’un outil de plus à notre disposition, parmi un large éventail d’actions nous permettant de réaliser nos objectifs politiques, et rien de plus. A partir de ce constat, de cette dé-fétichisation du vote, une question nous vient alors à l’esprit : pour quelle raison s’en priver ?

Bien entendu, cela ne signifie pas que nous devons absolument voter à chaque élection et indépendamment du contexte sous le simple prétexte que le vote serait un outil à notre disposition. Il y a des contextes dans lesquels nous pouvons plus raisonnablement nous abstenir, par exemple lorsqu’il n’y a aucune différence significative entre les candidats en présence, et/ou que les enjeux ne sont pas particulièrement cruciaux. De même, nous ne devons pas bannir totalement l’idée d’une abstention massive qui pourrait, dans un certain contexte (qui reste hypothétique), envoyer un message fort, si ce n’est plus, au pouvoir en place. Faisons preuve de pragmatisme. Evitons les positions de principes moraux, intangibles et abstraits, et adaptons toujours notre tactique à une analyse concrète du contexte politique, des enjeux, des forces en présence, et du rapport de force. En ce qui concerne l’élection à venir, en dépit de la dérive autoritaire, raciste et antisociale, il est inepte d’affirmer qu’il n’existe pas de différences significatives entre Macron et Le Pen, ni que les cinq années à venir ne vont pas constituer un tournant.

Pour nous rassurer des personnes pourraient alors nous répondre que la bourgeoisie opte pour Macron, qu’elle ne laissera jamais Marine Le Pen être élue, et que même dans le pire des cas, elle mettrait des bâtons dans les roues à cette dernière. Ils renchériraient surement en nous disant qu’il ne faut pas non plus exagérer le risque fasciste que représente Le Pen. Une fois de plus, nous avons de quoi être circonspect. Pour commencer, c’est accorder un pouvoir absolu à la bourgeoisie, elle serait ainsi capable de choisir selon son bon vouloir l’élection de son poulain. Pourtant, elles ne sont pas si rares ces élections ayant portées au pouvoir des candidats qui n’avaient pas à priori la préférence des hautes sphères. Que ce soit des candidats de gauche ou d’extrême-droite. Ensuite, oui, la bourgeoisie fait majoritairement le choix d’Emmanuel Macron et verrait d’un moins bon œil l’élection de Marine Le Pen. Toutefois, il faut relativiser ce soutien qui n’apparaît pas aussi tranché qu’on pourrait le pense [3]. Mais surtout, cela ne doit pas nous amener à penser que cette bourgeoisie ne pourrait pas au final se contenter de Le Pen au pouvoir. Ce serait sous-estimer autant la capacité de la candidate d’extrême-droite à satisfaire le patronat (voir d’entrer dans une logique dans laquelle Le Pen représenterait des intérêts antagonistes à la bourgeoisie), que la capacité rapide d’acclimatation de ce patronat aux idées les plus réactionnaires, en particulier si elles se concentrent sur des politiques racistes. Le danger de présenter Marine Le Pen comme profondément indésirable à la bourgeoisie est de faire de la candidate du RN une candidate anti-système. Ce qui peut séduire, et séduit déjà à tort, une partie des classes populaires.

En ce qui concerne le danger fasciste que représenterait Marine Le Pen, peut-être l’exagérons nous, mais s’il y a bien une chose que nous n’avons pas envie de vérifier, c’est cela. Nous espérons nous tromper, mais nous espérons surtout ne pas avoir l’occasion de faire la démonstration de ce que nous affirmons. D’autant plus que cet argumentaire sur une potentielle exagération du danger fasciste que représenterait le Rassemblement National paraît combiner trois défauts :

1-une conception passéiste et sclérosée du phénomène fasciste, ne parvenant pas à voir comment celui-ci peut s’adapter au contexte socio-économique actuel ;

2-une relativisation voir une perte de mémoire sur l’histoire du Rassemblement National et de ses acteurs ;

3-une méconnaissance du programme officiel de Marine Le Pen.

Enfin, pour terminer sur cet argumentaire, il y a de quoi être perplexe à l’écoute de militants qui usent toute une énergie à vouloir nous prouver que nous exagérons le danger fasciste, qu’une fois Le Pen élue elle serait de toute façon incapable de mettre en place son programme car empêchée par la bourgeoisie etc. Tout en nous expliquant qu’il ne faut pas voter Emmanuel Macron car ce serait élire un candidat qui poursuit une logique de fascisation de la société, et que sa politique prépare le terrain à un véritable régime fasciste. De cette logorrhée nous pourrions presque en conclure que nous aurions intérêt, en réalité, à voter Marine Le Pen pour éviter le pire !

Des lecteurs peuvent rester de marbre devant notre argumentaire et préférer toujours l’abstention devant le choix Macron-Le Pen. C’est leur droit, et si nous nous interrogeons sur leur perception – ou plutôt leur sous-estimation – du danger que représente Le Pen et l’extrême-droite, nous pouvons comprendre leur aversion à l’encontre du président sortant. Cependant, nous ne pouvons que regretter qu’ils entrent ainsi dans une approche totalement individuelle, et somme toute bourgeoise et purement institutionnelle du vote, puisqu’ils en font une question personnelle plutôt que collective. Il serait trop difficile pour eux, nous disent-ils, de mettre un papier Macron dans l’urne et tant pis si ça laisse la possibilité à l’extrême-droite d’arriver au pouvoir [4].

De plus, nous soupçonnons que ce choix trouve des motivations au-delà d’un simple rejet viscéral de Macron. Des motifs moins avouables nous semblent entrer en jeu. Premièrement, il y a ceux qui ne seraient pas complètement mécontents d’une élection de Marine Le Pen. S’ils paraissent relativement peu nombreux au sein de la gauche radicale, nous pouvons toutefois soupçonner une partie d’entre eux de flirter avec les délires accélérationistes, et voir d’un bon œil l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir, autant en raison d’une logique dégagiste, que dans une perspective très spéculative d’une radicalisation des antagonismes au sein de la société pouvant profiter aux forces révolutionnaires. Nous sommes au regret d’annoncer à ces personnes n’ayant apparemment pas conscience du caractère morbide de leur fantasme pseudo révolutionnaire que l’arrivée de fascistes au pouvoir n’a jamais rimé avec révolution prolétarienne, mais plutôt avec écrasement de toutes les minorités et du mouvement social. Sans oublier qu’ils manifestent ainsi leur absolue ignorance de l’état d’impréparation et de faiblesse extrême des classes populaires à une situation réellement révolutionnaire.

Puis, il y a ceux, tout aussi exaspérants, qui préfèrent s’abstenir en raison d’une conception individuelle et identitaire au vote. Par identitaire, nous voulons qualifier ces gens qui fétichisent le vote au point de lui donner le pouvoir magique de redéfinir ce qu’ils sont. S’ils votent Macron, ils deviennent automatiquement macronistes. Souvent engagés à l’extrême-gauche et dans un rapport critique au vote, ils en viennent pourtant à sacraliser autant les élections que le républicain libéral lambda qui fait des élections et du vote la pierre angulaire de la vie politique. Nous serions ce que nous votons. Et un vote exprimerait un soutien total et indéfectible au candidat choisi, ce qui modifierait la définition de soi. Il y a aussi derrière cela un purisme spécifique à une bonne partie de la gauche. Le refus de se salir les mains – par exemple en votant Macron -, afin de préserver une pureté militante, une image immaculée de révolutionnaire refusant toute compromission et laissant aux autres le soin de se salir les mains.

Nous sommes au regret de leur annoncer que ça ne sera pas le cas. Ils ne seront pas plus propres que ceux qui feront le choix de voter Emmanuel Macron pour éviter Marine Le Pen. Tout d’abord parce que cette situation désastreuse dans laquelle nous sommes et qui nous pousse à choisir entre « la fasciste » et le « fascisateur », comme dirait Lordon, est un echec dont nous sommes tous collectivement responsables, et il n’a pas été causé par les seuls résultats du dimanche 10 avril, mais par des dizaines d’années de reculs et de défaites, en particulier en ce qui concerne la gauche. Ensuite, des personnes nous soulignent les résultats des derniers sondages pour nous indiquer que l’écart entre Macron et Le Pen se creuse, et qu’il n’est donc pas nécessaire qu’ils aillent voter Le Pen. Certes, ils peuvent faire ce choix s’ils le souhaitent (même si nous avons eu des exemples nous montrant qu’il faut se méfier des sondages), mais alors ils n’ont pas à faire la leçon à ceux qui vont voter Macron car c’est justement parce que ces derniers vont se salir les mains à leur place qu’ils peuvent se permettre de ne pas le faire.

« Castors », comme ils aiment nous appeler, nous avons au moins, nous, le courage d’assumer notre choix et de se saisir de l’infime marge de manœuvre en notre possession. Car, en définitive, c’est bien de cela qu’il s’agit. Nous avons une petite opportunité de choisir notre adversaire, tout en évitant un candidat probablement encore plus dangereux pour les catégories les plus vulnérables. Indubitablement, avec Macron le risque fasciste n’est pas écarté, tout comme il est évident que les plus faibles, les plus précaires, les plus dominés vont morfler, tandis que les musulmans vont continuer à être particulièrement visés. Mais avec Le Pen nous prenons un très grand risque que cette violence sociale soit décuplée, surtout pour ces catégories, tout en ayant encore moins de possibilités de lutter.

« Au fond, c’est devoir choisir entre la peste et le choléra… », nous dira-t-on. Oui, malheureusement [5]. Trop de personnes pensent qu’il suffit de lancer cette réplique pour être quitte de l’impérative nécessité de faire un choix. Alors qu’en fait elle signifie devoir absolument faire un choix. Puisque nous sommes contraints de choisir entre les deux sans possibilité d’échappatoire, sans moyen de dire « ni peste, ni choléra », observons de plus près ces deux maladies. Le taux de létalité du choléra est de 1,8%. Celui de la peste est de 30 à 60%, il est même quasi toujours mortel dans sa forme pulmonaire. Optons donc pour le choléra, c’est la maladie dont nous pourrons plus facile nous débarrasser, puisque de toute façon il nous faudra lutter.

 

[1] https://youtu.be/L4gjNchOOYU

[2] Notons qu’en 1996 l’abstention a même dépassé les 50%, sans grands bouleversements là-non plus.

[3] https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2022/04/17/presidentielle-2022-les-hesitations-des-patrons-a-s-exprimer-publiquement-sur-le-duel-macron-le-pen_6122506_6059010.html

[4] Bien évidemment, cela ne concerne pas les personnes mutilées par la violence des forces de l’ordre sous le gouvernement Macron. Marquées à vie, marquées dans leur chaire, il est aisément compréhensible qu’il puisse être trop difficile pour elles de voter Macron.

[5] La comparaison « peste ou choléra » en ce qui concerne le duel Macron – Le Pen nous semble bien à propos car elle désigne des maladies potentiellement mortelles, mais à des degrés divers. Toutefois, nous ne pouvons user de manière trop légère de cette comparaison, ou de la mobiliser à chaque duel politique pour obliger les personnes à faire un choix. Par exemple, si le duel du deuxième tour avait opposé Macron à Pécresse, nous serions au fond devant un duel « Choléra ou choléra ? », et donc nous pourrions aisément dire « peu importe ». De même, si nous avions eu un duel Jadot ou Hidalgo (oui, il faut un énorme effort d’imagination), nous serions devant un choix « maux de tête ou maux de ventre ? », et là encore, nous aurions pu raisonnablement pu choisir de dire « peu importe ». En somme, il faut à chaque fois se rapporter à la situation concrète pour fixer notre tactique, et non déterminer notre tactique selon des principes moraux abstraits.

 

Sultan Galiev, le premier « islamo-gauchiste » ?

Cette intervention a été faite par Wissam Xelka dans le cadre des conférences de la revue Période, en mars 2018 à Paris. Elle avait initialement pour titre « Un communisme musulman ? »

Bonsoir à tous, merci d’être venu à cette présentation, et merci à la Revue Période de me permettre de présenter ce texte, ce qui me donne l’occasion de parler plus généralement de Sultan Galiev, de la situation des musulmans en Russie durant la période révolutionnaire et d’aborder le rapport entre musulmans et marxistes.  

Je vais faire en sorte de ne pas dépasser les 30 minutes accordées afin de laisser du temps au débat qui va suivre et qui, je pense, va amener pas mal de discussions car le cas de Sultan Galiev et des musulmans sous le régime bolchévik posent des questions qui sont encore d’actualité. L’article relativement court pour un article de Période, je ne vais donc pas me focaliser seulement sur celui-ci et enrichir cette présentation de lectures personnelles. Je préviens aussi que je vais aussi parler du point de vue de Sultan Galiev et que je risque d’être quelque peu critique à l’encontre du régime bolchévik, étant entendu qu’il était bien difficile de prendre les décisions dans le feu de l’action aussi n’ai-je pas l’intention du tout de faire de l’anti-bolchévisme primaire, au contraire.  

Avant de réellement commencer la présentation, et en guise d’introduction, je voudrais revenir d’abord sur le titre de celle-ci, « Un communisme musulman » et clarifier ce qui va être abordé.  C’est un excellent titre dans le sens ou ça va attirer des gens, autant les personnes qui se revendiquent « islamo-gauchistes » que les personnes qui honnissent ce terme et qui voient dans cette alliance entre islam et communisme une hérésie totale et contraire aux préceptes du grand Karl Marx avec son hadith « la religion est l’opium du peuple ». Cela dit, il n’est pas vraiment ici question de savoir ce que serait un communisme islamique c’est-à-dire qu’on ne va pas véritablement entrer dans un débat théologico-politico en cherchant à savoir comment allier l’islam en tant que tel et le marxisme (d’autres intellectuels musulmans de l’époque comme Hanafi Muzaffar en ont davantage parlé). Nous ne sommes pas ici spécifiquement dans ce qu’on pourrait appeler une théologie de la libération version musulmans, mais plutôt dans un débat autour de la transition au communisme dans une société musulmane, de quelle façon propager des idées communistes à une population musulmane ? Le rapport islam/marxisme va bien sûr être abordé, et c’est un sujet sur lequel ont réfléchi les musulmans russes de l’époque, dont Sultan Galiev, mais ce n’est pas la question vraiment principale. D’ailleurs Sultan Galiev était très probablement athée, nous le verrons plus loin. D’autres thèmes ont été davantage théorisés par Sultan Galiev, parmi lesquels la lutte de libération nationale, la question de l’autonomie (autant  politique que culturelle), la colonisation, l’impérialisme, le rapport entre le nord (les pays industrialisés) et le sud (les pays “sous-développés”), entre les Occidentaux (les Blancs) et les Orientaux (Les non-blancs), la question de la lutte des classes dans une société colonisée etc. Sultan Galiev n’étant pas seulement un communiste musulman, mais aussi l’un des précurseurs de la théorisation des lutte anticolonialistes et tiers-mondistes, l’un des premiers à parler d’une Internationale des pays colonisés, mais aussi l’un des premiers à réfléchir sur un marxisme dépouillé de son occidentalo-centrisme.  

L’auteur de l’article est Matthieu Renault, je vais le présenter très brièvement, j’espère qu’il m’excusera, mais je pense qu’il est plus pertinent de s’épancher davantage sur Sultan Galiev que sur Renault, je pense d’ailleurs que c’est le but de son article, puis de toute façon beaucoup d’entre vous le connaissez déjà. C’est un philosophe, maître de conférence en philosophie à l’Université Paris 8, il est spécialisé en études post-coloniales, il a écrit notamment un livre sur Frantz Fanon, Frantz Fanon: De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, sur CLR James, CLR James, la vie d’un Platon noir; mais il est aussi très porté sur l’œuvre de Lénine, et a notamment traité du rapport entre Lénine et les musulmans dans un livre intitulé L’Empire et la révolution. Lénine et les musulmans de Russie. 

 Dans ce dernier ouvrage Matthieu Renault se concentre sur le point de vue de Lénine sur la question de la propagation de la révolution en Orient et face au problème de la décolonisation, des luttes nationales et du chauvinisme russe. Lénine, contrairement à Staline qui prétendait être un orientaliste chevronné, ne connaissait pas grand-chose à l’Orient et sur les musulmans. D’ailleurs cette question de la population musulmane, qui lui était quasiment inconnue, fut très probablement traitée à partir d’un cas jugé similaire qu’il maîtrisait un peu mieux, les Juifs socialistes et l’Union Générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie. Plus couramment nommé le Bund, et qui fut critiqué par Lénine. Nous pouvons ainsi faire des parallèles entre le traitement du Bund et celui de Sultan Galiev(d’ailleurs il ne faut pas oublier que l’antisémitisme était aussi présent chez les bolchéviks, procédant même parfois à des « pogroms rouges », je vous invite, si le sujet vous intéresse, à lire un article de Période qui traite de ce sujet : « Auto-organisation des juifs et bolchévisme: l’antisémitisme dans la révolution russe », de Brendan McGeever.) 

Cela dit Lénine était conscient de l’importance de la question coloniale et des revendications des minorités musulmanes (16 millions de musulmans, ce qui représentait à l’époque 10% de la population russe)il savait surtout que c’était une question sensible qu’il fallait traiter avec la plus grande prudence pour éviter de se mettre à dos les peuples d’Orient. Il était pour lui important d’éviter un trop grand centralisme et de tenir une politique trop rigide envers les populations asiatiques et leurs volontés d’autonomie.  Je le cite « Le mal qui peut résulter pour notre Etat du manque d’unité des appareils nationaux avec l’appareil russe sera incomparablement et infiniment moindre que celui qui résulte d’un excès de centralisme, non seulement pour nous, mais pour toute l’Internationale, pour les centaines de millions d’asiatiques qui, marchant sur nos pas, vont bientôt apparaître sur la scène de l’histoire. Ce serait d’un opportunisme sans excuse qu’à la veille de cet essor de l’Orient, à l’aube de son réveil, nous ruinions notre prestige à ses yeux par la moindre brutalité, la moindre violence envers nos allogènes. »  

Reste que dans les faits, les bolchéviques, Staline en tête, Lénine dans une moindre mesure, n’ont pas été particulièrement attentifs à l’égard des demandes des populations musulmanes et de l’Orient en général. Le cas de Sultan Galiev, qui fut expulsé puis exécuté par les bolchéviks, en est le symbole. Sultan Galiev a longtemps été considéré, et l’est probablement toujours par une grande partie des communistes occidentaux, comme un traître, une sorte de « Trotsky musulman », un contre-révolutionnaire, un déviationniste qui a pratiqué un nationalisme bourgeois appelé le « sultangalievisme ». Avant d’aller plus loin dans la bio de Galiev, il me faut faire un petit résumé, en quelques minutes donc de façon simpliste, de la situation des musulmans russes de cette époque.  

La situation des musulmans de Russie et bio  

Pour situer à peu près. Les musulmans de Russie se trouvent en grande partie en Asie centrale. Cette région, musulmane, va être conquise dès 1552 par les Russes, et les populations locales vont connaître une longue période de colonisation dans laquelle elles seront expulsées de leurs terres, obligeant souvent les musulmans à fuir. Beaucoup de russes chrétiens sont venus s’installer dans cette région et plusieurs campagnes de christianisation ont été menées, accompagnées de mesures anti-musulmanes. Les mosquées ont été brûlées, les mollahs, qui occupaient une place importante dans la communauté, ont été expulsés, de même que la noblesse musulmane qui a été contrainte soit de se convertir au risque de se voir ruiner, soit de fuir. Cette situation va entrainer une haine entre chrétiens et musulmans de la région. De plus, cela va conduire, logiquement, a un plus grand attachement des musulmans à leur religion et faire émerger des revendications d’indépendance nationale, mais aussi des idées panislamiques voir même, pan-turquistes. 

Soulignons un point important, les musulmans Tatars occupent un territoire stratégique. Ils sont le peuple intermédiaire entre l’Occident et l’Orient. Faisant émerger une bourgeoise marchande musulmane importante qui va œuvrer à ce que la région tatare, et surtout la ville de Kazan, devienne le centre des musulmans de Russie, mais aussi de toute l’Asie centrale. Cette classe marchande a permis une plus grande diffusion de l’Islam qui a touché et pénétré les territoires voisins, alimentant encore plus les idées panislamistes et panturquistes. Les projets de christianisation et d’assimilation russes ont globalement échoué, comme le souligne l’historien soviétique tatar Ibragimov « Dans tous les domaines, la politique de l’autocratie tsariste a obtenu des résultats diamétralement opposés à ceux qui étaient escomptés. Au lieu d‘assimiler les Tatars, elle provoqua chez ces derniers une profonde aversion pour tout ce qui est russe. ». Mais cela a produit quelque chose d’encore plus intéressant et étonnant : la domination subie, la colonisation, et les mesures anti-islam, vont donner à cette bourgeoisie marchande musulmane une orientation plus progressiste qu’on aurait pu le penser, et faire émerger un courant réformateur : le djadidisme (nouvelle méthode), qui prend naissance avec la création du journal Terdjuman (l’interprète), crée par Ismaïl Gaprinski qui a exercé une influence énorme sur les musulmans de Russie. Le but premier du mouvement djadide est de redynamiser la communauté musulmane, de moderniser l’islam pour qu’ils puissent affronter les défis de l’époque, et renouer des liens avec le monde islamique dont Gaprinski s’inquiète de la perte de pouvoir (avec notamment les défaites de l’empire Ottoman). Mais ce mouvement dépassa le simple cadre religieux et amena des réformes dans l’ensemble de la société musulmane et en particulier dans l’éducation. Sur le niveau politique les djadides étaient pour l’indépendance nationale et l’autonomie, mais le rapport de force n’étant pas à leur avantage, ils luttèrent prioritairement pour l’égalité de droit et pour le respect du culte musulman (ce qui va amener un autre mouvement, islahiste, qui va être encore plus proche des idées socialistes). 

C’est dans cette effervescence qu’est né et a grandi Miraid Sultan Galiev, en 1880, dans un petit village situé en Bachkirie. On connait très peu de choses de sa vie privée, de sa famille. On sait simplement que son père était l’instituteur du village. Celui-ci s’occupa de l’éducation de son fils, et lui dispensa une éducation éclectique mais aussi religieuse. Sultan Galiev étant au début de sa vie un musulman pratiquant et pieux. Il ira ensuite étudier à l’Ecole Normale de Kazan, où il rencontrera des intellectuels djadides mais où, aussi, il fera sa première rencontre avec les théories marxistes. C’est aussi à cette époque qu’il perdra apparemment la foi. S’en suit une carrière de bibliothécaire, puis de journaliste durant laquelle il collabora à de multiples journaux, généralement progressistes, nationalistes voir même révolutionnaires. Il va se former peu à peu politiquement et puiser autant dans le nationalisme, l’islamisme que le marxisme, sans jamais être véritablement affilié à un groupe en particulier. Il ne participera pas à la révolution de 1905, et d’ailleurs très peu de musulmans le feront. Ils considéraient que c’était simplement des Russes qui tuaient d’autres Russes et que ça ne changerait rien à la situation des musulmans. Mais il participera à la révolution de 1917, aux côtés des Bolchéviks, autant pour son penchant marxiste, que pour son penchant nationaliste. Comme il le dira lui-même, suite aux accusations de « trahison » que certains nationalistes tatars lui portaient, « Je suis venu au bolchevisme poussé par l’amour de mon peuple qui pèse si lourdement sur mon coeur ».  Beaucoup d’autres musulmans ont fait le choix de rejoindre les Bolchéviks, malgré l’athéisme qu’ils affichaient, car ces derniers semblaient bien plus ouverts que les Blancs à leur désir d’autonomie. Certains iront même jusqu’à dire qu’ils ne voient pas de différence entre le type de société que désire les communistes, et le mode de vie musulman et que donc la cohabitation est tout à fait possible. Ce fut le cas de Muzaffar « Tout prédispose les peuples musulmans à s’unir au communisme. Comme le communisme, l’Islam nie le nationalisme étroit, l’Islam est international », ou Bajtursun, chef du Parti Kazah Alas Orda, « Le peuple Kazah acceptera le communisme sans la moindre difficulté. Il adoptera même le communisme avant tous les autres peuples, car son mode de vie traditionnel est déjà très proche du communisme. » Mais généralement ce sont plutôt les volontés d’indépendance qui attirèrent les musulmans chez les bolchéviks, et ils ne vont pas vraiment puiser dans le marxisme toute la théorie et l’idéologie que d’ailleurs ils connaissaient peu (tout comme ce « Qaryl Marqyss » dont ils entendaient parler) mais plutôt le mode d’organisation, la structure du parti, la discipline, le mode de propagande etc. 

Pour revenir à Sultan Galiev, il a finalement rejoint les Bolchevik et le parti communiste, accompagné de son très proche camarade Mulla Nur Vahitov. Ensemble ils défendent les intérêts des populations musulmanes chez les Rouges. Pour le résumer très rapidement, ils ont d’abord profité de la situation de guerre civile, de la nécessité pour les Bolchéviks de nouer des alliances et du pragmatisme de Staline, dont Sultan Galiev deviendra un proche collaborateur au commissariat des peuples aux nationalités, afin d’obtenir des concessions pour leur luttes. Ils ont aussi œuvré à l’autonomie des communistes musulmans, en fondant, par exemple, un Parti communiste musulman qu’ils voulaient indépendant du Parti communiste russe. Ils ont aussi participé à la formation d’une Armée rouge musulmane, qui revête une importante cruciale pour Sultan Galiev. En effet, la population musulmane de l’époque ne dispose pas d’un prolétariat fort et organisé, certains diront même qu’il était inexistant, Sultan Galiev voyait donc dans l’armée, comme le fera Mao plus tard, « une classe sociale organisée, hiérarchisée et fortement politisée, capable de remplacer le prolétariat indigène déficient comme force active de la révolution » . Enfin, ils réussirent à obtenir de la part des dirigeants soviétiques la promesse d’un futur Etat Tataro-Backhir 

Mais celle-ci ne va pas être tenue et les choses vont mal tourner pour Sultan Galiev et ses compagnons.  Le congrès de Bakou, qui est souvent présenté comme l’alliance entre les bolchéviks et les musulmans avec un Zinoviev qui appelle à une guerre sainte (au jihad) contre les capitalistes, va plutôt marquer le début de la fin pour les idées de Sultan Galiev, la stratégie étant davantage d’attirer les musulmans sous le giron bolchévik que de prendre en compte leurs revendications. Les défaites pour Sultan Galiev s’enchainent, Vahitov va être tué par les Blancs, Sultan Galiev va se retrouver seul face à Staline, et même perdre tout moyen de pression une fois que la guerre civile sera remportée par les bolchéviks et qu’ils n’auront plus autant besoin d’alliés. Ses espoirs s’effondrent peu à peu, il va comprendre qu’il ne peut rien attendre des bolchéviks, qu’ils n’iront jamais dans son sens. Il entrera alors davantage en opposition et agira même dans la clandestinité. Il est expulsé en 1923 du PC, c’est la première fois qu’un tel cadre subit ce traitement, car considéré comme un contre-révolutionnaire nationaliste bourgeois. Toutefois, il va continuer son combat de manière anonyme et clandestine, tout en restant un marxiste convaincu,  tout en critiquant davantage le régime soviétique et élaborant plus en détails son programme et sa théorie, que nous verrons dans quelques instants. En 1928 il est arrêté de nouveau, condamné aux travaux forcés, et probablement exécuté en 1942 ou 1943. 

J’ai résumé de façon très grossière et rapide sa biographie ainsi que la situation des musulmans russe de l’époque, il est plus important pour moi de parler de la théorie et de l’idéologie sultan-galieviste, mais il me paraissait essentiel de faire ce rappel pour vraiment la comprendre.  

Idéologie et théorie du sultangalievisme 

Sultan Galiev a élaboré une synthèse du nationalisme tatar et du marxisme tatar, il procédé à une traduction du marxisme dans un idiome musulman et tatar. Les thèses sultangalievistes peuvent ainsi se résumer, comme le fait Renault, sur trois points principaux : tout d’abord le rapport entre révolution sociale et révolution nationale ; ensuite le rapport entre révolution socialiste et islam ; et enfin l’exportation de la révolution bolchévique hors de l’occident.  Ces trois points sont extrêmement importants et suscitent beaucoup de débats encore aujourd’hui. 

Pour le premier point, le rapport entre révolution sociale et révolution nationale, Sultan Galiev a une position claire : la priorité est la révolution nationale, la révolution sociale, c’est-à-dire la lutte des classes, passe après. D’après lui, on ne peut imaginer que les deux se fassent simultanément, il est impossible de lutter en même temps pour l’union nationale dans la lutte pour l’indépendance et contre l’impérialisme et en même temps mener une lutte de classe. Sultan Galiev affirme même qu’il est nécessaire, pour commencer, de laisser la direction du mouvement aux dirigeants petits bourgeois progressistes. Ce positionnement se comprend davantage quand on étudie la situation des musulmans russes qui ne possédaient pas de prolétariat puissant. La révolution sociale ne peut se faire instantanément dans une situation coloniale, et doit suivre une temporalité différente de celle suivie en Europe. Sultan Galiev va subir de nombreuses attaques pour cette position, mais cela ne l’empêchera pas d’aller encore plus loin après son expulsion du PC. Dans une position plus internationaliste, prônant l’alliance de toutes les nations colonisées face aux forces impérialistes (dont la Russie), Sultan Galiev considère alors que tous les musulmans, sans distinction, sont des prolétaires qui luttent contre un oppresseur, et que de ce fait une révolution nationale est en soi une révolution socialiste. Je le cite « « Tous les peuples musulmans colonisés sont des peuples prolétariens, et puisque presque toutes les classes de la société musulmane ont été autrefois opprimées par les colonialistes, toutes ont droit au titre de prolétaires. […] Les peuples musulmans sont des peuples prolétariens. Du point de vue économique, une énorme différence existe entre le prolétariat anglais ou français, par exemple, et le prolétariat afghan ou marocain. On peut donc affirmer que le mouvement national dans les pays musulmans à le caractère d’une révolution socialiste. » Il va étendre cette analyse à l’ensemble des peuples colonisés et faire de l’opposition entre pays industrialisés et “pays sous-développés,”l’axe principal, remplaçant l’opposition marxiste entre « bourgeois » et « prolétaires » tout en prônant la dictature des pays colonisés sur les métropoles industrielles. Sultan Galiev est aussi l’un des premiers, si ce n’est le premier, à œuvrer pour la création d’une Internationale Coloniale communiste indépendante rassemblant les peuples opprimés d’Afrique, d’Asie, d’Amérique ainsi que les musulmans de Russie, tout en étant indépendant de la IIIe Internationale et de la Russie, pays impérialiste. Il ne faisait pas confiance non plus au prolétariat européens, qu’il voyait comme pénétré lui aussi par l’impérialisme occidental, je le cite encore : « « Nous considérons que le plan visant à remplacer la dictature mondiale d’une classe de la société européenne (la bourgeoisie) par la dictature mondiale de son adversaire (le prolétariat, c’est-à-dire une autre classe de cette même société européenne), n’apportera aucun changement sensible au sort de la partie opprimée de l’humanité (les peuples colonisés). Et même s’il y avait un changement quelconque, ce ne serait pas pour le meilleur, mais pour le pire ». Sultan Galiev considère donc que dans une situation coloniale, ou même semi-coloniale, il faut mettre un temps de côté la lutte des classes et ne pas hésiter à laisser diriger le mouvement par des petit-bourgeois, tout en formant à côté une élite prolétarienne indigène qui pourra ensuite mener la révolution sociale. Ce débat sur la priorité entre lutte des classes et lutte nationale est encore très actuel, on peut penser par exemple au cas de la Palestine. Beaucoup de communistes Blancs tempèrent ainsi leur soutien à la Palestine sous prétexte que dans les principales organisations de résistances se trouve le Hamas qui, en plus d’avoir des références islamiques, n’a pas de cadres prolétaires et n’a pas non plus le langage marxiste nécessaire. 

Pour ce qui est du rapport entre marxisme et islam la situation de Sultan Galiev est paradoxale. Comme je l’ai dit précédemment il est certainement devenu athée, et en bon marxiste il considérait que l’islam, comme toutes les religions du monde, était condamné à disparaitre. C’est pour ça qu’au début de la présentation j’ai voulu préciser que nous n’étions pas vraiment dans l’optique d’une réelle symbiose entre islam et communisme. Mais Sultan Galiev restait un fervent défenseur des musulmans et préconisait un rapport beaucoup plus apaisé et conciliant envers l’Islam, ce qui attira sur lui des soupçons et, malgré son athéisme et son article pour une propagande anti-religieuse efficace, écrit en 1921, il fut soupçonné de vouloir propager un communisme islamique. Peut-être était-il un expert dans la taqiya, comme disent nos amis islamophobes. Selon certains, c’est même cet article qui a définitivement marqué la rupture en lui et Staline. Pourtant, dans celui-ci Sultan Galiev va dans le sens marxiste en faisant de la propagande anti-religieuse quelque chose de nécessaire, seulement il indique qu’il faut avoir une approche différente envers l’islam et les musulmans, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, d’après lui, il ne faut pas oublier que de toutes les religions, l’islam est la plus jeune, donc solide et forte. Sultan Galiev ajoute que la religion musulmane, notamment avec le droit musulman (la charia) régie une part importante de la vie terrestre des musulmans et qu’il est donc plus difficile de les en détacher. Il ajoute, et c’est surement ce qui va le plus poser un problème chez les Bolchevik, que l’islam contient des préceptes et codes de vie tout à fait progressistes qu’il faut prendre en compte, comme l’instruction obligatoire, l’absence de propriété privée des terres, de l’eau, de la forêt, la condamnation de la superstition, du luxe, des jeux de hasard, de l’usure, un système d’impôts juste etc. L’islam contient ainsi des préceptes qui sont tout à fait compatibles avec le système communiste. Il ne faut pas oublier non plus que les musulmans sont très attachés à leur religion et témoignent d’une vraie solidarité envers leurs mollahs, qui n’ont pas seulement un rôle de religieux, mais peuvent jouer aussi celui d’instituteur, juge, administrateur, et même parfois médecin. Ils étaient vu comme des véritables serviteurs du peuple. Enfin, c’est une religion qui est opprimée par l’Occident, et, je le cite, « les musulmans ressentent cet antagonisme avec l’Occident comme un conflit politique, comme une lutte menée à l’encontre de l’Islam dans son ensemble ». C’est une religion acculée à la défensive, ce qui provoque un fort attachement des musulmans. Il est étonnant de voir à quel point cette situation reste d’actualité. Pour toutes ces raisons Sultan Galiev prévient du danger d’une campagne anti-religieuse trop maladroite qui risque de braquer les musulmans. Il faut pour lui éviter toute agressivité, ne pas combattre la religion en tant que telle, chasser les missionnaires, ne pas faire de propagande anti-religieuse trop importante, mais simplement défendre le droit d’être athée et montrer, par la pratique, dans la vie de tous les jours, le côté positif de l’athéisme. Nous ne pouvons donc que croiser les doigts et espérer que la gauche et l’extrême gauche blanche qui ne cessent d’avoir, encore aujourd’hui, une attitude méprisante voire carrément hostile, envers les musulmans, même les plus à gauche, tombent un jour sur cet article de Sultan Galiev, se mettent à le lire et à suivre ses conseils ça nous donnerait, à nous musulmans, un peu de répit.   

Dernier point enfin, l’exportation de la révolution au-delà de l’Occident. Bien sûr tous les Bolchéviks étaient d’accord avec l’idée que la révolution devait être mondiale, et que tous les pays devaient embrasser le communisme. Mais alors que tous font de la réussite de la révolution du prolétariat européen le levier qui devait embraser le monde, Sultan Galiev prend la direction inverse en donnant la priorité à la révolution sociale en Orient. Pour lui le feu révolutionnaire en Europe est désormais éteint, et il est absolument nécessaire de se réorienter en direction de l’Orient et de tous les pays colonisés. Je le cite : « tout ceci nous oblige à reconnaître cette vérité pourtant toute simple : la révolution socialiste ne pourra jamais triompher sans la participation de l’Orient… Privée de l’Inde, de l’Afghanistan, de la Perse et des autres colonies asiatiques et africaines, l’impérialisme européen périclitera et mourra de mort naturelle. » il ajoutait « « nous ne sommes pas certains que la seule force du prolétariat européen occidental soit suffisante pour écraser la bourgeoisie d’Europe Occidentale, pour cette simple raison que cette bourgeoisie est internationale, mondiale et que pour la détruire, il faut la volonté et l’énergie révolutionnaire de l’ensemble du prolétariat international y compris le prolétariat d’Orient. », sans oublier que, comme nous l’avons vu précédemment, il accordait peu de confiance au prolétariat européen. Ainsi pour Sultan Galiev il était absolument vital de réorienter le feu révolutionnaire vers l’Orient mais aussi tous les pays colonisés, et il pensait que personne d’autres mieux que les musulmans communistes pouvaient mener à bien cette réorientation stratégique. Il exhortait donc les bolchéviks à fournir l’aide matérielle aux musulmans communistes pour remplir cette mission. 

Ce qu’il apporte aujourd’hui

Malheureusement pour lui nous verrons que les bolchéviks ne suivront pas ses recommandations et vont même l’expulser du parti pour déviationnisme, conspiration, propagande contre-révolutionnaire, et l’exécuteront quelques années plus tard. Le chauvinisme grand-russe et l’impérialisme soviétique qu’il dénonçait auront raison de lui. Malgré tout, le sultangalievisme a continué à influencer durant des années les musulmans de Russie, avant disparaitre a la veille de la seconde guerre mondiale, Staline ayant mené une forte campagne pour éliminer ce courant dans les rangs bolchéviks. Les idées de Sultan Galiev vont connaître un renouveau durant les révolutions anti-coloniales. On peut citer Ho Chi Minh ou José Carlos Martegui, qui a théorisé une voie péruvienne au communisme. Nous pouvons aussi retrouver les idées du sultangalievisme dans le maoïsme. Si rien ne nous indique que Mao ait lu Sultan Galiev, on sent une réelle ressemblance, et une déclaration de Lin Piao, tenue en 1965, nous fait penser à lui « La révolution mondiale présente aujourd’hui l’image de l’encerclement des villes par les campagnes. En fin de compte, toute la révolution mondiale dépend du combat révolutionnaire des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine qui représentent la majorité écrasante de la population mondiale. Considérant l’ensemble de notre monde, on peut appeler l’Amérique du Nord et l’Europe Centrale « les villes du monde », tandis que l’Asie, l’Afrique et l’Amérique constituent la « campagne du monde » ».  

On peut aussi citer Ben Bella qui a découvert les écrits de Sultan Galiev durant son incarcération en 1954, et a avoué avoir été « fortement impressionné » par ses idées, notamment au sujet d’une Internationale Coloniale. Il a aussi eu une influence certaine sur les luttes tiers-mondistes, on en trouve des traces chez certains dirigeants comme Nasser, Kadhafi ou même Khomeiny.  

Je terminerai enfin en disant que la lecture de Sultan Galiev me paraît nécessaire pour tous les militants, autant marxistes, qu’anti-racistes, alter-mondistes, ou autres, tant les sujets qu’ils traitent restent d’actualité. Ses positions permettent d’éclairer les débats houleux qui animent le champ militant aujourd’hui et notamment le rapport entre les organisations de la gauche blanche et les mouvements d’émancipation non-blancs, comme ceux qui intègrent des notions religieuses dans leurs luttes. Alors que Sultan Galiev a été lu principalement dans les mouvements décoloniaux, il me semble essentiel que ses analyses soient connues et méditées par les militants occidentaux, ce qui peut les inciter à se débarrasser de leur ethnocentrisme, à décoloniser réellement leurs idéologies et leurs pratiques, à accepter d’autres manières de penser et de pratiquer l’émancipation, et même d’autres façons de penser de pratiquer le marxisme. Ils pourraient même se dire qu’ils ont, eux, énormément à apprendre de ces pratiques alternatives. Je sais, je suis très optimiste.  

Merci de m’avoir écouté.  

La fabrique de la radicalisation : à propos de la contre-enquête sociologique d’Eric Marlière

Traiter du thème de la radicalisation s’avère être un exercice extrêmement périlleux au vu de l’actualité politique et de la manière dont le sujet est traité par le champ médiatico-politique. Nous pouvons voir des éditorialistes et des « experts » délivrer leurs points de vue en respectant rarement la rigueur et le recul qu’un tel sujet nécessite. Des termes comme « radicalisation », « terrorisme » ou encore « jihadisme » sont utilisés sans être jamais clairement définis, et le ton se place davantage sur le terrain de l’émotionnel et de la polémique que sur celui de la rationalité et de la réflexion.

La tendance dominante est d’appréhender cette problématique à travers des thèmes comme le « choc des civilisations », l’immigration, ou bien encore l’islam, mettant totalement de côté le contexte socio-économique et géopolitique dans lequel elle émerge. Ce qui élude des questions pourtant cruciales pour comprendre la radicalisation, notamment celles consistant à se demander pourquoi des jeunes ayant grandi au sein de la république française en viennent à rejoindre Daesh. Une problématique qui conduit à s’interroger autant sur la nature de la société et ses transformations que sur l’identité de l’acteur radicalisé et sa trajectoire sociale. Éric Marlière déplore ainsi l’absence de chercheurs en sciences humaines dans les médias pour traiter de ce sujet[1].

Il est donc urgent, d’après lui, de mettre en avant les travaux scientifiques. Il propose ainsi, dans cet ouvrage, de mener un travail exploratoire, spéculatif et programmatique. Dans la première partie, il fait un état des lieux des enjeux sémantiques et théoriques liés au phénomène de la radicalisation, étudiant les hypothèses et les notions mobilisées. Ensuite, dans une deuxième partie, il mène une réflexion sur les apports possibles des concepts sociologiques pour étudier le processus de socialisation et d’engagement des personnes radicalisées. Enfin, la dernière partie est programmatique et spéculative dans le sens où elle établit un parallèle entre le terrorisme jihadiste et le communisme révolutionnaire, avant de suggérer des pistes pour saisir mais aussi prévenir les phénomènes de radicalisation.

Les études sur ce qui est généralement nommé la « radicalisation » se sont multipliées ces dernières années, ce qui n’a pourtant pas empêché de maintenir un flou autour de certains termes. L’un des premiers enjeux semble alors de définir le sens donné à des mots comme « terrorisme », « jihadisme » ou « salafisme », souvent utilisés pour qualifier les mêmes phénomènes, à tort. C’est pourquoi l’auteur passe en revue les termes utilisés dans divers travaux, analysant les sens qui leur sont attribués et les limites que leurs usages comportent. A titre d’exemple, parler de « jihadisme » pour qualifier les actes terroristes témoigne d’une méconnaissance de ce qu’est islamiquement le jihad, en plus de stigmatiser l’ensemble de la communauté musulmane. De même, le terme « radicalisation » présente lui aussi des difficultés puisqu’il paraît trop imprécis (quid de la radicalisation d’extrême-droite ou anarchiste ?), raison pour laquelle il préfère le terme « radicalisation islamique ».

Au-delà des termes utilisés, il se penche aussi sur la manière dont différents courants ont analysé les raisons et les causes de la radicalisation islamique. Le principal est celui qualifié « d’orientaliste », dans lequel l’islam occupe une place centrale, que ce soit comme idéologie active (Gilles Kepel), comme support de radicalité (Olivier Roy) ou comme réaction à l’impérialisme dans le Moyen-Orient (François Burgat). Le deuxième courant important est celui propulsé par Samuel Huntington, qui met en avant l’idée d’un « choc des civilisations ». Théorie très décriée dans le monde académique, cela ne l’empêche pas d’être influente dans le champ politique, médiatique et même universitaire. Les autres courants sont moins médiatisés, qu’ils soient davantage marxistes (Slavoj Zizek), psychologiques, ou bien socio-politiques à l’instar d’Alain Bertho, qui insiste sur la dégradation des rapports sociaux dans les « quartiers populaires » pour expliquer la radicalisation islamique, ou Farhad Khosrokhavar, pour qui cette radicalisation constitue un « fait total » intégrant des problématiques économiques, sociales, familiales, identitaires , etc.

Après cet état des lieux non exhaustif, Éric Marlière souhaite appréhender de manière sociologique le phénomène de la radicalisation en se centrant sur le processus de socialisation de ces jeunes et sur la problématique de l’engagement, afin de sonder les points communs et similitudes entre les différents profils, et dégager les caractéristiques sociodémographiques du parcours du radicalisé.

Dans cette optique, il mobilise des concepts déjà opérants en sociologie car ils peuvent nous permettre de comprendre comment des jeunes pourtant socialisés dans la société française ont pu s’engager dans des organisations terroristes islamiques. Un des autres avantages est que ces concepts nous invitent à adopter aussi une approche macro-sociale, notamment en observant les transformations de notre société et de ses institutions, et leur impact sur les individus. Enfin, ils obligent à embrasser des méthodes d’enquête plus rigoureuses, par exemple en s’intéressant aux récits de vie des jeunes radicalisés et à leur trajectoire sociale, tout en replaçant cela dans le contexte socio-politique plus général, c’est-à-dire celui de la globalisation et de la montée de l’individualisme.

Autrement dit, l’approche sociologique encourage à cerner les stigmatisations que subissent ces acteurs, les contradictions auxquelles ils doivent faire face, l’instabilité qu’ils vivent ou encore le sentiment d’injustice et de frustration qu’ils ressentent en étant exclus d’une société à laquelle ils appartiennent pourtant. En ce sens, une « économie morale de la radicalisation », que l’auteur appelle de ses vœux, serait susceptible de nous donner des clés de compréhension de ce phénomène. Car, malgré les profils très hétérogènes des radicalisés, un même sentiment d’exclusion et d’ostracisme les habitent, et les organisations terroristes captent cette frustration en lui donnant un sens, une explication et même un coupable : l’Occident. Et elles leur offrent une possible revanche.

L’islam doit donc être pensé davantage comme un support idéologique plutôt que comme variable explicative. Seule une petite minorité des musulmans s’inscrit dans la conception religieuse prônée par les organisations terroristes. Critiquant l’utilisation abusive du qualificatif « salafiste », E. Marlière invite à considérer d’autres notions, comme « takfirisme » (ou « kharijisme »), faisant ainsi référence à un groupe de musulmans vivant du temps du prophète Mohamed et se démarquant par une interprétation violente de la religion, n’hésitant pas à s’en prendre à d’autres musulmans.

La dernière partie de l’ouvrage se veut plus spéculative. Partant de l’idée, développée par Olivier Roy, selon laquelle il y a une islamisation de la radicalité – la violence extrême ayant simplement changé de support idéologique –, E. Marlière l’approfondit en établissant un parallèle entre le terrorisme islamique actuel et le terrorisme marxiste/anarchiste d’antan. Tout en prévenant qu’il existe évidemment des différences et que comparaison n’est pas raison, il expose des similitudes invitant à la réflexion et permettant de prendre du recul sur le phénomène de la radicalisation islamique. La recherche d’égalité, le rejet de la domination occidentale et de ses valeurs, la vision eschatologique et utopique (l’établissement du paradis sur terre pour le communisme, ou l’accès au paradis après la mort pour l’islam) ou encore le projet « messianique » d’émancipation de l’homme (de la classe bourgeoise ou de Satan), sont autant de points communs.

Enfin, il met en avant des pistes à explorer pour prévenir le risque de radicalisation islamiste, notamment celles qui incitent à faire confiance aux acteurs de terrain qui jouissent d’une véritable expertise ainsi que d’une position privilégiée pour cette mission. Ces acteurs sont de différentes natures, puisqu’il s’agit autant d’agents des institutions officielles (comme les enseignants ou les éducateurs) que les acteurs de la société civile, citant ainsi les parents ou les musulmans du quotidien. Autrement dit, il s’avèrerait utile, d’après lui, de faire confiance aux acteurs des « quartiers populaires » car, en plus de gagner en efficacité pour lutter contre l’attrait des organisations terroristes, cela permettrait de rétablir la confiance entre les institutions et ces habitants, tout en luttant contre la stigmatisation dont ils sont victimes.

Pour conclure, l’ouvrage d’Éric Marlière offre un état des lieux tout aussi riche que critique sur les travaux menés autour des thématiques de la radicalisation islamique. S’inscrivant en faux contre le traitement médiatique et politique actuel qui cède à l’émotionnel, au sensationnalisme et aux intérêts électoralistes, cet ouvrage est aussi un plaidoyer en faveur des travaux des sciences humaines dont les analyses sur ces sujets offrent des éclairages et des pistes de réflexions fécondes. Un parti pris pour une approche dépassionnée et compréhensive, s’inscrivant dans la logique spinoziste, qui se relève courageux lorsqu’on observe les pressions politiques qui pèsent actuellement sur le monde académique.

[1] Marlière Eric, La fabrique sociale de la radicalisation. Une contre-enquête sociologique, Berger-Levrault, Boulogne-Billancourt, 2021. 196 p.

 

Anasse Kazib et Taha Bouhafs dans l’œil du cyclone raciste

Il n’a jamais été facile d’être un militant indigène en France, même lorsque l’on milite au sein d’organisations du champ politique blanc, de gauche comme de droite. L’indigène militant est toujours davantage scruté que n’importe quel autre blanc engagé. Et pour cause, il outrepasse le statut d’éternel d’« invité », comme dit Abdelmalek Sayad, au sein de la nation française, l’obligeant à respecter des règles de politesse de base comme celle de ne pas se sentir trop chez lui en prenant ses aises et en s’occupant de choses qui ne le regardent pas. La politique, en premier lieu.

Cette logique est encore plus vraie lors des périodes de crise politique et de radicalisation raciste, comme celle que nous sommes en train de vivre. Nous en avons l’illustration parfaite ces dernières semaines avec le traitement subi par deux militants évoluant dans la sphère de la gauche blanche mais ayant le malheur d’être arabes. Il s’agit de Taha Bouhafs, journaliste au sein du Média, dont l’orientation à gauche est revendiquée ; et d’Anasse Kazib, militant au sein de l’organisation trotskyste, Révolution Permanente, et candidat à l’élection présidentielle.

Kazib et Bouhafs doivent faire face des attaques et menaces que nul autre militant blanc ne subit, peu importe la radicalité des positions qu’il pourrait adopter. Philippe Poutou, à titre d’exemple, a dû affronter ces derniers jours une campagne de diffamation importante de la part du champ politique et médiatique suite à ses propos sur la police – saluons au passage sa détermination à maintenir ses propos et même à les renforcer – mais cette offensive n’a pas atteint l’ampleur ni la violence auxquelles doivent faire face nos deux militants. Car en plus de l’offensive politico-médiatique qu’ils doivent essuyer, ne trouvant que peu de soutien au sein de la classe politique, ils sont l’objet de multiples invectives, insultes, intimidations et menaces de mort (qui peuvent même être adressées à leur familles) de la part de militants de la fachosphère.

Accusé de ne pas afficher des drapeaux français dans ses meetings, Anasse Kazib a souligné à juste titre le caractère raciste de ces attaques. Les faux naïfs voudraient nous faire croire que cette injonction à afficher d drapeau tricolore – dont la légitimation repose davantage sur des principes chauvins et un dogmatisme républicain quasi religieux que sur de réels arguments – s’applique à tous. Or, il y a toujours eu, au sein de la gauche radicale, des candidats n’affichant jamais le drapeau BBR et revendiquant fièrement de le substituer par le drapeau rouge. C’est par exemple le cas de Lutte Ouvrière ou du NPA depuis toujours. Pourquoi cela n’a-t-il jamais véritablement fait scandale, mis à part à l’extrême-droite de l’échiquier politique ? Tout simplement parce que ces candidats étaient blancs. Donc considérés comme véritablement « chez eux » en France, ce qui leur donne davantage de droits, comme celui de l’antipatriotisme.

Anasse Kazib, en ce qui le concerne, en raison de son statut, est tenu par le pouvoir blanc à la discrétion. Ses expressions politiques doivent se limiter à une célébration de la Nation. Dans le cas contraire, il est tout suite renvoyer à son éternelle externalité. Le refus d’afficher des drapeaux français – qu’il affirmera lors de son passage à TPMP, rendant ses positions politiques encore plus insupportables, lui vaudra donc une multitude d’attaques.

Il en est de même pour Taha Bouhafs. Ses prises de positions sont d’autant plus insoutenables pour une grande partie du champ politique blanc que lui aussi n’a pas honte d’être Arabe. Les reproches qui lui sont faits sur le manque d’objectivité dont souffrirait son travail – de la part de ceux qui « croient » encore au mythe de l’objectivité et de la neutralité journalistique – ou sur son militantisme radical voire « indigéniste », ne sont que des prétextes pour exprimer leur indignation face à un jeune journaliste qui ne renie pas ses origines immigrées et musulmanes tout en s’inscrivant dans une gauche opposée au nationalisme exacerbé.

Ses engagements ont un prix. En plus des incessantes attaques du champ politique blanc, des innombrables insultes et menaces de la part de la fachosphère très active sur les réseaux sociaux, il y a désormais les condamnations judiciaires. Ainsi, dernièrement, le journaliste du Média a été reconnu coupable d’injures racistes par la Justice pour avoir qualifié Linda Kebab, syndicaliste policière, « d’arabe de service ». Cette affaire n’est pas terminée puisque Taha Bouhafs devrait faire appel, toutefois nous pouvons déjà nous inquiéter de cette décision parce qu’elle empêche ainsi de désigner une manœuvre politique analysée et dénoncée depuis toujours par l’antiracisme politique. A savoir l’utilisation par le pouvoir Blanc d’Indigènes chargés de préserver et légitimer sa domination. Ainsi, des personnes comme Linda Kebbab, mais aussi Rachel Khan, Patrice Carteron ou Jean Messiha, sont mis en avant – certes pas seulement, mais en grande partie – car ils sont des non-blancs soutenant le système raciste. Souvent avec un excès de zèle qui fait peine à voir. En outre, il est assez risible de constater que parmi les rares fois où la Justice se décide à condamner une personnalité pour injures racistes, c’est lorsque ses accusations visent un militant réellement anti-raciste. D’ailleurs, rappelons que quelques semaines avant cette décision, Zemmour a été relaxé par la justice dans le procès qui lui avait été fait suite aux propos jugés racistes (nous le maintenons) qu’il avait tenus durant la convention de la droite.

La condamnation de Taha Bouhafs n’est toutefois pas surprenante. Elle s’inscrit dans une dynamique de radicalisation du pouvoir blanc depuis quelques années qui vise à criminaliser les militants anti-racistes. La dissolution d’organisations musulmanes condamnant l’islamophobie d’Etat en est une autre illustration. Les diffamations et menaces que doivent affronter Kazib et Bouhafs sont un des signes supplémentaires de la marche de ce pays vers le fascisme. La vague de répression qu’orchestre Darmanin en dépit du droit contre certaines organisations musulmanes (CCIF, Baraka City, Nawa, CRI) en est la preuve éclatante.

Face à cette radicalisation raciste – et particulièrement islamophobe nous devons faire preuve de responsabilité et savoir faire bloc. Le contexte actuel oblige à l’unité, et au soutien mutuel, et ce en dépit des désaccords.

C’est pourquoi il faut exprimer un soutien total à Anasse Kazib et Taha Bouhafs face aux attaques qu’ils subissent.

Le voile islamique n’est pas une cravate

Zemmour « face à la rue » à Drancy, telle était la promesse de la nouvelle émission de Morandini, dans laquelle il a proposé à des personnalités politiques d’aller à la rencontre des badauds. Bien entendu, dans la réalité, la rencontre est loin d’être aussi naturelle et spontanée qu’elle le prétend. Le parcours est déjà tracé et les intervenants sélectionnés. Nous avons pu constater en nous rendant directement au point de rendez-vous et en voyant comment les volontaires les plus véhéments étaient écartés. De plus, l’accueil de Zemmour par les habitants a été beaucoup plus hostile que ce que laisse penser CNEWS.

Dans le même temps, si l’émission a connu un buzz, c’est essentiellement en raison de la scène du dévoilement. Et pour cause, elle est particulièrement abjecte. Eric Zemmour est mis face à une musulmane voilée sensée défendre la parole des Musulmans offensés par l’islamophobie assumée du polémiste-pas-encore-candidat. D’emblée le déséquilibre saute aux yeux : d’un côté, un homme politique installé dans la sphère médiatique depuis deux décennies, rompu aux débats et à la confrontation d’idées ; et de l’autre une quidam peu politisée, pas habituée à développer un argumentaire solide, qui en outre a surestimé ses forces, par naïveté ou par orgueil.

Sans surprise, Eric Zemmour parvient à prendre l’avantage. Mais personne ne s’attendait à la scène d’humiliation qui allait suivre. Alors qu’elle semble perdue dans ses arguments, la jeune femme se raccroche à une comparaison, aussi malheureuse que dénuée de logique, entre son hijab et la cravate du polémiste. Une aubaine pour celui-ci, qui se saisit immédiatement de cette perche tendue pour la pousser dans ses retranchements. C’est le triomphe ! Soit la femme refuse d’ôter son voile, mais elle prend le risque de se contredire – « le voile n’est pas qu’un simple accessoire » –, soit elle le retire devant Zemmour et des centaines de milliers de téléspectateurs pour prouver qu’elle est bien « libre », ce qu’elle venait d’affirmer, mais dans ce cas en donnant satisfaction à la perversité de toute cette France islamophobe, colonialiste et civilisatrice qui fantasme d’observer des femmes musulmanes se dévoiler.

Doit-on pour autant blâmer cette femme ? Je ne pense pas. Il doit tout d’abord être précisé que des rumeurs circulent actuellement, selon lesquelles la mise en scène organisée par la chaîne aurait été réalisée avec la complicité de la jeune femme. Ainsi, photos à l’appui, des internautes affirment que celle-ci ne porterait en réalité pas le voile et, coïncidence étrange, aurait travaillé un temps au sein du groupe Bolloré, qui n’est d’autre que le propriétaire de la chaine CNEWS. Il faut cependant éviter les conclusions hâtives. Si certains points doivent être éclaircis, la machination n’est pas prouvée. L’interlocutrice reconnaît elle-même dans son échange avec Zemmour qu’elle porte le voile depuis peu (elle précisera le soir-même sur le plateau de TPMP qu’elle le porte depuis le début de l’année 2021) et admet avoir travaillé pour le groupe Bolloré et l’avoir quitté en 2017.

Appliquons plutôt la logique du rasoir d’Ockham et considérons que nous sommes devant une intervention honnête et réelle. Restons bienveillants et gardons nos flèches pour l’ennemi. Toutefois, la bienveillance et la compréhension ne doivent pas nous empêcher d’avoir un regard critique et d’essayer de comprendre les soubassements de cette scène inouïe. Nous pouvons distinguer deux responsables.

Le premier, c’est évidemment le suprématisme blanc. L’hégémonie islamophobe atteint de tels degrés que nous assistons désormais à des dévoilements publics comme au bon vieux temps des colonies. Bolloré, à travers ses différents médias, en est d’ailleurs un acteur majeur, puisqu’il participe activement à diffuser et radicaliser l’idéologie raciste. Cette séquence dans laquelle nous voyons une femme musulmane se dévoiler sous l’injonction d’Eric Zemmour et l’assistance complice de Jean-Marc Morandini, devant les caméras d’une chaîne d’extrême-droite, est une véritable victoire.

Mais il serait trop facile de rejeter la faute seulement sur le pouvoir Blanc. Certes, il est le principal responsable, mais nous devons aussi procéder à une autocritique face à ce qui ressemble à un camouflet. Si une telle scène a été possible, c’est aussi en raison d’erreurs de notre part. Nous pointons ici en particulier tout l’argumentaire développé et mobilisé par une sphère de l’antiracisme et/ou du féminisme pour défendre le « droit » de porter le foulard. Leur paradigme, que nous pouvons qualifier de « libéral » en raison d’une approche qui tente de concilier la vision moderne de la « liberté individuelle » et le port du hijab, souffre d’inconséquences majeures, pouvant conduire finalement à ce genre d’impasse.

Notre accusation peut paraître sévère, mais nous comptons l’expliciter à travers deux axes majeurs.

Dans le premier axe nous visons l’argumentaire d’après lequel le hijab serait un « vêtement » comme un autre. Une position qui se veut en réaction au discours républicain et islamophobe dans lequel le hijab est décrit comme un porte-étendard d’un islam conquérant, et toute femme voilée comme une soldate de celui-ci. Face à cela, le réflexe de beaucoup est de rabaisser le hijab à un habit comme un autre. Une réponse malhonnête, fausse et peu courageuse car les laïcards n’ont, ici, pas totalement tort. Certes, ce n’est pas un habit offensif traduisant un désir de conquête avec un agenda caché. Mais ce n’est pas non plus un habit quelconque. Que ce soit en termes religieux ou politique.

Le hijab est un vêtement à part. Contrairement à un t-shirt ou une paire de chaussettes, il marque effectivement une appartenance religieuse, à l’islam. Il peut donc être considéré comme un marqueur identitaire. Ceci est encore plus vrai dans une période de forte islamophobie. Le hijab est d’autant plus ressenti et porté pour signifier son rapport à l’islam que la stigmatisation et la répression des musulmans se font fortes. Une manière de dire que plus le pouvoir tentera de casser cette communauté, plus ces femmes musulmanes afficheront leur adhésion à l’islam, leur inscription dans la Oumma et leur solidarité envers leurs frères et sœurs. D’ailleurs, comment est-il possible d’affirmer que le hijab est un habit quelconque lorsque nous voyons les difficultés et multiples obstacles que doivent affronter nos sœurs qui décident de le porter ? Plutôt que de vouloir nier son caractère tant social que religieux et politique, il nous paraît plus pertinent de le revendiquer dignement pour ce qu’il est. Sa spécificité ne devrait poser aucun problème. La kippa n’est pas non plus un habit comme un autre, tout comme une toge ou un kesa. Et alors ? Doit-on rappeler que la laïcité française n’interdit pas aux citoyens d’exprimer leur foi publiquement et que la république n’est pas – encore – un temple sacré ?

Dans le deuxième axe nous souhaitons critiquer cette logique dans les thèses libérales consistant à s’inscrire dans l’approche moderne de « la liberté individuelle », avec la croyance en la possibilité d’un individu libéré de tout déterminisme et établissant ses choix selon son propre libre-arbitre. Ainsi, les femmes portant le hijab devraient avoir le droit de le faire parce qu’elles auraient choisi « librement » et en tout conscience, sans aucune influence extérieure, de le porter. La soumission, dans ce schéma, est vu comme forcément négative et se doit d’être répudiée. Un individu véritablement libre serait un individu soumis à rien mise à part à sa volonté. Alors, certes, nous ne doutons pas que les femmes portant le hijab ont dans leur très grande majorité choisi elles-mêmes de le porter. Néanmoins il serait totalement naïf et surtout erroné de croire que ces choix ne sont soumis à aucune influence extérieure, à aucun déterminisme. Ce qui est le cas pour absolument tous nos choix. Nos chers défenseurs de la liberté individuelle et du libre-choix devraient se pencher sur les écrits de Spinoza afin de briser ce mythe de l’individu totalement émancipé. « Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent ». Autrement dit, même les choix que nous pensons les plus libres ont en fait des causes extérieures, sont en réalité déterminés par tout un tas de facteurs qui ne dépendent pas de nous. Que ce choix concerne le port du hijab, le menu du repas du soir, ou bien l’adhésion à un parti. Nous sommes déterminés et soumis à notre environnement, que l’on en ait conscience ou non, qu’on le veuille ou non.

Les femmes portant le hijab ont donc décidé de le revêtir non pas seulement en raison de leur conviction profonde, mais aussi en raison d’influences extérieures, que ce soit la famille, les amis, des théologiens, des lectures, etc. Et personne n’y échappe. À titre d’exemple, les habits que portaient Zemmour étaient tout autant le produit d’une influence extérieure, et non pas simplement de sa volonté propre. Il portait un costard-cravate car les codes culturels imposent qu’une personnalité sérieuse, a fortiori lorsqu’elle brigue la présidence de la république, se doit de porter un costard-cravate. Et Zemmour s’est soumis à cette injonction. Tout comme les femmes qui portent du maquillage, des talons, ou s’épilent, se plient – de manière « libre » – aux injonctions patriarcales. Il en est de même pour la femme musulmane portant le hijab. Elle s’est soumise à une injonction stipulant, selon une conception majoritaire en islam, que la femme doit porter le hijab.

Notre problème, en réalité, est que le culte de la liberté individuelle à rendu le concept de « soumission » forcément négatif et à répudier. Or, nous ne devrions pas avoir honte d’être parfois soumis. La question est plutôt de savoir à quoi nous nous soumettons. Dans le cas de l’islam, et de la religion plus largement, c’est une fierté pour le croyant de se soumettre à un Dieu, à un Esprit supérieur, au créateur de toute chose. La pratique religieuse est d’ailleurs majoritairement une démonstration de cette soumission, par exemple à travers la prière. Et le voile est une autre. Pourquoi devraient-elles en avoir honte ? À plus forte raison, les croyants ne sont pas les seuls à se soumettre. Les laïcards, les « libres-penseurs », les « esprits critiques », les sceptiques et autres athées ne se soumettent-ils pas, par exemple, aux lois de la République ? À l’autorité de l’Etat ? De la police ? Ou du contrôleur de train ?

Si nous insistons tant sur l’idée de « liberté individuelle », c’est parce qu’elle est centrale pour comprendre la scène d’hier matin. L’interlocutrice d’Eric Zemmour a voulu placer le débat sur le thème de la « liberté » en arguant qu’elle était tout aussi libre de porter le hijab que lui de porter une cravate. Hélas, comme nous venons de le dire, le hijab n’est pas un habit comme les autres. Il obéit à d’autres logiques que le port d’une cravate, des logiques qui ne s’inscrivent pas dans la conception abstraite d’une liberté individuelle faisant de l’individu un être coupé de toute influence et de toute appartenance, et donc de toute obligation communautaire. Le port du voile est soumis à un corpus théologique dans lequel il n’est pas considéré comme un vêtement lambda que l’on peut ôter à sa guise et devant tout le monde. Certes, dans la pratique, elle était « libre » de l’enlever, ce qu’elle a fait. Cependant il n’est pas question ici de sa simple liberté individuelle. Elle représentait ici, qu’elle le veuille ou non, toute une communauté, en particulier les femmes portant le hijab, pour lesquelles le respect de ces règles est symboliquement important. Et si son geste est vécu comme une humiliation par la majorité des musulmans, c’est justement parce que le hijab est un vêtement qui s’inscrit dans une pratique religieuse et communautaire qui dépasse la protagoniste et qu’il est devenu, notamment en raison de l’islamophobie, un vêtement représentant l’islam.

En voulant démontrer sa liberté, elle offre une victoire au pouvoir blanc. Car lorsqu’Eric Zemmour part en guerre contre le hijab, ce n’est par attachement à la liberté – il n’en a que faire, et l’a montré à travers plusieurs prises de position liberticides. Mais parce que le hijab est pour lui une marque d’appartenance à l’islam, d’appartenance à la Oumma, d’appartenance au groupe des indigènes, en opposition à sa conception de la Nation, à la blanchité. Et lorsque cette femme retire son voile, devant un suprématiste, elle marque déjà une rupture avec son groupe. Elle signifie que sa loyauté ne va pas à la Oumma, aux siens, à l’islam, à Dieu, mais plutôt à la République, à la Nation, à la blanchité, aux institutions qui relèguent les musulmans à des citoyens de seconde zone. Et pire ici, aux fachos. C’est-à-dire à ceux qui militent activement pour un système racial dans lequel les musulmans sont persécutés.

Ce dévoilement est, en somme, dû en partie à une désacralisation du hijab qui a été permise dans notre camp. À force de vouloir montrer patte blanche à tout prix, nous lui avons fait perdre toute sa singularité et toute son épaisseur historique. Au fond, la religion, l’islam, le voile, etc., ne seraient que des questions individuelles, personnelles, dont il ne faudrait pas sur-interpréter la charge symbolique ou identitaire. Une position qui ne résiste pas aux faits. Car, au fond, si le hijab était un tissu comme un autre, à l’instar d’une cravate, alors le geste de cette femme n’aurait pas eu un tel impact, que ce soit chez les fachos tout heureux de la voir le retirer, ou chez les musulmans, se sentant humiliés.

Loin de toute la logique intégrationniste qui persiste encore dans des milieux qui se réclament pourtant de l’antiracisme politique, nous sommes d’avis qu’il faut revendiquer la spécificité du hijab. Que ce soit en raison de sa sacralité ou de sa fonction de marqueur religieux et identitaire. En effet, porter le voile c’est aussi afficher et affirmer son islamité et son appartenance à la communauté musulmane. Nous n’avons pas honte de l’admettre. Tout comme nous pensons que les Chrétiens, les Juifs ou les Sikhs ne devraient pas avoir honte d’afficher leur religiosité. Mais dans le cas des Musulmans, cette affirmation identitaire est encore plus impérieuse en raison des terribles offensives islamophobes que nous subissons, et qui s’intensifient : stigmatisations, discriminations, agressions, dissolutions, et maintenant dévoilements publics. Il faut résister.

Quant à nos frères et sœurs adhérant à une stratégie libérale et réformiste de l’islam, dont l’objectif final est de soumettre les sociétés musulmanes aux lois du marché, nous n’avons qu’une question : l’islam ne mérite-t-il pas mieux que ça ?