Messages par QGDecolonial

Blanchir Thao – Faire parler les morts pour réduire au silence les vivants

Dans son intervention à Historical Materialism, Dimitri Lasserre prétend «dialoguer» avec Houria Bouteldja. En réalité, il s’attaque à ce moment précis à une femme bâillonnée par la censure.

Quelques éléments de contexte : Pour son édition 2025 à Paris, Historical Materialism s’est vu refuser à deux reprises l’intervention de l’une de ses invités, Houria Bouteldja. En soutien à cette dernière, plusieurs intervenants ont décidé de boycotter l’évènement. On notera en particulier la décision de Paul Morao d’annuler sa participation en réponse à cette censure. Sa prise de parole devait interpeller Bouteldja, censée être présente à l’évènement. Il déclare sur X : « Je voulais continuer la polémique de ces derniers mois […] mais je ne vais pas m’amuser à discuter d’une intellectuelle interdite de parler […]. » La dignité de cette solidarité est à saluer.

Tandis que Morao renonce à discuter avec une camarade privée de parole, Dimitri Lasserre se dresse en contradicteur de Bouteldja, au moment même où elle se retrouve censurée, isolée, désignée comme persona non grata par un événement qui prétend interroger le pacte racial… sans elle. Ce n’est plus une critique, c’est un remplacement stratégique. Dans son intervention, Lasserre n’interroge pas le dispositif qui a éjecté Bouteldja. Il s’engouffre dans le boulevard que cette censure crée pour les détracteurs de la parole réprimée, et tente de nous apprendre comment penser la race sans faire peur aux Blancs. Ainsi, cette censure vient compléter la longue histoire du contrôle des paroles indigènes par le pouvoir blanc. Dans La Dignité ou la mort1, Norman Ajari parle de « confiscation du dire » et expose la manière dont les Noirs (ici les indigènes) ne doivent jamais être présentés « comme des agents de contestation, mais seulement comme des bénéficiaires passifs de l’engagement et du militantisme des Blancs »1. Le marxisme blanc a toujours préféré les indigènes muets, ou morts.

Dans son texte, Lasserre s’essaye à un exercice contorsionniste : Il reconnaît que « dans une perspective révolutionnaire, la lutte contre le racisme est absolument prioritaire » et préconise l’abolition de la race « par la classe », tout en admettant qu’il ne sait pas comment « contraindre les Blancs » dans ce processus2. Tu m’étonnes.

Son texte oppose théories marxistes et décoloniales, comme si ces théories ne s’interpénétraient pas déjà depuis des décennies. Il présente les critiques de la modernité et de la colonialité de Bouteldja et Thao comme contradictoires, dans un texte dichotomique qui caricature à l’extrême les travaux du camp décolonial. Lasserre assène des évidences, suggérant que Bouteldja avancerait le contraire. Comme lorsqu’il affirme que « Les ressorts du racisme sont, sur le plan matériel, économiques. Ils ne sont pas uniquement symboliques. », ou répète : « Les intérêts de race […] ne sont pas réductibles à des fantasmes idéologiques »2. Jamais Bouteldja n’a évacué les intérêts matériels concrets que le prolétariat blanc obtient en signant le pacte racial avec sa bourgeoisie.

Ce texte est une opération classique de whitewashing des auteurs indigènes (ici Thao), et le résultat est peu convaincant. Entre les mains de Lasserre, Thao devient un alibi. Il l’utilise pour opposer une pensée indigène qu’il décrit comme «romantique» (Bouteldja) à la figure de Thao qu’il repeint en penseur rigoureux, matérialiste et propre. S’il est vrai que Thao est considéré comme un marxiste bien plus orthodoxe et euro-centrique que certains de ses contemporains3, cette orthodoxie évolue dans son œuvre, et est bien plus poreuse que Lasserre ne le laisse penser. Ce dernier évacue tout ce qui fait désordre chez Thao: la guerre, le vécu, la respiration étouffée, la chair coloniale. Il transforme Thao en vigile du marxisme blanc légitime, en rempart contre les pensées situées. En réalité, il parle moins de Thao qu’il ne parle à travers lui. Il utilise Thao contre les siens.

Thao est bien loin du portrait théorique froid et vide que Lasserre dresse de lui. La source qu’il utilise principalement dans son article, Phénoménologie et matérialisme dialectique4 , est un incontournable dans le corpus de Thao, mais c’est aussi une production qui « ne porte aucune trace explicite de la situation coloniale […]»3 et qui ne suffit pas, à lui seul, à comprendre la pensée de Thao. Prise dans son ensemble, sa pensée peut largement être articulée avec celle des décoloniaux, et non contre elle. C’est ce que propose Matthieu Renault en comparant cet auteur avec l’une des inspirations les plus importantes de Bouteldja : Fanon.

Dans son article Fanon and Tran Duc Thao : The Making of French Anticolonialism3, Matthieu Renault, loin des lectures blanchies de Thao, dresse un portrait entrelacé des deux auteurs. Bien qu’il se refuse à faire abstraction de ce qui sépare Fanon de Thao, il ne les antagonise pas. Bien au contraire, il les lit ensemble. Il montre que Fanon et Thao partagent une même exigence : penser la domination depuis la vie, depuis les corps, depuis l’histoire concrète des peuples colonisés. Renault défend l’idée que « comparer Fanon et Thao […] permet de mieux comprendre la construction de l’anticolonialisme français dans la France de l’après-guerre et l’émergence d’un matérialisme véritablement postcolonial qui pourrait encore être d’une pertinence cruciale aujourd’hui »3.

Dans la majorité de son œuvre, Thao pense à travers la chair. Il reprend le concept de Lebenswelt5 (monde vécu – monde de la vie), développé par Husserl, et l’adapte au contexte colonial dans lequel il s’inscrit. Thao décrit les mondes vécus contradictoires et conflictuels dans lesquels colonisés et colonisateurs vivent. Il conçoit le colonialisme comme « l’agression d’une existence sur une autre existence »5, et Fanon le traduit dans le corps : « Ce n’est pas parce que l’Indochinois a découvert une culture propre qu’il s’est révolté. C’est parce que « tout simplement » il lui devenait à plus d’un titre impossible de respirer »7. Lorsque Thao évoque une dialectique du corps, Renault commente : « Loin d’être nié par et à travers la lutte hégélienne pour la vie et la mort, le désir biologique est le « fondement » de cette lutte […] « il y a une dialectique du corps », notion qui pourrait venir de la plume de Fanon »3,6.

Renault évoque également le livre de Thao publié en vietnamien en 1950, Triêt lý đã đi đên đâu8. Écrit à destination de la diaspora vietnamienne et jamais traduit, Thao y développe la vision « peu orthodoxe de la primauté de la révolution à l’Est sur la révolution à l’Ouest »3,8. Renault rappelle par ce fait que Thao rejoint Fanon, qui conclut dans Les Damnés de la Terre : « Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf »9.

Ainsi Renault tente-t-il d’articuler les discours anticoloniaux de Thao et Fanon pour proposer leur rôle dans la genèse du matérialisme post colonial en France. Dans son article, il conclut : « Lorsqu’on aborde la genèse de la pensée anticoloniale par rapport au marxisme, il est important de ne pas considérer le « matérialisme scientifique » (représenté ici par Tran Duc Thao) et les formes plus hybrides et flexibles de ‘socialisme anticolonial’ (représentées ici par Fanon) comme des opposés. […] les différences réelles entre eux étaient bien plus une question de degré -de déplacement du marxisme- que de nature »3.

À rebours de la proposition de Renault, Lasserre projette ses analyses qui blanchissent Thao et le rassurent : la défense des intérêts de classe détruirait « de facto » les intérêts de race, et ces derniers détruits, les prolétariats blanc et indigène pourraient alors unir leurs forces pour abolir la classe… Les théories de Fanon et Thao s’inscrivent bien loin de ces incantations druidiques, dont l’auteur admet lui-même l’impasse : « Comment conduire les Blancs, car le problème vient bien des Blancs, vers cette abolition de la race par la classe ? Comment les y contraindre ? Je ne sais pas »2. Lasserre déforme Thao pour mieux l’opposer à Bouteldja, en mettant dos à dos théories marxistes et décoloniales, dans un discours binaire, déformé, simplifié, construit pour opposer.

Nous ne lirons pas Thao avec Lasserre. Nous lirons Thao avec Fanon, avec Renault. Nous les verrons entrer en résonnance avec notre chair, avec nos corps. Avec nos mères humiliées, nos corps cabossés, nos enfants qui traduisent à leurs parents les lettres de la CAF. Nous le lirons contre eux, s’ils continuent de faire de Thao un gardien du marxisme occidental blanc.

Nous écouterons la voix de Fanon, qui résonne encore à travers nos corps, quand il parle du racisme qui tue, qui broie et étouffe. Souvenons-nous que c’est ce manque d’air, cette suffocation de Floyd qui a ébranlé le cœur de l’empire. Et quand nos détracteurs projettent sur nous une attache culturelle réactionnaire, répondons-leur avec les mots de Fanon, lorsqu’il évoque le peuple vietnamien en lutte pour sa liberté : « Ce n’est pas parce que l’Indochinois a découvert une culture propre qu’il s’est révolté. C’est parce que « tout simplement » il lui devenait à plus d’un titre impossible de respirer »7.

 

Zakarya

 

 

1Norman Ajari, La Dignité ou la mort – Ethique et politique de la race (2019)

2Dimitri Lasserre, Tran Duc Thao et l’union des Beaufs et des barbares, Positions revue (2025)

3Matthieu Renault, Fanon and Tran Duc Thao: The Making of French Anticolonialism (2015)

4Tran Duc Thao, Phénoménologie et matérialisme dialectique (1951)

5Tran Duc Thao, Sur l’Indochine, Les Temps modernes (1946)

6Tran Duc Thao, La Phénoménologie de l’esprit et son contenu réel, Les Temps modernes (1948)

7Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (1952)

8Tran Duc Thao, Triêt Lý Ðã Ði Ðên Ðâu (1950)

9Frantz Fanon, Les Damnés de la terre (1961)

Lettre d’Houria Bouteldja à Madjid Ben Chikh

Cher frère,

Merci de m’écrire. J’apprécie la sincérité de cette lettre, son ton fraternel et sa franchise. Permets-moi d’en faire autant.

J’apprends sous ta plume que ton père est mort d’un cancer de l’amiante à 63 ans. Allah  irahmou. Et qu’il n’a pas eu le temps de profiter de sa retraite comme des dizaines de milliers de travailleurs immigrés. Apprends que mon père est mort d’un cancer de l’amiante…à 63 ans. Un hasard, l’âge de leur mort ? Sûrement. La cause ? Sûrement pas. Nos parents sont nés indigènes et vont le rester durant leur vie d’immigrés malgré l « ’indépendance » de leur pays. Quant à nous, fœtus dans le ventre de nos mères,  étions déjà promis à un destin d’indigènes de la république. C’est pourquoi Khaled Kelkal n’est pas un inconnu pour toi. Il ne l’est pas non plus pour moi.

Autre chose nous rapproche : Nous sommes,  toi et moi, doublement dominés en France : toi en tant que sujet colonial et homo, et moi en tant que sujet colonial et femme.  Cela nous rapproche. Non pas parce que ces deux conditions se confondent. Les expériences ne se superposent pas complètement. Ce qui nous lie ce n’est pas tant notre expérience de cumulards (les Blancs peuvent parfaitement bien cumuler des oppressions) mais plutôt l’expérience de la  domination à l’intérieur d’un corps social, l’indigénat, lui-même dominé – socialement et racialement.  Cela multiplie les contraintes qui pèsent sur nous en termes d’autonomie et de « libre choix ». Toi et moi connaissons, du moins je le suppose, l’expérience de l’étau qui se resserre sur nous lorsque nous sommes pris entre le racisme d’Etat, le confinement spatial « communautaire », la solidarité et l’entraide qui sont inséparables des familles et des réseaux informels. Toutes ces dimensions – absolument nécessaires pour compenser toutes les formes de discriminations – réduisent considérablement notre pouvoir de négociation (ou de rupture).

Dans les milieux blancs que nous fréquentons, il y a des idées qui ont la cote comme par exemple celle qui postule que l’un ne peut pas parler à la place de l’autre. Un homme ne peut pas parler à la place d’une femme, une blanche ne peut pas parler à la place d’une noire, un bourgeois ne peut pas parler à la place d’un prolo, etc.  Cette règle n’est pas fausse en vérité.  Mais elle n’est pas complètement vraie non plus. Dieu merci, je n’ai pas été élevée par la gauche (ou l’extrême gauche). Avant qu’une idée de gauche s’installe dans mon cerveau, elle sera au préalable passée au crible de la critique indigène. La greffe prend ou ne prend pas. Lorsqu’elle ne prend pas, je la rejette sans scrupule quelle que soit son efficience en milieu blanc. Et l’idée qu’une parole n’appartient qu’aux « premiers concernés » ne résiste pas à l’analyse. Car s’il y a bien des premiers concernés par l’oppression, ce sont bien les dominants en tant qu’ils la perpétuent ou qu’ils en bénéficient. D’autre part, il n’y a pas d’oppression qui ne mette en cause l’ensemble des structures d’une société – et donc l’ensemble de l’organisation sociale. Même si les opprimés ont une expérience propre de leur oppression, toutes les forces politiques peuvent se prononcer et se prononcent effectivement. Dire cela ne disqualifie pas l’idée selon laquelle les « principaux concernés » doivent diriger leurs luttes. Mais çà, c’est un autre débat.

C’est pourquoi, je n’ai et n’aurai aucun problème à parler à ta place. En vérité, toi et moi occupons la même place et faisons des choix individuels qui vont peu ou prou dans le même sens : protéger la dignité indigène et nous frayer un chemin tortueux pour que respire notre individualité opprimée par la solidarité objective qui nous lie à nos familles et à nos communautés. Toi, tu as tu ton orientation sexuelle et épargné ton père, même si visiblement il y avait une complicité tacite entre vous, et moi j’ai protégé mes parents autant que j’ai pu en opprimant  et sacrifiant ma liberté de femme. Nous ne sommes pas les seuls à avoir suivi ce parcours, nous sommes même certainement représentatifs de la grande majorité des descendants d’immigrés.

Je ne m’attarde pas sur ce que nous comprenons toi et moi par le mot « priorités » et que beaucoup confondent (innocemment ?) avec « hiérarchie ». Je crois qu’on est globalement d’accord.

Je te suis également lorsque tu évoques l’histoire de l’oppression et des persécutions des homosexuels en Europe et des conditions d’apparition de (s) l’identité(s) homosexuelle(s). Tu dis que la construction de ces identités n’a pas été évidente. Qui dit le contraire ? Je n’ai même pas évoqué cette question. Je te suis un peu moins lorsque tu généralises  l’oppression des homos spacialement et temporellement et la nécessité de s’identifier socialement et politiquement. Je ne suis pas pour ma part spécialiste de ces questions mais mon ignorance en la matière ne me retire pas une conviction : la notion d’oppression comme celle d’émancipation ne sont ni universelles ni intemporelles. Cela est vrai pour les homosexuels comme pour les femmes. Chandra Talpade Mohanty, les féministes noires et bien d’autres ont constamment souligné la pluralité des conditions de vie des femmes, et dénoncé l’essentialisation des « femmes du tiers monde » comme des stratégies impérialistes. Si cette évidence est désormais largement admise dans le cas des femmes, pourquoi pas dans le cas des personnes ayant des rapports sexuels avec des personnes de même sexe ? Chaque situation doit être mise en contexte et traitée localement en fonction des rapports de force sociaux et des structures qui prévalent réellement et non selon le fantasme de la condition universelle et éternelle des femmes ou des homos. Sur ce sujet, et particulièrement à propos du monde arabe, je te propose cette introduction aux travaux de Joseph Massad que la RDL vient de publier en ligne. Peut-être l’as-tu  déjà lu ? https://www.contretemps.eu/wp-content/uploads/RDL-9global-30-37.pdf

Mais nous sommes en France. L’identité homosexuelle y est disponible. Tu as choisi de revendiquer ton homosexualité. C’est ton choix et il est légitime. Je ne suis pas la police des mœurs et comme on dit chez nous Dieu est grand. Mais j’avoue plus me reconnaître dans un autre choix. Celui dont témoigne cet homme : http://yahoo.bondyblog.fr/201207110001/m

. Il n’est pas meilleur que le tien. Note que je ne le préconise pas. D’ailleurs, je ne préconise rien. Je dis juste que ce garçon me ressemble. Ce qu’il y a de frappant, c’est qu’à sa manière, ce garçon articule la pluralité de ses oppressions mais que ce choix est incompréhensible selon la grille d’analyse des féministes et mouvements LGBT blancs hégémoniques pour lesquels l’émancipation se mesure prioritairement à l’aune de la visibilité, de la fierté et non à celle du bien-être social et à la dignité indigène. Je disais dans le texte qui a provoqué cette discussion que la liberté indigène n’avait pas le caractère absolu de l’idéal progressiste blanc et que le sacrifice faisait partie intégrante de notre réalité. N’est-ce pas ce que confirme ce homme lorsqu’il dit : « Le coming-out ne fait pas vraiment partie de mes projets, c’est pas trop dans ma culture, mon éducation. Ce serait comme une trahison et il n’y a rien de pire que cela ! Ne serait-ce que penser à leur regard de dépit, ça me fait froid dans le dos sans oublier qu’ensuite, je les reverrais sûrement plus ». Tu vois, ce qui me chiffonne, c’est que les mouvements de gauche conçoivent les choix concrets que font certaines femmes ou « homosexuels » noirs er arabes dans des contextes de précarité sociale, de relégation et de racisme, au mieux comme une aliénation, au pire comme une complicité collective et passive au patriarcat et à l’hétérosexisme. Or, si leurs stratégies de vie contredisent les choix hégémoniques des gays ou des féministes blanches, ils ne doivent pas seulement être respectés ou tolérés – ce qui est pourtant rarement le cas – mais considérés comme des coordonnées de notre réflexion politique.

En effet, ne vois-tu pas qu’au-delà de la question des identités, ma volonté est de penser un agenda politique qui tienne compte des contraintes contradictoires et d’intérêts divergents ? Crois-tu sincèrement qu’il suffise d’énoncer des principes pour que ceux-ci aient une traduction politique effective ? Que signifie par exemple « articuler orientation sexuelle et race » politiquement quand on est dans la cité du Luth ou aux Minguettes ? Comment créer du lien avec les associations locales à partir de cette problématique ? Comment sensibiliser la population ? Comment pénétrer dans la mosquée ou dans d’autres lieux de culte ? Quel sera le contenu politique de la démarche ? Encourager les homosexuels à se revendiquer ? Sensibiliser la population à plus de tolérance ? Mais à la demande de qui ? Quels sont les espaces dans la cité revendiquant une meilleure reconnaissance des homos dans le quartier ? Existent-ils ? Poser ces questions, ce n’est pas nier l’existence d’ « homosexuels » dans les quartiers. C’est encore moins justifier le silence sur les questions sexuelles pas opportunisme. C’est se demander si on peut politiser la question de la famille et de la sexualité partout de la même manière, sous un angle identitaire et séparé des revendications du reste de la population.

Te souviens-tu de l’opération médiatico-politique de Ni Putes Ni Soumises ? De son échec patent à s’ancrer dans les quartiers, du rejet total dont elle a été l’objet par les « premières concernées » ? Rejet inversement proportionnel à son succès auprès des élites blanches. Cela pouvait-il signifier que les souffrances endurées par les femmes n’existaient pas ? Non, à l’évidence. Mais il aurait fallu à ce moment là, poser un regard sur les organisations de femmes des quartiers – même lorsqu’elles ne se déclarent pas féministes, même lorsqu’elles se consacrent au suivi scolaire, à la prison, à la réinsertion sociale –  qui connaissent leurs priorités, qui ont un savoir stratégique en contexte de précarité sociale et qui enfin respectent leur environnement culturel. Elles sont nombreuses ces associations et toutes ont bien compris le message quand elles ont vu les gros financements absorbés par NPNS. Ce qui était en jeu ici c’était de désolidariser les femmes des hommes. Or, les femmes sont souvent au premier plan des comités de soutien des victimes de violences policières – qui sont des hommes la plupart du temps ! De la même façon, comment les indigènes « homosexuels » pourraient-ils envisager la lutte contre le sida comme un combat à mener « en tant qu’homosexuels », alors que le HIV est inséparable de la difficulté générale d’accès aux soins, de la guerre contre la drogue, de l’univers carcéral, que le virus concerne des familles « hétérosexuelles » ? Les acteurs qui soulèvent ces questions sous cet angle existent. Pourquoi sont-ils si isolés ? Par conséquent, ce qui est urgent, c’est d’envisager un programme de transformation sociale qui desserre l’étau de la ségrégation spatiale et qui favorise l’autonomie et l’égalité.

Lorsque je poursuis la lecture de ta lettre, je me demande si c’est bien à moi que tu réponds lorsque tu parles des évangélistes qui financent les offensives islamophobes en Afrique ou des anti-impérialistes qui revoient l’homosexualité à l’Occident. Je ne suis ni dans un camp ni dans l’autre puisque j’ai clairement dénoncé l’imposition des normes hétéros comme des normes LGBT.

Pour finir, je voudrai te faire un aveu. Le propos du texte qui suscite cette discussion n’est pas vraiment l’homosexualité ni même les identités. Ca n’est pas vraiment non plus l’impérialisme gay ou l’homoracialisme. Tout ça, c’est un arrière plan. Ce texte est avant tout une proposition stratégique. Il tente de résoudre une équation complexe : comment envisager des alliances politiques dans un avenir plus ou moins lointain entre des espaces politiques a priori irréconciliables mais dont l’union est nécessaire pour au minimum neutraliser les forces qui fabriquent la misère et la destruction, au mieux pour proposer des alternatives sociales. D’où l’importance de la notion d’ « espace temps indigène », de « régression féconde », d’ « ennemi principal ». En d’autres termes, quelle traduction politique donner aux contradictions qui surgissent du croisement du champ politique blanc et de l’espace-temps indigènes ? Au passage, je ne me suis pas permise de remettre en question les modes d’émancipation blancs des mouvements LGBT, leur espace-temps. Je n’ai pas émis le moindre jugement moral. L’as-tu seulement remarqué ?  Tu aurais dû, car une des craintes que j’ai souvent rencontrées dans les discours dominants, c’est l’idée selon laquelle « le communautarisme », « l’islam », « le culturalisme » – de banlieue bien sûr – pouvaient un jour remettre en cause les acquis du féminisme et des luttes homosexuelles. La voie décoloniale est toute autre. Elle offre des perspectives, certes discordantes, mais pas antagoniques dans la mesure où elle dénonce tous les impérialismes, qu’ils soient gays ou hétérosexuels. Et qui sait, peut-être ces perspectives pourront se révéler convergentes un jour ? Mais ce ne sera certainement pas le fait de la bonne volonté des Blancs, de poignées de LGBT « racisés » et encore moins de slogans qui additionnent les combats (antiracistes, féministes, LGBT) en croyant les « articuler ».

Tu le sais, nous vivons un moment critique de l’histoire de l’Occident : une grave crise économique, le déclin de l’hégémonie blanche, une islamophobie galopante, et la poursuite des guerres impérialistes. Face à ces défis gigantesques, on ne peut que constater l’absence de force politique indigène, la faiblesse des forces de résistances blanches décoloniales, l’indigence de ces mêmes forces concernant le défi des quartiers populaires et du racisme d’Etat et la distance à parcourir pour que se réalise un large front contre le pouvoir actuel compte-tenu des exigences blanches et des résistances indigènes. Ma démarche n’a pas d’autre ambition que de tenter de réduire cette distance et d’expliciter les conditions d’une alliance ou d’une coalition émancipatrice.

Cher Madjid, je te remercie d’avoir posé le débat dans des termes qui me parlent et auxquels, contrairement peut-être à ce que tu penses, je n’ai pas la prétention d’apporter des réponses définitives.

Filaman,

Ta sœur, Houria

 

1 http://survivreausida.net/soutien

2 « Les mystères de l’articulation races/classes », Sadri Khiari.

http://www.indigenes-republique.fr/article.php3?id_article=1361

Lettre de Madjid Ben Chikh à Houria Bouteldja

« Chère Houria Bouteldja »

Suite à la publication par Street Press (1) d’un article accusant d’homophobie le PIR, sa représentante Houria Bouteldja ainsi que les deux auteurs du livre Les féministes blanches et l’empire (2), les réseaux sociaux se sont enflammés, conduisant les « accusés » à se justifier et publier plusieurs justifications ainsi qu’une première réponse de l’écrivain homosexuel marocain Abadallah Taia (3).

Je hais les débats communautaires, ça me fait chier car ce sont des sujets que je maîtrise très mal, et de plus, je m’en suis toujours tenu à l’écart dés que possible pour ne pas me retrouver enfermé dans les boîtes où justement on tache toujours de nous enfermer. Cela ne veut pas dire que je ne m’y suis jamais intéressé. Mais personnellement, je préfère nettement l’économie, l’histoire ou la musique.

Mais devant la violence de la charge, tombant comme par hasard après six mois d’écumage des fosses sceptiques homophobes des politiciens de la France profonde, de l’église la plus réactionnaire et des nervis de l’extrême droite, la consternation aussi face à ces accusations, j’ai été incapable de réprimer l’envie de m’en mêler, de m’y jeter. J’ai beaucoup échangé sur Facebook, beaucoup lu les réactions. Après plusieurs mises au point, Houria Bouteldja a publié sur le site du PIR (4) une mise au point qui, sans que j’y adhère entièrement, m’a semblé fournir une bonne base de discussion.

Qu’on ne s’y trompe pas. Si j’ai considéré que ce texte posait les bases d’une discussion, c’est avant tout car je comprends un certains nombre des arguments que Houria y avance et qui n’ont, de fait, jamais émergé au sein des associations homosexuelles.

Pour certains, sur mon mur, les réactions m’ont fait l’effet que je pactisais avec le diable.

Ce type de réaction m’a encouragé dans mon choix, porté par une intuition profonde.

Après tout, un de mes premiers articles pour minorités fut au sujet du silence des LGBT au sujet d’une loi génocidaire en Ouganda (5). Sentiment de revenir aux origines et de boucler une boucle, de terminer le travail laissé béant à ce moment là.

J’ai proposé à Houria le contrat suivant. Je vous le livre tel quel avec quelques coupure qui en rendent la lecture plus aisée.

« J’aimerais te proposer quelque chose au sujet de la question de l’homosexualité car si je comprends bien ta grille de lecture et l’approuve dans ses grandes lignes, j’aimerais en discuter certains termes. Non pas à partir de cet agenda blanc que tu dénonces à juste titre, mais à partir de tes termes et de ma réalité d’indigène homosexuel car il me semble que tu passes à côté de notre réalité (je te précise que je ne vois au passage aucune homophobie dans tes propos).

Minorités.org a publié de nombreux articles contre les discriminations dans les quartiers, que ce soit le foulard ou l’islamophobie.

Je vis au Japon, il m’est quasiment impossible de faire une interview, et je ne suis pas fana de la formule 5 questions car je ne veux pas te coincer, et je pense que ton article sur le site du PIR parle de lui même.

J’aimerais en revanche écrire un papier, on l’appellera Chère Houria, je te le ferai parvenir, et tu apporteras la réponse que tu veux, comme tu le veux, avec les références que tu veux.

Je me permettrai juste de conclure cet échange de deux ou trois lignes pour partager mon sentiment sur ta réponse, et je te communiquerai cette impression avec une dernière copie du tout.

On n’est pas payé quand on écrit à minorités. Je serais extrêmement fier de faire ce travail, parce que c’est aussi cela, la stratégie d’un indigène homosexuel : mon père est décédé sans savoir que j’étais homosexuel, mais je sais au fond de moi que c’est le type d’article pour lequel il aurait été profondément fier. »

Chère Houria,

Tout d’abord, je dois à mon message une correction. Bien sûr, que mon père savait. Comment ne l’aurait il pas su, d’ailleurs. Dans la cité des fleurs où j’habitais, à Bondy, à côté de la cité De Lattre, tout le monde savait : je ne l’avais jamais caché, et ce, dès 15 ans. Aussi curieux que cela puisse paraître, mes copains du cours d’arabe, au CPRA, ou les anciens copains de collège, jamais, ne se sont moqués de moi. Tout au plus, j’ai été interrogé, comme s’il voulaient être sûr que c’était vrai. Je crois avant tout qu’ils ne concevaient pas, mais parfois il me racontaient des histoires sur le Bled, où visiblement les tandems de garçons étaient en fait un peu plus que des amis. On y reviendra un peu plus tard.

Oui, Houria, tu as raison : notre histoire d’indigènes, la très grande majorité des LGBT ne peuvent pas la comprendre. Ce n’est pas la leur. Ce n’est pas un reproche, juste un fait qui a, bien entendu, des implications importantes.

Je n’ai jamais eu l’opportunité de le dire à mon père. En fait, il a perdu son travail en 1978 avec la fermeture de l’usine, à La Courneuve, il avait alors 52 ans, parfois, à l’ANPE, on lui suggérait de rentrer en Algérie, et puis les autres entreprises ne voulaient plus de lui, trop vieux.

La religion est revenue dans sa vie, à lui, le vieux panarabiste et ancien militant du FLN. Je sais bien que tout ça te semble assez banal, on vient du même coin, ça l’est un peu moins pour le lecteur de minorités. La religion, c’est de famille. Ben Chikh, le fils du Cheikh. Origine vers Ain El Hammam. Tout le monde le regardait comme un illettré, analphabète. Il pouvait pourtant réciter le Coran, connaissait Aristote, parlait parfaitement l’Arabe classique, le Kabyle bien entendu, et il s’était appris lui même le français, après avoir fréquenté 15 jours une école pour l’apprendre : le livre racontaient des histoires avec Mamadou, Mohammed, des tournevis et des moteurs à réparer. Un soir, il était revenu en colère.

Je crois bien que c’est pour ça que j’ai toujours eu un problème avec ce mot, « indigène ». C’est dur, à accepter, quand on a conscience d’où on vient. Il avait étudié dans une madrasa. Ben Chikh oblige.

À partir de 1979, on est entré dans la très grande pauvreté. Mes parents ramassaient les fruits et légumes sur les marchés, ma mère faisait des ménages : les immigrés ont été en première ligne dans les restructurations de la seconde moitié des années 70.

Moi, j’ai commencé à fuir la maison. À l’école, je faisais le programme minimum. J’ai quand même eu mon bac, tu te rends compte, dans un milieu pareil ? Comme Khaled Kelkal, le brother que je me suis trouvé en lisant son interview posthume (6). J’ai fait ma place dans le milieu gay. J’y rencontrais d’autres gosses de cité, comme moi, arabes, antillais, certains bien moins bien partis dans la vie. La plupart, à cette époque, fréquentaient une boîte appelé Le Scorpion, à Strasbourg Saint Denis, ou bien Le Scaramouche. Pas moi. Ils étaient vraiment folles, souvent.

Très vite, goût pour les études oblige, mon cercle d’amis se fit plus cultivé et j’allais au Broad, un autre genre. Plus blanc. De toute façon, j’étais un rocker.

C’est finalement quand j’ai eu passé cette sorte de crise d’adolescence pédé que mon père est tombé malade. Une leucémie. L’amiante, au travail. Il est mort à 63 ans, pile poil comme les travailleurs immigrés qui en général meurent avant de toucher leur retraite.

Jamais eu l’occasion de lui dire.

Je te raconte ça parce que je piges vraiment, quand tu parles des priorités dans les quartiers. Pas de travail, les violences policières, le délit de faciès, la négation de notre histoire. Oui, il y a une identité collective à se réapproprier. La dernière partie de ton texte me parle. Oui, il y a une temporalité différente, elle n’est pas due à la volonté des habitants des quartiers, mais à ce que la société française a elle même produit, et ce, depuis la colonisation, et pour certains, depuis la traite esclavagiste.

Et puis c’est vrai que les homosexuels médiatiques donnent une image, celle de l’argent, de la réussite, de leur blancheur.

Mon amie Hélène (7) évoquait cette semaine sur mon mur La folle arabe, qui chante, roule les fesses. Invisible, chez les LGBT. Immontrable. Au PIR aussi, d’ailleurs.

Mais c’est parce que tu as parfaitement raison en restituant une temporalité, une identité dans ces quartiers que tu manques un point fondamental.

L’homosexualité est universelle. Ce qui ne l’est pas, ce sont les formes qu’elle revêt. Mais établir une distinction comme tu le fais entre l’homoerotisme ici et l’homosexualité, Ben… Laisse moi t’expliquer.

L’homoérotisme, ce sont ces tandems de copains, qui se touchent, marchent main dans la main dans tout le pourtour du Bassin Méditerranéen, à Alger ou ailleurs. Ce sont les Grecs qui avaient l’intégré (et non l’homosexualité qui y était punie de mort) dans leur cycle d’éducation.

Ce que tu nommes homoérotisme est une des nombreuses formes que prend la catégorie sociologique des « hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes ». Une des catégories car, pour en avoir été le témoins en Algérie, l’homoerotisme au Maghreb est une forme très poussée d’amitié, à priori plus ou moins consommée sexuellement mais, à priori, en excluant toute sodomie (je dis bien à priori car personne ne peut vérifier). Cela peut être ainsi purement sensuel et Platonique comme cela peut être un réel désir physique conduisant à des rapports sexuels plus ou moins poussés.

Cette forme de la sexualité, de plus en plus réprimée du fait de l’influence aliénante des pires formes du conservatisme patriarcal occidental depuis la colonisation et de l’échouage social de la jeunesse, ne doit pas masquer l’existence des homosexuels. Ce que Didier Lestrade, reprenant le rapport Kinsey, appelle les « Kinsey 6 ».

100% homosexuels.

Cela étant posé, et puisque je suis moi même un Kinsey 6, je continuerai en disant NOUS. Et ces homosexuels, tout en parvenant, dans ces pays, à trouver leur place dans cette forme de sexualité, en sont souvent également victimes : leur désir est plus fort, leurs sentiments plus intenses, la jalousie des autres hommes guète. Mameri, dans La colline oubliée, raconte l’un d’entre nous. Ils danse, il joue de la flûte, et les yeux des hommes brillent.

Car NOUS sommes partout. On nous a brûlé en place publique en occident, châtré, électrocuté, drogué, lobotomisé, interdit, enfermé, et nous sommes toujours là. Que ce soit en Europe, en Afrique, en Asie, en Océanie ou dans les Amériques.

Cela m’amène à l’idée de construction d’une homosexualité politique, une idée que tu conteste, alors que ton travail, que pour ma part je respecte, consiste à construire une identité. L’indigène.

Je pense que sur ce sujet de l’identité politique homosexuelle, tu es à côté.

Car cela n’a pas été évident, pour les homosexuels, de construire une identité politique, cet outil de l’émancipation.

Cette identité nous a été, elle nous est toujours, nécessaire, pour éviter la prison, le bûcher, la lobotomie, l’internement, le mariage forcé, que sais-je, tout cet arsenal inventé en occident pour nous éradiquer et créer la société moderne parfaite qui faisait tant rêver les hygiénistes bourgeois blancs du 19ème siècle, en même temps qu’ils développaient leurs idées eugénistes pour éliminer avant la naissance la trisomie, le nanisme, etc

L’apothéose de cette idéologie de la perfection sociale fut atteinte durant les années 30 et 40 dans l’Allemagne nazi quand cette idéologie ultra-moderne systématisa et industrialisa l’éradication des Juifs, des tziganes, des prostitués, des malades mentaux. Et des homosexuels.

La France a ainsi conservé, jusqu’à l’élection de François Mitterrand, en 1981, une législation du régime de Vichy condamnant l’homosexualité, la comparant à un acte contre la pudeur et l’enregistrant au même niveau que la tuberculose et le cancer, parmi les maladies à éradiquer.

La construction d’une identité politique homosexuelle n’a donc pas été de soi. Elle a été une lutte, politique, contre une des tares fondamentales de l’Occident, la même exactement qui avait au 19ème siècle conduit à catégoriser et hiérarchiser les races et les cultures pour mieux les dominer.

Il n’y a aucun hasard à ce que l’émergence d’une identité politique des homosexuels se soit développée parallèlement aux luttes d’émancipation des peuples. Il n’y a aucun hasard à ce que Jean Genet fut un compagnon de route engagé auprès des peuples arabes. Il n’y a aucun hasard à ce que James Baldwin devint un des premiers écrivains ouvertement homosexuels, et ce, dans les années 50.

Aucun.

Alors bien sûr, maintenant que cet agenda politique est parvenu à faire évoluer les élites et les législations des grandes puissances impérialistes, le caractère révolutionnaire de cet agenda tend à céder la place, au sein même desdites élites, à une sommation à « évoluer » pour le reste du monde, transformant cet agenda en une sorte de nouvelle évangélisation, les droits des homosexuels devant, et les multinationales derrière, à l’affût.

D’ailleurs, parallèlement à ce nouvel agenda d’une dépénalisation universelle de l’homosexualité, les groupes ultra-conservateurs des mêmes puissances impérialistes, via l’Opus Dei ou les églises évangélistes protestantes (8), financent de puissantes offensives homophobes dans certains pays d’Afrique, montrant bien que cet agenda autours de l’homosexualité, principalement en Afrique mais aussi en Asie, cache bel et bien, en réalité, une guerre économique pour le contrôle des richesses dans les anciennes colonies de la vieille Europe déclinante comme cela se fit à la fin du 19ème siècle en Amérique latine.

Mais une fois cela dit, comment puis-je, en tant qu’homosexuel, et en tant qu’indigène moi-même, me contenter d’assister au spectacle de la persécution de ceux qui, eux aussi cumulent ces deux casquettes. Leur enfermement. Leurs condamnations à mort. Comment puis-je accepter que les églises protestantes, souvent avec l’argent du Fond International contre le SIDA, financent en Afrique Subsaharienne de violentes campagnes anti-homosexuelles, en s’appuyant sur de pseudo discours anthropologiques pour justifier que l’homosexualité serait une pratique importée et venue de l’Occident quand tout ce que réclament les homosexuels dans ces pays est de pouvoir vivre leur vie et surtout éviter la propagation du VIH, non seulement chez les homosexuels, mais aussi chez les hétérosexuels.

Et comment ne puis-je pas, comment ne pouvons NOUS pas, collectivement, en tant qu’homosexuels, sursauter, quand certains dans les milieux des luttes anti-impérialistes, développent des discours ambigües, renvoyant l’homosexualité à l’Occident, et refusant de voir qu’elle est une réalité vraie, vécue, de tous les temps, en Afrique ou ailleurs.

La place que tu nous accordes dans l’ordre des revendication, cette sorte d’invisibilité, est injuste, unfair. Et discriminant.

Nous sommes nombreux, Houria, et nous sommes nombreux à vivre out. Et contrairement à tous les clichés véhiculés par les fans de Caroline Fourest, ça se passe globalement pas plus mal pour les souchiens que pour les indigènes. Ce sera peut être un peu plus difficile, mais nous ne tarderont pas à nous marier aussi, contrairement à ce raccourci un peu facile qui consiste à penser que le mariage ne concerne pas les cités. Car nous y vivons aussi.

En fait, même en Palestine, nous existons, et nous combattons pour la libération de notre terre. Et même quand nous sommes victimes de l’obscurantisme du Hamas et conduits à l’exil, nous continuons à lutter pour le droit du peuple Palestinien. Parce que que tout gay friendly (9) que peut tenter de se présenter Israël, l’oppression du peuple Palestinien nous expose à la même fragilité que nos frères et sœurs, en nous désignant en plus comme ennemis quand Israël tente de récupérer notre cause (10).

En fait, c’est le refus de prendre en compte la réalité de notre présence dans les quartiers qui donne aux LGBT toute leur blancheur.

Il serait temps d’avoir le courage (et ton texte, en abordant la question de l’homoerotisme, avec toutes les critiques que cela me suggère, va réellement dans le bon sens car ça ne plait pas forcément à tout le monde), de reconnaître notre présence dans les cités non pas comme pièces rapportées ni produits d’une quelconque acculturation, et que nous sommes bel et bien homosexuels.

Il serait temps de regarder ces femmes transsexuelles qui se prostituent à la Porte de Clichy comme une part de notre histoire commune. Sans papiers, au ban, livrées à l’arbitraire de la police et du SIDA. Car derrière ces femmes, tu le sais certainement, il y a des familles, souvent bien plus compréhensives que les reportages sensation sur l’homophobie de TF1 veulent bien dire. Les associations LGBT les laissent à leur destin, qui donc s’y intéressera ?

Il serait temps que dans cette cause décoloniale le VIH trouve enfin sa place. Aux USA, en France, ACT-UP dès sa création fit le lien entre l’indifférence des politiques et des médias et le fait que la maladie touchait avant tout l’Afrique et les parias dans les puissances impérialistes. Maintenant que les traitement en Europe ou aux USA sont extrêmement performants et « presque » confortables, que le droit au mariage se trouve reconnu dans de plus en plus d’états, qui va pousser la lutte contre le SIDA en Afrique ou en Asie, où les traitements restent à la traîne et continuent de porter leurs lots d’effets secondaires.

Il serait temps pour que cette cause progresse qu’il y ait enfin des militants, et pas seulement homosexuels, pour pointer le caractère blanc de tout la nomenklatura homosexuelle, son islamophobie.

Cela passe par l’émergence de militants homosexuels issus des quartiers. Ça, c’est notre part.

Cela passe par un travail de la part d’organisations comme le PIR, non pas pour reprendre les revendications homosexuelles, mais pour casser les représentations homophobes qui circulent et que certaines formulations anti-impérialistes entretiennent. Comme je te l’ai écrit, le texte que tu as publié, en reconnaissant des pratiques sexuelles multiples, esquisse un possible.

Le succès de la luttes pour la reconnaissance et le droit des homosexuels ne doit pas effacer d’où les homosexuels viennent : nous nous sommes battus, et nous avons aussi nos morts. Beaucoup continuent dans le monde à se battre, et ils ont besoin que nous relayons leurs luttes avec la même légitimité que les combattants Palestiniens ont besoin que nous relayons la leur.

Les homosexuels sont à la croisée des chemins. Le mariage passé, dans les mois qui viennent, les traditionnels discours islamophobes reviendront, et cette fois, la chasse aux électeurs homosexuels sera ouverte, islamophobie à l’appuie (11), comme c’est le cas dans d’autres pays européens (12). Un peu comme certains musulmans regardent du côté du FN (13) pour se trouver le masque de respectabilité que la société leur refuse.

Il sera alors fondamental que les militants homosexuels conscients de l’enjeu des luttes décoloniales et que les militants comme toi conscients des nouvelles dynamiques à créer parviennent à jeter les bases d’un dialogue à égalité. Cela voudra dire, de part et d’autre, et dans le respect de l’identité de chacun, casser les préjugés et les représentations. Il nous faudra du courage.

  1. Street Press, 7 février 2013, Plus forts que Frigide Barjot, les Indigènes de la République dénoncent l’« impérialisme gay » http://www.streetpress.com/sujet/74580-plus-forts-que-frigide-barjot-les-indigenes-de-la-republique-denoncent-l-imperialisme-gay
  2. Les féministes blanches et l’empire, Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem, octobre 2012 , http://www.amazon.fr/féministes-blanches-lempire-Boggio-Ewanjé-Epée/dp/2358720437
  3. Non, l’homosexualité n’est pas imposée aux Arabes par l’Occident, Rue89, 8 février 2013, http://www.rue89.com/2013/02/08/non-lhomosexualite-nest-pas-imposee-aux-arabes-par-loccident-239439
  4. Universalisme, Homoracialisme et « mariage pour tous », 12 février 2013, http://www.indigenes-republique.fr/article.php3?id_article=1794
  5. Ouganda, ou le vrai visage du militantisme gay, minorités, http://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/594-ouganda-ou-le-vrai-visage-du-militantisme-gay.html
  6. Interview du journal Le Monde, 7 octobre 1995, http://antisophiste.blogspot.jp/2009/04/khaled-kelkal-terroriste.html
  7. Celles et ceux qui ne connaissent pas Hélene Hazera liront par exemple El Gusto a réveillé la princesse endormie du Chaabi, minorités, http://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/1421-el-gusto-a-reveille-la-princesse-endormie-du-chaabi.html
  8. Ouganda, Amnesty International, http://www.amnesty.ch/fr/actuel/magazine/2011-67/LGBT-Ouganda
  9. Le porno gay au secours de la propagande israélienne, Didier Lestrade, minorités, https://www.google.com/search?q=lestrade+gay+porn+israel&ie=UTF-8&oe=UTF-8&hl=fr&client=safari
  10. (10)Gay Palestinian caught in the middle of the conflict,  http://www.globalpost.com/dispatch/news/regions/middle-east/israel-and-palestine/120607/gay-palestinians-lgbt-israel-conflict
  11. (11)Les gays virent-ils a droite, Liberation, au sujet du livre de Didier Lestrade, 13 janvier 2012, http://www.liberation.fr/societe/01012383075-les-gays-virent-ils-a-droite
  12. (12)Wilders, les musulmans, les juifs et la méritocratie, Laurent Chambon, minorites, http://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/730-wilders-les-musulmans-les-juifs-et-la-meritocratie.html
  13. (13)Pourquoi je soutiens Soral, pastiche en forme d’argumentaire, PIR, juin 2011, http://www.indigenes-republique.fr/article.php3?id_article=1364

Tribune féministe internationale pour le boycott du Forum Mondial des Femmes pour la Paix

Nous, militantes et organisations féministes, dénonçons et appelons au boycott international du Forum Mondial des Femmes pour la Paix, organisé par le mouvement Guerrières de la Paix les 19 et 20 septembre à Essaouira, au Maroc.

Créé en France en 2022, Guerrières de la Paix se présente comme un collectif de femmes juives et musulmanes « pour la paix, la justice et l’égalité ». Depuis le déclenchement de la guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza, il déploie une intense propagande qui instrumentalise une rhétorique humaniste pour défendre le statu quo colonial. Sa mise en avant par les médias dominants – notamment en France – contribue à marginaliser les voix qui dénoncent le génocide.

Dans son discours, le collectif met sur un même plan l’État sioniste et la résistance palestinienne, réduisant la réalité coloniale à un « conflit » symétrique entre deux camps. Selon sa fondatrice Hanna Assouline, « il va falloir panser de nombreuses plaies, être capables de pardonner. La liberté et la sécurité des deux peuples sont interdépendantes » (Sud-Ouest Dimanche, 10 novembre 2024). Une telle vision nie l’asymétrie entre une puissance coloniale d’occupation et un peuple opprimé qui lutte pour sa survie et sa dignité. Alors qu’Israël intensifie son offensive pour imposer l’occupation totale de Gaza et poursuivre la colonisation en Cisjordanie, Guerrières de la Paix réduit cette violence structurelle à la seule politique du gouvernement Netanyahou, sans remettre en cause le sionisme comme projet colonial génocidaire.

Le collectif, qui prétend incarner une voix nuancée, renvoie pourtant dos à dos les soutiens des massacres commis par Israël et le mouvement de solidarité internationale avec le peuple palestinien qui réclame une fin au génocide.

Guerrières de la Paix en appelle à la « responsabilité des femmes » et au « rapport pragmatique qu’elles ont à la vie et à l’engagement » pour mettre fin au « conflit ». La sororité, érigée en socle du mouvement féministe, est ainsi convoquée pour exiger que les femmes israéliennes et palestiniennes refusent toute assignation à un camp et agissent main dans la main. Ce narratif est d’ailleurs mis en scène lors de mobilisations comme à Paris ou à Cannes, où des femmes juives et arabes se sont réunies derrière des slogans humanistes volontairement vagues et consensuels qui occultent les massacres quotidiens infligés depuis près de deux ans au peuple palestinien par l’armée d’occupation israélienne, touchant de manière disproportionnée les femmes et les enfants.

Un tel discours efface également le rôle décisif joué par les femmes dans les luttes de libération nationale, y compris dans la résistance palestinienne. Il s’inscrit dans la continuité de l’instrumentalisation du féminisme par les puissances impérialistes, qui l’utilisent pour légitimer leurs guerres coloniales et diviser les peuples opprimés.

Ce féminisme pacifiste incarné par les Guerrières de la Paix, qui trouve un large écho dans les médias et auprès de certaines élites politiques, économiques et culturelles en Occident et dans le monde arabe, met en avant la résolution 1325 adoptée par l’ONU en 2000 qui promeut une participation accrue des femmes dans les processus de paix, comme aime à le rappeler Hanna Assouline. Mais pour le collectif, le recours au droit international est sélectif : les droits que l’ONU reconnait au peuple palestinien — autodétermination, droit au retour, légitimité de la lutte armée — sont niés, et la résistance assimilée au terrorisme. Par ailleurs, l’organisation refuse de parler de génocide malgré les constats de l’ONU et de la Cour Internationale de Justice, préférant utiliser un langage édulcoré pour qualifier la barbarie israélienne.

En mai 2025, le collectif a accompagné une délégation de députés français au Sommet pour la Paix à Jérusalem, organisé par des ONG israéliennes, alors que plusieurs élu·es français·es et européen·nes s’étaient vu interdire l’entrée en Israël en raison de leur critique du gouvernement Netanyahou et de sa politique. Tandis que la bande de Gaza traversait une crise humanitaire extrême, les discours du Sommet appelaient à la paix et à la reconnaissance de l’État palestinien, dans des termes aux contours flous. Les interventions les plus concrètes furent celles du président Emmanuel Macron (par message vidéo) et du tandem Ehud Olmert, ex-Premier ministre israélien qui a mené la guerre contre le Liban, et Nasser Al-Kidwa, ancien ministre des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne : reconnaissance d’un Etat palestinien, mais dans des conditions qui en font de facto un État vassalisé.

En août 2025, le collectif a promu des rassemblements organisés récemment à Beit Jala en Cisjordanie contre la famine à Gaza, réunissant Israélien·nes et Palestinien·nes. En présentant ces mobilisations comme porteuses d’espoir et en contribuant à invisibiliser le fait qu’Israël a annoncé, quelques mois plus tôt, le développement de nouvelles colonies dans la région de Beit Jala, le collectif participe de fait au blanchiment de crimes coloniaux.

La stratégie des Guerrières de la Paix est claire : dépolitiser la solidarité internationale pour la réduire à sa dimension humanitaire et évacuer la question centrale, à savoir la libération de la Palestine. L’organisation du Forum mondial des Femmes pour la Paix à Essaouira s’inscrit dans cette même logique de légitimation d’Israël et de promotion de la normalisation de ses relations avec les régimes arabes, malgré le rejet massif des peuples de la région.

Présenté comme un rassemblement international de militantes israéliennes, palestiniennes, iraniennes, afghanes, marocaines et autres, ce forum ambitionne de lancer un « appel international des femmes pour la paix ». En réalité, il cherche à imposer un « nouveau narratif de paix » visant à neutraliser la mobilisation féministe internationale, aujourd’hui fortement engagée aux côtés du peuple palestinien dans une tradition anti-impérialiste et internationaliste.

En tant que féministes, nous dénonçons avec force l’instrumentalisation de nos luttes pour blanchir les crimes commis par l’État colonial israélien. Nous affirmons haut et fort : la Palestine est une lutte féministe. C’est pourquoi nous rejetons toute rhétorique de paix qui ne s’accompagne pas d’un soutien clair et explicite au mouvement de libération du peuple palestinien.

Pas de paix sans justice, pas de justice sans libération de la Palestine.

 

 

Signer la tribune : bit.ly/femcall

 

Premières signatures

Militantes et personnalités

Hana Abbes, Avocate (Tunisie)

Mariam Abu Daqqa, Dirigeante au sein du Front populaire de libération de la Palestine et militante politique et associative féministe (Palestine)

Imane Ait Ben Amar, Militante BDS Maroc – Boycott, Désinvestissement et Sanctions (Maroc)

Samah Aouadi, Militante politique (Tunisie)

Ariella Aicha Azoulay, Ecrivaine, chercheuse, cinéaste expérimentale et commissaire d’archives anticoloniales (Etats-Unis)

Salima Belemkaddem, Présidente de l’association Mouvement Maroc Environnement 2050 (Maroc)

Amira Belhadj Rhouma, Militante (Tunisie)

Meriem Belhiba, Journaliste (Tunisie)

Yessa Belkhodja, Militante décoloniale, co-fondatrice du Collectif de droit des jeunes du Mantois (France)

Siham Benchekroun, Ecrivain et fondatrice du Collectif marocain Blouses Blanches pour la Palestine (Maroc)

Kenza Benjelloun, Artiste visuelle (Maroc)

Dounia Benslimane, Actrice culturelle et associative (Maroc)

Tithi Bhattacharya, Historienne et militante féministe (Etats-Unis, Inde)

Latifa Bouhsini, Universitaire et féministe (Maroc)

Oumaima Boukari, Militante BDS Maroc – Boycott, Désinvestissement et Sanctions (Maroc)

Chaimaa Boukharsa, Militante et cofondatrice de Afrocolectiva (Espagne)

Houria Bouteldja, Autrice, militante décoloniale (France)

Souad Brahma, Présidente de l’Association Marocaine des Droits Humains (Maroc)

Henda Chennaoui, Militante féministe (Tunisie)

Fatiha Cherribi, Militante des Droits humains (Maroc)

Ismahane Chouder, Enseignante et formatrice, militante féministe antiraciste (France)

Raja Dahmani, Association Tunisienne des Femmes Démocrates (Tunisie)

Sonia Dayan-Herzbrun, Sociologue, Professeure émérite à l’Université Paris Cité (France)

Marianne Ebel, Philosophe et militante dans le Collectif de la Grève féministe et la Marche Mondiale des Femmes (Suisse)

Layla El Mossadeq, Militante féministe (Maroc)

Angele Galea, Artiste et activiste (Malte)

Fanny Gallot, Historienne et militante féministe (France)

Natalia Hirtz, Sociologue féministe, chercheuse au GRESEA (Belgique)

Sarah Kaddoura, Militante féministe, chaîne Haki Nasawi (Palestine)

Amina Khalid, Militante féministe, ancienne présidente de l’Association des Femmes Progressistes (Maroc)

Tamara Knezevic, syndicaliste et militante du collectif de la Grève féministe (Suisse)

Aurore Koechlin, Autrice, militante féministe (France)

Zohra Koubia, Militante féministe Amazighe et défenseure des droits humains (Maroc)

Teresa Larraga, Comédienne et metteure en scène, militante dans le Collectif neuchâtelois de la Grève féministe (Suisse)

Simone Longo de Andrade, Militante des droits humains (Portugal)

Imen Louati, Militante (Tunisie)

Seloua Luste Boulbina, Philosophe et militante (France)

Bahija Lyoubi, Productrice (Maroc)

Rania Majdoub, Enseignante et militante anticoloniale (France)

Morgane Merteuil, Militante féministe (France)

Agnès Adélaïde Metougou, Chargée de programmes, Plateforme d’Information et d’Action sur la Dette et membre de la coordination des luttes féministes du CADTM-Afrique (Cameroun)

Vanessa Monney, Militante du collectif de la Grève féministe et secrétaire de la commission féministe du Syndicat des Services Publics Vaud (Suisse)

Nabila Mounib, Parlementaire, Parti Socialiste Unifié (Maroc)

Naima Ouahli, Militante des droits humains et féministe (Maroc)

Hajar Raissouni, Journaliste et chercheuse en histoire contemporaine (Maroc)

Geneviève Rail, Professeure émérite distinguée, Institut Simone De Beauvoir, Université Concordia (Canada)

Najat Razi, Militante féministe (Maroc)

Simone Rudolphi, Photographe et éducatrice (Allemagne)

Jamila Saadoune, Militante féministe (Maroc)

Catherine Samary, Féministe altermondialiste, membre de l’Union Juive Française pour la Paix UJFP et du Conseil scientifique d’Attac France (France)

Kenza Sefrioui, Éditrice (Maroc)

Aicha Sekmasi, Militante des droits humains, ancienne présidente de l’association La Voix des Femmes Marocaines (Maroc)

Hadeel Shatara, Féministe et prisonnière palestinienne libérée (Palestine)

Michèle Sibony, Membre de l’Union Juive Française pour la Paix UJFP (France)

Sara Soujar, Avocate en formation et défenseure des droits humains (Maroc)

Fatima Tamni, Parlementaire, Fédération de la Gauche Démocratique (Maroc)

Khadija Tnana, Présidente de la Fondation Khadjia Tnana pour la Culture et les Arts (Maroc)

Korotoumou Traore, Femme leader et membre de la Coordination des Luttes féministes du CADTM-Afrique (Mali)

Françoise Vergès, Autrice, militante féministe décoloniale (France)

Ivonne Yañez, Féministe et militante environnementale (Equateur)

Najat Zemmouri, Militante des droits humains et féministe, première vice-présidente de la Ligue tunisienne pour la Défense des Droits Humains (Tunisie)

Organisations

Alliance of Internationalist Feminists (Allemagne)

Association Al Anouar (Maroc)

Association Al Basma pour le Développement des Femmes rurales et des Enfants (Maroc)

Association Al-Amal pour le développement féminin Al Hoceima (Maroc)

Association Al-Tawama pour la Formation et la Qualification des Femmes rurales (Maroc)

Association Amal Mouvement féminin pour une Vie meilleure (Maroc)

Association Aspirations Féminines (Maroc)

Association Assaïda Al Horra pour la Citoyenneté et l’Egalité des Chances (Maroc)

Association Chaml pour la Famille et les Femmes (Maroc)

Association Chems pour le Développement (Maroc)

Association de la Maternité, Inzeguane (Maroc)

Association du Bien-être des Femmes – Essaouira (Maroc)

Association Elwafae féminine pour le Développement (Maroc)

Association Forum des femmes pour l’Egalité et le Développement au nord du Maroc (Maroc)

Association Mains Libres (Maroc)

Association Marocaine des Femmes Progressistes (Maroc)

Association Marocaine pour les Droits des Femmes (Maroc)

Association Noor pour l’hébergement des mères et des enfants Sidi Benour (Maroc)

Association Touya pour le Travail Féminin (Maroc)

Association Voix de Femmes marocaines (Maroc)

Collectif Khmissa (Maroc)

Comité Femmes ATTAC CADTM Maroc (Maroc)

Coordination de la Marche Mondiale des Femmes Côte d’Ivoire MMF-CI (Côte d’Ivoire)

Coordination des Luttes Féministes du CADTM-Afrique (Afrique)

Du Pain et des Roses (France)

Forum marocain des femmes – Safi (Maroc)

Groupe des Jeunes Femmes pour la Démocratie (Maroc)

Initiative pour la Protection des Droits des Femmes (Maroc)

Kessem Juives Féministes Décoloniales (France)

La Fondation du Journal Féministe Algérien (Algérie)

L’Observatoire marocain des violences faites aux femmes ‘Oyoune Nissaiya’ (Maroc)

Revue ‘Moussawat’ (Maroc)

Union de l’Action Féminine (Maroc)

Union des femmes de l’éducation au Maroc, affiliée à la Fédération nationale de l’éducation FNE (Maroc)

De la mer aux campus : la Palestine nous libère ! Nouvelles depuis le Royaume de Belgique.

Le campus de l’Université libre de Bruxelles est à nouveau secoué par les mouvements de solidarité pour la Palestine et contre le génocide à Gaza1. La Faculté de droit et de criminologie, a décidé, à la suite d’un vote, de nommer sa promotion Rima Hassan. Ce choix n’a pas laissé indifférente la classe politique et institutionnelle, de l’extrême droite à ce qu’on pourrait encore appeler le centre-gauche, révélant une fois de plus le continuum réactionnaire omniprésent depuis trois ans. Car il faut le dire clairement : la Belgique est un État complice du génocide à Gaza. Ses accords militaires, sécuritaires et économiques avec Israël — qu’il s’agisse des contrats d’armement, de la coopération policière ou de la technologie sécuritaire — nourrissent directement l’occupation et le massacre. Ce n’est pas une complicité abstraite : c’est une complicité matérielle, inscrite dans les décisions des gouvernements successifs, dans le silence complice des partis, et dans les institutions universitaires elles-mêmes, liées à des entreprises actives dans la colonisation.

C’est là que se révèle la réalité du racisme d’État et de la suprématie blanche institutionnelle qui structurent la société belge : des universités aux rédactions, des tribunaux aux parlements. Le débat autour du nom de la promotion Rima Hassan agit comme un miroir grossissant de ce système. Quoi qu’en disent celles et ceux qui aboient avec les maîtres — de la presse nationale aux profils Facebook de personnalités médiatiques — ce choix fait événement et illustre encore une fois « ce que la Palestine nous fait ».

Le premier scrutin, tenu le 17 juin 2025, a aussitôt fait l’objet d’attaques virulentes : d’anciens étudiants de la faculté ou de l’université en général, de professeurs à la retraite ou non, aux discours plus ou moins fascisants, mais aussi de responsables politiques connus pour leurs positions islamophobes et génocidaires, sans oublier journalistes et éditorialistes belges et français. On a même eu droit à une « carte (très) blanche » transnationale entre la France et la Belgique, signée par des intellectuels autoproclamés, embourbés dans un texte à charge digne d’une parodie stylistique de l’Académie française du XIXᵉ siècle — tout en « rigueur intellectuelle »2. Ajoutons à cela des articles du Figaro Étudiant, dès le 3 juillet, pour ne citer qu’eux3. Face à ces pressions, les autorités facultaires ont décidé d’invalider la procédure de vote, et de réorganiser un scrutin à deux tours, qui s’est tenu le 21 août, précédé d’un débat sur les enjeux du nom de promotion : le procéduralisme juridique et le libre examen4 ne pouvaient que bien se porter ! Le débat organisé avant le second vote était censé permettre aux étudiants de prendre la mesure des « conséquences de leurs choix ». La démarche paternaliste n’a pas dupé les étudiants et étudiantes qui ont réaffirmé leur volonté. Tous les regards se sont ensuite portés sur la validation de ce résultat par le conseil facultaire. Simple formalité habituellement, les nombreuses réactions, à l’intérieur comme à l’extérieur du monde universitaire, en ont chargé le débat. Résultat : Rima Hassan sera bien le nom de la promotion 2025 de la Faculté de droit et de criminologie de l’ULB.

La reformulation des règles de la procédure démocratique après le premier vote est inédite : c’est dire le niveau de panique des autorité universitaires. Mais le choix des étudiant·es a également provoqué un emballement médiatique et politique en dehors des sphères universitaires, révélant la ligne de fracture ouverte par les nouveaux juristes — juristes dont une partie sera appelée à occuper demain des postes dans les institutions conservatrices et racistes du Royaume, comme le journal d’enquête La Brèche5 l’a décrit en détail depuis des années, et comme l’ont encore montré récemment les poursuites pénales contre plusieurs membres de Bruxelles Panthères dans le cadre de leur lutte antiraciste6.  En première ligne de ces institutions s’en révèle ici une autre : l’université7.

Alain Destexhe, ancien membre du MR8 passé à l’extrême droite zemmourienne, a publié sur X une liste d’étudiants de la promotion. Dans sa publication , Destexhe soulignait leur appartenance aux communautés musulmanes et/ou arabes, sur le seul fondement de leur prénom, censé expliquer le résultat. La fachosphère locale a embrayé, se déchaînant dans des sorties médiatiques islamophobes et anti-palestiniennes. Nadia Geerts, notre Caroline Fourest bas de gamme9, faut dire, a lancé un « avis de recherche » contre les étudiants et étudiantes fraîchement diplômées (là dessus les avis divergent : cherche-t-elle les  étudiant·es qui ont voté pour Rima Hassan, ou les autres pour organiser sa “résistance”10…). Des appels au boycott de la promotion 2025 sur le marché de l’emploi ont suivi, le tout « légitimé » par des inepties accusant Rima Hassan d’une série de contre-sens sur ses positions politiques propalestinienne et pour la reconnaissance du droit international et ce jusque dans la reconnaissance de la lutte armée comme moyen de résistance — l’habituelle ritournelle, mêlant racisme et misogynie, dirigée contre l’eurodéputée LFI franco-palestinienne, juriste en droit international reconnue pour son engagement. La même Nadia Geerts a récemment nié l’existence d’une famine à Gaza, arguant que des « restaurants en activité » y sont recensés sur Google. Ces propos négationnistes inquiètent, d’autant qu’elle  occupe la fonction de vice-présidence de la RTBF – la chaîne médiatique de service public de Belgique francophone. Elle est aussi l’autrice d’une étude du Centre Jean Gol — le centre d’étude du Mouvement Réformateur, aujourd’hui assimilable à la droite très dure des Républicains à la Ciotti, tendance Lepen — sur ce qu’elle qualifie de « menace woke ». Elle n’hésite pas à établir, par un glissement islamophobe, un parallèle entre Tariq Ramadan et Rima Hassan, cette dernière étant, à l’instar du théologien à son époque, présentée comme « une nouvelle coqueluche de la gauche ». Ce type de comparaisons se diffuse rapidement sur les réseaux sociaux.

Georges-Louis Bouchez, président du Mouvement Réformateur, première formation « libérale » du pays, multipliant depuis deux ans les déclarations génocidaires et le soutien sans faille à la politique d’Israël, jusqu’à qualifier l’attaque des bipeurs au Liban de « coup de génie » et  qui n’a cessé ces dernières années de racoler jusqu’aux groupuscules néonazis, a parlé de « haine de l’Occident » pour désigner la LFI comme un parti « qui met en danger la démocratie », tout en rebaptisant l’ULB en « Université du léninisme de Bruxelles ». Malgré les menaces physiques et verbales contre les étudiant·es, les autorités de l’ULB ont mis près d’une semaine avant de porter plainte pour incitation à la haine raciale » contre Alain Destexhe, l’auteur de la liste des prénoms, sans se prononcer publiquement sur l’affaire (à l’heure où nous écrivons ses lignes, un communiqué condamnant les pressions est sorti. Les autorités rectorales appuient qu’il y a urgence face “aux atrocités commises à Gaza”12). Dans une réponse à la plainte déposée par l’Université Libre de Bruxelles pour incitation à la haine raciale, Alain Destexhe, dans La Libre (l’un des principaux organes de presse francophone du pays) — dont l’éditorialiste en chef, Dorian de Meuûs, avait déjà publié un texte à charge contre les étudiant·es et Rima Hassan, intitulé “Le déshonneur d’une promotion” — justifie ses propos en ciblant à nouveau la communauté musulmane, qu’il présente comme plus sujette aux préjugés antisémites que l’ensemble de la population se fondant sur les “études” de l’Institut Jonathas12. Créé après le 7 octobre comme centre d’étude de l’antisémitisme en Belgique, cet institut avance un agenda de droite et adopte les thèses du « nouvel antisémitisme musulman ». Il rassemble des personnalités de la droite dure du paysage politique belge. Parmi elles, Eric Muraille, professeur de biologie et d’éthique à l’ULB, en est un défenseur important : il contribue régulièrement au site 21news.be (sorte de CNews local), a participé à plusieurs tribunes contre le mouvement de solidarité en faveur de la Palestine, et ses réseaux sociaux laissent rapidement transparaître ses positions13.

Le changement d’attitude des autorités de l’université ces derniers mois est également symptomatique d’un moment de bascule. Après un an et demi de génocide à Gaza, les premières condamnations ont commencé à poindre. À l’heure où même les figures sionistes tentent de se laver en poussant des cris d’indignation, les recteurs des universités belges ont enfin pris leur responsabilité en interpellant le gouvernement dans une lettre ouverte commune14. Ce retournement arrive tard, et est bien trop faible face à l’urgence de la situation à Gaza. Il ne peut non plus faire oublier la répression de l’occupation du bâtiment B, rebaptisé Walid Daqqa, en mai et juin 2024. À l’époque, l’université a tout fait pour faire taire le soutien au peuple palestinien, allant même jusqu’à autoriser l’intervention de la police sur le campus pour évacuer l’occupation. Le contraste entre la réaction des autorités face à l’occupation du bâtiment Walid Daqqa et les timides mais réelles déclarations de soutien à la décision démocratique des étudiant·es de droits est frappant. Alors que les occupants étaient taxés de dangereux radicaux que l’on suspectait d’être infiltrés par des éléments extra-universitaires malveillants, la décision des étudiants de droits montre bien que les soutiens à la Palestine sont nombreux, et même majoritaires, dans les cohortes d’ étudiant·es, y compris dans les facultés traditionnellement plus à droite. L’enjeu du nom de la promotion des masters en Droit 2025, bien que lourd de sens et illustratif d’un nouvel équilibre des forces, reste toutefois d’ordre symbolique. La relative bienveillance de la rectrice sur cette affaire ne peut suffire alors qu’elle est également interpellée plus largement sur la rupture de tous les partenariats de l’université avec des universités israéliennes et des entreprises actives dans l’occupation des territoires palestiniens15.

Alors que nous subissons l’un des pires gouvernements néolibéraux et réactionnaires de Belgique, entraîné par la réaction internationale où la Palestine joue un rôle clé, le génocide en cours et les mouvements de solidarité ici ne leur semblent pas dignes d’intérêt. S’il existe une « preuve par la Palestine », elle concerne bien ceux dont on aurait pu attendre du courage, de la fermeté et une ligne claire? Mais force est de constater que l’espoir réside dans les jeunes générations.

Le choix de la Faculté de droit et de criminologie marque déjà une rupture volontaire face à l’inaction de la société politique et institutionnelle belge16. Ce geste est d’autant plus significatif que cette faculté avait, jusque-là, connu un petit prestige, il était principalement universitaire, du fait de son centre de recherches … en droit international17 ! De la théorie à la pratique donc, et son premier soutien est venu du Bureau étudiant de la Faculté Solvay, ce qui n’est pas anodin pour une école de management dont l’un des partenaires principaux est McKinsey, l’entreprise de conseil qui planche sur la reconstruction de Gaza. Pour celles et ceux d’entre nous qui fréquentaient l’université il y a dix ans, il s’agit bien d’un événement. Même l’ancien recteur de l’ULB, Yvon Englert, pourtant responsable de la hausse du minerval (frais d’inscription) pour les étudiants étrangers en 2017 et dont le rectorat a été plusieurs fois occupé18, écrit : « Le niveau de révolte, de dégoût et de consternation de la jeunesse face à la gravité des crimes perpétrés à Gaza et surtout à notre coupable passivité de Belges et d’Européens »19.

Mais cette ligne de rupture, si elle permet de clarifier les rapports de force20. dans une Belgique en cours de fascisation accélérée21, en révèle une autre : celle des soutiens « modérés » à la cause palestinienne et aux étudiants. Ceux qui, bien que se situant prétendument à gauche du champ politique, s’indignent des intimidations et de la haine raciale dirigées contre les diplômés 2025, mais se sentent obligés de « nuancer » en rappelant que « Rima Hassan, quand même… ». On a pu lire qu’il s’agissait « d’une erreur démocratique à respecter », exprimant bien la morale sous-jacente d’un idéalisme démocrate qui corrige et redresse, mais surtout ne comprend pas le geste politique. Ce qu’on nomme communément des « opérations de police ».En effet, ces positions ne doivent pas nous tromper : dans leur paternalisme professoral, elles accomplissent l’utile besogne de pacifier, d’adoucir, de recouvrir, voire d’occulter l’intransigeance de la position de rupture tenue en ce choix. On a aussi lu sur des comptes de personnalités publiques du champ politique belge francophone qu’il s’agissait d’« excès inhérents à toute cause juste, comme ce fut le cas durant la guerre du Vietnam », tout en regrettant que le choix ne se soit pas porté sur des figures mortes de l’émancipation comme Rosa Parks, Simone Weil ou Nelson Mandela22 — preuve que leur politique consiste à mythifier les causes, non à les activer pour provoquer un changement réel, au présent. Les figures ou militants œuvrant pour l’émancipation raciale ou la libération des peuples, on les aime morts23. C’est moins clivant. Il est trop tard. Chaque attaque ne fait que confirmer que le combat est juste24

Leur monde craque, et ils le savent. Pour la Belgique aussi, pays du compromis et de la « mesure », la Palestine est désormais notre boussole, elle est le vent qui tourne, elle est l’un des vecteurs de notre propre libération.

Gloire aux étudiant·es de la Faculté de droit et de criminologie. Vive la Palestine libre.

 

Nordine Saidi, membre de Bruxelles Panthères et du Mouvement Citoyen Palestine, Renaud-Selim Sanli et Paul Lazzarotto.


1 https://bruxellesdevie.com/2024/05/27/universite-populaire-de-bruxelles-retour-sur-plus-de-deux-semaines-doccupation-a-lulb/. Sur la répression qui s’en suivit pour « appartenance à un groupe incitant à la haine raciale » voir https://bruxellesdevie.com/2024/09/30/repression-du-mouvement-etudiant-pour-la-palestine-90-personnes-convoquees-pour-etre-auditionnees-des-moyens-colossaux-utilises/

2 https://www.lalibre.be/debats/opinions/2025/08/25/rima-hassan-50-intellectuels-deplorent-le-choix-des-etudiants-en-droit-de-lulb-IUOS3F3Y6FBE7IR4AQHW2MY7JQ/

3 Désormais tant BFM que Valeurs Actuelles se sont emparées du sujet en France.

4 Le libre examen est un principe fondateur de l’Université Libre de Bruxelles qui implique le rejet de l’argument de l’autorité et l’exercice du jugement indépendant.

5 https://editionsmeteores.com/la-breche/

6 Mouhad Reghif est poursuivi par Nadia Geerts pour diffamation, suite à son commentaire sous l’un de ses tweets : « J’emmerde tout ce qui est suprématie blanche ».

À cette plainte se sont joints Wallonie-Bruxelles Enseignement (ancien employeur de Geerts) ainsi que le Centre d’Action Laïque. Par ailleurs, Bruxelles Panthères a également subi des pressions judiciaires pour son activité antiraciste, notamment dans le cadre de la cérémonie des Sories des nègres à Ath et Lessines. Le tribunal correctionnel de Tournai a toutefois prononcé l’acquittement de Nordine Saïdi, membre fondateur des Bruxelles Panthères.

7 Déjà en 2012 : https://bruxelles-panthere.thefreecat.org/?p=1349 . Bien sûr, les racines coloniales de l’Université Libre de Bruxelles ont déjà été  aussi mises en évidence par des collectifs militants et des travaux de chercheurs, voir par exemple Mémoire coloniale ou Collectif Présences Noires. De nombreuses tribunes ayant contribué à la disqualifications des occupations étudiantes pro-Palestine (avec en toile de fond l’accusation d’antisémitisme) ont ouvert la voie à leur répression policière. Voir https://www.lalibre.be/debats/opinions/2024/11/14/lulb-et-le-syndrome-de-munich-6GHGL7AYPVAS3ET7DFATQ7ICU4/, https://www.levif.be/opinions/cartes-blanches/le-syndrome-du-deni-dantisemitisme-est-present-a-lulb-carte-blanche/ ainsi que https://www.levif.be/opinions/cartes-blanches/proche-orient-quelle-responsabilite-pour-les-intellectuels-carte-blanche/, et https://echoslaiques.info/jean-yves-pranchere/  où il est écrit  : « Je le précise pour que les critiques que je fais à la mobilisation étudiante (que je tiens pour une fuite irresponsable dans un imaginaire antipolitique, et un imaginaire en porosité avec l’antisémitisme) ne soient pas trop mal comprises. »
Soulignons le fait que des universitaires se sont positionnés en faveur de ces occupations : https://www.levif.be/opinions/cartes-blanches/appel-en-soutien-aux-mobilisations-pour-la-palestine-sur-les-campus-universitaires-carte-blanche/, mais aussi https://www.levif.be/international/moyen-orient/etre-a-la-hauteur-de-lhistoire-lulb-en-temps-de-genocide/.

8 Première formation « libérale » du pays, dirigée par Georges-Louis Bouchez — président trumpien multipliant depuis deux ans les déclarations génocidaires et le soutien sans faille à la politique d’Israël, jusqu’à qualifier l’attaque des bipeurs au Liban de « coup de génie ».

9 Si on devait donner un exemple : https://www.rtbf.be/article/les-propos-polemiques-de-nadia-geerts-sur-des-restaurants-en-activite-a-gaza-pourraient-s-inviter-au-ca-de-la-rtbf-11569485

10 Voir ces entretiens sur Blast ou sur Arrêts sur images.

11 Voir : https://actus.ulb.be/fr/actus/institution-et-engagements/communication-de-la-rectrice-relative-au-choix-des-etudiant%C2%B7es-quant-au-nom-de-la-promotion-2025-de-droit

12 https://jonathas.org/

13 Voir aussi son « opinion » sur « l’hallalisation » des cours à l’ULB.  https://www.21news.be/le-debut-dune-hallalisation-de-lulb-carte-blanche/. Ce sont les mêmes personnes qui n’ont cessé de montrer du doigt les communautés musulmanes et ce notamment dans l’ « affaire des salles de prières de l’ULB » que Nadia Geerts auraient « révélées » au grand jour en allant filmer des étudiants et étudiantes sur le mode de la traque. https://www.lalibre.be/debats/opinions/2023/08/28/il-y-a-une-salle-de-priere-clandestine-au-coeur-meme-de-lulb-on-ne-peut-laccepter-7XDFQ2IMHBDWRHVAL7OSGIRCGY/

14 https://www.rtbf.be/article/conflit-israelo-palestinien-les-recteurs-des-universites-belges-appellent-le-gouvernement-a-agir-face-a-la-crise-a-gaza-11586053

15 https://universityworkersforpalestine.wordpress.com/2025/05/28/uliege-et-thales-sassocient-pour-developper-des-armes/

16 https://www.instagram.com/reel/DNz8Ko_UDGm/?igsh=MWd3YXZ1Z3I5c29jZw==

17 https://cdi.ulb.ac.be/

18 Et les occupations réprimées

19 Après un premier post sur Linkedin, Y. Englert ré-affirme sa position : https://www.lalibre.be/debats/opinions/2025/08/27/au-lieu-de-vilipender-les-etudiants-nous-ferions-mieux-decouter-ce-quils-nous-disent-sur-la-palestine-et-sur-nous-memes-CCHME3ETHZBNZOUL45KXPXG4FI/

20 Alors que la société civile est  très active en Belgique. Plusieurs manifestations nationales ont réunis plus de 100 000 personnes dans les rues de Bruxelles, soit pour la Belgique l’équivalent de 2 personnes sur 20 enfants compris. Certaines institutions culturelles et artistiques ce sont très rapidement prononcées contre le génocide à Gaza et contre la criminalisation du mouvement de solidarité. Le monde associatif (largement subventionné en Belgique francophone) a beaucoup plus de mal à prendre position depuis 3 ans. Rares ont été les relais et soutiens des mouvements de solidarités même au moment de leurs répressions.

21 Le gouvernement Arizona, gouvernement néolibéral conservateur est présidé par Bart de Wever, chef de la NVA, parti ultra-nationaliste flamand. Theo Francken, membre adepte des déportations de masse en charters des sans-papiers, est ministre de la défense. Il est désormais connu qu’il est en accointance avec des groupes identitaires d’extrêmes droites. Bart de Wever est proche de Meloni et de Lepen pour ne nommer qu’eux. Les réformes sociales mises en place par le gouvernement Arizona sont certainement les plus néolibérales qu’ait connues la Belgique depuis ses années tatchériennes.

22 Voir par exemple  le post sur FB de Caroline Sagässer, chercheuse au Centre de recherche et d’information socio-politique, assez symptomatique des prises de positions qui peuvent circuler. Le CRISP est un centre d’étude de la vie politique belge souvent sollicité médiatiquement.  À ce jour il ne semble avoir produit aucune étude, analyse, ou sortie médiatique sur le génocide à Gaza ou la répression des gestes de solidarité envers la Palestine e Belgique alors même que le pays ne cesse de vivre au rythme de la Palestine jusqu’à mettre en danger son gouvernement actuel. « Je pense de façon générale que choisir un mandataire politique n’est pas une bonne idée, et que mieux vaut s’en tenir à une personnalité décédée qui, par son action, a marqué le droit et la société. Rosa Parks, Simone Veil ou Marie Popelin étaient ainsi de très bons choix… Ensuite, et c’est sans doute le plus grave, R. Hassan n’a pas toujours été du côté du droit et de la démocratie. Son mutisme face aux crimes du régime de Bachar-el-Assad suffit à la disqualifier, et le fait que la planète entière soit restée relativement indifférente aux centaines de milliers de morts syriens n’est pas une excuse. »

23 Rappelons que la photo qui orne le building du Mouvement Réformateur n’est autre que…Martin Luther King.

24 Entre temps la Faculté de philosophie et de science sociale a embrayé en nommant sa promotion Fatima Hassouna en hommage à la photojournaliste palestinienne de 25 ans, tuée par l’armée israélienne avec dix membres de sa famille le 16 avril 2025. Cette décision n’a presque pas provoqué de remous.

Koh-Lanta, pulsation et loyauté

Souffrez que, par ces mots, moi, gauchiasse, je réalise un rêve farfelu : celui d’être un « Jean-Pierre Pernaut à vocation décoloniale ».

À l’école primaire d’Arles-sur Tech (Pyrénées-Orientales), à la veille de l’été actant la mise en suspens des luttes sociales, nous apprenons que les prochains ouvrages de la bibliothèque seront acquis grâce aux bénéfices de la vente des gâteaux, vente organisée lors de la diffusion sous le préau de Koh Lanta, où cette année a brillé l’enfant du pays Jérôme M., peintre en bâtiment, dit Jérôme-le-Catalan. Le village a littéralement communié dans une même clameur émue lorsqu’à l’issue d’une épreuve d’orientation remportée haut la main, le candidat a esquissé un pas de ball de bastons[1] en hommage à son « groupe de danses folkloriques catalanes », puis crié : « Ça, c’est pour le Sud, pour le peuple catalan, c’est pour ma vallée le Vallespir et le Haut-Vallespir, et pour tous les Arlésiens », avant de planter son poignard en criant « Viscaaaaa ! »  Viva ! »).

Techniquement, une production télévisuelle française investit une péninsule philippine présentée comme vierge (alors qu’elle est peuplée de 51 000 habitants) et dans le cadre d’un jeu d’aventures, y filme un homme blanc qui, dans un ordre décroissant, déclame cinq entités locales auxquelles, à la faveur de ce spectacle à audience nationale, il entend être rattaché. Pleins feux nationaux sur des trous hexagonaux à partir d’un ailleurs au parfum de conquête coloniale.

 

Quelle instance secrète pousse Jérôme-le-Catalan à mettre dans sa bouche ces géographies au rétrécissement concentrique ? Peut-on en extraire un suc politique bon à penser pour nos chantiers militants ?

 

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Que ce soit pour le pari « beaufs-barbares », pour l’alliance « France des tours-France des bourgs », pour la petite dernière ruffinade « France des quartiers et des clochers » — un bloc tant attendu, apte à renverser les funestes et bruns oracles —, le mot dignité agit comme un levier qui ferait tenir enfin ensemble deux polarités prolétaires blanches et non blanches destinées à lutter côte-à-côte. Tout pressés que nous sommes de les voir enfin derrière une même bannière, la convocation quasi mantrique de « dignité » empêche cependant de penser ce que ce terme recouvre distinctement pour les uns et pour les autres.

Dans La dignité ou la mort. Éthique et politique de la race[2],  Norman Ajari en explore les arcanes pour les Afro-descendants, et par extension pour toute personne non blanche ; dès lors, constatons que ce terme ne se situe pas sur la même fréquence pour les blancs. Si, pour les premiers, la dignité fait office de condition sine qua non pour s’affranchir du paradigme humain/non-humain imposé par la blanchité ; pour les seconds, la dignité convoque des conditions matérielles tenables qui ne les déclasseraient pas de trop. En ce sens, l’humanité ou non des petits blancs n’a jamais été questionnée de la part de ceux-là même qui les exploitent et les oppressent. La dignité relève pour ces derniers d’un supplément d’âme tout entier contenu dans un supplément d’égalité matérielle avec les classes dominantes blanches, lesquelles peuvent flatter l’endurance et la résilience de « leurs » dominés blancs et déployer force moyens pour les sauver d’une condition « indigne » au sens ajariste du terme. À cet égard, on lira avec profit le récit documentaire Azucre : une épopée[3], de Bibiana Candida, dans lequel, au XIXe siècle, de jeunes Galiciens faits esclaves à Cuba ont été secourus et sauvés par la nation espagnole.

En somme, le mot dignité ne dit pas la même histoire, ni les mêmes horizons… Et surtout, son emploi indifférencié pour les deux blocs à unir escamote la tragédie qui peut, dans les meilleurs des cas, les faire se regarder aujourd’hui en chiens de faïence. Dès lors, à la faveur des luttes à mener, est-il pertinent d’en faire le terme du pari, le scellé d’une hypothétique alliance ?

Si l’incorruptibilité du mot dignité peut à bon droit recouvrir le spectre revendicatif des vies non blanches, son emploi à l’endroit des perspectives petites blanches semble pour le moins largement insuffisant pour soulever à long terme une conscience politique sous narcose puisqu’il apparait dans ce champ comme la revendication d’une hausse de salaire, d’une non-diminution d’un pouvoir d’achat, d’un mieux-vivre citoyen avec le RIC, comme l’atteste le mouvement des Gilets Jaunes. Bref, une négociation sociale à défaut d’un nerf politique. Nous sommes bien face à deux manques, mais là où le premier est une nécessité existentielle pour être un plein sujet politique, l’autre se présente comme une variable d’ajustement soluble dans des cahiers de doléances.

 

À regarder ce Koh Lanta sous-nommé « Revanche des quatre terres » (la France y étant présentée comme exclusivement métropolitaine, repliée dans les légitimités frontalières de son nord, son sud, son est et son ouest), ou à examiner l’usage politique compassé du mot « racines » dans les sphères réactionnaires, un autre mot vient faire grelin-grelot quand il s’agirait d’attiser une dynamique politique petite blanche. Et pourtant, dans les dernières prises de parole publiques pour préparer le « Faire bloc-Faire peuple » du 16 novembre 2025 prochain, c’est bel et bien Yassine Benyettou du collectif Red jeunes qui le prononce :

« Ma loyauté première ira toujours à celles et ceux qui me ressemblent, aux jeunes issus des quartiers, aux mamans issus des quartiers […]. Ma loyauté politique ira toujours à eux en premier lieu […]. »

Dans un champ politique tout entier tendu à porter ses regards vers les lendemains, quel étrange mot que cette loyauté, opérant un mouvement de retenue inverse. La loyauté n’est ni un slogan, ni une aspiration, elle se pose ici comme prérequis à toute action politique. Elle induit par ailleurs que la parole du sujet n’est plus le fruit d’un individu-électeur-esseulé. Derrière lui, se presse un monde qu’il entend « performer » par sa position publique. La loyauté ne se quémande pas, ne se revendique pas, elle est un pacte que l’individu signe avec une entité plus grande que lui. Dans un système électoral rythmé par la valse changeante des visages gouvernementaux, la loyauté agit comme un élément pérenne et stable auquel chaque sujet peut s’arrimer pour structurer sa lutte contre les oppressions étatiques. En ce sens, dans le sillage de Simone Weil, nous pourrions faire de la loyauté un « besoin de l’âme ».

Ainsi, dans un espace militant, Yassine Benyettou, en une déclaration performative (dire sa loyauté, c’est faire loyauté), entend signifier à son auditoire qu’il ne parle pas seul, que sa parole politique nait d’une communauté de destin donnée, d’une histoire donnée, d’une pulsation donnée venue de plus loin. Dans les saisonnalités électorales d’une vie démocratique occidentale, se superpose et s’oppose donc une basse continue nommée « loyauté ». L’individu n’obéit plus à une « réalité sociologique » qui ferait qu’il agirait politiquement selon ses intérêts de classe, mais lâchons le mot… selon sa pulsation de race.

Arf ! Quand le mot « race » est ici lancé, il ne s’agit bien évidemment pas du mot dans l’acception biologique d’un Gobineau avec ses hiérarchies raciales, ni même dans sa conception matérialiste décoloniale, mais au sens d’un Charles Péguy. Dans son ouvrage-somme Conspirations d’un solitaire : l’individualisme civique de Charles Péguy[4], Alexandre de Vitry rappelle : « Dans Note conjointe, Péguy identifie sa propre ascendance, à la fois ‘‘française’’, ‘‘paysanne’’, et ‘‘chrétienne’’, tout en se jugeant lui-même incapable de réactiver pleinement ‘‘l’énergie première de cette race, de ces ancêtres (immédiats) (anciens et immédiats) (lointains et immédiats). » « Péguy voudrait, dans l’écriture imiter les gestes de sa race, paysanne et laborieuse, mais il doit constater sa déchéance. Il inaugure, dans la race, un état d’après la race, comme il le décrit lui-même à la troisième personne du singulier : ‘‘Il est le premier de sa race à qui la carcasse n’obéit pas. Il est le premier de sa race qui est vaincu […]. L’individu, au présent, ne retrouve plus l’énergie collective de la race ‘‘déchue’’ ».

Cette race innervée et affective qui n’en finit pas de mener papotte avec ses ancêtres, on peut en retrouver une illustration dans le roman de l’auteur américain Ken Kesey  … et quelques fois j’ai comme une grande idée[5], qui, dans une épopée plurichorale, déploie l’épisode d’une grève syndicale chez les bucherons de l’Oregon, où un clan archétypal de l’extrême-Occident colonial, celui des Stamper, est résolu à ne pas se joindre à ce mouvement de lutte, mu par la pulsation forcenée de couper les arbres coûte que coûte.

« Rien que des migrants, voilà ce que montre l’histoire de la famille. Une race indocile et têtue de coureurs de bois tout en muscles noueux, voilà ce que révèle l’histoire de leur dispersion. Trop d’os et pas assez de viande, toujours en partance depuis le premier jour où le premier Stamper posa son pied d’immigrant efflanqué sur la côte est du continent. Des vies frénétiquement consacrées à prendre le large. Une génération après l’autre se déplaçant vers l’Ouest à travers la jeune et sauvage Amérique, non comme des pionniers accomplissant l’œuvre du Seigneur au pays des mécréants, non comme des visionnaires montrant le chemin à une Nation en plein essor […], mais simplement comme un clan d’hommes maigres sans cesse victimes de la bougeotte et de la frénésie, en proie à la folie des rôdeurs, enclins à croire que l’herbe sera plus verte dans la prochaine vallée et les saints plus droits dans la futaie suivante. »

Quand la loyauté prend corps dans une parole ou dans un geste, c’est bel et bien la pulsation raciale qui la structure : une race non biologique mais pour autant incarnée, à la physicalité palpable.

 

L’État français centralisateur doit composer avec ces pulsations raciales, qui sont autant de germes résistant au destin politique uniforme de la blanchité (revenons ici à l’armature décoloniale), dont chaque citoyen – blanc ou non-blanc – devrait être le dépositaire ; l’enjeu est de dépolitiser au maximum ces pulsations raciales, d’y tuer dans l’œuf toute structuration d’un commun, en leur octroyant le statut irrationnel de « pulsion[6] ». À cet égard, ce que nous nommons « culture » fait office de domestication collective. La pulsation raciale trouve des espaces de visibilité au sein de folklores via une politique culturelle de la représentation, de la diversité, et pour reprendre la matrice développée par Olivier Marboeuf dans ses Suites Décoloniales. S’enfuir de la plantation[7],  une politique de la diversité qui  devient un espace de la diversion.

Ainsi  dans les entretiens qui ont suivi sa prestation, Jérôme-le-Catalan se sent tenu de préciser qu’il n’était pas un « extrémiste ». Comprenez : sa prise de parole ne s’inscrit surtout pas dans un projet politique pour une Catalogne unifiée possiblement indépendante.

Quand on sait que la danse phare catalane, la sardane, a été ravivée dans les Pyrénées-Orientales par les Républicains espagnols fuyant le régime franquiste dans les années 1930, où ces danses étaient interdites, voir cette mémoire chorégraphique être rabattue à un hommage pour un « groupe de danses folkloriques » sur une chaîne détenue par Bouygues peut agir comme un crève-cœur — et indiquer que cette loyauté s’est complètement dissoute dans le marché du spectacle qui anime le temps des publicités.

Et pourtant, la gauchiasse du village a le devoir politique de ne pas se lamenter sur la perte du drapeau rouge, de ne pas macérer dans la mélancolie des vaincus mais bien plutôt de rester aux aguets pour déceler les points de résistance que cette loyauté lessivée à l’ultra-libéralisme active….

Toujours dans le village de Jérôme-le-Catalan, Arles-sur-Tech, se tient en février La fêtes de l’Ours, vaste pantomime qui fait tonner les rues du village pour honorer la fin de l’hiver. Au cours du XXe siècle, cette fête avait lieu en été pour compenser les effets de l’exode rural en attirant une manne touristique plus nombreuse. C’est dans les années 1990 qu’il a été décidé de se défaire de cet agenda estival pour retrouver le sens premier de la descente fracassante de l’Ours dans les ruelles endormies : après la mise en hibernation au sein des foyers, c’est l’ensemble de la communauté villageoise qui doit se retrouver sur l’espace public, en non-mixité territoriale. Seulement voilà, entre-temps, la fête a été classée au patrimoine immatériel de l’Unesco et attire même en février une population non-vallespirienne, perpétuant ainsi un « spectacle » et non plus la communauté retrouvée.

À ce jour, certains membres des comités organisateurs s’interrogent :  comment rompre la publicisation extraterritoriale de l’événement ? Comment garder l’événement secret pour se soustraire au regard extérieur, qui objective la fête mais ne la vit pas comme retrouvailles communautaires ?

Je tiens que ces interrogations mues par des pulsations raciales sont des résistances à chérir, que nous autres « gauchiasses », plus ou moins « outées » des villages, devons défendre pour accompagner leur nouvelle maturation politique. Il s’agit moins ici d’affirmer les vertus d’une « culture traditionnelle » que la possibilité de constituer un petit peuple péguyen avec nos  ancêtres « immédiats et lointains ». Aussi, et puisque chacun au cœur de l’été met sa lutte en vacance, considérons qu’il nous appartient de refuser d’être la chair à tourisme et à spectacle, d’être poudre à canon culturelle et ce, en vue de réinsuffler du politique dans ce qui a pour vocation de nous divertir.

 

Vous allez me rétorquer : « Non, mais c’est pas très bloc de gauche ces pulsations raciales qui s’inquiètent du plus proche, du plus petit (coucou Deleuze !), là où dès septembre nous devons penser grande structure, grand bloc historique pour contrer l’ennemi fasciste. » Eh bien justement, puisque pour nous extraire de la mâchoire extrême-droitière de l’Union européenne, il nous faut revenir à l’échelle de la Nation, dont la mémoire charrie tant de conquêtes meurtrières pour son expansion impérialiste, peut-être pouvons-nous voir dans ces pulsations raciales qui n’aspirent surtout pas « au plus grand », qui tiennent à persister dans un « ici rétréci », les vigies d’une Nation dégraissée de ses tentations coloniales autant que protégée de ses crispations frontalières, puisque ces pulsations raciales se déploient dans des limitations territoriales plutôt poreuses (la Catalogne se vivant dans un continuum allant de Perpignan jusqu’à Valence en Espagne).

 

Mais sans doute plus important, comment la loyauté politique invoquée par Yassine Benyettou du 78 peut rencontrer la loyauté apolitisée (dans le sens où elle ne s’exprime pas publiquement) de Jérôme-le-Catalan ? Comment faire pour que ces deux loyautés disparates se tiennent côte-à-côte?  Avoir politisé sa pulsation raciale donne sans conteste à Yassine Benyettou un plein pied dans ce bloc en construction. La loyauté culturalisée depuis plusieurs décennies de Jérôme-le-Catalan maintient un statu quo mais porte en elle la friche de ce bloc en devenir. Le vaste Sud qu’il invoque reste corseté dans une Nation française dressée sur ses ergots braudeliens… là où nous espérons un Sud pensé dans la multiplicité des peuples opposés aux grandes puissances : un Sud global. Non adossée à une structure politique militante dont la parole serait ici inaudible — puisque menaçant précisément le bon voisinage » —, dans un geste naïf, moi la gauchiasse, moi la voisine de Jérôme-le-Catalan, je  pourrais lui offrir comme un tract le poème proto-internationaliste Vaduz[8] de Bernard Heidsieck où il retrouverait sur un mode inversé les structures concentriques énoncées lors de sa victoire télévisuelle.

 

«[…]

Il y a des Espagnols,

Il y a des Catalans

Il y a autour de Vaduz des Basques

Tout autour de Vaduz des Occitans

Et des Auvergnats

Il y a autour de Vaduz des Français

Tout autour de Vaduz des Bretons  (…) »

 

Et de conclure

 

« […]

Il y autour

Tout autour de Vaduz                   des Oubliés

des Omis

Il y a                                                      des Apatrides

Des Réfugiés

Il  y a des…..                                      des Exilés

Il  y a des…                                                                        des Inconnus

Il y a des….                                         des Internés

des Perdus

Il y a des….                                         des Déplacés

Il y a des…                                                                         des Paumés

Il y a des ….                                        des Laissés pour compte

des Emigrés

Tout autour de Vaduz                   des Fuyards

des Désintégrés

Il y a des…..                                        et bien d’autres

Il y a des…..                                            et bien d’autres

Il y a des…..                                                       et bien d’autres

Il y a des…..                                                            et bien d’autres »

 

Mais force est de constater qu’à cette heure, c’est bien plus sur les sermons du curé qui officie dans les paroisses vallespiriennes que la gauchiasse peut trouver, sinon des alliés, du moins les premières courroies de transmission de ce bloc quand, par exemple, saluant les reliques des deux saints catholiques perses Abnon et Senen face à des fidèles prompts à voter pour l’extrême-droite,  le père D. ne manque jamais de rappeler que la protection de notre abbaye mais aussi celle de tout le village et de ses habitants est assurée par deux étrangers persécutés venus des autres rives de la Méditerranée.

C’est aux côtés de cette parole-là que la gauchiasse peut glisser à Jérôme-le-Catalan, son voisin, que tout autour d’Arles-sur Tech, sa loyauté est attendue aux côtés de celle de Yassine des Red Jeunes 78, le 10 septembre 2025.

 

Camille Escudero

 

 

 

 

 

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[1] Danse populaire très répandue en Catalogne où elle est pratiquée par les hommes.

[2] Paru en 2019 aux éditions La Découverte.

[3] Paru en 2024 aux éditions Le Typhon.

[4] Paru en 2015 aux Belles Lettres

[5] Paru en 1964, Les Editions Toussaint Louverture en ont proposé la salutaire repunlication en 2013

[6] Evidemment , nous pourrions ici discuter la brèche ouverte par Frédéric Lordon et Sandra Lucbert dans leur dernier opus… mais il me semble que le terme pulsion pêche par son intensité événementielle et individuelle, là où pulsation indique un continnum dans le temps et dans la cartographie du tendre tissée avec la communauté.

[7] Paru en 2022 aux éditions du Commun

[8] Véritable tube de la poésie sonore composé en 1974, le poète Bernard Heidsieck prend une carte et trace une spirale autourde Vaduz, capitale du Liechtenstein, avant d’y recopier toutes les ethnies du globe.

Suisse : un Etat racial verrouillé ?

Arbitre international “bienveillant”, historiquement “dépourvue de colonies”, la Suisse contemporaine pourrait sembler éloignée des logiques de la domination impérialiste et raciste occidentale. Au XIXe siècle, la Confédération helvétique est fondée, et les éléments qui viendront façonner sa politique extérieure sont progressivement assemblés. Déclaré neutre, le pays accueille un nombre croissant d’organisations de portée mondiale : Comité international de la Croix-Rouge (1863), Banque des règlements internationaux (1930), Office des Nations unies (1996), pour n’en citer que quelques-unes. Cette trajectoire engendre un puissant narratif national, encore d’actualité : l’Union démocratique du centre (UDC) — parti dont le nom ne divulgue pas l’agenda d’extrême droite — dépose en 2024 une initiative populaire largement soutenue visant à “sauvegarder la neutralité” face à une situation géopolitique aggravée. Il s’agirait non seulement de préserver la sécurité du pays, mais aussi la paix mondiale : “une neutralité crédible et constante nous protège des conflits internationaux, renforce notre rôle de médiateur et garantit la sécurité et la stabilité à long terme”, explique le comité d’initiative.

Cependant, des voix dissidentes rejettent ce récit. Les recherches scientifiques et les démarches de médiation, telles qu’une exposition réalisée récemment au Musée national (1), mettent peu à peu en lumière la longue collaboration du pays aux projets impérialistes occidentaux. Cette dernière a produit de gigantesques bénéfices financiers, issus de la fonction particulière occupée par la Confédération : celle de plateforme “neutre” de régulation économique et politique. Ainsi, la Suisse n’a pas eu besoin de possessions territoriales pour participer, de façon organisée et à large échelle, à l’exploitation coloniale des régions du Sud (2).

Sans détailler ces données historiques, cet article propose un regard critique sur les spécificités de l’État racial intégral suisse, en référence à la notion proposée par Houria Bouteldja (3). Plus précisément, il s’agit d’examiner les leviers de sa politique racialiste intérieure, revers des stratégies colonialistes évoquées ci-dessus. L’objectif est, d’une part, d’en excaver les fondations idéologiques, et d’autre part d’identifier le dispositif concrétisant à la fois la violence exercée à l’encontre des personnes immigrées et l’exploitation capitaliste à laquelle ces dernières sont soumises, des Trentes Glorieuses jusqu’à aujourd’hui. Associée à quelques éléments sociologiques et démographiques, cette analyse dévoile les verrous entravant le combat contre le racisme structurel en Suisse, mais aussi quelques pistes d’action, incontestablement semées d’embûches et néanmoins dignes de considération dans un contexte où les luttes peinent à se déployer.

Genèse de “l’Überfremdung

En 1848, à la sortie de la Guerre du Sonderbund opposant les cantons protestants confédérés aux catholiques sécessionnistes, une nouvelle constitution est proclamée. Ce texte fixe l’architecture politique de la Suisse contemporaine ; en régulant les rapports entre des entités aux confessions et aux langues différentes (dialectes alémaniques, français, italien, et romanche), il vise à consolider l’état-nation. La question est centrale dans une Europe où des empires voraces se construisent et affûtent leurs armes. Surtout, elle met sur la table un autre enjeu : celui de la régulation des “étrangers” dans une Confédération déjà dangereusement hétérogène. Les mesures sont drastiques. L’immigration extra-européenne est totalement bloquée ; le droit d’établissement des juifs est considérablement restreint ; les personnes désignées comme “tsiganes” sont soumises à de violentes campagnes de répression, impliquant notamment des stérilisations forcées ; jusqu’en 1952, les femmes suisses mariées à des hommes étrangers sont déchues de leur nationalité (4). Quelques exemples parmi d’autres, ces actions sont d’ordre biopolitique (5) : elles visent à contrôler les actes de procréation afin de garantir la pureté raciale et culturelle de la population citoyenne suisse, et ciblent ainsi tout particulièrement les femmes, leurs droits et leurs corps.

En 1880, le recensement fédéral de la population pose un constat jugé alarmant : la balance migratoire est pour la première fois positive. Les angoisses identitaires s’accentuent et finissent par se cristalliser dans la notion d’Überfremdung — dont le sens se situe à mi-chemin entre “surpopulation” et “dénaturation” étrangères. Le terme est introduit en 1914 par le Département fédéral chargé de la naturalisation, et exprime le risque de dommages culturels, sociaux, politiques et économiques qui résulteraient d’une population immigrée supposément trop importante sur sol helvétique (6) . Il devient l’un des leitmotivs de l’extrême droite, dont il alimente les nombreuses campagnes depuis la fin des années 1960 — l’initiative populaire de l’UDC “Pas de Suisse à 10 millions !”, déposée en 2024, en est un récent exemple.

Saisonniers et division raciale du travail

La bataille contre l’Überfremdung telle qu’elle s’engage dans la Suisse d’aujourd’hui ne peut être comprise que dans la continuité des Trente Glorieuses, qui font elles-mêmes suite à une période d’intenses discours nationalistes. Dans l’après-guerre, grâce à son industrie préservée et ses banques gavées de capitaux étrangers, le pays connaît une croissance considérable ; son économie a alors faim de main-d’œuvre. Des travailleurs saisonniers étrangers sont appelés et œuvrent dans les usines, dans les exploitations agricoles et sur les chantiers, qui mèneront d’ailleurs à un développement urbain et infrastructurel considérable. On fait venir des “blancs ethniques” — des hommes du sud, italiens, espagnols, portugais, yougoslaves, alors racisés. Leur force de travail est violemment exploitée : leurs séjours sur le territoire sont restreints, leurs familles ont l’interdiction de les rejoindre, et leurs chemins vers une autorisation d’établissement sont soigneusement entravés. Résidant pour beaucoup dans des baraques insalubres, leurs tentatives d’organisation font souvent l’objet d’une répression brutale. C’est dans ce contexte qu’est soumise au vote l’initiative populaire “Contre l’emprise étrangère” (1970), plus connue sous le nom d’initiative Schwarzenbach, qui demande une limitation du nombre d’étrangers à 10% par canton.

Dans ce contexte, la coordination des trois composantes de l’État racial intégral est flagrante. L’Etat et ses institutions régulent la présence et les activités des travailleurs étrangers, limitant considérablement leurs droits et les soumettant à la violence sociale et physique. La majorité de la société politique soutient cette démarche, très complaisante au regard des bénéfices énormes pour le secteur privé. Quant à la société civile, sa paix sociale est en partie achetée par les avantages socio-économiques : réorientation professionnelle vers le secteur tertiaire, amélioration des infrastructures, ou encore augmentation du pouvoir d’achat. Les groupes délaissés (ouvriers et ouvrières de l’industrie horlogère et mécanique, agriculteurs et paysannes, etc) sont eux ralliés par la rhétorique de collaboration de race de l’Überfremdung. Même si des mouvements de contestation intérieurs se joignent aux luttes des saisonniers — syndicats ou partis régionaux, tels que la Ligue marxiste révolutionnaire —, ils ne renversent pas la tendance. Ainsi, les trois échelons participent à la constitution d’une caste racisée et à une très nette division raciale du travail.

Si le statut de saisonnier n’est plus appliqué depuis 2002, la situation perdure, avec le renfort de nouveaux moyens légaux. Des permis de séjour spéciaux sont désormais destinés aux travailleurs étrangers. D’une durée limitée dans le temps, ils sont aussi contingentés : pour les “Non-Européens”, aussi désignés comme ressortissants des “Etats-tiers”, le nombre d’autorisations qui peuvent être délivrées par année est limité. Par ailleurs, toujours pour ces Non-Européens, les permis sont octroyés à la demande de l’employeur. Là encore, le dispositif mis en place par l’État permet un contrôle restrictif des travailleurs du sud et non-blancs — un rapide coup d’œil à la liste desdits “Etats-tiers” confirme que c’est eux dont il est question — et leur soumission au projet capitaliste et néo-libéral.

Une blanchité inaccessible pour les musulmans des Balkans ?

Par bien des aspects, cette situation est semblable à celle de la France ou d’autres pays européens. L’une des particularités de l’État racial suisse réside dans l’origine des populations contre lesquelles il se déploie. Comme évoqué plus haut, la politique migratoire du pays a cherché — et cherche toujours — à limiter l’arrivée de populations extra-européennes et plus spécifiquement non-blanches, dont l’altérité ne serait pas réductible et dont les emplois potentiels peuvent déjà être en grande partie pourvus à des Européens. Si les Non-Européens font l’objet des mesures les plus brutales, ils ne constituent pas le groupe étranger majoritaire ; historiquement, les Blancs périphériques sont et restent considérablement plus représentés.

Actuellement, ces derniers ne sont cependant pas tous soumis aux mêmes conditions. Ainsi, moyennant leur participation au projet capitaliste néo-libéral, la Suisse a permis aux travailleurs italiens, espagnols ou encore portugais l’accès à une blanchité complète — soit le statut légal privilégié d’européen et l’intégration économique.

La situation des travailleurs originaires des Balkans est différente. Les Bosniaques et Albanais, en particulier, tolérés en tant que réfugiés suite à l’éclatement sanglant de la Fédération yougoslave dans les années 1990, constituent les diasporas parmi les plus conséquentes. Autre fait important : ils représentent de loin la majorité de la population musulmane de Suisse (7). Ainsi, là où les saisonniers des premières vagues, catholiques pour la plupart, sont progressivement perçus comme culturellement assimilables et ainsi blanchis, Bosniaques (8) et Albanais porteraient en eux une tare qui empêcherait leur intégration : leur confession. Ils sont de fait visés par une islamophobie décomplexée. L’UDC parvient à faire voter l’interdiction des minarets (2009) puis du port de la burqa (2021). Les polémiques s’enchaînent : l’idée d’une compatibilité entre islam et identité suisse provoque de vives réactions, comme l’illustre la prise de parole du conseiller fédéral Beat Jans en mars 2024 (9). Cet dispositif répressif joue sur deux tableaux : l’injonction à un islam modéré, qui serait propre aux Balkaniques, et la menace de répression face à tout “communautarisme” ou toute “radicalisation”. La Ligue vaudoise, mouvement régionaliste lui aussi à l’extrême droite de l’échiquier politique, consacre une note de blog à ce rappel à l’ordre :

La majorité des musulmans établis en Suisse sont d’origine balkanique. Or, l’islam balkanique a la réputation d’être plus modéré que l’islam arabo-maghrébin. Cette réputation date de la Guerre froide, lorsque les Balkans étaient sous domination soviétique. [N.d.A. : on notera ici la nullité historique habituelle de l’extrême droite, qui n’a pas encore appris que la Yougoslavie n’a jamais fait partie de l’URSS.] La donne a changé depuis les guerres balkaniques des années nonante, qui ont vu les pays du Golfe soutenir la Bosnie puis le Kosovo, et y répandre le wahhabisme saoudien. Cette radicalisation de l’islam balkanique s’étend à la Suisse, d’après Saïda Keller-Messahli, présidente du Forum pour un islam progressiste, […]. La modération de l’islam balkanique semble n’être plus qu’un souvenir (10).

 

Promesses néo-libérales et neutralisation : l’exemple de la diaspora albanaise

Une étude de cas de la diaspora albanaise permet d’esquisser les objectifs sous-jacents de ces campagnes islamophobes. Au préalable, il faut préciser que les Albanais, pour la plupart originaires du Kosovo, constituent le plus grand groupe immigré en provenance des Balkans (3% de la population suisse, sans même compter les personnes naturalisées (11)). C’est sans doute pour cela qu’ils font l’objet d’un discours et d’une perception exacerbés, comme le relève la chercheuse et journaliste Lura Limani lorsqu’elle commente une statistique du Département fédéral de l’intérieur : les Albanais sont perçus comme la troisième menace au mode de vie suisse, après les personnes identifiées comme arabes et noires (12). Violents, machistes, arriérés, versés dans le trafic de drogue, soumis à des logiques claniques, incapables de s’intégrer — ces “traits culturels” s’additionnent à une islamité déjà problématique. Malgré tout, la Suisse sait reconnaître le mérite : on tolère les Albanais quand ils travaillent bien. Un documentaire de la télévision d’Etat, intitulé Les Bons Albanais (Die guten Albaner, 2011), le montre : médecins, traders ou entrepreneurs à succès, on les accepte — voire les valorise ! — lorsqu’ils s’assimilent et contribuent au projet néo-libéral.

Or, Lura Limani a bon ton de rappeler qui sont ces Albanais qui travaillent bien :

Selon un rapport publié par l’Office fédéral des migrations, la majorité des immigrés de l’ex-Yougoslavie occupent des emplois manuels, artisanaux et agricoles. Les personnages principaux de Die guten Albaner ne sont pas tant de bons Albanais que des Albanais exceptionnels. “Être bon”, c’est être aisé et éduqué — “être bon”, c’est être l’incarnation des valeurs de la classe moyenne (13).

Les Albanais qui travaillent aimeraient être bons, exceptionnels, et ainsi toucher quelques bénéfices de l’ordre capitaliste ; de fait, ils suivent les injonctions à l’intégration économique. En réalité, leur maintien dans une situation d’exploitation est au bénéfice de toutes les composantes de l’État racial intégral, qui n’a de fait aucune raison de lever son dispositif oppressif ; c’est ce dispositif à deux niveaux — promesse et menace — qui les maintient dans l’effort, dans l’acceptation d’une division raciale du travail, et dans la production de richesses. C’est aussi ce dispositif qui prévient toute constitution d’un front élargi : s’engager dans la lutte, c’est risquer une chute dans l’échelle de la blanchité, au rang des personnes noires et arabes.

Vers un front élargi ?

Le cas des Albanais, malgré ses spécificités, dévoile l’enjeu d’un renversement de l’État racial intégral en Suisse. Être une personne noire ou arabe, c’est être soumis à un régime migratoire qui viole ses droits et conditionne son autorisation de séjour à une exploitation déshumanisante ; être un homme noir ou arabe, c’est vivre sous la menace d’une violence policière désinhibée, cause de trop nombreuses morts ces dernières années. Comment rallier les presque Blancs, nombreux et sous l’attaque d’un racisme et d’une islamophobie rampante, à la cause des définitivement Non-Blancs, minoritaires et invisibilisés ? Comment briser l’illusion de l’intégration néo-libérale et constituer un front large contre l’État racial intégral qui inclut les Beaufs, les Barbares, et les Barbares-qui-ne-se-reconnaissent-pas ? Ces questions ont été trop longtemps négligées par les milieux de la lutte. Un diagnostic et un plan d’action s’imposent urgemment, alors que l’individualisme néo-libéral poursuit sa dissolution des communautés des Balkans, tenant soigneusement ces dernières à distance des mouvements antiracistes, décoloniaux et marxistes ainsi que de leurs outils d’émancipation.

 

Florim Dupuis & Rayan Ammon

 

1 “Colonialisme, une Suisse impliquée”. Landesmuseum Zürich, 2024-2025. https://www.landesmuseum.ch/colonialisme

2 Cindy Nsengimana ; Lisa N’Pango Zanetti ; Fabio Rossinelli. “Dossier : la Suisse et le colonialisme histoire d’une contre-intuition”. Histoire coloniale et postcoloniale, 2025. https://histoirecoloniale.net/dossier-la-suisse-et-le-colonialisme-histoire-dune-contre-intuition/

3 Houria Bouteldja. Beaufs et barbares : le pari du nous. Paris, La Fabrique, 2023.

4 Gérald Arlettaz ; Sylvie Arlettaz. La Suisse et les étrangers : immigration et formation nationale (1848-1933). Lausanne, Antipodes, 2004.

5 Michel Foucault. Naissance de la biopolitique : cours au Collège de France (1978-1979). Paris, Gallimard, 2004.

6 Sylvie Arlettaz. “1917, le tournant de l’Überfremdung.” Services publics, vol. 9 (2018). https://ssp-vpod.ch/themes/enseignement/enseigner-la-greve-generale/interviews/1917-le-tournant-de-lueberfremdung/

7 Office fédéral de la statistique. “Religions : appartenance religieuse, croyances et spiritualité en Suisse.” Confédération suisse, 2025. https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/population/langues-religions/religions.html

8 Samuel M. Behloul. “From ‘problematic’ foreigners to ‘unproblematic’ Muslims : Bosnians in the Swiss Islam-discourse”. Refugee Survey Quarterly, vol. 26.2 (2007), pp. 22-35.

9 Sebastian Briellman. “Der Islam gehöre zur Schweiz, sagt Beat Jans. Tut er das? Die Verirrung der Wohlmeinenden.” Neue Zürcher Zeitung, 14 mars 2025. https://www.nzz.ch/meinung/der-islam-gehoere-zur-schweiz-sagt-beat-jans-tut-er-das-die-verirrung-der-wohlmeinenden-ld.1875501

10 Ligue vaudoise. “Balkanique, donc modéré ?” La Nation, vol. 2079 (2017). https://www.ligue-vaudoise.ch/nation/articles/3732

11 Office fédéral de la statistique. “Population selon le statut migratoire.” Confédération suisse, 2025. https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/population/migration-integration/selon-statut-migratoire.html

12 Lura Limani. “The Imminent Good Albanians.” Fabrikzeitung, 1 octobre 2025. https://www.fabrikzeitung.ch/switzerlands-model-minority/#

13 Ibidem.

 

*Illustration : “La Suisse, havre de paix, et son oeuvre de bienfaisance” (carte postale, 1917)

Le rire des bourreaux

Rire ensemble, au sommet des ruines : voilà Netanyahu et Trump, se tenant main dans la main dans une ronde macabre. Deux chefs d’État aux allures de parrains, tournoyant avec légèreté sur les décombres, comme si la mort autour d’eux ne pesait rien. Leur rictus, minutieusement orchestré, tient plus du ballet morbide que de la joie. Une danse cynique sur les ruines du droit, tournant en dérision le monde entier.

Chez ces deux hommes de pouvoir, le rire n’est pas une échappée humaine ou une ironie face à l’absurde. Il est ce qu’il faut toujours redouter lorsqu’il se décolle du comique : le rire du maître impuni, du bourreau satisfait, du pervers en action. On pense à « Orange mécanique » de Kubrick, à cette jubilation froide et méthodique du mal qui se sait libre d’agir, non seulement sans être puni, mais applaudi.

Nietzsche, dans « La Généalogie de la morale », expose ce plaisir brutal que tire le fort de l’humiliation du faible, cette jouissance d’un pouvoir qui se déchaîne sur un corps impuissant. Avec Baudrillard le rire atteint sa fonction terminale : il devient obscène, non parce qu’il choque, mais parce qu’il ne signifie plus rien d’humain. Il ne dévoile plus, il domine. Il est pur signe d’autorité sans retenue.

Ce rire-là est pervers: il ne transgresse pas pour braver l’interdit, mais pour montrer que l’interdit n’existe plus. Ce n’est pas un rire malgré les morts, c’est un rire au-dessus d’eux. Un rire froid, vertical, amoral. Le rictus d’un pouvoir qui a cessé de se justifier, parce qu’il sait qu’il ne sera jamais inquiété. Il est le symptôme le plus visible d’un monde qui a renoncé à toute limite. D’un mal qui s’exerce car il en a le pouvoir.

Ce n’est pas une métaphore : c’est Gaza

Le rire en surplomb, au-dessus des cendres, scelle l’ère de l’impunité absolue. Mais tout ceci n’est malheureusement pas qu’une métaphore. Non, c’est une scène réelle, une actualité crue. Gaza brûle. Gaza tombe. Et ces rires, aujourd’hui, sur fond de tapis rouge, résonnent comme le signal d’un monde basculé.

Car depuis bientôt deux ans, l’une des dernières colonies au monde, miroir brut des colonialités du XXe siècle, a reçu un permis à la vengeance. Une sauvagerie méthodique devenue blanc-seing génocidaire. Un laisser-tuer cathartique.. L’impensable est alors devenu spectacle. Et derrière les cyniques appels à la « retenue », à la « proportion », point la pyramide des Palestiniens fraîchement exterminés.

Pour justifier l’horreur, il fallait alors un choc. Le 7 octobre a été érigé en genèse du conflit, comme si le feu avait jailli du néant. Et c’est là le révisionnisme de notre temps. Une inversion obscène de la charge qui efface d’un trait des décennies d’oppression : les bantoustans découpés au scalpel, les checkpoints infinis, les terres volées, la torture et la mort dans les prisons, les enfants abattus pour une pierre. Elle efface la matrice coloniale patiemment édifiée, pour mieux nous vendre l’illusion d’une démocratie assiégée par la barbarie, alors qu’elle en est l’architecte.

Rappelons, car nécessaire, ces questions brûlantes : Quelle démocratie distribue des armes à ses colons ? Quelle démocratie enferme deux millions de personnes dans une prison à ciel ouvert, leur coupe l’eau, la nourriture, les soins, les bombarde jour et nuit ? Quelle démocratie pratique la torture à grande échelle, légalise les assassinats ciblés, tue les journalistes, les humanitaires, les bébés ? Et surtout : qui sont ces démocrates qui gravent leurs prénoms sur la bombe qui détruira un hôpital ? Ces soudards sanguinaires, se filmant pillant les maisons, explosant des quartiers entiers pour une demande en mariage.

L’État d’Israël ne peut plus se prévaloir du qualificatif de démocratie, s’il l’a jamais véritablement mérité. Nous l’avons déjà rappelé : il s’agit aujourd’hui d’un régime colonial, ethno-nationaliste, gouverné par une coalition d’idéologues messianiques, racialistes et militaristes. Leur imaginaire politique puise dans des récits bibliques archaïques pour justifier l’épuration, la vengeance et l’effacement. Et une large part de la société adhère désormais, sans masque, à l’idée d’un nettoyage ethnique ; une proportion stupéfiante va même jusqu’à soutenir l’anéantissement pur et simple des Gazaouis.

La banalité de cette violence s’exhibe sans honte : des jeunes ne crachent-ils pas sur des convois d’aide humanitaire ? Ne les voit-on pas rire devant des sacs de farine éventrés, se filmer en pleine mise en scène de la famine imposée ? Ces images glacent le sang, non seulement par ce qu’elles donnent à voir, mais par ce qu’elles révèlent avec une effrayante clarté : le seuil d’indécence a disparu. Plus aucune limite dans l’annihilation.

Israël est un État hors-sol juridique, protégé par un filet transatlantique d’impunités. Par des élites européennes fascinées, tétanisées ou complices. Par des démocraties occidentales qui lui livrent des bombes pour qu’il les jette sur des écoles. Qui pleurent encore ses morts en moquant celle des enfants palestiniens. Qui répètent mécaniquement : « Israël a le droit de se défendre », même si cela signifie nier aux Palestiniens le droit de vivre.

Mais le pire dans tout cela, c’est que la question n’est plus seulement celle de la Palestine. C’est celle de ce que nous sommes devenus.

Car pour que ce génocide soit tolérable, il a d’abord fallu réactiver tous les vieux réflexes impériaux. Il a fallu remettre la machine en marche : celle qui fabrique l’Arabe comme corps sans valeur, sujet sans parole, cible légitime. Puisque on comprend désormais que la destruction des corps subalternes n’a jamais cessé d’être une norme, déguisée en fatalité. Le Palestinien est redevenu ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être aux yeux des dominants : un corps à abattre. Un obstacle à effacer. Et comme du bétail abattu, leurs morts sont comptées par milliers, noyées dans la froideur des chiffres. Il faut que l’Arabe meure en silence, car même sa parole dérange. Une répétition tragique du silence structurel imposé aux subalternes, que Spivak interrogeait déjà dans « Les subalternes peuvent-elles parler ? » Ce dernier doit accepter sa condition. Il faut qu’il reste à sa place, subalterne, dominé, réprimé et pis, s’annihiler sans un cri…

Le scandale est là. Non dans la violence elle-même, aussi atroce soit-elle, mais dans la logique coloniale qui la rend pensable, défendable, justifiable. Car, ne nous méprenons pas, ce n’est pas vraiment la violence qui choque l’Occident : c’est plutôt la violence qui ne vient pas de lui. La violence devient alors barbarie lorsqu’elle se produit sans son sceau, hors de son récit.

La vérité, c’est que l’Occident n’a jamais digéré la fin des empires. Et qu’en Israël, l’extrême droite occidentale a trouvé son double miroir : un État colonial qui dit tout haut ce qu’elle rêve tout bas. Un modèle. Un fantasme. Une réactivation du droit de dominer, de punir, de trier les vies. Le fantasme d’un ordre racial restauré, d’une domination sans fard. L’amour de l’extrême droite française pour Israël, par exemple, n’est pas une contradiction : c’est une révélation. Ils se reconnaissent dans cette pulsion de contrôle, dans cette haine de l’arabe, de l’étranger, du subalterne, et dans cette volonté de recréer ici, en Europe, un espace de colonialité intérieure. Et disons-le clairement, le rêve de certains n’est pas juste de ”pacifier” les banlieues mais d’y importer tout simplement les méthodes de l’Apartheid israélien.

Faire des immigrés des cibles administrées, assignées, contenues. Dans leur vision, le “modèle israélien” n’est pas une aberration, c’est une inspiration. Un manuel pour organiser la domination raciale.

Alors il faut cesser d’être naïfs. Ce qui se joue à Gaza, ce n’est pas une guerre. C’est une répétition générale. C’est un laboratoire. Un test pour voir jusqu’où peut aller la brutalité sans que le monde ne réagisse. Et pour l’instant, le test est concluant. Gaza tombe. Et le monde regarde. Gaza hurle. Et l’Europe détourne les yeux. Gaza brûle. Et les consciences s’endorment.

Que restera-t-il de nous ?

Ce qui se passe n’est donc pas seulement un effondrement politique. C’est une faillite morale. Une trahison totale de l’idée même d’humanité. Il ne s’agit plus de prendre position : il s’agit de se demander ce qu’il restera de nous si nous restons silencieux. Si nous continuons à calculer, à relativiser, à balancer des deux côtés, à chercher des excuses, des justifications, des équivalences. Il ne s’agit pas d’être pro ceci ou anti cela. Il s’agit de choisir si nous voulons encore appartenir à l’espèce humaine.

Et pitié, qu’on ne vienne pas encore parler d’antisémitisme. Ce mot, dans cette bouche, est devenu un camouflage, un rideau, un abus. À force de tout recouvrir de ce mot, on l’a vidé de sa force, de sa gravité, de son histoire. Ce que nous dénonçons ici, ce n’est pas le judaïsme. C’est l’effondrement moral d’un État devenu bourreau, sous le regard vide de ceux qui prétendaient être les héritiers de la Shoah.

Le drame, c’est que le monde a encore une fois failli. Gaza est devenue le nouveau tombeau de nos promesses… Et pourtant, « en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. » écrivait Beckett.

 

A. H.

 

Gaza : le capital privé au service du génocide

En Palestine, deux secousses majeures ont traversé l’actualité des dernières semaines. D’une part, la publication du rapport explosif de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU, dénonçant l’implication directe de plus de soixante entreprises dans le génocide en cours à Gaza et en Cisjordanie. D’autre part, les révélations sur le rôle du Boston Consulting Group (BCG) dans le chiffrage et la planification du nettoyage ethnique de la bande de Gaza. Le télescopage temporel de ces deux événements n’est pas fortuit. Il nous rappelle brutalement l’alignement structurel des intérêts entre le capital américain, la raison d’État des États-Unis et l’impérialisme qui sous-tend la création et la perpétuation de l’entité sioniste.

Le BCG, peu connu du grand public, est pourtant l’un des cabinets de conseil en stratégie les plus puissants au monde. Présent dans une cinquantaine de pays, il conseille les plus grandes multinationales, les gouvernements et les armées. Son influence sur les politiques publiques, les restructurations industrielles et les doctrines militaires est considérable. Apprendre qu’une telle entité aurait contribué à rationaliser l’effacement d’un peuple – en organisant logistiquement la déportation de civils et la destruction d’infrastructures vitales – est un marqueur historique : celui de la banalisation technocratique du crime colonial.

C’est dans ce contexte que ressurgit avec une acuité renouvelée un concept ancien, forgé par le président Dwight Eisenhower dans son discours de fin de mandat en 1961 : celui de « complexe militaro-industriel ». Eisenhower mettait en garde contre la capture des décisions publiques par une alliance toujours plus puissante entre le Pentagone, les fabricants d’armes et les centres de recherche scientifique. Il alertait sur la menace que cette alliance faisait peser sur la démocratie, sur l’équilibre des pouvoirs, et sur la paix mondiale.

Or, ce complexe a muté depuis la guerre froide. Après la chute du mur de Berlin, il a absorbé de nouveaux secteurs : technologie, cybersécurité, données, conseil, pharmaceutique. Le rapport d’Albanese démontre que les multinationales américaines, dans leur ensemble, participent aujourd’hui à la mise en œuvre d’une « économie du génocide » : elles conçoivent, soutiennent, financent, instrumentalisent la colonisation de la Palestine. Amazon, Google, Palantir, mais aussi Caterpillar, HP ou Airbnb sont autant d’entreprises activement impliquées dans le maintien de l’ordre colonial. Ce dernier s’entend ici comme l’ensemble des dispositifs matériels, économiques et symboliques qui permettent de faire tenir un régime d’apartheid : Airbnb, par exemple, propose à la location saisonnière des logements situés dans des colonies israéliennes illégales en Cisjordanie, contribuant ainsi à la normalisation et à la légitimation de la spoliation.

Même les cabinets de conseil, en apparence neutres, sont de puissants relais de cet appareil de domination : le BCG, où abondent les anciens de la CIA, semble avoir pris part à la rationalisation managériale d’un nettoyage ethnique. La frontière entre civil et militaire, entre entreprise et État, entre stratégie et politique est devenue quasi inexistante.

D’autres épisodes historiques confirment cette alliance structurelle entre impérialisme américain et capital privé : la participation d’United Fruit Company aux coups d’État en Amérique centrale (notamment au Guatemala en 1954), les liens entre ExxonMobil et les guerres pour le pétrole au Moyen-Orient, le rôle des entreprises minières dans le renversement de Patrice Lumumba au Congo, ou plus récemment, l’exportation de technologies de surveillance de NSO Group (soutenue par des capitaux US) vers les dictatures du Golfe et les régimes autoritaires d’Afrique.

Le rapport d’Albanese est sans ambiguïté : « The private sector plays a crucial role in maintaining and expanding Israel’s settler-colonial and apartheid regime by providing goods and services that sustain the occupation and enable the commission of international crimes ». Elle appelle à un changement de paradigme : « States must ensure that business enterprises under their jurisdiction, or domiciled in their territory, cease activities that sustain Israel’s unlawful occupation and contribute to serious human rights violations. »

Cette situation nous impose de reposer, à nouveaux frais, la question du lien organique entre colonialisme et capitalisme. Pour cela, il faut revenir à Karl Marx, et en particulier à sa théorie de l’accumulation primitive du capital. Marx identifie deux moteurs principaux de cette accumulation : le vol de la terre agricole et le colonialisme. Ces processus n’étaient pas des accidents historiques, mais les conditions matérielles nécessaires à l’émergence du capitalisme moderne. Le capital a besoin, pour naître, de transformer des communs en propriétés privées, de convertir des mondes vivants en marchandises, et pour cela il a besoin de violence.

Dans le livre I du Capital, Marx écrit : « L’accumulation primitive n’est rien d’autre que le processus historique de séparation du producteur d’avec les moyens de production ». Et plus loin : « La conquête, l’asservissement, le meurtre, en un mot la violence, jouent ici le grand rôle ».

L’histoire de la Palestine est une illustration parfaite de cette dynamique. Depuis les premières implantations sionistes au XIXème siècle, le projet colonial s’est appuyé sur la captation des terres, l’expropriation des paysans, la destruction des structures sociales existantes, la fabrication de titres de propriété au service des colons. Cette logique n’a jamais cessé. Elle s’est intensifiée avec la création de l’État d’Israël en 1948, les lois d’absentéisme, la Nakba, l’occupation de 1967, les implantations illégales, et jusqu’à la colonisation rampante de la Cisjordanie actuelle, transformée en terrain de jeu pour les fonds d’investissement, les projets de tourisme religieux ou les géants du BTP.

Il faut lever un malentendu tenace : l’accumulation « primitive » n’est pas un stade historique révolu. Elle est un mode permanent de reproduction du capital. David Harvey parle d' »accumulation par dépossession » pour qualifier ce retour permanent de la violence d’expropriation dans les formes contemporaines du capitalisme. Elle revient à chaque fois que des terres sont privatisées, que des peuples sont expulsés, que la frontière entre licite et illicite est abolie au profit de la rentabilité. La Cisjordanie d’aujourd’hui, livrée aux bulldozers et aux drones, est l’un des derniers laboratoires de cette accumulation par la spoliation.

Face à cette mécanique, le travail du mouvement BDS est plus que jamais essentiel. Il s’agit de cibler, nommer, isoler les entreprises complices du nettoyage ethnique, du vol de terres, du génocide en cours. Le boycott est une arme populaire, démocratique, pacifique, et d’une efficacité redoutable lorsqu’elle s’accompagne de la montée en puissance d’une opinion publique globalement acquise à la cause palestinienne. Il est un ressort clé de la résistance anticoloniale de notre temps.

La décolonisation ne se fera pas sans une critique radicale du capitalisme mondialisé et de ses avatars industriels, numériques et médicaux. Elle suppose une nouvelle grille de lecture et de combat, capable de relier les territoires, les luttes, et les solidarités. Le témoin nous est tendu. À nous de le saisir.

 

Yazid Arifi

Islamophobie à la française ou le retour de la ségrégation raciale

Le pire n’est jamais sûr. Après 8 ans de macronisme, déjà jalonnés de nombreuses saillies violemment islamophobes, voici donc que le gouvernement franchit un nouveau seuil en direction du fascisme en nous présentant un rapport « explosif » sur « l’entrisme frériste ». En plein génocide gazaoui, et alors que le Premier ministre lui-même est secoué par l’affaire Bétharram, ce rapport intervient comme un contre-feu très opportun permettant au pouvoir et à son excroissance médiatique de focaliser l’attention sur le seul véritable ennemi de la nation : « l’islamisme ».

En 2020, le discours des Mureaux avait introduit la notion de « séparatisme islamiste » dans le débat public, accusant donc une part non clairement définie de la communauté musulmane de chercher à vivre à l’écart de la société et selon ses propres normes (islamiques, donc), voici donc que l’Etat change radicalement de braquet en pointant, cette fois-ci, le comportement exactement inverse. Désormais, les musulmans « radicaux » sont accusés de chercher à dévoyer la République de l’intérieur, en avançant masqués en direction de la charia. Associations sportives, médias, services publics, collectivités locales, partis politiques : rien ne semble résister à la subversion islamiste, et les musulmans extrémisés semblent décidément plus proches du pouvoir qu’ils ne l’ont jamais été.

Trop à l’écart, trop intégrés, les musulmans apparaissent donc de plus en plus pour ce qu’ils sont : des indésirables par principe, vis-à-vis desquels une présomption de culpabilité est de mise. Toutefois, si elle atteint une acuité et une agressivité sans précédent sous le Président « ni de droite ni de gauche », la construction méthodique de l’ennemi intérieur musulman est le fruit d’un long travail de sape politique, associé à un matraquage médiatique ahurissant.

Ce qui se dessine sous nos yeux à présent, c’est une véritable ségrégation d’Etat, entendue comme la somme des dispositifs juridiques, politiques, administratifs et symboliques mis en œuvre par la France gouvernementale pour organiser la stigmatisation et l’infériorisation de la communauté musulmane.

Systémique et structurée, cette ségrégation repose évidemment sur des lois, mais pas que. Pratiques policières et judiciaires, discours officiels, mécanismes de légitimation idéologique, c’est un véritable arsenal qui est déployé pour instituer l’ordre social islamophobe, le plus souvent sous couvert de neutralité républicaine, de sécurité nationale et de laïcité. Ici, nous nous proposons d’en faire l’analyse politique.

Que dit ce rapport sur « l’entrisme frériste » ? Commandé par Gérald Darmanin au printemps 2024, il a été rédigé par un préfet et un ex-ambassadeur avec les contributions des services de renseignement et de diplomates. On y rencontre des concepts, jadis brandis par des figures médiatiques ou des intellectuels organiques, que l’Etat reprend désormais officiellement à son compte : la France serait confrontée aux fléaux de « l’islamisme municipal », de la « politique par le bas », et du « risque frériste » dans une vingtaine de départements. Un peu plus de 10% des mosquées du pays seraient concernées par ce problème, pour un noyau dur de 400 à 1000 personnes particulièrement radicalisées. Un écosystème frériste est également identifié, qui s’appuie sur les écoles privées musulmanes (un peu plus d’une vingtaine), des commerces communautaires, ou encore des associations caritatives.

Ces chiffres, aussi impressionnants qu’imprécis, ne sont pas le fruit d’une analyse rigoureuse et du recensement de preuves irréfutables. Le rapport fonctionne globalement sur la base de la suspicion d’entrisme, sans être en capacité de fournir le moindre élément solide à l’appui de la thèse d’un projet global de prise de promotion de l’idéologie des Frères musulmans. Aucun positionnement clair n’est pointé du doigt, et la méthode retenue consiste essentiellement à « lancer l’alerte », sans laisser d’espace à la contradiction, y compris par des experts du sujet. Disons-le tout net : la pseudo-scientificité de ce document est patente, qui rend par définition la contre-argumentation malaisée … en l’absence d’un récit argumentatif rigoureux !

Le document manipule également l’amalgame à l’envi, en associant des structures qui n’ont pourtant rien à voir les unes avec les autres à cet effort d’immixtion frériste dans les affaires du pays. En témoigne par exemple l’évocation d’associations explicitement religieuses à des organisations politiques antiracistes qui n’ont pourtant aucune vocation ni propos à caractère cultuel, ou encore à des structures des défense des droits et de lutte contre les discriminations. Un gloubi-boulga indigeste que l’on pensait réservé aux éditos de Marianne et du Point, mais qui prend désormais la forme du discours officiel.

L’entrisme frériste est l’acmé d’un long cheminement que l’ont peut faire remonter a minima au texte qui a fait basculer définitivement la France dans la névrose islamophobe, à savoir la loi de 2004 sur le port du voile dans les établissements scolaires. Dans la foulée des attentats du 11 Septembre qui ont fait entrer l’Occident dans l’ère du choc des civilisations, la lutte contre l’islam(isme) s’est installée au sommet des priorités politiques, toutes forces politiques confondues. Dans le cas particulier de la France, elle a pris la forme de la « défense de la laïcité », faux-nez de celles et ceux qui sont déterminés à en découdre avec les musulmans et à faire en disparaître toute trace dans l’espace public, au nom d’un anticléricalisme totalement dévoyé (à gauche) ou de la préservation de prétendues racines judéo-chrétiennes (à droite), avec à chaque fois la volonté affichée de promouvoir une certaine civilisation occidentale foncièrement étrangère au paradigme musulman. La loi de 2004 a fait l’objet d’un consensus quasi-total de la commission Stasi qui l’a produite, et de l’Assemblée nationale de l’époque. Tous laïques !

Ce tournant législatif majeur, dont la principale conséquence a été de mettre les jeunes filles musulmanes (mais aussi juives ou sikhs) à l’écart de l’école publique, a été le point de départ d’une prolifération de lois, décrets, arrêtés, circulaires, qui ont tous eu pour finalité de resserrer l’étau autour de la communauté musulmane. La liste est proprement vertigineuse, on en propose un rapide aperçu :

– 2010 : loi contre le port du niqab (voile intégral) dans l’espace public

– 2012 : circulaire interdisant les mères voilées en sortie scolaire

– 2013 : introduction de la laïcité à l’école, outil de surveillance de la religiosité au nom de la « neutralité » laïque

– 2016 : plusieurs arrêtés municipaux anti-burkini

– 2017 : loi de Sécurité Intérieure et de Lutte contre le Terrorisme (SILT), permettant les fermetures administratives de lieux de culte, les assignations à résidence ou encore la surveillance électronique sans validation judiciaire.

– 2021 : loi séparatisme, utilisée comme outil de contrôle de la communauté musulmane et de ses associations, ses lieux de culte, et même de l’éducation à domicile

– 2023 : circulaire d’interdiction des abayas à l’école

– 2023 : validation par le Conseil d’Etat de l’interdiction du voile dans les compétitions sportives

Ces dernières années, nous avons ainsi été témoins des nombreuses dissolutions administratives d’associations musulmanes comme BarakaCity ou le CCIF, au nom de leur proximité idéologique avec l’islamisme. Ces dissolutions sont allées de pair avec les perquisitions abusives, la fermeture temporaire ou définitive de lieux de culte, l’expulsion d’imams étrangers jugés gênants ou encore la surveillance policière d’établissements scolaires, pour certains privés de contrat d’association avec l’Etat sans motif valable (Lycée Averroès de Lille).

On le voit : la dynamique ségrégationniste engagée avec le texte de 2004 est potentiellement infinie, à tel point que les forces de droite extrémisée n’hésitent plus à brandir le projet d’une interdiction du voile dans l’espace public en général.

Evidemment l’Etat intégral ségrégationniste marche sur ses deux jambes et la détermination législative, policière et judiciaire du pouvoir est soutenue avec vigueur par l’appareil médiatique, lui-même sous tutelle de la grande bourgeoisie y compris dans sa variante « service public ». On a donc vu depuis une quinzaine d’années l’essentiel des quotidiens nationaux et des principales chaînes de télévision s’engager dans une croisade sans merci contre « l’islamisme », en jetant de l’huile en abondance sur le feu lorsqu’une opportunité se présentait. La fabrication médiatique de l’ennemi musulman est un pilier essentiel de l’ordre ségrégationniste contemporain. Cette fabrication repose sur une double dynamique : d’une part, la répétition obsessionnelle de figures menaçantes (la femme voilée, le barbu, le salafiste, la tâche de prière sur le front), et d’autre part, la mise en lumière récurrente de « signes de radicalisation » – qui relèvent en réalité le plus souvent d’une pratique religieuse simplement orthodoxe. L’effet recherché est clair : rendre suspecte toute manifestation visible de l’islam, jusqu’à son expression la plus banale.

Cette croisade islamophobe trouve ses hérauts attitrés, promus par les rédactions en chef et les plateaux TV : Finkielkraut, Fourest, Sophia Aram, Mila, Bouvet, Praud… Une élite médiatique dont l’unique expertise semble être la haine obsessionnelle de l’islam et l’appel permanent à sa disparition. Comment oublier les propos d’Yves Thréard affirmant : « Je déteste la religion musulmane », ou encore le fameux « antisémitisme couscous » brandi pour désigner une solidarité arabe jugée trop voyante ? Ces saillies, loin d’être marginales, forment un substrat culturel quotidien que les chaînes d’information en continu distillent sans relâche, tout comme la presse écrite – du Figaro à Libération.

C’est dans ce climat que se sont imposés les thèmes de l’islamo-gauchisme et de l’indigénisme, deux avatars conceptuels du complot de l’intérieur. Là où les années 30 désignaient le « judéo-bolchévique », le pouvoir contemporain brandit la menace d’une alliance entre les « barbus » et les « wokes ». L’enjeu est le même : produire une figure fantasmatique de l’ennemi total, à la fois subversif, étranger, fanatique, et traître à la patrie. Et ce n’est pas un hasard si les relais de cette rhétorique sont à la fois dans les cabinets ministériels et dans les rédactions : c’est bien une dialectique entre pouvoir et médias qui organise l’agenda islamophobe, selon une règle simple : c’est l’émotion publique suscitée par les médias qui prépare le terrain aux lois liberticides, aux circulaires absurdes, aux dissolutions politiques.

Cette dynamique s’est déchaînée de manière spectaculaire depuis le 7 octobre. La parole pro-palestinienne a été d’emblée criminalisée, assimilée à une complicité avec le Hamas, voire avec le terrorisme. La question palestinienne, pourtant ancrée dans une histoire de colonisation, d’occupation militaire, de nettoyage ethnique et de résistance, est désormais réduite à un conflit religieux entre Israéliens démocratiques et islamistes fanatiques. Cette grille de lecture civilisationnelle permet de souder un « nous » européen, blanc, judéo-chrétien, contre un « eux » barbare, fanatique, musulman. Elle justifie l’alignement total sur l’État israélien, présenté comme un bastion de la modernité au cœur d’un Moyen-Orient archaïque.

Dans ce contexte, les militants politiques, notamment musulmans, qui ont pris la parole depuis le 7 octobre ont fait l’objet de mesures de représailles graves : convocations policières, pertes de postes, diffamations publiques, poursuites judiciaires. Dans le même temps, les manifestations de soutien à Gaza ont été systématiquement interdites ou encadrées de manière dissuasive. Le keffieh a même été désigné comme « signe religieux » par la police dans certaines circonstances ! Toute expression de solidarité avec la Palestine est désormais suspecte, dès lors qu’elle émane d’un sujet musulman, dans un mécanisme typique de la criminalisation de la parole autonome musulmane.

Ce traitement à géométrie variable tranche avec le soutien massif et inconditionnel apporté à l’Ukraine. Là, aucune ambiguïté : les réfugiés sont accueillis à bras ouverts, la résistance est glorifiée, et les pertes civiles suscitent l’émotion médiatique et politique. Le double standard est criant, et s’explique par des critères de proximité ethnique, culturelle, et religieuse. C’est aussi cela, la ségrégation d’État.

Cette ségrégation se manifeste également dans l’accès au logement, à l’emploi, à l’école. Les enfants des quartiers populaires – majoritairement issus de l’immigration musulmane postcoloniale – sont surexposés à l’échec scolaire, à la relégation dans les voies professionnelles les moins choisies, à la surdisciplinarisation. La carte scolaire, l’urbanisme ségrégatif, le marché du travail discriminatoire, l’accès inégal au soin, tout cela concourt à faire du sujet musulman un citoyen de seconde zone. Cette relégation systémique s’inscrit dans une longue continuité historique : celle de la domination coloniale, fondée sur l’infériorisation de l’indigène musulman. L’islamophobie française puise dans la même matrice que le code de l’indigénat, que la déclaration de l’inassimilabilité de l’Arabe, que la déshumanisation du colonisé.

Le tableau est saisissant. Mais quelle est la finalité de ce processus d’exclusion progressive de la communauté musulmane ? En nous appuyant sur l’exemple italien et la gestion du prolétariat palestinien en Cisjordanie, on entrevoit déjà la silhouette d’un avenir que nombre de gouvernements européens s’apprêtent à adopter : un État qui, sous couvert d’universalisme et de lutte contre le « terrorisme », dresse un mur légal et social entre musulmans et non-musulmans. En Italie, Giorgia Meloni, élue sur un programme farouchement anti-migrants, a dû, face aux besoins économiques, régulariser des centaines de milliers de travailleurs étrangers : un compromis cynique où l’on promet une citoyenneté “de papiers” à ceux qu’on vilipende en discours. En Cisjordanie, l’apartheid se déploie sans fard : population arabe soumise à des checkpoints, à l’humiliation quotidienne, à l’interdiction de circuler, maintenue dans un statut de prolétariat hyper-contrôlé.

Cette double expérience nous révèle le mécanisme à l’œuvre : quand l’islamophobie devient doctrine d’État, elle se pare d’un vernis de sécurité nationale pour produire une caste de travailleurs dociles — étrangers ou nationaux — dont on a besoin pour soutenir une économie vieillissante. D’un côté, la haine viscérale des « barbus » et « voilées » ; de l’autre, l’exploitation froide d’une main-d’œuvre corvéable. Entre ces deux pôles, un nouvel apartheid se profile : non plus fondé seulement sur la couleur de peau ou le lieu de naissance, mais sur l’appartenance religieuse (avérée ou présumée) et le contrôle idéologique.

La ségrégation ne se contentera bientôt plus d’accumuler lois liberticides et discours haineux : elle s’immiscera dans chacun de nos gestes du quotidien. Bientôt, une personne identifiée comme musulmane sera contrainte de donner des gages de “désislamisation” pour réaliser le moindre geste de la vie quotidienne : travailler, sortir dans la rue, inscrire son enfant à l’école, demander une subvention, créer une association ou une entreprise, pratiquer un sport ou accompagner une sortie scolaire. Elle aura beau donner le change et sans cesse faire montre de sa « neutralité » : le soupçon pesera quoi qu’il arrive, la rendant perpétuellement suspecte. Entravés dans chaque dimension de leur vie sociale, harcelés jour après jour par la justice, la police et l’administration, ces « musulmans présumés » risquent de se voir définitivement relégués au rang de citoyens de seconde zone.

Dès lors, le véritable enjeu est clair : face à cet apartheid renaissant, l’urgence est d’abord de bâtir un pôle politique musulman autonome, structuré et offensif, capable non seulement de résister mais de porter des ripostes concrètes aux attaques islamophobes. Ce collectif devra incarner une force de proposition et de défense, organiser les luttes, soutenir les victimes et inverser le rapport de force. D’autre part, toute organisation de gauche de rupture digne de ce nom doit intégrer la lutte contre l’islamophobie comme le cœur de son combat : comprendre que c’est la pierre angulaire du projet de société de la bourgeoisie et de ses relais médiatiques, l’outil premier pour diviser, exclure et exploiter. Faire de cette lutte une priorité stratégique, c’est renforcer l’alliance avec toutes les forces opprimées, remettre en cause les logiques de haine d’État et construire ensemble un front solidaire et égalitaire. Le choix est posé : amour révolutionnaire ou barbarie.

 

Yazid Arifi