Messages par QGDecolonial

Crimes d’État – Police – Prison – Tribunaux : vers l’abolition du système pénal ?

Qui le système pénal protège-t-il ? Et de qui ? Qui appelle la police ? Qui en a peur ? Qui va en prison ? Qui n’y va pas ? Et qui sont ceux que l’on désigne volontiers comme criminels, et comme victimes ? Ces questions, tristement rhétoriques, méritent qu’on s’y attarde pour aller au-delà du constat. Car si les luttes des populations issues de l’immigration et des quartiers populaires se sont principalement menées contre les violences policières ces dernières années, peut-on vraiment espérer affaiblir le bras armé, sans s’attaquer au cerveau qui l’agite ?

Loin d’être nouvelles, c’est à nos propres héritages politiques que les réflexions autour de l’abolitionnisme pénal font écho. De fait, l’idée  de mettre fin aux violences d’État n’a pas été l’apanage de ceux qui l’ont théorisé à partir des années 70 : des militants anti-esclavagistes noirs aux luttes de libération africaines-américaines en passant par les luttes pour l’abolition du système colonial, c’est à un retour aux sources que ces questions invitent à penser. Car si l’ambition d’une société sans police, ni prison, ni système pénal peut paraitre un peu utopique, voire dangereuse, celle de subir la violence d’un système tout entier dirigé contre nos existences, est-elle plus acceptable ?

Entretien avec Gwenola Ricordeau, militante abolitionniste et professeure associée en justice criminelle à l’université d’État de Californie, Chico, auteure de Pour elles toutes. Femmes contre la prison (2019, Lux) et qui vient de publier Crimes et Peines : penser l’abolitionnisme du système pénal aux éditions Grévis.

Avant de penser à pourquoi et comment l’abolir, on va peut-être le définir : de quoi parle-t-on exactement quand on évoque « le système pénal » ?

Concrètement, on parle de l’ensemble des institutions d’État qui prennent en charge ce qui est défini, par le droit pénal, comme des contraventions, des délits, des crimes. Autrement dit : la police, les tribunaux (correctionnels et cours d’assises) et les prisons. Le projet de l’abolitionnisme pénal est donc non seulement d’abolir les prisons, mais aussi la police et les formes de jugements tels qu’on les connaît aujourd’hui dans les tribunaux.

Un des points de départ de l’abolitionnisme, c’est de rappeler un fait que l’on a tendance à oublier, à savoir que le crime n’est pas une réalité en soi, mais une construction sociale…

C’est une réflexion qui est importante pour comprendre le projet abolitionniste. En général, celui-ci suscite des réactions d’effroi. Les gens se disent « mais comment on va faire »; « ça a toujours existé » etc. Il est bon de rappeler que les crimes, les délits, et en gros tout ce que l’État appelle « la criminalité », n’existe pas en soi, mais est l’objet d’une histoire, de luttes politiques (certaines pour criminaliser des faits, d’autres pour en décriminaliser), et d’un rapport de force. Sinon, comment expliquer que certains faits soient criminalisés dans certains pays et pas dans d’autres ? Idem pour l’évolution dans le temps : des faits criminalisés hier, ne le sont plus aujourd’hui, et inversement.

Donc effectivement, le crime n’a pas d’existence propre, c’est une catégorie de l’État. D’ailleurs, Louk Hulsman, l’un des auteurs mis en avant dans Crimes et Peines, a été l’un des grands penseurs de la critique de la catégorie de crime. Et il nous invite à l’abandonner pour ne pas tomber dans une logique de responsabilité individuelle, de culpabilité, et de punition.

Les trois textes reproduits dans Crimes et Peines ont été écrits par des penseurs qui appartiennent à ce que vous appelez « la première vague » de l’abolitionnisme pénal des années 1970-90, et ce sont quasiment tous des hommes blancs. Or durant la décennie antérieure, le monde a été secoué par les luttes de libération anticolonialistes, les mouvements de libération africaine-américaine qui remettaient déjà radicalement en cause l’état et ses institutions. Considérez-vous que ces luttes et mouvements étaient abolitionnistes de fait, pour avoir été précisément ciblés par le système ? Quelles sont les relations entre ces mouvements de libération et les théoricien-ne-s de l’abolitionnisme pénal ?

Oui, des abolitionnistes de fait… C’est une remarque importante à faire. Effectivement à partir du milieu des années 1970, il y a des théoricien-nes, des militant-e-s sur le terrain des luttes politiques qui se pensent et se revendiquent abolitionnistes, mais ça ne veut pas dire que le projet d’abolir le système pénal est née avec les théories de ces personnes ou leurs luttes.

Les Black Panthers, les luttes de libération africaine-américaine, et aussi auparavant les mouvements anarchistes ont bien sûr porté cette critique radicale du système pénal, et des institutions policière et carcérale.

L’abolitionnisme n’appartient pas à ceux qui s’en revendiquent. D’ailleurs, aujourd’hui en France, il existe des organisations, des luttes qui défendent une ligne abolitionniste sans même le revendiquer, je pense par exemple au Genepi (qui se réclame du féminisme et de l’anticarcéralisme); ou au collectif afroféministe Mwasi et bien d’autres.

D’ailleurs,  si  on  remonte  encore  plus  loin  dans  l’histoire,  le  terme « abolition » fait penser aux luttes anti-esclavagistes. A-t-il été  pensé pour faire le lien avec celles-ci ?

C’est difficile pour moi de répondre à cette question parce que l’histoire des mouvements abolitionnistes reste encore très peu écrite. Je ne suis pas une spécialiste de la question de l’esclavage, mais ayant fouillé un peu les archives abolitionnistes de la première vague, je sais qu’il y a peu de références à l’esclavage.

Aux États-Unis, la question de la continuité avec les luttes abolitionnistes esclavagistes a émergé dans les années 2000. C’est aussi pour cela que j’emploie l’expression de « première vague » de l’abolitionnisme, pour ces penseurs des années 1970 qui sont pour beaucoup des hommes blancs. La deuxième vague a été marquée par des théoriciennes et des militantes africaines-américaines, qui ont eu le mérite de mettre au centre des réflexions, la question du racisme et de la continuité du système pénal avec le système esclavagiste.

Dans Pour elles toutes. Femmes contre la prison, votre précédent livre, vous interrogez (et démontez) la pertinence de mener le combat féministe sur le terrain du droit, notamment parce que le système pénal échoue à protéger les femmes, et ne prend pas en compte les besoins des victimes. En quoi la réflexion sur les victimes est au cœur de la pensée abolitionniste, et particulièrement de Ruth Morris ?

C’est parce que Ruth Morris s’est beaucoup intéressée à la question des victimes, qu’il était important pour moi que l’un de ses textes figure dans Crimes et Peines. En fait, c’est un aspect assez méconnu de l’abolitionnisme pénal, auquel on reproche de ne penser qu’aux condamnés, alors même que l’approche des victimes est centrale dans nos réflexions. D’ailleurs beaucoup d’abolitionnistes le sont devenus précisément à cause du sort que le système pénal réserve aux victimes et de son incapacité à répondre à leurs besoins fondamentaux.

Ce que démontre Ruth Morris, c’est que le système pénal reconnaît exclusivement les victimes de violences interpersonnelles, qui existent évidemment, mais il existe un autre type de victimes : les victimes « d’injustices systémiques ». Elle parle bien sûr des victimes systémiques du sexisme, du racisme, qui ne sont jamais reconnues et prises en charge par le système pénal. On ne peut pas porter plainte contre le racisme, on porte plainte contre des discriminations raciales, ce qui ne revient pas à la même chose. Et la ruse du système judiciaire, c’est qu’il détourne notre attention de ces violences systémiques et donc de ces nombreuses victimes.

S’il échoue à protéger les victimes, vous écrivez « le système pénal semble au contraire très bien fonctionner du point de vue du capitalisme et du suprématisme blanc ». Au regard des contextes historiques et géographiques dans lesquels la police ou la prison ont été crées et généralisés, estimez-vous que le contrôle social fait partie de la fonction même des institutions pénales ?

Le colonialisme et l’histoire coloniale ne sont pas des champs dans lesquels j’ai une expertise, mais il me semble important, quand on pense la critique du système pénal, de ne pas faire l’impasse sur ces dimensions. Il existe un vaste champ de recherche sur la manière dont la prison s’est imposée dans certains pays grâce à la colonisation. Beaucoup de travaux sont également revenus sur l’origine de la police, ses racines au sein des « slave patrols », ces milices coloniales qui se chargeaient de discipliner les personnes esclavagisées. Il y a des débats historiographiques sur les liens, l’articulation entre esclavage, colonisation et système pénal. Et ce dernier ne peut bien sûr être détaché du système capitaliste et du suprématisme blanc.

Vous démontrez aussi comment la question féministe peut servir de prétexte pour justifier des politiques qui ciblent les personnes racisées, musulmanes, à l’intérieur, comme à l’extérieur au travers de l’impérialisme. Estimez-vous que la récente loi sur le harcèlement de rue ou dans un autre registre la loi séparatisme en font partie ?

C’est très clair et ce qui me parait incroyable, c’est que certaines personnes puissent le nier. Ces lois sont précisément faites pour cibler une catégorie de personnes, ce sont des lois racistes et sexistes. La loi sur le harcèlement de rue vise explicitement des hommes jeunes, issus de l’immigration ou de l’histoire coloniale qui vivent dans les quartiers populaires. Le but étant de désigner ces hommes comme culturellement sexistes. Même chose pour la loi sur le séparatisme. On observe une avalanche de lois de ce genre, visant explicitement les hommes et les femmes musulmanes ou les personnes pensées comme musulmanes.

Finalement, si les crimes/délits sont des constructions, peut-on dire que l’État a finalement construit son ennemi ?

Ce que nous donne à voir les politiques pénales et notamment du populisme pénal, c’est qu’il y a des figures de la dangerosité que l’on agite régulièrement pour justifier l’expansion du pénal : la figure du pédophile, ou celle du terroriste islamiste, à laquelle on relie volontiers les jeunes hommes issus de l’immigration ou de l’histoire coloniale vivant dans les quartiers populaires. À l’inverse, il y a des populations désignées comme devant être protégées (parfois même contre leur gré) comme les femmes, les enfants. Et d’autres, dont on accepte qu’elles soient vulnérables et non protégées.

Aux États-Unis, les Black Panthers et de nombreux africains-américains comme Angela Davis, ou Michelle Alexander dans « The new Jim Crow », ont démontré la continuité entre le système esclavagiste et la prison contemporaine grâce notamment au 13ème amendement. Quel est l’héritage de ces luttes de libération noire sur les luttes d’aujourd’hui comme au sein de Black Lives Matter par exemple ?

Il est vrai que depuis le tournant des années 2000, il y a cette rhétorique autour de la continuité du système pénal avec le système esclavagiste au sein des mouvements abolitionnistes nord-américains et particulièrement états-uniens. Ce qui n’est pas sans susciter de débats à la fois politiques, historiographiques et académiques. Mais pour résumer, on a des personnes esclavagisées qui une fois le 13ème amendement actée, se sont retrouvées prisonnières, condamnées à du travail forcé, et parfois de manière caricaturale. La prison d’Angola par exemple, qui était une plantation dans laquelle on envoyait des personnes esclavagisées originaires d’Angola, est aujourd’hui une prison où les noirs sont surreprésentés, et qui pratique le travail forcé.

Donc on peut facilement observer ces formes de continuités historiques, aussi bien au niveau des institutions que des parcours individuels. Les anciens propriétaires d’esclaves se reconvertissent si l’on peut dire dans le travail forcé. Et puis il y a la réalité actuelle de la surreprésentation des noirs dans les prisons. Un jeune noir aux États-Unis a plus de chance de se retrouver en prison qu’à l’université.

Mais ce n’est pas sans créer de débats sur les raisons qui expliquent la surreprésentation des minorités dans le système carcéral. Car les noirs et les africains-américains ne sont pas les seuls à être surreprésentés en prison, on trouve évidemment les latinos, les amérindiens, mais aussi des blancs pauvres et cela crée des débats au sein des mouvements antiracistes, et des mouvements abolitionnistes et pèse sur les enjeux d’unification que l’on pourrait espérer d’un front politique contre les violences pénales.

Comment expliquer le peu de travaux et même de traductions sur la question en France?

C’est vrai qu’en France, il y a des textes qui existent mais qui sont essentiellement académiques, et donc réservés à un public universitaire. Il y a quand même des textes politiques, mais qui sont relativement anciens, comme Catherine Baker « Pourquoi faudrait-il punir ?  » ; Jacques de la Haye a pas mal écrit sur la prison, mais pour l’essentiel les textes existent surtout en anglais, et dans d’autres langues. Il ne faut pas oublier que l’abolitionnisme ce n’est pas un mouvement que nord-américain et anglophone. Il y a des choses qui s’écrivent en espagnol, en allemand, en italien. Mais en France, c’est vrai qu’il y a un retard dans la traduction et la circulation des idées.

Une fois dit cela, il ne faudrait pas croire que les abolitionnistes et les réflexions abolitionnistes n’existent pas en France. Dans les années 1970, il y a eu des mouvements comme le Groupe d’Information Prison (GIP), le Comité d’Action des Prisonniers (CAP), la figure intellectuelle de Michel Foucault et d’autres personnes qui portaient un discours radical sur le système pénal.

Il y a donc des formes de circulation historiques mais ce qui est nouveau ces derniers mois avec notamment la visibilité de Black Lives Matter, et de fait des mouvements pour l’abolition de la police aux États-Unis, c’est qu’il y a u intérêt renforcé en France pour ces idées-là. Et de mon point de vue, on assiste à une relative sortie des marges politiques des mouvements qui prônent l’abolition du système pénal, tant aux États-Unis qu’en France.

Justement on parle beaucoup en ce moment de BLM aux États-Unis, mais il y a des différents courants aux sein des mouvements qui luttent contre les violences policières, et donc différentes stratégies. Vous qui vivez là-bas et êtes une observatrice privilégiée, quels sont ces différents courants ? Qu’est ce qui les divise ?

Je vis aux États-Unis, mais je n’ai pas une expertise sur tous les mouvements existants et mon analyse porte évidemment des formes de subjectivité. Ce que je peux en dire, c’est qu’effectivement il y a une diversité de stratégies, de ligne politique, et que cette diversité n’est pas représentée dans les médias ou dans ce qui est dit en France. On parle peu, par exemple, des mouvements réformistes qui luttent dans le sens d’une réduction des violences policières, et donc qui n’ont pas les mêmes objectifs politiques que ceux qui veulent l’abolition. Pour autant, ils sont beaucoup plus importants que ces derniers.

« Defund the police », donc l’idée de « définancer la police », de réduire les financements de la police en réduisant les budgets de l’armement, le recrutement des policiers (une stratégie qui peut également être appliquée au niveau du carcéral), cette stratégie-là a bénéficié d’une certaine visibilité en France, sûrement pour le caractère qui semble nouveau, voire exotique, mais c’est loin d’être le courant majoritaire dans les mouvements critiques autour de la police aux États-Unis.

Aux États-Unis, les mouvements antiracistes se sont donc majoritairement concentrés sur les luttes contre les violences policières. On peut faire le même constat en France. Comment expliquer qu’au sein des milieux antiracistes, bien qu’on ait conscience du  caractère structurel du racisme de nos institutions, on continue à réclamer une justice dont on est quasiment systématiquement privé ?

Cela mérite des discussions plus approfondies, mais on peut voir cette question à différents niveaux. On peut d’abord comprendre que l’impunité est forcément choquante quand on parle de crimes d’État. Je préfère d’ailleurs l’expression « crime d’État » à celle de « violences policières » parce que je pense qu’il est important et plus englobant, de mettre la focale sur l’État. Cela permet aussi de penser ensemble les crimes policiers et les crimes pénitentiaires.

Ceci étant dit, l’impunité fait violence, à la fois aux victimes, aux proches des victimes et au-delà à des communautés entières. Et je pense que l’on peut être d’accord que la condamnation de Derek Chauvin, le meurtrier de Georges Floyd, s’est accompagnée d’une forme de soulagement car quelle insulte cela aurait été, d’avoir un cas supplémentaire d’impunité.

Ce sur quoi on peut s’interroger, ce sont les raisons pour lesquelles on porte plainte. Quelles sont les raisons pour lesquelles on fait appel à la justice ? Et là je crois qu’il faut comprendre plusieurs choses : Le désir de reconnaissance des faits, de l’injustice, donc de son statut de victime, du préjudice et du tort commis, et puis aussi un besoin de vérité. Et à ce niveau, de nombreuses affaires nous enseignent que la vérité judiciaire est très loin de la vérité des faits, et de nos expériences collectives, de ce qu’est le racisme, de ce qu’est l’activité policière, pénitentiaire. Donc l’utilisation de la justice peut répondre à ces besoins de reconnaissance, et cela peut aussi être une façon de politiser et de mobiliser autour d’une violence.

Pour moi la question n’est pas « est-ce qu’il faut porter plainte ? » qui est davantage une question tactique, mais de s’interroger collectivement : est ce qu’il y a un avantage à avoir recours à la justice ?

Et que répondez-vous au procès de l’irrationalité fait au projet abolitionniste. Après tout, plutôt que de l’abolir, pourquoi ne pas moderniser les prisons, les rendre plus humaines, et réformer la police ?

On peut répondre que l’État et les forces réformistes travaillent sans cesse à humaniser, moderniser la police et la prison. Ils sont une gigantesque boîte à idées, dont sortent peu de véritables réformes, mais qui a sans cesse des réformes à nous proposer. Finalement, il y a peu de gens qui estiment que ces institutions ne doivent pas être réformées. Au contraire, il y a une sorte d’accord général sur les imperfections, les dysfonctionnements. Et c’est bien sur ce point que réformistes et abolitionnistes s’opposent : ces derniers disent qu’en fait le système Penal n’est pas réformable, il ne fait que se réformer mais sa nature profonde, ses fondations, ne lui permettent pas d’être réformé.

Finalement, ne luttons-nous pas contre nous-mêmes, contre nos besoins et intérêts en appelant à rendre plus humaines et plus acceptables des institutions qui sont profondément racistes, sexistes, classistes ?

Pour moi, le discours de réforme de la prison ou de la police fait partie d’un discours de légitimation de ces institutions. C’est vraiment la rhétorique de ceux que j’appelle « les légitimistes », ceux qui appellent à défendre la légitimité des institutions pénales. Ce que l’on voit en ce moment aux États-Unis, c’est une fièvre réformiste que ce soit au niveau de l’État fédéral, des états, des municipalités, etc. Là-bas les forces de police sont extrêmement morcelées, on a plus de 15 000 forces de police et chacun y va de sa réforme, notamment sur l’encadrement du recours à la force, sur la standardisation du type d’armement, l’interdiction des clefs d’étranglement etc. Il y a énormément de réformes en ce sens qui risquent de participer à la légitimation de l’institution. Et puis il y a aussi les effets sur le terrain de ces réformes : en quoi cela change la vie des personnes racisées, des pauvres, et de toutes les personnes qui sont les cibles du système pénal ? Le fait est qu’à ce jour, on ne voit pas de changements, et il y a même des raisons de s’inquiéter d’un regain et d’une augmentation du nombre de personnes tuées par la police dans le sillage de la condamnation de Derek Chauvin.

La poétesse africaine américaine Audre Lorde disait : « Les outils du maître ne détruiront pas la maison du maître ». Quels outils, quelles pistes l’abolitionnisme pénal offre-t-il pour construire des formes de justice autonomes ?

L’abolitionnisme pénal n’est pas un bloc, il y a des courants différents, des débats, différentes propositions stratégiques qui peuvent et doivent être discutées. Certains abolitionnistes penchent davantage pour une proposition d’élargir des formes d’autonomisation du système pénal, donc en développant des formes de justice dite « transformative » ou « communautaires ». Cela revient en gros à créer des espaces dans lesquels on se passe du système pénal.

D’autres, et c’est mon cas, respectent ces initiatives et en suivent le développement avec intérêt mais sont davantage sur une  ligne révolutionnaire et estiment donc que l’on n’abolira pas le système pénal sans un processus révolutionnaire et que ces formes d’espaces d’émancipation ne permettent pas d’abolir totalement le système pénal.

Avant la justice transformative, il y avait aussi la piste de la justice restaurative dont on a d’ailleurs pu voir des éléments cooptés par le système judiciaire, notamment en France avec la réforme Taubira…

Le mouvement autour de la justice restaurative qui date des années 1990 a suscité un certain enthousiasme chez certains abolitionnistes, mais aussi rapidement des critiques comme chez Ruth Morris qui a formalisé l’idée de justice transformative en réponse aux limites de la justice restaurative.

Pourquoi ? Parce que la justice restaurative a été développée par l’État et donc son développement participe à celui de la sphère pénale et de l’activité de l’État. Ce qu’on voit avec la loi Taubira (mais il faut rappeler quand même que la France a eu un certain retard par rapport à d’autres pays comme le Canada, les États-Unis, l’Australie), c’est que lorsque l’on met en place la justice restaurative, il y a parallèlement la mise en place de tout un système économique, on observe le développement de formations, d’intervenant-e-s.

Sur le terrain, on voit que cela se traduit parfois des formes d’injonction à se plier à certaines mesures pour des prisonniers condamnés à de longues peines, et donc une peine qui s’ajoute à la peine. C’est l’ajout d’un processus pour des personnes déjà criminalisées, cela n’épouse pas l’idéal abolitionniste qui est de supprimer la sphère pénale.

L’abolition, c’est bien tentant. Mais n’est-ce pas illusoire dans une société capitaliste occidentale ? Existe-t-il des exemples, des expériences qui s’en rapprochent et qui pourrait nous aider à mieux concevoir les formes cela pourrait prendre ?

Alors d’abord il faut rappeler que la justice transformative est née au sein de communautés qui, pour l’essentiel, ne pouvaient pas faire appel au système pénal. En gros : des travailleurs et travailleuses du sexe, des  personnes LGBT, des personnes étrangères en situation d’irrégularité donc des personnes qui bien qu’elles soient victimes d’un crime ou d’un délit ne peuvent se rendre au commissariat sous peine de se retrouver elles-mêmes ou leurs proches criminalisés. Donc la justice transformative est certes un espace d’expérimentation et d’autonomisation, mais elle répond aussi à des besoins de justice de communautés qui sont victimes, mais qui n’ont pas accès à la justice pénale. Parce que recourir à la justice pénale, c’est un privilège de classe, de race etc.

D’ailleurs la reconnaissance même de son statut de victime en est un ?

Bien sûr, selon qui on est, selon aussi le récit de victimation, on est ou pas reconnu. Il faut être une « bonne victime » face à un « bon auteur », comme le montrent les analyses de Nils Christie – et donc correspondre à l’ensemble des préjugés que peut accompagner l’imaginaire de l’agresseur. La justice transformative naît donc des besoins des victimes qui ne sont pas pris en charge par le système penal.

Mais une autre chose que je voudrais rappeler, c’est que dans notre vie quotidienne il y a plein de moments où on est dans des situations préjudiciables, où un tort a été commis et où l’on ne fait pas appel à la justice. Et en général, les situations dans lesquelles on ne fait pas appel, sont celles qui impliquent des personnes proches.

Tout ça pour dire que l’on demande souvent des exemples, et ce que l’on peut répondre à ça c’est : regardez ce que vous faites dans vos vies quotidiennes, dans votre vie intime ou professionnelle. Et c’est cela aussi ce qu’apporte Louk Hulsman en nous encourageant à renoncer à la catégorie de « crime » – qui entretient l’idée qu’il y a des situations à part dans nos vies, alors qu’au contraire, on gagnerait à penser cela ensemble diverses formes de préjudice.

C’est aussi sur ce point qu’insiste Nils Christie, le troisième auteur que vous mettez à l’honneur dans le livre avec son texte « A qui appartiennent les conflits ? ». Il estime que les conflits disent quelque chose de nous, de ce que nous sommes, et ils les voient comme une « richesse » dont l’État nous dépossède…

Ce qu’il dit et ce qui peut paraître contre-intuitif, c’est que les conflits sont une richesse mais qu’on est habitué à les penser sous l’angle du manque, de la perte. Quand on dit cela, on ne nie évidemment pas la gravité des préjudices et des torts qui peuvent être subis, mais c’est un encouragement à les voir comme des opportunités collectives pour se rappeler les valeurs sur lesquelles on fonde la vie sociale, pour prendre le temps de discuter de nos conflits. Ce qu’il critique, c’est la professionnalisation de la gestion de nos conflits. Mais là encore, cela fait écho aussi au mode de vie capitaliste qui ne permet pas cette prise de temps, et qui nous force à déléguer.

Dans le dernier chapitre du livre, vous évoquez les nombreux enjeux auxquels se confronte aujourd’hui l’abolitionnisme pénal, que pouvez-vous nous en dire ?

En effet, ce livre donne beaucoup de place à trois auteurs importants mais il s’arrête aussi sur les enjeux auxquels se confrontent aujourd’hui les différents mouvements abolitionnistes. Ma vision est influencée par le fait que je regarde ces évolutions depuis les États-Unis, et plus généralement l’Amérique du nord, mais selon moi il y a plusieurs types d’enjeux :

1- L’articulation entre luttes féministes et abolitionnistes, mais aussi avec la question du racisme et la manière dont on peut penser les luttes abolitionnistes actuelles comme un prolongement de celles pour l’abolition de l’esclavage ;

  • – Il y a aussi de nombreuses réflexions autour de la question de l’écologie, à la fois une critique des formes de criminalisation des atteintes à l’environnement. Je pense en particulier à la création du crime d’écocide qui revient pas mal dans les débats. Personnellement, je crois qu’on peut très bien être sur des positions radicales au sujet de l’environnement et critiquer la criminalisation qui accompagne parfois les politiques En parlant d’environnement, se pose aussi la question de l’impact écologique du système pénal, que ce soit en termes d’implantations des prisons. Et là, on peut faire un lien avec le racisme environnemental bien connu aux États-Unis

: les quartiers populaires sont impactés par la pollution, le manque d’accès à certaines ressources comme l’eau. Pareil pour l’implantation des prisons sur des sites pollués, on voit comment la prison crée de la pollution et comment les politiques pénales s’appuient sur du greenwashing, c’est-à-dire sur l’instrumentalisation d’un discours écologique.

  • – Un front plus marginal mais pas moins important qui s’ouvre de plus en plus, c’est la question du validisme, de la désinstitutionnalisation des personnes en situation de C’est une question essentielle qui mérite d’être davantage réfléchie, et on voit de plus en plus émerger des alliances entre des luttes politiques de personnes handicapées et des luttes abolitionnistes.

Au-delà du front des luttes, se posent aussi des questions stratégiques. Pour moi, il y a un enjeu important sur lequel je revenais déjà dans Pour Elles toutes : la question de « l’ONGisation » des luttes. Le fait que de plus en plus de luttes s’institutionnalisent et on l’observe de manière presque caricaturale aux États-Unis avec des mouvements qui reposent sur des subventions et sur la philanthropie. Certains analystes critiques parlent de « complexe caritativo-industriels ». L’enjeu des financements, de la recherche de subventions et par conséquent de parts de marché, en viennent à façonner les revendications, mais aussi les moyens de se mobiliser (community organizing) : c’est donc un déplacement, une cooptation des  luttes autonomes, originellement portées par les personnes concernées. Et on y perd non seulement du point de vue de l’autonomie des luttes, mais quand le secteur associatif vit de nos existences, il a tendance à nous pathologiser, à nous montrer comme étant des populations qui ont besoin d’être aidées.

Pour terminer, est-ce que vous auriez des livres, des références à conseiller qui vous ont particulièrement marqué ou qui permettent de débroussailler tranquillement ce vaste sujet ?

Il y a Georges Jackson, Les frères de Soledad, qui m’a personnellement beaucoup marqué. Sa correspondance aussi a été très formatrice pour moi. Angela Davis, La prison est-elle obsolète ?; Jackie Wang, Capitalisme carcéral, sont aussi des livres que je recommande. Et j’aimerais terminer sur le livre de Saïd Bouamama, L’affaire Georges Ibrahim Abdallah, pour saluer le militant et le combattant qu’est Georges Abdallah et rappeler qu’il vit sa 37ème année dans les prisons françaises.

 

Elodie Descamps

Édito #29 – Zemmour ou le dernier avatar du bonapartisme transcendantal

Pour qui est familier des discours d’Eric Zemmour au moins depuis son accès à la notoriété et la publication du Premier Sexe (2006), son personnage historique favori n’est autre que le petit caporal, Napoléon Bonaparte. Mais si tout dans son discours se réfère à Bonaparte (jusqu’à la proposition de revenir à la loi de 1803 sur les prénoms français – loi que Zemmour simplifie d’ailleurs allègrement) il ne s’agit pas seulement d’une passion historique ou d’un vernis servant à légitimer ses propos : c’est là un vrai ancrage idéologique. Cet ancrage permet de mieux imaginer le type d’Etat qui inspire Zemmour – le journaliste comme l’homme politique. On pourrait ici, reprendre ce qu’en écrit Sadri Khiari dans sa thèse de doctorat :

« (…) dans sa forme manifeste, l’Etat bonapartiste apparaît comme une dictature personnelle et plébiscitaire, voire paternaliste, bénéficiant, au moins un temps, d’un fort soutien populaire. Ce qui permet au chef suprême – le Bonaparte – de jouer un rôle d’arbitrage entre les intérêts sociaux antagonistes. Son autorité s’appuie sur un appareil bureaucratique, policier ou militaire puissant, développant une idéologie populiste et nationaliste, souvent belliciste. Le pouvoir Exécutif et son chef cherchent à s’arroger le monopole de la représentation sociale et politique, supprimant tant que faire se peut les corps intermédiaires et réduisant les institutions représentatives, comme le parlement, à un rôle de façade démocratique tandis que les procédures électorales sont généralement tronquées. Quant aux formes non-étatiques d’organisation et d’initiative (presse, partis, syndicats, etc.), elles sont contraintes de faire allégeance à l’Etat sinon carrément prohibées. »

Si cet idéal-type de l’Etat bonapartiste proposé par Khiari ne se retrouvera sans doute pas tel quel chez un Zemmour candidat à la présidentielle, il y a tout de même fort à parier que ce dernier s’en rapprochera. Guère surprenant, donc, que d’aucun font du bonapartisme une sorte de pré-fascisme ou de fascisme avant l’heure. Gramsci, lui, se référait plutôt à César pour évoquer Mussolini – et parlait de « césarisme » (dans le Cahier 13) pour évoquer cette situation « dans laquelle les forces en lutte s’équilibrent de telle façon que la poursuite de la lutte ne peut aboutir qu’à leur destruction réciproque. » Le César (ou Bonaparte, c’est selon) a donc la tâche de jouer le rôle d’arbitre d’une situation historique « caractérisée par un équilibre de forces annonciateur de catastrophes ». Or, rajoute Gramsci, ce césarisme « n’a pas toujours la même signification historique (…) [C]e n’est pas un schéma sociologique mais l’histoire concrète qui peut établir la signification exacte de chaque forme de césarisme. »

Toutefois, si Zemmour se rêve en Bonaparte ou en César, cela signifie-t-il qu’il sera amené à jouer ce rôle ? Si celui-ci ne cesse de grimper dans les sondages, possède-t-il un appareil politique suffisant pour lui permettre de mener sa barque seule face au reste de la droite ? Tout comme la force de la gauche ne viendra pas d’un seul parti (aussi révolutionnaire soit-il) mais d’un assemblage complexe (et parfois conflictuel) de diverses forces politiques, intellectuels, appareils médiatiques, etc. … La droite visant à renforcer la France blanche ne pourra pas s’appuyer sur un seul camp ou parti mais devra, nécessairement composer avec la complexité des forces en présence (non seulement parmi les candidats à la présidentielle mais également parmi leurs nombreux soutiens dans les médias – de Pascal Praud à Jean Messiah). Zemmour ne sera donc sans doute pas le prince moderne de la droite raciste, ce dernier « ne peut être une personne réelle, un individu concret, il ne peut être qu’un organisme, un élément complexe de société dans lequel a commencé déjà de se concrétiser une volonté collective qui s’est reconnue et affirmée en partie dans l’action » (Cahier 13). Si cette volonté politique s’incorporait auparavant dans un parti politique, force est de constater que celle-ci prend aujourd’hui la forme d’une multiplicité de camps politiques, parfois en conflits mais dont l’objectif final reste le même : préserver l’identité blanche de la France.

Que Zemmour atteigne ou non le second tour de la prochaine présidentielle importe bien évidemment afin de pouvoir évaluer l’évolution du rapport de forces, mais dans tous les cas Eric Zemmour deviendra sans doute la figure de proue du camp raciste et nationaliste à droite. Il importe, néanmoins, d’identifier les options les plus à même de contrer cette montée zemmourienne. De ce point de vue, la prochaine élection présidentielle est une étape à ne pas négliger. Si nous ne sommes pas dupes de l’efficacité d’une campagne présidentielle sur le sort des indigènes, celle-ci nous semble tout de même essentielle afin de pouvoir évaluer la situation dans laquelle nous lutterons. Car si le camp antiraciste a, ces dernières années, subit quelques déconvenues, celles-ci ne signifient aucunement que l’antiracisme politique a disparu. Du résultat de la prochaine présidentielle dépendra donc certainement notre place dans la lutte politique. De ce point de vue, Mélenchon apparaît sans doute comme la chance la plus crédible de résister à la génération Z et à ses représentants.

Un point d’éclaircissement nous semble, ici, essentiel : si nous sommes au fait du fossé qui nous sépare de Mélenchon sur le plan politique et si nous n’avons pas vocation ici à donner des consignes de votes, il nous apparaît important de clarifier le point suivant : Mélenchon n’est pas Zemmour. Il en est même assez loin. Si Mélenchon prône toujours un programme républicain blanc, ces dernières années l’ont vu très largement évoluer (de manière positive) sur la police, les questions raciales et sur l’islamophobie en particulier. Par ailleurs : si l’on évalue la situation en fonction du rapport de forces véritable, il faut constater que Mélenchon est le seul à pouvoir opposer une alternative électorale crédible à la droite nationaliste et raciste. Si nous ne pouvons donc que souhaiter un glissement du rapport de forces vers Mélenchon, c’est qu’il est la seule condition de pouvoir rebondir dans de meilleures conditions. Car la constitution d’un bloc contre-hégémonique – capable d’unir la gauche et l’antiracisme politique – ne passera pas par des mots d’ordre, aussi radicaux soient-il, mais bien par une analyse du mouvement réel. La prochaine présidentielle n’est qu’un instant de ce mouvement, mais c’est cet instant qui déterminera, en partie, notre devenir politique et notre devenir tout court.

Édito #28- Vaccins anti-Covid : le miracle cubain

C’est l’histoire d’une île, située à quelques encablures d’un empire tout puissant. Tourmentée par la violence de l’histoire, elle n’a jamais renoncé à son indépendance. Ni le colonialisme espagnol, ni l’impérialisme états-unien n’auront eu raison de sa dignité. En 1959, des combattants entrent à la Havane après avoir renversé un régime honni, tenu à bout de bras par Washington. La révolution se veut socialiste, patriotique et anti-impérialiste. L’empire est fou de rage, il ne peut se résoudre à un tel affront. L’idée qu’un pays du Sud, qu’il soumettait à sa botte depuis plus d’un demi-siècle se libère de ses chaines lui est insupportable. Alors, parallèlement aux actes terroristes, aux invasions, aux déstabilisations qu’il organise et finance, il décide d’asphyxier le pays, au moyen d’un embargo qui dure depuis près de 60 ans.

Cette politique a privé les cubains de plus de 1000 milliards de dollars. Le système de santé, lui, a été brutalement affecté par le blocus. Entre l’impossibilité d’acheter certains médicaments pour le traitement de lourdes maladies comme la leucémie, les difficultés pour obtenir des pièces de rechange pour des équipements médicaux à cause de l’interdiction faite aux entreprises états-unienne de commercer avec Cuba, ou encore, ignominie suprême, le gel par le Trésor états-unien de l’argent du Fonds Mondial de Lutte contre le Sida et la Tuberculose destinée à la Havane. Enfin, à travers la loi Torricelli de 1992, les Etats-Unis renforcent leur arsenal impérialiste. Cette loi conférait à l’embargo un caractère extraterritorial. Ainsi, tout pays accostant dans un port cubain se voyait refuser l’accès au marché états-unien pendant 6 mois. Conséquence, de nombreuses entreprises internationales ont cessé de vendre des équipements technologiques à Cuba, la privant d’outils indispensables pour par exemple détecter des maladies comme le cancer.

En 2020, alors que certains espèrent un allègement des sanctions en pleine pandémie, Washington décide au contraire de les renforcer. Des dons de la fondation chinoise Jack Ma, comprenant entre autres des masques, n’ont finalement pas pu être livré car le navire qui les transportait battait pavillon états-unien. Par ailleurs, sous la pression de Washington, de nombreuses banques suisses – UBS, Banque Cler – ont refusé de transférer des fonds de solidarité octroyés par des organisations helvétiques telles que Medi-Cuba Suiza et l’Association Suisse-Cuba. Cet acharnement envers Cuba, pleinement poursuivi par Joe Biden, relève d’une politique ouvertement criminelle, comme le rappelait Fidel Castro à l’ONU en 1995 : « Ce n’est ni un embargo ni un blocus, c’est une guerre économique contre notre pays, à qui on ne permet pas d’acheter de l’aspirine, à qui on ne permet pas d’acheter un anti-cancérigène pour sauver une vie ou soulager la douleur de ceux qui sont en fin de vie. Rien, absolument rien ne peut être vendu à Cuba ! »

Et pourtant. Malgré tout cela, Cuba a fait de la recherche scientifique et médicale un pilier de sa révolution. Pour parer aux hostilités extérieures et assurer sa souveraineté, voire sa survie, le pays produit ses propres médicaments. De plus, sur les treize vaccins qu’il inocule à sa population, huit sont produit sur l’île. En lien étroit avec l’autre pilier de la révolution, l’éducation, Cuba a mis sur pied à partir des années 1980 une industrie de biotechnologie. C’est grâce à elle que le pays a pu réaliser une véritable prouesse, en produisant pas moins de cinq vaccins, dont deux ont validé les essais cliniques de la phase trois, avec une efficacité respective de 91,2% et 92,28 (avec trois doses pour le second).

Leurs noms ? « Soberana 02 » (souveraineté) et « Abdala ». Abdala n’est autre que le personnage d’un poème du révolutionnaire et apôtre de l’indépendance cubaine, José Marti. Abdala, c’est José Marti se lançant dans la bataille pour la libération de Cuba. Abdala, c’est ce jeune épris de liberté lançant à sa mère : « Tu veux savoir ce que c’est la Patrie ? », « La Patrie, c’est la haine envers celui qui l’opprime et la rancœur éternelle envers ceux qui l’attaquent ».

Aujourd’hui, Cuba vaccine massivement sa population, très éprouvée par les effets de la pandémie. Fidèle à son engagement internationaliste, la Havane commence à exporter ses doses au Venezuela ou encore au Vietnam.

Voilà donc un petit Etat de 11 millions d’habitants, plongé dans la dépendance par des siècles de colonialisme et objet d’un acharnement impérialiste sans commune mesure dans l’histoire, produire fièrement ses propres vaccins, au nez et à la barbe de son bourreau, et alors même que la France, 5ème puissance mondiale, a été incapable de créer son propre vaccin.

On peut bien sûr développer un rapport critique sur la gouvernance de Cuba et ses dirigeants, on peut aussi pointer la corruption des fonctionnaires et de la bureaucratie (qui ne leur est pas propre) mais compte-tenu des conditions d’existence et de survie de la petite île, on peut aussi l’admirer et s’incliner devant ses performances et sa résilience.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Édito #27- versus Rousseau ou le chauvinisme atlantiste

Lors du débat Jadot /Rousseau du 23 septembre, nous avons vu, stupéfaits, deux candidats d’un courant « plus ou moins à gauche » faire assaut de chauvinisme pour défendre la participation de la France à la croisade anti-chinoise conduite par Biden. Un véritable concours de servilité. Si nous prêtons une brève attention à cette séquence, c’est parce qu’elle est révélatrice des avatars du chauvinisme impérialiste français.

Le chauvinisme étalé dimanche par les deux postulants se veut élégant, raffiné, loin de toute vulgarité nationaliste. Le nationalisme, c’est bon pour le bas peuple, c’est ce qui ronge ces classes populaires qui refusent l’Europe, au point d’en avoir rejeté la Constitution au referendum de 2005. Ainsi, tout au long de la soirée, nos deux candidats se sont drapés sous les plis du drapeau de l’Union Européenne pour dissimuler un chauvinisme bon teint mais foncier.

Ce chauvinisme antipatriotique est un trait majeur des classes dirigeantes françaises, qui se sont toujours réfugiées chez les puissants de l’extérieur pour faire la guerre à leur propre peuple. C’est Coblence contre Valmy, c’est la fuite de Varennes. C’est Thiers dans les bras de Bismarck contre la Commune de Paris, Pétain dans ceux d’Hitler pour écraser les rouges du Front populaire. Ce chauvinisme typiquement BBR s’abrite cependant derrière une bonne morale. Si la capitulation du pays est nécessaire c’est parce que celui-ci a péché. Pétain justifiait l’armistice hitlérien en invoquant les fautes commises par la République, notamment lors du Front populaire. La faute, pour Sandrine Rousseau, c’est donc d’avoir voulu faire cavalier seul, de négliger les alliances, européennes et atlantistes. La faute pour Jadot, c’est d’avoir signé en décembre dernier l’accord d’investissement avec la Chine contre l’avis des Etats-Unis. La France est donc punie, « parce qu’elle n’est pas un allié fiable » (Jadot). Il lui faut dès lors s’abandonner tout entière à la protection de plus puissant qu’elle.

Une bonne partie de la gauche a depuis longtemps accepté ce chauvinisme de soumission et de collaboration. Son antinationalisme n’est qu’une façade pour cacher son engagement atlantiste sans réserve. Nous sommes tous américains titraient Le Monde au lendemain des attentats du 11 septembre. En 1966, C’est Mitterrand qui s’opposait farouchement à de Gaulle lorsque celui-ci décidait de quitter le commandement militaire de l’OTAN.

Jadot et Rousseau n’avaient donc que l’Europe à la bouche, leur chauvinisme élégant consistant à cacher le drapeau tricolore dans les plis du drapeau européen, pour que la France puisse continuer à caracoler en Afrique et dans le Pacifique, sous protection états-unienne, seule bannière acceptable. La France intervenant seule au Sahel, c’est du nationalisme. Mais guerroyer sous le drapeau européen, c’est un acte de civilisation. La France vendant seule des sous-marins à l’Australie, c’est ignoble (Rousseau a beaucoup insisté sur ce point), mais vendre sa camelote meurtrière sous l’égide de l’alliance indo-pacifique de Biden, c’est un acte de civilisation pour contrer « l’agressivité de la Chine » (l’obsession de Jadot). La crise australienne a ainsi été l’occasion de réchauffer la doctrine de la « défense européenne » qui sera le mantra de la présidence française de l’UE en janvier prochain. On sait que ce concept n’a rien de stratégique et qu’il ne sert qu’à couvrir les tractations entre les divers marchands d’armes européens et états-uniens. Car la « défense européenne » est solidement ancrée dans l’Alliance atlantique, comme n’ont cessé de le rappeler Le Drian, Parly, et Macron lors de son coup de fil réparateur à l’oncle Joe.

Si Jadot et Rousseau, dignes représentants de leurs cousins du PS voient dans cet événement non pas une occasion de renforcer le combat anti-impérialiste, mais un prétexte pour se soumettre encore davantage aux USA, nous devons, quant à nous, nous en réjouir, en exigeant la sortie de l’OTAN et le départ des troupes françaises de l’Afrique et du Pacifique. Cela nécessite de rendre leur terre aux peuples colonisés qui n’ont que faire de la croisade antichinoise des Etats-Unis et de la France. Si nous étions vicieux, nous ajouterions que rendre leurs terres aux peuples colonisés n’est ni plus ni moins qu’un projet écologique. Mais il semblerait que même du point de vue écologique, Jadot et Rousseau soient des bouffons.

 

 

 

 

 

 

 

Libérer les hommes (indigènes) : le nouveau défi des civilisateurs 2.0

“Un grand film politique et sensuel, à couper le souffle”. L’Obs est en émoi. Si réaliser un film politique sur des Arabes est d’emblée un défi de taille, alors réaliser un film politique et sensuel sur des Arabes est vraiment ambitieux. Carte blanche à la réalisatrice tunisienne Leila Bouzid (une première concernée), qui obtient le prix de meilleur film au festival d’Angoulême pour son second long-métrage. Saura-t-elle nous surprendre ? Une histoire d’amour et de désir porte sur le parcours d’Ahmed, jeune de banlieue d’origine algérienne, qui entre en première année en fac de littérature à la Sorbonne, et rencontre Farah, une jeune étudiante venant de Tunis. Ils suivent le même cours de littérature où ils découvrent d’anciens poèmes érotiques du monde arabe (1). Ils se rapprochent, sortent ensemble à Paris et s’apprêtent à coucher ensemble mais Ahmed refuse d’aller plus loin. Farah attend de lui qu’il passe le pas, qu’il s’assume, qu’il l’embrasse en public et surtout qu’ils consomment leur attirance réciproque. Mais, trop timide et prisonnier de sa cité, son désir pour Farah peine à s’épanouir. Sans dévoiler l’issue de la romance sensuelle et politique de la rentrée, disons sobrement qu’elle est cousue de fil blanc. Pourtant, les yeux de la presse, y compris celle de gauche, brillent de mille étoiles. Libération s’émeut : “Une histoire d’amour et de désir ne vaut pas que par son sujet, mais il n’empêche que celui-ci n’est rarement voire jamais abordé: la perte de la virginité masculine. Et plus spécifiquement la terreur de la première fois, chez un jeune homme, qui se trouve être élevé dans des codes où la virilité est exacerbée et ne doit pas être une question.” La brume s’estompe quand on comprend qu’Ahmed et Farah surjouent des formes de sexualités fantasmées et caricaturales que ce soit celle de la femme tunisienne libérée selon les normes occidentales ou celle du jeune homme coincé prisonnier d’une culture qui fut jadis (au XIIe siècle) celle de la jouissance et de la volupté. Ahmed est donc un jeune de cité très timide, empêché de vivre librement sa sexualité en raison de son identité de banlieusard, d’algérien et de musulman. Il faut l’aider à s’en sortir. Ce sera la mission de Farah, digne héritière du Bourguibisme mais aussi étudiante à la Sorbonne, vivant à Paris et parfaisant ce parcours d’excellence par son intérêt pour la littérature érotique. Bref, l’Obs n’exagérait pas du tout.

Quand les opposés s’attirent

Le parcours d’Ahmed se résume à rejeter, progressivement, ses identités. L’objectif est qu’il y parvienne grâce à Farah qui l’invite dans son monde arabo-blanc-moderne. Le film joue alors sur leurs différences, non pas tant dans le but de montrer la diversité de la jeunesse maghrébine, comme le prétend la réalisatrice, mais sa polarisation. Farah et Ahmed ont alors en commun leur couleur de peau, mais la jeune étudiante vient d’un Sud moderne (le meilleur élève d’Afrique), alors que lui vient d’un Nord archaïque (la banlieue française). Elle admire la ville Lumière, la Sorbonne, la fête. Elle est consciente de son identité arabe (elle a grandi à Tunis, elle parle et écrit l’arabe), alors qu’Ahmed en est beaucoup plus distant. Toute la trame du film repose sur la distance qu’Ahmed doit parcourir pour atteindre le niveau de Farah. Depuis sa banlieue, il pend conscience de certains atavismes. Subtilement, (et digne de quelqu’un qui aurait lu « L’orientalisme » d’Edward Saïd), Farah ne l’invite pas à nier son arabité, mais à être un arabe émancipé, c’est-à-dire un “bon arabe”. “Si tu aimes la littérature, tu dois absolument boire du vin” lui dit-elle lorsqu’il prend un coca à leur premier rendez-vous. Le parcours initiatique d’Ahmed vers Farah se poursuit pendant une heure et quarante minutes. C’est long.

La relation politique et sensuelle entre les jeunes se poursuit, et le fossé ne cesse de se creuser. Farah n’hésite pas à reprocher à Ahmed d’être “coincé” et “fermé” comme les immigrés ouvriers tunisiens dont elle n’apprécie pas la mentalité. Farah ne comprend rien aux codes de banlieusard de celui qu’elle “aime”. Les soirées parisiennes étudiantes et bourgeoises le mettent mal à l’aise, mais ce sont les seuls endroits où Farah veut passer du temps avec lui. Lorsqu’il n’apprécie pas qu’elle l’embrasse devant tout le monde à une soirée, elle s’en va, agacée. Il surprend même une discussion  de Farah avec sa copine blanche :

“- Ca se trouve il est puceau ahah? – Ahah pourquoi ça n’arrive qu’à moi ?”.

L’incompréhension de Farah vis à vis d’Ahmed retire de la profondeur au personnage de Farah ainsi qu’au film. Farah n’étant théoriquement pas blanche, elle pourrait faire un effort au lieu d’attendre d’Ahmed un comportement prétendument normal. Or, la réalisatrice a préféré joué le contraste du cliché de la femme de Tunis moderne avec le cliché du jeune de cité de France. Face à l’ampleur du défi, la jeune Farah ne sait plus quoi faire :

“Je voulais t’aider mais là je peux rien pour toi”.

Pourtant, l’évolution de Farah dans le film n’interroge pas autant que celle d’Ahmed. Farah est comme elle est et ce dès le début. Personne n’essaye de la libérer. La mission civilisatrice ayant prétendument déjà été accomplie, elle arrive dans le film entière et…finie. Ahmed quant à lui subit l’émancipation 2.0 tout le long du film. Mais cette charitable ambition, libérer l’homme arabe et non plus la femme, est suffisamment inédite pour être interrogée.

L’homme arabe, libérable ?

“Imprégné d’une culture qui tait l’intimité, côtoyant des hommes qui vantent leurs exploits sexuels dans une masculinité toxique, Ahmed rejette son désir pour Farah, dont pourtant il s’éprend.” La Croix

Alors que la réalisatrice pense porter un regard neuf sur la masculinité arabe, certes trop souvent présentée comme violente, archaïque et ultra-virile, elle décide de présenter un jeune arabe de banlieue prisonnier d’un milieu social… justement violent, archaïque et ultra-viril. La subtilité du film se situe à cet endroit précis. Ce n’est pas Ahmed, l’individu, qui pose problème, mais son milieu et ses codes qu’il porte puis rejette. Si sa cité le pousse à être un homme viril – notamment dans son rapport avec sa sœur dont il doit préserver la réputation -, ses traditions algériennes et musulmanes l’enferment dans une pudeur qui l’étouffe. Ahmed est une victime. Pourquoi libérer un homme arabe et non une femmes arabe pour une fois ? Parce que la mission civilisatrice ne serait pas accomplie si elle n’achevait pas son dessein. S’il fallait libérer la femme de l’homme indigène, il n’en faut pas moins libérer l’homme indigène de lui-même. La fonction est la même, il s’agit de désigner quelle masculinité est toxique. Avant, c’était celle de tous les hommes indigènes: irréformables, violents, misogynes, musulmans. Aujourd’hui, il y a un espoir : Ahmed. Le personnage présente une sensibilité qui le singularise. La sensibilité fait de l’Algérien, réputé rustre, un être doué de sensibilité, capable d’aimer. Cela pourrait être sympa, sauf qu’en plus d’être étrangement exagérée, cette sensibilité est présentée comme exceptionnelle là d’où il vient. Si l’espoir est permis pour Ahmed, c’est uniquement à condition que ses amis du quartier restent bien des mecs de cité. Il doit être l’exception qui confirme la règle. C’est un peu comme le rôle de la prison selon Michel Foucault (2) . Celle-ci a pour fonction de produire et de maintenir des illégalismes à réprimer. La cité, c’est un peu cela. Elle a pour fonction de produire et de maintenir sous contrôle le type de masculinité à réprimer (non-blanche). C’est pour cela qu’Ahmed ne peut s’émanciper qu’à l’abri des regards de sa cité. Une fois au cœur de la Sorbonne et de la capitale, le choix est rendu possible. Si l’émancipation d’Ahmed est conditionnée par la répression de la masculinité des quartiers, la répression de cette masculinité se justifie par la possible émancipation de quelques Ahmed. On comprend mieux pourquoi le film a plu à la gauche républicaine, aux médias mainstream et même à la droite.

Une identité en carton

Tout ce que je viens d’exposer aurait pu faire de ce long métrage un bon film, certes un peu raciste, mais un bon film quand même. Le jeune de cité qui se bat contre lui-même et les archaïsme imposés. Super. Leila Bouzid a essayé de construire ce personnage en plein tourment, qui tente réellement de résister à Farah. Mais la résistance d’Ahmed s’avère finalement très superficielle. Ahmed ne tient pas à une quelconque identité de banlieusard, d’arabe ou de musulman car le film avoue dès le début qu’il n’est pas à l’aise avec ses identités qu’il rejette ou dont il a peu conscience. Son rapport à l’islam n’est par exemple pas traitée plus de dix secondes. Ahmed n’a aucun cas de conscience vis à vis de la religion et ne semble pas très attaché aux principes de l’Islam (il commence à boire de l’alcool assez rapidement dans le film, il invite Farah à partager le repas de Noël avec sa famille). Il s’en souvient pourtant par moment, lorsqu’il amène son ami de la cité à une soirée parisienne du nouvel an où il retrouve Farah. Celui-ci s’étonne :

“-Tu bois maintenant ?”, ce à quoi Ahmed répond discrètement “-T’as voulu venir alors tu fermes ta gueule”.

L’identité musulmane est donc présente, mais davantage comme un marqueur social porteur d’habitudes que comme une pratique religieuse. Le procédé similaire intervient par rapport à son identité arabe qu’il semble découvrir en même temps que le spectateur. Si le film développe un propos correct sur le regret d’Ahmed de ne pas connaître la langue arabe, la dimension de cette identité avec laquelle Ahmed renoue est celle… de la littérature érotique du XIIe siècle. Une des dernières scènes du film est assez navrante du point de vue de l’évolution du personnage. Alors qu’il discute avec un voisin du quartier, il en arrive à lui expliquer à quel point il est dommage que les arabes ne connaissent pas cette supposée véritable culture, moderne avant l’heure.

“-Tu trouves pas ça dingue qu’on ne connaisse rien à notre culture (en parlant de la littérature érotique arabe) ? -Mais c’est pas notre culture ça… -Ben si…”.

Grâce aux enseignements de Leila Bouzid et de son manuel d’érotologie arabe, l’érotisme devient pour Ahmed – et le public – ce tout réciproque au “rien” qui définirait le véritable monde arabe. S’il n’est pas dans mon propos de nier l’existence d’une telle littérature, Leila Bouzid ignore-t-elle qu’elle était l’apanage des élites mais surtout que nous n’avons pas à remonter huit siècles en arrière pour nous revendiquer d’une culture véritable ? En ce sens, elle se rapproche du romantisme islamique moderne qui idéalise un passé lointain pour mieux mépriser un réel compliqué et selon ses critères…honteux. L’identité plus récente, celle de nos parents, grands-parents et arrières grands parents ne suffit-elle pas ? Sûrement manque-t-elle de libertinage. Sûrement également correspond-elle au moment de l’histoire où les arabes sont devenus un groupe social pas très fréquentable – des barbares puis des islamistes -.

La banlieue est enfin ce qui parvient à mieux définir Ahmed mais encore une fois en surface. L’identité bricolée du mec de cité qui connaît les codes mais ne veut plus les reproduire produit une gêne à l’écran indescriptible en quelques lignes mais que le Figaro fait revivre dans sa critique:

« Sa sœur, Dalila, a une relation avec un garçon. La cité jase et le grand frère est sommé de la rappeler à l’ordre. Sa réputation est en jeu. Ahmed peine à jouer ce rôle de mec machiste qu’on lui assigne. On le traite de «Parisien».”

On a donc a un musulman qui n’en est pas vraiment un, un arabe qui n’en n’est pas vraiment un, un mec de cité qui n’en est pas vraiment un. Suivre l’évolution de ce personnage aux identités molles et incertaines est d’un grand ennui. C’est une belle histoire pour ceux qui pensent lutter contre le déterminisme social et les clichés par le biais de ce film. Sauf qu’en plus de les renforcer par le procédé de distinction, Leila Bouzid dépossède Ahmed de sa capacité de résistance, qu’elle soit politique, sociale ou religieuse et en fait un personnage sans odeurs et sans saveurs, irréel, que personne n’a jamais rencontré dans la vraie vie. Comme le film le revendique avec fierté, il s’agit d’un film politique. Plus que cela, il s’agit véritablement d’un film au service de la doxa républicaine, universaliste et coloniale. La morale du film se résumerait par la formule suivante: même si vous êtes un jeune de cité, vous pouvez renoncer à l’être, encore plus si vous ne l’étiez pas vraiment au départ. Du pur fantasme. Un film français pourrait-on dire pour les Français. Pour le coup, ce n’est pas tant Ahmed qui s’efface mais la réalisatrice. On pourrait presque se demander si ce n’est pas d’elle qu’elle parle tout le long de cette fiction et de sa disparition en tant qu’être historique (au sens politique du terme). Farah, dont on peut penser qu’elle est son prolongement dans le film, existe-t-elle vraiment plus qu’Ahmed ? La question mérite d’être posée tant la réalité tunisienne est a des années lumières de ces personnages fabriqués pour l’opinion occidentale. Mais si l’on en croit les réactions réjouies et satisfaites de l’ensemble des critiques français, il semblerait que les personnages fantasmés et irréels qui les rassurent sont ceux qui qu’ils plébiscitent. Ce film n’est donc rien d’autre qu’un produit répondant à la règle économique de l’offre et de la demande. De ce point de vue, on ne peut pas dire que Leila Bouzid se soit trompée de cible. La preuve, même le Figaro a aimé.

 

Awatif Hanan

 

 

1- Cheikh Nefzaoui, Le jardin parfumé, 1434 (manuel d’érotologie arabe). Nezami, Le fou de Leila, fin XIIe siècle (poésie).

2 Michel Foucault, “Alternatives” à la prison, éditions divergences, 2021

 

 

Édito #26 – décolonial peut-il être dissous ? A propos de la menace de dissolution de la LDNA et de Nawa

Gérald Darmanin a la gâchette facile. Depuis l’adoption de la loi contre le séparatisme il y a moins d’un mois, ce sont deux associations qui, coup sur coup, ont le canon du Ministre de l’intérieur sur la tempe. La ligue de défense noire africaine (LDNA) et Nawa éditions sont en effet visées par une procédure de dissolution, qui n’est rien d’autre qu’une peine de mort administrative.

Il est frappant que ces décisions interviennent dans un contexte, récent, de volonté de voir disparaître à tout prix les structures par lesquelles les indigènes s’auto-organisent contre certaines expressions du racisme républicain.

Ainsi en est-il en particulier pour la LDNA. Si elle ne semblait pas poser de problème au pouvoir lorsqu’elle aidait la police à traquer un arabe de cité (Mourad de Cergy), il lui a en revanche été lourdement reproché d’avoir incriminé la France comme Etat colonialiste et esclavagiste, la goutte d’eau ayant été l’exercice de violences – condamnables – contre des élus de la République. Quant à Nawa éditions, elle rejoint le CCIF et Barakacity dans le cimetière des martyrs de la lutte contre l’islamophobie d’Etat.

Déjà, on peut se demander à quoi joue le gouvernement qui semble vouloir tuer une mouche avec un bazooka. Celui-ci s’acharne sur des associations qui ne représentent absolument aucune menace réelle. S’il convenait de lutter véritablement contre les discours de haine ou appelant à la discrimination, il serait plus efficace et plus juste de museler Eric Zemmour. Aussi, face à des organisations aussi marginales (comme nous sommes nombreux à l’être) et aussi peu dangereuses pour l’ordre public, il est alarmant d’observer la passivité voire l’assentiment des institutions à propos de dissolutions qui, il y a encore quelques années, auraient provoqué un tollé.

Plus encore, on peut se demander si le gouvernement ne chercherait pas à atteindre le cœur du réacteur de ce qui pourrait sous-tendre l’idéologie des organisations précitées : la pensée décoloniale.

Si lesdites associations entretenaient en réalité des liens plus ou moins distendus avec le décolonial – la LDNA y étant extérieure alors que le CCIF était un partenaire de longue date de l’antiracisme politique –  toutes partageaient a minima une vision selon laquelle l’Etat est producteur de racisme, ce qui suffit aux commentateurs zélés de la doxa républicaine à les ranger dans la catégorie de la « mouvance décoloniale ».

Avec l’objectif de faire table rase de cet univers ? C’est en tout cas ce que suggère implicitement Gilles Clavreul dans une interview au Figaro. Commentant la volonté du gouvernement de dissoudre la LDNA, le co-fondateur du sinistre Printemps Républicain soutient que celle-ci « met en pratique une violence qui n’est que théorique chez ces militants de salon que sont les décoloniaux ».

Par cette phrase qui relève plus du sophisme que de la démonstration rigoureuse, Clavreul fait feu de tout bois pour diriger le canon de la dissolution vers les décoloniaux authentiques et qu’il sait être la locomotive idéologique d’une partie grandissante du champ politique.

Nous serions cependant tentés de rassurer les lecteurs du Figaro. Il n’est nul besoin de dissoudre un champ organisationnel qui est en ruine. Comme nous l’analysions ici, la plupart des cadres de l’antiracisme politique ont été phagocytés par la gauche blanche. Si quelques organisations restent debout, elles sont, depuis un certain temps (la crise sanitaire de 2020 n’ayant pas arrangé les choses), soit tombées dans un sommeil profond, soit isolées sans véritable dynamique collective.

Pourtant, et ce n’est pas le moindre de ses paradoxes, si le décolonial se trouve aujourd’hui effectivement désorganisé et désincarné, il continue de hanter nombre de commentateurs et est traqué jusque dans les université et les laboratoires de recherche. D’une certaine manière, plus il est spectral, plus il existe et plus il est fort. Rien n’est joué d’avance car les idées infusent et se répandent. Insaisissables, elles ne sauraient être dissoutes. Voilà qui a de quoi nous réjouir car aucun ministre aussi radicalisé soit-il ne peut dissoudre une idée.

 

Youssef s’la raconte #17 – Quand cuillères et chaussures défient drones et F16

L’évasion de six prisonniers politiques palestiniens a propulsé sur le devant de la scène un objet tout à fait banal, d’usage on ne peut plus courant, en l’occurrence la petite cuillère, celle-ci leur ayant servi à creuser un tunnel d’évasion d’au moins 50m. Par un de ces clins d’œil dont l’histoire a le secret, il se trouve que la mise à l’honneur de la petite cuillère comme instrument de libération intervient à quelques jours de l’anniversaire de mise à l’honneur politique d’un autre objet courant, la chaussure. Il s’agit en effet du 16e anniversaire de l’exploit de l’Irakien Muntazar al Zaïd, l’homme qui a sauvé l’honneur arabe en jetant ses chaussures à la figure de Bush, le 16 septembre 2009 aux cris de « c’est le baiser de l’adieu au nom du peuple irakien, espèce de chien ! »

Il est remarquable que bien souvent ce sont des objets courants que les peuples en situation de faiblesse utilisent comme moyen d’expression politique, voire de libération. Et c’est même cette situation de faiblesse qui est la source de cette formidable créativité. Aussi, rien d’étonnant à ce que le peuple palestinien, l’un des plus démunis sans doute des peuples en résistance soit celui qui ait le plus souvent recours à ce type d’armes ou de moyens dits asymétriques. Asymétrie ? C’est-à-dire « l’exploitation des faiblesses d’un adversaire censé être le plus fort notamment en le déstabilisant par l’utilisation de critères et de règles du jeu différents[1] ».

Et ce sont bien ces moyens asymétriques qu’utilisent sans cesse les civils palestiniens pour résister à la force brutale oppressive israélienne. A savoir des couteaux contre les fusils à répétition des soldats aux check-points, avec des cerfs-volants contre les drones israéliens, des ballons enflammés pour répondre aux bombardements au phosphore israéliens. La réponse asymétrique peut paraître dérisoire, elle est en tout cas un phénomène ancestral pour les peuples démunis. On peut la qualifier de juste réponse au juste moment dans une évaluation lucide du rapport de force. Car l’asymétrie c’est bien ça, « un changement total des règles » du jeu en puisant dans le patrimoine et les ressources immédiatement disponibles auxquelles un ennemi arrogant et sûr de lui est incapable de songer. Foin des ordinateurs, des bombes au napalm, des chars, des avions de guerre, l’asymétrie peut même parfois être l’instrument de la victoire totale. Songeons au rôle déterminant des vélos vietnamiens lors de la bataille de Dien Bien Phu, capables de transporter 100 kg d’armement ou de riz. Ayant ainsi permis d’apporter en pièces détachées à travers la forêt vierge les canons dont avaient absolument besoin l’armée de libération. L’asymétrie ce sont aussi les fameux couffins et bombes artisanales qu’opposent les résistants algériens aux chars et avions de l’armée française, ces armes du pauvre qu’évoque la célèbre réplique du martyr Larbi Ben M’hidi. Le monde de l’indigène opprimé sera toujours hermétique aux technocraties oppressives occidentales. Elles auront beau mobiliser toutes les ressources de leurs industries mortifères, leurs armées d’anthropologues et d’agents secrets, les paradigmes ancestraux sauront toujours déceler le défaut de la cuirasse. Car les peuples résistants ne peuvent se permettre de perdre la guerre, la victoire pour eux se confondant avec la survie. Et la défaite avec l’annihilation. Les suffisants auront beau jeu de décrier le caractère dérisoire de ces armes du pauvre, qu’ils méditent la célèbre réponse de Jean Paulhan à ceux qui, en 1945, raillaient le caractère dérisoire de la Résistance française. Il compare alors cette résistance française à celle des abeilles : « Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu, oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles ».

 

[1] Armes nucléaires et asymétrie, Laura Gastelier

Édito #25 – Des avions et des hommes qui tombent

Le 11 septembre 2001, quatre attentats stupéfiants frappaient le territoire des États-Unis faisant un bilan inouï de 2 977 morts et 6 291 blessés. Ces attentats constituent à ce jour les attaques les plus meurtrières que le pays ait jamais connues. Les images hallucinantes des deux tours jumelles du World Trade Center frappées de plein fouet sont encore dans tous les esprits. Encore plus atroces, les images des malheureuses victimes piégées dans les étages supérieurs des tours glissant vers le vide ou s’y jetant dans l’espoir insensé d’échapper aux gaz de combustion et aux flammes. A ces images de terreur ultime répondent en un sinistre écho d’autres images plus récentes : celles d’Afghans à l’aéroport de Kaboul tentant de fuir l’arrivée des Talibans. Dans un geste de désespoir fou, des dizaines de civils empêchés de monter à bord du dernier avion s’accrochent à ses ailes s’imaginant ainsi échapper à leur sort. Dès que l’avion prend un peu de hauteur, des images cauchemardesques de corps happés par le vide glacent le sang et rappellent celles de New-York.  Même si le bilan humain et les circonstances de ces deux tableaux morbides ne sont pas comparables, le rapprochement entre ces folles images s’impose de lui-même. Dans une de ces coïncidences terribles dont l’histoire a le secret, celle-ci met en scène des avions et des hommes qui tombent.

Cependant, la similitude n’est pas que dans les images rapportées. Elle est aussi dans son étonnante chronologie. Ainsi, vingt ans après les attentats de New York qui ont servi de prétexte à l’invasion de l’Afghanistan, c’est d’Afghanistan que nous viennent d’autres parallèles. Ceux d’une déroute étasunienne que certains n’hésitent pas à rapprocher de la débâcle du Vietnam en 1975. Ainsi images pour images, la chute de Kaboul au mois d’août 2021 nous ramènerait inexorablement vers la chute de Saigon en avril 1975. Souvenons-nous en effet des images de cet ambassadeur des Etats-Unis courant sur le toit de son ambassade le drapeau étatsunien roulé sous le bras pour embarquer dans l’hélicoptère de secours.

Cependant, lorsque Bush envoie l’armée du pays le plus riche du monde à l’assaut du pays le plus pauvre de la planète pour, paraît-il, lancer sa grande croisade contre la dite terreur, et venger ce qu’il nomme un crime contre l’humanité, il n’est désemparé qu’en apparence. Bien que certains l’aient comparé au cyclope de L’Odyssée d’Homère qui, rendu fou de douleur et aveuglé par Ulysse, se met à tout dévaster autour de lui dans l’espoir d’atteindre le seigneur d’Ithaque, une telle analogie pèche par naïveté. En fait, quand il attaque l’Afghanistan, il sait parfaitement que les auteurs des attentats ne s’y trouvent pas ou qu’en tout cas, il aura toutes les peines du monde à les y trouver et les déloger. Nourri au lait amer de Huntington et des néo conservateurs, il a déjà en tête l’attaque contre l’Irak mais a besoin d’un dérivatif et d’un délai pour travailler son opinion.   Après presque 15 ans d’abominable embargo aux effets comparables à un crime de masse, et l’élimination physique de Saddam Hussein, Bush se lance dans une guerre obscène en ceci qu’elle n’est pas une guerre au sens classique dont les buts seraient bien définis. La « guerre contre le terrorisme » par définition non territorialisée donne à l’administration américaine toute latitude pour envahir, occuper et dévaster des pays souverains du Moyen-Orient. De plus, celle-ci n’ayant pas d’ennemis clairement définis et se caractérisant, selon la formule de Clausewitz puis de Mao Zedong, comme « continuation de la politique par d’autres moyens », interroge.

Dès lors, la comparaison entre l’étrange défaite des Etats-Unis en Afghanistan après vingt ans d’occupation et la chute de Saigon accompagnée de la victoire des communistes vietnamiens n’a pas grand sens, en dehors de la bonne nouvelle représentée par la déroute objective de la plus grande puissance impérialiste du monde. La méditation au long cours du général Giap sur la bataille de Valmy n’est en ce sens pas anodine. La victoire révolutionnaire de septembre 1792 est une victoire de la guerre populaire et la guerre populaire, comme l’est notamment la Longue Marche emmenée par Mao Zedong, n’existe et ne déploie sa puissance que parce qu’un peuple est uni dans un idéal émancipateur, dans le sillage de l’indépendance nationale. Giap parla ainsi au sujet de la victoire de Dien-Bien-Phu contre la République française de « Valmy des peuples colonisés ». Ce qui fut vrai au Vietnam l’avait été à Saint-Domingue contre Bonaparte, dans l’URSS envahie par les nazis et lors de la guerre d’Algérie où la France fut vaincue.

Ces victoires sont les victoires de toute l’humanité, y compris bien sûr des peuples des pays défaits qui peuvent, à condition de le vouloir, apprendre à l’occasion qu’ils ne sont pas innocents et que les défaites de leurs pays peuvent faire d’eux aussi des hommes libres.

Dans la situation actuelle qui voit se finir la guerre sans fin des Etats-Unis et de leurs alliés, peu de tout cela. Que l’impérialisme américain ou français soit défait est une excellente nouvelle. Que cette défaite soit aussi une faillite du concept absurde de « guerre contre la terrorisme » en est une autre. Mais cette défaite est sèche en ceci que peu d’Afghans exultent devant la victoire des Talibans comme les Algériens ont exulté devant celle du FLN algérien ou les Vietnamiens devant celle du FNL et avec eux le chœurs des anticolonialistes du monde. Les victoires algérienne ou vietnamienne furent des victoires totales. Alger, on le sait, après 1962 devint un épicentre de la révolution mondiale, quant à la victoire communiste vietnamienne elle fut un traumatisme pour la première puissance mondiale.

Les Talibans n’incarnent pas, eux, en dépit de leur légitimité nationale – qui n’est pas à négliger – une voie qui allierait libération nationale et réelle joie politique et populaire qui inscrirait l’anti-impérialisme comme axe fondamental de leur agenda. Le retrait des troupes étasuniennes, probablement négocié avec les Talibans, illustre bien ce point. Le renversement d’alliance a été opéré par Obama puis par Trump. Ceux-ci ont décidé de renouer avec eux pour affronter la Chine. Dès lors, ce retrait en accord avec les nouveaux dirigeants de Kaboul mais aussi l’absence d’un projet alternatif global comme furent jadis le communisme ou le tiers-mondisme fragilisent l’espoir d’une aube nouvelle. Ils ne sont, de fait, que la simple expression de l’espoir ténu que s’arrête enfin cette guerre de vingt ans et du profond désir de paix  du peuple afghan.

Ainsi, en Afghanistan, les images qu’on a du mal à croire réelles de gens courant après un avion US Air force en s’accrochant à ses ailes pour en tomber et mourir illustrent un mirage doublement tragique. Ce mirage qu’avec Alain Badiou on peut appeler désir d’Occident. Qu’un nombre non négligeable d’Afghans veuillent quitter coûte que coûte leur pays après cette trop longue occupation étasunienne vient jeter le trouble sur cette libération nationale. Ce désir d’Occident est en effet doublement tragique car outre le désespoir de vivre dans un pays dévasté, un fait persiste : l’être désirant n’est pas désiré. Cet Occident désiré se soucie comme d’une guigne que des Afghans puissent mourir sur un bateau de fortune en mer ou accrochés à une aile de Boeing. Et c’est bien là que réside l’un des sens politiques de cette séquence et l’éclaircissement majeur qu’elle représente. Que nous disent ces hommes qui tombent sinon qu’au temps de sa splendeur l’Occident, guerre froide oblige, était désireux de soigner son image en accueillant ses supplétifs et clients politiques au sens large (Cf les boat-people du Vietnam) et qu’aujourd’hui il ne se soucie même plus de donner le change ? La clarté de tout cela est telle que l’on peut affirmer, pour les victimes de New York le 11 septembre 2001 comme pour celles de Kaboul en août 2021, que l’Occident les a bel et bien laissées tomber. Sans perdre de vue et c’est là l’enseignement principal de tout cette séquence qu’une défaite de l’impérialisme ne signifie pas forcément une véritable victoire de l’anti impérialisme.

20 ans du 11 septembre : guerre permanente ou paix révolutionnaire, il faut choisir !

A l’occasion du vingtième anniversaire du 11 septembre, le QG décolonial s’associe à cet appel initialement paru dans Mediapart, le 11 septembre 2021.

 

C’est un anniversaire tragique que nous commémorons ce 11 septembre : à la fois les vingt ans d’un acte terroriste qui visa la plus grande puissance impérialiste du monde, les États-Unis, et provoqua la mort de plus de 3000 personnes, et ceux du déclenchement de la « guerre au terrorisme » qui sèmera la mort par centaines de milliers, détruira l’Afghanistan et l’Irak et provoquera un chaos à l’échelle internationale dont nous ne sommes pas près de voir la fin.

L’heure du bilan a sonné

Vivons-nous dans ce monde de paix que la doctrine antiterroriste nous promettait ? Non.

Le monde est-il plus dangereux qu’avant le 11 septembre ? Oui.

Si cette « guerre au terrorisme » a fait consensus parmi les dirigeants des grandes démocraties libérales du bloc occidental, la France – à l’instar des États-Unis – s’est distinguée par un bellicisme hors du commun. Elle s’est lancée dans la chasse aux signes islamiques ostentatoires, a réhabilité son passé colonial, redéployé ses armées dans ses anciennes colonies africaines, sécurisé ses intérêts dans le monde au détriment des souverainetés populaires et s’est battue activement pour maintenir son rang de grande puissance, d’abord face à son meilleur ennemi, les États-Unis, mais aussi face à la concurrence impitoyable d’autres prétendants à l’hégémonie : la Chine et la Russie.

Les bénéfices de l’industrie de l’armement n’ont cessé d’augmenter, et la France est devenue le troisième plus gros exportateur d’armes de la planète. Des armes qui servent à renforcer des régimes autoritaires, à écraser la révolte des peuples du Sud, et à faire régner l’ordre colonial/racial dans ses « outre-mer ».

Durant ces vingt ans, nous avons donc connu le renforcement de l’impérialisme français sous toutes ses formes mais aussi une crise économique sans précédent en 2008 qui allait jeter sur le carreau des dizaines de milliers de travailleurs et menacer la stabilité sociale des couches moyennes blanches relativement épargnées jusque là.

Mais, durant ces 20 ans, des phénomènes politiques majeurs, qui échappent aux cadres classiques de la gauche tant réformiste que révolutionnaire et réinventent la lutte, sont apparus :

  • L’antiracisme politique.
  • La révolte des Gilets Jaunes.

Le premier, qui tente d’exprimer les revendications des couches les plus basses du prolétariat, impose une analyse matérialiste du racisme mettant en évidence les rapports entre capitalisme et racisme, entre racisme et impérialisme, entre impérialisme et État-Nation, entre État-nation et blanchité et sonne le glas de l’antiracisme moral. Son adversaire : le racisme d’État et les formes nouvelles d’impérialisme. C’est cette version politique de l’antiracisme qui est aujourd’hui combattue avec force : propagande contre les « islamo-gauchistes », contre les réunions non mixtes, dissolution du CCIF, de Barakacity, menace de dissolution de l’Unef, féminisme civilisationnel, diabolisation des figures de l’antiracisme…

Si cette propagande a pris une telle ampleur, c’est aussi à cause du deuxième acteur de la révolte : les Gilets Jaunes qui représentent une part non moins négligeable du prolétariat blanc. Si ces derniers ont fait trembler le pouvoir, c’est essentiellement parce qu’ils ont tendanciellement dirigé leur colère non pas contre les quartiers ou les Musulmans, mais contre les classes dirigeantes. Voilà qui avait de quoi inquiéter le bloc bourgeois !

Si l’inquiétude est devenue panique c’est aussi parce que des organisations politiques et syndicales, à la gauche de gauche, ont su prendre fait et cause pour les Gilets Jaunes, les familles de victimes des violences policières, contre la négrophobie, et pour les Musulmans.

L’hypothèse d’une recomposition politique autour d’un bloc antiraciste et social ne pouvait que provoquer une frayeur immodérée.

C’est bien à l’aune de ces faits qu’il faut comprendre la surexploitation par le pouvoir de l’horrible assassinat de Samuel Paty qui aura la double conséquence de détourner l’opinion de la critique de son incurie dans la gestion de la crise sanitaire et sociale et de désigner un coupable idéal : la communauté musulmane.

Les effets de cette stratégie (isoler et réprimer le cœur du prolétariat le plus précaire – les non-blancs – et s’assurer de la collaboration de classe du prolétariat blanc en agitant l’épouvantail de « l’islam radical ») ne se feront pas attendre : si la loi dite « sécurité globale » provoque une vague d’indignation à gauche parce qu’elle multiplie les contraintes liberticides, ce ne sera hélas pas le cas de la loi contre les séparatismes qui cible les habitants de banlieue.

C’est malheureusement au cœur de cette contre-révolution que va se déliter l’antiracisme politique

En cause :

1/ D’habiles stratégies de marketing racial, qu’elles proviennent de l’État qui s’affaire à des nominations de façade et à des captures de prestige dans ses institutions ou, d’entreprises privées qui vendent l’émancipation et la liberté comme un droit de toutes et tous à consommer du luxe. Profitant de la brèche ouverte par le désir légitime de reconnaissance de populations longtemps méprisées et maltraitées, cette célébration individualiste et narcissique de la race comme nouveau produit libidinal et esthétique du capitalisme a pour but d’empêcher les dynamiques de transformation profonde de la société et d’offrir quelques récompenses pour mieux masquer les inégalités structurelles qui ne cessent de se creuser. Les effets de cette politique de diversion ne se sont pas fait attendre : concurrence entre les racisé·es, guerre interne et prise de distance forcée avec l’antiracisme politique jugé déraisonnable et contre-productif. Armes historiques du racisme, les politiques de respectabilité sont de nouveau à l’œuvre avec une efficacité redoutable.

2/ L’impact d’un renouveau européen de l’antisémitisme et de son instrumentalisation sur un fond de vraie / fausse culpabilité française héritée du régime de Vichy et de la collaboration, mais aussi sur un fond antijuif bien antérieur et toujours vivace. L’instrumentalisation du judéocide du XXe siècle non seulement justifie la fondation d’un État colonial – Israël – mais aussi dédouane l’Occident et la France de leur responsabilité dans tout autre crime raciste, colonial, ou impérial faisant de l’antisémitisme le seul baromètre de l’antiracisme officiel. Cette instrumentalisation n’offre que des avantages : éteindre toute critique d’Israël – il s’agit même aujourd’hui d’assimiler antisionisme et antisémitisme ! ; désigner la communauté arabe / musulmane dans son ensemble comme responsable de l’antisémitisme et de « l’importation du conflit » ; créer un clivage au sein du camp antiraciste, entre ceux qui refusent l’instrumentalisation et ceux qui s’en accommodent. Le statut de « protégés de la République », en organisant la concurrence entre victimes du racisme d’État, ne fait que prolonger l’antisémitisme en produisant un ressentiment qui peut se traduire par des actes violents, voire des crimes contre des Juifs. Dans ce parfait cercle vicieux, les juifs demeurent l’ « étranger secrètement familier » (S. Freud) dissimulant mal l’antisémitisme de ceux qui l’entretiennent.

3/ Un consensus favorable aux interventions françaises, justifiées par la lutte contre le terrorisme, a produit une indifférence de l’opinion et renforcé l’adhésion à l’idée que la France doit assumer un rôle de puissance mondiale. Ce consensus bénéficie d’une alliance objective avec les forces de la gauche réformiste qui défendent le rang de la France dans le monde et qui ne ciblent alors que l’impérialisme étasunien. A cela s’ajoute, ce qu’on pourrait appeler la colonialité de la solidarité, ce tropisme de la gauche qui consiste à ne soutenir que les mouvements qui adhèrent à son idéologie universaliste. Le remplacement de l’anti-impérialisme par la philanthropie corporate relégitime la figure du « sauveur blanc ». La guerre se normalise au point où l’embrigadement de la jeunesse dans l’armée ne choque plus (SNU), et où féminisme et antiracisme sont recyclés par le corps militaire et se traduisent par une exigence de diversité et de parité en son sein. Femmes et non blancs enrégimentés dans la préparation à la guerre : le nec plus ultra de l’égalité républicaine !

L’heure du choix a sonné : celui de la guerre permanente ou de la paix révolutionnaire.

Le funeste anniversaire du 11 septembre et ses conséquences épouvantables, la débâcle du bloc occidental en Afghanistan ainsi que l’ampleur de la crise mondiale sous toutes ses formes – économique, sociale, écologique, sanitaire – mais aussi la résistance des peuples doivent nous obliger à reconsidérer le répertoire stratégique de nos luttes. Les menaces de guerres et de guerres civiles, auxquelles les états-majors militaires se préparent, doivent nous alarmer au plus haut point, nous pousser à redessiner un nouvel horizon utopique et à nous réapproprier la notion de paix, trop souvent abandonnée à l’ennemi. Une paix urgente, impérative et vitale. Une paix irrécupérable par les faiseurs de guerre car tout à la fois anti-libérale, antiraciste et anti-impérialiste. En bref, une paix décoloniale et révolutionnaire.

Signé par : Gilbert Achcar (Grande-Bretagne, professeur en relations internationales), Kader Attia (Algérie-France, artiste), Omar Barghouti (Palestine, défenseur des droits humains), François Burgat (France, politologue), Enrique Dussel (Mexique, philosophe), Bernard Friot (France, économiste), Andreas Malm (Suède, maître de conférence en géographie humaine), Olivier Marboeuf (Guadeloupe, auteur, curateur et producteur de cinéma), Pascale Obolo (Cameroun, France, cinéaste, artiste), Jean-Marc Rouillan (France, militant et écrivain), Abdourahmane Seck (Sénégal, universitaire), Aminata Dramane Traoré (Mali, essayiste, ancienne ministre, Forum pour un autre Mali), Maboula Soumahoro (France, Black History Month), Françoise Vergès (Réunion, France, politologue, militante féministe décoloniale), Cornel West (Etats-Unis, philosophe)

Et par, en France :

  • Norman Ajari, philosophe
  • Yazid Arifi, militant antiraciste et anticapitaliste
  • Simon Assoun, coordination nationale de l’UJFP, éducateur spécialisé en protection de l’enfance
  • Jawad Bachare, militant antiraciste
  • Sandeep Bakshi, université de Paris
  • Yessa Belkhodja, collectif de défense des jeunes du Mantois
  • Omar Benderra, militant associatif
  • Judith Bernard, metteuse en scène
  • Daniel Blondet, militant du collectif antiguerre
  • Rachel Borghi, enseignante-chercheuse, militante, Sorbonne Université
  • Amzat Boukari, historien, militant panafricaniste
  • Houria Bouteldja, QG décolonial
  • Youssef Boussoumah, QG décolonial
  • Ismahane Chouder, féministe antiraciste
  • Eva Doumbia, autrice et metteuse en scène
  • Ali El Baz, militant de l’immigration
  • François Gèze, éditeur
  • Malika Hamidi, auteure et sociologue
  • Eric Hazan, éditeur
  • Marianne Koplewicz, éditrice
  • Léopold Lambert, rédacteur-en-chef de The Funambulist
  • Didier Lestrade, activiste, écrivain
  • M’baïreh Lisette, militant décolonial
  • Franco Lollia, Brigade anti négrophobie
  • Yamin Makri, éditeur
  • Carpanin Marimoutou, professeur, université de la Réunion
  • René Monzat, auteur, militant pour la laïcité
  • Selim Nadi, QG Décolonial
  • Yvan Najiels, militant communiste
  • Dominique Natanson, militant juif antiraciste
  • Adrien Nicolas, collectif ni guerre ni état de guerre
  • Ahmad Nougbo, militant panafricain
  • Olivier Marboeuf, auteur, curateur et producteur de cinéma, Guadeloupe
  • Karine Parrot, enseignante-chercheuse en droit
  • Axel Persson, CGT Cheminot, Trappes
  • Philippe Pignarre, éditeur
  • Lissell Quiroz, professeure, Cergy Paris Université
  • Gianfranco Rebucini, anthropologue, chargé de recherche au CNRS (EHESS, Paris)
  • Nordine Saidi, militant décolonial et membre de Bruxelles Panthères
  • Renaud-Selim Sanli, éditeur
  • Raphaël Schneider, Hors-Série
  • Michèle Sibony, militante de l’UJFP
  • Chantal T. Spitz, autrice tahitienne
  • Ghislain Vedeux, administrateur du CRAN et Vice-Président d’ENAR (European network againt racism)
  • Wissam Xelka, Paroles d’honneur
  • Hèla Yousfi, maitre de conférence, université Paris-Dauphine
  • Dominique Ziegler, auteur, metteur en scène
  • Amina Zoubir, cinéaste et artiste plasticienne
  • À l’international par,
  • Sadia Abbas, associate professor of literature, Rutgers University
  • Ariella Aicha Azoulay, Brown University, Etats-Unis
  • Amanj Aziz, founder Nyans : Muslim, Suède
  • Paola Bacchetta, professeure Berkeley, Etats-Unis
  • Hatem Bazian, universitaire, Etats-Unis
  • Omar Berrada, écrivain et chercheur, Maroc
  • Safa Chebbi, militante antiraciste décoloniale, Canada
  • Liryc Dela Cruz, cinéaste/artiste
  • Romina de Novellis, artiste performeuse et chercheuse, fondatrice Domus Artist Residency, Italie
  • Boaventura de Sousa Santos, university of Coimbra, Portugal
  • Binta Diaw, artiste, Italie
  • Fatima el-Tayeb, Yale University, Etats-Unis
  • Daniela Festa, activiste des communs et professeure, Université de Bologne, Italie
  • David Theo Goldberg, UCHRI, Etats-Unis
  • Ramon Grosfoguel, professeur à Berkeley University, Etats-Unis
  • Muriam Haleh Davis, University of California, Santa Cruz, Etats-Unis
  • Sari Hanafi, professeur de sociologie, université américaine de Beyrouth, Liban
  • Samia Henni, historienne et théoricienne de l’architecture, Etats-Unis
  • Sandew Hira, DIN, Pays-Bas
  • Mouloud IdirDjerroud, politologue, Canada
  • Ali Kadri, économiste, université nationale de Singapour
  • Laleh Khalili, Queen Mary University, Londres, Grande Bretagne
  • Azeezah Kanji, universitaire, journaliste, Toronto, Canada
  • Alana Lentin, universitaire, Australie
  • Ilaria Lupo, artiste, Italie
  • Nelson Maldonaldo Torres, philosophe, Rutgers University, Etats-Unis
  • Jamila Mascat, Utrecht University, Pays-Bas
  • Joseph Massad, professeur, Columbia University, Etats-Unis
  • Marc-Aziz Michael, chercheur, université américaine de Beyrouth, Liban
  • Minoo Moallem, professeure, Berkeley, Etats-Unis
  • Marie Moïse, militante, Italie
  • Valeria Muledda, artiste, Italie
  • Muna Mussie, artiste, Italie
  • Nikolay Oleynikov, artiste, activiste, Russie
  • Camille Penzo, chercheuse astrophysicienne, Italie
  • Alessandra Pomarico, commissaire indépendante, activiste, Italie, Etats-Unis
  • David PalumboLiu, Stanford University, Etats-Unis
  • Silvia Rodriguez Maeso, University of Coimbra, Portugal
  • Sara Riggs, poète, cinéaste, Etats-Unis
  • Racha Salti, commissaire, chercheuse, Liban
  • Guendalina Salini,  artiste visuelle, Italie
  • Salman Sayyid, Professor of  Decolonial Thought and Rhetoric, University of Leeds, Grande-Bretagne
  • Panagiotis Sotiris, journaliste, Grèce
  • Shela Sheikh, Goldsmiths, University of London, Grande Bretagne
  • Michel Warschawski, militant anticolonialiste, Jérusalem

Pour faire suite à ce manifeste, un meeting est prévu en décembre prochain à Paris dont les détails seront prochainement annoncés. Pour signer l’appel : https://chng.it/GVvcbTKJ. Nous contacter : [email protected]

Soi-même comme une reine ou les délires d’Elisabeth Roudinesco

« Comme on le voit, il y a maintenant des universitaires – toujours les mêmes – qui agissent en usant d’une méthode et d’un vocabulaire inacceptables, remplaçant toute forme de débat par des appels à détruire la réputation de leurs collègues. »

Elisabeth Roudinesco est furieuse. Ses amis, les très respectables et très installés Michel Wieviorka et Alain Policar, ont été violemment pris à parti par les inquisiteurs du néo-conservatisme à la française pour crime d’ « islamo-gauchisme ». Prenant sa plus belle plume[1], elle vole à leur secours et fustige une tribune (parue dans Marianne le 3 mai 2021) d’« une violence dévastatrice qui n’est pas sans rappeler les heures sombres du maccarthysme ». Ainsi, c’est le ventre mou de l’aristocratie intellectuelle, agrippé à ses vieilles lunes, l’ « universalisme » et les droits de l’homme – en un mot le cœur de la sociale démocratie  –  qui est dans l’œil du cyclone des forces les plus obscures et les plus déchainées de la période. Il faut comprendre que si ce ventre mou est l’adversaire des forces révolutionnaires qui le considèrent comme un obstacle à la remise en cause de l’ordre capitaliste, il l’est aussi des forces les plus réactionnaires. Pour ces dernières, il persiste à protéger les classes populaires et notamment indigènes en leur octroyant le statut de sujets sociaux. En d’autres termes, tant que ces élites, tout en fonctionnant comme des auxiliaires du pouvoir, n’abandonnent pas leur lecture scientifique de l’ordre social, qu’elles se dressent contre les analyses essentialisantes et culturalistes des phénomènes sociaux, elles restent un ennemi à abattre de l’ordre pré-fasciste que ces McCarthy 2.0 attendent comme certains attendent le Messie.

S’il est vrai que l’offensive sans foi ni loi des signataires de la tribune de Marianne sidère par sa violence et son immoralité, il ne serait pas inopportun de rafraichir la mémoire de la célèbre historienne qui n’a de cesse, avec ses amis du ventre mou, d’employer des méthodes similaires à l’égard des « indigénistes » et autres « islamo-gauchistes » (car on est toujours l’islamo-gauchiste de quelqu’un) pour les bouter hors de l‘honorabilité intellectuelle. Dans son dernier livre, « Soi-même comme un roi » où elle prétend faire la démonstration des dérives identitaires et essentialistes des mouvements féministe et décoloniaux, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y a urgence à balayer devant sa porte. Si son livre est truffé de mensonges et de contre-vérités contre de nombreux militants ou intellectuels identifiés comme engagés contre le sexisme, le racisme ou dans le mouvement décolonial, je ne m’attarderai ici que sur ce qui concerne le PIR ou mes propres écrits. Elle nous consacre en effet pas moins de douze pages où le grotesque le dispute à l’affabulation. Par ailleurs, je ne ferai ici aucun effort pour convaincre le lecteur du bien fondé de la pensée décoloniale. Je ne cherche à convertir personne. Je me contenterai juste de confronter les multiples mensonges de l’honorable historienne – qui finissent par former un délire caractérisé – aux faits et à nos véritables écrits. Il apparaîtra très vite qu’en elle se cache un McCarthy très en forme et qu’à ce titre elle n’a rien à envier à ses propres ennemis. Haut les cœurs !

En verve, ce 7 mars 3021, à l’antenne de France Inter et en pleine promotion de son livre, elle déclare[2] :

« Je reproche à Houria Bouteldja d’avoir commencé son livre en disant qu’il faut fusiller Sartre et qu’elle préfère l’OAS au manifeste des 121« .

Délire. Où a-t-elle pu lire une phrase aussi démentielle ? Comment un militant décolonial ou même mollement antiraciste peut-il préférer l’OAS au manifeste des 121 ? Non seulement cette phrase ou cette idée n’existe nulle part mais je n’ai n’ai jamais – JAMAIS – évoqué le manifeste des 121 ni dans mon livre, ni ailleurs. Qu’est-ce qui autorise une intellectuelle reconnue à une telle grossièreté ? J’imagine que sur une sorcière les règles élémentaires de la rigueur ne s’appliquent pas et que sur elle il est même recommandé de s’essuyer les pieds ?

Elle poursuit : « Ca récuse l’idée qu’en France, à droite comme à gauche il y a eu un mouvement anticolonialiste »

Délire. Voici ce que j’écris réellement dans l’introduction de mon livre à propos de Sartre :

« Le philosophe français prend position en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Il s’attire les foudres de milliers d’anciens combattants sur les Champs-Élysées ce 3 octobre 1960. Sartre n’est pas Camus. En matière de colonialisme et de racisme, il ne se trompera presque jamais. On le retrouvera mobilisé contre le « cancer » de l’apartheid, contre le régime ségrégationniste des Etats-Unis, en soutien à la révolution cubaine et au Viêt Minh. Il se déclarera même porteur de valises du FLN. Non, décidément, il n’est pas ce Camus contre lequel l’Algérien et poète Kateb Yacine prononcera un réquisitoire implacable. »

Cette introduction est, contrairement aux allégations  de Roudineso, un hommage à Sartre– et par là à un certain anticolonialisme français – mais le propos se prolonge en effet par une critique radicale de son aveuglement face au caractère colonial de l’Etat d’Israël :

« Sartre n’est pas Camus, mais il n’est pas Genet non plus. Car au-delà de son empathie pour les colonisés et leur légitime violence, pour lui, rien ne viendra détrôner la légitimité de l’existence d’Israël. »

Ainsi, il ne s’agissait pas pour moi de réfuter l’anticolonialisme de Sartre – ce qui serait une aberration historique et une faute morale – mais de mettre en évidence ses limites et ses contradictions. Elisabeth Roudinesco sait-elle, peut-elle lire une phrase, un paragraphe jusqu’au bout ?

Toujours dans cet entretien, tout en se revendiquant de Césaire qui aurait, selon elle, critiqué le mouvement décolonial (on aurait aimé connaître les références exactes de cette critique), elle déclare : « aujourd’hui, toute cette extrême gauche conteste à Sartre, conteste le droit à des Blancs d’être anticolonialistes. »

Délire.  Il y a d’abord ici une contradiction dans les faits. L’extrême gauche étant blanche de manière écrasante, on ne voit pas trop comment elle pourrait se contester à elle-même le droit d’être anticolonialiste. Par ailleurs, tout mouvement décolonial conséquent ne cherche qu’une chose : gagner en hégémonie. Si tel est son ambition, le but ne peut être de « contester aux Blancs d’être anticolonialistes » mais au contraire d’œuvrer pour consolider cette conviction, de la développer et là où elle n’existe pas de la susciter. Cet objectif est dans tous les documents programmatiques du PIR. La rigueur scientifique de Roudinesco laisse à désirer.

Dans son livre, elle écrit : « Nous sommes les Indigènes de la République » : ce « nous » signifiait que l’on avait bien affaire à un processus de séparation communautaire, et donc à l’affirmation de la définition d’une « identité indigéniste » reconstruite selon une hiérarchie des « ethnies » et donc « racialisée ».

A tout jeune antiraciste en herbe, j’aurais expliqué ceci : un propos descriptif n’est pas un propos prescriptif. Les Indigènes politisés ne sont que des huissiers. Ils constatent un état de fait. Ils n’ont ni la volonté de prolonger leur condition dans un quelconque racialisme ni surtout le pouvoir de la faire. De plus, et les Indigènes l’ont dit et répété, ils ne sont pas assez stupides pour vouloir reproduire le système racial qui les opprime, au contraire, ils veulent l’abolir comme les féministes veulent abolir le patriarcat. Sauf qu’Elisabeth Roudinesco n’est pas une antiraciste en herbe, elle est rompue au débat public. La féministe Elisabeth Roudinesco a suffisamment de mémoire pour se souvenir que les antiféministes des années 70 ont précisément reproché aux féministes de vouloir « se séparer » des hommes quand elles pointaient un système comme il leur a été reproché de vouloir renverser les hiérarchies pour en créer de nouvelles au détriment des hommes. N’est-ce pas ce discours fondamentalement malhonnête qu’elle est en train de reproduite contre les décoloniaux ? Elle continue :

« L’appel réunissait des militants de tous bords qui, refusant catégoriquement quelque théorie de la lutte des classes que ce soit, reconduisaient sans le dire une politique de la race ».

Délire. Il suffit de demander aux flics qui recensent les profils politiques des militants radicaux et qui savent que la plupart des fondateurs des indigènes sont marxistes. C’est le cas de Sadri Khiari (trotskiste tunisien), de Youssef Boussoumah (d’obédience plutôt Mao), de Laurent Lévy (communiste), de M’baïreh Lisette (indépendantistes caribéens), de Said Bouamama (communiste) sans parler de l’ensemble des signataires de l’appel pour la plupart apparentés à l’extrême gauche. Tout comme Robert Hue en 2005, Roudinesco, dont on peinera à trouver les faits d’arme en termes de lutte de classe, reproche aux indigènes ses propres renoncements. Classique.

« Et du coup, tous les principes de la laïcité furent brocardés en tant que signes de la barbarie coloniale. Les militants indigénistes récusèrent ainsi la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école regardée par eux comme la perpétuation d’une démarche colonisatrice ».

Délire. Les principes de la laïcité n’ont jamais été « brocardés » par qui que ce soit. Seule la loi de 2004 était dans l’œil du viseur précisément parce qu’elle créait une rupture avec la laïcité de 1905. J’ai moi-même co-signé une pétition « Oui à la laïcité et non aux lois d’exception » au moment où le débat faisait rage en 2003. Mais l’historienne Roudinesco n’a pas estimé utile de remonter l’histoire dans ce passé  pas si lointain. Et pour cause ! Cela aurait détruit sa démonstration qui avait besoin d’un mensonge supplémentaire pour tenir debout.

« En outre, ils vantèrent les mérites d’un néocolonialisme fondé sur la loyauté des femmes arabes envers leurs hommes – pères, époux et frères – , eux-mêmes victimes du fait colonial et contraints de les ramener à l’obscurantisme religieux. »

Délire. Ils sont nombreux les lecteurs paresseux à avoir fait ce type d’interprétations. Ce trop grand nombre rend sûrement inutile ici l’explication selon laquelle le racisme crée des solidarités contradictoires et conflictuelles et que cette analyse ne vaut pas prescription. Mais comme c’est compliqué et que tout cela demande une certaine gymnastique de l’esprit, je veux bien m’abandonner à la miséricorde.

« Quant aux deux fondateurs du mouvement, Sadri Khiari et Houria Bouteldja, ils affirmaient que leurs principaux adversaires étaient, non seulement les mouvements antiracistes de gauche mais aussi les LGBTQIA+ qui avaient acquis des droits et s’étaient donc normalisés. »

Délire. Le seul rapport que nous ayons théorisé avec l’ensemble des mouvements de gauche, quels que soient leur spécificités, se résume comme suit : « Parce qu’elle est notre partenaire privilégiée, la gauche est notre adversaire premier ». Ce qui signifie d’abord que nous n’envisagions nos alliances qu’avec la gauche mais que cette alliance était de nature conflictuelle parce que partie prenante du champ politique blanc. A cela, nous ajoutions que tout mouvement progressiste qui ne serait pas anti impérialiste était condamné à être aspiré par le nationalisme et le chauvinisme qui a caractérisé par le passé l’évolution du mouvement ouvrier français. Ni le féminisme, ni le mouvement LGBT ne peuvent échapper à cette destinée s’ils ne se tournent pas clairement vers des projets résolument antilibéraux et anti impérialistes. Le résultat est là : il s’appelle fémonationalisme et homonationalisme. Des notions qui brulent les doigts du ventre mou tant il est vrai qu’il – le ventre mou – n’est pas tout à fait étranger à l’avènement de ces concepts.

« Autrement dit, selon Sadri Khiari et selon Massad, l’homosexualité dite occidentale n’existerait pas dans le monde arabe et musulman où les hommes se contenteraient d’embrassades et d’accolades sans pratiquer la moindre pénétration anale ».

Délire. Sadri Khiari n’a jamais écrit sur la sexualité. JAMAIS. Je suis la seule au PIR à m’être penchée sur ces questions. Quant au reste, c’est tellement bête que j’ai un peu honte de devoir rétablir une vérité élémentaire. Mais plus prosaïquement, je me demande si elle ne nous prend pas pour des cons. A moins que ce ne soit ses lecteurs ?

« L’homosexualité ne serait donc pas un phénomène universel mais un luxe réservé à une élite coloniale et l’islamisme serait la conséquence des mauvais traitements infligés par les homosexuels occidentaux aux homophiles du monde arabe. Et bien entendu, pour énoncer de telles inepties, Massad se réclamait de Foucault et de Said. »

Délire. On se pince : l’homosexualité comme luxe réservé à une élite ? L’islamisme comme conséquence des mauvais traitements infligés par les homosexuels occidentaux ? Et ce serait une thèse soutenue par Massad et Khiari, l’un professeur à la Columbia University et auteur du remarquable « Desiring arabs », l’autre militant respecté de toute la gauche tunisienne ? A ce stade d’approximations et de grossièretés, c’est au Seuil qu’il faut demander des comptes.

Enfiévrée,  Roudineso poursuit : « Selon Bouteldja, l’homophobie des dominés serait donc l’expression positive d’une résistance à l’homoracialisme blanc. »

Délire. Bouteldja a juste dit que l’homophobie, tout comme l’antisémitisme ou les formes de négrophobies non blanches étaient des formes d’ « ensauvagement » des indigènes[3]. On est très loin d’une « expression positive d’une résistance ». Mais au diable les nuances hein ?

« Pour le dire autrement, les deux fondateurs du PIR justifiaient l’expression la plus sauvage de la haine islamique envers l’homosexualité. » Ha.

« Enfin, point d’orgue de cette radicalité, Bouteldja déclarera à l’occasion de la tuerie de Montauban au cours de laquelle Mohamed Merah avait assassiné des enfants juifs : Mohamed Merah c’est moi, le pire c’est que c’est vrai. » Délire. Roudinesco dont on vient de comprendre qu’elle ne lit les phrases qu’à moitié n’a donc pas fait l’effort de lire cette intervention jusqu’au bout. Si elle l’avait fait, elle aurait fait une découverte surprenante : Ce texte condamnait Mohamed Merah sans appel mais engageait la responsabilité de toute la société[4]. Toute forme de bonne conscience y était éradiquée. Il suffit pour s’en convaincre de le lire en entier ce que Roudinesco (avec Gilles Clavreul, le Printemps républicain ou encore Marianne) n’a pas fait. Ou alors, elle l’a fait, mais ce qu’elle a lu l’a tellement bousculée qu’elle a failli perdre ses illusions sur elle-même. Aussitôt lu, aussitôt évacué de son esprit. La chasse d’eau tirée, elle pouvait retrouver son miroir : « Miroir, mon beau miroir… ».

Dans un essai publié en 2016, véritable bréviaire de l’indigénisme antirépublicain et identitaire, Bouteldja instaurait un séparatisme radical entre ce qu’elle appelait les blancs et les juifs d’un côté (désignés par le pronom « vous ») et les indigènes de l’autre (« appelés « nous »).

Délire : Faut-il comprendre que Roudinesco est un être abstrait sans appartenance ? Qu’elle n’a jamais dit « nous les femmes » par exemple ? Qu’elle s’offusquerait si une personne victime d’antisémitisme disait « nous les Juif » ? Faut-il comprendre qu’en tant qu’historienne de la psychanalyse, elle ne sait pas ce qu’ Octave Mannoni avait mis en évidence, à savoir que le déni identitaire de l’être opprimé ne fait que prolonger sa névrose ? Ne s’interroge-t-elle pas comme sa consoeur, Sophie Mendelsohn[5] : « Qui sont ces psychanalystes qui connaissent bien le prix subjectif payé pour s’assimiler, le prix payé pour faire fonctionner cette solution universaliste contre soi-même et garantir ainsi que celles et ceux à qui elle profite ne soient pas dérangé.e.s ? Qui sont-ils/elles, puisque pour mesurer le prix payé et les désordres ainsi créés, il faudrait commencer par pouvoir entendre que c’est précisément l’impératif d’assimilation qui impose, pour pouvoir parler des désordres qu’il occasionne, d’avoir précisément à le faire comme juif ou musulman ? »

« Quant aux juifs de la diaspora, façon Bouteldja, ils n’étaient que des sionistes de capitulation face à un régime d’apartheid, manière de renier leurs frères juifs exterminés par les nazis ».

Délire. Sur les options idéologiques qui s’offrent aux Juifs, voici ce que j’écris page 51 : « Je suis bien obligée de le reconnaître, vos choix idéologiques, bien que disparates, sont déterminés par votre condition. C’est ce doute qui vous fait internationalistes. C’est ce doute qui vous fait sionistes. Et c’est ce même doute qui vous fait apologistes du mythe républicain. » Ce qui signifie que pour moi, les Juifs ne sont pas réductibles au sionisme puisque historiquement ils ont fait des choix politiques contraires et qu’une partie d’entre eux continue de le faire. C’est précisément parce que l’horizon sioniste n’est pas le seul que le livre envisage l’amour révolutionnaire avec ce groupe singulier de « racisés ».

En quelques chapitres, l’auteure fabriquait ainsi un monument d’ignorance où se mêlait la haine des juifs, des blancs, des arabes et des noirs et surtout d’elle-même. Parce que le sous titre du livre : « Pour une politique de l’amour révolutionnaire » n’était qu’une ruse pour tromper les braves gens comme Roudinesco qui contrairement à Bouteldja n’est qu’amour et bonté.

Il s’agissait désormais pour les indigènes d’inventer un racisme de l’estime de soi, un racisme protecteur prônant la « non mixité  raciale », principe hiérarchique selon lequel un blanc quel qu’il soit devrait être banni de toute expérience de vie avec les Noirs puisque par essence tout homme blanc serait « dominant ».

Délire. En préambule de mon livre, j’écris : « Les catégories que j’utilise : «Blancs», «Juifs», «Femmes indigènes» et «Indigènes » sont sociales et politiques. Elles sont des produits de l’histoire moderne au même titre qu’«ouvriers» ou «femmes». Elles n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut. » Tout le contraire de l’essence en somme. Pas très sérieux le Seuil.

« On n’en finirait pas d ‘énumérer les propos fous de cet ouvrage où sont repris ad nauseam, les stéréotypes les plus sinistres de la haine de l’autre et du séparatisme entre les races : contre les femmes noires qui ne doivent pas porter plainte contre les violeurs noirs, contre les homosexuels traités de « tarlouzes », contre les « juifs » etc. »

Délire. Elisabeth Roudinesco se vante d’avoir tout lu sur la littérature décoloniale. Or, elle ignore de manière assez embarrassantes les débats historiques des féministes noires pour lesquelles la question de porter plainte contre un agresseur noir a été et est toujours l’objet d’une discussion riche, vive et houleuse que personne, pas même Roudinesco, ne peut réduire à un choix moral. Une fois de plus, une description ne vaut pas prescription. En revanche, cela détermine le poids du racisme dans les choix et non choix des femmes. Quant au fait que j’aurais traité les homosexuels de « tarlouzes », il suffit d’ouvrir mon livre à la page 82 où le mot « tarlouze » est entre guillemets. Ce qui signifie – pour qui maitrise les règles d’écriture -– que le propos est rapporté et que l’auteure (c’est à dire moi) ne l’endosse pas. A ce niveau de calomnie, je reconnais qu’il ne s’agit là que d’un détail perdu dans le vaste océan des élucubrations de la dame.

« Voilà où mène la revendication identitaire racistes dans sa forme la plus extrême : faire corps avec le discours de ce que l’on prétend dénoncer. »

Délire. Je ne suis pas psy, mais à la lecture de tout ce qui précède, je ne pense pas l’insulter si je dis, comme les enfants en cours de récréation : « C’est celui qui le dit, qui l’est ! »

Et elle conclut avec ce cri de détresse : Faut-il avoir perdu la tête pour trouver superbe cet appel au crime « fusillez Sartre ! »

Je ne sais pas si « fusiller » un homme mort depuis quarante ans est un crime. Je laisse le lecteur juge. En revanche, je sais que Roudinesco a commis un certain nombre de délits moraux dont celui qui consiste à piétiner la vérité sans scrupule ni décence. Et d’une certaine manière, sans dignité. Cela ne la distingue en rien des adversaires qu’elle prétend combattre, qu’ils s’appellent Pierre-André Taguieff, Michel Onfray ou Eric Zemmour. Pourtant, à ce degré de malhonnêteté, il n’est pas inintéressant de s’interroger sur ses motivations (pulsions ?) profondes mais aussi sur l’industrie médiatique qui permet de telles dérives. Et si c’était à la psychanalyse de nous livrer quelques pistes d’explication ? Après tout, ce sont ces supposées pulsions narcissiques qui, selon Roudinesco, éclairent d’un jour nouveau ce nouvel identitarisme, « communautaire » et « séparatiste » revendiqué par les ennemis de l’universalisme (c’est à dire nous). Pourtant, Freud avait bien identifié en 1930 dans « Malaise dans la culture » que l’universalisme ne sert qu’à nourrir une « croyance qui arrange afin d’occulter un savoir qui dérange ».  En d’autres termes, si l’illusion universaliste soulage la conscience européenne, celle-ci n’en est pas moins contrariée par la réalité coloniale et/ou raciale. Et c’est bien ce non renoncement à la croyance universaliste qui transpire dans chaque ligne de « Soi-même comme un roi » quand celle-ci est rattrapée par la réalité matérielle et implacable des structures coloniales. Il n’y a pas plus d’identitaires décoloniaux qu’il n’y a des licornes bleues. Il y a en revanche un « malaise » chez les universalistes qui ressemble de plus en plus à une panique morale. Faut-il que les trahisons du ventre mou soient à ce point inavouables qu’il faille, coute que coute, inventer des monstres ? Des monstres tellement hideux qu’ils seraient les seuls à pouvoir, par le contraste qu’ils offrent, dissiper ce pesant « malaise dans la culture », fut-il celui d’une reine. Une reine qui avait déclaré il n’y a pas si longtemps : « On ne peut pas admettre, quand on est historien, que la recherche des faits vrais soit remplacée par des rumeurs, des inventions, n’importe quoi »[6]. Elle parlait de la rigueur intellectuelle de Michel Onfray qui venait de commettre un brûlot anti-Freud.

Vous avez dit « malaise » ?

 

[1] https://histoirecoloniale.net/Le-groupe-neomaccarthyste-intitule-Observatoire-du-decolonialisme-dispense-une.html?fbclid=IwAR1RdMjnOEjpdvanF4Avu1ZvrwIiTwE526g5_dU-2MV65BHTAyp-Cx9BFXk

[2] https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-du-week-end/l-invite-du-week-end-07-mars-2021?fbclid=IwAR2CC_kV6de9kjvWTpS9wqnxIlgJvNeYhF-s1qmrIcRjTGPpyKqW9LzfMV8

[3] http://indigenes-republique.fr/de-linnocence-blanche-et-de-lensauvagement-indigene-ne-pas-reveiller-le-monstre-qui-sommeille/

[4] http://indigenes-republique.fr/mohamed-merah-et-moi/

[5] Auteure avec Livio Boni de « La vie psychique du racisme aux éditions la Découverte et de : https://aoc.media/opinion/2021/06/28/malaise-dans-la-culture-et-culture-du-malaise/

[6] https://www.youtube.com/watch?v=NiXLVnaiJbs