Messages par QGDecolonial

Édito #44 – Islamophobie, pendant conjoncturel de l’antisémitisme

Samedi 5 février, Edwy Plenel a dit dans l’émission de Laurent Ruquier et de Léa Salamé qu’Éric Zemmour parlait des musulmans comme il y a 90 ans Hitler des juifs.

Plenel, évidemment, a raison, d’autant plus que Zemmour, particulièrement, semble éprouver un vif plaisir à singer le discours nazi dans ses grandes lignes d’avant même la prise du pouvoir, légale, du NSDAP (le parti nazi) en Allemagne. Serge Klarsfeld, figure pourtant consensuelle de la République française, l’a dit lui-même dans l’émission À l’air libre de Médiapart.

Lorsqu’en novembre 2019 a eu lieu une manifestation contre l’islamophobie, celle-ci a été la cible de nombreuses attaques sur fond diffamatoire. Le consensus médiatique et parlementaire dénonçait cette manifestation comme « islamiste », « communautariste », « antisémite » et nombre de ses participants, pour peu qu’ils soient en vue, ont été sommés de s’expliquer. Ainsi Mélenchon a-t-il été mis à l’amende sur France inter, tenu de se justifier et de redire qu’il condamnait les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher.

Ce que dit justement Plenel est donc hélas la stricte et terrifiante vérité. Zemmour semble véritablement inspiré par les nazis dans ses discours. On peut même se demander s’il ne s’en nourrit pas sciemment dans une fascination doublée d’une haine de soi pour le Reich hitlérien. Lorsque Zemmour déclare aux policiers du syndicat d’extrême droite Alliance qui l’ont invité à un « oral » qu’il y a sur le sol national « deux civilisations » et qu’il faudra en « éliminer » une, il s’inscrit dans la rhétorique de la politique nazie comme Goebbels justifiant l’extermination des juifs par le fait, selon Goebbels lui-même, que si les juifs ne sont pas tous éliminés, alors ils élimineront les Allemands, les Aryens.

Aujourd’hui, le consensus est islamophobe. Il est dommage en ce sens que Serge Klarsfeld ne dise que maintenant ses vérités sur l’analogie inquiétante entre musulmans désignés comme ennemis intérieurs par l’extrême-droite et juifs jetés à la vindicte par les nazis (mais aussi par Drumont et Barrès, en France, au début du siècle dernier). C’est dommage car Zemmour n’a pu prospérer que sur ce consensus raciste. L’état actuel de l’opinion n’est dramatique que parce que les clivages dans la plupart des partis parlementaires français ne relèvent que du degré d’islamophobie et non de sa dénonciation. Le PS n’a pas défilé contre l’islamophobie en novembre 2019 et le Printemps républicain est aligné sur l’extrême-droite comme s’en est par exemple réjoui Jordan Bardella du RN.

Quant aux organisations musulmanes paraétatiques, Darmanin les oblige à dire que non, il n’y a pas d’islamophobie d’État.

Dire, comme nous étions quand même quelques-uns à le faire, que l’islamophobie est le pendant conjoncturel de l’antisémitisme est immédiatement dénoncé comme…antisémite.

Rappelons pourtant, à ce sujet, la polémique odieuse contre Esther Benbassa qui aurait posé avec des jeunes filles portant des étoiles jaunes renvoyant donc la situation des musulmans de ce pays aujourd’hui à celle des juifs en Allemagne dans les années 1930. Cette polémique a duré des jours voire des semaines et il était en vérité interdit, impossible, d’y répondre dans des médias mainstream où les musulmans sont assimilés à des terroristes et l’islamophobie à un impératif démocratique.

La perversion politique et historique est totale.

Au nom du devoir de mémoire par ailleurs largement obscurci par l’incapacité de la France à regarder la régime de Vichy et l’histoire coloniale en face, l’islamophobie est le nec plus ultra du philosémitisme français, selon lequel, plus on dénonce l’antisémitisme des Musulmans, plus on se blanchit de tout soupçon d’antisémitisme. Le discours républicain sur le crime nazi (mais aussi de l’État français) est une résonance de celui de Netanyahu faisant du grand Mufti de Jérusalem l’inspirateur du génocide perpétré par les nazis. C’est une antienne subtilement négationniste.

Ainsi, il y a quelques jours, lors d’une semaine particulièrement islamophobe sur France inter, Marc Lazar, co-auteur d’un rapport sur les jeunes et la politique, s’étonnait de ce que les Musulmans se sentent stigmatisés. Cela venait peu de jours après l’invitation sur la même radio des auteurs – dont un proche de LR – d’un rapport sur l’antisémitisme notamment commandé par une organisation sioniste – l’AJC France – dont la conclusion était que l’antisémitisme en France venait des Musulmans.

Les Musulmans de France voient déversée sur eux la mauvaise conscience d’un pays de longtemps antisémite (La France juive d’Édouard Drumont, best-seller en son temps, préfigure l’antisémitisme nazi) en plus d’une volonté de revanche coloniale.

Mais penser, au-delà du caractère scandaleux de cette « pensée », que cette mauvaise conscience en réalité inépuisable se cantonnera aux Musulmans et épargnera les Juifs est une erreur. Il suffit, pour en prendre conscience d’écouter les propos de Zemmour remettant en cause l’innocence de Dreyfus ou ceux, tout récents, de l’éditorialiste Rioufol du Figaro, sur le Ghetto de Varsovie. Celui-ci aurait été créé pour protéger des « contaminants » (sic) du typhus. Mais qui étaient donc les « contaminants » selon la propagande nazie ?

Suivez le regard de Rioufol.

Édito #43 – Gauche républicaine et extrême-droite : les vases communicants

Dans Le Monde, la semaine dernière, deux articles sur la gauche, française pour l’un et scandinave pour l’autre, sont comme une piqûre de rappel à propos de la gauche sociale-démocrate ou, comme elle se désigne de plus en plus en France, laïque et républicaine.

En France comme en Scandinavie et particulièrement au Danemark, on perçoit le lien entre la gauche démocratique, i.e. anticommuniste, et l’extrême-droite dont, en dernière analyse et particulièrement en temps de crise, elle partage la vision du monde, du pays et la désignation de l’ennemi.

Dans son texte Qu’est-ce qu’un collaborateur ? d’août 1945, Sartre montre bien que ce qui définit le collaborateur, précisément, est son réalisme proclamé, ce « réel » qui justifie à ses yeux son abjection. Le réel indépassable de ces gens est aujourd’hui « le problème immigré » ou, variante post-coloniale, « l’islamisme » pour ne pas dire « islam » comme hier le « problème juif ».

Si à cela, on ajoute la remarque de Machiavel selon qui si l’Histoire ne se répète pas, elle a ses justes pendants, on peut faire le constat que la gauche républicaine qui le 10 juillet 1940 a voté les pleins pouvoirs à Pétain au Casino de Vichy et qui a encouragé, avec Mollet, Lacoste et Mitterrand, la torture en Algérie pendant la guerre de libération nationale renoue une fois de plus avec son allié de toujours en temps de crise, l’extrême droite. C’est que gauche républicaine et extrême-droite partagent une même vision de ce pays qu’elles présentent comme objective, réaliste.

Précisons. Le Pen a bien été un tortionnaire mais ses pratiques, pour criminelles et infâmes qu’elles aient été, étaient sous direction socialiste.

Les articles du Monde de la semaine dernière nous informant d’une part que la social-démocratie danoise est revenue au pouvoir en s’alignant sur l’extrême-droite concernant l’immigration et d’autre part que la plus récente égérie de l’antiracisme moral, Rachel Khan (autrice de Racée), a officieusement conseillé Marine Le Pen après avoir avec elle partagé un couscous et été touchée par sa « fragilité » (sic) ne nous surprennent donc pas.

La gauche française, PCF compris – et Roussel l’incarne admirablement dans cette campagne -, est du côté de la puissance française. Elle a en plus, héritage de la IIIème République qui mènera à la boucherie de 14 et ira s’écraser aux pieds du fantoche Maréchal Pétain, un rapport caricatural aux religions et singulièrement à l’islam puisque celui-ci croise son histoire coloniale et sa défaite en Algérie.

Au-delà de la seule figure de Rachel Khan mais aussi de Mila, désormais zemmouriste complexée, les thématiques remises au goût du jour de la gauche laïque et républicaine posent les véritables enjeux politiques et disent la nature profonde du consensus qu’il faudra combattre.

Jordan Bardella du RN se réjouit de la prose du Printemps républicain et Rachel Khan craint moins une victoire de Le Pen que « l’agitation indigéniste ». Le consensus est ici clair. Le seuil de tolérance, expression du PCF reprise et amplifiée par le PS de Mitterrand notamment après les grandes grèves ouvrières d’immigrés dans l’industrie automobile de la région parisienne entre 1982 et 1984, est la version démocratique du grand remplacement agité par l’extrême-droite. C’est pourquoi au moment où l’antiracisme moral coule comme le Titanic et qu’une manifestation contre l’islamophobie a réuni 15000 personnes fin 2019, les partisans laïcs du seuil de tolérance et la pure extrême droite se serrent les coudes. En ce sens, la séquence ouverte par les grèves de Talbot se clôt. Cette séquence était elle-même, comme aujourd’hui le consensus raciste, un écho de la guerre d’Algérie pendant laquelle Mitterrand et Le Pen étaient du même côté.

Les choses sont donc simples et c’est bien là-dessus que chacun devra se prononcer et le cas échéant agir politiquement. Oui, « le grand remplacement, et alors[1] ? ». Car c’est bien à cela qu’il faut répondre. Ce pays, la France, est-il celui de tous ceux qui y vivent ou seulement celui de blancs de préférence athées ou catholiques gallicans ?

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=vlGeGXkLe8o&t=10s

Le retour de Taubira : un non évènement

L’effervescence première suscitée par l’irruption de Christiane Taubira dans la course aux présidentielles avait de quoi inquiéter. Taubira a tout pour plaire. Elle maîtrise son image de femme de gauche à la perfection. Elle a des acquis à faire valoir, a été en fonction plusieurs fois, à une bonne connaissance des institutions, qui plus est, au sein d’un ministère régalien et certains croient qu’elle peut “rassembler la gauche”. Mais force est de constater que l’indifférence a remplacé l’effervescence. Son annonce officielle de candidature ce 15 janvier à Lyon n’a pas eu le retentissement escompté. Sur les réseaux sociaux, peu de réactions. Les derniers sondages confirment cette tendance: Taubira a perdu 0,5 point depuis la mi-janvier et se retrouve à 3,5% d’intentions de vote au premier tour[1].

Ce non-événement trouve ses explications à la fois dans les choix stratégiques de la campagne de Taubira, et dans un contenu politique finalement fade et peu transparent.

Lors de son grand retour en décembre, Taubira avait créé la surprise et commençait même à polariser. Autant sur les chaînes d’infos continues que sur les réseaux sociaux, elle a occupé activement l’espace médiatique pendant au moins 48h. Si sa popularité a suscité l’enthousiasme chez beaucoup de monde, rapidement une partie de la gauche radicale et des antiracistes se sont fait fort de rappeler son parcours politique douteux, ainsi que la nature plutôt opportuniste de ses positions au sein de sa famille politique. Sur Twitter, l’enchaînement des spaces où ces débats se sont multipliés a certainement joué sur l’affaiblissement de la dynamique pro-Taubira qui s’activait dans le camp d’en face. Nous même au QG décolonial, y avons participé[2].

Après cela, rapidement, sa campagne s’affaiblit. Taubira donne à nouveau rendez-vous à tout le monde le 15 janvier. Jusque là, elle met en place deux ou trois déplacements qui font l’objet de publications sur ses réseaux sociaux, avec même pour ses fans, en vers, une vidéo de présentation de ses vœux. Et c’est tout. Sur la forme, Taubira et son équipe, en misant sur la retenue, semblent déconnectés du timing des présidentielles. L’annonce officielle de sa candidature à l’issue de ce long mois se devait d’être retentissante. Il n’en fut rien. La mise en scène de son discours est bien en dessous de ce que propose la concurrence. En comparaison avec le gris terne lyonnais et au peu de public lors de sa prise de parole ( à peine 200 personnes), Mélenchon, lui, organise le lendemain même un meeting olfactif au visuel percutant avec près de 4000 spectateurs. Ses soutiens se tiennent au premier rang et sont visibles, tandis que des figures influentes se joignent à sa campagne (discours d’Ali Rabeh, Maire de Trappes, qui annonce rejoindre la campagne du candidat de la FI).

Dans le fond également, Taubira n’offre pas grand chose de plus que ce qui était dévoilé dans sa courte vidéo de décembre. Elle dit souhaiter une politique sociale et écologique, certes, mais comme tous les candidats de gauche. A la différence que ces derniers travaillent depuis longtemps sur leurs programmes. La revalorisation du SMIC ou la révision de la politique fiscale sur les hauts patrimoines, telles qu’énoncées par la candidate à Lyon, n’ont rien de nouveau. Bien plus qu’à la mi-décembre, on peine à saisir la valeur ajoutée de sa candidature.

Si Taubira avait au départ envisagé une stratégie de la retenue, dans le contexte politique actuel, en particulier celui de la gauche, il lui faut réaliser que l’heure est aux positionnements politiques clairs et aux prises de risque. Si Fabien Roussel du PCF par exemple s’engage sur une ligne politique sécuritaire et islamophobe (fierté réaffirmée de ne pas avoir participé à la marche contre l’islamophobie de 2019, organisation d’événements avec Caroline Fourest), Mélenchon prend lui aussi des risques par ses propositions autant audacieuses qu’inédites comme la suppression de la BAC, la fin du nucléaire ou par ses choix politiques comme sa participation à la marche contre l’islamophobie de 2019. Ironiquement, Taubira refuse quant à elle de répondre à une question pourtant simple du présentateur du 20h de France 2 Laurent Delahousse sur la laïcité. Lorsqu’il lui demande quelle position elle tient sur ce sujet, elle se contente de répondre que tout le monde connaît déjà son avis. C’est ainsi que dans cette campagne où les grands axes définis par chaque candidat doivent lui permettre de se distinguer, Taubira elle, préfère ne se mouiller sur rien. Quid du nucléaire ? Du libéralisme économique ? De l’islamophobie ? Certes, il s’agit d’enjeux politiques à assumer ou à rejeter mais le bulletin de vote a un prix et il n’y a aucune raison qui puisse légitimement exempter Taubira de le payer dans le cadre du débat démocratique. La seule prise de position légèrement surprenante a été de rappeler avec fierté son rôle dans le gouvernement Valls lors des attentats. Ce qui inscrit sa campagne dans la lignée de celle des Pécresse et autre Roussel où le sécuritaire tient une place d’importance.

Les mots et les actes parlent parfois d’eux-mêmes en politique, pour qui veut bien les observer lucidement. Si Taubira semble une adversaire de taille de par son image progressiste, plus on avance dans la présidentielle et plus s’effiloche le contenu “de gauche” qu’elle est capable de mettre sur la table. Mais pouvons-nous légitimement lui en vouloir ? Il serait exagéré de répondre par l’affirmative. En effet, considérer Taubira pour ce qu’elle est politiquement, avant même son entrée dans la course aux présidentielles, implique d’admettre qu’elle porte globalement l’idéologie sociale-démocrate version droitière du parti socialiste, de laquelle nous n’avons vraiment pas grand-chose à attendre. En réalité, si Taubira choisit la stratégie de la retenue, c’est parce qu’elle ne peut pas, même si elle le souhaitait, apporter une quelconque valeur ajoutée. D’une part, parce que l’offre à gauche est déjà suffisamment diversifiée, mais surtout parce que ce n’est pas le but de sa candidature. Le but d’une candidature Taubira est de ressusciter une gauche molle à moindre coût. C’est pour cela qu’elle se contente de fixer l’ensemble de sa campagne sur sa prétendue capacité à rassembler la gauche, via un obsédant appel à une primaire populaire qui constitue l’essentiel de sa stratégie de communication.

A ce sujet, elle n’envisage d’ailleurs pas de rassembler au-delà de ce centre gauche. Son entourage et son électorat composés majoritairement d’une population petite bourgeoisie libérale, Taubira représentent pour eux un compromis acceptable entre une social-démocratie modérée qui maintiendrait leurs privilèges et une certaine bonne conscience rivée à son image de femme de progrès.

On aurait pourtant pu attendre d’elle qu’elle tente de séduire un large électorat, comprenant les classes populaires blanches et non-blanches. Mais sa campagne maintient précieusement la distance. Alors qu’elle intriguait par son début de course à Saint Denis, cet élan a fait long feu. Encore une fois, cela n’a rien d’étonnant ni de nouveau tant Taubira a été absente des luttes sociales et politiques ces cinq dernières années. Elle n’a jamais été présente, même verbalement ou symboliquement, pour soutenir le moindre mouvement social – excepté un tweet de soutien à Assa Traoré. De même, elle n’a jamais réalisé le bilan de ses manquements en tant que Garde des sceaux. Et la liste est longue.

De ce point de vue, l’indifférence actuelle vis-à-vis de sa candidature est une très bonne nouvelle.

 

Awatif Hanan

 

 

 

 

[1] “Sondage présidentielle 2022”, Rolling IFOP – Fiducial, 19 janvier 2022.

[2] “Notre amie Taubira”, QG Décolonial, 20 décembre 2021.

Anne Frank et sa famille dénoncées par un notaire juif ?   Et alors ?

Au matin du 18 janvier 2022, certains médias dont France Inter annoncent qu’une grande enquête internationale menée par un ex-membre du FBI serait arrivée à la conclusion qu’Anne Frank et sa famille auraient été dénoncées aux nazis par un notaire juif qui, en livrant à l’occupant d’autres juifs, aurait voulu sauver sa propre famille. Depuis, c’est l’émoi, le trouble s’est installé. Et si c’était vrai ? Pour conjurer cette possibilité, des journalistes et des historiens remettent en cause à la fois la méthode – depuis quand un policier fût-il du FBI est-il crédible comme historien ? – mais aussi les conclusions – en est–on sûr ? Car, pensent-ils, cette hypothèse, si elle se vérifiait, alimenterait les théories antisémites fondées sur le fait que les juifs se seraient trahis entre eux. Ce faisant, ils tombent dans les rets de la logique nazie. En effet, que l’hypothèse du notaire juif délateur soit vraie ou pas ne change rien au fond de l’affaire. 

Du point de vue de la vérité historique, cette information revêt quelque importance mais politiquement, que le délateur de la famille Frank soit possiblement juif ne change rien à ce qu’a été la machine de guerre nazie dans ses différents rouages. Cela ne change rien à l’histoire de l’antisémitisme européen au XXe siècle et à sa manifestation la plus tragique dans l’histoire, à savoir le nazisme. 

Ce qui reste central et qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est ce qu’engendre la politique nazie qui, ainsi que le disaient Césaire et Arendt mais aussi, plus récemment Johann Chapoutot, s’inscrit dans le droit fil de la violence occidentale et du colonialisme européen. Qu’un notaire juif ait voulu sauver sa peau et celle de ses enfants en donnant d’autres juifs aux nazis n’est peut-être pas glorieux mais cela n’est qu’un effet du désastre politique dans lequel ce notaire s’est retrouvé confronté. L’ensauvagement dont parle Césaire dans son Discours sur le colonialisme touche tous les sujets confrontés à l’impérialisme, au colonialisme et aux politiques raciales en général, nazisme compris. Le monde nazi est à l’image du colonialisme. La déshumanisation qu’il instaure atomise le champ de l’humain, détruit la politique, les réseaux sociaux, les solidarités, les tabous et anéantit tout idée d’espérance. Et chacun veut sauver sa peau, saufs des fous que l’on appellera héros qui tiennent bon et résistent mais qui se comptent sur les doigts de la main. Il en a été ainsi dans toutes les situations similaires. C’est pourquoi cette polémique est parfaitement incompréhensible à quiconque se pique d’histoire. Cette dégringolade de l’humain au niveau zéro que ce soit dans les camps d’extermination mais également de concentration poussant des hommes à vendre d’autres hommes pour un quignon de pain est banale. Ces harkis qui dans leur très grande majorité ont trahi leurs frères algériens en combattant dans l’armée coloniale pour sauver leur village, évitez la torture ou pour sauver leur peau n’ont-ils pas été fabriqués par le colonialisme français ? Dans l’histoire française ceux qui ont trahi Jean Moulin le précipitant vers sa mort via Klaus Barbie n’étaient pas allemands mais bel et bien français. Ce qui aujourd’hui semble surprendre nombre de journalistes n’est, en effet, pas nouveau. Hanna Arendt dans « Eichmann à Jérusalem » dénonce les Judenrat, conseils de collaboration mis en place par les nazis dans les ghettos juifs d’Europe de l’est formés de notables juifs avec même une police faite d’individus obéissant aux nazis. Cependant 90% des chefs des Judenrat ont été au final exécutés ou se sont suicidés. Ainsi Adam Czerniakow, chef du Judenrat de Varsovie finira-t-il par se donner la mort quand il a compris que ce marché serait sans limite dans l’abjection et l’abdication de soi-même. Le notaire juif d’Amsterdam, lui, n’a peut-être pas été rattrapé par un tel cas de conscience sans doute parce que sa responsabilité n’était qu’individuelle et que l’essentiel pour lui était de sauver ses enfants.

Que les médias se focalisent sur la judéité du délateur en dit long sur la désorientation politique contemporaine et sur la dépolitisation de la question juive et de l’antisémitisme. Que le fait divers ou l’acte individuel et désespéré prenne le pas sur la réalité d’une politique d’État est atterrant.

Les responsables de la mort d’Anne Frank sont les nazis.

 

Noureddine Yahia

Édito #42 – Colloque à la Sorbonne : les néo-cons à l’assaut de l’université

Campagne présidentielle oblige, la machine réactionnaire s’emballe. Non contents de monopoliser l’espace médiatique, de nombreux universitaires et intellectuels (Pascal Bruckner, Xavier Gorce, Pierre-André Taguieff, etc) se sont réunis à la Sorbonne pour un colloque intitulé : « Après la déconstruction ; reconstruire les sciences et la culture ». Adoubés par Jean-Michel Blanquer, encensés par plusieurs  médias, galvanisés par leur combat pour la République, ils se sont adonnés à leur passe-temps favori : la croisade contre le « wokisme », le « décolonialisme », le « deconstructivisme » …

Ces termes, jamais définis, devenus de véritables épouvantails, servent à légitimer un nouveau maccarthysme que certains appellent de leurs vœux. Les propos tenus, mélange d’ignorance, de violence et de médiocrité intellectuelle, témoignent d’une offensive liberticide sans précédent dans le monde universitaire.

Jean-Michel Blanquer a ainsi comparé les théories de Deleuze, Foucault et Derrida à un « virus ». Ce sinistre personnage avait déjà parlé de « l’islamo-gauchisme » comme d’une « gangrène » qui infecterait l’université. D’autres n’hésitent pas à qualifier les théories décoloniales, de genre à des « cancers » et des « plaies ».

L’utilisation du champ lexical de la maladie ne doit pas être pris à la légère. Il a en effet le mérite de la clarté. Il s’agit ni plus ni moins que d’extirper du corps social, des idées qui s’éloigneraient de la sainte doxa républicaine. Le temps n’est plus au débat démocratique, à la confrontation des idées, à la rationalité scientifique mais aux discours et aux pratiques martiales.

D’ailleurs, certains ne s’en cachent pas. La sociologue Nathalie Heinich réclame ainsi « un meilleur contrôle scientifique des productions fortement politisées ». L’appel à la censure et à la surveillance généralisée des étudiants ne pouvaient être plus explicites. Car qu’entend-elle par « contrôle scientifique » et « productions fortement politisées » ? On n’en saura rien. Sans doute est-ce le but poursuivi. Jouer sur l’ambiguïté, le flou, afin de justifier les mesures les plus arbitraires et répressives.

Ce contrôle servirait, in fine, à empêcher « qu’un enseignant ne puisse proférer que la Terre est plate ou qu’il existe un racisme d’Etat ». Le parallèle est audacieux. Il n’est pas moins profondément dangereux. Il sous-entend en effet, qu’il faille traiter sur un pied d’égalité une lubie anti-scientifique maintes fois démentie et une réflexion tirée d’une recherche scientifique rigoureuse. Et quand bien même un chercheur affirmant qu’il existe en France un racisme d’Etat se trompait, doit-on pour autant l’empêcher d’utiliser certaines catégories analytiques sous-prétexte qu’elles paraitraient choquantes voire provocatrices ? N’est-ce pas la raison d’être de l’université, par les savoirs qu’elle produit, que de créer du débat, de l’affrontement idéologique, quitte parfois à susciter le scandale ? A ce rythme-là, les termes « exploitation », « domination », « aliénation », « colonialisme » devront peut-être un jour eux aussi disparaître. En réalité, ce dont rêvent les contempteurs du « wokisme », c’est d’une université aseptisée, lisse, où seuls les savoirs qui ne remettent pas en cause l’ordre dominant devraient avoir droit de cité.

Mais plus encore que les propos tenus, ce colloque, organisé en pleine campagne présidentielle, illustre l’offensive de l’arc républicain, allant d’une partie de la gauche à l’extrême droite. L’idée est non seulement de peser dans les débats mais aussi – en atteste la présence de Jean-Michel Blanquer – faire pression sur les candidats pour qu’ils purgent l’université de ses éléments nuisibles.

Toutefois, si l’inquiétude face à de telles prises de positions est de mise, elle ne doit pas nous conduire à surestimer leur influence. La communauté académique, diverse, hétérogène est loin de partager en chœur leurs obsessions. De nombreux professeurs, présidents d’université ont régulièrement dénoncé les propos et procédés de leurs collègues. Et puis, si la fine fleur des universitaires néo-conservateurs possède un certain pouvoir de nuisance, elle est très souvent amplifiée et démultipliée par des médias complaisants. Ces derniers n’hésitent pas à les présenter comme de valeureux résistants au sein d’une institution assiégée et prise en otage par les « islamo-gauchistes ».

La messe est donc loin d’être dite. mais l’organisation d’un tel colloque doit nous alerter. Seul le rapport de force, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’université, sera à même d’enrayer la spirale réactionnaire qui déferle sur le monde académique.

Édito #41–PCF : peut-on encore se suicider quand on est déjà mort ?

Pour le septième anniversaire de la tuerie de Charlie Hebdo, le Parti communiste français a convié à son siège de la Place du Colonel Fabien des figures médiatiques liées à l’hebdomadaire satirique et républicain comme Caroline Fourest mais plus largement, des représentantes et des représentants du courant « laïc et républicain » qui se retrouvent politiquement dans le Comité laïcité République et/ou le Printemps républicain. Comme l’a remarqué dans un tweet Elsa Faucillon, députée communiste des Hauts-de-Seine, rendre hommage à Charlie Hebdo est légitime mais inviter les représentants d’un groupe dont la mémoire d’un des dirigeants – Laurent Bouvet – a été saluée par toute la fachosphère, du Figaro à l’identitaire niçois Philippe Vardon en passant par Zemmour est pour le moins hautement problématique.

Cet épisode s’inscrit cependant dans la continuité d’un autre dans la même veine républicaine. Au printemps, en effet, le candidat du PCF, Fabien Roussel, s’est joint à la manifestation parisienne de policiers d’extrême-droite. Il s’agissait d’une manifestation en réaction à la montée en puissance de la dénonciation des violences policières après le tabassage du producteur de musique noir Michel Zecler dans son studio d’enregistrement quelques mois plus tôt. Ce tabassage qui a valu au producteur de musique plusieurs jours d’ITT n’a été révélé à l’opinion publique que parce qu’une caméra tournait dans le studio du producteur. Cette vidéo a ruiné l’antienne policière de rigueur après chaque tabassage ou même meurtre policier. L’existence d’une vidéo a pour une fois posé problème au pouvoir qui d’habitude prend le parti de la police et nie l’existence de violences policières (et de crimes). En compagnie de Yannick Jadot d’EÉLV et d’Anne Hidalgo du PS, il s’est rendu à la manifestation des policiers « factieux », pour reprendre le mot de Mélenchon. A cette occasion, les policiers ont conspué l’État de droit et l’indépendance de la justice sans que cela ne trouble ni l’exécutif ni Roussel.

L’invitation au siège du PCF de représentants éminents du courant « laïc et républicain » est dans le prolongement de la ligne d’un candidat dont on est fondé à se demander ce qu’il représente politiquement et partant ce que signifie le « C » de PCF. Disons le tout net, Fabien Roussel n’a rien à voir avec l’idéal communiste. Celui-ci est supposé défendre une autre société que la démocratie bourgeoise et impérialiste avec sa police qui blesse et éborgne des Gilets jaunes, pour la plupart prolétaires de ce pays, et qui traite les indigènes des banlieues pauvres comme au temps des colonies.

Nous ne sommes toutefois pas surpris.

Dès sa fondation ou presque, le Parti communiste français a consterné les bolcheviks russes. Trotsky rapporte en 1935 des propos de Lénine qualifiant Marcel Cachin de « planche pourrie ». De façon générale, les deux dirigeants bolcheviks, pointent avec inquiétude la nature du PC français. Cette nature, disent-ils encore, produit un mouvement de balancier perpétuel entre opportunisme parlementaire et sectarisme stérile. Sans remonter si loin et en se limitant aux quarante dernières années, on ne peut que constater leur lucidité. La candidature Roussel réunit les deux écueils cités plus haut. Elle relève en effet à la fois d’un sectarisme suicidaire – mais peut-on se suicider quand on est déjà mort ? – et d’un opportunisme parlementaire crasse comme l’illustrent les participations de Valérie Pécresse et de Gabriel Attal à la Fête de l’Humanité en septembre 2021.

Plus grave, le pas de deux du PCF avec la police et la nébuleuse Printemps Républicain s’inscrit dans la politique de ce parti contre le peuple multinational de ce pays. Pour être tout à fait exact, le racisme du PCF contre le prolétariat étranger des municipalités de la banlieue rouge qu’il gérait s’était quelque peu estompé ces dernières années. Hélas, Roussel, du vieux parti ouvriériste thorézien fantasmant un temps révolu, remet en selle le pire de la période Marchais.

Rappelons ainsi que le PCF a été islamophobe avant le PS, avec notamment à la fin des années 1970 son opposition à la construction d’une mosquée à Rennes comme l’indique Thomas Deltombe au début de son livre L’islam imaginaire. Mentionnons encore le « problème de l’immigration » posé par Marchais avant d’être repris et amplifié par la Mitterrandie notamment lors des grèves ouvrières dans l’automobile entre 1982 et 1984. Évoquons enfin la croisade républicaine de Robert Hue en février 1981 contre une famille marocaine accusée de trafic de drogue sur dénonciation par ailleurs calomnieuse. Cette année-là, le maire de Montigny-les-Cormeilles a appelé à une manifestation sous les fenêtres de ladite famille ainsi désignée à la vindicte.

La part de responsabilité politique du PC dans le consensus raciste républicain n’est donc pas mince. Qu’il ait par ailleurs capitulé sur la question de l’indépendance nationale après une bonne campagne, pourtant, contre le Traité de Maastricht a incontestablement fait les affaires de l’extrême-droite. Encourager le racisme tout en cédant sur la souveraineté nationale par rapport à l’UE est un cocktail politique désastreux. Sa participation aux gouvernements Mauroy jusqu’en 1984 (alors que selon Ludivine Bantigny le tournant libéral du PS a eu lieu dès l’automne 1981) puis celui de Jospin entre 1997 et 2002 qui a privatisé à tout va a fini de le marginaliser.

La question de savoir ce que désigne le « C » de PCF se pose donc depuis longtemps. A quelques exceptions près dont celle, notable, de la Guerre du Rif dans les années 1920, le PCF n’a jamais mené de réel combat au nom du communisme. Jamais il n’a dénoncé de façon conséquente et prolongée l’impérialisme français. Lors de la Guerre d’Algérie, les communistes aux côtés des moudjahidins ne représentaient pas le PC officiel (Fernand Iveton, Maurice Audin, Henri Alleg, …) et le sort de ceux-ci n’a pas empêché le Parti de se ranger en 1965 derrière Mitterrand pour l’élection présidentielle. La ligne du PC n’était pas en faveur de l’indépendance. Elle se contentait d’exiger la « paix en Algérie ».

Aujourd’hui, au lieu de deviser paisiblement avec Caroline Fourest et Sophia Aram Place du Colonel Fabien, le PC devrait défendre les habitants des quartiers et sa frange de confession ou de culture musulmane contre le racisme et l’islamophobie d’État. Mais ce serait là rompre avec presque toute son histoire ; celle, récente, des bulldozers envoyés par les maires de Vitry-sur-Seine, de Montreuil ou d’Aubervilliers contre des foyers de prolétaires venus d’Afrique. Nombre de ses intellectuels ont d’ailleurs quitté le PC ou en ont été exclus du fait de son absence absolue de solidarité internationale.

La seule raison de la candidature de Roussel est en vérité misérable et bassement politicienne. Le Parti communiste français depuis longtemps déjà n’est plus que l’ombre de lui-même. Sous assistance respiratoire PS, il n’espère plus désormais que conserver des sièges pour ses permanents, notamment à la Mairie de Paris où il souscrit à la politique de Hidalgo. Il a perdu l’an dernier le Conseil général du Val-de-Marne et la mairie de Saint-Denis après avoir refusé que Madjid Messaoudène, conseiller municipal Front de gauche dyonisien mais cible du Printemps républicain, ne figure sur une liste d’union avec la FI au second tour.

Tout cela importe peu au PC. Il pourra toujours tendre sa sébile au PS car l’hypothèque Mélenchon ne lui garantit pas une agonie assez longue pour rémunérer ses cadres. Ainsi est le PC. Ainsi va ce spectre qui ne hante même plus, sinon pathétiquement, la vie parlementaire française dont il épouse les fondamentaux racistes et impérialistes.

Édito #40 – Antisémitisme : le permafrost républicain fond et libère ses démons

« Octobre 1940 : promulgation du premier statut des Juifs par le pouvoir pétainiste. Janvier 2022 : adoption du premier statut des non-vaccinés par le pouvoir macroniste et assimilés. A chaque époque ses boucs-émissaires. Même indignité toujours en marche. » (décembre 2021).

C’est un agrégé de philosophie, René Chiche, qui s’exprime, via son compte Twitter. En effet, depuis l’été 2021, de nombreuses comparaisons entre la vaccination contre le COVID et la politique antisémite nazie (étoiles jaunes portées lors de manifestations, assimilation du refus de se faire vacciner à de la résistance…) foisonnent sur les réseaux sociaux. Pour le coup, il nous semble essentiel de souligner ce dont cette comparaison est le symptôme et en quoi nous assistons là à une dépolitisation inquiétante de l’antisémitisme.

D’abord, cette comparaison se fait dans un contexte de banalisation croissante du racisme anti-juif. L’exemple le plus marquant est un candidat à la présidentielle – se présentant comme le dernier représentant authentique du gaullisme – qui fait de Pétain un sauveur des Juifs français (Le Suicide français – 2014) ou encore que l’anathème « antisémite » permette de désigner aujourd’hui tout et son contraire, le mouvement légitime de soutien à la résistance palestinienne comme le négationnisme contemporain. De plus, comparer la vaccination obligatoire aux expériences du Docteur Mengele ou le pass sanitaire à une étoile jaune, revient – au-delà de l’outrance – à présenter la politique antisémite des nazis et de leurs alliés comme une simple question de libertés individuelles. Car oui, l’antisémitisme nazi était bien une politique raciale et non pas une simple « privation » de libertés individuelles. Les lois de Nuremberg en 1935 par exemple mettaient juridiquement les juifs d’Allemagne au ban de la société. Le port de l’étoile jaune s’inscrivait dans une politique plus large, d’abord d’exclusion sociale et politique puis d’extermination. Là, pas d’exclusion juridique de quiconque au nom d’une assignation raciale. Rien à voir, donc, avec le simple fait de pouvoir manger au restaurant ou d’aller à un concert puisqu’il suffit d’aller se faire vacciner.

Cette perception aberrante de l’antisémitisme nazi ne devrait cependant guère nous étonner. Elle résulte d’une perte d’hégémonie politique antifasciste hostile à Vichy et à l’antisémitisme de l’Etat français. Elle est aussi le résultat des carences de l’antifascisme français qui n’a jamais su ou voulu appréhender l’Etat dans sa dimension raciale. Cela est dû également et en particulier à De Gaulle et au gaullisme qui n’ont eu comme dessein politique que de remettre la France en bonne place dans l’ordre impérialiste (un siège au Conseil de sécurité de l’ONU alors que la France a perdu la guerre face à l’Allemagne dès l’été 1940) et de remettre, au plan intérieur, le pays en marche avec ses fonctionnaires, ses grands commis… dont beaucoup avaient été maréchalistes comme Pierre de Bénouville ou frayé avec Vichy comme Antoine Pinay qui a été ministre de De Gaulle, Maurice Papon…

De fait, Vichy n’a jamais été formellement condamné par le consensus républicain. Mitterrand au soir de sa vie se justifiait d’en avoir été et récemment, dans un article du Monde sur Zemmour, Sarkozy saluait le fait que le pamphlétaire d’extrême-droite rompe avec la condamnation pure et simple du régime collaborationniste français.

Cette absence de remise en cause (mise à part la parenthèse chiraquienne) au nom de la grandeur de la France, de la raison d’Etat et de la compétition entre impérialistes, a accouché d’une opposition purement  morale à l’antisémitisme (« Plus jamais ça ! »). Celui-ci a fini par vider la lutte antiraciste de sa substance et mettre en selle le philosémitisme – cousin germain du paternalisme antiraciste des années 80 qui allait anesthésier les luttes de l’immigration post-coloniale – en occultant l’antisémitisme comme avatar de la violence occidentale. La lutte contre l’antisémitisme a alors muté et s’est transformée en lutte contre « un mal » absolu, anhistorique et désincarné. Ainsi les antivax ayant recours à l’analogie de la condition juive sont-ils les produits d’une désorientation générale. Le simple fait que la politique de Vichy soit devenue l’incarnation du « mal » sans pour autant être pensée rationnellement et politiquement rend son horreur d’autant plus abstraite voire même irréelle. Il n’est, en effet, pas question de comprendre ce qu’était et ce qu’est l’antisémitisme, mais plutôt de l’extraire de la généalogie de la violence occidentale[1] pour en faire une ombre en surplomb du monde se « réincarnant » en permanence à toutes les époques.

Aussi, l’expression de Badiou parlant de « pétainisme transcendantal » (dans De quoi Sarkozy est-il le nom ?) à propos de la France depuis la Révolution est juste. Son opposition, justifiant cette expression, entre deux France, l’une de 1793 et de la Commune et de la Résistance « de gauche » contre celle de 1815, de Thiers, du 10 juillet 1940 et de la guerre d’Algérie, est également pertinente. Mais dans la période actuelle où le communisme n’a plus de relais ni de militants et où l’antiracisme politique reflue, ce qui était en embuscade, honteux, ressurgit à la faveur de la fonte du permafrost républicain. Les « valeurs de la République » soutenues par un édifice moral sans réelle consistance fondent comme neige au soleil. Dès lors, le virus antisémite, pour l’instant contenu par la priorité islamophobe, ne tardera pas à se répandre. Mais l’étape qui précède, c’est la banalisation de l’antisémitisme. Nous y sommes.

[1] https://www.amazon.fr/violence-nazie-Essai-g%C3%A9n%C3%A9alogie-historique/dp/2913372147

Édito #39 – Habemus Papam, enfin un pape chrétien!

Quelques jours après Noël, fête majeure, avec Pâques, du christianisme, il nous semble important de dire quelques mots du Pape François qui déplaît tant aux nationaux-catholiques français. Ainsi Chantal Delsol, épouse de Charles Millon, ex-ministre de Chirac devenu soutien de Zemmour, déplore-t-elle la fin de la chrétienté dans un livre récemment paru.

Chrétienté et christianisme ne recouvrent évidemment pas la même chose bien qu’ils puissent se recouper. Mais autant il est difficile sinon impossible d’extirper la chrétienté – le mythe du « blanc manteau d’églises » et de la France, « fille aînée de l’Église » – de la réaction, autant le christianisme, ainsi que le montre le Pape François, élu en mars 2013, conserve une irréductible charge révolutionnaire. Avec ce pape, le christianisme ne plie pas devant la réaction parfois fascisante « chrétienne ».

La tradition catholique d’extrême-droite est depuis au moins un siècle pour l’Eglise et contre le Christ. Zemmour l’a d’ailleurs redit sur France Inter, il y a quelques années[1]. C’est cette tradition qui, dans une tribune au Figaro, tente de déclarer nul et non avenu le travail de la CIASE sur la pédocriminalité dans l’Église[2]. Charles Maurras, chef de l’Action française, n’avait que faire du Christ et des Évangiles, de la même manière que les nazis souhaitaient, en vain, dépauliniser le christianisme avec les Deutsche Christen.[3]

Le Pape François, réputé pour sa solidité doctrinale[4], remet donc au goût du jour la parole évangélique contre la chrétienté et l’église bureaucratique dont il est néanmoins le chef. Ses critiques envers la Curie romaine et sa corruption évoquent ce que disait Mao Zedong pour justifier la Révolution culturelle[5]. La bourgeoisie est dans le Parti communiste ce que les marchands du Temple sont dans l’Église.

Le Pape défend une église des pauvres[6] dans une fidélité irréprochable au Nouveau testament qui évoque aussi celle du magnifique film de Pasolini, L’Évangile selon Saint-Matthieu[7]. Une Église qui porte le message du Christ, incompatible avec la bigoterie identitaire.

Le Pape est argentin, de provenance italienne certes, mais d’Amérique latine, terre de la Théologie de la Libération. Ce catholicisme le plus fidèle à l’invitation du Christ à être le sel de la terre refuse par conséquent l’injustice, l’inégalité, le mépris des pauvres et des civilisations indigènes ou l’indifférence aux migrants. N’éludons cependant pas que le Pape a été accusé peu après son élection de compromissions avec la junte fasciste argentine de Videla. Il a néanmoins rapidement été lavé de tout soupçon par plusieurs opposants à la dictature comme par exemple Gonzalo Mosca[8] et par la crédibilité plus que douteuse de certains de ses accusateurs[9].

À l’origine jésuite, François s’est de fait rapproché au cours de son pontificat de la Théologie de la Libération. Celle-ci a été accusée à plusieurs reprises, notamment par le Pape Jean-Paul II, d’introduire une dimension marxiste au sein du christianisme. Cette accusation a toujours été réfutée par les représentants de la Théologie de la Libération. Ceux-ci ont invariablement rappelé que le partage, la mise en commun des biens dont parlent par exemple les Actes des apôtres, s’inscrivent dans le dogme chrétien et catholique.

Bien que d’origine italienne, le Pape fait donc un pas de côté assez conséquent par rapport à la blanchité qui a dominé les instances dirigeantes de l’Eglise catholique. Ceci est insupportable à la chrétienté qui appelle les Chrétiens arabes ou arméniens des « Chrétiens d’Orient » comme si cela était une incongruité alors que le christianisme, comme le judaïsme et l’islam sont des religions nées aux Proche et Moyen Orient ! Les tensions dans le catholicisme officiel sont palpables comme le montre un entretien sur Radio Notre Dame avec un historien catholique[10].

Le Pape, pourtant, ne fait que s’inscrire dans l’universalisme paulinien qui n’a rien à voir, évidemment, avec « l’universel républicain ». Pour l’apôtre Paul, l’humanité est constituée de gens aux coutumes, aux langues et aux cultures diverses qui sont néanmoins d’égale dignité. La simple fidélité du Pape au message du Christ et de ses apôtres est intolérable pour qui défend l’Église contre le Christ comme d’autres la bureaucratie contre la construction du socialisme. En effet, les Évangiles, les Épîtres mais aussi Saint-Augustin (« Aime et fais ce que tu veux ») rappellent que toutes les vies comptent, celles des Noirs américains, celles des migrants, celles des Palestiniens, ou des chiites en Irak aussi[11].

L’humanité est comptable de l’humanité. Un catholique qui ferme les yeux sur les migrants qui, comme à Calais un mois jour pour jour avant Noël, sont morts noyés n’est pas à la hauteur de sa foi. Pour le Pape aussi, il y a un seul monde et tout homme, toute femme, est valeureux et digne d’amour.

Le Pape défend les migrants. C’est même un de ses combats majeurs. Il a de nouveau abordé ce sujet dans sa bénédiction Urbi et Orbi du 25 décembre 2021[12]. François défend celles et ceux que la loi d’airain de l’impérialisme occidental opprime, dénonçant ainsi l’Occident comme civilisation « de torture et d’esclavage »[13] et le nouveau colonialisme que représente la mondialisation contre les peuples indigènes[14].

S’agissant du Covid, il a aussi tenté de contrer la politique désastreuse de Bolsonaro en mobilisant les évêques du Brésil contre la pandémie[15].

On le voit, ce Pape, qu’on soit ou non croyant, qu’on soit catholique ou pas, est une bonne nouvelle. En cela, nous pouvons dire que nous avons un pape, habemus Papam !, qui défend une ligne chrétienne authentique et restitue la portée émancipatrice du christianisme des origines. Qu’il s’inscrive ainsi dans les pas d’autres chrétiens révolutionnaires de Thomas Müntzer à Desmond Tutu, qui vient de nous quitter, en passant par Martin Luther King et Oscar Romero est un point d’appui non négligeable pour la dignité, l’égalité et la justice à l’échelle du monde.

 

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=_-5XmCi8CJg

[2] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/abus-sexuels-dans-l-eglise-un-rapport-d-intellectuels-catholiques-pointe-les-failles-et-les-biais-de-la-commission-sauve-20211127

[3]https://books.google.fr/books?id=MvoyEAAAQBAJ&pg=PT110&lpg=PT110&dq=chapoutot+deutsche+christen&source=bl&ots=UlXLnnF_Wl&sig=ACfU3U3whzAXNGXFxs_Mm8L3uQG5dCYXRQ&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjqzvmetYH1AhXozoUKHTBhC9wQ6AF6BAgREAM#v=onepage&q=chapoutot%20deutsche%20christen&f=false

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_(pape)#%C3%89v%C3%AAque_et_cardinal

[5] https://www.lemonde.fr/international/article/2021/04/29/tour-de-vis-contre-la-corruption-au-vatican_6078539_3210.html

[6] https://www.lemonde.fr/europe/article/2013/03/16/pape-francois-je-veux-une-eglise-pauvre-pour-les-pauvres_1849485_3214.html

[7] https://www.youtube.com/watch?v=L-nY29bW2LA

[8] http://www.terredamerica.com/2013/03/25/breve-storia-di-gonzalo-mosca-un-uruguayano-salvato-da-bergoglio/

[9] https://www.cath.ch/newsf/le-principal-accusateur-du-pape-francois-travaillait-pour-la-dictature-argentine/

[10] https://radionotredame.net/2019/vie-de-leglise/pape-francois/jean-baptiste-noe-historien-le-pape-francois-ne-pense-pas-la-reception-des-migrants-en-europe-232412/?gclid=Cj0KCQiAwqCOBhCdARIsAEPyW9kK-hwNCFJuq6zysHx8O-Z5B_UNOuw2txSKxnF3fd3LBIbbk1EZOk0aAgpXEALw_wcB#).

[11] https://www.lemonde.fr/international/article/2021/03/06/en-irak-le-pape-francois-et-l-ayatollah-sistani-plaident-pour-la-paix-et-l-egalite-pour-les-irakiens-de-toutes-croyances_6072212_3210.html

[12] https://www.youtube.com/watch?v=NAMt8BClJbQ

[13] https://www.lemonde.fr/international/article/2021/12/03/le-pape-francois-denonce-l-histoire-d-un-esclavage-universel-dans-le-parcours-des-migrants_6104648_3210.html

[14] https://doc-catho.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Peuples-autochtones-Face-nouveau-colonialisme-defi-consiste-alternatives-solidaires-souligne-pape-Francois-2021-02-15-1201140804

[15] https://doc-catho.la-croix.com/Si-nous-sommes-unis-possible-surmonter-pandemie-declare-pape-Francois-eveques-Bresil-2021-04-21-1201151988

Édito #38 – Notre amie Taubira

Signe que la gauche institutionnelle, laïque et républicaine continue, en dépit de ses déconvenues électorales depuis la fin du mandat Hollande, à prendre les gens, et singulièrement « le peuple de gauche », pour des gogos : elle sort Christiane Taubira de son chapeau. Celle-ci, femme et noire, semble à la gauche socialiste l’étincelle tant attendue pour faire bonne figure à la prochaine présidentielle qui s’annonce calamiteuse. Elle arrive cependant un peu tard dans la course électorale en tant que femme : Le Pen, Pécresse, Hidalgo et Arthaud le sont aussi.

Taubira en figure de proue qui par un coup de baguette magique remettrait la gauche en ordre de bataille est une sorte d’Obama hexagonal. On peut du reste tirer toutes les conséquences de cette analogie. Taubira comme Obama sont noirs et c’est la vertu que la gauche leur accorde. Mais elle la leur accorde car il n’est pas avec eux question de négritude.

Christiane Taubira comme Barack Obama sont noirs mais immédiatement, on a en tête la question de Jean Genet en exergue de sa pièce Les nègres : « Mais, qu’est-ce que c’est donc un Noir ? Et d’abord c’est de quelle couleur ? » tant la politique de l’ancien président US comme la carrière politique de l’ex-garde des sceaux de Hollande et Valls ont versé dans la réaction.

Au niveau planétaire, Obama suscitait le même genre d’engouement que Taubira ou que l’équipe de France de football de 1998, à savoir une immense joie de l’antiracisme moral au constat que l’un comme l’autre sont des leurs, c’est-à-dire intégrés, du côté de l’impérialisme et de la puissance des pays qu’ils dirigent – ou dirigeraient – et servent.

Obama annonçait la fermeture de Guantanamo mais fut le président US le plus belliqueux de ces dernières années au mépris même des règles du droit international via, par exemple, des attaques de drones qui tuèrent, selon un article récent du New-York Times[1] « des milliers de civils » sans jamais être assumées par le pouvoir US d’alors.

À un moindre niveau, Taubira relève de la même entourloupe et l’éventuel enthousiasme qu’elle pourrait susciter serait lourd de graves déconvenues à venir. Soutenir ce point n’est pas un procès d’intention. Si Taubira n’a en effet jamais dirigé la France, elle a participé au pouvoir et a montré que même d’un point de vue « de gauche », sa ligne politique est plus que problématique puisque son programme à l’élection présidentielle de 2002 était déjà plus à droite que celui de Jospin, pourtant bien libéral et propatronal[2].

Plus généralement, Taubira a commencé comme militante indépendantiste guyanaise mais elle a abandonné ce combat au moment de l’élection de Mitterrand pour, ensuite, non seulement épouser les vicissitudes de la gauche anticommuniste sous un président ex-vichyste et pro-Algérie française mais aussi les modes du parlementarisme français.

C’est ainsi que Christiane Taubira vota l’investiture du gouvernement Balladur en 1993. Ce gouvernement, sous présidence Mitterrand, comptait dans ses rangs Sarkozy au budget et surtout Pasqua à l’Intérieur. Ce dernier est à l’origine des sinistres lois rognant le droit du sol et ouvrant la porte à toutes les dérives racistes contemporaines[3], jusqu’à la loi « Séparatisme » par exemple.

Toutefois, Taubira a porté en mai 2001 la loi reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité et a voté en 2004 contre la loi sur les signes religieux à l’école. Ces actions sont à son crédit mais elles ne l’ont hélas pas empêchée de soutenir ou de participer aux gouvernements socialistes de Jospin – avec Chevènement à l’Intérieur – puis d’Ayrault et de Valls sous Hollande.

Son compagnonnage au sein des Radicaux de gauche en 1994 avec Bernard Tapie[4], qui la soutint en 2002 avant de rallier Sarkozy en 2007, est également à souligner mais cette péripétie est presque anecdotique en comparaison du point essentiel sur lequel s’est conclue sa carrière au sein du pouvoir.

Taubira apparaît en effet comme un totem parlementaire – comme disait de Rocard ou de Mendès-France Alain Badiou à l’époque où il ne frayait pas avec Nathalie Heinich et Pascal Bruckner dans Marianne – en ceci qu’elle est, comme par magie et pour son goût pour la poésie, parée de toutes les vertus et proclamée sage de la République au-dessus du marigot politicard. Le caractère têtu des faits ne peut pourtant être omis : Taubira malgré son verbe dilatoire fut une pièce essentielle du quinquennat Hollande pour incarner le visage affable de la violence vallsiste. Si elle a voté NON au referendum de 2005 sur la Constitution européenne, elle a su, pour un ministère, rentrer dans le rang européiste. On ne peut pas dire que l’ex-ministre ait fait preuve, dans sa carrière déjà bien remplie, de ténacité.

Certes, Christiane Taubira a quitté le gouvernement en janvier 2016, c’est-à-dire un peu plus d’un an avant la présidentielle de 2017 qui a élu Macron. Elle n’est donc pas comptable de la « Loi travail » mais elle a, au nom de la solidarité gouvernementale, approuvé la majeure partie de la politique et des exactions de la Présidence Hollande. Ainsi n’a-t-elle pas désapprouvé l’intervention française au Mali en 2013 ni condamné la mort de Rémi Fraisse fin 2014 tué par une grenade jetée par un gendarme qu’elle a même implicitement défendu notamment sur France culture[5]. Au moment où paraissait la photo du petit Aylan, trois ans, mort sur une plage, la Ministre de la justice s’est fendue d’un indécent poème sans remettre en cause la ligne du gouvernement Valls sur ce sujet[6].

En tant que Garde des sceaux, Christiane Taubira s’est illustrée par un refus opiniâtre d’entendre le collectif pour la libération du militant communiste révolutionnaire libanais Georges Ibrahim Abdallah. Elle ne s’est pas contentée, dans cette affaire, de ne pas répondre aux demandes d’entretien, pas plus qu’aux courriers, des soutiens et amis du militant injustement détenu en prison. Elle a aussi, via le parquet, fait appel à deux reprises contre une décision judiciaire qui permettait sa libération.

Enfin, en guise de cadeau de départ, Madame Taubira a laissé une circulaire relative au mineurs étrangers isolés[7] qui précarise davantage la situation de ces jeunes gens en excluant de toute protection celles et ceux qui seraient déclarés majeurs par des évaluations « sociales ». Cette circulaire, homogène à la surenchère législative sous Macron, préfigure une différence de traitement entre mineurs isolés français et étrangers.

Enfin, la violente répression des manifestations par la police n’est pas apparue, sous Hollande, au moment de la « Loi Travail ». Presqu’un an et demi avant, lors des manifestations propalestiniennes de l’été 2014 dont certaines furent interdites, le quartier de Barbès fut le théâtre d’une violence policière inouïe. Les manifestants furent en outre diffamés, traités d’antisémites et leurs manifs, de « Nuit de cristal » par le CRIF.

Dès lors, la question de la position de Taubira relative à la lutte de libération nationale palestinienne ne se pose politiquement plus. Sans doute, l’ex-garde des sceaux n’est-elle pas sioniste comme l’est par exemple l’ex-Premier ministre Manuel Valls mais cela, en vérité, n’a pas grande importance.

Dans l’État impérialiste que Christiane Taubira a décidé de servir depuis plus de 40 ans maintenant, on est aux côtés des bombardements sur l’Irak et la Syrie et « pour la sécurité d’Israël », du nom de cet état colonial qui bafoue les droits du peuple palestinien. Ses bavardages sur deux états sont tellement vains et indécents qu’elle s’énerve vite, condamne BDS et refuse d’abroger la circulaire d’Alliot-Marie, comme devant Éric Fassin sur Mediapart[8]. Elle finit d’ailleurs par dire qu’ « il ne faut pas idéaliser la lutte contre l’apartheid ».

S’émerveiller de la candidature Taubira, c’est nier les structures et sauter à pieds joints sur la scène de la politique spectacle.

Taubira, une amie qui ne nous veut pas du bien.

 

 

 

[1] https://www.nytimes.com/interactive/2021/12/18/us/airstrikes-pentagon-records-civilian-deaths.html?fbclid=IwAR1cUO7rz3PYjLdpntiaH3QlB6xi1HTCVKV3uNYty2ibMVyegwFYwCMSQM8

[2] https://www.bfmtv.com/politique/elections/presidentielle/a-la-presidentielle-de-2002-le-programme-de-christiane-taubira-etait-loin-des-marqueurs-de-gauche_AN-202112170228.html#xtor=AL-68

[3] https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000000450/loi-pasqua-sur-les-conditions-d-entree-et-de-sejour-des-immigres.html

[4] https://www.youtube.com/watch?v=YubDCedp9f4

https://la1ere.francetvinfo.fr/2013/07/02/christiane-taubira-et-bernard-tapie-amis-de-vingt-ans-45195.html

[5] https://blogs.mediapart.fr/jjmu/blog/041214/lettre-mme-taubira-coecrite-par-chloe-fraisse-soeur-de-remi-fraisse-amal-bentoussi-farid-el-yamni-raymond

[6] https://twitter.com/ChTaubira/status/639436472001646594?s=20

[7] https://blogs.mediapart.fr/lingua/blog/130116/nous-en-sommes-la

[8] https://www.france-palestine.org/Video-Christiane-Taubira

 

Islamophobie et Palestine : usages du label “terrorisme” pour faire taire les militant.e.s palestinien.ne.s en Occident

Intervention faite par Hatem Bazian, Palestinien, professeur à l’université de Berkeley,  le 10 décembre 2021 à St Denis, à l’occasion de la conférence « Guerre permanente ou paix révolutionnaire » que vous pouvez trouver dans son intégralité ici : https://www.youtube.com/watch?v=EjB4_OGEJ6M.

 

Deux angles morts majeurs, qui existent dans la recherche actuelle sur l’islamophobie, continuent d’obscurcir et de limiter la portée de son analyse critique.

Le premier, c’est que les travaux et les écrits sur l’islamophobie ont tendance à se concentrer sur les discours médiatiques, la politique électorale et sur la capacité des musulmans d’Europe et des États-Unis à s’intégrer dans la société occidentale. Les problèmes se réduisent alors à une question d’acteurs politiques ayant un impact sur une société dite civilisée par excellence. Ce qui est perdu dans ces analyses, c’est le racisme colonial et impérial occidental, le sectarisme et la différence épistémologique et ontologique construite sur une rationalisation théologique profondément enracinée.

Le deuxième concerne le lien direct entre le sionisme, les forces pro-israéliennes et la promotion de l’islamophobie. Bien que les travaux sur l’islamophobie dans les médias, sur les liens entre l’empire américain et les restrictions imposées aux musulmans soient présents dans des publications, des liens, qui ont pour but de maintenir et la consolider le soutien à Israël, sont rarement abordés.

Pour moi, les groupes pro-israéliens aux États-Unis et en Europe sont les principaux bailleurs de fonds, producteurs, organisateurs et distributeurs de contenu islamophobe, qui domine actuellement les discours politiques et publics dans les sociétés occidentales. La fin de la Guerre froide et le tournant vers l’exagération de la menace de l’Islam ont provoqué une avalanche de publications et de couverture médiatique qui ont ciblé la Palestine et les militants pro-palestiniens tout en faisant la promotion d’Israël comme allié et « seule » démocratie de style occidental au Moyen-Orient.

En outre, l’émergence du mouvement BDS en 2005 a entraîné une stratégie pro-israélienne plus extrémiste qui a cherché à imposer des limites à la liberté d’expression et d’association pour faire dérailler toute critique du sionisme et de l’apartheid israélien.

Le 9 décembre 2021, la Ligue anti-diffamation (ADL) a publié un rapport, « Le mouvement anti-israélien sur les campus américains, 2020-2021 », rempli de bout en bout de contenus islamophobes et de tentatives de diabolisation des militants pro-palestiniens et d’accusation contre des groupes de n’’être une façade pour le Hamas, et d’accusations d’antisémitisme. Le rapport fait suite au sommet « Never Is Now » parrainé par l’ADL et axé sur « Confronter l’antisémitisme sur le campus : un guide pratique », avec un débat animé par le PDG d’Hillel International, Adam Lehma, entre des étudiants sionistes leaders et des éducateurs pro-israéliens sur les campus américains.

En février 2019, le ministère israélien des Affaires stratégiques publiait TERRORISTS IN SUITS. The Ties Between NGOs promoting BDS and Terrorist Organizations (Terroristes en costumes. Les liens entre les ONG qui soutiennent BDS et les organisations terroristes). Le rapport construisait un trope islamophobe liant les militants pro-palestiniens et BDS avec le terrorisme.

Le fait qu’organisations et groupes pro-israéliens utilisent l’islamophobie et la diabolisation de la Palestine et des Palestiniens entraîne chez des universitaires une prise de distance avec le sujet par peur d’être ciblé pour avoir écrit ou mis en évidence ces liens.

Tout cela soulève une foule de questions concernant l’islamophobie, mais je souhaite me concentrer sur un segment particulier de l’industrie de l’islamophobie directement lié à l’agenda pro-israélien : les groupes et les organisations impliqués dans la promotion de l’altérité des musulmans et dont la préoccupation centrale est de saper les possibilités de liberté, de dignité et de plaidoyer palestiniens pour la justice.

J’essaie de répondre aux questions suivantes : qui sont les groupes qui produisent l’islamophobie ? Quels sont leurs liens avec ceux qui sont impliqués dans la défense de la politique israélienne ? Comment les forces des droits de l’homme, les forces antiracistes et anti-impérialistes devraient-elles l’aborder dans les années à venir ? Comment l’islamophobie est-elle utilisée pour obtenir un soutien supplémentaire à Israël et quel a été son succès après le 11 septembre 2001 ?

Au printemps 2012, l’American Freedom Defense Initiative (AFDI), une organisation créée par Pamela Geller, une figure de proue du réseau mondial islamophobe, publie une série de publicités pour les bus, les gares et les panneaux d’affichage avec ce message : « Dans tout guerre entre l’homme civilisé et le sauvage, soutenez l’homme civilisé. Combattez le Jihad violent. Soutenez Israël. » Contrastant avec les campagnes islamophobes précédentes, ces publicités établissaient un lien explicite entre Israël, la « guerre contre le Jihad », le soutien à Israël et le cadrage raciste des Palestiniens auxquels les publicités font explicitement référence comme des « sauvages ».

Ces publicités furent affichées à travers les États-Unis et dans des villes, dont San Francisco et New York. Des artistes culturels organisent une campagne visuelle de résistance en peignant sur les publicités et refusant la culture visuelle du racisme dans l’espace public.

Une autre série de publicités islamophobes et plus incendiaires de l’AFDI montrait Haj Amin al-Husseini, le leader palestinien d’avant 1948, assis à côté d’Hitler. Selon l’AFDI, cette nouvelle publicité islamophobe était une réponse à une campagne des Musulmans américains pour la Palestine (AMP) qui appelait à la réduction de l’aide américaine à Israël.

Toutes ces publicités établissent des liens explicites et immédiats entre la rhétorique islamophobe dirigée contre l’islam et les musulmans et la centralité d’Israël en tant qu’élément essentiel de la « guerre contre le terrorisme », construisant ontologiquement les Palestiniens comme des terroristes archétypiques afin de maintenir un soutien sans critique américain au sionisme.

Après le 11 septembre 2001, un certain nombre d’individus, de groupes et d’organisations basés aux États-Unis ont réussi avec succès à poursuivre ce programme consistant à employer l’islamophobie pour célébrer Israël et diaboliser les Palestiniens. Ces groupes islamophobes pro-israéliens sont sous-étudiés par les universitaires américains malgré le nombre accru d’ouvrages publiés sur l’islamophobie.

Un site Web récemment sorti, Canary Mission, rend pourtant ce lien évident : hautement islamophobe, il donne un nouveau souffle au maccarthysme en se concentrant sur l’opposition à BDS sur les campus universitaires et la promotion de l’agenda d’Israël.

Historiquement, les universitaires américains se sont pour la plupart tenus à l’écart de tout ce qui concerne Israël de peur d’être pris pour cible et d’avoir à faire face à des accusations erronées d’antisémitisme. Ceux qui s’aventurent à traiter le conflit palestino-israélien en dehors des paramètres acceptés par les pro-israéliens sont une exception plutôt que la norme et la plupart des universitaires et des journalistes restent également à l’écart du sujet. Des cas comme celui de Joseph Massad à l’Université de Columbia, Steven Salaita à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign et Rabab Abdulhadi à l’Université d’État de San Francisco illustrent les conséquences d’écrire et de parler de la Palestine aux États-Unis et des campagnes similaires existent en France, au Royaume-Uni et au Canada.

L’industrie de l’islamophobie, bien que venant d’une très petite minorité d’individus et d’organisations opérant outre-Atlantique, partage des ressources et bénéficie d’un soutien officiel dans certains pays. Elle a dès lors été en mesure de façonner le discours politique et d’influencer les débats politiques sur la sécurité, l’immigration et l’éducation.

Dans Legislating Fear, un rapport publié le 19 septembre 2013, CAIR a identifié 37 groupes au cœur de l’industrie de l’islamophobie et 32 ​​autres organisations périphériques qui ont dépensé ensemble 119 662 719 millions de dollars entre 2008-2011.

Il faut ajouter que le financement du réseau islamophobe et pro-israélien provient des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite dans le but d’influencer les débats musulmans-musulmans dans les développements des post-printemps arabes.

 

Regarder en arrière avant de regarder le présent

 

Les attentats de 2001 ont introduit un changement dans la politique étrangère américaine et européenne et ont réintroduit une approche interventionniste plus musclée et militarisée envers le monde arabe et musulman avec l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak ainsi qu’avec une solide présence militaire américaine dans plus de 40 nouveaux pays. La coïncidence des attentats du 01/09/2001 avec le début de la deuxième Intifada palestinienne présenta une occasion en or aux néo-conservateurs liés à l’American Enterprise Institute de faire pression sur l’administration Bush pour une position plus résolument pro-israélienne.

Le « soit vous êtes avec nous soit avec les terroristes » du président Bush a forcé les États-nations à prendre des décisions facilitant la mise en oeuvre de cette guerre mondiale. L’alliance mondiale, qui a constitué la « Guerre contre le terrorisme » (avec Israël jouant un rôle central), a fourni une formation et un savoir-faire, et a commercialisé sa « grande expertise » dans la lutte contre le terrorisme.

Les agences de sécurité israéliennes se sont lancées dans le secteur de la formation antiterroriste et ont réussi à devenir des acteurs clés dans les programmes terroristes conjoints locaux, régionaux, nationaux et internationaux. Par exemple, Urban Shield, un programme de formation conjoint à la lutte contre le terrorisme organisé dans la région de la baie de San Francisco, qui fait de l’islamophobie son cadre conceptuel et présente les musulmans et les Arabes comme des menaces potentielles dans son programme de formation, a fait en sorte que les équipes de sécurité israélienne jouent un rôle majeur dans la mise en place de scénarios d’attaques terroristes présumées et dans la politique de conseil sur le profilage de terroristes.

Des sociétés de relations publiques comme Luntz ont réussi à pousser l’opinion publique davantage vers la droite et à soutenir l’invasion de l’Irak comme moyen de défendre Israël. Dans un de ses documents de relations publiques, Luntz proposait des points de discussion et des recommandations spécifiques sur la façon de parler d’Israël au public américain et occidental en général.

Si certains seraient tentés de parler de complot, la réalité est qu’un réseau sioniste et néo-conservateur bien organisé, discipliné et bien financé fonctionnait au sein d’une administration idéologiquement prête et solidaire comportant des alliés dans des postes sensibles qui ont réussi à façonner des débats publics sur des questions concernant à la guerre au niveau national et international. En effet, ceux qui opéraient dans cet espace ont réussi à se fortifier et à consolider le récit d’Israël aux États-Unis et à dominer le discours dans les universités et les médias.

Les porte-parole israéliens ont été très efficaces dans la diffusion de leurs messages aux niveaux local, régional et national aux États-Unis, tandis que les réponses pro-palestiniennes étaient souvent entravées et présentés de manière singulière. La stratégie de communication s’est construite sur des années de stéréotypes négatifs et de fausses représentations des Arabes et des musulmans, ce qui a rendu un vocabulaire plus facile à déployer dans une matérialité productive et orientaliste.

Edward Said (Orientalism, 1978 et Covering Islam 1981) et Jack Shaheen (Reel Bad Arabs, 2001) l’ont théorisé et ont souligné l’effet cumulatif des stratégies pro-israéliennes. La stratégie de communication pro-israélienne a été déployée à travers des représentations racistes, colonialistes et essentialistes des Arabes et des musulmans, qui, après le 11 septembre 2001, se sont concentrées avec succès sur les Palestiniens en général et le Hamas en particulier en tant qu’archétype du terroriste.

Parler de la Palestine et des Palestiniens est devenu équivalent au terrorisme et des individus et des groupes ont été attaqués pour avoir monté une défense des droits des Palestiniens.

Dans l’environnement de l’après 11 septembre, plus de 90 % des poursuites judiciaires engagées contre des individus et des groupes musulmans ont visé des individus et des militants pro-palestiniens sous l’accusation obscure de soutien matériel.

Tout type de soutien financier à la Palestine a fait l’objet de poursuites judiciaires tandis que de nombreuses poursuites judiciaires ont été engagées contre des individus pour avoir parlé de la Palestine en utilisant l’accusation erronée d’incitation à la violence ou de soutien rhétorique au terrorisme.

La stratégie déployée a permis à Israël d’être mieux connecté aux formations politiques américaines et européennes dans la « guerre contre le terrorisme ». Plus précisément, le savoir-faire d’Israël dans la lutte contre le « terrorisme » palestinien a été présenté comme l’approche la meilleure et la plus efficace pour faire face à une menace islamique.

Du jour au lendemain, Israël est devenu le modèle d’une telle stratégie avec l’émergence de nombreuses entreprises liées à Israël offrant des services de formation et des stratégies de lutte contre le terrorisme qui ont contribué à consolider l’image stéréotypée du terroriste arabe, musulman et très certainement palestinien à travers les États-Unis et l’Europe avec des groupes de travail conjoints sur le terrorisme et des agences de renseignement adoptant en gros le cadre de sécurité israélien et donc la stratégie de communication israélienne, beaucoup suivant des cours de formation ou visitant Israël avec, à leur retour, une vision hostile des Arabes et des musulmans.

La stratégie d’Israël comprend également la production de documentaires de haute qualité visant à rendre concrètes des menaces posées par des groupes musulmans basés aux États-Unis. Ces documentaires représentent une tentative sophistiquée et systématique d’établir un « lien » entre les groupes terroristes internationaux et les organisations américaines palestiniennes et musulmanes dans une stratégie qui vise à supprimer toute distinction entre ces groupes afin de justifier les actions d’Israël contre les Palestiniens. Cette stratégie vise à ternir les organisations musulmanes, à les mettre sur la défensive et à les exclure des discussions politiques, comme cela a été dans le cas des attaques contre le CAIR, l’American Muslim Alliance, la Muslim American Society et les American Muslims for Palestine.

À mes yeux, l’effet cumulatif de cette stratégie peut être détecté lors des élections de 2010, qui ont vu la victoire des candidats du Tea Party, qui ont utilisé une rhétorique anti-musulmane dans leurs campagnes électorales. Le mouvement Birther, qui nous a donné Trump en 2016, a vu le jour grâce à l’utilisation de l’imaginaire anti-palestinien et à la diabolisation d’Obama, un effort qui a pris forme après une brève tentative des États-Unis de lutter contre l’expansion des colonies.

Une façon de comprendre le déploiement de la stratégie pro-israélienne est d’étendre l’utilisation par Edward Said de « d’orientalisme latent » et « d’orientalisme manifeste » à l’étude de l’islamophobie. Said a écrit que les sujets arabes et musulmans sont construits et « jugés en fonction de l’Occident et par rapport à celui-ci, de sorte qu’ils sont toujours l’Autre, le conquérant et l’inférieur » (Said, 1978 : 5). Les écrits de Said mettent en évidence le lien entre ce que j’appelle l’islamophobie latente et manifeste.

L’islamophobie latente est conçue à travers un processus de création utilisant films, reportages, têtes parlantes dans les médias, édition de livres et accent mis sur l’islam en tant que religion violente, arriérée et oppressive qui est encline au despotisme et au manque de progrès. La production culturelle n’est pas indépendante de la politique ou de l’économie ; elle est plutôt informée et déterminée hégémoniquement par elle.

L’islamophobie manifeste est évidente dans les discours et les écrits de Daniel Pipes, un partisan d’Israël de droite et fondateur du site Web de type maccarthyste « Campus Watch ». S’exprimant devant la convention du Congrès juif américain le 21 octobre 2001, Pipes a déclaré : « Je m’inquiète beaucoup du point de vue juif que la présence, et l’augmentation de la stature, de la richesse et de l’émancipation des musulmans américains…présentera de véritables dangers pour les Juifs américains. » Ces phrases offrent un aperçu de certaines des réflexions derrière l’industrie de l’islamophobie et de la manière dont elle se mobilise pour la diabolisation des musulmans, des Arabes et des Palestiniens afin de maintenir le soutien inconditionnel et incontestable au sionisme et à Israël.

 

Dr. Hatem Bazian traduit par Françoise Vergès
Near Eastern Studies
Asian American Studies

Université de Berkeley