Messages par QGDecolonial

UNIVERSITE D’ETE POLITIQUE : Préparer la victoire, organiser le pessimisme

Les organisations et collectifs suivants : Faire bloc/faire peuple, UJFP, Tsedek, QG décolonial, Appel contre la guerre permanente et pour une paix révolutionnaire vous invitent à l’Université d’Eté Politique « Préparer la victoire, organiser le pessimisme », les 3, 4 et 5 juillet 2026, Gennevilliers ! Les inscriptions sont ouvertes.

 

Quelque chose va se passer en 2027. Alors que nous sommes aux bords d’une troisième guerre mondiale ou d’une déflagration économique planétaire, la présidentielle de 2027 sera cruciale : l’extrême-droite n’a jamais été aussi proche du pouvoir, la gauche de rupture a des chances sérieuses de parvenir au second tour, le macronisme, hélas, n’est pas mort. C’est l’élection de tous les dangers. Mais c’est aussi une opportunité historique qui oblige notre camp.

Malgré les campagnes acharnées en antisémitisme depuis le 7 octobre, les récupérations politiciennes de la mort de Quentin Deranque, et la coalition de l’ensemble des forces de l’extrême-droite jusqu’à la « gauche réformiste » contre la France Insoumise, le bloc social que celle-ci représente tient bon, et s’ancre encore davantage avec les municipales. Si l’on en croit les réactions face aux quelques succès électoraux des insoumis, nous savons que la campagne qui s’annonce sera d’une extrême violence. N’en doutons pas, ces forces préféreront Hitler au Front populaire. Elles le préféreront d’autant plus que la France est un Etat trop central pour être abandonné à une alternative sociale, capable de mettre fin au dogme thatchérien : « Il n’y a pas d’alternative ».

Elles le préféreront, en définitive, parce que la France persiste à être la pointe avancée de la lutte des classes dans le Nord. Dès 2005, avec le non au Traité constitutionnel européen, les émeutes des quartiers contre les crimes policiers racistes, le mouvement massif de la jeunesse contre le Contrat première embauche – un fil s’ouvre qui se prolonge dans l’insurrection en Kanaky et les mobilisations dans les « outre-mer, les mouvements contre les réformes des retraites et la loi travail, contre les violences policières de Lamine Dieng à Nahel Merzouk, contre l’islamophobie, à Notre-Dame-des-Landes puis à Sainte-Soline, dans les ronds-points et jusqu’aux abords de l’Elysée où grondent les Gilets jaunes.

Rompant en partie avec le consensus – néolibéral, islamophobe, sécuritaire et impérialiste – qui cimente le reste du spectre politique, la France Insoumise apparaît comme fille de cette séquence et élève de ces luttes. Si la catastrophe forme le cours normal des choses, nous nous prenons malgré tout à rêver.

Que les choses soient claires : la France Insoumise n’est pas une formation révolutionnaire. Mais, analyse concrète de la situation concrète oblige, force est de constater qu’il n’existe pas de mouvement révolutionnaire de masse, que les classes dirigeantes et médiatiques désignent la France Insoumise comme l’ennemi principal et qu’il n’existe aucune autre gauche de rupture aussi puissante en Occident. Le devoir des révolutionnaires est double : d’un côté, faire front avec cette conquête de nos luttes, de l’autre, approfondir la lutte des classes.

Ce devoir vaut pour toutes les scénarios : prise du pouvoir par les fascistes, maintien du macronisme autoritaire ou victoire de la FI. L’outil institutionnel ne peut prétendre nous défendre pleinement des accélérations en cours, ni garantir la réalisation des promesses qu’il porte avec lui. La victoire se prépare autant que le pessimisme s’organise. Et s’il faut rêver, il nous reste à dessiner plus finement les cartographies de ces rêves. La bataille électorale sera rude. Elle n’aurait pas sens si elle ne s’accompagnait pas d’un mouvement plus profond, dans la rue et le monde du travail, dans les campagnes et les cités d’immigration, dont la stratégie reste à construire collectivement.

Convaincus de cette nécessité, nous proposons de nous retrouver nombreux lors d’un grand forum les 3, 4 et 5 juillet pour réfléchir et imaginer ensemble les conditions du renforcement de notre puissance collective quelle que soit la configuration qui se dessinera au soir du second tour.

Si c’est la reconduction du bloc bourgeois actuel, ou, pire encore, l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, il faut réfléchir et préparer en amont les formes d’organisation, de solidarité et d’ancrage social qui permettront de tenir bon et de poursuivre l’action collective qui ouvrira la voie à la contre-offensive. En d’autres termes, il s’agira ici de politiser le pessimisme car la défaite n’est pas la fin de l’organisation, elle en redouble la nécessité.

Mais il faut avant tout réfléchir aux stratégies qui permettront d’éviter une telle issue. Non pas sur un mode défensif, la solution « médiane » qui répéterait les désastres des gouvernements de gauche du passé, mais en prenant appui sur toutes les expériences de lutte de ces dernières années et sur les possibles ouverts par l’émergence d’une gauche de rupture à une échelle de masse.

Les questions qui se posent sont alors celles des alliances autour desquelles peut se former un « bloc populaire majoritaire » », les modes d’organisation de ces alliances, autant en termes programmatiques et discursifs qu’en matière d’organisation au sens strict. Dans cette perspective, comment construire un peuple capable de surmonter la fracture raciale des classes populaires ?

Ces questions continueront à se poser, sous une forme différente, en cas de victoire de LFI, qui marquera le début d’une guerre de positions au sein des institutions, dans la société et au niveau international. Préparer la victoire, c’est anticiper le conflit avec l’État capitaliste et racial et avec l’ensemble des institutions internationales au sein desquelles il prend place : l’Union européenne et sa puissante Banque centrale, l’OTAN, voire directement avec l’impérialisme étatsunien, plus déterminé que jamais à écraser tout ce qui lui résiste.

Nul doute que les forces engagées dans cette confrontation devront faire face à la sédition de la police, de la haute administration et au sabotage du pouvoir économique. Comment, depuis l’extérieur autant qu’au niveau institutionnel, contraindre un gouvernement de ne pas dévier de la voie de la rupture et empêcher qu’il soit réabsorbé par l’État ? Comment concevoir les rapports entre la pluralité des fronts de lutte et des mouvements d’en bas et la nécessité d’une direction politique de ce processus ? Bref, comment faire d’une victoire aux urnes plus qu’un simple succès électoral : non pas un mythique « grand soir » mais le début d’une séquence offensive, qui permettra de faire basculer dans la durée les rapports de force et mettre un terme à la longue nuit néolibérale.

Précisons les choses : une victoire électorale de la FI ne constituerait qu’une victoire d’étape, mais elle représenterait une rupture suffisamment puissante pour ouvrir la voie à des possibles révolutionnaires. C’est cela que nous appelons préparer la victoire.

Lucides sur ce que serait une victoire ou une défaite dans un contexte d’asymétrie des rapports de force tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle internationale, nous proposons d’affronter ensemble toutes les hypothèses, des plus réjouissantes au plus sombres, pour être les mieux armés, sans jamais abandonner ni nos espoirs ni notre détermination à vaincre dans la durée.

Que faire donc ? Comment être à la hauteur de l’Histoire et accomplir notre mission quel que soit le nom de celui qui résidera à l’Elysée ? Posons-nous ces questions ensemble les 3, 4 et 5 juillet à la salle des fêtes de Gennevilliers. Venez nombreux,  inscrivez-vous et inscrivez vos amis!

 

Faire bloc/faire peuple, Tsedek, UJFP, QG Décolonial, Contre la guerre permanente et pour une paix révolutionnaire.

 

Déclin hégémonique et radicalisation impériale : contre l’anti-campisme, pour une politique des contradictions

Nous vivons un moment de vérité politique. Alors même que les États-Unis accentuent leur pression sur Cuba, frappent et sanctionnent au nom de leurs intérêts globaux, ciblent les ennemis de leurs alliés et se réservent le droit de punir extraterritorialement des États, des institutions et des individus, une partie non négligeable de la gauche occidentale continue de renvoyer dos à dos agresseurs et agressés, impérialisme structurant et résistances périphériques, au nom d’une lutte indistincte contre “toutes les formes de domination”.

Cette position ne s’exprime pas de manière marginale. Elle s’inscrit au contraire dans une séquence intellectuelle identifiable. La publication récente d’un article de Frustration Magazine consacré au “campisme” en constitue une expression claire, mais elle s’accompagne d’une série d’autres prises de position convergentes dans différents espaces de la gauche intellectuelle et militante — qu’il s’agisse de publications issues de milieux écologistes ou universitaires, ou encore d’interventions militantes appelant à purger les mobilisations de toute lecture géopolitique structurée.

Pris ensemble, ces textes et ces prises de position dessinent moins une divergence ponctuelle qu’une véritable offensive idéologique : celle d’un anti-campisme érigé en doctrine, qui prétend dépasser les lectures “binaires” du monde, mais qui, en pratique, conduit à neutraliser toute analyse des rapports de force impérialistes.

Ce moment n’est pas anodin. Il intervient dans un contexte où la violence impériale américaine s’intensifie, mais aussi dans un paysage politique marqué par l’extrême faiblesse du mouvement anti-guerre en Europe, et en particulier en France. Là où, historiquement, des mobilisations massives pouvaient se structurer contre les interventions militaires occidentales, on observe aujourd’hui une forme d’atonie, voire de désorientation stratégique.

C’est précisément dans ce vide que prospère l’anti-campisme. En substituant une morale de l’équivalence à une analyse des contradictions principales, il accompagne et prolonge cette incapacité à nommer l’impérialisme pour ce qu’il est.

Cette posture, qui se veut lucide, relève en réalité d’une vieille pathologie politique : celle que Vladimir Lénine appelait la maladie infantile du communisme. Elle se caractérise par une incapacité à hiérarchiser les contradictions, une confusion entre radicalité morale et stratégie politique, et un refus obstiné de prendre acte de la structure réelle du monde.

Car le problème n’est pas de reconnaître la complexité du monde. Il est de refuser de voir que cette complexité est structurée par une asymétrie centrale, durable et massive.

Cette asymétrie est politique avant d’être morale. Elle tient au fait que certains États fixent les règles du jeu, tandis que d’autres sont contraints de les subir.

C’est cette inégalité fondamentale que l’anti-campisme obscurcit — et que le présent texte entend remettre au centre de l’analyse.

I. Le socle de l’hégémonie : une suprématie militaire sans équivalent et un privilège d’impunité absolu

Toute hégémonie repose, en dernière instance, sur une capacité de coercition. Dans le cas américain, cette capacité atteint un niveau sans précédent historique, d’abord parce qu’elle est sans commune mesure avec celle des autres puissances. En 2024, les dépenses militaires des États-Unis ont atteint 997 milliards de dollars, soit 37 % des dépenses militaires mondiales et 3,2 fois le niveau de la Chine, deuxième budget militaire mondial ; elles représentent aussi 66 % des dépenses de l’ensemble des membres de l’OTAN. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une simple première place dans un classement, mais d’un changement d’échelle : une seule puissance concentre à elle seule plus d’un tiers de l’effort militaire planétaire.

Cet écrasement budgétaire se traduit matériellement par une infrastructure de déploiement global sans équivalent. Les estimations les plus couramment retenues situent le nombre de bases et installations militaires américaines à l’étranger autour de 750, réparties dans plus de 80 pays ; les effectifs militaires américains stationnés hors du territoire national dépassent 220 000 personnes. Aucun autre État ne dispose d’un tel maillage. La Chine ne possède qu’une base militaire officiellement reconnue à l’étranger, à Djibouti ; la Russie maintient quelques points d’appui extérieurs, essentiellement dans son voisinage stratégique. Là encore, la différence n’est pas de degré mais de nature : une seule puissance est en mesure de maintenir une présence militaire permanente à l’échelle du globe.

Mais la singularité américaine ne réside pas seulement dans l’ampleur des moyens disponibles. Elle tient aussi à leur usage historique. Les États-Unis restent à ce jour la seule puissance à avoir employé l’arme atomique contre des populations civiles, à Hiroshima et Nagasaki. Ils ont recouru au Vietnam à des agents chimiques comme l’agent orange, dont les effets sanitaires et environnementaux continuent d’affecter des générations entières. Ils ont détruit, désorganisé ou durablement affaibli des sociétés entières de la Corée au Vietnam, de l’Irak à l’Afghanistan. Il ne s’agit pas d’une suite d’accidents regrettables, mais d’un usage répété de la force à grande échelle, avec des effets structurants sur l’histoire contemporaine.

Or ce qui distingue décisivement cette puissance, ce n’est pas seulement sa capacité de destruction. C’est l’impunité dont elle bénéficie. Aucune de ces séquences n’a donné lieu à une responsabilité juridique internationale effective à la hauteur des faits commis. À l’inverse, les États du Sud global, eux, sont constamment exposés à l’arsenal disciplinaire de l’ordre international : CPI, sanctions américaines et européennes, conditionnalités économiques, surveillance diplomatique, rappels à l’ordre permanents. Là où le centre impérial peut détruire sans être puni, les périphéries sont ramenées sur “le droit chemin” au nom d’un universalisme dont elles seules subissent réellement la morsure. C’est là un privilège colonial au sens le plus strict : l’impunité n’est pas universelle, elle est réservée à la puissance qui structure l’ordre mondial.

Cette première asymétrie appelle immédiatement la suivante. Car la domination américaine ne tient pas seulement à la force brute. Elle tient aussi à sa capacité de présenter cette force comme le bras armé d’un ordre prétendument neutre, universel et réglé.

II. Un ordre international “fondé sur des règles” : l’universalité comme idéologie

L’une des grandes réussites de l’hégémonie américaine est d’avoir fait passer pour universel un ordre qui demeure profondément situé. Le langage des “règles”, du “droit”, des “valeurs” et de la “communauté internationale” fonctionne ici comme une technologie de légitimation. Comme l’avait montré Gramsci, l’hégémonie ne repose pas seulement sur la coercition, mais sur la capacité d’une puissance à faire apparaître ses propres intérêts particuliers comme l’expression de l’intérêt général. C’est exactement ce que produit la rhétorique de l’“ordre international fondé sur des règles”. Elle transforme un rapport de force historiquement construit en horizon normatif apparemment indiscutable.

L’hypocrisie du système ne tient pas au fait que les règles seraient imparfaites. Elle tient à leur application structurellement sélective. Les principes de souveraineté, de non-ingérence, de protection des civils ou de justice internationale sont invoqués, suspendus ou contournés en fonction de la position occupée dans la hiérarchie mondiale. Les États du Sud global peuvent être sanctionnés, mis au ban, poursuivis, menacés ou placés sous tutelle. Les États-Unis, eux, peuvent refuser la compétence d’instances internationales, sanctionner des magistrats étrangers, frapper des responsables onusiens et continuer à se présenter comme les gardiens de l’ordre juridique mondial. Les sanctions contre des juges de la CPI et contre Albanese illustrent précisément cette inversion : ceux qui prétendent défendre un ordre de droit s’autorisent à punir les acteurs mêmes chargés d’en assurer l’application.

Il faut ici prendre la mesure de la dissymétrie politique. Dans un monde réellement régi par des règles universelles, aucune puissance ne pourrait exercer un tel droit de veto pratique sur les procédures qui la visent, ni menacer aussi directement les institutions judiciaires ou onusiennes. Si cela est possible, c’est précisément parce que l’ordre dit “régulé” reste fondé sur une hiérarchie politique préalable. Les règles ne sont pas absentes ; elles sont distribuées inégalement. Elles ne s’imposent pas à tous de la même façon ; elles servent à naturaliser une structure de domination.

C’est pourquoi il ne suffit pas d’opposer abstraitement “le droit” aux “abus de puissance”. Il faut comprendre que, dans sa forme actuelle, l’ordre international fonctionne comme la codification flexible d’un rapport de force dont Washington demeure le centre. Et ce rapport de force ne s’exprime pas seulement par les armes ou la diplomatie : il s’inscrit dans la monnaie même au moyen de laquelle le monde commerce, emprunte, règle et accumule.

III. Le dollar : de Bretton Woods à la rupture de 1971, la fabrication d’un privilège mondial

L’hégémonie américaine ne se comprend pas sans son ancrage monétaire. C’est à Bretton Woods, en 1944, que se met en place l’architecture qui place durablement le dollar au centre du système monétaire international. Dans ce cadre, le dollar est convertible en or, les autres monnaies s’ordonnent autour de lui, et les institutions créées à ce moment — notamment le FMI et la Banque mondiale — contribuent à stabiliser cette centralité. Le privilège américain ne naît donc pas en 1971 ; il commence à Bretton Woods. Les États-Unis sortent de la Seconde Guerre mondiale comme puissance industrielle, financière et militaire dominante, et leur monnaie devient le pivot de l’ordre économique d’après-guerre.

La décision de 1971, lorsque Nixon suspend unilatéralement la convertibilité du dollar en or, ne détruit pas cette centralité. Elle la radicalise. À partir de ce moment, les États-Unis conservent les avantages d’une monnaie mondiale sans en supporter la contrainte principale. Ils peuvent émettre la monnaie dont le reste du monde a besoin tout en se libérant de l’ancrage matériel qui limitait, au moins partiellement, leur marge de manœuvre. La fameuse formule attribuée à John Connally, secrétaire au Trésor de Nixon — “the dollar is our currency, but it’s your problem” — condense parfaitement cette logique. Le dollar reste au cœur du système, mais son instabilité, ses variations, ses usages et les effets des décisions américaines sont reportés sur le reste du monde.

Il faut mesurer très concrètement ce que cela signifie. D’abord, cela permet aux États-Unis de financer durablement leurs déficits dans leur propre monnaie. Là où les pays périphériques doivent gagner ou emprunter des devises qu’ils ne contrôlent pas, les États-Unis émettent la devise-clé du système. Ensuite, cela donne à la politique monétaire américaine une portée mondiale. Quand la Réserve fédérale modifie ses taux, les effets se répercutent sur les flux de capitaux, sur le coût de la dette, sur la stabilité des monnaies et sur les marges de manœuvre budgétaires d’une multitude de pays. Les États-Unis disposent ainsi d’un levier macroéconomique global que personne d’autre ne possède.

Mais la puissance du dollar ne s’arrête pas à cette capacité de financement. Elle tient aussi au fait qu’une grande partie des échanges internationaux, des réserves de change et des transactions financières restent libellés en dollars. Toute transaction en dollars passe, à un moment ou à un autre, par des banques correspondantes ou des circuits relevant de la juridiction américaine. Cela signifie que Washington ne se contente pas de bénéficier d’un avantage symbolique ou comptable : il voit, suit, surveille et peut interrompre les flux. La monnaie n’est pas seulement un étalon de valeur ; elle devient un instrument de contrôle.

C’est là qu’apparaît le lien organique entre domination monétaire et domination politique. Le privilège du dollar permet aux États-Unis non seulement d’absorber au profit de leur propre puissance l’épargne et la demande mondiale de sécurité, mais aussi de convertir cette centralité en capacité de contrainte. Là où la force militaire fixe les limites du possible, le dollar organise la dépendance quotidienne des autres économies. Il structure le commerce, la dette, les réserves, l’accès aux paiements, la fluidité des importations. Il place les autres pays — singulièrement ceux du Sud global — dans une position où toute rupture avec Washington devient immédiatement coûteuse.

À ce stade, le passage à la contrainte juridique n’est plus qu’un prolongement logique. Car quand une puissance tient la monnaie du monde, elle peut plus aisément transformer une position structurelle en instrument de punition.

IV. De la centralité financière à la contrainte juridique : l’extraterritorialité du droit américain

Le pouvoir du dollar trouve son prolongement naturel dans l’extraterritorialité du droit américain. Ce qui était d’abord une position centrale dans les flux devient ici un mécanisme explicite d’intervention. Les États-Unis peuvent sanctionner des entreprises, des institutions ou des individus étrangers pour des activités réalisées hors de leur territoire, dès lors que ces activités impliquent le dollar, une banque correspondante américaine ou un lien quelconque avec leur système financier. Le droit américain cesse ainsi d’être un droit national parmi d’autres : il devient, de facto, un droit global de coercition.

Cette extraterritorialité n’est pas un excès ponctuel. Elle constitue un élément normalisé de la puissance américaine. Elle permet de punir des acteurs européens, asiatiques, latino-américains ou africains sans avoir à occuper leurs territoires ni même à obtenir une autorisation multilatérale. Elle permet surtout de faire intérioriser la contrainte. Car les entreprises, les banques, les assureurs et les transporteurs anticipent le risque américain et s’alignent en amont. La peur de l’amende, de la coupure d’accès au dollar ou de la mise à l’index suffit souvent à faire plier des acteurs qui, juridiquement, n’ont aucun lien direct avec Washington.

C’est ce passage du contrôle à l’obéissance anticipée qui prépare le terrain des sanctions proprement dites. La domination cesse alors d’être seulement une architecture ; elle devient une intervention directe dans les conditions matérielles de la vie économique.

V. Sanctions et asphyxie : gouverner par la privation dans un système de dépendance organisée

Les sanctions sont sans doute l’expression la plus tangible de l’hégémonie américaine. Elles permettent d’agir sans occupation militaire directe, tout en produisant des effets parfois aussi dévastateurs qu’une guerre ouverte. Pour comprendre leur nature, il faut abandonner le vocabulaire neutre de la “pression diplomatique” et descendre au niveau du fonctionnement concret des sociétés. Quand un pays est frappé par des sanctions américaines, ce ne sont pas seulement ses exportations qui sont touchées. Ce sont ses paiements, ses importations, ses assurances, ses contrats, ses livraisons, son entretien industriel, son approvisionnement pharmaceutique, ses chaînes logistiques, son système hospitalier et, à terme, la reproduction ordinaire de la vie sociale.

Une centrale électrique ne tombe pas seulement en panne parce qu’elle a été bombardée ; elle cesse aussi de fonctionner quand une pièce de rechange fabriquée à l’étranger ne peut plus être payée, assurée ou livrée. Un appareil d’imagerie médicale devient inutilisable quand le fabricant refuse d’assurer sa maintenance. Des médicaments disparaissent des circuits non parce qu’ils sont toujours explicitement interdits, mais parce que les banques refusent les paiements, que les transporteurs refusent les cargaisons et que les fournisseurs renoncent à tout lien avec le pays visé. L’économie ne s’effondre pas toujours d’un seul coup. Elle se grippe, s’érode, s’enfonce dans l’incertitude, la pénurie, le surcoût et le retard.

Le cas irakien dans les années 1990 demeure, à cet égard, paradigmatique. Les sanctions ont contribué à la dégradation dramatique de l’accès à l’eau potable, aux soins, aux équipements et aux infrastructures, avec un coût humain colossal. L’aveu de Madeleine Albright — “we think the price is worth it” — est resté célèbre précisément parce qu’il disait tout haut ce qui, d’ordinaire, se présente sous des habits technocratiques : la souffrance civile peut être acceptée comme variable stratégique.

Mais les sanctions sont d’autant plus efficaces qu’elles frappent des économies déjà rendues dépendantes. Dans beaucoup de pays du Sud, la spécialisation imposée historiquement — exportation de matières premières, importation de biens manufacturés, dépendance aux devises — rend extrêmement difficile l’autonomie productive. À cette dépendance externe s’ajoute souvent l’action de bourgeoisies compradores, qui tirent profit des circuits d’importation, de rente et d’intermédiation, et n’ont aucun intérêt à une remontée des chaînes de valeur ni à une industrialisation souveraine. Le Venezuela illustre bien ce verrouillage : la pression américaine y rencontre des structures internes qui compliquent toute bifurcation productive. Les prescriptions du FMI et de la Banque mondiale, héritées du consensus de Washington, aggravent encore cette vulnérabilité en promouvant l’ouverture, la libéralisation et l’attractivité pour les capitaux étrangers comme horizon indépassable du “développement”. Les sanctions exploitent donc une dépendance qu’un ordre économique plus large a contribué à fabriquer. Elles ne créent pas seules la vulnérabilité ; elles l’achèvent.

Le même schéma vaut désormais pour les personnes physiques. Les sanctions américaines contre Francesca Albanese, annoncées en juillet 2025, s’inscrivent dans un dispositif qui peut inclure gel d’avoirs, restrictions financières et isolement professionnel. Reuters a montré que les sanctions prises contre Albanese et contre le personnel de la CPI ont concrètement gelé des actifs et perturbé des enquêtes sur des crimes de guerre. Le cas des juges de la CPI sanctionnés en 2025 est plus saisissant encore : des magistrats internationaux ont été visés pour avoir exercé leurs fonctions sur des dossiers touchant les États-Unis ou Israël ; les sanctions ont impliqué gel d’avoirs et restrictions de déplacement, y compris pour les familles. Nous sommes ici devant un phénomène d’une gravité exceptionnelle : une puissance non partie au Statut de Rome frappe des juges internationaux parce qu’ils appliquent le droit à ses alliés ou à elle-même.

On comprend alors que l’inégalité politique mondiale n’est pas une abstraction. Elle signifie qu’un trait de plume à Washington peut compliquer la vie d’un pays entier, désorganiser son économie, priver sa population de pièces, de machines, de médicaments, ou réduire au silence des individus et des institutions théoriquement protégés par le droit international.

VI. Pourquoi certains États sont visés : souveraineté, bifurcation politique et résistance sociale

Il manquerait pourtant quelque chose d’essentiel si l’on s’en tenait à la seule description des instruments de domination. Encore faut-il comprendre pourquoi certains pays sont plus particulièrement attaqués. Les États-Unis ne s’acharnent pas sur n’importe quel État. Ils visent prioritairement ceux qui, à des degrés divers, leur tiennent tête, contestent les formes de leur insertion dans l’ordre mondial et portent des projets de société incompatibles avec la pleine disponibilité des ressources, des marchés et des décisions politiques aux intérêts américains.

Ce qui est visé, ce n’est pas seulement une diplomatie dissidente. C’est la possibilité même d’une bifurcation. Contrôle public de ressources stratégiques, redistribution sociale, limitation de l’ouverture aux capitaux étrangers, alliances alternatives, affirmation d’une souveraineté économique ou géopolitique : autant d’orientations qui entrent en tension avec l’hégémonie américaine. Dès qu’un État tente, même partiellement, de sortir des termes de sa dépendance, il devient une cible. Les sanctions, les campagnes de délégitimation et les opérations de déstabilisation jouent alors comme des rappels à l’ordre.

Dans ces conditions, les leçons abstraites sur la démocratie, les libertés individuelles ou le pluralisme libéral deviennent très largement hors sujet. Non pas parce que ces questions seraient sans importance, mais parce que la pression exercée par Washington et par l’ordre qu’il structure est telle qu’on ne peut pas évaluer ces pays comme s’ils évoluaient dans un environnement normalisé. Leur vie politique se déploie sous contrainte, dans l’ombre permanente de la sanction, du sabotage économique, de la guerre informationnelle et de la menace de changement de régime. Prétendre juger symétriquement la démocratie d’un pays assiégé et celle du centre impérial revient à faire abstraction du fait politique principal.

Et pourtant, malgré ce contexte dégradé, plusieurs de ces États ont accompli ou maintenu des performances sociales notables : alphabétisation, accès aux soins, développement de l’enseignement supérieur, progrès en matière de droits des femmes ou d’intégration sociale. Cela n’efface ni l’autoritarisme ni les contradictions internes. Mais cela explique pourquoi ces régimes tiennent, pourquoi ils ne s’effondrent pas simplement sous le poids des sanctions, et pourquoi un patriotisme réel continue d’y exister. Ce patriotisme n’est pas seulement le produit de la propagande ou de la peur. Il se nourrit d’une expérience concrète : celle d’une société qui, malgré l’asphyxie, a vu se construire des acquis réels et perçoit l’agression extérieure pour ce qu’elle est. Là encore, l’anti-campisme échoue à voir l’essentiel, parce qu’il moralise ce qu’il faudrait historiciser.

Conclusion — Retrouver une politique des contradictions principales

Le parcours est désormais clair. L’hégémonie américaine ne repose ni sur un seul levier ni sur un simple leadership bienveillant. Elle s’appuie sur la combinaison d’une suprématie militaire écrasante, d’une impunité réservée à la puissance centrale, d’un ordre international hypocritement présenté comme universel, d’un privilège monétaire mondial construit depuis Bretton Woods et radicalisé après 1971, d’une extraterritorialité juridique agressive, de sanctions capables de désorganiser matériellement des sociétés entières, et d’un pouvoir de frapper jusque les individus et les institutions internationales qui prétendent lui résister.

Dans un tel système, renvoyer dos à dos l’agresseur et l’agressé au nom d’un refus abstrait de “toutes les dominations” n’a rien d’une radicalité. C’est une cécité. Une politique sérieuse commence par l’identification des contradictions principales. Elle suppose de voir que toutes les dominations ne sont pas équivalentes, que toutes les violences n’occupent pas la même place dans la structure mondiale, et qu’il existe une puissance qui fixe, pour l’essentiel, le cadre général des règles du jeu politique international.

À l’âge de l’hégémonie américaine, la question n’est donc pas de savoir s’il faut distribuer plus équitablement les blâmes moraux. La question est de savoir si l’on accepte enfin de penser stratégiquement. Tant que cette hégémonie organise le système, toute politique émancipatrice durable devra partir de là. Le reste n’est, au mieux, que moraline ; au pire, une contribution involontaire à la reproduction de l’ordre impérial.

 

Yazid Arifi, QG Décolonial

Lancement d’un séminaire de formation en ligne : Lire le présent

Le collectif Faire bloc, faire peuple et Paroles d’honneur lancent un séminaire de formation intitulé « Lire le présent ». L’idée est simple. Dans une séquence marquée par la désorientation, l’incertitude et la stupéfaction, il nous apparait urgent de créer un espace d’intelligence collective soucieux de nous former, de nous renseigner sur l’état du monde et de dégager des pistes de positionnement et d’intervention.

La première séance sera animée par Stathis Kouvelakis et s’intitulera : « Retour vers le fascisme ? »

Rejoignez-nous le 4 mars en live sur PDH à 19h30!

Veillée du Ramadan : Paix, Amour, Justice

A l’occasion du mois sacré du Ramadan, le QG décolonial organise une veillée, « Paix, Amour, Justice : traverser la nuit, préparer l’aube » en compagnie du rabbin Gabriel Hagai, de l’imam Noureddine Aoussat, du bouddhiste Eric Vinson, du catholique Gérard Testard (sous réserve) et du protestant, Laurent Baudoin, tous engagés dans un dialogue exigeant et fraternel entre religions. Que peut la foi, que peut l’éthique des croyants dans un monde où la guerre est le cruel quotidien de trop nombreux peuples, quand les conflits se multiplient du fait de la voracité des puissants, quand les sociétés se délitent et où le sens du commun se dégrade pour faire place au doute, au défaitisme et au désespoir. C’est dans ces moments qu’il nous faut persévérer à donner sens et contenu aux mots Paix, Amour et Justice. C’est ce que nous tenterons de faire avec nos invités et le public présent le 11 mars prochain aux Relais Solidaires, Pantin à 20h.

Venez nombreux!

Entrée libre. Retransmis en live sur PDH.

 

Le QG Décolonial

 

Municipales : La FI comme ligne stratégique ou l’usage contre-révolutionnaire de l’autonomie et de la radicalité

Déclaration du QG décolonial.

 

Si le choix de la FI était déjà très clair pour nous avant le guet-apens d’extrême droite tendu aux antifas lyonnais le 12 février 2026, il l’est encore plus après la fièvre fasciste qui s’est emparée du personnel politico-médiatique au lendemain de la mort d’un jeune néo-nazi et de la minute de silence observée par l’Assemblée Nationale pour lui rendre hommage.

Nous appelons à soutenir la FI et toute coalition avec la FI, quelle que soit sa composition, tant que celle-ci se fait sous la direction d’une FI plus puissante que ses alliés. Si les municipales nous placent nous les décoloniaux devant un dilemme : soit les coalitions avec La France Insoumise soit le soutien à des listes autonomes, notre choix est ferme : ce sera la FI. Soyons lucides : aujourd’hui, il n’y a aucune option satisfaisante d’un point de vue décolonial mais certaines sont politiquement et stratégiquement plus pertinentes que d’autres. Cette échéance électorale constitue le premier moment électoral d’une séquence antifasciste plus large. Notre choix ne relève donc pas de l’adhésion pleine et entière, mais d’un calcul politique dans un contexte donné.

D’abord, ne cachons pas ce qui nous oppose à la FI. Ses positions sur l’Iran qui jurent avec ses positions sur le Vénézuela, ses reculades sur l’opposition à l’Union européenne et le fameux plan B, le flou sur les TPE-PME, le soutien inconsistant d’une solution à deux États en Palestine, le prisme colonial d’une France « présente sur tous les continents » (même si le soutien aux indépendantistes kanaks est apprécié) etc., et le rapport jamais clarifié de Mélenchon à l’héritage mitterrandien : tout cela pose problème. Il serait hypocrite de jeter un voile pudique sur ces désaccords.

Mais notre ligne n’est ni conditionnée ni close par le jeu électoral. Il nous faut penser stratégiquement, dans un temps long, tout en agissant dans des temporalités contraintes. Or, dans le contexte actuel, nous ne pouvons nous permettre des caprices de marquise.

Quel est le contexte ?

À l’issue des législatives anticipées de 2024, de la victoire de la gauche et du hold-up anti-démocratique qui a suivi, nous pouvions espérer une reprise massive du mouvement social, mais force est de constater que la rue n’existe pas, ou très peu. Le demi-échec de la rentrée sociale, comme celui des 10 et 18 septembre 2025, en témoignent. Pendant ce temps, les lois les plus dégueulasses continuent d’être votées. On ne peut donc pas raisonnablement miser uniquement sur une hypothétique irruption populaire.

Cela fait longtemps que nous franchissons des caps dans la fascisation du pays, mais le week-end de la Saint Valentin 2026 peut d’ores et déjà être considéré comme un tournant. La macronie est aux abois et contrairement à ses voisins européens, elle fait face à une vraie colère sociale et à une gauche de rupture de masse. Toute occasion sera bonne à prendre pour faire rendre gorge à cette FI arrogante qui, il faut bien le dire, est à la hauteur de l’histoire, ce dont – nous, QG Décolonial – lui sommes reconnaissants. Et nous le disons avec force. Le spectacle de chasse à courre auquel nous assistons n’est que le énième épisode de cette curée qui n’en finit pas.

L’heure est trop grave pour tergiverser. Il faut faire bloc autour de la FI.

Pourquoi ? Parce que nous avons toujours dit que nous n’attendions pas de Mélenchon une offre révolutionnaire, mais que la gauche de rupture constituait a minima une digue. Aujourd’hui, il s’agit de préparer, de construire et de renforcer cette digue contre le fascisme. Plus nous aurons de mairies LFI ou associées, plus nous disposerons de bastions antifascistes, et donc de moyens matériels et politiques pour résister. L’idée de communalisme qui permet aux habitants de participer à la décision et donc de reprendre du pouvoir est à prendre au sérieux.  Une gauche de rupture renforcée reste un appui même en cas de défaite électorale, car la FI permettrait la subsistance d’une gauche organisée, structurée dans une dynamique d’opposition. Or nous avons besoin de cette gauche pour la suite, notamment en vue des présidentielles mais aussi et surtout après les présidentielles. C’est ici qu’il importe de prendre conscience de l’usage contre-révolutionnaire de certaines conceptions de l’autonomie d’une part et de la radicalité d’autre part.

 

De l’usage contre-révolutionnaire de l’autonomie

 

« Exister, c’est exister politiquement ». Sans autonomie pas d’existence politique pour quelque groupe opprimé que ce soit. Le luttes des travailleurs arabes, des sans-papiers ou l’antiracisme politique n’auraient jamais prouvé leur efficacité sans leur indépendance et leur insubordination à l’agenda des syndicats ou des partis politiques de gauche. Ce fait est préalable à tout projet politique minoritaire. C’est indiscutable. Mais l’autonomie des non blancs est un moyen, pas un objectif en soi et comme tout moyen, il est à utiliser de manière politique. Il existe en effet des temporalités où l’autonomie est prioritaire, et d’autres où elle doit faire un pas de côté et où ce sont les alliances qui prennent le dessus. Dans le contexte actuel, la constitution de listes autonomes témoins – dites de « quartiers » – pour lesquelles les élections ne sont qu’une opportunité pour construire une autonomie locale, affaiblissent les listes FI et nous rendent collectivement perdants (sauf si bien sûr ces listes sont en position de gagner). On aurait certes beaucoup à dire sur les méthodes de la FI : Oui, il y a du parachutage, des investitures incompréhensibles où des candidats indigènes très implantés se voient rétrogradés au profit de figures nationales ou complètement inconnues des habitants, certes il y a du cafouillage et même parfois du mépris de la part des instances nationales qui distribuent les investitures mais, il faut être honnête, il n’y a jamais eu, de mémoire d’indigène, autant de candidats issus des colonies qui ne soient pas de simples figures décoratives. On y trouve aujourd’hui des candidats non blancs non tokenisés, formés directement ou indirectement par le mouvement décolonial, de véritables militants politiques que la FI accepte d’investir. Ceci est d’autant plus important à souligner que le programme de la FI a objectivement avancé sur l’agenda décolonial, soit sur la dimension anticapitaliste, anti impérialiste, antiraciste et anti-autoritaire. C’est là qu’il faut impérativement savoir faire la distinction entre, d’une part, des candidats indigènes FI des candidats indigènes PS, droite ou extrême droite. Les premiers sont adossés à un programme « indigène friendly » auquel les luttes de l’immigration ont contribué, les autres à un programme islamophobe et impérialiste. Et d’autre part, savoir faire le distinguo entre les candidats indigènes FI (blancs ou non blancs) des « gratteurs » des quartiers qui sous couvert de « quartierisme » se soumettent au clientélisme et reproduisent les vieilles logiques d’une gauche (ou d’une droite) tokenisante, derniers avatars d’une autonomie façon Tom et Jerry, où l’indigène Jerry fait semblant de s’opposer à Tom le Maire qui lui-même fait semblant de croire qu’il a affaire à une opposition jusque’à ce que les deux parties s’entendent sur quelques subsides. Il faut que cette agitation cesse et avec elle la dispersion des forces. Nous avons besoin d’une boussole et d’une stratégie collective, d’abord à moyen terme, les élections municipales puis présidentielles où le mot d’ordre doit être l’unité derrière la FI, puis d’une stratégie à long terme qui rediscutera la nécessité et les conditions de l’autonomie.

 

De l’usage contre-révolutionnaire de la « révolution »

 

De ce point de vue, le cas Révolution Permanente, comme hier le NPA, est éclairant. Nous n’avons pas grand-chose à reprocher à sa ligne politique. Sa radicalité est réelle et salutaire : Ses positions sont plus justes que celles de la FI sur la Palestine, la défense de la collectivisation des moyens de production, l’internationalisme et notamment les DOM-TOM. Nous saluons sa position ferme en soutien à la FI depuis la tempête fascisante du week-end dernier, largement plus digne que celle des Communistes ou des Verts. Tout cela est vrai et important. Mais la radicalité aujourd’hui ne consiste pas à avoir les slogans les plus purs, elle consiste à faire les meilleurs choix stratégiques. Or, RP présente des listes aux municipales notamment à St Denis où Bally Bagayoko de la FI, malgré ses faiblesses induites par son alliance avec le PCF – mais qui sont aussi celles des Insoumis – a de vraies chances de ravir la mairie aux socialistes. Cela nous apparaît d’une grande irresponsabilité. En effet, au moment où l’ensemble du camp réactionnaire est vent debout contre la FI, où le premier flic de France classe le mouvement à l’extrême gauche, au moment où ce même camp n’espère que la division de la gauche ou sa défaite – alors que le bloc au pouvoir se réjouirait même des listes autonomes et des listes RP qui ne menacent aucunement l’ordre des choses, – présenter des listes en concurrence avec la FI n’a comme effet que le risque de perdre des mairies et donc de nuire à la construction de la digue antifasciste, vitale aujourd’hui. Présenter des listes de gauche – aujourd’hui dans ce contexte de bascule – concurrentes à la FI est une faute politique fatale. En cas de défaite à Saint Denis ou ailleurs, RP devra en assumer sa part de responsabilité.

Mais soyons clair une deuxième fois : cette digue ne tiendra pas sans un mouvement populaire fort. C’est là que RP, le NPA, les Gilets Jaunes, l’antiracisme, les quartiers, les syndicats étudiants, les syndicats ouvriers doivent jouer leur rôle. Celui du soutien, non pas à la FI mais à une hypothèse révolutionnaire ou du moins de résistance populaire. La chape de plomb qui s’abat sur nous exige, dans tous les cas, un mouvement social autonome, structuré et puissant. Celui-ci doit rester stratège. A l’intérieur de la temporalité électorale, que nous soyons de fervents citoyens démocrates ou d’affreux gauchistes anti-éléctoralistes, saisissons le moment électoral, instrumentalisons-le, faisons-de lui ce qu’il est : un moyen et pas une fin. Quant à la rue, elle est à nous, prenons-la !

 

QG Décolonial

Alain Finkielkraut : un bon chrétien ?

C’est sur un plateau-télé faisant office d’antichambre feutrée et complaisante du néo-mccarthysme qu’Alain Finkielkraut est accueilli par Léa Salamé dans son émission Quelle époque sur France 2, le 24 janvier 2026, à l’occasion de la sortie de son nouvel essai, Le cœur lourd (Gallimard).

C’est comme pour un pot de départ que l’essayiste est convoqué chez une Salamé à la langue aussi épaisse qu’une brosse à cirage, aux côtés d’un Hugo Clément recyclé en chroniqueur au service de la macronisation du PAF, et au milieu d’invités gendarmés d’éloges et de plaisanteries complices. On écoute le vieux monsieur triste. On taquine le membre de l’Académie française lorsqu’il dit sa douleur à voir régresser la langue nationale (« le dictionnaire est très accueillant », rétorque-t-il lorsque Clément lui fait remarquer que l’usage du verbe « kiffer » est officialisé). Surtout, et sur un plateau saturé de sionisme bon teint comme celui d’Élie Semoun ou de Bruno Solo qui ne manqueront pas d’ajouter leur grain d’alibi moral (« nous sommes aussi des humains », « la nuance n’est plus possible »), on abonde dans son sens lorsqu’il dénonce l’accusation de « sionistes génocidaires » que désormais l’on jetterait à la face des Juifs de France dans cette « explosion d’antisémitisme après le 7-Octobre ».

Enfin, c’est dans une émission acquise à sa cause qu’Alain Finkielkraut, connu pour ses crises de nerf, son suprémacisme nationaliste et son islamophobie, est absous par une formidable opération de réhabilitation qui le rend sympathique : il aurait quand même un certain phlegme autodérisoire. Qui le rend vulnérable : en témoignent les différents documents (extraits d’émission, lettre d’un auditeur qu’il lit en direct) où on l’insulte, tantôt pour son islamophobie (qu’il retourne en dénonciation d’un islamisme antisémite généralisé), tantôt pour son sionisme (accusation évidemment antisémite selon lui). Mais plus encore, cette réhabilitation le fait passer pour un sage : le voici célébré pour cette espèce de lucidité mélancolique des romantiques pleurant au-dessus des ruines d’une France dont il dit ne plus reconnaitre le visage et d’un État d’Israël qui risquerait selon lui de « perdre son âme ».

Il n’est évidemment pas étonnant de constater que tout est disposé dans l’émission pour qu’en transparence soit agité au nez du public le spectre d’un islam qui aurait rendu la France étrangère à elle-même. L’ennemi de l’intérieur plane au-dessus du plateau en acculant les invités au pied du mur, au pied du pays, et en les spoliant de leurs libertés. « On ne peut plus rire de tout » : avant l’arrivée de Finkielkraut, Clément demande à Semoun de raconter l’anecdote où un musulman lui aurait demandé de supprimer, dans l’un de ses spectacles, une blague faisant mention du Coran. Dans cette atmosphère de punition par l’islam, cet irréductible étranger, ce serpent réchauffé dans le sein de la nation officielle, une réunion en non-mixité accueille les doléances des citoyens légitimes. Ou légitimés : le juif Finkielkraut regrette que la gauche ait transformé la laïcité en programme d’effacement des traces du christianisme. Presqu’un lapsus : l’autre laïcité serait donc celle d’un sécularisme profondément chrétien s’étant annexé une judéité pour faire front contre un islam par essence anti-républicain.

Face à cette Quelle époque au look vintage (un acte manqué en soi qu’est ce décor rappelant les plus belles années de la Prohibition et de la clandestinité), l’on regretterait presque l’ère des émissions polémiques dont celle de Ruquier, pourtant giron de la zemmourisation de la France. Sans sourciller, on laissera ainsi Finkielkraut dire que « l’accusation de génocide formulée contre Israël est fausse et monstrueuse », normalisant alors, à une heure de grande écoute, une contre-vérité négationniste au détriment de la réalité la plus objectivement établie par nombre d’instances internationales. En fait, ce déni de réalité, doublé d’un refus de justice à l’égard des Gazaouis, est la condition à laquelle s’adosse l’acte de repentance du sionisme incarné ici par son nouveau prophète : dans le dernier chapitre de son livre, Finkielkraut a le « cœur lourd » de ce que devient Israël.

Il emboite ainsi le pas à une Delphine Horvilleur dont on se rappelle le revirement, après qu’elle a terrorisé les soutiens propalestiniens deux ans durant, pour dénoncer le massacre au nom, d’abord et avant tout, de son amour pour Israël. Finkielkraut, quant à lui, dit avoir honte pour les siens. Comme pour la rabbine, la noblesse de l’affect sert de repositionnement moral au polémiste. Ce dernier s’absout à moindres frais mais surtout de manière héroïque puisqu’il se met sans doute en opposition vis-à-vis des siens et montre le chemin : le salut d’Israël tient à sa contrition. Ce n’est pas Finkielkraut dénonçant les « siens » mais Finkielkraut se mettant en scène comme le sauveur quasi biblique d’un peuple qui, de temps en temps, erre hors de son chemin d’élection – si l’on part de sa perspective amalgamant judaïsme et sionisme. Le génocide, disqualifié en tant que tel – il s’agit surtout de la soi-disant politique d’extrême-droite de Netanyahou qui frappe également la Cisjordanie –, est intégré comme épreuve dans le récit sioniste et sans rien remettre en cause du suprémacisme racial de ce dernier ou de son fondement colonial. Lorsque les colons de Cisjordanie ne sont pas « surexcités », Finkielkraut les rebaptise par euphémisme « habitants des implantations », consacrant ainsi la vision d’une terre absolument israélienne et à l’intérieur de laquelle les Palestiniens seraient de pauvres esprits errants qu’il faudrait presque sauver d’eux-mêmes. De pauvres pécheurs qui s’en prennent aux habitants légitimes. Et si la solution, pour lui, est la « séparation » (il n’évoque nullement la création d’un État palestinien, issue de secours des défenseurs du statu quo), c’est pour mieux oblitérer le fait qu’un apartheid a bien lieu et que les murs ne cessent d’être repoussés à l’intérieur des frontières de 1948. Cette séparation, qu’il veut faire advenir sur une géopolitique mensongère, ne compte pas pour son efficience politique mais agit comme une diversion rhétorique. Finkielkraut invente une situation géopolitique pour mieux acter l’impossibilité d’une résolution dont il tirera pourtant son rachat. De plus, sous prétexte de cette « promiscuité meurtrière » qui « serait dangereuse pour l’un comme pour l’autre » des deux peuples, Israël serait amené à sauver son âme en consentant enfin à sacrifier une partie de lui.

Par ailleurs, lorsqu’il dénonce les exactions des politiques – « d’extrême-droite », spécifie Léa Salamé –, Finkielkraut parle des « terroristes » condamnés sans appel à la peine de mort, ainsi que des « Israéliens » tués par des Palestiniens en Cisjordanie (« surexcités » eux aussi ?) : ces événements ainsi nommés et rapportés rejouent l’effacement de la question palestinienne et entérinent l’idée qu’il faudrait, père, pardonner aux Barbares car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Au fond, Finkielkraut est un bon chrétien.

 

Khalil Khalsi

 

La loi n’est déjà plus Yadan

L’adoption récente en commission des lois de la proposition de loi de Caroline Yadan a fait naître un vent de panique chez les militants et soutiens de la cause palestinienne.

Avec l’adoption de ce texte, il ne serait désormais plus possible de critiquer Netanyahu ou l’État d’Israël, l’antisionisme serait assimilé à de l’antisémitisme, et soutenir la Palestine relèverait de l’apologie du terrorisme.

Il n’est pas faux de dire que tel est bien l’intention du texte. Caroline Yadan fait partie des fervents défenseurs du régime israélien, lui apportant son soutien sans faille depuis le début du génocide.

Pour autant, la réalité du texte n’est pas à la hauteur de ses ambitions. L’intervention des institutions publiques et l’équilibre des forces politiques a conduit l’auteure de la proposition de loi à accepter des concessions substantielles, au point que son texte apparaît aujourd’hui vidé de l’essentiel de son venin.

La conclusion apparaît sans appel : il s’agit d’une véritable défaite du sionisme.

 

L’amendement du texte

 

La proposition de loi Yadan a fait l’objet d’un avis rendu le 22 mai 2025 par le Conseil d’État, qui a suggéré de profondes modifications du texte.

En effet, alors même qu’il a pris en compte « la gravité de l’évolution de l’antisémitisme » et le fait que « la République doit se préserver, par la loi et la justice, de toute menace raciste ou antisémite », le Conseil d’État a souligné que la proposition de loi telle que présentée par Caroline Yadan était exposée à « un risque de censure tant sur le plan constitutionnel que conventionnel ».

En cause, le risque de contrariété du texte avec la Constitution et la convention européenne des droits de l’homme, qui protègent la liberté d’expression (dont l’exercice est reconnu comme l’une des garanties essentielles du respect des autres droits et libertés) et le principe de légalité des délits et des peines (qui impose de définir les infractions en termes suffisamment clairs et précis pour exclure l’arbitraire).

Partant, les velléités de l’auteure de la proposition de loi, tendant à renforcer l’arsenal pénal contre les soutiens de la cause palestinienne, tombent à l’eau.

 

Le délit de provocation à des actes de terrorisme ou d’apologie publique de tels actes

Le premier volet de la proposition de loi visait à renforcer et étendre le délit de provocation à des actes de terrorisme ou d’apologie publique de tels actes.

Cela, de trois manières.

1/ La première était d’incriminer les provocations « indirectes » à la commission d’actes de terrorisme.

Cette extension a été vertement critiquée par le Conseil d’État, qui, selon lui, « pourrait conduire en réalité à une indétermination du champ de l’infraction », alors que la provocation « nécessite un appel ou une exhortation intentionnelle à commettre des actes de terrorisme ».

Pour l’institution, le délit de provocation « indirecte » au terrorisme est en outre redondant avec celui d’apologie du terrorisme, d’autant qu’ « aucun exemple de provocation « indirecte » à des actes de terrorisme n’est donné dans l’exposé des motifs, ni d’ailleurs, n’apparait facilement concevable ».

Le Conseil d’État a donc recommandé de supprimer le terme « indirect » de la proposition de loi.

2/ La deuxième manière était de sanctionner des propos publics présentant des actes de terrorisme comme une légitime résistance, ainsi que le fait d’inciter publiquement à porter sur ces actes ou sur leurs auteurs un jugement favorable.

Mais comme l’a noté le Conseil d’État, il s’agit là d’ « agissements déjà incriminés par la qualification d’apologie du terrorisme », en vertu de la jurisprudence du Conseil constitutionnel et de la Cour de cassation.

La proposition de loi se borne ainsi, sur ce point, à « introduire explicitement cette jurisprudence dans la loi », sans modifier l’état du droit.

3/ La troisième manière était de créer un nouveau délit visant tous les actes et tous les propos qui ont pour objet ou pour effet de banaliser, de minorer ou de relativiser les actes de terrorisme ou le danger représenté par les auteurs de ces actes.

Toutefois, pour le Conseil d’État, ce texte « ne servira pas à atteindre l’objectif qu’il se fixe, dès lors qu’actuellement (…) les actes et propos ainsi visés sont d’ores et déjà couverts par l’incrimination d’apologie du terrorisme ».

Il a en conséquence proposé de supprimer ce nouveau délit.

Souhaitant néanmoins accompagner « les objectifs de précision et de pédagogie poursuivis par les auteurs de la proposition de loi », tout en « évitant autant que faire se peut les risques d’inconstitutionnalité ou d’inconventionnalité », le Conseil d’État a suggéré d’ajouter au délit de provocation directe à des actes de terrorisme les provocations « implicites », et au délit d’apologie publique du terrorisme « la minoration ou la banalisation des actes de terrorisme de façon outrancière ».

Toutefois, il s’agit là, comme le souligne l’institution, d’une réécriture « pédagogique » de la loi, qui ne modifie pas l’état du droit mais le précise et l’illustre.

 

Le délit de contestation de crime contre l’humanité

Le deuxième volet de la proposition de loi Yadan entendait renforcer le délit de contestation de crime contre l’humanité, en spécifiant que, quelle que soit sa formulation, constitue une contestation « une minoration ou une banalisation outrancière de l’existence d’un ou [de ces] crimes ».

Or, une fois n’est pas coutume, le Conseil d’État a relevé que ces dispositions « là encore tendent à incorporer dans la loi la jurisprudence de la Cour de cassation », et que, nonobstant cet ajout, il revient toujours au juge « le soin d’apprécier si, dans le contexte de l’affaire qui lui est soumise, l’infraction est caractérisée ».

Le Conseil d’État a donc à nouveau mis en exergue l’absence de modification de l’état du droit par la proposition de loi.

 

Le délit de provocation à la destruction ou à la négation d’un État

Le troisième et dernier volet répressif de la proposition de loi Yadan tendait à la création d’un délit réprimant le fait de provoquer à la destruction ou à la négation d’un État ou de faire publiquement l’apologie de sa destruction ou de sa négation.

Sur ce sujet, le Conseil d’État a tout d’abord rappelé que « la notion d’Etat n’a pas de définition juridique précise ».

Il a ensuite estimé que « l’imprécision de cette notion, le fait que la proposition de loi vise à réprimer la provocation à commettre des faits qui ne sont pas à ce jour eux-mêmes constitutifs d’une infraction et la difficulté à tracer une frontière avec la liberté d’expression qui ne soit pas celle de la provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence, font peser des risques constitutionnels sur ces dispositions au regard des principes de nécessité, clarté et intelligibilité de la loi pénale ».

Pour réduire ces risques et pour satisfaire aux exigences du principe de légalité, le Conseil d’État a proposé de définir l’État auquel se réfère l’infraction comme étant tout État reconnu par la France, renvoyant ainsi à une notion précise et déterminée.

Il a ensuite proposé de mieux assurer la préservation de la liberté d’expression en cantonnant la pénalisation aux hypothèses d’appel à la destruction d’un État par le recours à des moyens contraires aux « buts et principes des Nations Unies », qui est une notion déjà communément utilisée par la jurisprudence pour apprécier le droit au statut de réfugié et renvoyant aux articles 1 et 2 de la charte des Nations Unies.

En ce sens, la jurisprudence qualifie de « contraires aux buts et principes des Nations Unies » les faits « susceptibles d’affecter la paix et la sécurité internationale, les relations pacifiques entre États ainsi que les violations graves des droits de l’homme », comme « les actes terroristes ayant une ampleur internationale en termes de gravité, d’impact international et d’implications pour la paix et la sécurité internationales ».

En l’état, la proposition de loi prévoit donc la création d’un nouveau délit de presse tendant à condamner ceux qui auront « appelé publiquement, en méconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et des buts et principes de la charte des Nations unies, à la destruction d’un État reconnu par la République française »

Le délit ne vise donc pas ceux qui appellent à la fin d’un État, y compris Israël, de manière conforme aux buts et principes de la charte des Nations unies.

 

Une défaite du sionisme

L’examen de la proposition de loi en commission à l’Assemblée nationale a montré que Caroline Yadan ne s’est pas contentée de prendre acte de l’avis du Conseil d’État, mais s’est pliée à l’intégralité de ses recommandations rédactionnelles.

C’est ainsi qu’elle a présenté en séance plusieurs amendements rédactionnels (ici, ici, ici et ici), qui, avec l’appui du groupe socialiste (ici), ont été adoptés par la commission des lois, afin de rendre le texte conforme aux réserves du Conseil d’État.

Même si, comme nous l’apprend Le Monde, le choix de Caroline Yadan de saisir le Conseil d’État ne visait pas tant à assurer la conformité de la loi à la Constitution et aux conventions internationales, mais à obtenir le soutien des différentes formations politiques :

« consciente que sa proposition de loi risquait de ne pas passer, la députée a sollicité, en mai 2025, l’avis de l’instance, qu’elle a proposé, mardi, de reprendre dans son intégralité, amendant ainsi son propre texte. Une proposition destinée à déminer le terrain, qui a plutôt bien fonctionné, le Parti socialiste (PS) se ralliant aussi aux écritures du Conseil d’Etat de l’article 1 ».

Toujours est-il qu’en se conformant ainsi aux observations de l’institution sans aucune marge de manœuvre, Caroline Yadan a fait montre de son impuissance à rallier les différentes forces politiques de l’Assemblée nationale contre l’état du droit, tel que préservé par le Conseil d’État.

En effet, dans sa version finalement adoptée par la commission des lois, la proposition de loi a abandonné nombre des innovations juridiques qu’elle comportait (à l’exception du délit d’appel à la destruction d’un État, quoique nettement circonscrit au final), et, pour le reste, se borne à préciser la loi déjà existante sans aucunement modifier l’état du droit (en intégrant la jurisprudence dans la lettre de la loi).

Il est à cet égard notable que le Conseil d’État est ainsi venu pour vider la proposition de loi de sa substance de lui-même, dès le mois de mai 2025, avant même un commencement de mobilisation sociale contre la proposition de loi.

Plus encore, l’on observe que Caroline Yadan n’a pas même tenté d’intégrer à la loi la définition controversée de l’antisémitisme réalisée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), se contentant d’y faire référence dans l’exposé des motifs de sa proposition, lequel n’aura pas force de loi.

Finalement, au-delà de l’affichage et des effets d’annonce de Caroline Yadan, ce que l’on constate c’est une défaite cuisante du sionisme, qui ne parvient pas à imposer le paradigme israélien dans la loi française.

Soit que les promoteurs du sionisme se censurent eux-mêmes, car ils savent que leurs propositions n’ont aucune chance d’aboutir (ici la définition de l’IHRA, pas même intégrée par Caroline Yadan) ; soit que les institutions publiques jouent suffisamment leur rôle, au vu du rapport de force politique existant, pour vider de leur substance les propositions qui sont tout de même tentées (ici les « extensions », qui n’en sont pas au final, des délits d’apologie du terrorisme et de contestation de crime contre l’humanité).

La présente analyse ne doit toutefois pas conduire à laisser passer l’adoption de la proposition de loi, au motif qu’elle serait finalement « inoffensive ».

Déjà car la proposition n’en est qu’au début de la procédure législative, et qu’elle peut encore être modifiée, notamment au Sénat.

Ensuite car son adoption enverrait, malgré tout, un signal politique défavorable pour la cause palestinienne, avec l’adoption d’une énième loi ayant pour but de criminaliser le soutien à la Palestine.

Il est donc de notre devoir de nous opposer à l’adoption de la proposition de loi Yadan, quel que soit son contenu.

 

Yanis Sedrati

À propos de la question chrétienne : entretien avec Roland Boer

Texte initialement publié dans le numéro 10 de  Counterfutures: Left Thought & Practice Aotearoa (2020). Traduit et publié ici avec l’aimable permission du journal. Une version abrégée de cet article est à retrouver dans le dernier numéro de la revue Nous (4), « Légalisons l’opium du peuple« . 

L’œuvre en cinq volumes de Roland Boer, On Marxism and Theology (2007-2013), explore les relations entre le marxisme et le christianisme. Dans cet entretien, Boer revient sur certaines des questions cruciales et des problématiques complexes soulevées dans cette série de livres. La discussion débute par son parcours intellectuel et politique, les travaux antérieurs sur les liens entre marxisme et christianisme, ainsi que sur les débats contemporains autour du « retour de la religion ». Elle s’oriente ensuite vers l’analyse de la religion par Marx et Engels, par des figures clés de la Deuxième Internationale, ainsi qu’au sein du marxisme russe. L’entretien aborde également la tradition marxiste occidentale, en soulignant l’importance d’Ernst Bloch et de Theodor W. Adorno dans les travaux de Boer. Enfin, Boer partage ses réflexions sur le post-sécularisme et le nouvel athéisme, l’éthique et la grâce, ainsi que sur les débats actuels autour de l’héritage chrétien.

CHAMSY EL-OJEILI – Roland, avant d’entrer dans les détails de votre œuvre en cinq volumes, On Marxism and Theology, j’aimerais vous poser quelques questions préliminaires. Tout d’abord, pourriez-vous nous parler un peu de votre formation intellectuelle et politique ? Quel a été le parcours intellectuel et politique qui vous ont conduit à On Marxism and Theology ?

ROLAND BOER – Pour répondre de façon concise, je dirais que j’ai suivi, sans m’en rendre compte au départ et de manière bien moins illustre, un parcours quelque peu similaire à celui de Friedrich Engels. Comme lui, j’ai grandi dans un foyer réformé (calviniste), ce qui m’a conduit, par un chemin plutôt atypique, vers le marxisme, puis à rejoindre le parti communiste. Pour développer un peu : Engels a grandi à Elberfeld (NDT : Allemagne), aujourd’hui un quartier de la ville de Wuppertal, au sein d’une famille profondément calviniste. Il a assisté à de nombreux sermons du célèbre Friedrich Wilhelm Krummacher. Toutefois, il n’a jamais cessé d’être très critique envers l’hypocrisie des membres de son église, écrivant des textes satiriques (sous pseudonyme) pour dénoncer de telles pratiques. En étudiant les nouvelles avancées en philosophie et en critique biblique, il a progressivement – et non sans douleur – perdu la foi, comme en témoignent de nombreuses lettres de l’époque. Peu de temps après, il rencontrera Marx, entamant ainsi la collaboration d’une vie.

Pour ma part, je pourrais le formuler ainsi : dans la tradition réformée calviniste, on met fortement l’accent sur l’usage critique de la raison, ainsi que sur l’idée que les gouvernants doivent respecter les impératifs divins. Si ces gouvernants refusent de le faire, le peuple est pleinement en droit de les renverser. On pourrait dire que cette théologie insurrectionnelle repose sur une transcendance radicale. Ce n’est pas un hasard si les calvinistes ont été bannis de pays comme le Danemark et la France, où ils étaient considérés comme des révolutionnaires dangereux, prêts à faire tomber une ou deux têtes couronnées. C’est une manière détournée de dire qu’il existe quelque chose dans la tradition réformée qui peut mener – mais pas nécessairement – à une position marxiste. À titre d’exemple, c’est également l’expérience qu’en a fait Kim Il Sung, le fondateur révolutionnaire de la République populaire démocratique de Corée (plus connue sous le nom de Corée du Nord).

CHAMSY – Pourriez-vous évoquer les principales manières par lesquelles vous avez abordé la relation entre le marxisme et le christianisme avant de décider d’écrire On Marxism and Theology ? Je pense, par exemple, aux quatre approches majeures que j’ai rencontrées en tant que jeune marxiste : d’abord, le marxisme compris comme un moyen de comprendre et de surmonter la religion, vue comme une idéologie au service de la classe dirigeante ; ensuite, le rejet du christianisme et du socialisme par Nietzsche, comme morale d’esclave marquée par le ressentiment ; puis, l’argument libéral sceptique, qui affirme que le marxisme est essentiellement et dangereusement théologique ; et enfin, les tentatives plus occasionnelles et respectueuses de dialogue mutuel, telles que Marxism and Christianity de Macintyre (1968) ou Marxism and Religion de McLellan (1987).

ROLAND – Peut-être ai-je anticipé ma réponse à cette question dans ma réponse précédente : c’est par la théologie que je suis arrivé au marxisme. Bien que j’aie adopté des positions politiques de gauche dès mon adolescence, ma véritable rencontre avec le marxisme s’est produite lors d’un cours intitulé « Théologies politiques et de libération », dans le cadre de mes études de licence en théologie (mon deuxième diplôme de premier cycle) à l’Université de Sydney, au milieu des années 1980. Nous y avons étudié le dialogue marxiste-chrétien des années 1960 et 1970 en Europe, le développement de la théologie politique dans cette région du monde, ainsi que l’émergence parallèle de la théologie de la libération en Amérique latine.

Ma réponse à ce cours a été la suivante : j’ai décidé d’étudier les œuvres de Marx et Engels plutôt que de lire ce que d’autres – des théologiens, en l’occurrence – disaient à leur sujet. C’est exactement ce que j’ai fait pour ma thèse de master, qui portait sur la question de l’aliénation et de la révolution chez Hegel et Marx. À partir de ce moment-là, j’ai été happé, pour ainsi dire. Et jusqu’il y a cinq ou six ans, j’ai exploré un large éventail d’intersections complexes entre marxisme et théologie. Cela inclut l’utilisation de méthodes marxistes pour l’analyse biblique, la reconstruction des économies du monde antique et l’étude des positions des marxistes européens et russes concernant la religion et la théologie. C’est ce dernier point qui m’a conduit, à partir de 2007, à écrire une série de livres sur le sujet.

CHAMSY – Les livres sont parus entre 2007 et 2013, une période marquée par de nombreux débats sociaux et politiques autour du retour de la religion, des conflits entre civilisations et du tournant post-séculier en philosophie et dans la théorie. Comment avez-vous interprété ces discussions, et quel impact, le cas échéant, ont-elles eu sur votre projet ?

ROLAND – Croyez-le ou non, cela restait plutôt secondaire par rapport à mes préoccupations principales. Cela a peut-être reflété l’« esprit du temps », mais j’avais déjà commencé à planifier cette série de livres dès 1992, tandis que je travaillais pour une courte période à l’Université de la Nouvelle-Angleterre, en Australie. Ce qui m’a frappé, cependant, c’est l’intérêt marqué que certains critiques marxistes contemporains, notamment Alain Badiou, Slavoj Žižek et Terry Eagleton, portaient à la théologie chrétienne à cette époque. Ce n’est que plus tard que j’ai compris ce que cela révélait : une prise de conscience du déclin du projet occidental et un désir de revenir à ses racines pour examiner ses apports. Pour eux, c’était l’essence même de l’idée de révolution. Je reviendrai sur ce point plus tard.

CHAMSY – Pour entrer plus en détail dans ces volumes, quels étaient vos espoirs et vos objectifs avec ce travail ? Ce qui m’a particulièrement marqué dans ces livres, c’est leur dimension intime : la façon dont vous mettez en scène des conversations proches, chaleureuses, personnelles, presque comme si elles se déroulaient sur le vif, avec les penseurs que vous analysez.

ROLAND – Le projet a pris de l’ampleur au fil de l’écriture. À l’origine, je n’avais prévu qu’un seul ouvrage, Criticism of Heaven. Mais il s’est considérablement développé, si bien que le manuscrit final atteignait près de 275 000 mots. J’ai cherché un éditeur, sans succès, car le texte était tout simplement trop long. Finalement, la série Historical Materialism (éditée chez Brill) a accepté de le publier, mais uniquement à condition que je réduise le texte de 100 000 mots. À ce moment-là, j’ai réalisé que mon travail ne faisait que commencer, car j’avais déjà repéré des pistes prometteuses pour de futures découvertes.

L’« intimité » dont vous parlez découle, je pense, de ma manière de travailler en dialogue étroit avec un texte. Celui-ci devient un véritable interlocuteur, m’accompagnant dans l’exploration des idées et des problèmes qu’il soulève. Cette approche est sans doute le fruit de ma formation en langues classiques occidentales (grec, latin, sanskrit), puis en langues bibliques (hébreu, grec à nouveau, mais aussi syriaque et copte). Cette formation m’a inculqué un principe auquel je suis resté fidèle : on ne peut pas étudier un texte sans le lire dans sa langue d’origine. Une grande partie des sources originales utilisées dans la série Marxism and Theology est en allemand, et une partie en français. Cependant, pour les auteurs italiens, j’ai dû faire une exception en travaillant à partir de traductions, tout en restant pleinement conscient des limites et des risques que cela implique.

CHAMSY – Peut-être pourrions-nous commencer à aborder les choses de manière plus approfondie en parlant de Marx et d’Engels. Probablement, la première idée qui viendra à l’esprit de beaucoup de gens lorsqu’on évoque Marx et la religion est la célèbre citation de l’introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel (1820) : « l’opium du peuple », ainsi que l’idée selon laquelle le matérialisme historique considère les idées comme un reflet de la vie matérielle. Il est possible aussi que certains lecteurs connaissent La guerre des paysans en Allemagne (1870) d’Engels, où il souligne certaines continuités entre le christianisme et le socialisme. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur les approches beaucoup plus complexes de Marx et d’Engels vis-à-vis de la religion en général, et du christianisme en particulier ?

ROLAND – Commençons par la célèbre formule « l’opium du peuple » d’un Marx relativement jeune. Sa signification dépend du contexte dans lequel elle a été utilisée. Aujourd’hui, bien sûr, nous avons tendance à avoir une vision plutôt négative de l’opium, le considérant comme une drogue créant la dépendance, engourdissant les sens et entraînant une mort prématurée. Peut-être son seul aspect bénéfique est-il son utilisation comme analgésique palliatif. Le contexte du XIXe siècle de Marx était cependant bien différent : l’opium y était vu à la fois comme un médicament bon marché pour les travailleurs pauvres et comme une malédiction potentielle, à la fois source d’inspiration pour les artistes et écrivains, et cause de déclin. La vision plus positive de l’opium prédominait au début du XIXe siècle, tandis que ses dangers devenaient plus évidents vers la fin du siècle. En d’autres termes, lorsque Marx utilise cette métaphore en 1843, elle revêtait une grande ambivalence. J’ajouterais que Marx lui-même consommait de l’opium pour soulager ses nombreux maux, allant des anthrax aux caries dentaires, en passant par ses problèmes de foie.

Passons maintenant à un contexte bien différent, la Chine, dans lequel je me suis engagé depuis une dizaine d’années et où j’ai travaillé à temps partiel pendant sept ans. Là, l’opium évoque le colonialisme, l’humiliation et la nécessité de la libération. Ce sont les Britanniques qui ont imposé l’opium à la Chine afin de vider ses coffres de l’or et de l’argent accumulés grâce aux mines d’Amérique latine. Comment cet or et cet argent sont-ils arrivés là ? Les Européens ne pouvaient se lasser des produits raffinés de Chine et payaient avec l’or et l’argent en question. D’où l’imposition de l’opium à la Chine, à travers une série de traités inégaux, dont la cession de Hong Kong aux Britanniques. Il faut également noter que le christianisme a été perçu comme faisant partie intégrante de ce processus d’humiliation. Le christianisme est présent en Chine depuis plus d’un millénaire — d’abord les nestoriens, puis les catholiques romains un peu plus tard. Cependant, les Britanniques ont utilisé Hong Kong comme levier pour déstabiliser la Chine, répandant l’opium et tentant de convertir les Chinois au christianisme. Dans ce contexte, le christianisme est perçu par beaucoup comme une « doctrine étrangère », étrangère à la culture et à la tradition chinoises. Ainsi, lorsqu’ils lisent « l’opium du peuple » dans le texte de Marx, cette citation prend une tout autre résonance.

Revenons à Marx afin d’aborder Engels. Comme cela devrait être bien connu, dans le même texte, Marx parle aussi de la religion comme du soupir de la créature opprimée, du cœur d’un monde sans cœur, et du fait que la souffrance religieuse est à la fois l’expression de la souffrance réelle et une protestation contre elle. L’« opium du peuple » exprime évidemment une idée similaire. Chez Engels, cette ambivalence vis-à-vis de la religion devient beaucoup plus politique. Comme mentionné plus tôt, Engels a grandi en tant que chrétien réformé (calviniste) dévot, mais il abandonna sa foi après une longue lutte, à la lumière de ses études des nouvelles avancées en philosophie, science et théologie. Cette expérience marquera ses jugements ultérieurs sur le christianisme : il fulminera souvent contre l’obscurantisme et l’hypocrisie de la religion, ainsi que contre la manière dont elle était utilisée pour justifier des régimes réactionnaires et l’exploitation économique. En même temps, il devint de plus en plus conscient, dès ses 20 ans, d’une autre dimension, plus révolutionnaire. Je ne parle pas du « socialisme utopique » que lui et Marx critiqueront dans le Manifeste du Parti communiste (1848), mais du potentiel qu’une religion comme le christianisme pouvait avoir pour inspirer des mouvements révolutionnaires. Engels avait déjà évoqué Wilhelm Weitling, auteur de L’Évangile du pauvre pécheur (1845), comme étant le « premier communiste allemand », mais il développera cette prise de conscience de manière plus approfondie dans son étude de la révolution des paysans de 1525 menée par Thomas Müntzer. Ce travail présente des lacunes, notamment l’argument selon lequel la théologie n’était qu’un manteau pour un message radical et non théologique en son cœur, destiné à un cercle restreint. Mais c’était la première interprétation historique-matérialiste d’un moment crucial du tumultueux XVIe siècle européen.Engels n’en resta pas là. Après quelques articles en 1882 et 1883, il publia juste avant sa mort Sur l’histoire du christianisme primitif (1894-1895). Engels admit qu’il avait réfléchi au cœur de son argument pendant 40 ans. Le christianisme était à l’origine un mouvement révolutionnaire, attirant les pauvres et les esclaves, déchiré par des factions et des faux prophètes, et finissant par bouleverser l’Empire romain. On pourrait objecter que sa victoire même a transformé le christianisme en son propre opposé impérialiste, mais l’idée avait été lancée, avec une influence profonde sur les cercles religieux et socialistes en Allemagne et en Europe.

CHAMSY – De la même manière, il est facile de supposer un athéisme simple, un matérialisme, et une relégation du christianisme aux oubliettes de l’histoire lorsqu’on pense à l’orthodoxie de la Seconde Internationale. Comment, par exemple, Kautsky et Luxemburg confirment-ils ou infirment-ils cette image ?

ROLAND – Au même moment où Engels préparait son article sur le christianisme primitif pour publication, Kautsky avait publié, en tant qu’auteur principal, une œuvre majeure en deux volumes intitulée Die Vorläufer des neueren Sozialismus (Les Précurseurs du socialisme moderne) en 1895. S’étendant de la Grèce antique à leur époque, les auteurs cherchaient à retracer l’histoire des mouvements révolutionnaires antérieurs, dont la plupart étaient inspirés par le christianisme. Kautsky écrivit l’essentiel du texte concernant les mouvements antérieurs au XVIe siècle. C’est dans ce contexte qu’il introduisit le terme de « communisme chrétien », qu’il définissait comme étant fondé sur la pratique de la vie communautaire, tirée de nombreux textes bibliques, mais surtout de l’« avoir tout en commun » mentionné dans le Livre des Actes, chapitres 2 et 4. De plus, Kautsky soutenait que ce communisme chrétien était un communisme de consommation plutôt que de production ; il nécessitait que tous les membres partagent ce qu’ils avaient, afin de distribuer équitablement les biens entre tous. Tout cela semblait bien, selon Kautsky, mais lorsque les ressources venaient à manquer, les membres devaient travailler pour en obtenir davantage. Il valait donc mieux changer les moyens de production, comme le proposait le socialisme moderne. Ce raisonnement rejoint, en gros, celui développé dans le pamphlet de Rosa Luxemburg Le Socialisme et les Églises (1905). La différence réside dans le fait que le pamphlet de Luxemburg cible explicitement les travailleurs chrétiens, qui avaient rejoint massivement les sociaux-démocrates allemands. Avertis par leurs prêtres et ministres contre le « communisme malfaisant » et « athée », Luxemburg cherche à rassurer ces travailleurs en leur expliquant que le communisme n’est rien de tout cela. Selon elle, le socialisme révolutionnaire du parti moderne s’inscrivait déjà, sous certains aspects, dans le christianisme primitif.

Le traitement que fait Kautsky du christianisme primitif dans cette œuvre est relativement bref, mais suscite au moins deux réactions. La première vient d’Engels, quelque peu surpris de ne pas avoir été informé de l’avancement de ce travail. Déçu au début de ne pas avoir été consulté, Engels finit par approuver l’œuvre. La seconde réaction provient d’un ensemble de leaders religieux, de théologiens et de socialistes. Cette réponse critique a mené à l’étude complète de 1908, Les Fondements du christianisme.

Cependant, ma partie préférée des Précurseurs du socialisme moderne concerne le XVIe siècle. Bien que Kautsky dresse utilement un panorama des mouvements chrétien-communistes au Moyen Âge européen, ses études les plus soignées et détaillées portent sur la révolution paysanne de 1525 et la révolution anabaptiste à Münster en 1534-1535. Je ne peux entrer dans trop de détails ici, mais j’aimerais souligner les points suivants. Premièrement, Kautsky évalue avec finesse le biais de ses sources, en notant qu’elles sont presque toutes hostiles, à l’exception des textes de Müntzer lui-même. Deuxièmement, Kautsky identifie deux caractéristiques qui se chevauchent dans ces mouvements : l’instauration de formes de vie communistes, généralement dans de petites communautés et à l’abri des persécutions, et la nécessité de l’action révolutionnaire, notamment lorsque la communauté était menacée, mais aussi lorsqu’il semblait que rien ne pourrait être accompli sans un changement systémique global. Troisièmement, Kautsky aborde l’argument selon lequel la théologie chrétienne n’était pas simplement un cadre extérieur, un langage, pour ces mouvements révolutionnaires, mais qu’il y avait quelque chose, au sein même du christianisme, qui les faisait naître.

Avec tout ce matériel, une question se pose : le socialisme moderne (le marxisme) n’est-il qu’une continuation sous une autre forme, ou bien est-il distinct ? Engels a sans doute mis l’accent sur la nature scientifique du socialisme moderne, mais pour Kautsky, la différence résidait surtout dans la nécessité de révolutionner les moyens de production dans leur ensemble, afin de réaliser un changement systémique, plutôt que de se limiter à des révoltes locales ou à des petits groupes cherchant à instaurer des modes de vie communistes. Selon lui, cette approche constituait la contribution propre du marxisme.

CHAMSY – Même question concernant le marxisme russe, avec Plekhanov et Lénine, par exemple. Pourriez-vous également évoquer les particularités du contexte russe et de l’orthodoxie orientale, et en quoi elles ont façonné les réponses des marxistes russes ? Pourriez-vous aussi réfléchir à certains des moments clés de la politique soviétique vis-à-vis de la religion ?

ROLAND – Il serait peut-être plus pertinent de parler de Lénine et Staline, en partie parce que je n’ai pas étudié Plekhanov en profondeur. En ce qui concerne Lénine, sa position par défaut était que la religion n’avait vraiment pas sa place dans un parti révolutionnaire communiste. Globalement, il considérait la religion comme de l’obscurantisme, une force qui embrouillait les masses et soutenait l’autocratie. Ainsi, lorsqu’il a dû aborder la « question religieuse », on le voit lutter pour concilier cette réalité avec d’autres éléments. Permettez-moi de donner deux exemples. Le premier concerne une série d’articles sur cette « question religieuse ». Lénine savait parfaitement que l’approche du mouvement communiste international vis-à-vis de la religion était de la traiter comme une « affaire de conscience », comme le stipulait le programme d’Erfurt de 1892. Si un travailleur religieux souhaitait rejoindre le parti et acceptait son programme, il était le bienvenu. Mais, argumentait Lénine, ce travailleur ne devait ni propager ses croyances religieuses parmi les membres du parti, ni revendiquer des changements dans le programme. Si un aspect particulier du programme contredisait ses croyances, c’était à lui de résoudre ce dilemme.

Le second exemple concerne l’un de mes révolutionnaires russes préférés, Anatoly Lunatcharsky, qui fut commissaire à l’Instruction après la révolution d’Octobre. Lunatcharsky avait écrit une œuvre en deux volumes intitulée Religion et Socialisme (1908 et 1911, non traduite). Il avait étudié tout ce qui avait été publié jusque-là, y compris les travaux de Kautsky, mais il allait encore plus loin. Non seulement il était fasciné par les prophètes bibliques, Jésus de Nazareth et l’apôtre Paul, mais il proposait également que la religion incarne l’idéal auquel aspire l’humanité. Les dieux représentent cet idéal, par rapport auquel les êtres humains sont des lingots de métal brut, prêts à être façonnés et sculptés. Il serait erroné de penser que Lunatcharsky poursuivait une déification séculière de l’homme ou même des leaders humains (culte de la personnalité). Lunatcharsky voyait dans le rôle de l’éducation, des arts et de la politique gouvernementale la réalisation de cet idéal, au point que, lorsqu’il a dirigé la refonte du système éducatif après la révolution d’Octobre, ce thème en est devenu la justification théorique. Comment Lénine et les autres camarades ont-ils réagi aux idées de Lunatcharsky ? Ils étaient profondément sceptiques, Lénine écrivant Matérialisme et Empiriocriticisme (1908) en partie en réponse au premier volume de Religion et Socialisme. En fait, Lunatcharsky a dû revenir sur cet ouvrage, qui ne figura pas dans ses Œuvres complètes. Ce type de matériel a donc été largement marginalisé dans le cadre de la révolution russe, et Lunatcharsky a dû promouvoir ses idées sur l’éducation et les arts sans faire de référence explicite à la religion.

Quant à la politique religieuse, une approche plus pragmatique et différente se dessine. Lénine a peut-être exprimé occasionnellement de l’admiration pour la sagesse paysanne exprimée en termes religieux, et il a pu admirer les sectaires religieux comme les vieux-croyants pour leur discipline et leurs pratiques communautaires, mais les véritables décisions politiques ont été prises sous Staline. Cela pourrait surprendre certains, mais les cinq années d’éducation théologique de Staline au séminaire spirituel de Tiflis, en Géorgie, lui ont permis de développer une oreille théologique particulièrement fine. Tout cela est devenu évident avec le célèbre concordat entre le gouvernement et l’Église orthodoxe russe en 1943. Dès 1936, Staline avait insisté pour que la liberté religieuse soit inscrite dans la Constitution soviétique. Dans cette même constitution, il avait veillé à ce que deux textes bibliques soient inclus : d’abord, « celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger », tiré de 2 Thessaloniciens 3:10 ; et ensuite, une définition du socialisme selon laquelle chacun donne selon ses capacités et reçoit selon son travail, une interprétation des Actes 2 et 4, qui distinguait ainsi le socialisme du « à chacun selon ses besoins » du communisme. Pendant ce temps, Sergei, l’homme qui deviendrait le patriarche suivant (prêtre de l’Église orthodoxe russe autocéphale), avait déjà entamé des démarches dès 1927 pour se rapprocher des bolcheviks. Sergei cherchait à rétablir la juridiction de l’Église, à affirmer vigoureusement les droits inscrits dans la constitution de 1936 et, lorsque la guerre éclata en 1941, il fit savoir clairement de quel côté l’Église se rangerait. En 1943, le moment était venu pour une rencontre, et dans les premières heures d’un matin de septembre, lui et deux autres dirigeants ecclésiastiques rencontrèrent Staline. Le résultat fut un concordat historique qui permit la reconvocation du Saint-Synode et l’élection de Sergei au patriarcat. Au fil du temps, des milliers d’églises, de monastères et de collèges théologiques furent rouverts. Staline suivait de près leur développement, correspondait régulièrement avec Sergei et son successeur Alexandre. Il ne faut pas s’étonner qu’ils se soient adressés régulièrement à Staline comme à un « leader profondément révéré, sage et divinement désigné », en raison de son « attention constante et sage aux besoins de l’Église ». Le concordat dura dix ans, jusqu’à la mort de Staline. Son successeur de courte durée, Khrouchtchev, renversa la plupart de ces acquis et reprit la persécution de l’Église.

CHAMSY – Perry Anderson décrit, avec une formule célèbre, le marxisme occidental comme une mutation du marxisme, survenant en réponse à une série de problèmes concrets, et qui s’oriente vers des directions plus pessimistes, philosophiques, distantes et culturelles pour y faire face, en particulier à la suite de la défaite. Il est clair que les penseurs du marxisme occidental sont des interlocuteurs importants pour vous. Pourriez-vous nous dire si l’on peut formuler des observations générales sur le marxisme occidental et le christianisme ? Quelles sont, selon vous, les contributions les plus significatives, à l’exception d’Adorno et de Bloch, sur lesquels nous nous concentrerons plus tard ?

ROLAND – Par certains aspects, Anderson a raison, notamment en ce qui concerne le fait que le marxisme occidental n’a jamais connu de révolution réussie et n’a pas été en mesure d’exercer le pouvoir pour construire le socialisme. Cela place le marxisme occidental dans une position unique et anormale, en comparaison avec les marxismes d’Amérique latine, d’Europe de l’Est, de Russie et d’Asie. Il en découle également un retrait, voire un abandon, de l’idée même de l’organisation d’un parti révolutionnaire ouvrier (Alain Badiou en est un bon exemple). Domenico Losurdo a également soutenu, dans son dernier ouvrage (Il marxismo occidentale, 2017), que le marxisme occidental est une aberration, bien que ses raisons diffèrent quelque peu. Losurdo attribue une partie du développement du marxisme occidental à l’influence de la religion, qui aurait engendré une propension « utopique » et « messianique », ainsi que des suspicions envers la science et le rôle de l’État. Restons sur la dimension religieuse : la manière dont j’interprète l’argument de Losurdo est qu’il y a toujours un danger de passivisme dans les réponses religieuses. Si Dieu est la réponse, et si le changement social et personnel qualitatif ne peut advenir que par une intervention divine, alors il semble plus simple d’attendre que cela se produise. Parfois, nous voyons des marxistes occidentaux tomber dans ce piège, attendant un « événement » inattendu et inconnaissable, qui ne peut être calculé par aucun moyen humain. La révolution viendra comme un voleur dans la nuit, nous surprenant et bouleversant tout avant même que nous en soyons conscients. Ce passivisme, porté par une vision messianique ou eschatologique, est un signe clair de défaite, mais aussi une déformation d’une dialectique fondamentale.

Permettez-moi de le formuler ainsi : bien souvent, les mouvements révolutionnaires religieux trouvent leur inspiration théologique dans une forte idée de transcendance. Comment cela ? Tous les êtres humains, et surtout les gouvernants, sont soumis aux lois de Dieu. Si un dirigeant désobéit, il doit être renversé. Dans de nombreux cas, ce sont précisément les révolutionnaires qui se sont vus dans ce rôle. En d’autres termes, une transcendance radicale n’est pas une invitation à la passivité, mais un appel à l’action engagée. Nous pourrions aussi le formuler en termes marxistes, comme une dialectique entre conditions objectives et intervention subjective. Un parti communiste doit analyser minutieusement la situation et tenter d’identifier les conditions économiques et sociales objectives. Cependant, ces conditions ne se modifieront pas d’elles-mêmes, car un changement qualitatif et révolutionnaire requiert l’intervention active d’un parti communiste pour provoquer ce changement. Malheureusement, après une histoire de défaites successives, de nombreux marxistes occidentaux semblent avoir oublié cette dialectique.

Comment tout cela se relie-t-il à l’intérêt renouvelé pour la religion, et plus spécifiquement pour le christianisme, à la fin des années 1990 et dans les années 2000 ? Une partie de ce processus est liée à l’échec perçu du communisme, avec l’effondrement des États socialistes d’Europe de l’Est et d’Union soviétique, et leur colonisation, dans de nombreux cas, par l’Occident. L’Allemagne de l’Est en est le meilleur exemple, mais considérez aussi le rôle d’autres pays de l’Est dans l’OTAN et l’Union européenne. En 1989, beaucoup de marxistes occidentaux ont été amenés à une introspection profonde, dont l’un des résultats a été un retour à l’histoire chrétienne et un désir de trouver un modèle alternatif pour la révolution. Une autre part de ce processus a été ce que j’appelle le « crépuscule de l’Occident ». Ce déclin a déjà commencé dans les années 1990, à l’instant même de la victoire apparente de l’Occident. Peu de gens en étaient conscients à l’époque (c’est devenu inévitable aujourd’hui), mais il y avait des signes avant-coureurs. L’un d’eux a été le tournant de certains marxistes occidentaux qui ont redécouvert un héritage qu’ils jugeaient digne d’être l’objet d’une bataille, à savoir le christianisme. Plus précisément, cet héritage était perçu comme la dimension révolutionnaire du christianisme, qu’on pouvait alors récupérer et présenter au monde comme une contribution unique de la tradition occidentale.

La manière dont je formule cela montre mon scepticisme envers cet agenda. Ceux qui ont clairement promu cette approche me semblent moins convaincants. En revanche, ceux qui sont venus plus tôt ou qui n’ont pas succombé à ce type d’agenda marxiste me passionnent davantage, notamment Ernst Bloch, Theodor W. Adorno et Domenico Losurdo.

CHAMSY – Lorsque j’ai lu Le Principe d’Espérance de Bloch (1954–1959), j’ai été vraiment surpris par la dimension chaleureuse qu’il manifeste à l’égard du christianisme. Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’approche de Bloch, en particulier sur les questions d’utopie et de mythe ? C’est peut-être aussi l’occasion de revenir sur ton scepticisme à l’égard du mythe du communisme chrétien primitif. On retrouve cette idée, par exemple, dans les travaux de John Dominic Crossan sur Jésus, Paul et le christianisme primitif. Je trouve cela très convaincant. Quelles sont tes réserves vis-à-vis de ce type de réflexion ?

ROLAND – Ma première rencontre avec Bloch remonte au début des années 1980, lorsque j’ai lu L’athéisme dans le christianisme (1968) lors de mes trajets en train à Sydney, pour me rendre à l’université. J’étais à la fois intrigué et profondément attiré par Bloch. Intrigué par son style distinctif, mais aussi attiré par l’invitation qu’il me lançait à me plonger davantage dans son œuvre. Depuis, j’ai étudié Bloch en détail et je continue de revenir à ses écrits chaque fois que je dois réfléchir à un problème spécifique. Il faut admettre que je m’intéressais à Bloch au départ à cause de la méfiance avec laquelle il était, et est encore, perçu par les marxistes les plus mécaniques. Trop de philosophie, trop de réappropriation du mythe, et surtout du christianisme et de la Bible ; cette dernière étant une des principales sources d’inspiration pour Le Principe d’Espérance, sans parler du reste de son œuvre.

Ce qui m’attire chez lui, c’est qu’il est un grand défenseur de la dialectique marxiste. Il n’est en aucun cas pour l’abandon de tout mythe, de tous les textes religieux et de toute expression théologique ; il soutient que ce serait antidialectique. Au contraire, il plaide pour une « herméneutique de l’espérance », dans laquelle les éléments régressifs et réactionnaires de mythes comme ceux de la Bible sont identifiés pour ce qu’ils sont. Cependant, il ne s’agit pas seulement d’identifier les aspects révolutionnaires de ces récits, mais aussi de discerner la possibilité même de l’espérance qui peut naître à partir de ces matériaux réactionnaires. Un excellent exemple de cette approche est son traitement des récits de rébellion, et en particulier du péché, contre les puissances établies et, par extension, contre la divinité. Inévitablement, ces histoires montrent comment les rebelles sont punis pour leur audace, mais l’acte même de raconter ces récits conserve le moment de la rébellion. Cette approche fait que Bloch cherche ce qu’il appelle l’élan « utopique » dans les expressions marginales et hérétiques, plutôt que dans les formes dominantes du texte. Tous les théologiens ne partagent pas cette vision, car ceux qui recherchent des précurseurs socialistes préfèrent généralement les textes canoniques. Et, bien sûr, tous les marxistes n’ont pas été séduits par cette approche, ne saisissant pas la subtilité de la dialectique de Bloch et jugeant son engagement théologique et biblique comme peu acceptable.

Tout cela me ramène au communisme chrétien primitif, à propos duquel j’ai changé d’avis. Initialement, j’étais assez sceptique, voyant ce matériel comme un désir « utopique » de ce qui aurait pu être, mais qui n’était pas réellement pratiqué. Dans cette optique, les textes bibliques, ainsi que d’autres écrits de l’époque, comme ceux de Qumrân, ne reflétaient pas un véritable mouvement en soi, mais ont engendré un mouvement concret par la suite, à mesure qu’un groupe après l’autre tentait de se conformer aux prescriptions bibliques. Pourquoi ai-je changé d’avis ? Cela est largement dû à une étude plus approfondie du travail d’Engels, mais aussi à un retour aux écrits de Kautsky, en particulier Les Précurseurs du socialisme moderne (série en 4 volumes, publiée à partir de 1895). D’autres recherches sur la modélisation économique du Proche-Orient ancien et du monde gréco-romain, notamment sur ce que l’on appelle le système de « subsistance-survie » des populations paysannes, m’ont conduit à comprendre que l’exercice du communisme chrétien n’était en aucun cas une innovation, mais plutôt une manifestation d’une pratique bien plus ancienne, qu’on pourrait qualifier de « communisme de base ».

CHAMSY – Theodor W. Adorno joue également un rôle important pour vous, notamment en raison de votre scepticisme envers la construction de systèmes, ainsi que de ce que vous désignez par la « pratique de la suspicion théologique ». Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette influence ?

ROLAND – Par certains aspects, Adorno est un marxiste déterminé de l’« Occident », en raison de sa conception de l’universalité du système capitaliste et de son rejet des révolutions communistes en Europe de l’Est et en Russie, ainsi que de leurs tentatives de construction du socialisme à partir de situations économiques relativement « arriérées ». Pourtant, j’ai été particulièrement attiré par les efforts d’Adorno pour développer ce que j’appelle la « suspicion théologique ». Cela fait partie de son projet plus large du Bilderverbot (« interdiction des images »), qu’il tire des Dix Commandements et de la tradition biblique. Pour Adorno, cela signifiait la recherche d’une philosophie non-conceptuelle et son rejet de la construction de systèmes. Il est essentiel d’intégrer cette pratique dans chaque démarche philosophique, en restant toujours vigilant face à la possibilité de réification des concepts. Cette approche se reflète également lorsqu’il aborde la théologie, qu’il considérait, à travers le Bilderverbot, comme ayant développé une suspicion aiguë de la réification. Bien sûr, la théologie chrétienne est, selon lui, constamment tombée dans le piège de la recherche de représentation du divin, de prédiction de la fin de l’histoire ou d’anticipation du paradis. Mais toutes ces expressions sont formulées dans un langage poétique et mythologique, prenant soin d’éviter les prescriptions ou les schémas rigides.

Je dois aussi admettre que je ne me tourne plus beaucoup vers Adorno aujourd’hui. L’une des raisons en est que je suis désormais davantage conscient de l’aspect résolument « occidental » de son approche. Cela signifie que ses idées peuvent être pertinentes dans les régions influencées par la tradition libérale occidentale, mais qu’elles ne sont pas vraiment applicables à la majorité des autres endroits qui ne sont pas marqués par cette influence et qui n’adhèrent pas à cette tradition.

CHAMSY – J’ai évoqué plus tôt le soi-disant « tournant post-séculier » dans la théorie sociale et la philosophie. Selon Gregor McLennan, un important sceptique de ce tournant, le post-séculier implique une volonté croissante de tenter de combler le fossé entre la religion et la théorie sociale séculière, qu’il considère comme un héritage du tournant postmoderne. McLennan soutient en fin de compte que des tensions épistémologiques et éthiques irréconciliables séparent le marxisme des visions du monde religieuses. Je me demande quelle serait votre réponse à cette position. Sur un sujet lié mais distinct, alors que nous discutons de la désécularisation du monde et des tendances post-séculières dans les sciences humaines, nous assistons, pendant cette même période, à l’émergence du « nouvel athéisme », incarné de manière visible par Richard Dawkins et Christopher Hitchens. Je serais très intéressé par votre avis sur ce nouvel athéisme.

ROLAND – Permettez-moi de commencer ma réponse ainsi : dans les années 1980, j’avais photocopié une quantité importante de documents sur le dialogue marxiste-chrétien, qui avait prospéré en Europe dans les années 1970. J’avais utilisé certains de ces matériaux pour ma thèse de master sur Hegel et Marx, mais pour une raison quelconque, je les avais gardés dans un grand dossier. Finalement, j’y suis revenu il y a quelques années, lorsque j’écrivais un chapitre sur ce dialogue marxiste-chrétien pour une monographie intitulée Red Theology (2019). Ce qui m’a frappé, c’est que la question majeure du dialogue était précisément cette question épistémologique de l’a/théisme. En même temps, cela semblait être une fausse piste. Pourquoi ? Toutes les recherches que j’avais menées sur le marxisme et la théologie concernaient des penseurs marxistes athées ou ayant abandonné une foi de jeunesse (Engels, Althusser et Lefebvre, par exemple). Presque tous ne considéraient pas la question du théisme ou de l’athéisme comme un problème. En réalité, leurs positions athées ne les empêchaient pas de s’immerger dans les complexités du débat théologique et de l’analyse biblique. Bien sûr, il existe des moments — comme dans Socialisme : utopique et scientifique (1880) d’Engels et Matérialisme et Empiriocriticisme de Lénine (1909) — où ces points épistémologiques sont abordés. Mais ils étaient également pleinement conscients que s’attaquer à la religion revenait à s’aligner sur un agenda bourgeois, ce qui risquait de diviser la classe ouvrière.

Ma réponse aux « nouveaux athées » devrait désormais être claire. Il s’agit, au fond, d’un projet bourgeois, mais aussi d’une démarche remarquablement peu originale. Cela nous rappelle les débuts du mouvement séculier au XIXe siècle, à une époque où ce mouvement relativement récent se livrait à de vifs débats sur son rapport à la religion. Certains, comme George Holyoake, le plus en vue, estimaient que la religion était une question secondaire. D’autres, en revanche, soutenaient avec force que le mouvement séculier devait faire de la religion — et en particulier des rapports entre l’Église et l’État — un élément central de son projet. Ce sont finalement ces personnes qui l’ont emporté.

Plus récemment, j’ai pris conscience que la division entre post-séculier et néo-athéisme était un phénomène spécifiquement occidental, avec une histoire propre. Je reviendrai sur ce point dans mes réponses aux deux prochaines questions, mais ce qu’il faut retenir ici, c’est que l’histoire même de l’entrelacement entre l’Église et l’État, le processus graduel de séparation qui a commencé avec la Réforme et qui a pris de l’ampleur avec les révolutions bourgeoises, puis le tournant post-séculier, constitue une trajectoire historique résolument occidentale.

CHAMSY – Une partie de cette tendance post-séculière dans la théorie sociale concerne plusieurs figures marxistes, comme Negri, Eagleton, Badiou et Žižek, qui cherchent à redécouvrir le marxisme tout en puisant dans les sources chrétiennes pour y parvenir. Quel est votre avis sur ce travail ? Il semble également que vous vous éloigniez nettement d’un marxisme catholique fondé sur l’éthique/l’amour (celui de la moralisation, des coutumes et habitudes établies, « huilant les rapports pour qu’ils fonctionnent plus harmonieusement ») et que vous vous tourniez plutôt vers un marxisme protestant de la politique/grâce (« l’intrusion miraculeuse de l’autre radical », comme le caractérise Sharpe). Est-ce une juste manière de décrire vos échanges avec ces penseurs ?

ROLAND – Rétrospectivement, il me semble désormais que les engagements des marxistes avec les sources chrétiennes, en particulier dans la première décennie du XXe siècle, montrent que ce n’est pas tant le marxisme occidental qui a traversé une crise après 1989 (ce que beaucoup ont ressenti, du moins dans les années 1990), mais bien le projet occidental dans son ensemble. Dès les premières années du millénaire actuel, ce projet a commencé à montrer des signes évidents de délitement. Les mentalités se sont refermées, les frontières se sont durcies, et le monde extérieur est devenu un lieu plus menaçant, voire dangereux. J’ai vécu cette évolution dans un pays occidental après l’autre et je me suis retrouvé à la fois perplexe et accablé. À un moment donné, j’ai tenté de comprendre ces changements en les interprétants comme l’Occident « perdant son âme ». Par-là, j’entendais le rôle central du christianisme dans le développement de l’Occident, qui a véritablement pris son essor au XVIe siècle, ainsi que sa tradition libérale, le capitalisme et l’État capitaliste. Le problème, et il reste entier, c’est que la majorité des gens ne rendent au christianisme qu’un hommage de façade. Où trouver cette âme ? Pour ces marxistes et d’autres, il s’agissait de redécouvrir un noyau révolutionnaire du christianisme, que l’on pourrait considérer comme la contribution distincte de l’Occident. Je sais que j’ai évoqué ce point précédemment, mais je suis désormais en mesure d’en dire un peu plus.

Quant à la politique/grâce par opposition à l’éthique/amour, cela découle véritablement de ma propre redécouverte de l’importance de la tradition réformée (calviniste) dans ma formation. J’ai été élevé dans cette tradition par mes parents immigrants et j’ai même écrit un livre sur Calvin à l’occasion du 500e anniversaire de sa naissance. Évidemment, cette redécouverte intellectuelle personnelle a influencé ma lecture des marxistes occidentaux de l’époque.

CHAMSY – Enfin, je pense que votre travail est d’autant plus crucial qu’il intervient dans une bataille contemporaine pour le cœur du christianisme. D’un côté, on observe clairement l’émergence d’un pôle d’attraction majeur qui cherche à offrir une lecture plus progressiste du Nouveau Testament, comme en témoignent des penseurs tels que Marcus Borg et Crossan. En parallèle, certains éléments de l’extrême droite souhaitent également utiliser la Bible pour nourrir leurs passions mobilisatrices. Je parle « d’éléments » car, ailleurs, d’autres ressources spirituelles, bien différentes, sont souvent utilisées par cette droite, comme par exemple le paganisme défendu par la Nouvelle Droite française. Cependant, dans des contextes comme ceux de la Pologne avec le parti Droit et Justice, de l’Allemagne avec l’AfD ou de l’Italie avec la Lega, les appels à la tradition chrétienne sont devenus un axe important du contre-mouvement d’extrême droite contre le « marxisme culturel », le mondialisme, le féminisme, le politiquement correct et le multiculturalisme. Quelles observations faites-vous à ce sujet ? Et pour conclure, selon vous, quel pourrait être l’avenir du dialogue marxiste-chrétien que vous avez si brillamment et profondément esquissé ?

ROLAND – La première partie de ma réponse précédente reste pertinente ici, je ne reviendrai donc pas sur la question du déclin de l’Occident. Ce que je veux souligner, c’est que la lutte autour de l’héritage chrétien, qu’elle soit réactionnaire ou révolutionnaire, n’a rien de nouveau. Si l’on regarde l’histoire du christianisme, on voit que ces tendances ont émergé à plusieurs reprises, bien que sous des formes différentes. On peut penser au communisme chrétien des premiers siècles et à la religion impériale sous Constantin, à la montée des mouvements révolutionnaires pendant et après la Réforme, ainsi qu’à l’émergence de la monarchie absolue, ou encore à la lutte entre la théologie de la libération et la hiérarchie conservatrice de l’Église. La liste pourrait s’allonger. Mon point est le suivant : il ne s’agit pas tant d’une lutte pour le cœur du christianisme, même si on la présente souvent ainsi, mais plutôt d’une étrange ambiguïté politique dans la pensée et la pratique chrétiennes. Comme l’a dit Ernst Bloch, la Bible n’est pas seulement une folie pour les riches, mais elle peut aussi devenir un scandale pour les pauvres.

Enfin, concernant l’avenir du dialogue marxiste-chrétien, je me montre prudent en matière de projections. Le fait qu’il y ait une lutte en cours autour du christianisme et de son héritage est un signe de crise, mais ce n’est certainement pas la première que l’Occident traverse. Par le passé, l’issue de telles luttes a permis à l’Occident de maintenir sa domination impérialiste et culturelle sur le monde. Aujourd’hui, je ne suis pas aussi certain que ce sera encore le cas. Les pays occidentaux ne représentent qu’une petite part de la population mondiale, à peine 14 %, et leur domination a été relativement brève dans le cours de l’histoire mondiale. Mais la réalité la plus marquante, c’est que le nombre de chrétiens dans les pays non occidentaux a considérablement augmenté. Leur influence deviendra de plus en plus déterminante.

 

Entretien avec Roland Boer, par Chamsy El-Ojeili

 

L’Etat, l’écologie, les quartiers et l’apartheid : Trappes, espoirs ou  illusions indigènes

Penser l’environnement dans les quartiers, d’un point de vue décolonial, impose de partir des conditions matérielles d’existence de ses habitants, et non des récits consensuels de la « transition », mais aussi des affectes qui traversent la politique française. Trappes, ville indigène des Yvelines, marquée par un chômage structurellement plus élevé que celui des villes voisines et par une population parmi les plus jeunes de France, concentre les effets cumulatifs de la précarité sociale, de la ségrégation raciale et de la surexposition aux nuisances environnementales. Trappes cumule d’autres difficultés, beaucoup de jeunes sont partis en Syrie et pour cette raison la ville est la commune la plus attaquée par l’extrême droite. Face à ces problématiques, l’Etat investit dans le recouvrement de la route nationale 10 à des fins écologiques. Les pouvoirs publics, la mairie et la métropole vont même plus loin et vendent une écologie populaire. Derrière le verdissement des discours et des aménagements se dessine une écologie raciale de l’intégration et de l’adaptation plutôt que de la transformation. Cette approche tend à déplacer la responsabilité vers les habitants eux-mêmes, sommés d’adopter les bons gestes, en neutralisant toute critique des politiques d’aménagement qui ont fabriqué la situation. Interroger l’existence d’une écologie populaire à Trappes, c’est donc poser une question éminemment politique : l’écologie peut-elle être autre chose qu’un outil de revalorisation urbaine, de gentrification et, in fine, d’un apartheid racial en devenir. C’est à partir de cette tension entre stigmatisation de l’islam, recherche de respectabilité des indigènes et gestion environnementale qu’il devient nécessaire d’interroger ce que recouvre réellement l’« écologie populaire » à Trappes, mais plus largement dans les quartiers.

 

Le contexte environnemental et la revalorisation urbaine.

Trappes est une ville des Yvelines (78) où le taux de chômage est plus élevé que dans les communes voisines : 11 % contre 7 % en moyenne. La ville est aussi l’une des plus jeunes de France : 60 % des habitants ont moins de 30 ans. Enfin, la fracture socio-spatiale y est particulièrement marquée. En effet, 60 % des foyers sont modestes et le taux de pauvreté y est de 25 %. Ces habitants sont ségrégués du centre-ville, où se concentrent les services et les commerces, par la route nationale 10 (RN10). La RN10 est, depuis le milieu des années 1990, le débouché de l’autoroute A12. Ce choix a conduit à une saturation du trafic et à une exposition des habitants à des niveaux de pollution jugés préoccupants par les services de l’État, notamment en raison des résidus d’essence, de la dégradation paysagère et du niveau sonore. Le bruit moyen est de 65 dB la nuit et de 75 dB le jour dans les foyers situés à proximité de la RN10, frôlant quotidiennement le seuil de pénibilité (80 dB) et le dépassant en extérieur. Le bruit entraîne une augmentation du stress, des troubles du sommeil et, par conséquent, une hausse des maladies cardiovasculaires, psychosociales et cancérigènes, des risques qui s’amplifient avec l’exposition aux résidus de combustion automobile.

Afin de réduire cette exposition, l’État a décidé, dès la fin des années 1990, d’opérer un recouvrement d’abord total, puis au rabais de la RN10. Le projet a été bouclé en 2006. Ce recouvrement partiel, également appelé enfouissement, se compose de trois sections planes facilitant les déplacements nord-sud à travers Trappes. Ces sections sont agrémentées de petits espaces verts et d’une voirie conçue pour les cyclistes et les piétons, tandis que certaines parties sont recouvertes de poutres. Ce projet est budgété entre 90 et 150 millions d’euros et s’inscrit dans les logiques du Grand Paris.

La commune de Trappes-en-Yvelines tend aujourd’hui vers une requalification de son espace économique grâce à l’accueil d’activités de recherche (Laboratoire national de métrologie et d’essais – LNE ; Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement – CEREMA), d’activités dans les secteurs innovants (technologies de l’information et de la communication – TIC) et de PME de services. Trappes s’inscrit dans un contexte plus large : la ville fait partie de l’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines. L’État y investit depuis une vingtaine d’années afin d’en faire une « Silicon Valley » française, en concentrant enseignement supérieur, unités de recherche et industries, sans grand succès, notamment en raison d’une certaine réticence des grands établissements (École polytechnique, AgroParisTech) à s’y installer. Le développement de Saint-Quentin-en-Yvelines s’inscrit dans le plan du Grand Paris, tout comme le projet concernant la RN10. L’un des objectifs de ce plan est d’offrir des marchés à l’industrie du BTP. L’investissement initial pour le recouvrement de la RN10 était évalué entre 90 et 150 millions d’euros, répartis comme suit :

  • État : 42 millions d’euros, dont l’ANRU ;
  • Conseil régional d’Île-de-France : 27,5 millions d’euros ;
  • Conseil départemental des Yvelines : 10 millions d’euros ;
  • Saint-Quentin-en-Yvelines : 13,5 millions d’euros ;
  • Ville de Trappes-en-Yvelines : 2 millions d’euros.

Pourquoi l’ANRU, qui est financée par les cotisations des locataires HLM victimes de ce préjudice, paye-t-elle la résolution d’un problème dont la responsabilité revient à l’Etat. Enfin, on peut s’interroger sur l’intérêt d’une ville comme Saint-Quentin d’y investir autant.

L’adaptation à la pollution et la gentrification : limites écologiques et politiques.

A priori, il est indéniable qu’un recouvrement de la RN10 est nécessaire. Il est tout aussi nécessaire de s’interroger sur la responsabilité et les objectifs de l’Etat dans cette situation. Un des objectifs de l’accord-cadre entre l’ANRU et la ville signé le 16 janvier 2006 est « la restructuration du patrimoine et la diversification de l’offre de logements ». La nature du développement économique visé par ces chantiers n’est pas exactement ce qu’on peut appeler populaire. Ils visent à produire des espaces élitistes et à en améliorer le cadre afin d’accueillir une population hautement diplômée et donc rarement indigène ou locale. Il s’agit de préparer la blanchification de Trappes comme ailleurs en Île-de-France. La mise en avant de Trappes comme une ville laboratoire de l’écologie correspond à un idéal des classes moyennes et supérieures blanches. Dans cette logique de revalorisation raciale, la commune de Trappes multiplie les évènements : AMAP, fête de l’écologie populaire, cours oasis (espace de jeu avec des copeaux de bois) ; ateliers de sensibilisation, notamment avec l’association Banlieue Climat. Toutes ces initiatives peuvent être saluées dans leurs intentions, mais les effets produits ne seront pas forcément ceux recherchés. Nous resterons cléments, mais sensibiliser les indigènes qui n’ont aucun pouvoir, plutôt que les politiser, les organiser pour qu’ils améliorent leurs vies, c’est les enfermer dans la position de coupable de petits gestes polluants en détournant l’attention de leurs intérêts immédiats et des premiers responsables : le capitalisme et l’Etat.  L’Etat a bien plus de pouvoir que les acteurs locaux. C’est bien le choix de l’Etat de raccorder la RN10 à l’A12 qui a participé à dégrader la situation à Trappes. Les politiques du tout routier d’après-guerre ont mené à un étalement urbain. Cette explosion s’est faite au bénéfice des industriels de l’automobile et du BTP et au détriment des riverains, des terres ou du ferroviaire. Enfouir une route, c’est aussi beaucoup de béton, c’est-à-dire des gravats prélevés dans les lits des rivières, de l’acier pour construire les machines qui vont faire le pont, de l’énergie pour les faire fonctionner et transporter les matériaux. Tout cela a un énorme coût écologique. Ce projet de recouvrement est une fuite en avant de l’Etat. C’est une solution technique à un problème politique dont il est responsable. L’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maitrise de l’Énergie) a sans ironie mis en place un projet à Trappes : « Initiative pour une maternité apaisée (IMA) chaque semaine [… des] ateliers pratiques sur les perturbateurs endocriniens. Les crèches visent le label écolo-crèches (nettoyage vapeur, couches bio), 50 purificateurs d’air ont été installés dans les écoles ». Les résidus de combustion automobiles sont la cause de ces perturbations. En ne s’attaquant pas à la source de la pollution, le tout routier, l’Etat vend une politique d’adaptation aux nuisances. Les agendas des acteurs locaux indigènes sont différents, parfois contradictoire mais peuvent converger avec celui de l’Etat racial pour plusieurs raisons.

Trappes et ses habitants ne sont pas seulement ghettoïsés dans un environnement dégradé par l’Etat. Ils sont également la cible de campagnes racistes et répétées de la part du pouvoir. En voulant se protéger du harcèlement par une politique de respectabilité, en montrant une autre image, Banlieue Climat et Ali Rabeh poursuivent des politiques de respectabilité et d’aménagement mises en place par la gauche blanche dans les années 1990-2010.

Sous l’écologie : l’islamophobie moteur d’un apartheid.

Au niveau national Trappes est devenu un symbole pour les islamophobes, leur capital du djihadisme. La ville était gouvernée par le PCF, puis Génération-s, a compté entre 70 et 80 départs pour la Syrie. Nice, qui est gouvernée par l’aile droite de LR, en cumulait entre 100 et 150. La différence de couleur politique explique cette différence de traitement. Ali Rabeh, maire depuis 2020, est un proche de Benoit Hamon passé par l’UNEF. Il se fait régulièrement harceler par l’extrême droite : Bardella et Retailleau en tête. Soutien timide ou intimidé de la Palestine, depuis le 7 octobre 2023, il a attendu la décision de la CPI de mai 2024 pour se positionner publiquement en faveur de la Palestine. Il s’était déjà positionné en 2017 en faveur de la reconnaissance de l’Etat palestinien. En 2022, il s’était positionné en faveur de Mélenchon au premier tour. Il a par ailleurs défendu Mélenchon contre Jérôme Guedj face à ses accusations en antisémitisme. Au niveau local, il a été pris dans une affaire de triche électorale en distribuant des masques avec sa photo lors de la pandémie de COVID-19. Le tribunal avait annulé son élection, mais a été réélu. Pour les municipales de 2026, il semble partir avec le PS et éventuellement le PCF, il fera face à son ancienne collaboratrice Dalale Belhout (LFI soutenue par EELV et éventuellement le PCF) et Aïcha Borges (Renaissance). Malgré la mort d’Abdoulaye Ly le 9 octobre 2024 en maison d’arrêt à cause de négligences, à priori, graves de l’administration Ali Rebah a rendu un hommage tout aussi timide que son soutien à la Palestine, à l’inverse de Dalale Belhout qui s’est montrée bien plus offensive en pointant les manquements de l’Etat. Cela peut s’expliquer par sa position de maire de Trappes déjà sous les projecteurs de l’extrême droite, par ses alliances aux municipales et son orientation idéologique hamoniste. Derrière ce bon soupçon, il y a aussi la réalité locale. En février 2025 Sandrine Gandgambe proche adjointe d’Ali Rebah a mené une offensive islamophobe contre le club de Basket afin d’y interdire le port du voile par les joueuses devançant Bruno Retailleau et son « à bas le voile ». Génération-s est et reste une engeance du Parti Socialiste.

Cette séquence politique locale et nationale n’est pas un simple arrière-plan : elle conditionne la politique à Trappes. Placée sous surveillance médiatique et politique permanente, assignée au rôle de territoire problématique, islamisé et dangereux, la municipalité évolue dans un espace de contraintes particulièrement étroit, mais aussi avec d’énormes possibilités pour confronter le racisme d’Etat. Trappes est une ville majoritairement indigène où le soutien à la Palestine est très fort. Sous le feu des projecteurs la timidité d’Ali Rabeh sur la Palestine ou la mort d’Abdoulaye Ly signe une capitulation, voire accompagne le racisme d’Etat.  Dans ce contexte, l’écologie apparaît comme un terrain politiquement moins risqué pour la municipalité, un langage de respectabilité républicaine et de bonne gouvernance permettant en apparence à la ville de se défendre symboliquement face aux attaques racistes et sécuritaires, tout en restant compatible avec les attentes islamophobes de l’État, celles du Grand Paris et des partenaires institutionnels. Mais ce déplacement a un coût : en se constituant comme une municipalité qui accompagne l’islamophobie, elle neutralise et humilie ses habitants indigènes, leurs aspirations à vivre dans la dignité en tant que musulmans, en plus de leur imposer une politique d’aménagement qui va contre leurs intérêts. En rejetant les aspirations à la dignité, pas seulement matérielle, mais aussi affective cette écologie raciale amplifie les dynamiques de ségrégations et mènera à l’apartheid.

Conclusion

Penser l’environnement dans les quartiers à partir d’un point de vue décolonial conduit à rompre avec l’illusion d’une écologie consensuelle, pédagogique ou simplement technique. « L’écologie populaire » vendue par la mairie de Trappes n’est pas née d’un souci abstrait pour la nature, mais d’un rapport social profondément inégal à l’espace, à la santé et au pouvoir dans un Etat islamophobe. La pollution, le bruit, les maladies et la dégradation du cadre de vie ne sont pas des accidents : ils sont le produit direct de choix économiques et politiques précis, historiquement situés, qui ont fait primer les intérêts industriels, métropolitains et routiers sur les corps indigènes. Le recouvrement de la RN10 illustre parfaitement cette contradiction. Présenté comme une réparation écologique, il constitue avant tout une opération de gestion des nuisances, et non de suppression de leurs causes afin d’accueillir une population plus riche et plus blanche. L’État ne remet pas en cause le modèle du tout routier, ni la dépendance à l’automobile, ni la logique métropolitaine qui fait de Trappes une zone de sacrifice environnemental. Il investit massivement dans le béton, le BTP et la requalification urbaine, tout en externalisant les coûts écologiques et sociaux sur les habitants eux-mêmes. Ce qui est réparé, ce n’est pas l’injustice environnementale, mais la valeur foncière et l’image du territoire dans la compétition métropolitaine. Dans ce cadre, l’« écologie populaire » promue à Trappes relève largement d’une écologie de l’adaptation. Elle demande aux indigènes de mieux respirer dans un air toujours pollué, de se protéger individuellement de nuisances collectivement produites, d’apprendre les « bons gestes » sans jamais pouvoir agir sur les décisions structurantes. Cette écologie morale, fondée sur la responsabilisation et la sensibilisation, fonctionne comme un instrument de dépolitisation : elle transforme les victimes de l’islamophobie d’Etat en gestionnaires de leur exposition à la pollution, et détourne l’attention de la responsabilité centrale du pouvoir. Derrière le verdissement du discours des politiques d’aménagements et la montée de l’islamophobie se joue ainsi une recomposition sociale et raciale de la ville. Nous assistons aujourd’hui à la mise en place d’un apartheid dont l’écologie peut-être un instrument. L’écologie devient un langage acceptable pour préparer la diversification sociale, attirer des classes moyennes ou supérieures blanches diplômées et rendre Trappes compatible avec les attentes du Grand Paris. Les indigènes sont sommés de prouver leur respectabilité écologique, dans un contexte où ils subissent déjà une stigmatisation raciste, sécuritaire et islamophobe permanente. L’écologie sert alors moins à transformer les rapports de production qu’à normaliser un territoire jugé déviant.

Hicham Mouaniss (membre de Paroles d’honneur)

 

*Illustration : Photo de Johnny Miller, série Unequal scene qui montre l’appartheid (environnemental) en Afrique du Sud.

Le programme!

7 février : Constats et analyses

10h/11h – Le féminisme libéral et civilisationnel : une définition

  • Mot d’ouverture d’Angela Davis
  • Françoise Vergès (militante décoloniale et féministe, autrice) – Lola Olufemi (black feminist, autrice et chercheuse – Londres)

11h/13h – De « mon corps mappartient » à « mon corps mon choix » : limpasse des mots dordre libéraux

  • Céder son corps à l’Etat ou pourquoi nos corps ne nous appartiennent pas – Mirabelle Thouvenot (militante)
  • Fascisme, civilisation et enrôlement des sexualités LGBT – Quentin Dubois (Trou Noir)
  • De Théodora à Léna Situations : Le prix à payer pour être une boss lady – Mariam Aguida (Paroles d’honneur)

14h/15h30 – Victimisation des femmes et impuissance politique

  • Féminisme, État punitif et Figure de la victime Elsa Deck Marsault (Cofondatrice de Fracas, autrice de « Faire justice. Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes)
  • VSS : prioriser le symptôme ou s’attaquer à la cause ? Lila Mouhoubi (Faire bloc, faire peuple)

15h30/18h – Les hommes non blancs existent-ils ?

  •  Les hommes au « sexe-couteau » : à propos des paniques masculines blanches – Sous réserve
  • « Tu seras un homme » : les hommes non blancs ont-il le pouvoir d’honorer leur mandat de masculinité ? – Wissam Bengherbi (QG décolonial, doctorant)
  • Remettre les hommes non blancs (en général) et les femmes musulmanes (en particulier) à leur place – Rachida Data (militante décoloniale)
  • Parler à la place des hommes non blancs – Louisa Yousfi (QG décolonial, autrice)

19h/21h – Légitimer la guerre au nom des femmes et des minorités sexuelles

  • Actualité du fémo et de l’homonationalisme à l’échelle de l’Occident – Sara Farris (maître de conférences, université Goldsmiths – Londres)
  • Antimilitarisme et féminisme : des héritages minoritaires à réactiver – Déborah Brosteaux (docteure en philosophie – ULB, auteure de « Les désirs guerriers de la modernité »)
  • Contre la normalisation « féministe » avec Israël – Inès Jabrane (militante Attac CADTM Maroc)
  • Au nom des femmes juives : Propagande et instrumentalisation des VSS dans le contexte colonial israélien – (militante Tsedek)

21h : DJ set

8 février : Que faire ?

11h/13h – Les leçons du mouvement et du féminisme décolonial

  • Le collectif plutôt que l’individu – Lissell Quiroz (professeure d’études latino-américaines, féministe décoloniale et productrice du podcast N’autre Histoire)
  • Victoire de Mamdani ou la victoire du féminisme socialiste  Titthi Bhattacharya (professeure Purdue University, auteure de « féminisme pour les 99 % ») 
  • Grand remplacer le féminisme libéral : Perspectives décoloniales et stratégies politiques – (Urgence Palestine) et (militante Tsedek)
  • Figures politiques du féminisme libéral et contre-attaque décoloniale – Sabrina Waz (Paroles d’honneur)

14h/17h – Les femmes des classes populaires en général et non blanches en particulier font-elles des enfants pour les envoyer à la guerre 

  • Rachel Kéké (militante syndicale et ancienne parlementaire FI)
  • Collectif de défense des jeunes du Mantois – Sous réserve
  • Coordination féminine de lutte contre l’islamophobie – Nadia Meziane
  • Rachele Borghi – activiste, collectif Universitaires avec Gaza
  • Agnès Aoudai – co-présidente du mouvement des mères isolées

17h/18h – Une réponse féministe et décoloniale à l’agenda guerrier

  • Pour combattre le progressisme libéral au sein de la gauche de rupture, il nous faut un féminisme stratègesous réserve
  • Solidarité avec le peuple palestinien indivisible : il faut arrêter de choisir ses victimes – Rima Hassan (Députée européenne FI, Palestinienne)
  • Pour une paix révolutionnaire : Guerre à la guerre ! Françoise Vergès (militante décoloniale et féministe, autrice)