Messages par QGDecolonial

L’État-nation comme pivot de l’impérialisme

Ce texte est tiré d’une intervention faite lors de l’inauguration de l’Ecole Décoloniale, le 6 octobre 2019, à La Colonie. La vidéo de l’ensemble de cette séance est disponible au lien suivant : https://www.youtube.com/watch?v=TveVEFwYmMo

 

On m’a demandé aujourd’hui de parler de « l’État-nation comme pivot de l’impérialisme », vaste programme. La question de l’État, de son rôle et de sa place dans l’impérialisme contemporain est essentielle à toute politique décoloniale. La question sous-jacente porte en quelque sorte, et pour paraphraser Claude Serfati[1] sur le rapport entre les dynamiques « économiques et géopolitiques. » Si l’on suit la fameuse phrase de Rosa Luxemburg, dans le 31e chapitre de L’accumulation du capital, selon laquelle « [l]’impérialisme est l’expression politique du processus de l’accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux », alors il est évident que le rôle des États doit être central dans toute analyse décoloniale. Cependant, l’impérialisme contemporain n’est, bien évidemment, plus configuré de la même manière qu’à l’époque de Luxemburg. Certains théoriciens de l’impérialisme expliquent par exemple que la domination impérialiste ne repose plus principalement sur les États-nations. On pourrait, en effet, arguer que la transnationalisation toujours plus grande du capital sape la centralité des États-nations dans l’impérialisme contemporain – ce qui n’efface pas leur rôle pour autant. Afin de ne pas traiter de ce sujet de manière trop vague et superficielle, je vais m’attarder sur un cas bien précis (un cas d’école de transnationalisation du capital) : celui de l’Union européenne (UE).

Il me semble, en effet, que la question de l’UE a été quelque peu délaissée par les militants décoloniaux alors qu’elle est essentielle non seulement dans l’analyse de l’impérialisme contemporain, mais également comme point stratégique, car questionner politiquement l’État-nation implique également de s’intéresser à l’UE. Je vais m’intéresser à l’UE à travers trois points principaux : un bref retour historique pour tenter de revenir rapidement sur ce qu’est l’UE (I), comment elle a été bâtie et comment elle a évolué – en insistant notamment sur le rôle central des États-Unis ; ensuite je m’attarderai un peu sur le rôle de l’UE dans l’impérialisme contemporain, non seulement en son sein, mais également vis-à-vis du sud global (II), notamment à travers l’exemple de 2 traités avec le Maroc et avec la Tunisie et la manière dont ceux-ci ont déstructuré les économies locales ; pour terminer j’évoquerai quelques perspectives stratégiques vis-à-vis d’une perspective de sortie décoloniale de l’UE (III) – permettant d’éviter le faux débat entre le fait de rester dans une UE qui ruine et opprime les peuples, et en particulier les indigènes, et un pseudo repli nationaliste comme peuvent le proposer certains courants de la droite ou de l’extrême droite. L’idée de cette intervention est surtout de proposer quelques pistes de réflexion, les points que j’aborde étant nombreux je ne peux bien sûr pas tout détailler.

I

D’une part, il est important de rappeler qu’alors que l’UE est parfois présentée comme une sorte d’internationalisme, de dépassement des États-nations, permettant de pacifier le continent européen, elle est le produit de luttes interétatiques – dans lesquelles la France a tenté de tirer son épingle du jeu. Un bon exemple est la volonté de J.Monnet – l’un des fameux « pères de l’Europe » – de fonder la reconstruction française sur l’idée de doter la France d’une forte capacité industrielle, et de faire de la France la première puissance industrielle d’Europe. La compétitivité de cette industrie passait notamment par l’accès au marché allemand et la réduction de la capacité industrielle de l’Allemagne. Parallèlement à la volonté de démantèlement territorial et du détachement des régions charbonnières et sidérurgiques du reste de l’Allemagne, Monnet a proposé la création d’une autorité indépendante qui serait chargée de la gestion et du développement des vallées et Rhin et du Danube. Alors que la France ne pouvait plus se contenter d’occuper la Ruhr, comme elle l’avait fait en 1924, pour avoir accès au charbon et à l’acier allemand, elle devait trouver un autre moyen – c’est d’ailleurs l’une des motivations du projet de la CECA (communauté européenne du charbon et de l’acier), ancêtre lointain de l’UE, mais qui annonçait déjà une Europe dirigée par des technocrates. Je ne vais pas retracer ici toute l’histoire de l’intégration européenne, mais je voudrais rappeler 2 choses : d’une part l’importance des États-Unis (et des enjeux militaires US) dans les débuts de l’intégration européenne et, d’autre part, l’inégalité inhérente à l’intégration européenne. D’ailleurs, nous verrons que cette intégration inégale de l’UE repose sur des bases similaires que celles qui expliquent l’exploitation du Sud global par l’UE.

Dans l’introduction de son livre En finir avec l’Europe, l’économiste Cédric Durand présente très justement les États-Unis comme « accoucheuse de l’Europe ». Loin, en effet, d’un projet visant à pacifier l’Europe, né du cerveau génial des « pères de l’Europe », l’impulsion du projet européen reposait principalement sur la convergence entre le projet d’une élite transnationale européenne et la stratégie du gouvernement des États-Unis – notamment par peur de l’URSS et de la montée des PC d’Europe occidentale. L’idée d’un marché unique notamment était l’une des conditions du fameux Plan Marshall des États-Unis en Europe. Le sociologue de l’UE Antonin Cohen, qui n’est pas spécialement un « radical » par ailleurs, écrit ainsi que si l’UE est militairement neutralisée – on n’utilise plus la force armée – elle est également militairement déterminée tant le poids de la guerre froide et des Américains est fort. Dans son ouvrage Staatsprojekt Europa, Jens Wissel rappelle que la première phase du processus d’intégration européenne est surdéterminée par des intérêts politico-militaires aussi bien du côté de l’hégémonie étatsunienne que du côté de la question « allemande » (notamment des enjeux liés au réarmement). Ainsi, les diverses politiques de libéralisation[2] et les tentatives d’intégration de l’économie européenne s’inscrivaient assez clairement dans le contexte de la guerre froide et de l’hégémonie US. Un autre exemple de cette influence américaine se trouve dans la PAC (politique agricole commune) qui, comme le rappelle Henry Bernstein reproduit le caractère national de la politique agricole nord-américaine, en soutenant la production et les exportations notamment vers les pays du Sud, à un coût souvent inférieur à la production locale – j’aborderai de nouveau cette question plus tard, à propos de la Tunisie. Dans son livre sur Le Nouveau Vieux Monde, Perry Anderson émet d’ailleurs l’hypothèse que nombre des projets de Jean Monnet liés à l’intégration européenne lui seraient venus suite à ses amitiés bien placées au sein de l’appareil militaro-politique étatsunien. Cédric Durand résume parfaitement le lien entre la place prise par les États-Unis et le nouveau type d’Empire que représente l’UE. On ne peut, ici, faire l’économie d’une longue citation :

L’alternative entre, d’un côté, les nations qui engendrent les guerres et, de l’autre, l’Europe qui représente la paix est un raccourci qui masque un pan essentiel des origines du processus d’intégration. L’intervention directe des États-Unis dans le geste inaugural européen participe de l’affirmation d’un nouveau type d’empire. Celui-ci n’a pas besoin de conquêtes territoriales, il n’a pas peur d’aider à l’émergence de rivaux industriels, car son objectif est de promouvoir le libre-échange et il sait que cela passe par la construction d’États et de puissances économiques fortes. Pour mener à bien ce projet à long terme de construction d’un capitalisme global, les dirigeants des États-Unis comme les hauts fonctionnaires modernisateurs en Europe agissent dans le cadre d’une autonomie relative par rapport aux intérêts capitalistes domestiques. (…) Cette autonomie relative de l’État vis-à-vis du capital ne correspond certainement pas à une déconnexion entre l’État et les classes capitalistes ; elle renvoie à la capacité de l’État à dépasser le point de vue partiel et à court terme des différents secteurs du capital afin de favoriser le développement du système dans son ensemble[3].

Par ailleurs, ce nouveau type d’empire, qui ne repose plus uniquement sur les intérêts domestiques des États-nations a pour particularité, du moins dans le cas de l’UE, de créer des périphéries en son propre sein. Car si la situation des pays d’Europe du Sud et d’Europe de l’Est apparaît comme particulièrement inquiétante, celle-ci n’est pas uniquement le résultat des politiques menées par l’UE et s’inscrit bien plutôt dans des logiques internes à l’UE – logiques qui seront aussi à la base, comme nous le verrons par la suite, de l’exploitation du Sud par l’UE.

De ce point de vue, l’entrée de pays comme la Grèce, l’Espagne ou encore le Portugal (dans les années 1970 et 80) dans la communauté européenne est assez intéressante. L’école dite de la « dépendance européenne » – qui s’inspire de la théorie de la dépendance appliquée aux pays du Sud[4] – insiste d’ailleurs sur le fait que les rapports « centre-périphéries » sont essentiels pour saisir les dynamiques de l’UE – qu’il existe donc une relation causale entre le centre et les périphéries et que l’intégration de ces dernières au sein de l’UE s’est faite de manière asymétrique et inégale. Rudy Weissenbacher, qui a écrit un excellent article sur cette « école de la dépendance européenne », rappelle qu’alors que la communauté européenne était initialement composée de six pays assez riches, ayant imposé des normes régulatrices dans une phase de relative croissance économique, le premier élargissement s’est fait pendant la crise de 1973-75 et le deuxième pendant la récession mondiale de 1980-82. La Communauté européenne n’étant guère préparée à une telle situation, les pays de la périphérie ont assez rapidement connu la crise et leur situation économique et sociale n’a pas vraiment « convergé » avec les pays du centre. Le géographe grec Costis Hadjimichalis insiste notamment sur le fait que, dès le départ, il ne s’agissait pas uniquement d’agréger des économies nationales les unes aux autres, mais également des systèmes de production locaux et régionaux, des cultures, etc. Hadjimichalis insiste, par exemple, sur la persistance dans les pays d’Europe du Sud, au moment de leur intégration européenne, d’une combinaison entre structures agraires et tourisme ultra-moderne, ainsi que de petits commerces familiaux – comparés aux systèmes productifs des pays du centre, à l’origine des normes désormais imposées aux pays du sud. Cette faiblesse structurelle des formations socio-spatiales d’Europe du Nord s’est encore accentuée avec le marché unique et les traités de Maastricht et d’Amsterdam – cela s’est encore davantage accru avec la mise en place de la zone euro. Si le sujet vous intéresse, il existe un chapitre intéressant, dans un livre récemment dirigé par Panagiotis Sotiris, qui montre en quel sens la Grèce apparaît comme le maillon faible de la « chaîne impérialiste » de l’UE-UEM (Union Économique et Monétaire). L’idée est surtout de mettre en lumière la manière dont les normes européennes ont participé de la création de périphéries au sein même de l’UE.

Je vais désormais m’intéresser un peu au rapport de l’UE avec le Sud global, mais le but des remarques que je viens de faire est de montrer que, d’une part, on trouve une caractéristique fondamentale de l’impérialisme contemporain dans les logiques mêmes qui sous-tendent l’UE – l’internationalisation des rapports sociaux capitalistes et des formes productives capitalistes – mais aussi que, s’intéresser au nouvel empire que représente l’UE implique de s’intéresser également aux inégalités au sein de l’UE, des inégalités qui sont manifestes et évidentes entre les États membres de l’UE, mais qui impliquent également des inégalités au sein des États-nations du centre de l’UE. Pour paraphraser le sociologue espagnol Josep Maria Antentas, dans un chapitre du livre collectif Europe, alternatives démocratiques, il est essentiel de penser toute forme d’internationalisme à travers l’extérieur bien évidemment, mais également vers l’intérieur. On pourrait quelque peu modifier cette phrase en disant qu’une analyse décoloniale ne peut éluder les ravages de l’UE au sein de ses pays membres, ce qui implique non seulement de pointer l’exploitation des prolétaires – et notamment des indigènes – au sein même des pays membres de l’UE (y compris des pays du centre), mais aussi le rôle que joue l’UE dans la spécificité de l’oppression de ceux-ci. On peut, par exemple, penser aux directives antiterroristes de l’UE depuis le 11/09/2001, qui alimentent l’islamophobie au sein de l’UE.

II

Pour l’instant, je me suis surtout penché sur l’inégalité structurelle inhérente à l’UE. Mais, désormais, il faut également s’intéresser aux rapports du bloc impérialiste que représente l’UE avec le Sud global. L’image qui vient sans doute immédiatement à l’esprit lorsque l’on aborde ces questions est celle des migrants qui meurent en traversant la Méditerranée. Ici, toutefois, je voudrais aborder le rôle spécifique de l’UE dans l’oppression et l’exploitation du Sud. Dans un article sur le sujet, l’économiste italien Guglielmo Carchedi écrit que certains, à gauche de l’échiquier politique, nient le caractère impérialiste de l’UE notamment parce que sa capacité militaire est loin de rivaliser avec celle des États-Unis. Toutefois, écrit Carchedi l’impérialisme ne se traduit pas uniquement par des enjeux militaires et il est clair qu’économiquement et financièrement, l’UE apparaît selon lui, comme un bloc impérialiste pouvant rivaliser avec les États-Unis – il émet également l’hypothèse selon laquelle la puissance militaire de l’UE va, dans les prochaines années, rattraper sa puissance économique, j’ai, quant à moi, quelques doutes sur cette dernière hypothèse. Néanmoins, si la puissance militaire de l’UE est encore loin d’atteindre le niveau de sa puissance financière, l’UE reste impliquée très fortement et directement dans l’exploitation du Sud global. L’exemple le plus frappant, mais loin d’être le seul, est sans doute le traité de libre-échange entre la Tunisie et l’UE (Aleca – Accord de libre-échange complet et approfondi) qui obligera par la force des choses la Tunisie à produire en suivant les réglementations et normes européennes. L’économiste tunisien Mustapha Jouili explique notamment les problèmes que pose ce traité pour la Tunisie. Jouili compare même le traité de l’Aleca au pacte colonial de 1881. Il rappelle ainsi qu’un accord d’association entre la Tunisie et l’UE avait déjà été signé en 1995, un accord précédé par un prêt de l’UE à la Tunisie, et il a bien sûr influencé les négociations entre les deux parties. Le prêt était accordé à condition que la Tunisie accepte les orientations économiques libérales voulues par l’Europe, insistant de ce fait sur le rapport direct entre l’endettement des pays du Sud et le diktat du libre-échange (cf. : entretien Médiapart). En 2014, la Tunisie s’est retrouvée dans la même situation : l’UE a accordé un prêt de 300 millions d’euros à la Tunisie à condition qu’elle accepte le lancement des négociations sur l’ALECA. Ce traité de libre-échange implique ainsi une perte de souveraineté de la Tunisie qui va devoir s’aligner sur la législation européenne. Exemple : même si une loi est votée au Parlement tunisien, l’ALECA va imposer une « clause d’arbitrage » : un investisseur étranger peut s’opposer à la loi tunisienne sous prétexte qu’elle est contre ses intérêts et il peut demander un arbitrage, devant un tribunal international privé pour que l’État tunisien obéisse à ses exigences. De la même manière, la Tunisie va devoir produire selon des normes européennes. Jouili insiste notamment sur les problèmes que cela va créer au niveau de l’agriculture :

Le but de l’ALECA c’est de nous faire absorber les excédents agricoles européens, surtout les produits de base : les céréales, les huiles végétales, les produits de l’élevage. Cela va se faire au détriment des producteurs locaux. L’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP) estime qu’il y a trois secteurs qui vont disparaître : les céréales, le lait et la viande. Il y a au moins 250 000 agriculteurs qui vont disparaître en quelques années.

Si vous en avez l’occasion, je vous conseille la lecture de la thèse de doctorat de Jouili, accessible en ligne[5] (ou de l’entretien Médiapart[6]), qui est passionnante et qui montre comment, entre autres, l’UE participe de l’exploitation des paysans tunisiens. D’ailleurs, Jouili commence par un extrait du Livre 1 du Capital, de Marx :

Chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter les travailleurs, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité…. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et les travailleurs.

Un autre exemple, est l’extension de l’accord d’association (2012 – libéralisation pêche et agriculture) entre le Maroc et l’UE au territoire du Sahara occidental – extension à laquelle s’est fermement opposé le Front Polisario, que la Commission européenne a royalement ignoré[7]. Il est intéressant que ce type d’accord poussant des pays du Sud à s’adapter aux normes de production de l’UE obéissent à des logiques similaires à celles qui ont touché les pays du Sud de l’Europe au moment de leur intégration européenne. D’ailleurs, une question qui est chère aux décoloniaux, la question palestinienne, est également liée à l’UE, dont une partie des financements qu’elle accorde à l’Autorité Palestinienne concerne des enjeux de recherche et développement – l’UE impose ainsi, par exemple, sa perception des questions environnementales (notamment de la question de l’eau) aux territoires occupés palestiniens[8].

Selon Guglielmo Carchedi, dans son livre For Another Europe, l’UE représenterait donc un nouveau type d’impérialisme non seulement au sein de l’UE, mais également avec des pays hors UE – tout en précisant qu’évidemment l’impérialisme de l’UE est fortement imbriqué avec les impérialismes nationaux des pays membres de l’UE. Dennis Canterbury, qui s’intéresse au rapport entre l’UE et les pays d’Afrique, de la Caraïbe et du Pacifique insiste sur le fait que l’impérialisme de l’UE fonctionne principalement au libre-échange, ce qui rejoint ce qu’écrivait Cédric Durand et que j’ai cité plus haut.

III.

Toutefois, on pourrait me rétorquer que l’État-nation n’est en rien moins impérialiste que l’UE – ce qui est exact. En fait, il faut bien voir que l’impérialisme des États-nations européens et celui de l’UE se nourrissent l’un l’autre. Le groupe de recherche Staatsprojekt Europa écrit assez justement à ce propos que :

La réorientation socio-spatiale des appareils nationaux et européens dans la CE prit durant ce processus la forme d’un ensemble européen d’appareils d’État qui à la longue se superpose aux vieux États membres et fait en même temps avancer le processus de recherche d’un projet d’État spécifiquement européen – comparable à la vieille nation[9].

Il n’en demeure pas moins que la question de la sortie de l’UE demeure fondamentale à une politique décoloniale, donc anti-impérialiste – et à mon sens il est essentiel que les militants décoloniaux se saisissent de cette question. Il est évident que l’État-nation représente un outil d’oppression des indigènes et de politiques impérialistes, toutefois la politique reste principalement structurée au niveau national – les militants décoloniaux, tout comme certains pans de la gauche radicale et des courants régionalistes se placent en opposition frontale à l’État, et leurs politiques antiracistes s’opposent à l’État-nation. Paradoxalement, la sortie de l’UE est l’un des moyens d’affaiblir l’État-nation. En effet, si l’on part du principe que l’antiracisme se doit d’être politique – c’est-à-dire de poser la question du pouvoir pour lutter politiquement contre le racisme et l’impérialisme – alors poser la question de la sortie de l’UE est inévitable, les États-nations du cœur de l’UE ayant délégué une part de leur souveraineté à l’UE, ce qui les a, en réalité renforcé plus qu’affaibli. La question n’est pas de savoir si l’échelle nationale est meilleure que l’échelle européenne, mais bien de savoir quelle échelle nous permet de lutter le plus efficacement contre l’exploitation et l’oppression des indigènes. Le manque absolu de démocratie au sein de l’UE est l’obstacle principal à une mobilisation décoloniale à l’échelle de l’UE. Cette absence de démocratie de l’UE empêche les militants décoloniaux comme les militants régionalistes ou issus de la gauche radicale de lutter politiquement contre l’État-nation, son racisme et son impérialisme – les deux étant liés par ailleurs. Finalement, non seulement, l’UE représente un bloc impérialiste, mais, en plus, il renforce l’impérialisme de certains de ses États membres.   Certes, un travail politique commun entre organisations décoloniales de plusieurs pays membres de l’UE reste possible, mais ce travail gardera pour base l’État-nation. En effet, la politique se développe avant tout dans le cadre étatique et c’est donc au niveau de l’État-nation qu’il s’agit de s’emparer des leviers politiques – ce qui est structurellement impossible dans le cadre de l’UE. Nous nous retrouvons donc pris dans ce paradoxe qui veut que nous soyons radicalement contre l’État, mais que, dans le même temps, nous devons nous servir de l’État. Une sortie de l’UE n’est donc pas, loin de là, une fin en soi, mais est surtout une étape essentielle si l’on veut voir notre lutte progresser. Comme l’a écrit Joachim Becker, dans un ouvrage récemment paru, le développement inégal au sein de l’UE entraîne une mobilisation inégale. Le cadre de l’État-nation apparaît donc comme le cadre de mobilisation principal, une éventuelle sortie de l’UE permettant sans doute de travailler à un renforcement des initiatives tentant d’affaiblir l’État-nation, qu’elles viennent des décoloniaux, des régions ou d’initiatives locales ou de certains pans de la gauche radicale – autonome ou partisane. J’ai volontairement abordé, via la question de l’impérialisme, celle de l’UE afin de proposer des pistes pour sortir d’une impasse. Car, nous sommes, en quelque sorte, « bloqués » entre l’irréformabilité structurelle de l’UE, le Frexit prôné par la droite et l’extrême droite (qui souhaitent renforcer le racisme et l’impérialisme) et un Frexit de gauche (bien que celui-ci semble encore assez faible) laissant de côté nombre des préoccupations des indigènes – s’y opposant frontalement par moments même – mais ayant le mérite de s’attaquer au projet néolibéral de l’UE qui touche les indigènes de plein fouet. Un projet contre-hégémonique impliquant des alliances, nécessairement conflictuelles, ne pourra passer à côté de la question de l’UE – et de toute manière, à terme, il nous sera impossible d’échapper à cette question. Je vais donc simplement terminer sur ce qu’écrivait Panagiotis Sotiris en 2015 à propos des questions que pourrait poser une sortie de l’UE :

Que faire du nationalisme et de l’identification historique entre la souveraineté dans le cadre de l’État-nation moderne et le nationalisme ? Je voudrais insister sur le fait qu’on peut avoir une conception politique ou plutôt politiquement performative de la nation. En ce sens, la nation n’est pas la « communauté imaginaire du ‘sang commun’ » c’est l’unité dans la lutte de classes subalternes, l’unité de tous ceux qui partagent les mêmes problèmes, la même misère, le même espoir, les mêmes luttes. La nation n’est pas l’origine commune, c’est la situation et la perspective communes. C’est une conception antagoniste de la nation qui demande aussi un processus de « décolonisation » de la nation, reconnaître les conséquences du colonialisme et du racisme d’État, la lutte contre toutes formes de racisme au sein d’une alliance potentielle de classes subalternes[10].

 

Selim Nadi

 

 

[1] Voir son guide de lecture sur la question de l’impérialisme : http://revueperiode.net/guide-de-lecture-les-theories-marxistes-de-limperialisme/

[2]Les États-Unis ont donc joué un rôle (passif comme actif) dès les débuts de l’intégration européenne. Selon les États-Unis, par exemple, la fragmentation de l’Europe était responsable des faibles taux de croissance ainsi que de la faible productivité en Europe.

[3]Cédric Durand, En finir avec l’Europe, éditions La Fabrique, Paris, 2013, 12-13.

[4]Le théoricien Ruy Mauro Martini explique par exemple le processus par lequel des nations formellement indépendantes se sont retrouvés dépendantes de l’Europe.

[5] https://www.theses.fr/130420719

[6] https://www.mediapart.fr/journal/international/170619/l-accord-de-libre-echange-ue-tunisie-est-un-projet-colonialiste

[7]Le 10 décembre 2015, le tribunal de l’UE rendait un arrêt qui annulait l’accord, donnant raison aux indépendantistes sahraouis. Le tribunal expliquait considérer que les accords d’association et de libéralisation étaient applicables « au territoire du Royaume du Maroc », et que sans précision, cela incluait le Sahara occidental. Par conséquent, le Front Polisario était concerné par l’accord et qualifié pour en demander l’annulation. Ironie juridique : la cour rejette le recours du Front Polisario en se référant « au statut séparé et distinct garanti au territoire du Sahara occidental en vertu de la charte des Nations Unies et du principe d’autodétermination des peuples », note le communiqué de la cour. L’accord ne s’appliquant pas au Sahara occidental, le Front Polisario ne peut s’y opposer.

[8] Les choix scientifiques et techniques comportent des dimensions normatives telle que la gestion quantitative des ressources en eau.

[9] http://www.eterotopiafrance.com/catalogue/l-europe-des-flux/

[10] https://www.academia.edu/39751366/Sovereignty_as_Emancipation_Rethinking_the_People_beyond_the_Nation

Édito #59 –Séisme dévastateur en Syrie : Levée des sanctions !

Alors que le bilan du nombre de victimes de l’effroyable séisme qui vient de ravager le sud-est de la Turquie et le nord-ouest de la Syrie ne cesse de s’élever avec près de 20 000 morts, un autre crime se déroule en catimini celui-ci, non-assistance à populations en péril. En effet si la solidarité internationale des grands organismes mondiaux, des Etats occidentaux joue à plein et c’est tant mieux en direction des zones sinistrées de Turquie, elle est quasi inexistante en direction de l’Etat syrien, pourtant exsangue après 12 ans d’une guerre dévastatrice loin d’être terminée que ce soit aussi bien dans les zones sous son contrôle ou celles sous contrôle de l’opposition armée à Idleb. La situation est d’autant plus catastrophique que la région subit actuellement une tempête et une vague de froid inédite. Les survivants après avoir perdu leur maison n’ont que des tentes précaires comme abris. Pourtant les appels à l’aide internationale du gouvernement syrien en direction de l’ONU et de l’UE se voient opposés une fin de non-recevoir. En effet ces deux organismes censés être indépendants s’alignent docilement sur la loi étasunienne organisatrice de sanctions à l’encontre de la Syrie dite Loi Cesar[1].  En quoi consiste-t-elle ? Promulguée en décembre 2019 par le président Donald Trump, votée par le seul congrès des EU donc normalement sans effet au plan onusien, elle s’impose par la seule volonté et diktat des EU. Censée ne s’en prendre qu’aux dirigeants syriens, il s’agit d’un régime de sanctions unique en son genre qui bien sûr cible les hommes du régime mais pire toute personne, société, institution ou tout gouvernement qui commercialise avec le pouvoir en place à Damas ou contribue à la reconstruction de la Syrie. Dans les faits elle pénalise grandement les populations civiles puisqu’elle interdit l’envoi de matériels médicaux, de fuel et entrave très gravement l’assistance humanitaire et les secours[2]. Tout soutien financier (octroi de prêts, crédits ou facilités de paiement), envoi de matériel technologique significatif, toute personne ou Etat qui conduit des transactions significatives avec le régime syrien tombe sous le coup de cette loi. Arguant que Damas pourrait détourner l’aide internationale – ce qui est possible mais qui ne doit pas servir de prétexte – , cette loi poursuit un objectif véritablement sadique et totalement illégal au plan international.

Il est très difficile de connaître les vrais effets de la loi Cesar sur la population syrienne en termes de statistiques notamment à cause de l’absence d’organismes internationaux sur place. Toutefois à titre comparatif, le même régime de sanctions qui avait été imposé à l’Irak entre 1991 et 2003 avait causé la mort de près de 1.5 millions de personnes, à une différence près l’Irak étant un pays pétrolier le programme connu sous le nom de Pétrole contre Nourriture avait permis d’alléger relativement les conséquences économiques des sanctions. La Syrie n’ayant pas actuellement accès à ses ressources, cela donne une idée du dénuement de la population syrienne.

Même une levée temporaire des sanctions ne trouve pas grâce aux yeux des E.U au motif que cette aide pourrait être détournée par le régime ou en tout cas que celle-ci pourrait créer un précédent annonçant la levée définitive des sanctions et la réhabilitation d’Al Assad. Pour l’heure seuls quelques Etats amis et rares ONG s’activent afin de sauver les personnes encore sauvables prisonnières des décombres et apporter un secours aux rescapés et sans abri. Mais sans pelleteuses mécaniques sans système de santé ni groupes électrogènes faute de carburant, sans moyens médicaux c’est peine perdue. Et pourtant le pays avant la guerre exportait du pétrole mais aujourd’hui du fait de l’occupation des champs pétrolifères syriens par l’armée d’occupation étasunienne avant même le tremblement de terre il n’y avait plus que 5 h d’électricité par jour. Aujourd’hui alors qu’avions, navires ou convois routiers d’aide affluent du monde entier vers la Turquie la France par exemple maintient sa discrimination entre les bons et les mauvais Syriens. C’est ainsi que Macron vient d’annoncer l’envoi de 21 millions de dollars pour les Syriens mais seulement ceux de la poche d’Idleb sous contrôle rebelle. Pourtant les villes d’Alep, Hama, Lattaquieh ont été durement touchés et le gouvernement syrien n’a que peu de moyens pour faire face aux énormes tâches de déblaiement et de secours aux réfugiés. Il faut absolument geler ou arrêter les sanctions en Syrie. Ne pas geler les sanctions afin de permettre l’arrivée des secours constitue un crime contre l’humanité. #stopsanctionsagainstsyria est l’hashtag utilisé par de nombreux militants et organisations humanitaires internationales pour appeler la communauté internationale à se mobiliser le plus vite possible et envoyer des secours. Ne pas geler les sanctions immédiatement met la vie des milliers de personnes en danger de mort.

 

[1] https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Cesar-Act-Etats-Unis-veulent-accentuer-pression-Syrie-2020-06-17-1201100400

[2] https://www.middleeasteye.net/news/sanctions-dont-stop-assad-hurt-us-all-say-syrian-medics-and-businesspeople

« Il faut sublimer la part lumineuse des Beaufs et des Barbares » – Un entretien avec Houria Bouteldja

Azadî : Dans ton nouveau livre paru aux éditions La Fabrique, tu as choisi comme sous-titre « Le pari du nous » alors qu’il y a déjà un « nous » dans ton premier livre Les Blancs, les Juifs, et Nous. Ce dernier « Nous » semble être un « Nous » d’indigènes, alors que le « Nous » de ton nouveau livre semble inclure d’autres catégories. Quelles sont-elles ? Qui est ce « Nous » ?

Houria : En fait, ces deux « Nous » sont aussi anciens l’un que l’autre. Au Parti des Indigènes, nous avons toujours défendu l’existence de plusieurs « Nous ». Le premier « Nous » est social, c’est celui de la condition indigène, des post-colonisés vivant en France. Celui qui regroupe dans une même communauté de destin les populations issues de l’histoire coloniale et de l’histoire de l’esclavage, et qui vivent sous le régime du racisme structurel. Ce premier « Nous » est strictement social et historique. Ensuite il y a le “Nous” de l’indigène politique. C’est celui de l’Indigène qui s’engage dans la lutte et plus particulièrement dans l’antiracisme politique, qui s’engage à créer une force autonome dirigée par et pour les indigènes tout simplement. Et il y a le troisième “Nous” qui est celui de la majorité décoloniale et qu’on peut assimiler à un bloc historique. Ce « Nous » existe au PIR depuis le début. C’est un « Nous » de l’alliance avec les blancs. Dans le premier livre, je me suis effectivement concentrée sur les deux premiers « Nous »: le social et le politique. Pour autant, je n’oubliais pas le « Nous » décolonial, celui de l’alliance, qui est contenu dans l’idée d’amour révolutionnaire et qui a toujours cohabité avec les autres « Nous » au sein du PIR comme perspective stratégique. L’amour révolutionnaire comprend les autres « Nous », celui des blancs et celui des juifs. Trois groupes qui constituent des groupes raciaux en apparence irréconciliables en France. L’amour révolutionnaire est le dépassement de ces trois « Nous » vers une collectivité politique capable de créer un rapport de force contre le bloc au pouvoir. Le « Nous » du « pari du Nous » est l’incarnation de l’amour révolutionnaire. Quelle est la voix stratégique pour arriver vers ce « Nous » là ? Ce livre est une tentative pour y répondre. Je ne dis pas que tout est dans le bouquin vert, je n’ai pas cette prétention, mais j’essaye de tracer des lignes pour aller vers ce « Nous » politique qui est aussi un « Nous » révolutionnaire.

Azadî : Avant de savoir comment arriver au « Nous » révolutionnaire, tu essayes de montrer pourquoi jusqu’ici il ne s’est pas réalisé. Tu poses les bases. Pour toi, c’est à cause de l’État racial intégral et son pacte racial. C’est la première partie du livre dans laquelle tu fais une analyse matérialiste de presque 500 ans de formation de ce que tu nommes l’État racial intégral. Que vient préciser ce concept ?

Houria : J’essaie de donner un contenu concret à la notion de racisme systémique. J’étais assez insatisfaite de la définition que nous-mêmes dans le mouvement décolonial nous en donnions, parce que ça restait abstrait, ça manquait de matière. Et puis j’ai rencontré Gramsci et son concept d’État intégral. Il le définit comme l’association de trois instances : l’État et ses institutions, plus la société politique, plus la société civile. C’est ce qui fait la cohérence générale de l’État, son existence et sa pérennité. Chez Gramsci, cette analyse était appliquée à l’État bourgeois. Ce qui fait la pérennité de l’État bourgeois est le lien organique qui s’est créé avec le temps – notamment par l’émergence et la constitution des États-nations – entre l’État, les organisations politiques qui représentent les fractions du peuple selon leurs intérêts, et la société civile. Sur la base de cette idée, je me suis dit que l’on pouvait appréhender la question de la race et du racisme à travers le concept d’État intégral parce qu’il manquait à l’analyse de Poulantzas, de Gramsci ou des intellectuels d’aujourd’hui sa dimension raciale. Pourquoi ça marche, le racisme ? Pourquoi ça tient et pourquoi c’est pérenne ? C’est pérenne parce que c’est aussi une coproduction des trois instances citées. Ça nous permet de montrer qu’il n’y a pas d’un côté “les méchants” et de l’autre “les gentils”. Par contre, et je tiens à le souligner, il y a, dans la structure générale du pouvoir, une hiérarchie des responsabilités. La bourgeoisie est plus responsable que les deux autres instances dans le sens où elle a une puissance d’agir plus redoutable que les autres. L’État capitaliste est capitaliste car il est dominé par la bourgeoisie. L’État pour moi n’est pas une essence, il pourrait être dominé par le prolétariat. Mais il se trouve que depuis 400 ans, c’est le bloc bourgeois qui domine. C’est lui qui a le plus intérêt à l’organisation raciale de la société parce qu’il tire tous ses bénéfices, notamment de la structure raciale des rapports sociaux et de la division internationale du travail. Mais ça permet aussi d’identifier les autres responsabilités. Quand on jette un regard sur les organisations de gauche qui représentent l’opposition de classe à la bourgeoisie, on voit bien la contradiction de classe. La bourgeoisie exploite le prolétariat blanc. Il n’en reste pas moins qu’ils sont liés entre eux par l’impérialisme. Le prolétariat existe, vit et survit grâce, entre autres, à l’impérialisme, c’est-à-dire grâce aux rapports inégaux entre centres et périphéries. C’est ce qui permet de comprendre pourquoi les organisations de gauche qui représentent le monde ouvrier ont accepté le deal, le pacte racial, pourquoi elles sont si colonialistes et si blanches. C’est parce qu’elles font partie du deal, elles-même y participent. Ce que j’ai essayé de montrer avec ce livre c’est que la bourgeoisie a tout de suite compris qu’elle avait intérêt à gagner les classes populaires à son projet. Elle a réussi à universaliser ses propres intérêts. Ce faisant, ce processus crée une société civile avec des affects spécifiques qui lui sont propres. La bourgeoisie ne peut pas créer des bourgeois, ça voudrait dire cesser d’exploiter les prolos blancs et partager avec eux de manière égalitaire. Elle doit donc créer des blancs, et les blancs ne sont pas tous des bourgeois, loin de là. La bourgeoisie quant à elle n’a même pas besoin d’être blanche, ce n’est pas tellement important pour elle. Ce qui est important, c’est que le peuple soit blanc.

Azadî : Ça me fait penser à la bourgeoisie noire qui s’est créée aux États-Unis.

Houria : Bien sûr, et dans les pays du tiers-monde, ce qu’on appelle les bourgeoisies compradores. Cela dit, à l’échelle globale, les bourgeoisies du Sud se situent à un niveau inférieur parce que c’est quand même l’Occident qui est aux avant-postes de la domination capitaliste. C’est lui qui a le plus engrangé pendant des siècles et c’est lui qui a le plus accumulé. C’est donc normal que la plus grande bourgeoisie reste blanche, mais sa caractéristique n’est pas d’abord d’être blanche.

Azadî : C’est d’être bourgeoise. C’est pour cela que les grands pontes de l’Arabie Saoudite par exemple s’entendent plutôt bien avec les bourgeois blancs, qu’entre eux, il n’y a pas d’islamophobie ?

Houria : Oui et non. Quand on parle des Saoudiens, on est toujours méprisant. Le racisme ne disparaît pas. Il y a toujours un mépris profond vis-à-vis de ces « bédouins » qui se sont enrichis si rapidement, mais qui au fond restent de vulgaires bédouins grossiers et rétrogrades. Mais le rapport de classe atténue le racisme. Ce qui prime dans les relations, c’est le business.

Mariam : Rappelez-vous quand ils ont habillé Messi d’un bisht (cape traditionnelle considérée comme un signe de prestige dans certains pays arabes) pour la victoire de la coupe du monde et que les journalistes de BFM s’étaient moqués. Ils avaient appelé ça un peignoir, avec un air mesquin signifiant « c’est quoi ce truc de clochard ? »

Houria : Voilà, c’est ça. Ce mépris existe toujours. Quand tu vois ce médiocre Pascal Praud se moquer des Qataris, ça te donne une certaine idée de l’infinie arrogance occidentale.

Mariam : Dans le livre, tu insistes pour montrer à chaque fois les résistances de l’internationalisme ouvrier, de l’extrême gauche française. Des moments où elle a été anticoloniale. Tu les mentionnes fréquemment mais leurs efforts semblent souvent insuffisants ou faibles. D’où viennent ces résistances ? Et pourquoi n’aboutissent-elles pas ?

Houria : Les syndicats ont souvent été les plus téméraires. Ce sont ceux qui ont le plus persévéré dans la solidarité de classe. Le problème est qu’il n’y a pas que les syndicats, il y a les partis politiques. Le parti communiste par exemple. Il a longtemps été très puissant, mais il a été et reste très chauvin. C’est lui qui a influencé les syndicats puisque les syndicats comme la CGT étaient très liés au Parti communiste. Quand il y a eu la constitution du Front populaire, les syndicats ont dû en subir les conséquences. Ils peuvent avoir eu des velléités anticolonialistes mais les rapports de force sont aussi déterminés par l’existence d’une bourgeoisie industrielle et financière et par les grands choix des partis politiques. Quand tu es un syndicaliste et que tu dois déjà lutter pour les ouvriers qui travaillent en France, et qu’en plus tu dois arrimer ta lutte à celle de l’anti-impérialisme, ce n’est pas facile. D’une part parce que les rapports de force ne sont pas suffisants mais aussi parce que le monde ouvrier tel qu’il existe n’a pas cette conscience internationaliste qui lui permettrait d’y voir plus clair dans le fonctionnement du capitalisme. Les syndicats composent aussi avec leurs bases, donc avec une société civile qui est elle-même fabriquée par le consensus national.

Azadî : Tu expliques très bien l’avènement de l’État racial intégral, notamment à partir du triptyque « Liberté, Égalité, Fraternité ». Je pense que c’est un moment important du livre, car à travers la devise, tu expliques comment fonctionne le pacte racial. Tu dis « Blanc, le citoyen votera pour l’Empire. Français, le citoyen votera pour la préférence nationale-raciale. Individu, le citoyen votera pour ses intérêts propres et non pour ceux de son voisin ». Tu dis que la liberté a conduit à l’individualisme.

Houria : La liberté parce qu’elle était déjà déterminée par l’intérêt de propriété, soit la liberté de devenir propriétaire.

Azadî : Oui. À côté de la liberté, tu dis que la fraternité est perdue au sein du pacte racial. Tu t’interroges “est-ce que les damnés de la terre pourront appeler « frère » un blanc ?”. Dès la fin de la première partie, on comprend où tu veux en venir, redonner une part d’idéalisme à cette devise « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Houria : Oui, je voudrais la sauver parce que l’idéal révolutionnaire en son fondement est beau. Je ne veux pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

Azadî : C’est aussi la devise qui a fait du mal aux peuples du Sud, avec le drapeau tricolore. C’est au nom de cette devise et du drapeau qu’on a prétendu civiliser le Sud. Et tu te le réappropries. Il y a une vraie symbolique puisque les blancs y tiennent, mais nous aussi on pourrait y tenir s’il y avait un vrai sens révolutionnaire dedans.

Houria : Tout à fait. En fait, ce sont de très beaux mots. Mais leur sens a été façonné par l’État racial intégral. Il n’en reste pas moins qu’au moment de la Révolution, il y a eu une possibilité pour que ces mots échappent au destin qu’on leur connaît aujourd’hui. Je me dis qu’il y a une possibilité d’y revenir. Il ne faut pas les laisser à l’ennemi et donc leur redonner un sens politique, un sens décolonial, anticapitaliste, antilibéral. Mais ce sera nécessairement l’objet d’une lutte.

Mariam : Tu termines sur la mémoire avec le chapitre « Le choix des ancêtres ». J’ai l’impression que, comme tu le disais au Bandung du Nord à Bruxelles, il manque à la gauche une Idée au sens de Badiou et que dans ce livre, tu essayes de participer à cette nouvelle Idée, à la rendre désirable. Et tu accordes donc beaucoup d’importance aux symboles et à la mémoire. Pourquoi terminer ton livre sur la mémoire, avec ce dernier chapitre dans lequel tu proposes un nouveau Panthéon, une réflexion autour du soldat inconnu ? Est-ce que c’était voulu dès le départ ?

Houria : Oui, c’était voulu depuis le départ, parce que je trouve que la politique de gauche en France est dénuée d’émotions, de sentiments et de sensibilité. Elle est sèche, trop matérielle, et Dieu sait si je tiens au matérialisme, mais ça ne suffit pas. Elle n’a pas d’âme. Je pense qu’il nous manque un souffle, il nous manque une Idée, il nous manque une transcendance.

Mariam : Et tu introduis ton livre par un hadith et par un extrait de la Bible. Quand j’ai vu ça, ça m’a fait sourire mais dans le bon sens du terme.

Houria : Bien sûr. Je commence par la nourriture de l’âme, ce ce qui nous fait tenir debout. Ce à quoi on tient le plus. Et ce qui paradoxalement nous est reproché dans la société française : qu’on ait gardé le sens du sacré. Rendre hommage aux ancêtres, c’est du sacré aussi. Dans la politique française, dans les mobilisations de gauche, le sacré n’existe pas. C’est aussi pour ça qu’elle est désertée.

Mariam : Il y a le registre de la dignité aussi que l’on retrouve dans les mouvements antiracistes, pas uniquement en France, mais aussi aux États-Unis ou ailleurs. Alors qu’à gauche, il y a moins cet intérêt pour la dignité. Certainement parce que les antiracistes sont plus sensibles à la dignité bafouée par le racisme qui déshumanise. Est-ce pour cela que c’est toi qui cherches à amèner cette sensibilité-là, en raison de l’histoire d’où tu viens ?

Houria : C’est vrai que la gauche ne se sent pas déshumanisée, alors que tous les indigènes se sentent déshumanisés. On a cette expérience qui nous détermine et oriente nos choix et nos affects.

Azadî : Tu t’inspires de Gramsci, de Poulantzas, de Lénine et enfin de Sadri Khiari. Comment ils t’ont aidée à développer ton sens de la stratégie politique, puisque ce qui les réunit, c’est qu’ils sont tous des stratèges politiques ?

Houria : Première chose, il faut reconnaître aux marxistes d’avoir fait le travail théorique sur l’État et le capitalisme, d’avoir déblayé le terrain et de nous avoir offert de grands outils d’analyse stratégiques et théoriques. Gramsci, Poulantzas sont incontournables. Lénine on n’en parle pas. Quand on a un tel leg théorique, ce serait une connerie de ne pas le valoriser. Sadri Khiari est un théoricien du Sud, qui vit sous l’impérialisme, c’est un Tunisien. Mais c’est aussi un marxiste, donc il a eu cette capacité d’articuler les luttes du tiers-monde avec le marxisme, ce qui a fini par se traduire par une œuvre décoloniale. Quand il est venu en France et qu’il a créé le Parti des Indigènes avec nous, honnêtement sans lui, nous n’aurions jamais eu les bases théoriques du Parti des Indigènes. Le PIR est lui-même le produit d’une rencontre, si j’ose dire, des beaufs et des barbares, en théorie. Puisqu’il y a l’apport du marxisme européen et celui des théoriciens du Tiers-monde. C’est Sadri qui nous a formés, à la théorie et à la stratégie politique. En tout cas, c’est lui qui m’a formée. Sans lui, en France, très sincèrement, il n’y a pas de théorie de la race. Attention, je ne parle pas ici de l’histoire coloniale à travers Césaire, Fanon et tous ceux qui ont fait le travail aux États-Unis. Dans le cas de la France postcoloniale, je pense qu’il n’y a pas de théorie de la race sans Sadri Khiari. Mais il reste très méprisé. Il n’est jamais cité. Tout simplement parce que le reconnaître, ce serait réhabiliter le PIR et ça, c’est haram.

Mariam : Sur la seconde partie du livre, dans le chapitre « Les mains sales » tu expliques la façon dont il faudrait saisir la part lumineuse des classes populaires, là où la gauche refuse de se salir les mains dès qu’elle doit faire face à leurs penchants réactionnaires ou jugés comme tels. Or, beaucoup se demandent comment saisir cette part lumineuse sans tomber dans une politique réactionnaire ?

Houria : D’abord, je propose un pari. Un pari est toujours risqué et le risque d’être emporté par la part réactionnaire existe. Mais en politique, on prend des risques. Ou alors, on n’en prend pas, on ne se salit pas les mains, mais on aura grandement contribué par notre lâcheté à laisser le terrain à la partie adverse. Par ailleurs, pour moi se salir les mains, ce n’est pas qu’une théorie, c’est aussi une pratique. Aux Indigènes de la République, je peux donner des exemples où on a su sublimer la part lumineuse des indigènes. On a su séparer la part lumineuse de la part sombre. Je donne un exemple que j’ai vécu. Au début des années 2000 après la deuxième intifada, de nombreuses manifestations ont eu lieu en France. L’antiracisme politique n’existait pas, et les mobilisations étaient essentiellement organisées par la gauche blanche, les communistes, la CGT, jusqu’à la LDH (Ligue des droits de l’Homme). Leurs mots d’ordre étaient très mous. Mais les indigènes dans les quartiers étaient très en colère, enragés, mais exclus du champ politique, exclus de la gauche. Ils avaient besoin d’exprimer leur rage, et comme ils n’étaient pas canalisés politiquement, qu’il n’y avait rien pour les représenter, pour les construire, c’étaient souvent leurs bas instincts qui parlaient. Leurs bas instincts étaient parfois anti-juifs. Et la gauche le savait et avait peur de voir les indigènes débouler et salir ses manifs. Et effectivement quand ils venaient, il y a eu assez souvent des débordements antisémites. À cette époque-là, des militants comme Youssef Boussoumah qui faisaient partie des grands fronts en solidarité avec la Palestine devaient organiser des services d’ordre pour virer les indigènes susceptibles de faire du tort à la cause palestinienne en criant des slogans antisémites. Youssef coursait des gens dans les manifs, il les virait à coup de tatane. Il faut comprendre qu’au nom de la cause palestinienne, il était d’une importance supérieure que les manifestations soient irréprochables. C’était le chantage de la gauche pour qu’elle daigne se mobiliser. Les conditions étaient posées selon ses termes à elle. Or, les Palestiniens, faute de mouvement de masse anticolonialiste et indépendant de la gauche, avaient besoin du soutien des organisations blanches. Plus il y avait des débordements, plus la gauche abandonnait la Palestine. Les anti impérialistes comme Youssef devaient faire le sale travail au nom de la cause.

C’est alors que l’antiracisme politique est né. Il a radicalisé les mots d’ordre, il a d’abord assumé son antisionisme. Il soutenait les mouvements de résistance quelle que soit leur obédience, le Hamas par exemple. Il légitimait la lutte armée des Palestiniens en faisant des parallèles avec l’Algérie, l’Afrique du Sud mais aussi la Résistance française. Les gens dans les manifestations avaient le droit de venir en tant que Musulmans. Ça c’était nos manifs à nous. On a élevé le niveau de radicalité et on a rencontré l’affect indigène. Les indigènes venaient en masse dans nos manifs. Par exemple lors des manifs monstre de 2009 et 2014. C’était nous à l’avant poste, nos slogans antisionistes et radicalement dénués d’antisémitisme étaient repris en cœur. Dans nos manifs, curieusement, tous les excès indigènes se sont résorbés. Parce qu’ils arrivaient chez nous, et on leur disait « vous avez le droit de venir en tant que vous-mêmes », « vous avez le droit d’être antisioniste ». Ils ne pouvaient pas être plus radicaux que nous. Du coup, la surenchère antisémite n’avait plus lieu d’être puisque le besoin de radicalité était assouvi par notre propre radicalité. Elle a même disparu. Dorénavant, les « incidents » antisémites, faute d’exister, il a fallu les inventer comme ce fut le cas en 2014 où Manuel Valls a monté une affaire antisémite de toute pièce.

Mariam : Plus besoin de faire des provocations antisémites donc…

Houria : Plus besoin ! Leur rage s’exprimait dans les mots de l’antisémitisme parce que la gauche était molle. Elle n’était pas capable d’exprimer quelque chose à la hauteur de leur colère et de l’événement. Alors qu’avec nous, les gens se sont moulés dans nos mots d’ordre. Et ça leur suffisait. Et là, c’est la part lumineuse qui est apparue, à savoir un anticolonialisme sincère et profond, tandis que le sentiment antijuif disparaissait petit à petit.

Mariam : On voit l’importance du travail politique de traduction. Tu sais que l’antisémitisme des indigènes cache en réalité un antisionisme que tu décides de politiser pour mieux lutter pour la Palestine et contre l’antisémitisme.

Houria : Voilà. Le paradoxe de tout ça, c’est que les antisémites, il y en avait dans les manifs de la gauche molle mais pas dans les manifs indigènes au final. Parce que le travail de politisation a été fait chez nous. Ça a été fait dans un espace de quinze ans, ça a été long, mais si tu regardes les manifestations interdites à Paris il y a deux ans, il y a plein de jeunes qui sont sortis et tout le monde s’accorde à dire que les slogans, pourtant spontanés du fait de l’interdiction des manifs, étaient nickels. Quand les gens ont le droit d’être antisionistes, ils n’ont pas besoin d’être antisémites. Ce qui montre que l’équation antisioniste = antisémitisme est une vaste escroquerie. On peut même se demander si ceux qui jouent sur cette équivalence ne cherchent pas à augmenter le niveau d’antisémitisme plutôt que de le résorber.

Azadî : J’ai l’impression que ce que tu viens de dire est une mise en abyme de ce qu’a été le PIR et de ce que tu représentes : avoir les mains sales et permettre aux personnes d’exprimer ce qu’elles veulent exprimer, mais en leur donnant un bagage politique pour les protéger.

Houria : C’est-à-dire qu’on fait tout pour empêcher l’ensauvagement des indigènes, l’antisémitisme étant une forme d’ensauvagement. On a tenté d’enrayer cette mécanique. Ce n’est pas gagné, mais c’est dans cette direction qu’il faut continuer à travailler. Ça nécessite des organisations prêtes à se salir les mains. A la lumière de cette expérience, je suis convaincue que c’est ce qu’il faut faire avec les classes populaires blanches. Il faut sublimer la part lumineuse des beaufs et des barbares.

Azadî : Tu cites dans ce nouveau livre ce passage de ton premier livre, Les Blancs, les Juifs et Nous : « Si les choses étaient bien faites, le devoir des plus conscients d’entre vous serait de nous faire une proposition pour éviter le pire. Mais les choses sont mal faites, c’est à nous que cette tâche incombe ». Je me demande pourquoi c’est encore à nous de faire le pari du nous ?

Houria : Soit on le fait, parce qu’on n’a pas de temps à perdre. Soit on s’assoie, et on attend que la gauche le fasse. Voilà. Il faudra s’armer de patience parce qu’elle n’est pas prête à se salir les mains. En attendant sa prise de conscience, nous, on fait notre taf, et elle, elle avancera à son rythme qu’il faudra accélérer si on en a les moyens.

Azadî : Avancer à leur rythme ça me fait penser à quand tu dis dans le livre qu’il va falloir composer avec les blancs qui n’aiment que leurs enfants. On en revient toujours au Nous. Au sein du Nous, il y a deux vitesses, deux affects différents.

Mariam : Et même des sous-vitesses avec des sous-groupes au sein de ces classes populaires.

Azadî : Comment avancer avec des rythmes différents, comment unifier des camps qui eux même ne sont pas unifiés en leur sein ?

Houria : Moi je ne vais rien faire du tout. Je n’ai pas la capacité d’unifier les indigènes ou d’unifier les blancs. Il y a trop de contradictions matérielles et historiques pour que je puisse faire quoi que ce soit. Je ne suis pas une magicienne. On trace des lignes stratégiques et théoriques. Le travail d’unification sera un travail politique de toutes les parties en présence, de toutes celles qui voudront bien s’engager dans cette direction. Nous, on aura notre part de travail en tant qu’embryon décolonial. Ce travail d’aller chercher les indigènes. Et c’est le paradoxe de l’affaire, ce travail doit souvent passer par les blancs. En politique, il y a des moments. Peut-être que le moment est celui qui consiste à avoir comme priorité de convaincre les blancs. C’est un travail politique. Parfois, il s’agit de convaincre les blancs pour qu’avec les indigènes, nous puissions aller plus vite. Le moment où je parle, on l’a dit hier dans l’émission sur l’antiracisme politique, on est dans le creux de la vague. Il y a un travail qui est en train d’infuser. Si on me dit que ce sont surtout les blancs qui sont intéressés par mon livre, je dis tant mieux. C’est quoi le problème ? La marche de 2019, pourquoi autant d’indigènes sont sortis ? Parce qu’il y avait des « grands blancs », Mélenchon et Martinez notamment. Il y a deux choses qui font sortir les indigènes en masse : les grands blancs qui rendent les manifs légitimes et sécurisantes où le sang : celui qui gicle à Gaza ou l’assassinat de Georges Floyd. Ce n’est pas nous qui les faisons sortir, nous sommes au mieux les cadres organisateurs en capacité de capter le moment et de lui donner une direction. Ça fait 15 à 20 ans qu’on lutte contre l’islamophobie, on n’a jamais fait sortir 30 000 ou 40 000 personnes dans la rue. Il a fallu la participation des grandes organisations blanches qui rassurent et rendent l’acte désirable et « rentable ». Mais pourquoi les grands blancs ont-ils fini par nous rejoindre ? C’est grâce au travail politique des indigènes. C’est donc aussi grâce à l’antiracisme politique que ces mêmes grands blancs ont pris conscience du rôle de l’islamophobie comme idéologie contre-révolutionnaire, mais de manière indirecte. Comme d’habitude, les choses sont dialectiques.

Azadî : Tu parles aussi des abstentionnistes. Tu dis qu’il y a les abstentionnistes qui sont indifférents, contrairement aux autres qui penchent davantage vers le racisme. C’est le bloc abstentionniste qu’il faudrait inclure dans le pari du nous ?

Houria : Chez les blancs, je vise effectivement les abstentionnistes, parce que finalement, je les trouve intéressants. Il y a une offre qui leur est faite, qui est celle du racisme et du RN, et ils n’y cèdent pas. Je les trouve bien ceux-là ! Il faut absolument aller vers eux car on sent qu’il leur manque une offre. Ils sont prioritaires. L’autre cible est ceux qui votent à gauche, qu’il faut maintenir au maximum dans nos rangs. Et parmi ceux qui votent extrême droite, je vise ceux qui ont voté Mélenchon (ou divers gauche) au premier tour, et Le Pen au second. Eux sont aussi très intéressants. Ce serait bête de les abandonner au vote RN puisqu’ils ont d’abord fait un choix de classe. Ceux qui votent Le Pen premier et second tours, on ne les calcule pas. On n’est pas désespérés à ce point.

Azadî : Je voulais que tu parles des apartés parce que je les trouve extrêmement beaux, très touchants, et en lien avec ce que tu écris. Nous en tant que lecteurs ça nous fait du bien, mais toi est-ce que ça t’a aidée parfois à sortir du théorique ? Parce que dans tes écrits, il y a toujours une forme de poésie.

Houria : Pour moi, les apartés, c’est du supplément d’âme. Mais c’est aussi la chose que je ne veux pas décrire de manière analytique. Par exemple, il y avait un manque dans mon livre. C’était la manière dont on se mélange avec les blancs. Comment on vit vraiment ensemble, je veux dire, concrètement. On est un pays de métissage en fait, on ne se rend pas compte à quel point on est métissé. Mais je ne voulais pas faire une analyse de sociologue, ça méritait un traitement différent. Tout un chapitre là-dessus ça n’a pas beaucoup d’intérêt en soi. Je voulais plus un traitement émotionnel. Il y a un truc qui est clair, il y a une barrière infranchissable, c’est la barrière de classe. Les riches, ils se reproduisent entre eux, et tu ne peux pas te mélanger avec. Je veux dire que les grands blancs ne veulent pas se mélanger avec les petits blancs. Par contre, petits blancs et indigènes, en veux-tu en voilà, des métisses. Ça veut dire que la barrière de la race, dans les faits, se franchit. J’ai trouvé que ça méritait un traitement à part. On a des enfants. Ils sont bien là. Et ils disent l’alliance possible des beaufs et des barbares mieux et plus que mille mots.

Mariam : Eugénie Bastié a lu ton livre et est l’une des premières journalistes à avoir écrit un article dessus, dans le Figaro (« Dans la tête d’une révolutionnaire racialiste »). Elle « analyse » ainsi « Les beaufs et les barbares doivent s’allier contre un ennemi commun, le grand blanc capitaliste et l’État racial. C’est l’alliance du faucille et du Coran, de la lutte des races et de la lutte des classes. ».

Houria : Si Eugénie Bastié avait un minimum de culture politique, elle saurait que cette expression, « l’alliance de la faucille et du Coran », vient de son propre camp, de la droite. C’est son camp qui a eu peur de l’alliance des ouvriers blancs et des ouvriers indigènes. Ce sont eux qui ont transformé une lutte ouvrière indigène en lutte islamiste. Ce sont leurs mots, pas les miens. Ensuite, j’ai trouvé cet article moins délirant que ce que j’ai pu lire parfois sous la plume de journalistes de gauche. J’ai relevé aussi sur Facebook qu’elle dit que je ne parle pas de l’antisémitisme de Soral. Je crois bien qu’avec le PIR, on a été les premiers à dénoncer l’alliance de Dieudonné et de Soral fondée entre autres sur l’antisémitisme. Soral me déteste pour ça, parce qu’on l’a dénoncé à maintes reprises. Je me demande comment elle fait pour l’ignorer. Si elle a vraiment lu mon livre, elle ne peut pas ignorer le passage où je dis que l’idéologie de Soral relève de l’antisémitisme. C’est une menteuse. Elle n’est ni la première, ni la dernière. Depuis Bastié, Le Point et Charlie Hebdo lui ont emboîté le pas. Ils sont tellement nuls, qu’ils ne méritent pas qu’on s’y attarde.

Azadî : Tu dis souvent que la classe bourgeoise est celle qui a la plus grande conscience de classe. Eugénie Bastié dit justement : « Beaucoup voudraient faire taire Houria Bouteldja. Je pense qu’il faut la lire au contraire, car sa pensée racialiste est en train de gagner les esprits. D’ailleurs, elle-même se vante du butin de guerre que constitue Mélenchon, acquis à la pensée indigéniste. La gauche est en train de faire le pari de l’islamo-marxisme dont elle est la prêtresse ».

Houria : Mais je vais la contredire. Nous on ne racialise pas, on déracialise. Je répète, c’est son camp qui a transformé les ouvriers immigrés qui revendiquaient des droits sociaux et politiques en islamistes. C’est comme ça qu’on racialise les rapports sociaux. Mélenchon quand il s’attaque à l’islamophobie, il déracialise. Eric Ciotti, pareil, il m’a fait rire parce qu’il s’offusque avec l’extrême droite du fait qu’on dit qu’il y aurait un « suicide français ». Le thème du suicide français est un thème d’extrême droite. Ce sont eux qui disent que la France se suicide. Eux ont le droit de le dire, mais quand nous on fait éventuellement les mêmes constats, mais avec des analyses différentes et pour des objectifs différents, tout d’un coup ça ne va plus. On n’a pas le droit de dire qu’il y a un suicide français au sens culturel où pour moi, les identités modernes sont façonnées par la marchandisation, l’individualisme. Il y a une distinction très forte entre ma position et celle de l’extrême droite parce que l’extrême droite considère que les identités sociales et historiques de la France disparaissent à cause de la massification de l’immigration, de l’Islam etd ‘un projet de « grand-remplacement ». Moi, je dis que s’il y a une disparition historique des cultures locales, c’est à cause de l’émergence des États-nation, du capitalisme, et de l’impérialisme. Il y a plus de chances que la France soit menacée d’américanisation que d’islamisation, ou d’africanisation. C’est ça le véritable grand-remplacement. Ce sont aussi deux dynamiques complètement différentes parce que l’américanisation, c’est vider une culture de sa substance pour ne garder que le caractère consumériste. Tandis que l’africanisation, c’est juste un mélange de culture, c’est un enrichissement qui nous apporte quelque chose, qui nous apporte des dimensions spirituelles, culturelles. Qui nous apporte une autre manière de voir et donc qui ne peuvent qu’enrichir le substrat français, qui s’est toujours enrichi de par son histoire et depuis le début, comme toute culture. Toute culture est faite d’emprunts et de mélange. Il n’y a pas une culture algérienne stricte et homogène. On est tous le fruit de l’histoire complexe. Donc ce qui arrive à la France de par son histoire et notamment de par son histoire coloniale, c’est que les autres cultures viennent et se mélangent à l’existant. Quand les immigrés viennent, ils ne laissent pas leur culture au porte-manteau, pour rentrer dans la classe, dans la grande nation France, tous nus, pour être francisés selon une norme définie par l’État. Ils entrent dans la classe avec leur manteau, avec leur histoire, leur mémoire, et ils partagent leur culture. Pour moi, partager la culture, c’est ma mère qui faisait le couscous pour les voisins. On ne va pas devenir des névrosés comme les gens d’extrême droite. Quelqu’un qui veut partager quelque chose avec moi, sa baguette par exemple, eh bien je l’accepte, je suis très contente quand on m’offre un bout de baguette et un bout de fromage.

Rire : si on finit la dessus, on va m’accuser d’essentialiser les Français qui ne sont pas réductibles au cliché de la baguette et du fromage. Allez, je prends le risque !

 

Pour le QG décolonial, Azadî et Mariam

Introduction de « Beaufs et barbares » : La fin du monde

Avec l’aimable autorisation des éditions La Fabrique, nous publions l’introduction du livre « Beaufs et barbares, le pari du nous » d’Houria Bouteldja dont la sortie est prévue le 20 janvier 2023.

 

L’ange Gabriel (as) demanda : « Informe-moi au sujet de l’heure du Jour Dernier et parle-moi de ses signes annonciateurs », et le Prophète (sws) lui répondit : « … lorsque tu verras les va-nu-pieds, mal vêtus, nécessiteux qui gardent les troupeaux se faire élever des constructions de plus en plus hautes. »

Hadith rapporté par Mouslim

 

« Les nations se sont irritées, mais ta colère aussi est venue ; voici le moment de […] détruire ceux qui détruisent la terre. »

L’Apocalypse selon saint Jean

 

C’est la fin du monde.

La Torah, la Bible et le Coran l’ont annoncé. On aura beau scruter l’horizon, on n’y verra que des cieux brunissant et des soleils ténébreux. Tous les signaux sont au rouge. J’aimerais parler d’espoir mais je sens bien que le mot est ringard.

C’est la fin du monde. Nos certitudes fondamentales, notre vision moderne d’un progrès matériel, moral et éthique illimité n’est plus. Que ce soit à cause de la menace d’une guerre nucléaire, d’un virus ou du dérèglement climatique, il n’est plus aucune utopie, aussi désirable soit-elle, capable de l’emporter sur notre lucidité ou notre résignation. Les esprits les plus sécularistes et les plus scientifiques commencent à converger avec les croyants. Ils partagent désormais un imaginaire commun : la fin est pour bientôt.

C’est un bon début. Allons plus loin et considérons la puissance de la pensée négative. Considérons son pouvoir et prenons-le pour appui. Pas pour accélérer cette fin mais pour rendre au désespoir sa dimension métaphysique. Ce n’est plus l’espoir qui nous fera vivre, mais le désespoir. En voilà une perspective concrète et matérialiste ! La fin du monde comme mythe mobilisateur et, in fine, comme nouvelle conscience positive. Le poète n’a-t-il pas dit : « Là où croît le péril, Croît aussi ce qui sauve » ?

Le monde est mort, vive le monde !

Si pour les monothéismes la fin du monde est une certitude, l’heure à laquelle elle adviendra est un secret. Un secret que l’homme moderne plus qu’aucune autre créature terrestre aura contribué à éventer. Si elle semble si proche désormais, il se pourrait qu’elle puisse encore être repoussée, si tant est que notre volonté collective soit d’en finir avec le monde tel qu’il existe. Ce monde est capitaliste. Ce monde, c’est la destruction du vivant. Ce monde, c’est la guerre. Il faut y mettre fin. Maintenant.

Mais si le capitalisme est partout, les nations les plus responsables de la fin du monde sont, la plupart, localisées en Occident. C’est de là que j’écris, du cœur du capitalisme français. C’est là que mon désespoir s’épanouit. C’est là que mon espoir doit renaître, là que je dois envisager la fin de ce monde. Comme je mesure le défi qui consiste à tenir une ligne dans les ruines des espoirs politiques, autant rester réaliste et exiger l’impossible, non ? L’impossible, ce sera ça : la fin de ce monde. Le NOUVEL ESPOIR.

Nous avons l’Idée, le mythe mobilisateur. Nous connaissons l’Ennemi. Il nous faut maintenant une volonté collective et une stratégie globale pour « détruire ceux qui détruisent la terre ». C’est là que les choses se compliquent car les forces populaires capables de mettre fin à ce monde sont désunies, séparées, voire opposées les unes aux autres. Le pari, c’est de trouver le moyen de les unir. Les facteurs de la désunion sont nombreux mais parmi les plus structurels, les plus anciens et les plus effectifs, il y a la division raciale. C’est à ce nœud que je consacre ce livre.

Faut-il être fou pour s’obstiner à croire à la formation d’un bloc historique capable de s’organiser, de résister voire de prendre l’ascendant sur l’ennemi ? Un bloc qui réussirait l’unité de ses classes populaires, fort d’une stratégie de conquête du pouvoir et de l’État ? S’il y a bien une unité qui s’affirme dont le triomphe est annoncé, c’est celle de la suprématie blanche, dernier et ultime recours du bloc bourgeois occidental ébranlé de toutes parts par les crises sociales et politiques qu’il ne cesse de provoquer et qu’il aggrave jour après jour. Dans l’attente du big one, cette déflagration dont on ne connaît pas vraiment l’ampleur mais qu’on pressent gigantesque (la fin ?). De ce point de vue, la France est un cas d’école mais notre compréhension de ce qui nous arrive ne saurait se passer d’une analyse du capitalisme comme d’une totalité. C’est connu de tout marxiste digne de ce nom mais il importe d’en rappeler ici les grands traits. Une telle analyse doit d’abord et avant tout replacer l’État français et sa politique dans l’espace mondial – le « système-monde », dirait Wallerstein –, qui voit s’affronter les puissances d’argent. Un espace qui est tout à la fois une combinaison de dynamiques économiques, dominées par le capital financier, et de logiques géopolitiques qui s’imposent à n’importe quel État du fait même qu’il est inscrit dans cet espace mondial impérialiste. Deux contraintes ont perturbé le système-monde au xxe siècle, laissant une trace indélébile et traumatisante dans les pays capitalistes avancés : la révolution russe et les luttes de libération du tiers-monde. Mais depuis l’effondrement de l’URSS, la plupart des entraves géopolitiques sont tombées. Le capital jouit d’une liberté sans limites pour exploiter les hommes, la terre et l’environnement. Après la disparition de « l’empire du mal », il a fallu trouver un nouvel ennemi capable d’unifier contre lui le bloc impérialiste. La révolution iranienne, la montée de l’islam politique, puis les attentats djihadistes en ont fourni l’occasion, où s’est élaborée la base idéologique de cette unité. Car cette guerre nécessite l’union nationale du peuple avec ses dirigeants ou, pour le dire autrement, l’alliance de la bourgeoisie avec les classes subalternes blanches contre les damnés de la terre à l’extérieur, et contre les indigènes à l’intérieur. Tant que le consentement populaire est acquis, les forces de l’ordre, la police et l’armée restent à l’écart de la vie publique et laissent le gouvernement arbitrer. Mais si le consentement s’effrite, ce qui est la tendance qu’on observe dans l’abstention massive ou la révolte sociale, l’armée peut s’autonomiser et « prendre ses responsabilités ».

Dans ce contexte, où la gauche radicale et l’antiracisme politique sont devenus insignifiants, où la sociale démocratie qui faisait office d’amortisseur a été liquidée, où l’extrême droite s’épanouit et où les thèmes de l’immigration et de l’islam prennent une place centrale dans le débat public, il devient urgent de renouveler nos analyses sur l’État et sur le caractère organique de la race comme technologie d’organisation de la société. Ce sera la première ambition de ce livre.

Le racisme est-il une passion des élites comme le suggère Jacques Rancière ou au contraire une passion de « prolos » comme semble le penser une grande partie du champ politique républicain, notamment à gauche ? Y a-t-il un racisme d’État comme l’affirment un certain nombre de militants et chercheurs tels Fabrice Dhume ou Éric Fassin ou alors un État raciste ? Mon hypothèse est que la race est consubstantielle de la formation des États modernes. Dès lors, l’analyse consistant à opposer « racisme d’en haut » et « racisme d’en bas » ou à innocenter l’État en faisant du racisme une variable conjoncturelle manque de pertinence : il existe une relation dialectique entre les deux que l’idée gramscienne d’« État intégral » peut nous aider à comprendre.

Gramsci définit l’« État intégral » comme une « hégémonie cuirassée de coercition » constituée des appareils d’État, de « la société politique » et de « la société civile ». C’est une unité dialectique des instances de la société civile et de la société politique, l’« ensemble des activités pratiques et théoriques grâce auxquelles la classe dirigeante non seulement justifie et maintient sa domination, mais réussit à obtenir le consentement actif des gouvernés ». Mais quel est le rôle de la race dans tout ça ? Je propose de faire la démonstration suivante : l’« État intégral » est un État racial intégral . C’est une idée qui peine à s’imposer en France tant elle est combattue alors que sous d’autres cieux elle est au moins débattue : l’État racial existe et l’État français en est un. En effet, si Gérard Noiriel, René Gallissot ou Suzanne Citron ont magistralement décrit les mécanismes qui, depuis la Révolution française mais surtout depuis la troisième République, ont « nationalisé les Français » à travers un pacte social/national, si de très nombreux penseurs marxistes dont Nicos Poulantzas et Antonio Gramsci ont pensé l’État capitaliste, il manque à l’analyse sa substance raciale, notamment pour ce qui concerne l’État français. Établir ce fait permettra aussi d’étudier sous le prisme de la race la relation qui s’est nouée depuis deux siècles entre l’État, la société politique et la société civile en France.

Gramsci n’a jamais prétendu faire de l’État, de la « société civile » et de la « société politique » des absolus, c’est-à-dire des permanences échappant à l’histoire. Il a reconnu lui-même qu’il s’agissait de distinctions d’ordre « méthodique » et non « organique ». Je profite de cette mise au point pour avertir que je prendrai moi-même des libertés avec la définition que Gramsci donnait de ces instances. D’abord, je reprendrai à mon compte la définition poulantzassienne selon laquelle « l’État n’est pas un bloc monolithique, mais un champ stratégique » qui « concentre non seulement le rapport de forces entre fractions du bloc au pouvoir, mais également le rapport de forces entre celui-ci et les classes dominées ». Ensuite, je limiterai l’analyse de la « société politique » aux organisations politiques et syndicales qui représentent l’opposition de classe au bloc au pouvoir. Enfin, la « société civile » sera envisagée sous la catégorie floue de « peuple », et de son unité constitutive dans les États modernes qu’on appelle « citoyen ».

On aura tôt fait de critiquer cette approche comme trop mécaniciste, trop systématique et on n’aura pas complètement tort. Si j’assume ici le prisme de la race comme étant à la fois essentiel et constamment occulté, cela ne préjuge pas des autres déterminismes historiques qui relèvent d’autres logiques. La race est une dimension de l’histoire, elle n’est pas toute l’histoire.

Ma seconde ambition, qui est aussi une ambition gramscienne, est de ne pas renoncer à « l’optimisme de la volonté » et à l’utopie, expression tellement galvaudée qu’elle en a perdu sa force révolutionnaire. Je voudrais ici lui donner un nouveau souffle. L’idée est la suivante : l’État (racial) intégral, aussi tentaculaire soit-il, n’épuise pas l’humain ni sa capacité à rompre ses chaînes et à chérir sa liberté. Dans le scaphandre, il est un papillon. Ce papillon aime la vie et ne rêve que d’une chose : s’échapper. Comment comprendre autrement l’optimisme de la volonté cher au révolutionnaire sarde ? Et comment ne pas en faire le substrat philosophique de toute stratégie politique ? Ou, pour le dire autrement, comment espérer renverser les formes de l’exploitation capitaliste sans d’abord croire ? Sans croire qu’une foi, qu’un objectif et qu’une stratégie sont capables de former une nouvelle communauté politique, un « nous » révolutionnaire ? À cette fin, il m’a fallu identifier deux sujets révolutionnaires : les Beaufs et les Barbares. « Beaufs » et « Barbares » ne sont pas mes mots. Ce sont ceux du mépris de classe et du racisme. Ce sont ceux de l’ennemi principal. Les mots dans lesquels il a enfermé d’un côté le prolétariat blanc et de l’autre le prolétariat indigène, ceux dont il connaît le potentiel politique et qu’il a réussi à opposer et à neutraliser, souvent avec la complicité des premiers. Résultat : les « beaufs » disent « eux » quand ils parlent des « barbares » et, inversement, les « barbares » disent « eux » quand ils parlent des « beaufs ». Le projet : remplacer « eux » par « nous ».

Je l’avoue, c’est un bien curieux mot que ce « nous ». À la fois diabolique et improbable. Au moment où, d’un côté, les « je » et les « moi » plastronnent et où, de l’autre, le « nous » de la suprématie blanche s’épanouit, il est même presque incongru. A fortiori quand on sait que les différentes composantes et sous-composantes de ce grand « nous » – fanonien – sont presque toutes aussi incertaines les unes que les autres. Le « nous » des classes populaires blanches ? Improbable. Celui des indigènes ? Une blague. La rencontre de ces deux « nous » : un mirage. Leur union au sein d’un bloc historique ? Une chimère. Je me suis donc lancée dans l’écriture d’un livre presque injustifiable à mes propres yeux en m’accrochant à la branche fragile de cet adage populaire aussi juste que dérisoire : « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir». Le NOUVEL ESPOIR. Car, si j’ai grand-peine à me convaincre qu’une telle unité est possible, je ne me résous pas à l’idée que tout n’aura pas été tenté. Aussi faut-il commencer par ce qui l’empêche.

Haut les cœurs !

Houria Bouteldja

Distinguer individuel et institutionnel, c’est mal ? 

Le terme « homophobie soft », prononcé par Houria Bouteldja lors d’un évènement organisé par Dany et Raz, deux streamers abordant souvent les problématiques queer, a provoqué un véritable scandale sur le réseau social twitter. C’est tout d’abord le mot « soft » qui a causé la colère de professionnels de l’indignation, affirmant qu’une oppression ne pourrait jamais être « soft », mais indistinctement violente dans tous les cas.

Il fut rapidement rappelé que le terme « soft » n’est en rien un concept et relève ici davantage d’un terme imprécis prononcé lors d’une discussion avec deux amis et un public déjà plus ou moins au fait du cadre théorique d’Houria Bouteldja, raison pour laquelle ils ne l’ont pas interprété comme une minorisation des violences homophobes. S’indigner simplement pour l’usage du mot « soft » relevait ainsi plus d’un moralisme un peu malhonnête que d’une critique politique construite, puisque cela consiste à se focaliser sur l’usage du mot plutôt que sur tout l’argumentaire. Quant à l’argumentaire lui-même, il était somme toute basique : il est nécessaire de faire une distinction entre la violence individuelle et/ou des dominés, et celle institutionnelle et/ou des dominants et organisée politiquement.

Qu’à cela ne tienne, ne voulant perdre la face, la plupart des personnes offusquées par le mot « soft » ont alors prétendu que ce n’était pas seulement son usage qui les dérangeait, mais bien le fait de distinguer l’individuel et l’institutionnel. De leur point de vue, faire une hiérarchie entre les deux serait une fatale erreur. Il faudrait combattre au même titre l’individuel et l’institutionnel, car il ne peut y avoir de degré dans une oppression et dans son traitement. Elle est à rejeter, et voilà tout !

Dans cet article nous tenterons d’expliquer les raisons pour lesquelles cette surprenante position dont la motivation paraît résider surtout dans la volonté de lancer une nouvelle cabale contre la terrible sorcière et l’anti-racisme politique autonome – constitue un sérieux recul vis-à-vis des théories et luttes politiques menées depuis des dizaines années. Il nous semble même que cette position va dans le sens d’un retour de l’anti-racisme moral se parant de certains codes de l’anti-racisme politique. Ce sera pour nous l’occasion de rappeler l’intérêt théorique, politique et stratégique de la distinction individuel/institutionnel.

Il y a effectivement une forme de légitimité morale à ne vouloir faire aucune distinction entre l’individuel et le collectif vis-à-vis de l’oppression. En affirmant que « l’homophobie c’est de l’homophobie, un point c’est tout » (remplacez « homophobie » par l’oppression de votre choix), on déclare n’avoir aucune complaisance à son égard et lutter contre elle sur tous les plans et contre toutes ses manifestations. Toutefois, à l’étudier de plus près, cette position se révèle davantage être une sorte de code moral abstrait, une déclaration de principe et d’éthique idéaliste, qu’une stratégie politique concrète. Analysons les effets pervers de cette position qui se veut à la pointe du progressisme.

Il y a tout d’abord ceux qui refusent de faire une hiérarchie en termes de degré de violence dans les systèmes d’oppression. Ils partent du principe qu’« une oppression est une oppression, et c’est tout ». Tenter d’en déterminer les différents degrés reviendrait, au fond, à relativiser et, au bout du compte, à nier certaines violences puisque cela conduirait à dire qu’il en existe des « moins graves » que d’autres. Tout en commettant l’erreur d’oublier que ces violences sont toutes liées.

Une position ô combien moralisatrice, d’autant plus que nous n’en voyons pas bien l’intérêt stratégique car comble d’ironie, elle peut être attaquée sur le même champ moral. En effet nous pourrions montrer qu’elle nous conduit à une approche malsaine et malhonnête ne faisant aucune distinction de valeur entre un regard déplacé, une insulte, une agression, ou des mesures répressives globales. Certes, tous ces actes relèvent souvent d’un même système.  Toutefois, nous ne pensons pas nous tromper si nous affirmons ici que, quitte à choisir, nous préférons être victime davantage d’un regard peu sympathique que d’une agression physique. Doit-on mettre au même niveau une victime de violence policière et une personne à qui on a posé la question de ses origines dans une discussion ? Ces violences se valent-elles vraiment ? De même, nous n’imaginons pas choquer nos lecteurs si nous avançons qu’une insulte de la part d’un individu à moins d’impact qu’un projet de loi contre l’accueil de réfugiés.

Notons d’ailleurs qu’il y a de quoi s’étonner de ces vives réactions face à notre logique de différenciation et stratification des actes discriminant selon le degré de violence et/ou selon son incidence d’un point de vue général, alors même que nous tenons ce genre de position depuis des années sur le sujet du racisme, comme le montre notre usage du terme « racisme édenté » d’Albert Memmi. Une notion qui s’approche de l’idée d’Houria Bouteldja lorsqu’elle parle d’homophobie « soft » que nous pourrions ainsi remplacer par homophobie édentée. A travers ce concept, Albert Memmi ne prétendait pas que ce racisme n’était pas capable de « mordre », ne pouvait pas être violent, et faire des victimes. Mais il permettait de qualifier le racisme des individus sans pouvoir, dominés, et le distinguer ainsi du racisme institutionnel. Les indigènes pouvant effectivement selon Memmi commettre des actes racistes à l’encontre des Blancs, mais sans commune mesure avec le racisme du dominant et/ou institutionnel. Pourquoi nos chers curés de gauche ne se sont-ils jamais élevés contre cette notion de racisme édenté que pourtant nous utilisons depuis des années, semblable à l’idée soutenue par Houria Bouteldja sur l’homophobie des indigènes ? Si ce n’est en raison du soupçon constant d’homophobie qu’ils font peser sur nous.

Affirmer qu’il existe un degré dans la violence n’est en rien nier la violence, ni même ignorer les liens qui existent entre ses différentes expressions. Observer des degrés de violences et opérer une sorte de hiérarchisation n’est pas antagonique à l’idée de continuum, bien au contraire. Hiérarchiser les violences peut sembler abrupte d’un point de vue éthique, mais nous parait nécessaire en ce qu’elle permet de restituer dans toute sa réalité, sa complexité et ses diverses ramifications et intensités un système d’oppression. En somme, elle nous donne la possibilité de mieux connaître le système en question en évitant d’en faire une masse homogène impossible à disséquer. Car, puisqu’il faut le rappeler, si l’on souhaite agir sur un phénomène, l’étape primordiale et inévitable est de le comprendre. Avec le plus d’objectivité possible, sans faux semblant, sans déni, sans tabou et sans moralisme. Il est donc risqué de vouloir se priver d’analyses détaillées et minutieuses d’un phénomène sous prétexte que cela pourrait nous conduire à heurter une morale douteuse stipulant que c’est « mal » de hiérarchiser la violence.

Toutefois, si cette non-distinction nous paraît problématique, c’est surtout du point de vue politique. Nous pouvons même constater que cette orientation est de plus en plus ancrée au sein de la lutte anti-raciste (mais pas que), et témoigne ni plus ni moins d’une forme de recul vis à vis de toutes les élaborations théoriques et actions militantes de ces dernières années. Abolir la distinction individuel/institutionnel en les mettant au même degré de gravité, indiquant par la même qu’ils nécessitent le même degré d’intervention de notre part, c’est nier le rapport au pouvoir et participer à une confusion politique qui, in fine, profite au statut quo en donnant libre cours à une approche idéaliste et morale de la lutte.

Distinguer les formes de violence ne revient guère à isoler celles-ci et à ignorer les liens qui existent entre elles. Bien au contraire. Nos opposants croient devoir nous rappeler ce qui constitue un truisme pour toute personne ayant passé plus de six mois dans le milieu militant : il existe un « continuum » entre ces violences. Effectivement, et justement. Pour affirmer l’existence d’un continuum entre les différents types de violence, il est nécessaire de considérer que le phénomène forme, certes, un ensemble, mais justement composé d’éléments distincts. Cependant, parler de continuum ne suffit pas. Il faut aussi affirmer, surtout du point de vue politique (mais validé par la théorie), que tous les éléments ne se valent pas, certains étant plus déterminants que d’autres.

Oui, l’individuel et l’institutionnel sont dialectiquement liés. Oui, ils répondent au même système d’oppression. Mais non, pour autant ce n’est pas du pareil au même. L’un a une prédominance. En premier lieu en raison de l’étendue de sa portée, mais surtout de par le fait qu’il est le (re)producteur du système d’oppression. C’est l’institutionnel et c’est celui que nous visons en priorité.

« Mais vous être en train de hiérarchiser la lutte, et hiérarchiser c’est mal, parce qu’il faut lutter contre tout en même temps, sans distinction ! Une violence est une violence ! Une oppression est une oppression ! », nous rabâchent sans cesse les élèves studieux de la bonne conscience de gauche. A vouloir trop en faire dans la surenchère progressiste, ils en viennent à adopter des positions non seulement absurdes, mais aussi néfastes vis-à-vis de la lutte politique. « Il faut lutter AUTANT contre l’institutionnel que contre l’individuel ! Les deux sont inséparables », nous disent-ils, pleinement satisfaits d’eux-mêmes et de leur détermination sans compromis ni concession !

Soit, revenons de plus près sur cette position, car comme chacun sait le diable se cache dans les détails. Reprenons : il faudrait lutter autant contre l’institutionnel que contre l’individuel, ne laisser aucun répit aux deux, et les combattre avec la même énergie, sans faire de hiérarchie. En fait une position qui confine à l’absurdité. En effet, s’opposer à la hiérarchisation en stipulant qu’il faut lutter autant contre l’un que contre l’autre, c’est donc affirmer qu’il ne faut pas lutter davantage contre l’un que contre l’autre. Dans ces conditions, il est donc logique de conclure qu’il ne faut surtout pas, pour respecter ce sacro-saint précepte, accorder plus de temps à la lutte contre le racisme institutionnel que contre les actes racistes d’individus lambda. Appliquons cela à un cas pratique pour encore plus révéler l’aberration de la pensée de nos militants sans concessions. Par exemple : il ne faut surtout pas consacrer plus de temps à lutter contre l’islamophobie d’Etat que contre les regards méprisants de notre voisin Gérard lorsqu’il nous croise, car ce serait hiérarchiser, et hiérarchiser, c’est déjà banaliser la violence bla bla bla…

Pour notre part, nous refusons cette position idéaliste justement en raison de la situation absurde à laquelle elle-nous conduit. Oui, par souci d’efficacité nous faisons le choix politique de cibler prioritairement, et même essentiellement, l’incarnation institutionnelle d’un système d’oppression. Ce choix stratégique devrait être celui de toute personne ayant à cœur de s’attaquer à celui-ci, puisqu’en s’en prenant à son incarnation institutionnelle, nous nous attaquons indirectement à ses expressions individuelles.

Les comportements racistes des individus, sont en grande partie induits par une large permissivité et/ou un pouvoir accordé par l’Etat à leur égard. Un policier qui rosse, un prof qui humilie, un propriétaire qui discrimine, un employeur qui licencie etc., le peuvent précisément parce qu’ils ont pu accéder à des positions leur offrant ce pouvoir et qu’ils bénéficient d’une relative mansuétude (voir d’un total soutien) de l’Etat. Comme disait Kwame Ture (Stokely Charmichael) « Si un homme blanc veut me lyncher, c’est son problème. S’il a le pouvoir de me lyncher, c’est mon problème. Le racisme n’est pas une question d’attitude, c’est une question de pouvoir ». Et ce pouvoir est directement lié à l’Etat et ses institutions.

Il en est de même des agressions (physiques ou verbales) de la part d’individus ne se trouvant pas dans une situation de domination directe à l’égard des indigènes si ce n’est vis-à-vis de la stratification raciale. Si ces personnes agressent, c’est qu’elles sentent qu’elles ont plus ou moins la possibilité et le pouvoir de le faire sans trop de désagrément, un sentiment là encore distillé par les institutions.  Ces dernières sont productrices d’un discours hégémonique raciste faisant des indigènes les « ennemis de l’intérieur », ce qui favorise voire encourage les attitudes hostiles à leurs encontre qu’accentue une réaction lymphatique de ces agressions par les autorités compétentes.

En conclusion, la manière la plus effective, et la moins couteuse en temps et en énergie, n’est pas de s’attaquer au racisme (ou autre) de chaque individu, mais bien de viser prioritairement les institutions. Ce pour deux raisons : la première, comme nous l’avons déjà souligné, est qu’elles sont les (re)productrices de ce système de domination ; la deuxième est qu’à travers ces institutions nous pourrons agir plus efficacement, car globalement, sur les conduites individuelles.

Ce que nous venons de dire nous paraissait être une évidence. Devoir le préciser de nouveau est significatif du recul que nous constatons actuellement au sein de l’anti-racisme – mais plus globalement au sein des autres luttes radicales -, depuis quelques années. Nous pensions en avoir terminé avec l’anti-racisme moral qui nous a tant causé de tort, voilà qu’il revient en singeant l’anti-racisme politique pour passer inaperçu. Il se manifeste par cette volonté de ne plus faire de distinction individuel/institutionnel mais en prétendant, cette fois et contrairement à sa forme précédente, prendre en compte aussi l’institutionnel !

Emprunter cette direction, c’est remettre sur le devant de la scène cet anti-racisme moral qui a sû masquer ses vices pour revenir perturber l’avancée et l’organisation de l’anti-racisme politique autonome. Objectif déjà bien avancé lorsque nous regardons l’état de celui-ci et que nous faisons le douloureux constat qu’il n’existe toujours pas une organisation forte portant ce combat. C’est aussi se faire l’idiot utile de l’Etat qui préférera toujours cette position aberrante dissimulant ses politiques racistes derrière les insultes de n’importe quel individu. Il n’aura pas de mal à encourager cette vision tant il sait que, concrètement, elle servira ses intérêts.

En effet, les auteurs du Black Power avaient déjà bien compris le problème. Niveler les deux, c’est oublier, ou feindre d’ignorer, que l’un est beaucoup plus ostensible que l’autre, et du coup risque donc d’attirer bien plus d’attention, de temps et d’énergie, alors même que le moins visible est le plus important. Kwame Ture et Charles V. Hamilton expliquent ainsi que le racisme individuel est déjà davantage pointé du doigt justement parce qu’il est plus perceptible, constatable, direct et spectaculaire. Il se manifeste immédiatement aux sens. Au contraire, le racisme institutionnel est plus discret, diffus, flou et indirect. Il est bien plus difficile d’en rendre compte. Ce n’est pas un hasard s’il s’avère plus compliqué de faire reconnaitre aux personnes le racisme d’Etat qu’un acte raciste individuel. Raison pour laquelle d’ailleurs beaucoup agissent déjà davantage contre le second plutôt que contre le premier.

« Nous appelons cela le racisme individuel et le racisme institutionnel. Le premier est le fait d’individus qui agissent ouvertement en tuant, en blessant, en détruisant. Il est visible et peut-être filmé par des caméras de télévision ; on peut constater le crime au moment même où il est commis. Le second est moins franc, infiniment plus subtil, on le reconnaît moins facilement parce qu’il ne s’agit pas d’actes accomplis par des individus particuliers. Mais il n’en détruit pas moins la vie humaine. Comme il a sa source dans les forces établies et respectées de la société, il a infiniment moins de chances que le premier d’encourir la condamnation du public. 

Quand des terroristes blancs bombardent une église noire et tuent cinq enfants, il s’agit d’un acte de racisme individuel que l’on déplore dans presque toutes les sphères de la société. Mais quand, dans cette même ville – Birmingham, Alabama -, cinq cents bébés noirs meurent chaque année faute de nourriture, de logements, de soins médicaux, et quand des milliers d’autres sont marqués à jamais et mutilés dans leur corps, leur cœur et leur intelligence, à cause des conditions de misère et de discrimination infligées à la communauté noire, il s’agit alors de racisme institutionnel. »[1]

Le cas de l’affaire Carlos Martens Bilengo illustre assez bien cette problématique et la manière dont l’individuel est plus perceptible, mais aussi choque davantage, que le collectif et l’institutionnel. Alors qu’il faisait une intervention à l’Assemblée Nationale, pour parler du triste cas de l’Ocean Viking, ce bateau abritant 243 refugiés sauvés en mer à qui un port d’accostage était refusé, un député du RN beugla « (qu’il(s)) retourne(nt) en Afrique ! ». Ce qui suscita une levée de boucliers et une indignation générale à gauche. Qu’elle fût la réponse du RN ? Il s’agissait en réalité d’une méprise, ce député n’a pas dit à M. Bilengo de retourner en Afrique, mais c’est aux réfugiés qu’il s’adressait ! Ouf, Soulagement général ! C’était seulement 243 personnes dans un état de détresse qu’il insultait, et non pas Carlos Martens Bilengo. Bien sûr, nous ne sommes pas dupes de cette entourloupe, et nous persistons à penser que le député FI était aussi visé, mais cet épisode est symptomatique de la manière dont les cas individuels identifiés entrainent plus facilement réactions et indignations que lorsque cela concerne une collectivité un peu anonyme. Cette péripétie nous amènerait presque à penser qu’une insulte à l’égard d’un député est plus grave que le traitement inhumain de 243 personnes en état de détresse mortelle. En somme, si Grégoire de Fournas n’avait pas manifesté son racisme le plus crasse en beuglant contre le député FI, mais avait tout de même agi contre l’accueil de ces réfugiés, il aurait suscité bien moins de réprobation.

Nous sommes devant deux paradoxes causés par cette inégalité de considération entre l’individuel et collectif : 1 - une personne n’ayant commis aucun dérapage individuel mais participant à des politiques racistes peut provoquer moins de scandale qu’une personne ne s’engageant pas dans une politique raciste, mais ayant commis un dérapage individuel ; 2 – notre capacité à l’empathie et à la compassion est souvent tendanciellement moins forte à mesure que le nombre de victimes augmente. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer, nous ne pourrons tous les énumérer ici, mais citons à titre d’exemple la capacité de personnification et d’identification, qui devient plus difficile au fur et à mesure que le nombre de victimes augmente. Il arrive un moment ou ces victimes tombent dans une sorte d’abstraction, déshumanisées, nous ne nous représentons plus que des chiffres et non des vies humaines. Le cas des milliers d’êtres humains trouvant la mort chaque année en essayant de traverser la méditerranée (auquel il faut ajouter le caractère raciste du mépris pour ces vies) en est un bon exemple, puisqu’il ne suscite que très peu d’émotions. Ce constat rend terriblement vraie cette citation apocryphe attribuée à Staline : « Un mort, c’est une tragédie. Un million, c’est une statistique. »

Prioriser la lutte contre le racisme institutionnel, c’est donc tenter de renverser cet état de fait qui nuit autant à l’analyse du racisme – en tant non pas que problème moral relatif aux individus, mais bien en tant que système de hiérarchisation des individus et de leur exploitation -, qu’à l’organisation politique pour le combattre. Car ne pas distinguer les deux ne peut, au final, du fait des dissymétries que nous venons d’exposer, que profiter à l’Etat.

Pour terminer, il est évident qu’il ne faut pas minorer les discriminations inter-individuelles (même entre dominés), et la violence qu’elles peuvent contenir. Cependant, tachons de ne pas considérer les dominés, à travers une vision misérabiliste et méprisante, comme des êtres incapables de se défendre et de résister. C’est déjà ce que nous faisons. Aucun d’entre nous ne se laisse totalement faire.  Nous sommes contraints de composer avec ces oppressions, et à ce titre nous développons tous, au niveau individuel, des stratégies, plus ou moins efficaces, plus ou moins violentes, plus ou moins directes, plus ou moins conscientes, pour nous défendre face au racisme et autres dominations que nous vivons quotidiennement. Ou bien, « faire avec », pour rendre celle-ci relativement vivables. Même la « collaboration », tel que le pratiquent les « indigènes de service » est une forme de résistance, un moyen d’atténuer, au moins à titre individuel, la violence de l’oppression subie, bien qu’en l’accentuant sur d’autres[2].

Bien que motivée par une sorte d’éthique progressiste, cette façon de présenter l’exploité comme un être sans défense et écrasé par son oppression à tendance à conforter une image de « victime » bien peu offensive et attractive. Nous enfermant dans des stratégies défensives et de repli, tel que les « safe space ». Le réel problème, et ce qui fait que nous n’arrivons toujours pas à faire disparaître le système d’oppression que nous combattons, est que nous ne parvenons pas à nous organiser de manière structurée et à grande échelle pour lutter efficacement contre celui qui détermine et influe autant les conduites individuelles que les politiques de grande ampleur qui nous détruisent : le racisme institutionnel. C’est ici que la question du pouvoir devient déterminante. D’autant plus que s’organiser de manière collective pour lutter contre ce racisme institutionnel permet aussi de mieux s’organiser pour résister individuellement face à celui-ci. L’exemple des Black Panther Party en est encore une fois un parfait exemple. C’est lorsque ces Noirs Américains sont parvenus à s’ériger en organisation politique ayant pour objectif de rassembler la puissance noire et de renverser le pouvoir raciste, qu’il a pu en même temps rassembler énormément d’individus pour les former et leur redonner une confiance en leur capacité d’action et de résistance, tout en ajoutant des outils à leur palette de défense, afin de faire face, de manière parfois spectaculaire, au racisme de la vie de tous les jours.

 

Wissam Xelka, membre du QG décolonial

 

[1] Stokely Carmichael, Charles V. Hamilton, Le Black Power. Pour une politique de libération aux Etats-Unis, Editions Payo & Rivages, 2009, Paris. p 38

[2] A ce titre, voir notamment James C. Scott, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Éditions Amsterdam, 2009, 270 p. ; M. Cognet et M. Eberhard, « Composer avec le racisme, postures stratégiques de jeunes adultes descendants de migrants », Migrations Société, 2013, vol.147, n°3, p.221-234 ; P. Cuturello, « Discrimination : faire face ou faire avec ? Le(s) sens du mot « discrimination » chez les jeunes d’origine maghrébine », Agora débats/jeunesse, 2011, vol.1, n°57, p.63-78

Illana Weizman sait-elle ce qu’est l’antisémitisme ?

« L’hypothèse est que les formes actuelles de développement du capitalisme ont introduit des mutations importantes dans les modèles d’appropriation imaginaire de l’essence humaine. »

Franco Fortini, Les Chiens du Sinaï.

 

Dans son ouvrage Des blancs comme les autres, Illana Weizman défend l’idée selon laquelle l’antisémitisme serait un impensé à gauche ainsi que dans les luttes antiracistes – qu’il y aurait même une non-place de la lutte contre l’antisémitisme dans l’antiracisme. Plutôt que de rejeter cette idée en bloc, prenons-là au sérieux ! Le premier argument de I.Weizman est que les Juifs ne sont socialement pas blancs et qu’ils sont victimes de discriminations systémiques. Cette idée d’un antisémitisme systémique mérite d’être discutée. En effet, la suite de l’introduction du livre « De quelle couleur (sociale) sont les Juifs ? » reprend quelques lieux communs de l’antiracisme politique en leur ôtant toute leur portée politique. Weizman définit le racisme systémique (dans lequel elle « range » l’antisémitisme) comme « un phénomène ancré socialement, construit sur une temporalité étendue, et se manifestant à différents niveaux de l’organisation sociale et des relations interpersonnelles. » C’est là un point extrêmement pertinent, car le rattachement de l’antisémitisme au « racisme systémique » n’a jamais été aussi fort. Pourtant, ce que l’on entend par « antisémitisme systémique » n’est jamais réellement expliqué ou défini. Partons d’une phrase du premier chapitre de l’ouvrage qui nous semble la plus à même d’expliquer en quoi l’antisémitisme serait un racisme systémique : « l’antisémitisme est un racisme, la résultante d’un processus de racialisation » (p. 20). Mais qu’entend l’auteur par « processus de racialisation » ? Par quel système ou structures passe ce processus ? Et c’est bien-là le point aveugle de cet ouvrage ? Plutôt que de discuter des racines profondes que l’antisémitisme trouve dans le système capitaliste dans son ensemble (comme l’ont fait des auteurs comme Abraham Léon ou Maxime Rodinson par exemple), l’autrice de l’ouvrage reprend l’essentiel des arguments libéraux (qui ne sont pas propres aux discussions sur l’antisémitisme) visant à mettre l’accent sur le vécu individuel, l’assignation à une identité, etc. …. Illana Weizman ne cesse de répéter que l’antisémitisme forme un « tout cohérent », un système donc, et qu’en ce sens elle ne sépare pas l’antisémitisme de l’islamophobie ou encore de la négrophobie. Sauf que l’autrice ne parvient pas à expliquer ce qu’est ce système ? Est-ce un système totalement autonome et indépendant d’autres systèmes ? Est-il, au contraire, enraciné dans les rapports sociaux issus du capitalisme ? Il semblerait que l’autrice comprenne principalement le terme de « système » comme un « système mental », puisqu’elle écrit : « Le racisme fonctionne principalement sur la base de préjugés, de postures, de petits arrangements, de touches, comme sur un tableau pointilliste ou dans le dédale des pixels d’une photo. » (p. 24). On retrouve là, la vielle antienne de l’antiracisme moral qui associe le racisme à une posture mentale – posture qui peut se matérialiser par des violences ou des meurtres. S’il est exact que le système raciste comprend tout un imaginaire, ainsi que des préjugés, il semble faux – comme ne cesse de le ressasser les militants de l’antiracisme politique – que le racisme prend ces préjugés comme point de départ. Sinon, comment expliquer l’évolution du racisme ? Restons sur le cas de l’antisémitisme : Illana Weizman ne semble d’ailleurs pas prendre en compte cette évolution. Car si la haine des Juifs ne date pas d’aujourd’hui et qu’on peut faire remonter celui-ci à l’époque de la naissance du judaïsme, l’antisémitisme, en tant que système, est un phénomène beaucoup plus récent. Expliquer qu’il existe une continuité entre la judéophobie du passé et l’antisémitisme moderne est une chose ; penser que cette continuité est une sorte de ligne droite intangible, en est une autre. Comment ne pas être choqué lorsque l’autrice fait remonter la tradition française de l’antisémitisme à 633, « lorsque le (…) roi Dagobert Ier force les Juifs à se convertir ou à quitter la France. » (p. 24). La haine ou les préjugés contre une population ne sont pas synonymes de racisme. Il en va de même pour l’islamophobie. Dans son ouvrage sur l’histoire du capitalisme commercial, Jairus Banaji revient sur les violences subies par des Musulmans – notamment sur la côte de Malabar – au XVIème siècle. Pourtant, si ces violences sont clairement des actes anti-musulmans, visant spécifiquement les Musulmans, il nous semble hasardeux de parler d’islamophobie. Pourtant, il n’est vraiment pas étonnant que l’autrice de cet ouvrage soit incapable de caractériser ou d’analyser l’antisémitisme contemporain. En suivant le réflexe libéral de l’antiracisme moral, visant à mettre l’accent sur les préjugés, il est évident que l’autrice ne pouvait que percevoir l’antisémitisme comme un phénomène flottant dans l’espace-temps (puisque les préjugés peuvent perdurer). Il aurait, par exemple, été pertinent de se demander comment le système visant les Juifs, et s’appuyant sur la haine des Juifs, s’est transformé en antisémitisme – et comment la transition vers le capitalisme a éventuellement pu accompagner cette transformation. Il ne s’agit pas, non plus, de verser dans une approche purement mécaniste visant à partir « d’étapes historiques » bien définies. Toutefois, il nous semble compliquer de parler d’antisémitisme systémique, sans à aucun moment se référer à l’ancrage profond de l’antisémitisme dans le capitalisme. Force est de constater que l’antijudaïsme de l’époque précapitaliste n’est pas l’antisémitisme moderne qui, en faisant des juifs une race, en les racialisant précisément, les a frappés de plein fouet dans leur être. Car les exemples sur lesquels s’appuient Weizman sont loin d’être parlant. Si elle a raison de parler de racialisation, il est faux d’affirmer que les mesures visant les Juifs du roi Dagobert Ier (par exemple, puisque c’est l’un de ses exemples) a participer de cette racialisation (puisque les Juifs pouvaient « cesser de l’être » en se convertissant – l’argument était plus religieux que réellement racial). Par ailleurs, si l’on prend des exemples plus récents, il aurait pu être intéressant d’analyser le lien ténu entre l’antisémitisme et les contradictions de classe. Cette approche n’est pas une coquetterie intellectuelle, mais nous semble essentiel si l’on veut analyser l’antisémitisme contemporain. Car les actes antisémites d’aujourd’hui ne reposent pas sur le même système que l’antisémitisme du début du XXème siècle, par exemple, même s’il existe des liens rattachant les deux. Cette confusion quant à la compréhension de l’antisémitisme repose, selon nous, sur l’acception libérale et individualiste qu’en a l’autrice. Il nous est ainsi apparu étonnant de voir un groupe comme les « Juives et juifs révolutionnaires » donner du crédit à cet ouvrage, non seulement en le recommandant mais en partageant également une émission de Médiapart consacrée à celui-ci. Les « Juives et juifs révolutionnaires » écrivent ainsi, dans un post facebook du 8 novembre dernier que « [c]et ouvrage correspond dans les grandes lignes aux positions développées par notre groupe depuis sa création ». Qu’un groupe se qualifiant de révolutionnaire reprenne à son compte les analyses individualistes et réformistes de cet ouvrage en dit long sur l’état de la lutte contre l’antisémitisme en France. De manière plus général : le relatif succès de cet ouvrage montre le fossé à franchir afin d’arriver à une analyse de l’antisémitisme pertinente dans le capitalisme contemporain. Toutefois, cet ouvrage à au moins le mérite de refuser l’idée d’un nouvel antisémitisme qui serait propre aux indigènes de France. L’autrice s’empresse par la suite de préciser que l’antisémitisme existe tout de même chez les noirs et les arabes – ce que personne ne peut nier – et qu’il est essentiel de se saisir de la question du terrorisme islamiste qui tue des Juifs (citant notamment l’exemple de la tuerie de Mohammed Merah). La question qui se pose cependant est : comment se saisir de cette question. L’autrice cite l’écrivaine Cloé Korman – désormais conseillère auprès du Ministre de l’éducation nationale Pap Ndiaye – qui écrit que « [f]ermer les yeux sur un certain antisémitisme des banlieues, c’est empêcher de prendre des sanctions, c’est retarder les actions de sensibilisation, d’éducation, qui y sont nécessaires. » (p. 42), tout en rajoutant par la suite qu’il ne faut pas se focaliser uniquement sur l’antisémitisme des indigènes. Cette citation est intéressante, car elle pose la question de savoir « Quelles sanctions et contre qui ? ». On ne peut s’empêcher de penser que ces sanctions viseraient le moindre jeune indigène tenant des propos antisémites. Car oui, les préjugés antisémites sont tenaces chez certains indigènes. Toutefois, la bêtise de ces propos n’en fait pas des Mohammed Merah en puissance. Sanctionner ce type de propos n’entraînera qu’une confrontation des plus entre les indigènes et la police sans pour autant lutter contre la violence antisémites (sous la forme d’agression ou d’attentats). L’autrice de cet ouvrage a également le mérite de ne pas assimiler l’antisémitisme et l’antisionisme écrivant : « Lorsqu’il ne s’agit pas d’une critique politique stricto sensu, l’antisionisme a tout à voir avec le pouvoir prêté aux Juifs par les antisémites, repris et réactualisé sur le terrain israélien. » (p. 43). Nous ne pouvons qu’être d’accord avec cela : l’antisionisme doit être politique et, ainsi, s’attaquer à l’Etat d’Israël et non aux Juifs et à une supposée domination juive.

Nous ne nous attarderons pas sur le deuxième chapitre, intitulé « Portrait d’une juive », en ce qu’il se rattache à ce que nous écrivions plus haut sur le libéralisme de l’autrice. Celle-ci s’attarde durant tout un chapitre sur son identité et son expérience vécue de l’antisémitisme. Loin de nous l’idée de dire que l’antisémitisme vécu par l’autrice est négligeable, mais il est loin d’être pertinent politiquement. Que ce soit dans les luttes contre l’islamophobie, le sexisme, etc. … l’expérience vécue n’est intéressante qu’en ce qu’elle se rattache à une analyse systémique. Ici, nous ne pouvons faire autrement que de renvoyer le lecteur au texte de Chi-Chi Shi « La souffrance individuelle (et collective) est-elle un critère politique[1] ? » qui s’attaque aux politiques de l’identité. Un extrait de cet article nous semble particulièrement à propos concernant l’ouvrage d’Illana Weizman :

« On trouve, reflétée dans la théorie et dans la pratique des politiques de l’identité contemporaines, une dépolitisation de la lutte, présentant l’oppression comme subjective et individuelle. Le tournant discursif adopté par le langage de la politique de l’identité évince les hypothèses mouvantes concernant les limites du possible. En termes généraux, le premier tournant a été celui d’un langage qui exprime des questions collectives et structurelles, à un langage privilégiant des comportements individuels et mettant en avant la différence. Bien que le caractère « systémique » de l’oppression soit souligné, la focale est mise sur les effets de l’oppression. Cette approche se différencie d’une analyse des raisons pour lesquelles des systèmes comme le racisme et le patriarcat existent. Le problème de cette lecture réside dans le fait que se focaliser sur les victimes de la non-reconnaissance éclipse souvent les raisons de cette non-reconnaissance17. Tout cela se déroule dans un contexte qui valorise la vulnérabilité, situant les identités au sein d’un registre moral. Il tente de fusionner la souffrance dans un programme politique, tout en encourageant une politique de la culpabilité qui place l’auto-flagellation et la transformation au même niveau[2]. »

Ainsi, alors que l’autrice ne cesse d’affirmer que la gauche et l’antiracisme ne se saisissent pas de la question de l’antisémitisme, son analyse est la preuve que ceux-là mêmes qui invectivent l’antiracisme politique, restent profondément ancrés dans une analyse libérale – qui ne différent d’ailleurs pas vraiment des analyses de l’antisémitisme que l’on peut retrouver dans la macronie[3]. Toutefois, pourrait-on rétorquer, la plupart des luttes (féministes, antiracistes, etc.) passent souvent par une phase libérale, pour s’en éloigner par la suite (ou, au contraire, s’y fondre totalement). Mais la lutte contre l’antisémitisme a une riche tradition radicale, de combat antiraciste, anti-impérialiste et anticapitaliste. Il est réellement dommage qu’un livre traitant d’un sujet si important ignore totalement cette tradition de luttes.

Le chapitre 3 de l’ouvrage est sans doute le plus pertinent en ce qu’il s’attaque frontalement à ce que l’autrice nomme « l’erreur 404 de la gauche » : elle y défend l’idée que l’ignorance de la lutte contre l’antisémitisme par la gauche est non seulement injuste envers la minorité juive, mais empêche, dans le même mouvement, la convergence entre les Juifs et d’autres minorités. Ici, il est intéressant de noter que l’autrice s’appuie notamment sur les travaux les plus réactionnaires de la gauche (qui flirtent, si ce n’est plus, avec la droite) : ceux de Memphis Krickeberg, Zacharias Zoubir, etc. …. Non seulement ces auteurs ont davantage l’air de vouloir lutter contre l’antisionisme que contre l’antisémitisme réellement existant, mais ils publient également dans des revues ouvertement réactionnaire[4]. Mais passons sur ce point ….. L’autrice distingue la gauche radicale, la gauche révolutionnaire et l’antiracisme politique qui, outre qu’ils délaisseraient la question de l’antisémitisme, seraient des camps traversés par des biais antisémites. L’autrice s’attaque notamment au fait que les Juifs seraient considérés comme des blancs « comme les autres » (d’où le titre de son ouvrage). Selon une certaine gauche, les Juifs auraient ainsi les mêmes privilèges que les blancs. Pour illustrer cela, l’autrice s’appuie sur un chapitre d’Houria Bouteldja – ce qui n’est pas vraiment pour nous étonner. Illana Weizman accuse notamment Bouteldja d’assimiler les Juifs à Israël, dans une lecture particulièrement malhonnête du livre de cette dernière. Pour résumer, Weizman accuse Bouteldja de réduire les Juifs à la question du sionisme. Elle écrit ainsi : « chez elle [Bouteldja], les Juifs (de diaspora et en Israël) seraient instruments du colonialisme et du suprématisme blanc par la seule existence d’Israël. » (p. 90). Il est intéressant de constater à quel point il est aisé de détourner un texte. Ce n’est pas vraiment la première fois que les écrits d’Houria Bouteldja sont travestis afin de pouvoir accuser cette dernière d’antisémitisme (ou de sexisme, ou d’homophobie, etc.). Répondre à ce détournement contrôlé du livre d’Houria Bouteldja mériterait un texte à part entière. Nous renvoyons ainsi les lecteurs au droit de réponse d’Houria Bouteldja à une interview d’Illana Weizman publiée dans le Bondy Blog[5]. Dans ce droit de réponse, Houria Bouteldja démontre à quel point les propos de Weizman sont mensongers. Elle y rappelle notamment qu’elle identifie trois causes principales à l’antisémitisme (rappelant au passage, en se basant sur des propos précis, qu’elle n’a jamais considérés les Juifs comme des blancs) : le décret Crémieux (de 1870, donc bien avant la fondation d’Israël), l’assimilation des Juifs au sionisme par l’Etat d’Israël et la compétition entre les communautés non Blanches (parmi lesquelles les Juifs) organisées par l’Etat français. Nous invitons nos lecteurs à lire le livre de Weizman, suivi du droit de réponse de Bouteldja, afin de constater la malhonnêteté des propos défendus dans le livre de Weizman. Outre le fait qu’Houria Bouteldja est (à nouveau) diffamée, la malhonnêteté de tels propos réduit à néant l’effort fait par Weizman pour prouver que l’antiracisme politique serait particulièrement antisémite. Venons-en maintenant au cas de la France Insoumise (FI). D’une part, l’autrice veut démontrer qu’il existe de l’antisémitisme dans l’électorat de la FI. C’est très probablement vrai, mais cela ne fait pas de la FI une organisation antisémite. Ce qui nous intéresse, sont les prises de position politiques de la FI – et non pas la pureté idéologique de son électorat (au sein duquel on trouve sans aucun doute également des islamophobes, des sexistes, etc.). Par ailleurs, il est également notable que pour étayer son propos, Weizman s’appuie sur un article de Victor Vasseur[6] qui, lui-même, s’appuie sur une étude d’un think-tank proche de la droite libérale (la Fondation pour l’innovation politique). Le propos qui nous intéresse davantage ici est l’accusation d’antisémitisme envers J.L.Mélenchon, car celui-ci parlerait de la « finance internationale ». S’il est vrai que l’antisémitisme a, historiquement, pris les couleurs d’une attaque contre le capitalisme financier (le socialisme des imbéciles), l’antisémitisme « de gauche » de la fin du XIXème siècle et début du XXème siècle s’appuyait également beaucoup sur une supposée absence d’ancrage étatique des Juifs (le fameux « Juif errant »). Dans son travail sur l’antisémitisme des socialistes anglais envers les immigrés Juifs à la fin du XIXème siècle, Satnam Virdee insiste sur le fait que la question principale n’était aucunement celle de la finance, mais bien celle de l’Etat-nation[7]. Mais pour en revenir à la question de la finance, l est faux de sous-entendre que quiconque s’attaquerait à la finance (même en utilisant les mots « financiers », « finance internationale », etc) serait inconsciemment ou consciemment antisémite. L’autrice cite le mouvement des Gilets jaunes (même en précisant qu’il ne s’agit pas d’un groupe homogène, elle le présente comme tel) dont certaines parties ont, en effet, eu des propos antisémites s’appuyant sur une pseudo-critique de la finance. Weizman se garde bien évidemment de citer les membres des Gilets jaunes qui, au sein même de cette mouvance, ont lutté contre cette dérive antisémite. Toutefois, Weizman glisse assez rapidement d’un antisémitisme réel de certains Gilets jaunes, à la critique du capitalisme financier par Mélenchon. Elle cite ainsi Mélenchon parlant de Pierre Moscovici : « C’est un comportement de quelqu’un qui ne pense plus en français… qui pense dans la langue de la finance internationale. ». Outre le fait qu’au moment où cette phrase a été retranscrite, il y ait eu une erreur de retranscription[8], en quoi Mélenchon s’attaque-t-il ici aux Juifs ? Weizman écrit par la suite que « La finance internationale est fréquemment utilisée comme dog whistle pour parler des Juifs » rajoutant par la suite que cette phrase lui rappelait l’accusation de « cosmopolitisme » envers les Juifs. Or, s’attaquer à la finance internationale n’a rien à voir avec le fait de soupçonner les Juifs de « cosmopolitisme ». Etant donné la force du capital financier aujourd’hui, l’importance de la finance dans nos vies, mais aussi et surtout dans le racisme structurel, ainsi que dans les rapports Nord/Sud, il semble vraiment hasardeux de faire porter l’anathème d’antisémitisme à Mélenchon. D’autant plus qu’à aucun moment, Weizman n’arrive à prouver son propos. Elle lance l’accusation d’antisémitisme à la volée et ses lecteurs doivent la croire sur parole. Le fameux « socialisme des imbéciles », expression popularisée par August Bebel qui citait le socialiste autrichien Ferdinand Kronawetter, s’attaque non pas au capital financier, ni à la finance internationale, mais à une figure mythifiée du Juif, qui serait responsable des effets désastreux de la finance. Or, Mélenchon ne s’attaque pas « au Juif », mais bien au Capital – même si ses attaques prennent des formes réformistes. Etant donné le penchant libéral qui traverse l’ensemble du livre de Weizman, il n’est pas très étonnant qu’elle soit inapte à comprendre une critique anticapitaliste, car une telle critique l’obligerait à proposer une analyse réellement révolutionnaire et décoloniale de l’antisémitisme, au lieu de simplement reprendre l’analyse de l’antisémitisme que ressasse la droite depuis des années.

Le plus désastreux n’est pas tellement l’ouvrage de Weizman, mais bien plutôt le fait que, par sa seule existence, il démontre la faiblesse des analyses contemporaines de l’antisémitisme. Pour qu’un tel livre soit pris au sérieux par divers groupes ou médias de gauche, c’est soit que nous manquons cruellement d’alternatives sérieuses pour penser l’antisémitisme contemporain, soit que ces alternatives sont sciemment ignorées. Autre hypothèse : l’ouvrage de Weizman arrange bien des médias réformistes comme Médiapart ou des groupes libéraux comme les « Juives et Juifs Révolutionnaires », car elle place l’analyse libérale de l’antisémitisme au cœur des discussions en faisant passer celle-ci pour une critique de l’antisémitisme systémique – cela permet de balayer d’un revers de main les discussions, autrement plus sérieuses, qui animent le mouvement décolonial sur cette question depuis plusieurs années[9]. Or, comme nous l’avons vu plus haut, dans l’ouvrage de Weizman, l’antisémitisme n’a pas grand-chose de systémique, ni de structurel. Guère étonnant, donc, que les mouvements de gauche aient du mal à théoriser et à penser l’antisémitisme. Il est navrant que, concernant l’antisémitisme, les médias dits « de gauche » ne donnent la parole qu’à des libéraux comme Illana Weizman ou à des réactionnaire comme Memphis Krickeberg ou Jonas Pardo

 

Selim Nadi, membre du QG décolonial

[1] http://revueperiode.net/definir-ma-propre-oppression-le-neoliberalisme-et-la-revendication-de-la-condition-de-victime/

[2] http://revueperiode.net/definir-ma-propre-oppression-le-neoliberalisme-et-la-revendication-de-la-condition-de-victime/

[3] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/emmanuel-macron-appelle-les-forces-republicaines-a-redoubler-de-vigilance-face-a-l-antisemitisme-20220717

[4] Voir notre texte sur le sujet : https://qgdecolonial.fr/2022/11/23/les-habits-neufs-du-sionisme-de-gauche/

[5] L’interview et le droit de réponse sont disponibles au lien suivant : https://www.bondyblog.fr/opinions/interview/illana-weizman-tous-les-racismes-proviennent-dune-meme-essence-quon-soit-juif-musulman-ou-noir/

[6] https://www.radiofrance.fr/franceinter/stereotypes-insultes-agressions-radiographie-d-un-antisemitisme-toujours-stagnant-en-france-2118352

[7] N’ayant pas la place de développer la thèse de Virdee ici, nous renvoyons les lecteurs qui le souhaitent à son travail : https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/0031322X.2017.1335029

[8] Voir https://www.lanouvellerepublique.fr/france-monde/antisemitisme-ce-qu-a-vraiment-dit-jean-luc-melenchon ainsi que https://www.acrimed.org/Melenchon-antisemite-De-la-petite-phrase-deformee-au-clash-obsessionnel

[9] Pour un exemple récent, voir la première de l’émission Haolam Hazeh du média « Paroles d’honneur » : https://www.youtube.com/watch?v=aUiZcb9uhn0

Droit de réponse d’Houria Bouteldja

Ce droit de réponse a été publié par le Bondy Blog suite à la publication d’un entretien avec Illana Weizman qui diffame Houria Bouteldja. L’entretien et le droit de réponse sont consultables ici: https://www.bondyblog.fr/opinions/interview/illana-weizman-tous-les-racismes-proviennent-dune-meme-essence-quon-soit-juif-musulman-ou-noir/

 

Dans un entretien accordé au Bondy Blog[1] le 11 octobre dernier à l’occasion de la sortie de son essai «Des blancs comme les autres ? Les juifs, angle mort de l’antiracisme », Illana Weizman déclare à mon propos :

« Elle conditionne totalement la question de l’antisémitisme à la question israélienne. Houria Bouteldja explique que les Juifs font tampon entre les blancs et les indigènes, et qu’ils auraient choisi la blanchité, le pouvoir. » Elle ajoute : « Houria Bouteldja dit littéralement que « derrière l’hostilité envers les Juifs, il y a la critique de la pyramide raciale, de l’État-nation et de l’impérialisme. Derrière chacune de nos régressions, il y a une dimension révolutionnaire ». Donc être antisémite, pour elle, c’est être révolutionnaire. »

Dans le premier passage, il y a deux mensonges et dans le second, une grave diffamation. Démonstration par les faits :

Commençons par le premier mensonge, à savoir que je « conditionnerais totalement la question de l’antisémitisme à la question israélienne ». Dans un texte intitulé « de l’ensauvagement indigène et de l’innocence blanche[2] » présenté à la New-School de New York qu’on peut difficilement soupçonner de complaisance vis à vis de l’antisémitisme, non seulement je souligne bien que les Juifs ne sont pas des Blancs – ce qui au passage anéanti la thèse de son livre selon laquelle les Juifs ne seraient pas considérés comme des non-Blancs par l’antiracisme politique – mais en plus, j’identifie non pas une mais trois causes au regain de l’antisémitisme en milieu non blanc. Lisez plutôt :

« Cet ensauvagement s’exprime par une judéophobie grandissante qui n’existait pas sous cette forme dans le passé précolonial. Elle s’explique par trois phénomènes distincts : le premier, c’est le décret Crémieux de 1870 qui a donné la nationalité française à une grande partie des Juifs d’Algérie qui passent alors du statut d’indigènes à celui de Français et qui va créer un clivage dans le corps social des colonisés et qui fera des Juifs algériens, malgré eux, des complices du colonialisme. Le deuxième, c’est l’État d’Israël qui assimile tout Juif au sionisme et qui en fait le complice des crimes israéliens. Le troisième, c’est la manière dont l’État français organise la compétition des communautés non blanches (je considère la catégorie « Juif » comme une catégorie non blanche) en favorisant les Juifs par rapport aux sujets post-coloniaux. Pour moi, ces trois points expliquent d’un point de vue matérialiste cette première forme d’ensauvagement tendanciel. »

Voilà donc pour le premier mensonge.

Suit le mensonge par omission : Les juifs « auraient choisi la blanchité, le pouvoir ». Cette idée n’est pas fausse. Elle est fanonienne et elle relève de l’idéologie spontanée de tout sujet non Blanc : l’intégrationnisme. Mais sortie de son contexte, elle est amputée d’une partie essentielle du raisonnement qui la sous-tend. Dans le chapitre « Vous, les Juifs » de mon livre[3], j’écris en effet :

« On ne reconnaît pas un Juif parce qu’il se déclare Juif mais à sa soif de vouloir se fondre dans la blanchité, de plébisciter son oppresseur et de vouloir incarner les canons de la modernité. »

C’est la phrase qu’Illana Weizman aurait aimé que j’écrive, isolée de tout environnement explicatif mais voici ce qu’elle devient quand on la replace dans son contexte d’énonciation :

« Ce qui fait de vous de véritables « cousins », c’est votre rapport aux Blancs. Votre condition à l’intérieur des frontières géopolitiques de l’Occident. Quand je vous observe, je nous vois. Vos contours existentiels sont tracés. Comme nous, vous êtes endigués. On ne reconnaît pas un Juif parce qu’il se déclare Juif mais à sa soif de vouloir se fondre dans la blanchité, de plébisciter son oppresseur et de vouloir incarner les canons de la modernité. Comme nous. »

Comme nous, les indigènes. Le détail qui change tout puisque non seulement il entérine la non-appartenance des Juifs à la catégorie des Blancs, mais il crée une communauté de destin entre les Juifs et les indigènes. Plutôt embarrassant pour Weizman, mais venons-en à la diffamation.

L’antisémitisme pour moi serait donc « révolutionnaire ». Rien que ça ! La citation d’Illana Weizman est tirée d’une intervention filmée et visible sur la toile que j’ai faite en 2018, au Bandung du Nord, aux côtés de personnalités publiques comme Angela Davis, Françoise Vergès, Michèle Sibony et de nombreux militants antiracistes et anti-impérialistes. On voit mal comment une telle affirmation aurait évité le scandale qu’elle méritait tant chacune de mes interventions est scrutée au microscope. Revenons donc à la phrase incriminée telle que citée par Illana Weizman : « derrière l’hostilité envers les Juifs, il y a la critique de la pyramide raciale, de l’État-nation et de l’impérialisme. Derrière chacune de nos régressions, il y a une dimension révolutionnaire »

Cette citation est amputée d’une incise que je souligne ici : « Derrière l’hostilité envers les juifs, qui entérinera notre déchéance si on n’y remédie pas, il y a la critique de la pyramide raciale, de l’Etat Nation et de l’impérialisme.» Dois-je vraiment expliquer au lecteur l’antinomie radicale qui existe entre « l’hostilité pour les juifs comme déchéance » et l’antisémitisme comme affect révolutionnaire ? En effet, plus tôt dans cette intervention, non seulement, je disais que l’antisémitisme était un « ensauvagement » mais que « cette régression pouvait prolonger notre servitude et à termes nous être fatale ». Et si je parle de « dimension révolutionnaire », c’est que je propose une manière dialectique de nous en sortir par le haut plutôt que de nous complaire dans la défaite ou nous noyer dans la bonne conscience, à savoir identifier dans chacune de nos régressions sa part de lumière : la critique des hiérarchies raciales, le nationalisme et l’impérialisme et y « remédier » de la manière suivante :

  • Combattre la manière dont l’Etat hiérarchise et organise la compétition des communautés non blanches, pour mieux combattre « l’hostilité envers les Juifs »
  • Combattre l’assimilation faite par Israël : juifs = sionistes, évidemment pour mieux combattre « l’hostilité envers les Juifs »
  • Faire devoir d’histoire en montrant que c’est le colonialisme (et non la communauté juive par sa propre volonté) qui a séparé les Juifs de leur histoire maghrébine et donc de nous, de nouveau dans le but de combattre « l’hostilité envers les Juifs ».

Toujours dans  le chapitre où je m’adresse aux Juifs, j’ajoute à propos du décret Crémieux :

« Vous ne pouvez pas ignorer que la France vous a faits Français pour vous arracher à nous, à votre terre, à votre arabo-berbérité. Si j’osais, je dirais à votre islamité. Comme nous-mêmes avons été dépossédés de vous. Si j’osais, je dirais de notre judéité. D’ailleurs, je n’arrive pas à penser au Maghreb sans vous regretter. Vous avez laissé un vide que nous ne pourrons plus combler et dont je suis inconsolable. »

J’arrête là car ce droit de réponse va finir par ressembler à une séance de torture pour mon accusatrice. Mais, la démonstration par les faits ayant été faite, Illana Weizman est mise devant une alternative : soit elle fait amende honorable, et on mettra tout cela sur le compte d’un trouble cognitif passager, soit elle persévère dans sa mauvaise foi et ses attaques diffamatoires, et il deviendra clair qu’elle poursuit des objectifs peu avouables qui excluent la véritable lutte contre l’antisémitisme. Lutte que je prétends mener à mon humble niveau pour toutes les bonnes raisons citées plus haut mais aussi et surtout pour conjurer le déshonneur.

 

Houria Bouteldja

 

[1] https://www.bondyblog.fr/opinions/interview/illana-weizman-tous-les-racismes-proviennent-dune-meme-essence-quon-soit-juif-musulman-ou-noir/

[2] http://houriabouteldja.fr/de-linnocence-blanche-et-de-lensauvagement-indigene-ne-pas-reveiller-le-monstre-qui-sommeille/

[3] Les Blancs, les Juifs et nous, vers une politique de l’amour révolutionnaire, La Fabrique, 2016

 

 

Les habits neufs du sionisme de gauche  

« Le rabbin de Loubavitch, qui, à la fin du XIXe siècle s’est opposé de toutes ses forces à Theodor Herzl et au mouvement sioniste, était-il ‘’antisémite’’ ? Marek Edelman, membre du Bund, et l’un des chefs du ghetto de Varsovie, totalement opposé à la colonisation en Palestine, était-il ‘’antisémite’’ ? Les communautés de juifs orthodoxes de New York et de Jérusalem, qui s’opposent au sionisme, parce qu’ils y voient une atteinte à l’essence même de la foi juive, sont-elles ‘’antisémites’’ ? De même, des intellectuels d’origine juive, d’hier et d’aujourd’hui, comme Stéphane Hessel, Éric Hobsbawn, Maxime Rodinson, Harold Pinter, Pierre Vidal-Naquet, Tony Judt, Nom Chomsky, Judith Butler, et bien d’autres sont-ils antijuifs ? Tout comme les Palestiniens en lutte contre le pouvoir de l’État juif, qui les opprime, sont-ils judéophobes ? 

Il serait grotesque d’exiger des Palestiniens qu’ils ne soient pas antisionistes, alors qu’ils subissent une occupation et une colonisation prolongées menées au nom du projet sioniste, qui voit en leurs lieux de résidence la patrie du ‘’peuple juif’’ ? » 

Shlomo Sand, Une race imaginaire (2020)

 

Comment débuter un texte dans lequel il y a tant d’aspects à traiter ? Peut-être en commençant par expliquer sa raison d’être. Que les militants antisionistes – et l’antiracisme politique de manière générale– soient trainés dans la boue et diffamés n’a rien de nouveau. Nous sommes les cibles de réactionnaires de tous bords depuis bien longtemps. Une chose a pourtant changé récemment : la réaction sioniste se drape souvent d’habits non pas « progressistes » mais d’extrême gauche. Il n’est pas vraiment nouveau que la gauche, réformiste comme révolutionnaire, compte de fervents sionistes en son sein. Néanmoins, pendant un temps, ceux-ci étaient relativement isolés du fait qu’ils tenaient à leur appartenance quasi identitaire au camp de la « Révolution ». Récemment pourtant, on a vu une certaine convergence des luttes entre la réaction et quelques individus se réclamant d’une certaine extrême-gauche (laquelle ? nous l’ignorons). Cela permet d’une part à ces individus de trouver un espace « safe », loin des islamo-gauchistes propalestiniens, mais cela permet également à la réaction d’avoir de nouveaux relais qui ne sont pas de droite ou d’extrême-droite. Attention : ne surestimons pas ce phénomène, qui est loin d’être un mouvement de masse et qui se limite surtout à un travail idéologique. Ici pourtant, le nombre importe peu. C’est plutôt la diffusion de ces idées qui est inquiétante. Afin de tenter de traiter ce vaste problème de manière dépassionnée (mais politisée), nous nous attarderons sur deux textes qui ont été publiés ces derniers temps : un entretien (mené par Emmanuel Debono) avec Memphis Krickeberg, dans la revue Le droit de vivre (DDL, périodique de l’officine d’anti racisme moral, LICRA) ainsi qu’un texte, également signé par Memphis Krickeberg, dans un ouvrage dirigé par Alain Policar, Nonna Mayer et Philippe Corcuff (Les mots qui fâchent. Contre le maccarthysme intellectuel, éditions de l’aube, 2022). Ces deux textes hautement problématiques méritent que l’on prenne le temps d’y répondre.

L’idée qui semble rapprocher ces textes est celle que l’antisémitisme serait un impensé à gauche, voire que la gauche ne serait pas imperméable à l’antisémitisme. Or, les auteurs expliquent avant tout cette supposée porosité de la gauche à l’antisémitisme à travers la question du sionisme. Ces textes assimilent ainsi l’antisionisme à l’antisémitisme. Cela est d’ailleurs fait de manière assez explicite chez Memphis Krickeberg (M.K.), lorsqu’il répond à la question « L’antisionisme est-il d’après vous une forme d’antisémitisme ? » :

« Oui. L’antisionisme n’est pas une simple critique de la politique israélienne ou une caractérisation objective de certains traits de l’État juif. Israël a des origines coloniales tout en étant le résultat d’un mouvement de libération nationale. L’antisionisme constitue un dispositif de délégitimation d’Israël qui dénie l’étaticité aux Juifs. »

C’est à cette idée que nous souhaitons nous attaquer ici, car elle repose sur une méconnaissance assez importante de l’histoire de l’antisémitisme, du sionisme, mais également de l’impérialisme (puisque c’est la gauche anti-impérialiste qui est visée). Ce n’est pas vraiment la personne de M.K. qui nous intéresse ici, mais plutôt les idées qu’il défend et que nous entendons discuter(ici). Il est d’ailleurs intéressant de noter que sa position semble avoir évolué, puisque dans un texte co-signé par M.K. de 2019, déjà assez problématique, on pouvait lire « notre propos n’est donc pas ici d’affirmer que l’antisionisme ou l’anti-impérialisme de la gauche produiraient d’eux-mêmes, par leur seule structure argumentative et les représentations qu’ils charrient, de l’antisémitisme[1] ».

Avant tout, un point de précision semble nécessaire. Dans le chapitre du livre collectif Les mots qui fâchent, M.K. écrit que « la lutte contre l’antisémitisme est souvent, dans ce cadre, adossée à un agenda ‘’républicain’’ hostile aux luttes sociales » (p. 10). Ce point est assez intéressant puisque M.K. n’a aucun problème à s’allier avec le camp républicain en accordant un entretien à la revue DDV. L’entretien lui-même est dirigé par Emmanuel Debono, farouche adversaire de l’antiracisme politique (pas assez universaliste à son goût) et dont les articles sont régulièrement repris par le « Comité laïcité République ». Ce même numéro de la revue DDV, consacré à la question de l’antisémitisme donc, comporte également des contributions de Rafaël Amselem dont les analyses sont on ne peut plus libérales, de Pierre-André Taguieff, un des vrais et plus anciens théoriciens islamophobes, à qui nous devons le fameux mot fourre-tout d’« islamo-gauchisme » ou encore de Xavier Gorce qui a notamment fait parler de lui en insultant et en méprisant les gilets jaunes. Avant même de lire l’entretien, la question qui se pose est donc la suivante : pourquoi continuer à se réclamer de la gauche radicale ? Parler de « capitalisme » ne suffit pas pour se dire de gauche. Par contre, s’exprimer dans un journal de droite n’a rien d’anodin. Déverser sa haine du mouvement pro-Palestinien dans un journal tel que DDV n’est pas neutre. Cela en dit long sur les positions politiques de M.K. avant même d’avoir lu l’entretien. M.K. entend pourtant s’ancrer dans une certaine tradition de gauche par ses références, de l’École de Francfort aux écrits de Moishe Postone. Or, ces diverses références sont souvent récitées sans aucun recul critique, tel un mantra. M.K. n’a donc de cesse de répéter que l’antisémitisme est un phénomène structurel, intrinsèquement lié au capitalisme, sans jamais expliquer ce en quoi ce phénomène est structurel. Il écrit ainsi, pour expliquer l’antisémitisme :

«L’antisémitisme est tendanciellement produit par la société capitaliste en tant que conscience mystifiée, comme l’a montré l’historien Moishe Postone. Le capitalisme est fondé sur la domination abstraite de la logique de la valeur qui s’impose à tous : le travailleur vend sa force de travail pour survivre et le capitaliste accumule constamment pour ne pas faire faillite. Or la compréhension de cette domination n’est pas spontanément donnée à l’individu qui tend à expliquer sa situation en personnifiant la logique abstraite du capital sous les traits de groupes malfaisants (les patrons, l’oligarchie… et in fine les Juifs). »

Voilà une explication, pour le moins réductrice, du fonctionnement du capitalisme. Mais même si l’on accepte celle-ci, cela ne fait en rien de l’antisémitisme un phénomène structurel[2]. D’une part, M.K. n’explique aucunement ce qu’il entend par « domination abstraite de la logique de la valeur qui s’impose à tous ». Sans rentrer dans le détail, le texte de Postone auquel se réfère sans doute M.K. est un texte intitulé « Antisémitisme et national-socialisme », dans lequel Postone différencie l’antisémitisme moderne des autres formes de racisme en cela que les formes de racisme habituelles prêteraient à l’Autre un pouvoir concret, alors que dans l’antisémitisme, ce pouvoir serait abstrait et prendrait la forme d’une « mystérieuse présence, insaisissable, abstraite et universelle[3] ». De là viendrait le fait que l’antisémitisme moderne emprunterait souvent les traits du conspirationnisme. On retrouverait ainsi dans une certaine réinterprétation de l’idée marxienne de valeur ce pouvoir insaisissable que l’antisémitisme attribue aux Juifs (abstraction, mobilité, etc.). Or, cette explication nous semble très loin d’être suffisante si l’on entend expliquer le caractère structurel de l’antisémitisme. Si l’antisémitisme attribue aux Juifs un pouvoir abstrait, celui-ci peut très bien leur être attribué dans un autre système que le capitalisme (ce qui a d’ailleurs été le cas dans la judéophobie plus ancienne). De plus, le caractère structurel ne découle aucunement des accusations contre les Juifs (ils engendrent le capitalisme et le socialisme, etc.) mais de l’imbrication des structures profondes de l’antisémitisme à la logique du capital. Ce qui fait, selon nous, défaut à cette compréhension de l’antisémitisme est l’absence d’ancrage de celui-ci dans les structures même du capital (dans des structures tout court pourrait-on même dire), voire dans le système capitaliste. Dans un entretien vidéo qu’il a accordé au média « Akadem TV », M.K. insiste pourtant sur le fait que l’antisémitisme serait un phénomène de la société capitaliste[4], sans jamais expliquer ce qui relie l’antisémitisme et le capitalisme. Alors que de plus en plus d’auteurs entendent démontrer le caractère systémique et structurel de l’antisémitisme, les « structures » et le « système » dans lequel celui-ci est censé s’inscrire, très peu arrivent à expliquer de manière convaincante ce qui fait de l’antisémitisme un système ancré dans des structures (à part des structures mentales peut-être). Ce point rend leur argumentaire assez peu convaincant et semble plutôt desservir la compréhension de l’antisémitisme. C’est bien de ça qu’il faudrait débattre plutôt que de chercher à savoir si l’antisémitisme assimile les Juifs à l’abstraction de la valeur sous le capitalisme. Pourtant, ce n’est pas un hasard si M.K. se réfère à Postone & co. Ce n’est pas tellement parce qu’il aurait étudié avec assiduité leur travail, mais bien parce qu’il a besoin de cela pour se rattacher à un certain « camp » au sein de la gauche radicale (alors qu’il a sans doute plus de points de convergence avec la droite). D’où le fait qu’il ne cesse de psalmodier son Postone, sans jamais s’approprier la pensée de ce dernier. D’ailleurs, l’idée même d’expliquer l’antisémitisme ou toute autre forme de racisme comme une « conscience mystifiée » (comme il le fait dans l’entretien publié dans DDV) est justement ce qui s’oppose à toute explication structurelle et ce qui donne des assises à l’antiracisme moral – tel qu’il peut parfois être porté par la LICRA pour servir son agenda réactionnaire ou par SOS Racisme.

Les débats autour des rapports entre antisémitisme et capitalisme sont très pertinents et riches, mais nous n’avons pas le temps d’y consacrer un article car ce n’est pas réellement là que réside le nœud du problème. La vraie question est plutôt celle de l’assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme. Prenons l’argument phare développé par M.K. : si la critique d’Israël n’est pas nécessairement antisémite, nier la légitimité d’Israël serait antisémite car cela reviendrait à nier le droit aux Juifs d’avoir un État.

Tout d’abord, pour quelqu’un qui entend lutter contre l’antisémitisme, il est très étonnant de partir du même postulat que toute une frange de l’antisémitisme européen : les Juifs n’auraient pas d’État (et donc, selon les sionistes, il serait nécessaire de créer leur État). Pourtant, loin les considérer comme « errant », nous les considérons bien comme des citoyens. Les Juifs ont un État. Les Juifs français sont des Français, les Juifs allemands sont des Allemands, etc. Ce serait un véritable défi historique que celui consistant à vouloir démontrer en quoi des Juifs polonais ont un quelconque droit légitime à revendiquer l’existence d’un Etat en Palestine. C’est justement l’une des caractéristiques de l’idéologie sioniste (qu’elle partage avec l’antisémitisme) que de vouloir uniformiser les différentes populations juives. Comme l’écrit le romancier Ghassan Kanafani, dans son étude sur la littérature sioniste, l’objectif du sionisme était de faire des Juifs un peuple homogène, alors qu’il n’existait aucune cohérence géographique, civilisationnelle, économique, culturelle ou politique jusqu’alors[5]. Même d’un point de vue religieux les différences étaient importantes[6]. M.K. reprend pourtant l’idée, ancrée de longue date, du Juif errant, sans Etat, ni nation, lorsqu’il accuse les antisionistes de vouloir dénier le droit aux Juifs à avoir un État. Justement, la lutte contre le sionisme est également une lutte pour que les personnes juives soient reconnues comme étant françaises, anglaises, etc. Selon nous, la lutte contre l’antisémitisme signifie également lutter pour que les Juifs soient reconnus et traités comme des citoyens dans leur pays. D’autre part, l’antisémitisme féroce en Europe, tel qu’il s’est développé aux XIXème et au début du XXème siècle, ne justifie aucunement l’expropriation des terres et la colonisation sioniste en Palestine (Palestiniens qui n’ont rien à voir dans cet antisémitisme). Il est important de souligner que l’émigration juive en Palestine ne s’est réellement accélérée qu’après l’accession d’Hitler au pouvoir (1933) en Allemagne[7]. Au milieu du XIXe siècle, il y avait 11 800 juifs en Palestine, puis 24 000 à la fin du XIXe siècle (sur environ 500 000 habitants). L’émigration effective en Palestine, afin d’y créer des colonies agricoles, était donc loin d’être un mouvement de masse au début du XXe siècle. L’objectif des résistants à l’antisémitisme n’était donc pas la colonisation de la Palestine, mais bien la fin de l’antisémitisme en Europe. Il est étrange que pour des chercheurs tels que M.K., la lutte contre le sionisme passe avant la lutte contre l’antisémitisme. Si l’on accepte l’idée selon laquelle l’antisémitisme serait sous thématisé à gauche, on peut également l’expliquer par l’absence de toute perspective de lutte contre l’antisémitisme chez les tenants de l’anti-anti-sionisme.

Par ailleurs, cette idée selon laquelle l’Etat des Juifs serait en Palestine, ignore totalement que des personnes vivent déjà sur cette terre. L’idée sous-jacente est la vieille rengaine « une terre sans peuple pour un peuple sans terre. » Nous venons d’insister sur le fait que les Juifs ne constituent pas un peuple homogène et que, de plus, ils ne sont pas « sans terre ». Mais il faut également insister sur le fait que la terre en question n’est pas « sans peuple ». Le projet d’Etat israélien est un projet colonial qui est fondé sur l’idée même d’expropriation et de ségrégation. Si l’on veut absolument créer un « Etat juif », alors pourquoi ne pas créer cet Etat en France ou en Allemagne, dans des pays qui ont activement participé à la solution finale ? Les quelques autres solutions envisagées par les sionistes étaient la création du Judenstaat en Ouganda ou en Argentine – bref, toujours hors de l’Europe, alors que le sionisme est intrinsèquement européen. Si la solution palestinienne l’a emporté, c’est bien parce que l’acception pseudo-religieuse l’a emporté sur l’idée de créer un « refuge » pour les Juifs.

Intéressons-nous donc désormais à l’argument pseudo-religieux qui ferait de la Palestine la terre d’un peuple juif mythique : Eretz Israël. Rappelons d’une part qu’il n’est aucunement question d’un État ici (et pour cause, ce terme est bien antérieur aux États modernes). Outre le fait que l’Ancien et le Nouveau Testament ne sont pas des livres d’histoire, un autre argument nous semble central. Dans son ouvrage Le royaume de Dieu et le royaume de César, le kabbaliste Emmanuel Levyne écrit que Sion est le royaume de Dieu et que pour y rentrer, il faut renoncer à la possession de la Terre Promise. Cette idée va de pair avec celle, défendue par d’autres figures du judaïsme, selon laquelle il faudrait préparer l’arrivée du Messie là où l’on se trouve (et qui ne faudrait donc pas se déraciner géographiquement). Enfin, l’idée de sionisme va à l’encontre des valeurs mêmes du judaïsme, telles que les défend Abraham Serfaty par exemple. Dans son Adresse aux damnés d’Israël (28 septembre 1982), il écrit ainsi :

Cette religion de paix, de justice, de respect mutuel, ils l’ont transformée en religion de haine, de guerre et d’injustice.

Quelle honte pour la mémoire sacrée de nos pères ! Des assassins tels que Begin et Sharon font massacrer par leurs mercenaires des femmes, des enfants, des vieillards au nom du judaïsme ! Quelle honte et quel sacrilège ![8]

Les défenseurs acharnés du sionisme ignorent toutes les traditions réellement émancipatrices du judaïsme pour n’en garder que la caricature proposée par le sionisme. Car en plus du crime (de sang) contre les Palestiniens, le sionisme commet également un crime « culturel » contre le judaïsme en effaçant son histoire et sa culture (un bon exemple en est la disparition du Yiddish qui était, auparavant, une langue vivante). L’homme israélien ne pouvait naître à la modernité occidentale dont il est l’un des derniers avatars qu’avec la destruction du yiddishland par le nazisme européen.

Cette confusion entre antisionisme et antisémitisme, constamment alimentée par la droite et ses relais, participe non seulement à la légitimation d’une entreprise coloniale et raciste en Palestine, mais affaiblit également la lutte contre l’antisémitisme réel. Ainsi, le « Réseau d’Action contre l’Antisémitisme et tous les Racismes » (RAAR), dans lequel M.K. s’investit, publiait un tweet soutenant les révoltes féministes en Iran, au motif que ce pays serait la « menace n°1 pour Israël » (tweet rapidement effacé par ses auteurs). Même dans son soutien à des luttes dans les pays du Sud, la « sécurité d’Israël » semble primer sur les luttes en question. De plus, il s’agit d’un argument étonnant de la part d’un groupe qui prétend subir sans cesse l’injonction  d’avoir à se positionner sur Israël. Qu’un réseau se disant lutter contre l’antisémitisme et « tous les racismes » soutienne Israël est assez parlant. Apparemment la ségrégation raciale que subissent les Palestiniens ne s’inscrit pas dans « tous les racismes ».

 

Aperçu de l’image

 

Les groupes comme le RAAR ou les chercheurs comme M.K. s’inscrivent dans un processus visant à mettre la main sur le concept de lutte contre l’antisémitisme – comme cherche à le faire le RN au parlement français. Les vrais antisémites, qui instrumentalisent l’antisionisme pour servir leurs fins, n’ont que faire de la colonisation de la Palestine (ils n’ont donc rien à voir avec l’anti-impérialisme, malgré ce qu’affirme M.K.). C’est un trait particulièrement saillant lorsque l’on se penche sur les arguments d’un Alain Soral (pas très original, mais son exemple permet de saisir ce qu’il y a d’antisémite derrière la rhétorique pseudo anti-sioniste de certaines figures fascisantes) : Soral ne lutte pas pour la libération de la Palestine, il présente le sionisme comme une menace pour la France. Soral aime ainsi entretenir soigneusement la confusion entre sionistes et Juifs (tout comme le font la plupart des défenseurs du sionisme). Le sionisme, qui est une idéologie politique coloniale, peut et doit être attaquée sans que l’accusation d’antisémitisme soit asséné à ceux qui le font. D’ailleurs rien d’étonnant dans le fait qu’un des arguments antisémites de Soral consiste à demander aux sionistes/juifs de dégager en Israël et de laisser tranquille la France !

Un autre argument que l’on trouve dans certains textes de M.K. est que les antisionistes se focaliseraient sur Israël alors que d’autres États sont nés à partir d’une violence similaire. Rappelons ici qu’il existe une différence entre la fondation d’un État sur une violence « légitime » (terme que l’on pourrait bien sûr discuter) et la fondation d’un État colonial, tel qu’Israël. Dans le cas d’Israël, il s’agit d’une violence exercée par des colons contre un autre peuple. De plus, l’État d’Israël est structurellement fondé sur le colonialisme de peuplement (donc de remplacement d’un « peuple » par un autre). On pourrait bien sûr comparer Israël à des Etats colons comme les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou certains États d’Amérique latine. A la différence près que, dans ces Etats (également fondés sur la base d’un colonialisme de peuplement), les seuls à encore oser trouver une légitimité à la fondation de leur Etat sont les néo-fascistes du type Trump ou Bolsonaro. Et Israël car dans ce pays même des organisations ou des individus dits de gauche tendent à minimiser la violence intrinsèque à la fondation de cet État ou en tout cas ne délégitiment pas ce dernier pour autant. Ainsi, non seulement Israël a été fondé en tant que colonialisme de peuplement, mais il continue à provoque le remplacement des Palestiniens par des lois et une structuration sociétale racistes. Si l’on voulait comparer l’État d’Israël à un autre État, alors il serait plus juste de le comparer à l’Afrique du Sud de l’apartheid (dont les conséquences se font encore gravement sentir aujourd’hui). Les lois raciales israéliennes constituent un cas unique aujourd’hui. Si d’autres États sont racistes, aucun ne comporte de lois basées sur un tel délire ethnico-religieux. Par exemple ladite loi du retour permettant à n’importe qui dans le monde se qualifiant de juif de pouvoir s’installer sur cette terre avec sa famille même non juive alors que des Palestiniens qui en sont pourtant originaires ne pourront même pas s’y faire inhumer. De plus, la nature coloniale israélienne n’est pas qu’intérieure, puisqu’Israël ne cesse d’essayer de s’étendre au détriment des Etats arabes de la région, Golan syrien, fermes de Shebba libanais, vallée du Jourdain et Eilat appartenant à la Jordanie.

Dernier argument développé par M.K. :

« […] l’anti-impérialisme met en sourdine l’internationalisme prolétarien au profit d’une division entre États impérialistes et ‘’peuples’’ opprimés. Adaptée aux luttes de libération nationale de la seconde moitié du XXe siècle, cette vision charrie une tendance à l’essentialisation des peuples qui, progressivement, se fait au détriment des Juifs. Ces derniers sont présentés comme étant du côté des impérialismes occidentaux et opposés au peuple palestinien, vertueux, dont toutes les expressions de ‘’résistance’’, y compris les plus régressives, apparaissent comme ‘’légitimes’’. »

Nous ne nous attarderons pas longtemps sur ce dernier argument, car celui-ci revient à méconnaître totalement l’anti-impérialisme contemporain. D’une part, ne surestimons pas l’importance de l’anti-impérialisme en France. Malgré le rôle moteur de la France dans l’impérialisme contemporain, il n’y a pas réellement de mouvement anti-impérialiste de masse en France, hélas…. En ce qui concerne l’état de l’impérialisme contemporain, nous renvoyons à ce texte de Paris Yeros[9]. D’autre part nier la polarisation croissante entre le Sud et le Nord est pour le moins aberrant. Il est certain que les rapports centre-périphérie ont évolué depuis les luttes de libération nationale d’après-guerre. Mais ils existent toujours. Ici, on pourrait oser un parallèle avec la lutte des classes : si les contradictions de classe ne sont plus les mêmes qu’à la fin du XIXe siècle, cela ne signifie pas pour autant qu’elles n’existent plus. L’explosion d’Internet, les mutations dans le monde du travail, etc. n’impliquent aucunement la fin de la lutte des classes, mais plutôt leur transformation. De plus, il est totalement faux d’écrire que l’anti-impérialisme essentialise les peuples. Nous n’avons de cesse de dénoncer les soutiens dont bénéficie l’impérialisme au sein même des pays sous domination impérialiste, comme le font également les économistes indiens Prabhat et Utsa Patnaik dans leurs travaux sur l’impérialisme[10]. Ces derniers démontrent notamment l’imbrication de l’impérialisme et du néolibéralisme dans les mesures prises (comme le Budget Management Act, en 2004, par exemple) en Inde et dans l’insécurité alimentaire du pays. Leurs travaux ont proposé une relecture assez considérable du concept d’impérialisme. Plutôt que de caricaturer l’anti-impérialisme, M.K. serait bien inspiré de se plonger dans les travaux les plus récents sur cette question. Les militants décoloniaux pointent d’ailleurs régulièrement du doigt la complicité entre l’élite dirigeante palestinienne et l’Etat sioniste. De plus, nous ne présentons pas les mouvements de libération nationale comme intrinsèquement vertueux. En fait, la question de savoir si ces mouvements sont « vertueux » ou non ne nous intéresse pas vraiment. Nous considérons, par contre, qu’il faut différencier l’idéologie de tel ou tel groupe de leur rôle objectif. Lors de la lutte de décolonisation algérienne par exemple, le FLN comptait un vaste éventail d’idéologies. Pourtant, cela aurait été une erreur d’attendre une pureté idéologique du FLN avant de le soutenir dans sa lutte de libération. C’est la même attitude qu’a eue C.L.R. James devant le mouvement de Marcus Garvey (qui n’avait pas grand-chose de « progressiste »). Si James exprime sa méfiance idéologique vis-à-vis de ce mouvement, il rajoute :

« Garvey a cependant accompli une chose importante : il a donné aux Noirs américains la conscience de leurs origines africaines et suscité pour la première fois un sentiment de solidarité internationale parmi les Africains et les gens d’origine africaine. Dans la mesure où ce sentiment est dirigé contre l’oppression, il permet un pas dans la direction du progrès[11]. »

Ici, James ne soutient pas le mouvement de Garvey idéologiquement, mais il en propose une lecture politique – s’intéressant au rôle objectif qu’a ce mouvement. Si l’on attend d’un mouvement qu’il soit pur idéologiquement avant de le soutenir, alors n’aurait-il pas fallu s’empêcher de soutenir le rôle essentiel joué par les staliniens en France et en Allemagne dans la résistance au nazisme ? Rendre hommage aux martyrs de la résistance fait-il de nous des complices du goulag ? Il est évident que nombre de mouvements de libération nationale peuvent être perçus comme non-progressistes depuis l’Europe ou les États-Unis. Mais après tout, pourquoi devraient-ils l’être ? L’objectif n’est pas de cocher toutes les cases du progressisme mais d’atteindre un objectif. Et c’est en fonction de cet objectif que chaque mouvement de libération nationale devrait être jugé. Ainsi, si l’on s’interdit de soutenir tel mouvement de résistance palestinien sous prétexte qu’il ne serait pas féministe (par exemple), alors on participe également à retarder la libération des femmes palestiniennes, car celles-ci sont également victimes du colonialisme israélien (les rapports de genre étant ancrés dans les structures coloniales). Inutile qu’un mouvement de libération en Palestine se présente comme  féministe, en luttant contre l’oppression israélienne il participe d’une meilleure condition pour les femmes palestiniennes. C’est ce rôle objectif qui doit être évalué et c’est à l’aune de celui-ci que nous devrions décider si nous soutenons ou pas tel ou tel mouvement.

Pour conclure, nous pourrions dire que le problème n’est pas que ce genre de position existât. Après tout, la gauche a toujours compté des figures soutenant des politiques racistes ou coloniales. Ce qui nous inquiète davantage est l’acceptation de plus en plus grande de ces positions chez certains militants ou intellectuels de gauche. Rappelons-le ici : débattre des théories marxiennes de la valeur est une chose, mégoter son soutien à la lutte palestinienne voire soutenir le colonialisme en est une autre. On peut bien sûr avoir des désaccords entre camarades, mais il doit également exister des lignes rouges. Finalement, les sionistes peuvent ranger leurs révolvers, l’anti-impérialisme ne semble pas vraiment être une préoccupation majeure pour tout un ensemble de la gauche blanche.

 

Selim Nadi, Youssef Boussoumah

 

[1] Camilla Brenni, Memphis Krickeberg, Léa Nicolas-Teboul, Zacharias Zoubir, « Le non sujet de l’antisémitisme à gauche », Vacarme, n°86, 2019/1, p. 36-46.

[2] Ici, notre objectif n’est pas de nier la qualification de l’antisémitisme comme structurel, mais plutôt d’insister sur la faiblesse de la démonstration de M.K.

[3] Moishe Postone, « Antisémitisme et national-socialisme » in Critique du fétiche capital. Le capitalisme, l’antisémitisme et la gauche, op. cit., p. 95 à 121.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=U3ymAaelCE4

[5] Ghassan Kanafani, On Zionist Literature, Liberated Texts, Oxford, 2022, p. 7.

[6] Voir sur ce point les différents textes d’Abraham Serfaty sur les Juifs arabes (par exemple).

[7] Sur ce point, voir S.H. Sitton, Israël, immigration et croissance, éditions Cujas, 1963.

[8] p. 30.

[9] https://qgdecolonial.fr/2021/03/10/un-nouveau-bandung-pour-affronter-la-crise-actuelle/

[10] On pourra trouver un bref aperçu de leur théorie de l’impérialisme dans cet entretien disponible en français : https://www.contretemps.eu/histoire-agraire-imperialisme-entretien-utsa-patnaik/ .

[11] C.L.R. James, Histoire des révoltes panafricaines, éditions Amsterdam, Paris, 2018, p. 88.

 

Édito #58 – Nous sommes si bons – À propos du Qatar bashing

Haro sur le Qatar, haro sur les barbares !, s’écrient nos démocrates. Jamais l’injonction au boycott d’un Mondial, pas même au moment de la Coupe de 1978 dans l’Argentine fasciste, n’a été aussi forte. Tout condamne, il faut dire, l’organisation de la Coupe du Monde par ce pays : l’insouciance criminelle des normes requises pour préserver la planète d’une aggravation du dérèglement climatique (ainsi les stades érigés en plein désert sont-ils climatisés), le traitement réservé aux travailleurs migrants venus construire des stades en toute hâte parfois au péril de leurs vies, et plus généralement, le mépris de l’humanité par un régime archaïque et tyrannique.

Ainsi, quand on est bons et qu’on partage des valeurs opposées à celles du vilain petit Qatar, on boycotte. C’est la raison pour laquelle les médias, caisse de résonnance de la sagesse occidentale, parlent positivement des migrants, ou des immigrés, en dénonçant leurs conditions de vie, la façon dont ils sont quasi esclavagisés. A la bonne heure !

Les immigrés sont mis en esclavage, vous rendez-vous compte ? Il y a belle lurette que par chez nous, en République, l’esclavage a été aboli ! Certes, l’esclavage en Libye est directement lié à l’intervention française sous direction de Sarkozy et Bernard-Henri Lévy. Certes, l’ancien président de la République devait des sommes exorbitantes à l’autocrate de Tripoli qui avait été mis à contribution pour financer la campagne victorieuse de 2007 de l’ancien ministre de l’intérieur. Certes, certes, mais c’est tout de même différent. Puisque c’était pour libérer le peuple libyen de son tyran. Nous sommes si bons.

En France, nul traitement de ce genre envers les migrants puisque, dans la plupart des cas, nous leur signifions, tant qu’ils sont sur leurs frêles esquifs, que nous ne les accueillerons pas et que, si nous les laissons accoster sur nos côtes parce que par exemple en bons démocrates nous n’osons pas être aussi cash que l’héritière de Mussolini, Méloni, c’est pour les renvoyer dans leurs pays respectifs ou, peut-être, ils subiront l’enfer. Mais enfin, ce n’est pas notre faute s’ils vivent en Barbarie. Et ce n’est pas notre faute non plus s’il y a à peine un an, des pêcheurs ont retrouvé des corps flottant de migrants au large de Calais. Souvenez-vous, c’était la faute des passeurs. Pareil pour le petit Aylan. Vous voyez bien que ce n’est pas pareil. Nous sommes si bons.

Nous qui sommes les véritables héritiers de l’universalisme. Alignés sur les obsessions de mesdames Fourest, Badinter et Aram, n’avons-nous pas, les premiers, coupé une mèche de cheveux pour soutenir le juste combat des Iraniennes ? Nous sommes si bons. A ce titre, l’attitude de Hugo Lloris, gardien de but de l’équipe de France, nous ridiculise un peu. Il refuse d’arborer un brassard en solidarité avec les LGBT arguant du respect des coutumes du Qatar.

L’Allemagne nous vole la vedette, elle qui va afficher sa solidarité au risque de payer une amende. Certes, si les Allemands sont à la pointe de la lutte internationale contre l’homophobie, c’est que les nazis avaient mis les homosexuels en camps de concentration avec un triangle rose cousu sur la loque couvrant leur poitrine. L’indignation contre le Qatar – qui n’a, re-certes, rien à voir avec Auschwitz – est une belle occasion pour les laver de tout. Ils sont si bons. Honte sur Lloris.

Enfin, la clim’ partout. Quel scandale !  Certes, le détraquement de la planète est largement de notre fait. Certes, nous avons largement contribué à faire de l’Arabie saoudite et des autres pétromonarchies ce qu’elles sont. Certes, les terminaux pour gaz de schiste dans le port du Havre ou la possible remise en marche des centrales à charbon ou des mines, c’est un peu ennuyeux, mais tout de même, l’exploitation des matières fossiles indispensables à nos économies, quel scandale ! Nous sommes si bons.

L’appel au boycott du Mondial au Qatar n’est rien d’autre que le nom d’une névrose. Le Qatar dans toutes ses outrances est à l’image du monstre capitaliste qui l’a engendré. L’appel au boycott est le nom d’un déni. Celui du refus de reconnaître sa progéniture. Cachez donc ce Qatar que nous ne saurions voir. Il n’est que le miroir concentré de la violence pluriséculaire occidentale. A ce titre, la présence de Gérald Darmanin à la cérémonie d’ouverture de la compétition est une offense supplémentaire à la mémoire des migrants morts pour des stades construits à toute vitesse dont les frères de condition meurent près des côtes françaises.

 

 

 

Édito #57 – Taha Bouhafs est-il raciste ?

En juin 2020, au lendemain d’une manifestation contre les violences policières organisée par le Comité Adama, jeune homme Noir mort en 2016 après son interpellation par des gendarmes, Linda Kebbab, déléguée nationale du syndicat de police Unité SGP-FO, est invitée sur franceinfo. Elle affirme alors que, tout en comprenant « la colère et la souffrance » de la famille d’Adama Traoré, son décès n’avait « absolument rien à voir » avec celui de George Floyd aux États-Unis, mort étouffé après son interpellation.

Sur son compte Twitter, Taha Bouhafs commente ces déclarations, en détournant l’acronyme ADS (adjoint de sécurité) et en qualifiant la syndicaliste policière d’ « ADS: Arabe de service ». Un tweet supprimé quelques minutes plus tard car « provoquant », avait-il expliqué.

En raison de ce message, la cour d’appel de Paris a, le 27 octobre dernier, confirmé le jugement du tribunal correctionnel qui, en septembre 2021, avait déclaré Taha Bouhafs coupable du délit d’injure publique à raison de l’origine.

Il a été condamné au paiement d’une amende de 1.000 euros avec sursis, et au versement de dommages et intérêts, d’un montant de 2.000 euros pour Linda Kebbab et 1 euro pour la LICRA.

Pour justifier cette décision, la cour d’appel de Paris a estimé que les propos étaient « outrageants », et avaient « également un caractère raciste puisqu’ils réduisent l’intéressée à son origine arabe, qui lui interdirait de défendre certaines idées sous peine d’être automatiquement présentée comme un alibi de son syndicat ou de l’institution policière ».

En bref, Taha Bouhafs a été condamné pour « racisme » pour avoir qualifié Linda Kebbab d’ « Arabe de service ».

Cette séquence fait étrangement écho avec les mots de Malcom X :

« À l’époque de l’esclavage, quand les Noirs comme moi parlaient aux esclaves, ils ne le tuaient pas, ils envoyaient un nègre de maison, pour contredire ce qu’ils disaient. Vous devez lire l’histoire de l’esclavage pour comprendre ceci. Il y avait deux types de nègres. Il y avait le nègre de maison, et le nègre des champs. Le nègre de maison prenait toujours soin de son maître. Quand le nègre des champs s’éloignait un peu trop, il le retenait, l’empêchait de progresser. Il le renvoyait dans les plantations. Le nègre de maison pouvait se le permettre, car il vivait mieux que le nègre des champs. Il mangeait mieux, s’habillait mieux, et il vivait dans une plus confortable maison. Il vivait juste à côté de son maître, au grenier ou dans le sous-sol. Il mangeait la même nourriture que son maître, et il était habillé de la même façon. Et il pouvait parler comme son maître. Il était éloquent. Et il aimait son maître plus que son maître ne s’aimait lui-même. C’est pourquoi il n’aimait pas voir son maître blessé. Si le maître était malade, il disait : « Que se passe-t-il Monsieur, sommes-nous malades ? » Quand la maison du maître prenait feu, il voulait essayer d’éteindre le feu. Il ne voulait pas que la maison de son maître brûle. Il n’a jamais voulu que la propriété de son maître brûle. Et il la défendait, plus que son maître ne la défendait. C’était le nègre de maison.

 Mais alors, vous aviez quelques nègres des champs, qui vivaient dans des huttes, qui n’avaient rien à perdre. Ils portaient les pires vêtements. Ils mangeaient la pire alimentation. Et ils subissaient l’enfer. Ils se prenaient des coups de fouet. Ils détestaient leurs maîtres. Oh oui, ils les détestaient. Si le maître tombait malade, ils priaient pour que le maître meurt. Si la maison du maître prenait feu, ils priaient pour qu’un vent plus fort ravive le feu.

 C’était la différence entre les deux. Et aujourd’hui, vous avez toujours des nègres de maison et des nègres des champs.

 Je suis un nègre des champs. »

Cette théorisation des « nègres des champs » et des « nègres de maison » a nourri le mouvement décolonial et l’antiracisme politique depuis leurs débuts. Car le racisme d’État, le racisme institutionnalisé, n’a pas cessé, et se retrouve dans tous les pays du monde, avec ses spécificités. Dans l’Algérie coloniale cette réalité décrite par l’énoncé “Arabe de service” existait aussi. Et on pourrait très bien lui substituer le terme « Béni-oui-oui », c’est à dire de la tribu de ceux qui disent toujours oui au pouvoir colonial. Il désignait les collaborateurs indigènes utilisés comme intermédiaires de sa politique répressive, notamment comme élus dans les assemblées locales. Les indigènes utilisaient également un autre mot les “tourni” à savoir les retournés. En France actuelle, l’on ne parlerait ainsi pas de « nègres de maison », ni de « beni-oui-oui » mais d’ « Arabes/Noirs de service », pour désigner ceux d’entre nous qui participent EN TANT QUE Arabes et Noirs au maintien du système racial.

Sans mettre en doute la conviction de Linda Kebbab de n’être parvenue à la place qu’elle occupe aujourd’hui que grâce à ses propres efforts et compétences, non, ça n’est pas sans importance pour l’institution policière, bras armé de l’État racial, qu’elle soit une femme Arabe, et qu’elle fût dépêchée sur les plateaux télé à la suite d’un rassemblement antiraciste d’ampleur pour torpiller cette mobilisation.

Ça n’était pas non plus un hasard si Rachida Dati, Fadela Amara et Rama Yade avaient été nommées ministres à la suite des émeutes des banlieues de 2005. Il fallait justement éteindre le feu qui couvait et risquait d’embraser la maison des maîtres.

Dire cela n’est que décrire une réalité sociale et politique. Et le condamner revient à criminaliser l’antiracisme politique : si la cour d’appel de Paris était conduite à juger Malcolm X aujourd’hui pour ses propos, ou un Antillais qui emploierait le qualificatif de « bounty », alors elle les condamnerait.

On ne peut donc qu’inviter la justice française, pour paraphraser Malcolm X, à « lire l’histoire de l’esclavage » et de la colonisation « pour comprendre » ce qu’a voulu dire Taha Bouhafs. Lequel ne peut, à la lumière de ces considérations, à aucun moment être considéré comme raciste.