Messages par QGDecolonial

Si vous poursuivez l’une d’entre nous, alors poursuivez-nous tous ! Des Juifs anticolonialistes s’adressent à G.W. Goldnadel

Nous apprenons que G.W. Goldnadel[1] a fait un signalement auprès du parquet afin que des poursuites soient engagées contre la militante décoloniale Houria Bouteldja pour avoir écrit « on ne peut pas être israélien innocemment » dans un texte condamnant l’antisémitisme et proposant des pistes de réflexions sur sa production et sa circulation. Cette expression a été interprétée par certains, de manière fallacieuse, et par d’autres à tort, comme une essentialisation. Héritière de toute une tradition littéraire et politique anticolonialiste[2], cette réflexion appliquée aux Israéliens ne renvoie pas à une essence identitaire ou religieuse, mais aux rapports sociaux et aux rapports de pouvoirs qui produisent les identités collectives. Nous, Juifs anticolonialistes de différentes nationalités, y compris israélienne, endossons pleinement cette citation qui nous appartient, comme elle appartient à plusieurs générations d’anticolonialistes. C’est parce qu’on ne peut être israélien innocemment qu’Avraham Burg avait demandé la suppression de la mention de sa nationalité juive dans les registres nationaux de l’Etat d’Israël, au lendemain de l’adoption de la loi fondamentale sur l’Etat-nation[3]. C’est parce qu’on ne peut être israélien innocemment que de courageux israéliens et israéliennes s’engagent contre la politique coloniale de l’Etat israélien et dans la solidarité avec la lutte du peuple palestinien. C’est parce que nul ne peut accepter le fait colonial innocemment que soixante jeunes israéliens viennent de refuser d’effectuer leur service militaire obligatoire et de rejoindre une armée d’occupation[4]. C’est parce qu’on ne peut être israélien innocemment que B’Tselem, organisation israélienne de défense des droits de l’homme, vient de dénoncer l’actuel « régime de suprématie juive » d’Israël et son régime « d’apartheid[5]».

Comme l’écrivait le penseur juif tunisien Albert Memmi, «le fait colonial n’est pas une pure idée : ensemble de situations vécues, le refuser c’est soit se soustraire physiquement à ces situations, soit demeurer sur place à lutter pour les transformer.» Reconnaître la responsabilité des Israéliens devant le fait colonial en Palestine est une banalité pour les militants anticolonialistes israéliens qui témoignent, par leur engagement, de la possibilité de dépasser le fait colonial et ses identités meurtrières. Engagée par la liberté, la responsabilité ouvre la voie à la dignité à laquelle chaque être humain aspire. Dans un monde qui dérive toujours plus loin dans une gestion plus autoritaire et inégalitaire de son propre désordre, le combat pour la dignité est de plus en plus coûteux. Qu’il est puissant l’air rance du temps. Il pénètre un nombre grandissant de chapelles politiques et d’officines médiatiques. Les campagnes d’intimidation et de diffamation comme celles qui visent Houria Bouteldja devraient alerter quiconque s’inquiète du recul démocratique. Ces méthodes, consistant à jeter l’anathème sur une militante que l’on veut faire taire, y compris au-delà de la sphère publique et à l’isoler dans le discrédit, rappellent celles de nos oppresseurs antisémites. Ce sont les méthodes des porteurs de chemises brunes que nous connaissons de triste mémoire. Ces campagnes médiatiques n’épargnent plus personne et s’abattent actuellement sur les membres de l’UJFP traités de « juifs honteux » et que l’on tente d’écarter du débat public. Nous, Juifs français, israéliens, belges, étasuniens, anglais, australiens, maghrébins, héritiers de l’insurrection du ghetto de Varsovie, du mouvement ouvrier, des Résistances française et européenne ou des luttes de libération anticoloniales, nous dressons contre ces cabales infâmes qui, prétendant s’ériger en rempart contre l’antisémitisme, jettent au contraire  un voile sur la compréhension de ce racisme et participent de l’amalgame entre Juifs et Israéliens. C’est parce que le mouvement décolonial assume pleinement le combat contre l’antisémitisme sans le dissocier de la lutte anticoloniale qu’il est aujourd’hui décrié par les plus grands réactionnaires de la scène politique française. Mais c’est aussi pour cette raison que le mouvement décolonial fait partie de notre famille et que nous faisons partie de la sienne. A ce titre, nous demandons à G.W. Goldanel, s’il intente un procès à Houria Bouteldja, d’engager aussi des poursuites contre nous.

Version anglaise 

Come for one of us, come for us all!

Anticolonialist Jews to G.W. Goldnadel

It has come to our attention that the French-Israeli lawyer, G.W. Goldnadel, has threatened to take the decolonial activist Houria Bouteldja to court for having written ‘it is not possible to be innocently Israeli’ in a text condemning antisemitism and discussing how it is produced and spread. Some interpreted this as fallacious and others incorrectly deemed it to be essentialising. From the vantage point of the anticolonial literary and political tradition, the application of this expression to Israelis has nothing to do with any ethnic or religious essence but is produced by collective social and power relations. As anticolonialist Jews of different nationalities, including Israeli, we agree with Bouteldja’s words which speak for us as it did for several generations of anticolonialists before us. It is because one cannot be innocently Israeli that Avraham Burg requested that the record of his Jewish nationality be effaced from the national registry of the State of Israel after the passage of the Nation-State Law.[6] It is because one cannot be innocently Israeli that brave Israeli citizens struggle against the colonial politics of the state and stand in solidarity with the Palestinian people. It is because no one can innocently accept the reality of colonialism that sixty young Israelis have just refused to serve in the occupying army.[7] It is because it is impossible to be innocently Israeli that the human rights organisation, B’Tselem, recently denounced Israel’s ‘regime of Jewish supremacy’ and Apartheid.[8] As the Tunisian Jewish writer Albert Memmi wrote, ‘the colonial reality is not a pure idea: it is an ensemble of real-life conditions. Refusing to see this means either physically surrendering to these conditions or fighting to transform them.’ The responsibility of Israelis in Palestine in the face of this colonial reality is obvious to the anticolonial activists there who bear witness to the fact that neither it nor the murderous identities it produces can be overlooked. Committed to freedom, this responsibility paves the way to the dignity that each human being aspires to. In a world drifting ever further into more authoritarian and inequitable rule, the fight for dignity comes at an increasingly higher cost. The rancid atmosphere that has been created powerfully penetrates a growing number of political schools and media organisations. The campaigns of intimidation and defamation such as those targeting Houria Bouteldja should be alarming to anyone worried about the retreat of democracy. The tactics of censuring an activist they wish to silence and of isolating and discrediting her, both within and beyond the public sphere, reminds us of those of our antisemitic oppressors. These are the methods of those brown-shirted forces of tragic years past. The onslaughts they wage in the media leave no one out, including members of the French Union of Jews for Peace, who they call ‘shameful Jews’ and who they try to have excluded from public debate. We French, Israeli, Belgian, US-American, British, Australian, and North African Jews, walking in the footsteps of the warriors of the Warsaw Ghetto Uprising, of the workers’ movement, of the European Resistance fighters, or of the struggle for anticolonial liberation reject these cabals who, in the name of defeating antisemitism, are in fact involved in obscuring its understanding as a form of racism. Instead they generate an antisemitic amalgamation of Jews and Israelis. It is because the decolonial movement takes the fight again antisemitism seriously, without disconnecting it from the anticolonial struggle, that it is denounced today by the biggest reactionaries in the French political sphere. But it is for this very reason that the decolonial movement is a part of our family and vice versa. We therefore demand that, if G.W. Goldnadel wish to pursue any legal proceedings against Houria Bouteldja that he come for us as well.

 

Gil Anidjar, professeur, Columbia University, New York / Etats-Unis

Simon Assoun, militant antiraciste, éducateur spécialisé / France

Ariella Azoulay, Professor of Modern Culture & Media and Comparative Literature / Etats-Unis

Rudi Barnet, metteur en scène, créateur de «Une Saison au Congo» de Aimé Césaire en 1967 et du festival “50ème Droits!” / Belgique

Haim Bresheeth, Professorial Research Associate, SOAS University of London / Israélien, Royaume-Uni

Rivkah Brown, Vashti Media, London / Royaume-Uni

James Cohen, professeur d’université, /France

Laurent Cohen, Ijan / Espagne

Liliane Cordova Kaczerginski, Ijan / Espagne

Jordy Cummings, lecturer and Trade Unionist,  York University / Canada

Sonia Fayman, UJFP / France

Caroline Gay, comédienne / France

Henri Goldman / Belgique

Jean-Guy Greilsamer, UJFP, issu d’une famille victime des nazis et de la collaboration / France

Ramon Grosfoguel, professeur d’université / Etats-Unis

Georges Gumpel, Militant anticolonialiste, Partie Civile au procès de Klaus Barbie / France

Gabriel Hagai, Rabbin / Israélien, France

Aaron Jaffe, Assistant Professor of Philosophy and Liberal Arts, The Juilliard School, New York / Etats-Unis

Sara Kershnar. Coordinatrice internationale de IJAN

David Landy, Trinity College Dublin / Irlande

Ronit Lentin, Trinity College Dublin (retired) / Israélienne, Irlande

Alana Lentin, universitaire / Australie

Zachary Levenson, Assistant Professor of Sociology, University of North Carolina / Etats-Unis

Les Levidow, Senior Research Fellow, Open University / Royaume-Uni

Daniel Levyne, UJFP / France

Yosefa Loshitzky, SOAS University of London / Israélien, Royaume-Uni

Joëlle Marelli, traductrice / France

Anat Matar

Jean-Claude Meyer, Juif alsacien et antisioniste, dont le père a été fusillé par les nazis le 14 juillet 1944 et dont la famille a été déportée et tuée à Auschwitz, UJFP / France

Nicholas Mirzoeff, Professor of Media, Culture and Communication, NYU / Etats-Unis

Dominique Natanson, animateur du site Mémoire Juive & Education / France

Atalia Omer, Senior Fellow, Religion, Conflict, and Peace Initiative at Harvard Divinity School / Etats-Unis

Charles Post, City University of New York / Etats-Unis

Ben Ratskoff, Editor-in-Chief of PROTOCOLS / Etats-Unis

Michael Richmond, Jewish writer, London / Royaume-Uni

Brant Rosen, Rabbin, Tzedek Chicago / Etats-Unis

Jonathan Ruff-Zahn, UJFP / France

Siezamona Sharoni 

Richard Silverstein, journalist, Tikun Olam / Etats-Unis

Santiago Slabodsky, Jewish Studies Professor / Argentina / Etats-Unis

Stephen Suffern, avocat aux barreaux de Paris et de New York / France

Marianne Van Leeuw-Koplewicz, éditrice / Belgique

Michel Warschawski, militant anticolonialiste / Israël

 

 

 

 

 

 

 

[1]   Dont il faut rappeler qu’il est l’avocat de Génération Identitaire

[2] Aimé Césaire : « Nul ne colonise innocemment » dans Discours sur le colonialisme

[3] Https://www.francepalestine.org/Un-descendant-de-l-aristocratie-sioniste-veut-quitter-le-peuple-juif-Israel-le

[4] https://ujfp.org/nous-prenons-nos-responsabilitessoixante-jeunes-annoncent-leur-refus-de-servir-dans-larmee-israelienne/

[5] https://www.btselem.org/sites/default/files/publications/202101_this_is_apartheid_e ng.pdf

 

[6] Https://www.francepalestine.org/Un-descendant-de-l-aristocratie-sioniste-veut-quitter-le-peuple-juif-Israel-le

[7] https://ujfp.org/nous-prenons-nos-responsabilitessoixante-jeunes-annoncent-leur-refus-de-servir-dans-larmee-israelienne/

[8] https://www.btselem.org/sites/default/files/publications/202101_this_is_apartheid_e ng.pdf

 

 

Édito #7 : Délinquance juvénile, oui, mais encore ?

Alors qu’un jeune homme de quinze ans vient d’être abattu froidement à Bondy et que deux collégiens ont été tués durant des affrontements « entre bandes rivales » dans l’Essonne, le paysage politique se divise principalement entre ceux (plutôt de droite) qui appellent à un durcissement sécuritaire et ceux (plutôt de gauche) qui, lorsqu’ils ne se rangent pas derrière la droite, se terrent dans un silence embarrassé ou ne prennent la parole que pour expliquer que la répression n’est pas la solution à la délinquance et à la violence des jeunes. Car comment continuer à considérer ces jeunes comme de potentiels sujets politiques s’ils s’entre-tuent ? Il ne s’agit pas ici de vols à l’étalage dont le but premier est la survie – ce qui pourrait être excusé par cette gauche qui éprouve de l’empathie pour cette forme de délinquance. Dans le cas présent, il s’agit de toute autre chose. Une violence inouïe, ayant coûté la mort à des enfants. Christine Garnier, la maire DVD de Quincy-sous-Sénart, pointe du doigt la banalisation de la violence via les réseaux sociaux et les clips de rap. La mise en cause de la « culture » de ces jeunes n’est pas vraiment une nouveauté. On se souvient qu’outre-Atlantique, au moment de la tuerie dans le lycée de Columbine (1999), le chanteur Marylin Manson avait été accusé d’avoir inspiré les tueurs tout comme certains jeux vidéo. On pourrait même remonter plus loin et se souvenir de la méfiance suscitée par le jazz – de nombreux jazzmen avaient en effet débuté leur carrière dans des bordels, à l’époque de la prohibition, et entretenaient des liens avec la pègre. En bref, on l’aura compris, la recherche d’explications à cette violence juvénile se limite souvent à la dénonciation de l’environnement culturel de ces jeunes. Or, le fait que cette violence (qui n’est pas un phénomène nouveau) apparaisse sur le devant de la scène publique est un point qui mérite toute notre attention. Nous pourrions nous contenter de souligner le racisme inhérent aux diverses réactions – et que l’on ne peut que difficilement nier – ou encore le fait que ces jeunes viennent des quartiers populaires et qu’ils sont donc traités en conséquence, mais cela ne suffirait pas à trouver des pistes de compréhension aux réactions qu’ont suscités ces affrontements, la question principale étant : pourquoi fait-on le choix de leur sur-médiatisation quand rien ne vient étayer leur progression ?

En 1978, un groupe de chercheurs, autour de Stuart Hall, posait la question de l’explosion du phénomène de mugging (terme qui n’a pas vraiment d’équivalent français, mais que l’on pourrait traduire par « agression ») en Grande-Bretagne. Or, plutôt que de se demander pourquoi ce phénomène existe, ce groupe de chercheurs a préféré se poser la question suivante : pourquoi la société britannique réagit-elle au mugging précisément dans telle ou telle conjoncture historique, alors que ce n’est pas un phénomène nouveau ? Pourquoi une sorte de panique morale s’empare-t-elle des médias et des politiques sur cette question – mais également d’une bonne partie de la société ? Sans entrer dans le détail de leurs recherches, les auteurs montrent que cette panique morale s’ancre dans une panique générale dans le rapport aux « crimes » depuis les années 1960 – une panique dont l’objet réel n’est, en réalité, pas le crime en lui-même. Les Britanniques percevaient en fait ces crimes comme un signe de la désintégration de la vie sociale, de la déchéance du mode de vie britannique. En d’autres termes, c’est le signe d’une société en crise. Finalement le terme de mugging condense en lui-même les concepts de « crime », de « jeunesse » et de « race » qui servent à organiser les réactions face à cette crise – que les auteurs présentent comme une crise d’hégémonie. C’est, selon les auteurs, cette accumulation de contradictions, cette profonde rupture dans la vie politique et économique, qui explique en partie ces réactions et le fait que ce problème passe d’un simple fait-divers à un enjeu social.

Il est évident que la Grande-Bretagne des années 1970 n’est pas la France de 2021, pourtant force est de constater que la menace des « jeunes » apparaît le plus souvent dans des périodes de crise – au moins potentielles. Dans sa célèbre étude sur les blousons noirs, publiée en 1962, Émile Copfermann insistait, par exemple, sur l’importance du contexte colonial pour expliquer la psychose collective qui s’était emparée de la société française face aux phénomènes de bandes. Il insistait avant tout sur les problèmes psychiques engendrés par ce contexte.

Il ne s’agit pas ici de nier l’existence de cette violence – et plus largement de la délinquance juvénile qui est vraiment inquiétante – mais de se demander : de quoi les réactions à ce phénomène sont-elles le nom ? Les jeunes, tout comme la violence, ont toujours été là. La plupart des chercheurs s’accordent sur son caractère cyclique. Or, la panique morale accompagnant celle-ci n’occupe pas nécessairement le devant de la scène à chaque fois. Cette panique est donc bien plus pertinente à prendre en compte pour ce qu’elle dit d’elle même que les affrontements en tant que tels.

Alors qu’actuellement, les articles se succèdent pour affirmer que ce phénomène des affrontements entre bandes de jeunes serait en expansion – ce qui reste à prouver – il peut être utile ici de revenir à une étude menée en 2009 (il y a plus de dix ans donc) par Marwan Mohammed qui, en guise d’exemples, citait nombre de cas d’affrontements dans la région parisienne durant la première décennie des années 2000 – tout en expliquant qu’« à partir de 1991, la Direction Centrale des Renseignements Généraux (DCRG) s’est engagée dans la surveillance et la quantification annuelle des affrontements. Elle s’est de fait imposée comme la seule source, qu’élus et journalistes reprennent généralement sans grande distance[1]. » Il n’est donc pas aisé d’évaluer si, oui ou non, ce phénomène est en augmentation. Ce qu’il importe d’appuyer, c’est que la mise en avant de ce phénomène revient par vagues, dans des conjonctures précises : les moments où l’État est en crise et où il doit justifier son autoritarisme et son contrôle sur la population.

 

Notes

[1] Marwan Mohammed, « Les affrontements entre bandes : virilité, honneur et réputation », Déviance et Société, 2009/2 (vol. 33), p. 173-204.

Édito #6 : « Trappistan » : les sanglots de Valeurs Actuelles

« Trappistan ». Voilà le délicat sobriquet dont est désormais affublée la ville de Trappes. Ce jeu de mot qui se veut spirituel décrirait la terrible réalité de la ville : un territoire islamisé dans lequel la Sharia ferait loi. Plus qu’un « territoire perdu de la République », il serait maintenant un territoire conquis par les barbus qui imposeraient leurs lois et leurs valeurs à l’ensemble de la population.

Témoin de cette effrayante invasion, Didier Lemaire, professeur de philosophie dans un lycée de la ville, s’est invité sur les plateaux de CNEWS pour partager son témoignage glaçant : à Trappes, le séparatisme n’est plus un projet, il est la réalité du quotidien. Depuis, le « lanceur d’alerte » arpente les plateaux télé et les salles de rédaction pour tirer la sonnette d’alarme. L’islamisme sévit partout : non-mixité, sexisme, censure, pression contre les non-Musulmans… Ces dénonciations lui auraient valu des menaces de mort. Depuis, il est sous protection policière. Du pain béni pour les islamophobes de tout poil, qui ont propulsé Didier Lemaire sur le devant de la scène comme preuve ultime des thèses qu’ils défendent déjà. A l’instar d’un Éric Zemmour qui a profité de l’occasion pour rappeler son rôle de vigie depuis bientôt vingt ans.

Le moins que l’on puisse dire c’est que le témoignage de ce professeur a fait mouche. Trappes est une ville islamique. C’est un professeur de philosophie qui le dit. Circulez, il n’y a rien à voir ! Pourtant, des voix se sont élevées pour contester la version du professeur, au premier rang desquelles celle du premier magistrat de la ville, Ali Rabeh, scandalisé par les amalgames, les accusations à l’emporte-pièce et les outrances, choqué par la stigmatisation des habitants de Trappes. S’il reconnaît qu’il existe dans sa ville des expressions d’un islam rigoriste ou même politique, rien ne vient étayer l’idée folle d’un « Trappistan ». En effet, ni l’exécutif, ni l’administration, ni la police ne sont à ce jour entre les mains d’un pouvoir islamiste. Quant à Didier Lemaire, il n’est pas un simple prof de philo comme il le prétend, il est aussi un militant politique, proche de la gauche laïcarde et islamophobe, collaborateur de Causeur. De plus, un article de Médiapart a révélé le rôle joué par certaines personnalités proches du gouvernement dans la sur-médiatisation et l’instrumentalisation de cette affaire – notamment un conseiller de Marlène Schiappa.

Aujourd’hui, le maire de Trappes est sous protection policière car menacé de mort par l’extrême-droite. Comme il l’a souligné, contrairement à Zemmour ou Finkielkraut, il n’a reçu aucun coup de fil du président de la République, ni le moindre soutien de la part du gouvernement.

Ce n’est pas la première fois que des affabulations s’emparent des esprits à l’échelle du pays avec la complicité active d’un journalisme de meute. Nous nous rappelons tous de l’épisode du bar de Sevran prétendument interdit aux femmes qui a tant fait scandale à l’époque, avant que le Bondy Blog ne rétablisse la vérité. Une vérité trop faiblement relayée pour rendre justice au patron de l’établissement et aux habitants de la ville.

Ces deux phénomènes prouvent que l’intérêt idéologique l’emporte sur les faits. Les faits. Et si les faits étaient les véritables victimes de ce déchainement ? Dans une vidéo que Valeurs Actuelles à mis en ligne, intitulée : « La ville de Trappes, il y a un siècle », le journal d’extrême droite pousse un soupire déchirant de nostalgie : « Au cœur d’une vive polémique, la ville se découvre dans ces images d’archive sous un tout autre jour, celui d’une petite bourgade française tranquille avec ses bêtes, son monument aux morts, son église paroissiale ». Nous pourrions presque partager ce sanglot si en creux il ne prolongeait pas la mystification du passé/présent de Trappes. Faut-il rappeler que ce sont les modernisateurs qui ont écrasé la paysannerie française et pas les travailleurs immigrés ? Faut-il rappeler que ce sont les modernisateurs laïcs qui ont marginalisé et ridiculisé la foi religieuse chez les Chrétiens et pas les Musulmans ? Faut-il rappeler que c’est le jacobinisme français qui a détruit les langues, traditions et cultures de ce pays et pas les « grands-remplaçants » ? Faut-il rappeler que ce sont les grands patrons qui ont fait venir une main-d’œuvre bon marché des colonies pour augmenter leurs taux de profits et pas « l’internationale islamique », que c’est l’exploitation massive de l’immigration post-coloniale qui a permis l’ascension sociale de millions de « vrais » Français appelés à constituer ce qu’on appelle « les classes moyennes », que cette ascension a été rendue possible par le sacrifice de centaines de milliers de travailleurs immigrés et de leurs enfants destinés à occupés les emplois de derniers de cordés si cruciaux en temps de Covid ? Faut-il rappeler que la ghettoïsation (le vrai nom du séparatisme) est une politique planifiée de l’État blanc et bourgeois et que les dizaines d’années de luttes des descendants d’immigrés pour la justice et l’égalité avaient pour but premier de réduire l’espace qui les « séparait » des « vrais » Français ?

Au fond, pourquoi rappeler ce que personne n’ignore : les classes dirigeantes sont séparatistes, la bourgeoisie est séparatiste, l’extrême droite est séparatiste. Que d’esbroufe pour une réalité qui crève les yeux ! Une question demeure cependant : pourquoi ça marche ?

Édito #5 : Les impasses de la ligne intégrationniste du CCIF

« 3arbi 3arbi wa louken el colonel Bendaoued »

En novembre dernier, à la surprise générale, le CCIF a décidé de s’auto-dissoudre. Face aux menaces de dissolution du gouvernement qui l’accusait de faire de la « propagande islamiste », il a pris les devants et a procédé à sa propre dissolution pour, selon ses déclarations, empêcher le gel de ses avoirs et protéger ses activités et ses actifs à l’étranger. Le droit étant un rapport de force, le bras de fer qui s’engage entre l’association antiraciste et le pouvoir s’annonce tendu, le CCIF ayant, en effet, annoncé la saisie du Conseil d’État pour contester le décret de dissolution. Plus de 1 200 membres adhérents de l’association se sont engagés à appuyer son recours devant le Conseil d’État. Du jamais vu ! Rappelons que s’il existe un tel attachement et une telle gratitude en faveur du CCIF, c’est que celui-ci le mérite amplement. Il était, avant sa dissolution, la première association antiraciste de France par le nombre de ses adhérents (12 000 au 30 octobre 2020). Ni la LDH, ni Le Mrap ne peuvent se vanter d’une telle base. Pendant près de 16 ans, il a mis tous les moyens en œuvre pour défendre les victimes d’islamophobie devant les juridictions françaises et mettre en évidence le caractère discriminatoire des actes islamophobes que ce soit au travail, à l’école ou dans la vie quotidienne. Rappelons qu’il n’a eu de cesse de dénoncer l’ensemble des mesures de l’État d’urgence visant explicitement les Musulmans comme il a mis en garde contre les abus et les excès du pouvoir de l’Etat qui menacent les libertés fondamentales de tous les citoyens. Rappelons aussi que le Conseil d’État lui avait donné raison dans l’affaire du Burkini. Bref, on comprend que le CCIF était devenu une épine dans le pied de la politique liberticide du gouvernement et que c’est bien à ce titre – et non pas à celui d’une complicité avec le terrorisme – que le CCIF doit sa dissolution.

Le travail du CCIF doit ainsi être reconnu pour ce qu’il est : une œuvre de salubrité publique. Pour autant, et à la lumière de l’acharnement dont il a été victime, nous ne pouvons pas ne pas ressentir un gout amer. Le CCIF avait pourtant tout mis en œuvre pour devenir une association modèle : ligne réformiste, modération politique, respect du droit républicain, cadres formés et compétents, expression publique cadrée et maitrisée, professionnalisme, rapports soutenus avec les institutions nationales et internationales les plus reconnues… C’est globalement une ligne stratégique qui a fait ses preuves. Mais jusqu’où ? Aujourd’hui, confrontés au cynisme impitoyable du pouvoir, nous serions bien avisés de faire un retour critique sur le sens de la campagne « Nous aussi nous sommes la nation » (dont le PIR avait fait la critique en son temps). Conçue et promue par le CCIF, elle exprimait en substance le projet sociétal qui était le sien qui se résumait de fait à une ambition intégrationniste. Cette campagne était tout à la fois l’expression d’un espoir et d’une finalité : devenir des Français à part entière, mais aussi une opération de séduction à destination de l’opinion blanche : voyez comme nous vous ressemblons. Nous sommes Musulmans, mais nous sommes surtout des Français comme vous. Cette ambition, légitime sur le fond, a péché par sa naïveté, mais aussi par son déficit d’analyse matérialiste du pouvoir, de l’Etat, de la nation et de la fonction de l’impérialisme dans la production des rapports de race. C’est comme si, malgré les avancées de l’antiracisme politique, de l’adhésion du CCIF à la notion de racisme d’Etat, l’association était restée bloquée dans une acception morale du racisme, comme s’il suffisait de convaincre une opinion de l’inanité du racisme pour que celui-ci disparaisse. Bref, comme si le racisme ce n’était pas avant tout des rapports de pouvoir et que celui-ci n’était pas inscrit dans l’histoire et la réalité, tous les jours renouvelés, des institutions et de la logique économique du capitalisme. Ajoutons à cela le caractère embourgeoisé d’une approche qui, pour combattre des préjugés, invente une couche sociale indigène qui n’existe quasiment pas. S’il existe en effet des médecins, avocats, ingénieurs, artistes indigènes, l’indigénat est d’abord et massivement composé de sous prolétaires, les fameux « premiers de corvées », ceux dont le travail est sous-payé, mais est indispensable comme on a pu tristement s’en apercevoir en temps de crise sanitaire.

Ainsi cette campagne qui mettait en scène des indigènes (plutôt) imaginaires et qui tentait de forcer les barrières raciales pour propulser de manière illusoire les Musulmans au rang de Français comme les autres, sans passer par la case remise en cause du projet intégrationniste, était vouée depuis le début à un triste destin. Cette bonne volonté, pour laquelle nous avons de l’empathie et qui d’une certaine manière est touchante, n’a pas empêché la dissolution d’une association exemplaire. Son tort : être dirigée par des Musulmans (ou des indigènes), pour défendre la dignité des Musulmans (qui sont des indigènes) en toute indépendance (ce qui contrevient à la condition indigène).

Ainsi, si la dissolution du CCIF est une nouvelle occasion pour nous de méditer le fameux proverbe algérien « 3arbi 3arbi wa louken el colonel Bendaoued » que la révolution algérienne nous a laissé en héritage, mais aussi une opportunité pour le CCIF d’en finir avec son rêve d’intégration, son auto-dissolution (c’est-à-dire sa stratégie de l’auto-dissolution) et la plainte qu’il porte contre Marlène Schiappa sont la preuve que le coup de grâce n’a pas eu lieu et que CCIF continue de résister.

Le CCIF est mort, vive le CCIF !

Édito #4 : Beur FM « antisémite » ? Haro sur la radio communautaire !

Les polémiques autour de l’antisémitisme et de son instrumentalisation se suivent et se ressemblent. Pourtant, celle qui secoue aujourd’hui la rédaction de Beur FM mérite toute notre attention. D’une part, elle montre que les forces racistes et colonialistes ont le vent en poupe et qu’elles se saisissent du moindre incident pour renforcer leurs positions dans le champ idéologique. D’autre part, le camp attaqué, souvent désarmé, ne sait plus mobiliser les arguments qui pourtant ne manquent pas pour se défendre, voire contre-attaquer.

Rappelons les faits : deux animateurs de la station, les très zélés Rose Ameziane et Malik Yettou, responsables de l’émission « L’Actu autrement », préparant un sujet sur la normalisation entre le Royaume du Maroc et l’État d’Israël, ne trouvent rien de mieux que de prendre contact avec l’ambassade d’Israël pour faire une interview. Une aubaine pour l’ambassadeur d’Israël qui s’empresse d’accepter et de diffuser sur les réseaux sociaux la photo de la rencontre qui a eu lieu le 23 décembre dernier. Les auditeurs de Beur FM s’en émeuvent et demandent des comptes à leur radio. La direction de la radio qui, selon ses déclarations, ignorait cette rencontre interpelle les deux animateurs par mail : « Pour votre information à tous deux, l’émission (ʺl’Actu autrementʺ) ne sera pas reconduite à la rentrée et ce pas avant un bon débrief de notre ligne éditoriale ». Djima Kettane, directrice, estime qu’une telle initiative peut être lourde de conséquences quant aux ancrages antiracistes de la radio. Les deux animateurs, s’estimant brimés dans leurs fonctions, divulguent l’affaire et crient à la censure. Les médias s’emballent. Devant le tollé, Djima Kettane affirme qu’ils n’ont pas été sanctionnés, mais juste informés qu’ils avaient contrevenu à la ligne éditoriale du média. Les deux présentateurs s’obstinent : on leur ferait payer cette interview. Pire, ils accusent d’antisémitisme les réseaux d’auditeurs ainsi que « l’Algérie » qui tous auraient agi en faisant pression sur la radio.

Passons sur la pitoyable prestation de l’un des journalistes, Adile Farquane qui, répondant à la convocation du média israélien, les Grandes Gueules du Moyen-Orient (émettant depuis Tel-Aviv), a littéralement fait acte de contrition. Il assurera en direct que Beur FM n’a « aucun problème avec l’État d’Israël » et promettra que l’interview controversée sera bien diffusée.

Prise en sandwich entre la pression médiatique – la radio serait complaisante vis-à-vis de l’antisémitisme – et sa sensibilité politique qui est surtout celle de ses auditeurs – la défense de la cause palestinienne –, la direction n’a pas réussi à défendre sa ligne, même avec des arguments modérés. Aux questions inquisitrices des imprécateurs : « L’émission avec l’ambassadeur sera-t-elle diffusée sur l’antenne de Beur FM ? » ou « L’ambassadeur sera-t-il invité à l’antenne ? » la direction s’est pliée à l’injonction en confirmant que l’émission serait bien diffusée. Pourtant, les arguments en défense d’une politique éditoriale favorable à la cause palestinienne, mêmes modérés, ne manquent pas. Citons-en quelques-uns :

1/ La station Beur FM a une ligne éditoriale. Elle est souveraine sur sa politique éditoriale, comme tout média. C’est elle qui décide en toute indépendance qui elle invite et qui elle refuse d’inviter. Va-t-on l’obliger à inviter Marine Le Pen si cela contrevient à sa ligne ? Dans cette logique, va-t-on obliger L’Humanité à inviter Alain Minc ou Vincent Bolloré ?

2/ Pourquoi tendre un micro à l’ambassadeur d’un État qui a déjà ses accès dans la plupart des médias mainstream ?

3/ Refuser d’inviter l’ambassadeur d’un État fait-il de l’auteur du refus un raciste envers les citoyens du pays que ledit ambassadeur représente ?

4/ Une ligne, même modérément anticoloniale comme celle de Beur FM, est-elle incompatible avec la lutte contre l’antisémitisme ? Pour quiconque connait l’état des rapports de force en France, il est évident que Beur FM ne pourrait pas se permettre le moindre dérapage sur la question alors que toutes les outrances racistes et islamophobes sont tolérées sur la plupart des ondes.

Voilà pour les arguments de principe que Beur FM aurait pu brandir sans trop se mouiller.

Mais nous pourrions aller plus loin :

4/ Un média issu de l’immigration maghrébine a-t-il le droit de refuser de banaliser un État qui ne l’est pas du point de vue de son caractère colonial depuis 1948, mais aussi de par la couleur politique de son gouvernement d’extrême droite ?

5/ Un média issu de l’immigration maghrébine a-t-il le droit de se réclamer de la légalité internationale la plus élémentaire ? Pour les puristes du droit, rappelons que le vol des terres, les spoliations et les massacres relèvent pour l’ONU de crimes de guerre, voire pour la colonisation de crimes contre l’humanité.

7/ Un média issu de l’immigration maghrébine a-t-il le droit, par simple corporatisme, d’être solidaire des 47 journalistes ou reporters tués par l’armée israélienne et des 500 autres blessés ou emprisonnés depuis 2000 et à ce titre de boycotter les représentants de cet État ?

6/ Un média issu de l’immigration maghrébine a-t-il le droit d’adhérer à BDS, qui propose dans une démarche pacifique de refuser toute relation politique, culturelle ou commerciale avec cet Etat et ce à la demande de la société civile palestinienne soutenue par des ONG palestiniennes et israéliennes ? Face à la violence démesurée d’Israël, que reste-t-il d’autre aux Palestiniens pour se faire entendre si même le boycott est prohibé ?

À l’évidence, cette énième polémique diffamant une radio dont on ne peut pas dire qu’elle soit franchement un foudre de guerre, mais dont la ligne est juste respectable, fait partie d’une offensive de grand style menée par les plus hautes instances de l’État. Elle ne vise qu’une chose : mettre au pas les populations issues de l’immigration postcoloniale et leurs représentants, criminaliser le sentiment anticolonial encore vivace chez les post-colonisés et l’empêcher de se développer. Dans le prolongement de cette logique, criminaliser toute référence au racisme d’État (ainsi les imams « agréés » doivent s’engager à ne jamais évoquer un quelconque racisme d’État) et priver les musulmans de tout recours contre le racisme virulent qu’ils subissent, d’où la dissolution du CCIF et de BarakaCity.

De victimes du racisme structurel, les Arabo-berbero-musulmans sont traités comme les principaux promoteurs de l’antisémitisme en France (à la grande satisfaction de Marine Le Pen). Indéfendables, ils ne peuvent plus prétendre à être défendus. Antisémites, il faut les combattre et les réprimer. C’est cette opération inique et dangereuse que mènent les acteurs de l’offensive, c’est à cette opération que se sont prêtés nos deux rantanplan de l’antenne, c’est à cette offensive que la rédaction de Beur FM doit résister. Il y va de son honneur. En aura-t-elle la force ?

Édito #3 : Faut-il se réjouir du projet de dissolution de Génération Identitaire ?

La semaine dernière le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a déclaré avoir engagé un processus visant à dissoudre l’organisation politique Génération Identitaire. Affirmant être « scandalisé » par les actions « de sape de la République » menées par le groupuscule d’extrême-droite, il a demandé à ses services de rassembler les éléments nécessaires lui permettant de demander sa dissolution.

Logiquement, le projet de dissolution d’une organisation suprémaciste blanche devrait nous réjouir. En effet, en affichant ostensiblement sa volonté de défendre la blanchité et sa domination, Génération Identitaire est pour nous l’incarnation paroxystique de ce que nous combattons. Depuis une dizaine d’années (et plus encore si l’on prend en compte les organisations précédentes dont elle est issue), Génération Identitaire a multiplié les actions racistes à l’encontre des réfugiés, des musulmans, des Indigènes dans leur ensemble (qu’ils nomment les « racailles »), ou bien encore de la gauche radicale. Dernièrement c’est leur action dans les Pyrénées qui a fait parler d’eux, action qui consistait à surveiller les frontières entre l’Espagne et la France pour bloquer tout éventuel passage de réfugiés afin de lutter, selon eux, contre l’immigration massive, le grand remplacement et même le terrorisme islamique.

Malgré cela, nous ne parvenons pas à nous réjouir de cette éventuelle dissolution. Non pas qu’elle nous attriste, mais elle soulève plusieurs doutes et critiques nous amenant à être sur notre réserve.

La première, la plus évidente, est que cette dissolution n’est toujours pas officiellement prononcée. Les chances qu’elle ne le soit jamais sont fortes car ce n’est pas la première fois que le gouvernement annonce cette volonté sans jamais aller au bout de sa promesse. Ce fut le cas avec Manuel Valls lorsqu’il occupait le poste de ministre de l’Intérieur.

La deuxième est que nous ne faisons en aucun cas confiance à la République et à « ses valeurs », et encore moins au gouvernement actuel, pour lutter contre le suprémacisme blanc. Cette annonce de dissolution ressemble davantage à une opération cosmétique peu coûteuse donnant l’impression que le gouvernement lutte contre la montée de l’extrême-droite, tout en appliquant à côté de ça une politique de droite extrême. Que cette annonce soit faite par Gérald Darmanin, symbole du tournant identitaire, autoritaire et raciste du gouvernement Macron, illustre totalement cette contradiction. Génération Identitaire joue alors le rôle qui lui sied à merveille : l’épouvantail qui permet de blanchir, si l’on peut dire, le gouvernement. C’est déjà le rôle qu’il joue avec le Front National.

La troisième est que les valeurs évoquées par Gérald Darmanin pour justifier la dissolution de GI sont fallacieuses et malhonnêtes, puisqu’il revendique celle de la « République ». Cette même République qui laisse mourir les réfugiés dans la méditerranée, déchire les tentes de ceux qui campent à Calais, en plein hiver, ou qui les laisse vivre dans des bidonvilles insalubres sans aucune intervention de l’État si ce n’est celle de la police qui vient périodiquement détruire leurs habitations de fortunes. Donc, contrairement à ce qu’affirme le ministre de l’Intérieur, de par ses actions, Génération Identitaire paraît bien plus en accord avec les valeurs prônées par la République qu’il ne l’affirme.

La quatrième raison de notre profonde méfiance est que cette dissolution se situe dans le cadre de la pente autoritaire de l’État, qui se donne de plus en plus de liberté pour faire taire la contestation politique. Certes, le cas de Génération Identitaire ne nous attriste pas et nous n’allons pas nous insurger contre cette décision, toutefois nous devons absolument rester sur nos gardes. Nous le disons depuis des années, puisque des projets de dissolutions ont déjà été formulés par le passé en direction d’organisations d’extrême-droite : donner un trop grand pouvoir et une légitimité à un État Nation qui n’est en rien notre allié dans le combat anti-raciste, anti-impérialiste et anti-capitaliste que nous menons peut nous retomber dessus, en lui offrant davantage la possibilité de dissoudre des organisations de notre camp si elles s’avèrent trop dérangeantes. Nous en avons eu l’illustration dernièrement avec les cas de Baraka City et du Collectif Contre l’Islamophobie en France.

Ce qui nous amène à notre cinquième et dernier motif de défiance : cette dissolution est aussi pour le gouvernement un moyen pratique de masquer son racisme, en particulier ici son islamophobie, en faisant mine de dissoudre toute organisation « extrémiste » qui contreviendrait aux principes républicains, et non pas seulement celles à connotation musulmane, renvoyant ainsi dos à dos une organisation politique de suprémacistes blancs à une organisation qui luttait contre le racisme (CCIF) ou une organisation à but humanitaire (Baraka City). Mettre sur le même plan oppresseurs et opprimés est un classique mais notre condamnation de ces fausses équivalences doit être sans faille.

En somme, si la dissolution de Génération Identitaire devait se confirmer, il serait naïf de crier victoire tant la manœuvre est cousue de fil blanc. Leur interdiction, bien évidemment ne nous émeut en aucune manière mais fait peser une menace équivalente sur le mouvement antiraciste et même sur le mouvement social. Les calculs cyniques de Darmanin ne doivent pas nous aveugler.  Restons lucides.

Edito #2 : America is Back

« Elle revit des marines américains ivres, s’apprêtant à brûler une liasse de dollars, tâche verte sur la chaussée. La femme décharnée et le bébé diaphane, les suppliant de leur faire la charité. Ils la firent danser, marcher à quatre pattes, miauler, aboyer, hennir pour lui donner un de ces billets qu’ils voulaient brûler. Elle la revit ramasser avec la bouche un dollar, sur lequel coulaient les larmes de honte de la pauvresse. Claire-Heureuse réentendit presque les hoquets, les rires, les lazzis ; et cette flamme rouge léchant les billets verts ! »

Jacques Stephen Alexis, Compère Général Soleil.

 

Alors que Joe Biden vient de devenir le 46e président des États-Unis, le monde pousse un « ouf » de soulagement. Deux semaines après l’invasion trumpiste du Capitole, Biden apparaît comme un retour au business as usual. Tandis que Nancy Pelosi, patronne des démocrates au Congrès, affirme s’être entretenue avec le chef d’état-major étatsunien pour empêcher un potentiel dernier coup de folie (nucléaire cette fois-ci) de Trump, l’arrivée de Biden est présentée comme un retour au calme. Comment, en effet, ne pas se réjouir de la défaite de Trump et de l’arrivée au pouvoir de l’ancien vice-président d’Obama, un président qui a inclus une clause dans son plan « Build Back Better », pour permettre l’avancement des noirs et latinos dans l’économie étatsunienne ? Et pour cause, l’élection étatsunienne est souvent scrutée de près (éclipsant ainsi d’autres événements, comme le récent retour au pouvoir de Nicolás Maduro par exemple), en ce qu’elle semble tenir entre ses mains le destin d’une bonne partie de l’humanité. Alors que d’aucun avance l’idée d’une fin de l’hégémonie étatsunienne, nul doute que si celle-ci n’est en réalité pas vraiment en déclin (on pourrait plutôt parler d’une réorganisation de cette hégémonie plutôt que d’une « fin »). Outre le rôle important que conservent les États-Unis dans le système économique mondial, ceux-ci ont toujours la capacité d’organiser le jeu politique international. Cela ne signifie aucunement que cette hégémonie n’est pas menacée, ou que celle-ci ne court pas le risque de vaciller, mais qu’il serait sans doute prématuré de voir dans le changement du rôle des États-Unis à l’échelle mondiale une fin de son hégémonie. En tout cas, la présidence Biden va sans doute permettre aux États-Unis de réaffirmer ces ambitions hégémoniques.

Si la présidence Trump a été marquée par de nombreuses questions « intérieures », il s’agit de ne pas perdre de vue son rôle dans l’impérialisme contemporain, outre le déménagement de l’ambassade étatsunienne à Jérusalem ou encore l’assassinat de Qassem Soleimani, le dernier « coup » de Trump a visé à cibler les rebelles houthis au Yémen, déclarés terroristes – ce qui aura, bien évidemment, pour conséquence d’appauvrir encore plus le Yémen. Il est intéressant de noter que si de nombreux républicains commencent à tourner le dos à Trump – y compris au sein de sa propre administration –, ceux-ci ont attendu l’invasion du Capitole, ainsi que la certitude que Donald Trump allait quitter la maison blanche, avant de quitter le navire. Que ces mêmes voix soient restées silencieuses lorsque Trump s’en est pris aux Antifas ou à Black Lives Matter n’est guère étonnant et marque un point de rupture avec la frange la moins à droite des démocrates – Joe Biden, pas le plus radical des démocrates, ayant même rencontré la famille de Jacob Blake, un homme noir de 29 ans blessé de sept balles dans le dos par la police. En ce qui concerne l’impérialisme, par contre, il y a fort à parier que l’arrivée de Biden au pouvoir ne marquera pas une rupture – car s’il y a bien un point sur lequel démocrates et républicains ne divergent pas fondamentalement, c’est la politique étrangère. Si le nouveau président a promis de « revenir à la normale », on peut imaginer sans mal ce que cela signifie. Un premier signe ? La nomination de Antony Blinken – soutient de l’invasion en Irak au début des années 2000 et du bombardement en Libye en 2011 ayant, par ailleurs, soutenu certains bombardements trumpistes en Syrie – comme secrétaire d’État. Biden s’inscrit par ailleurs dans la même veine que Blinken, ayant par le passé soutenu l’invasion de l’Afghanistan, puis de l’Irak ainsi que nombre d’attaques israéliennes contre la Palestine. Outre les guerres, forme la plus visible de l’impérialisme étatsunien, dans son texte « Why America must lead again », Biden explique vouloir promouvoir une politique étrangère pour les classes moyennes étatsuniennes – ce qui implique de lutter contre le protectionnisme et les barrières commerciales hors des États-Unis. Enfin, il serait sans doute trop compliqué pour cette nouvelle administration de renoncer à la tradition consistant à vouloir gérer les affaires intérieures de l’Amérique latine. Le programme de Biden inclut donc également un point spécifique afin que les États d’Amérique centrale – notamment le Salvador, le Guatemala et le Honduras – soient « secure ». On se rend bien compte de ce que cela implique.

En somme, si les peuples du Sud sont débarrassés de Trump – mais pas des conséquences de sa politique étrangère – ils vont désormais devoir faire face aux bombes et au diktat économique imposés par des États-Unis démocrates. Il s’agit donc pour nous de réaffirmer la centralité de l’anti-impérialisme dans tout projet de libération – ainsi que le lien structurel entre le racisme dans le Nord et l’impérialisme dans le Sud – afin de nous opposer non seulement aux entreprises militaires des États-Unis (que ce soit sous la forme d’invasions ou d’assassinats ciblés), aux manœuvres politiques visant à déstabiliser tel ou tel gouvernement du Sud ainsi qu’aux aspects économiques et monétaires de cet impérialisme. L’arrivée de Biden ne représente donc pas qu’un défi pour les États-Unis, mais elle implique également de rester vigilant face aux ambitions étatsuniennes. L’Amérique est de retour, donc…

 

Illustration : Current Wars & Conflicts… (with, by continent, Belligerent and Supporter groups marked with letters, and Asylum Seekers, Internally Displaced, Refugees, Stateless, and Killed marked with a letter for every million) (2019) de Dan Mills.

Splendeurs et misères de l’autonomie indigène

2005/2020 : Le PIR, ou l’histoire courte d’une réussite politique et de sa conjuration

 

« La mariée ne peut espérer des compliments que de sa mère ou à la rigueur de sa propre bouche » – Proverbe algérien.

 

Avant-propos : Ce bilan pourra être considéré soit comme une contribution critique au débat sur les progrès et les échecs du mouvement décolonial en France soit comme une fable. Il sera fable si les forces politiques à prétention révolutionnaire s’obstinent à nier l’existence d’une résistance blanche active en leur sein et à refuser de trancher ce nœud gordien de la race qui empêche toute alliance stratégique entre les classes populaires blanches et non blanches et qui perpétue la domination impérialiste. Si cet objectif n’était pas atteint, nous espérons qu’il aura au moins valeur de pièce à conviction devant le tribunal de la petite histoire de l’immigration post-coloniale.

Ce bilan n’engage que ses auteurs.

 

I – Ruptures

 

L’autonomie indigène radicale est avant tout une affaire de ruptures avec la gauche qu’il nous a fallu qualifier de  « blanche » pour expliciter le divorce. Si le mot « ruptures » est au pluriel, c’est que la séparation n’est pas que physique : elle est intellectuelle, spirituelle et esthétique.

 

  • Rupture avec la gauche et premières déclarations de guerre

Les émeutes de 2005 n’ont pas seulement été un détonateur qui allait ébrécher le plafond de verre des discriminations raciales et sauver du chômage endémique des milliers d’indigènes, recrutés dans la panique, notamment dans le secteur des médias (il fallait rendre visibles les minorités dites « visibles » mais « invisibilisées ») mais aussi dans certaines branches du privé ou du public. A défaut de mettre fin au racisme et de rendre justice aux insurgés, les émeutes ont accéléré la promotion sociale de la couche la mieux dotée et la plus diplômée de l’indigénat comme elles ont propulsé des figures médiatiques toujours actives comme la militante et chroniqueuse Rokhaya Diallo, l’écrivaine Faiza Guène, les journalistes under control du Bondy-blog ou alors des figures militantes acceptables et non moins corsetées comme Mohamed Mechmache.  Elles ont aussi et, peut-être surtout préparé le terrain de l’antiracisme politique qui s’imposera définitivement comme une réalité politique en 2015, après le succès de la première Marche de la Dignité. Il ne faut cependant pas surestimer leur rôle, pourtant crucial. En effet, quelques mois plus tôt, « l’appel des indigènes de la République » faisait une entrée fracassante dans le débat public et venait bousculer la bonne conscience universaliste française.  Il était porté par une avant-garde antiraciste et anti impérialiste décidée à en finir avec le mythe d’une gauche universaliste et authentiquement solidaire de l’immigration post-coloniale, elle qui venait de s’illustrer dans sa complicité ou son soutien actif à la promotion de la loi islamophobe du 15 mars 2004.  Si l’appel a rencontré un énorme succès, rien ne dit que cette première victoire se serait transformée en force politique si les émeutes n’avaient pas eu lieu tout comme on peut s’interroger sur la possibilité d’un prolongement politique de ces mêmes émeutes si l’appel des Indigènes n’avait pas existé. En réalité, nous pensons que les deux phénomènes se sont alimentés l’un l’autre. L’un a pulvérisé le mythe de la république aux yeux du monde et a révélé sa nature consubstantiellement discriminatoire et son régime de quasi-apartheid social, tandis que l’autre produisait les outils théoriques et stratégiques au service d’une nouvelle utopie : celle de la décolonisation de la France et pourquoi pas du monde ? Pour ce faire, il fallait fonder une nouvelle communauté politique en rupture avec l’ancienne.

Le divorce avec la gauche blanche était prononcé et cela n’allait pas se faire dans la douceur. Plus le noyau dur formé principalement d’indigènes affirmait son autonomie, plus les alliés blancs s’éloignaient avec plus ou moins de fracas, de déchirements ou de déception. Ceux qui nous ont espéré écolo-compatibles sont partis, ceux qui nous ont espérés gauche ou extrême-gauche compatibles se sont éloignés, de même que ceux qui nous ont espérés progressistes, féministes ou pro LGBT. Plus nous affirmions notre autonomie vis-à-vis du champ politique blanc tant sur le plan organisationnel que théorique, plus nous multipliions le nombre de nos adversaires.  N’appartenir ni à la gauche, ni à la droite mais au sud du nord allait creuser une profonde incompréhension.

Ainsi à la faveur de ce divorce se sont épanouies dans le champ militant d’abord puis dans le champ académique et médiatique les notions de « races sociales » et de « blanchité » qui ne sont en rien des élaborations du PIR mais que celui-ci a politisé en France, dans le contexte d’une « République coloniale » à partir de l’histoire spécifique des populations indigènes de France – traite transatlantique, colonisation, immigration ouvrière – et de leurs conditions spécifiques au sein de l’Etat-nation, celle d’un « tiers-peuple » illégitime, exclu de la représentation politique et socialement ségrégué. Ont suivi en termes d’élaboration, les concepts propres au PIR de « champ politique blanc » ou de « majorité décoloniale ». Notre ennemi : la « Modernité occidentale » définie par nous comme « Une globalité historique caractérisée par le Capital, la domination coloniale/postcoloniale, l’État moderne et le système éthique hégémonique qui leur est associé. »

Le scandale qui a suivi l’appel et le clivage qui a traversé toutes les gauches confondues allait se poursuivre pendant quinze ans composant et recomposant des lignes de fractures ou d’alliances nouvelles jusqu’à épuisement total des dernières forces vives de la gauche blanche.

 

 

  • Rupture théorique et naissance d’un nouveau sujet politique

 

« On s’la ramène, haut et fort, avec nos sales gueules de métèques ! »[1]

Contrairement à ce qui a pu être écrit ici et là, l’« identité » indigène, telle qu’elle s’est exprimée dans l’Appel n’avait de lien ni avec un quelconque culte des racines ni avec une mythologie des origines ni avec une auto-substancialisation en tant que victime éternelle. Les idées d’orgueil ou de fierté d’être indigène nous étaient étrangères. Cultiver l’indigénat ou une quelconque « indigénitude » n’était pas notre propos et nous étions loin de penser que l’indigène était « beautiful » ! L’Appel n’incitait à aucune autocomplaisance, aucune autocélébration et encore moins à l’esprit de revanche. La « différence indigène » n’existait pas sinon, en négatif, comme communauté d’oppression, comme assignation contradictoire et à la différence et à l’assimilation. Quelle différence positive pouvait unifier l’antillais, le sans-papier sénégalais ou la fille d’algériens immigrés ? Aucune évidemment. L’identité indigène, si elle existait, était une identité de rupture avec une histoire (des histoires multiples), une identité de mémoire broyée, déformée ; une mémoire de l’oppression subie par les ancêtres et qui se poursuivait dans le pays d’ « accueil », ce même pays qui a colonisé la terre d’origine, massacré, mis en esclavage ou contraint à l’exil ses populations.

Il n’était donc pas question d’injecter quelques gouttes de mélanine dans le drapeau français mais d’en changer carrément la palette. Nous refusions, en effet, de considérer que la France était d’une essence immuable, irrémédiablement fixée et homogène ; nous refusions – et d’ailleurs on ne nous le permettait pas vraiment – l’obligation de se fondre dans ce « creuset national ». Non par fierté ni, par caprice, pour s’arc-bouter à des identités figées et autres souvenirs, mais parce que la non-reconnaissance républicaine des histoires et des trajectoires qui déterminent la pluralité des identités est constitutive du nationalisme colonialiste. Nous refusions par conséquent le principe assimilationniste, et sa forme euphémisée l’intégration, qui masquent l’assignation paradoxale à renoncer à nous-mêmes sans pour autant être reconnus par l’autre. L’alternative était, au contraire, de quitter radicalement cette problématique imposée. Il ne s’agissait pas d’aménager « des voies de passage entre les deux zones », pour reprendre une formule de Frantz Fanon, mais de reconstituer l’ensemble de l’espace. S’il fallait ébaucher une autre France comme « nation », il faudrait l’imaginer comme réalité historique ouverte ainsi que l’a fait, dans un autre contexte, l’austro-marxiste Otto Bauer : « A aucun moment l’histoire d’une nation n’est achevée. Le sort, en se transformant, soumet ce caractère (national), qui n’est évidemment rien d’autre qu’une condensation du destin passé, à des changements continuels (…). Par là, le caractère national perd aussi son prétendu caractère substantiel, c’est-à-dire l’illusion que c’est lui l’élément durable dans la fuite des événements. (…) Placé au milieu du flux universel, il n’est plus un être persistant, mais un devenir et une disparition continuels ». En un mot, ce n’était pas à nous de disparaître, mais à l’Etat-nation. En bref, le post-colonisé était le nouveau sujet politique qui devait accomplir cette mission. Adieu « Blacks » et « Beurettes » en voie d’intégration. Bonjour l’ « Indigène discordant ».

 

  • Rupture stratégique, rupture avec le syndicalisme de quartier et conquête du pouvoir

 

Pour nous, l’indépendance politique était la condition première de la libération des indigènes. Elle ne constituait pas une simple profession de foi en faveur de l’autonomie mais la conquête par les indigènes de leur liberté de pensée, de décision et d’action par rapport à l’idéologie coloniale et raciale, par rapport à l’Etat et ses institutions ainsi que par rapport à l’ensemble des forces politiques non-indigènes. L’indépendance politique n’était pas contradictoire avec l’unité d’action avec d’autres forces non-indigènes pourvu que ces convergences soient décidées en toute liberté, qu’elles contribuent à l’évolution des rapports de forces au bénéfice des indigènes et qu’elles participent effectivement de la construction de la Puissance politique indigène. Ainsi nous assumions de devenir une organisation politique, qui, même si elle avait conscience de la difficulté, n’en visait pas moins le pouvoir, ou en tout cas, ne renonçait pas à cet objectif stratégique[2]. Ayant, le pouvoir en ligne de mire, les indigènes rompaient non seulement avec la gauche mais aussi avec les autres organisations indigènes qui, lorsqu’elles n’étaient pas assujetties à une activité associative étaient pour la plupart des syndicats de quartier. En effet, rompre avec le champ politique blanc, c’était rompre avec les traditions de luttes indigènes qui toutes sans exception se débattaient dans les filets de la gauche blanche, souvent parce qu’elles étaient subventionnées, qu’elles étaient inscrites dans le paradigme idéologique de la gauche et donc désaffiliées de leur propre histoire. Les organisations autonomes comme le MIB pouvaient faire exception d’un point de vue formel mais restaient théoriquement amarrées aux grilles d’analyses globales de l’extrême gauche même si sa célèbre formule « traitement colonial des banlieues » annonçait une tentative d’émancipation. Et ce n’est pas un hasard, si dès notre apparition, c’est le MIB qui bénéficiera de toutes les largesses de la gauche radicale, lui qui avait subi une forte ostracisation pendant les luttes les plus offensives et les plus dures contre la double peine et les crimes policiers. Ainsi, lorsque les indigènes apparaissent, la gauche redécouvre ses vertus (après qu’il ait refusé de signer l’appel des Indigènes[3] et fait peau neuve sous le nom de FSQP) et s’emploie à le maintenir sous perfusion en finançant ses nouvelles activités dont le premier Forum Social des Quartiers Populaires qui aura lieu en juin 2007 à Saint Denis[4] ou les commémorations de la Marche pour l’égalité en 2013. Ses nouveaux parrains espéraient ainsi faire barrage aux Indigènes – non sans un certain succès – et y ont mis les moyens. Ainsi, et contrairement à la légende entretenue par certains mibiens ou gauchistes blancs, ce n’était pas tant notre illégitimité en tant qu’indigènes « bobos », « intellos » détachés du terrain qui était notre principale tare mais bien plutôt notre totale indépendance, ce qui par contraste révélait la subordination des auto-proclamés « terters ».

 

  • Rupture avec le progressisme : une offense à la beauté blanche

 

Si la rupture théorique et organisationnelle avec le champ politique blanc doublée d’une stratégie politique de conquête du pouvoir avait durci les forces blanches à l’égard du MIR/PIR, la critique radicale de la pensée progressiste allait définitivement creuser le fossé. Car si une frange minoritaire de la gauche (tous courants confondus) pouvait admettre l’existence d’un racisme structurel et la nécessité de l’auto-organisation, elle allait définitivement nous tourner le dos lorsque nous nous sommes attaqués à ce qui constituait le cœur des luttes d’émancipation blanches : le féminisme, la lutte contre l’antisémitisme, les luttes LGBT… Nos analyses sur le philosémitisme d’Etat, l’impérialisme gay, l’idéologie du métissage, la contestation de l’universalité du féminisme ou des identités sexuelles, la défense des masculinités non blanches… ont tour à tour fait l’effet de bombes. Nous touchions ici au noyau dur de ce qui pouvait faire office de dignité blanche au regard de ce qui constituait sa laideur (colonialisme, racisme, antisémitisme, sexisme, homophobie). Si la critique du fraternalisme, du paternalisme ou du féminisme colonial existait déjà depuis longtemps, les Indigènes sont venus porter l’estocade : non seulement ces luttes d’émancipation n’ont rien d’universel mais elles sont toutes modelées par un projet civilisationnel et eurocentrique qui a comme référent universel la condition et la défense des classes prolétaires blanches, qu’elles soient ouvrières, femmes ou homosexuelles. Ainsi les luttes d’émancipation blanches étaient renvoyées à leur particularisme et à leur singularité. Il ne s’agissait plus simplement de les adapter ou de les « décoloniser ». Avec les Indigènes, nous avions même le droit de les rejeter. Notre « insolence » nous amenait en effet à poser les problèmes sous un nouvel angle :

La lutte contre l’antisémitisme telle que pratiquée par la gauche est-elle vraiment  efficace pour sortir les Juifs de leur ghetto ou simplement une forme de bonne conscience philosémite qui ne fait que prolonger l’antisémitisme de papa ? La femme indigène est-elle vraiment plus opprimée que l’homme indigène ? Appliquer aux homosexuels des pays du Sud des identités sexuelles produites dans le Nord et les jauger à partir de leur adhésion à ces identités, n’est-ce pas un impérialisme qui ne dit pas son nom ? Soutenir les mouvements de résistances du Sud seulement lorsqu’ils se revendiquent des « valeurs » et des  idéologies  du Nord et les mépriser lorsqu’ils se revendiquent de l’islam, n’est-ce pas encore une forme d’eurocentrisme inavoué ? Entériner l’incarcération de Tariq Ramadan, alors que son procès n’a pas eu lieu, n’est-ce pas une manière d’innocenter le patriarcat blanc ? L’antisémitisme de Dieudonné n’est-il pas le produit de l’antiracisme moral ? Les terroristes djihadistes sont-ils d’abord des Musulmans ou d’abord des Français ? Autant de questions « non répondues » car il est à craindre que les réponses saperaient les fondements de la « beauté blanche » et obligeraient les courageux qui voudraient bien s’y coller à faire table rase de leur rapport au monde et de se reconnaître pour ce qu’ils sont : des Blancs construits pas cinq siècles de domination sans partage et ayant construit un monde à leur image et au service de leurs intérêts.

Cette approche ne peut pas se confondre avec un mépris pour les luttes blanches ou encore pour un esprit de revanche.  C’est un acte de libération fondé sur une expérience de la subordination aux Blancs mais aussi sur une démarche matérialiste qui a pour principe de resituer l’indigène dans son histoire et dans des rapports de pouvoir. Comme le rappelle Sadri Khiari : « L’unité des indigènes cherche à se construire à travers de multiples tensions et cette unité ne recouvre pas nécessairement et, parfois, elle s’oppose à l’unité des ouvriers, des femmes, des homos ou des athées à l’échelle de l’ensemble de la société. »[5]

Qu’il soit dit ici une bonne fois pour toutes que ce que nous visons lorsque nous critiquons le progressisme tel qu’il se manifeste réellement, c’est :

– d’abord qu’il est un rouage qui solidarise les classes subalternes blanches à leur bourgeoisie, qu’il est l’une des modalités (sous forme de droits ou de privilèges divers) du partage de la rente impérialiste. C’est la raison pour laquelle nous insistons : pas de luttes ouvrières sans internationalisme, pas de féminisme ou de luttes LGBT sans anti-impérialisme.  Une règle que nous nous imposons à nous-mêmes : pas d’antiracisme sans anti-impérialisme ! En cela, nous nous inscrivons dans une tradition politique proprement anticoloniale mais aussi marxiste puisque Marx et Engel eux-mêmes avaient de leur temps déjà identifié le chauvinisme ouvrier comme le véritable obstacle à l’unité entre les peuples.

– ensuite qu’il est en décalage avec les tendances profondes des classes populaires qui comme le rappelle Sadri Khiari ne vivent pas « simultanément » avec les classes moyennes et supérieures. Les indigènes, tout comme les classes populaires blanches vivent dans leur propre espace/temps. Ainsi, leur conservatisme ou leurs tendances réactionnaires ont pour nous des fondements matériels qu’il s’agit de comprendre plutôt que de stigmatiser. Mettre en lumière ces contradictions, n’avait qu’un seul but, explicité dans plusieurs de nos interventions : faire admettre aux forces à prétention révolutionnaire d’accepter de se salir les mains avec des « barbares » peu progressistes mais indispensables à la création d’une majorité décoloniale.  Pour le dire avec Lénine :

« Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution.
(…) La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement – sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible – et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais, objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir… ».

CLR James ne dit rien d’autre à propos des mouvements noirs « qui cherchent à « faire sortir les Juifs de Harlem ou du quartier sud et qui ont une solide base de classe. Ils constituent les réactions du nègre revanchard qui cherche un secours économique et quelques remèdes à son orgueil de race humilié. Mais les Nègres sont des prolétaires, des semi-prolétaires et des paysans dans leur composition sociale. Le cours général de l’histoire américaine est tel que tout mouvement fasciste d’étendue nationale (aussi déguisé soit-il) sera obligé d’attaquer la lutte des Nègres pour l’égalité. »

Pour le dire autrement, notre critique du progressisme a une visée stratégique : faciliter une compréhension du conservatisme indigène pour lever les blocages idéologiques qui nuiraient à la convergence avec les progressistes blancs[6]. C’est d’ailleurs cette grille d’analyse que nous avons dès le début appliquée aux Gilets Jaunes spontanément appréhendés par la gauche blanche comme « antisémites » et « réactionnaires[7] ».

Ceci ayant été dit, nous n’avons jamais ménagé nos efforts pour sauver la « beauté » indigène chère à James Baldwin et c’est aussi à nous que revient l’honneur d’avoir fait reculer le soralisme de manière significative[8] auprès d’une jeunesse des quartiers abandonnée et attirée par ses thèses à la fois complotistes, machistes et antisémites[9].

 

 

  • Rupture spirituelle et esthétique

 

La première Marche des Indigènes de la République a donné le ton. Ce 8 mai 2005, nous avions rendez-vous avec l’Histoire. Les indigènes de première, deuxième et troisième génération ont marché aux côtés des plus grandes figures de l’histoire de France (et d’Occident) mais qui pour autant ne sont pas dans son Panthéon : Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Nelson Mandela, Solitude, l’Emir Abdelkader, Abdelkrim el Khattabi, Toussaint Louverture, Yasser Arafat, Sitting Bull, Geronimo, Malcolm X, Rosa Parks, Amilcar Cabral, Ho chi Minh, Le Général Giap, Ali La Pointe, Jamila Bouhired, Angela Davis, Mohamed Ali, Fernand Iveton, Louise Michel, Jean Genêt et tant d’autres.  A travers eux, nous retissions les liens avec notre passé, avec notre mémoire des luttes. A travers eux, nous décidions de nous réconcilier avec nous-mêmes, d’exister, de porter notre dignité haut et fort. Nous honorions nos libérateurs et en échange, ils nous accordaient leur bénédiction et promettaient de veiller sur nous. Nos chants et nos musiques n’étaient ni « Bella Ciao », ni le « Chant des partisans » ou alors « l’Internationale ». C’étaient l’hymne algérien, les chansons de Myriam Makeba, celles de l’immigration ouvrière, des sans papiers, de rap ou à la gloire de la résistance palestinienne. Plus tard, quand il a fallu rendre hommage aux martyrs tombés hier dans les colonies ou tués par la police, nous faisions des prières et diffusions des versets du Coran. Si pour la gauche, la religion était l’opium du peuple, pour nous elle était d’abord le souffle des opprimés et leur intégrité retrouvée.

 

 

II- L’antiracisme politique : un compromis entre intégrationnisme et décolonialité

 

La multiplication des ruptures ne s’est pas faite sans risque pour le devenir du MIR/PIR. Notre mort a été annoncée maintes fois et notre survie, après chaque scandale, miraculeuse. Chaque polémique nous a affaiblis autant qu’elle a renforcé notre influence dans le débat puisque chacune d’elles allait tracer une ligne de clivage à l’intérieur de la gauche entre une minorité qui défendait le propos ou le droit de le tenir et une majorité choquée, ébranlée et sidérée tant par ce qui était interprété comme une pensée réactionnaire que par un danger mortel notamment pour l’unité de la gauche. Si l’affirmation de soi a été une étape nécessaire,  l’hostilité était telle qu’elle menaçait déjà dans les années 2010 de nous isoler complètement, d’assécher nos soutiens et de faire fuir les indigènes les plus politisés, effrayés par notre infréquentabilité. Un fait est indéniable : plus nous affirmions notre autonomie et notre radicalité, plus l’ambition intégrationniste des indigènes était contrariée et plus ils  s’éloignaient. Plus le champ politique blanc nous rejetait, plus nous perdions en crédibilité auprès des nôtres, qui pour des raisons professionnelles, qui pour des raisons de carrière dans la recherche, qui pour des raisons de modération politique, qui pour des raisons de subordination plus ou moins formelle avec tel ou tel camp de la gauche ou telle ou telle source de financement. Bref, la radicalité et la rupture, loin d’être des acquis, étaient encore des champs de batailles et des conquêtes à mener.  C’est alors, qu’il a fallu changer de fusil d’épaule et remplacer progressivement l’affirmation de soi par des alliances vertueuses qui allaient à la fois rassurer les indigènes et les radicaliser en même temps.

Demandez à n’importe quel militant se réclamant de l’antiracisme politique de vous donner une définition claire de ce que représente ce mouvement. Il vous répondra quelque chose approchant ceci : « c’est l’émergence d’une nouvelle conscience politique qui met en opposition « l’antiracisme moral » hérité des années Mitterrand et l’antiracisme politique qui s’attaque au racisme d’Etat et non au seul racisme de l’extrême droite ou des gérants de boites de nuit » comme c’est le cas dans le « manifeste pour un antiracisme politique »[10]. Cette définition est juste mais faible et partiale au regard des raisons structurelles de son apparition. En effet, l’antiracisme politique est essentiellement un compromis entre l’idéologie spontanée des indigènes – l’intégrationnisme – et le projet décolonial du PIR.

Il est aussi et avant tout un projet stratégique du PIR.

Il importe ici de ne pas confondre antiracisme politique et projet décolonial. Le premier exprime l’ambition politique la plus radicale de l’indigénat intégrationniste. Le second a une prétention révolutionnaire et il est porté essentiellement par le PIR.

Cependant, le défaut du second c’est de ne pas correspondre à l’ambition spontanée des indigènes : devenir des Français comme les autres. Au mur de l’intégrationnisme indigène, nous nous sommes cognés tant et si bien que faisant un bilan d’étape fin des années 2010, nous avions compris que plutôt que de nous entêter à défier cette ambition, il fallait la contourner. D’abord en participant à la création en 2011 du FUIQP (vu comme moins « racialiste » et donc plus respectable) puis et de manière plus décisive en mettant en place une « stratégie des fronts » décrite dans un texte en deux parties intitulé « A Farida Belghoul et aux héritiers de la marche « des beurs » – du bon usage d’un héritage[11] ». Nous proposions ainsi d’adapter notre projet à la radicalité objective mais néanmoins intégrationniste des forces indigènes le plus mobilisées : celle contre la police, celle contre l’islamophobie, celle contre le colonialisme israélien. Nous écrivions alors : « l’action conjuguée de ces trois fronts jetterait les bases d’une recomposition réelle et contrôlée de l’antiracisme autour de trois grands piliers du racisme et partant, de ses victimes. Elle contribuera au renforcement de l’antiracisme politique et ruinera les projets moralistes. »

C’est effectivement ce qui se passera dans la foulée autour des trois fronts suivants :

  • Front contre l’islamophobie incarné par les conférences internationales contre l’islamophobie, qui accueillaient en leur sein les franges les plus radicales de l’indigénat et de la gauche blanche, dont le PIR avec l’Université de Berkeley ont été les principaux initiateurs.
  • Front contre les violences policières incarné par les Marches de la Dignité dont la première a été lancée lors des 10 ans du PIR par Amal Bentounsi avec Angela Davis comme marraine.
  • Front pour la Palestine qui s’est constitué lors des manifestations unitaires contre les bombardements de Gaza l’été 2014 où le NPA, l’UJFP et le PIR ont été les principales forces œuvrant pour la jonction forcée entre les forces pro-palestiniennes consensuelles (PC, CGT, le collectif national pour une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens) et les organisations musulmanes et palestiniennes. Ce dernier front n’a jamais réussi à se constituer durablement.

 

L’idée d’« antiracisme politique » qui était restée confidentielle jusqu’en 2013, explose après la première Marche de la Dignité au point de se retrouver dans la plupart des articles de presse qui commentent la Marche. Il est dans toutes les bouches : les nôtres et celles de nos ennemis. Et pour cause ! L’idée fait son chemin depuis les premiers tâtonnements[12], sa mise en œuvre stratégique, les tentatives pour le décentrer du PIR[13] et sa réalisation concrète. Toutes les organisations, associations ne sont pas insérées de la même manière dans cette mouvance à la fois structurée idéologiquement mais floue dans ses contours et relativement informelle. Certaines organisations se retrouvent dans chacun des fronts et en sont les chevilles ouvrières. C’est le cas du PIR qui est à la fois initiateur et organisateur de chacun des regroupements. Mais aussi de l’UJFP, l’ATMF, de la Fondation Frantz Fanon et du FUIQP. Ces quatre associations, par leur approche globale de l’antiracisme et de l’anti-impérialiste se retrouvent naturellement toujours et systématiquement dans chacun des fronts sans en être nécessairement les moteurs. Les autres, BAN, UNPA, CCIF, Voix des Rroms… inscrits dans des luttes plus spécifiques ne participent qu’à certains d’entre eux.

Ainsi est née, non seulement une idée mais aussi un phénomène politique nouveau devenu réalité d’abord parce qu’il était porté par de nombreuses organisations peu assujetties au champ politique blanc, ensuite parce qu’il a imprégné de nombreuses forces de gauche, enfin parce qu’il est reconnu par une frange significative de la société civile (blanche et non blanche), des médias et des institutions. C’est précisément là, en 2015, que commence l’offensive généralisée contre le mouvement décolonial, c’est à dire à une échelle impliquant les grands médias nationaux et plus seulement la seule gauche radicale, prenant pour cible principale – et à juste titre – le PIR. S’il faut casser l’antiracisme politique, il faut commencer par sa colonne vertébrale.  Ce sera l’œuvre non concertée mais agissant dans l’intérêt convergeant de toutes les strates du pouvoir blanc dont il faut rappeler que l’extrême gauche n’est pas exclue. Il faut cependant reconnaître que l’explosion de la mouvance de l’antiracisme politique n’est pas à mettre au compte du seul pouvoir blanc car elle est en partie due aux agissements de certains cercles ou personnalités non blanches. Et pour être parfaitement honnête, l’antiracisme politique a d’abord été victime de ses propres contradictions..

 

III- Résistance blanche, contradictions internes et complicités indigènes

 

  • Les alliés blancs finissent (presque toujours) par craquer

 

2015/2016 est à la fois le moment de l’apogée de l’antiracisme politique mais aussi le début de son déclin.

Comme nous le disons plus tôt, chaque polémique idéologique nous faisait perdre des alliés blancs. Ceux qui avaient résisté à la polémique précédente, craquaient à la suivante. On pouvait même s’accrocher et avoir traversé plusieurs tempêtes (critique du féminisme blanc, soutien au Hamas et au Hezbollah) et décrocher après la parution du livre d’Houria Bouteldja ou sur les identités sexuelles. Ce fut le cas de Pierre Tévanian, longtemps compagnon de route mais dont la rupture en 2013 provoquée par la polémique sur le mariage gay n’a jamais été verbalisée par écrit – ce qui constitue une lâcheté. Cette « fuite » a privé le débat d’arguments rationnels et entériné l’accusation d’homophobie[14] car si la confrontation des points de vue avait eu lieu loyalement, on aurait eu l’occasion de déplier nos arguments et à minima laver l’honneur des piriens (depuis marqués au fer rouge) d’autant que les analyses décoloniales ou marxistes sur le sujet sont aujourd’hui discutées tranquillement dans les laboratoires de recherche. A la place, nous aurons droit à un sanglot amer et méprisant attaquant, sans la nommer, Houria Bouteldja – « sœur de race hétéra » – à partir de positions réinterprétées et qui ne sont pas les siennes[15] : « C’est rarement du Angela Davis, du Bell Hooks ou du Huey Newton mais plutôt du Louis Farrakhan en version féminine, du Arlette Laguillier vintage ou du Jacques Duclos.[16] ».  Si nous citons cet exemple parmi tant d’autres, c’est qu’il est hautement révélateur. Le craquage est souvent indicible pour ne pas dire inavouable. Il est l’angle mort des derniers bastions de la résistance blanche.  Si Pierre Tévanian craque, lui dont le militantisme est libre et qui ne s’exprime qu’en son nom ou celui de LMSI, c’est à dire à l’abri des pressions, que dire alors de toutes celles et ceux, qui insérés dans des organisations, des médias, des parcours universitaires et dans des sociabilités où la bonne morale blanche domine,  sont écrasés par la pression qui s’abat sur eux lorsqu’ils osent nous défendre ? Combien de soutiens blancs du PIR (qu’il faut bien appeler « héros ») ont-ils perdu d’amis ? Les témoignages dans ce sens sont pléthore et donnent une idée assez effrayante du terrorisme intellectuel qui règne dans la plupart des milieux de gauche et à tous les échelons de la société.  C’est ce que nous appelons la « résistance blanche ».

 

 

  • Un attelage hétéroclite à la merci des forces centrifuges

 

Ce que nous sommes bien obligés de nommer « mouvance » faute de structuration et de contours clairs, était un attelage hétéroclite et sans stratégie unifiée. Si nous étions unis autour du combat contre le racisme d’Etat et autour d’un minimum d’outils théoriques en commun (race, blanchité, colonialité du pouvoir),  notre union avait souvent l’allure d’un mariage forcé.

Si Les 10 ans du PIR, le 8 mai 2015 à Saint Denis, ont représenté l’un des plus importants meetings décoloniaux jamais organisés en France tant par le fond :

  • hommage à une organisation autonome de l’immigration qui avait résisté une décennie pleine dans une hostilité féroce,
  • discours d’une grande force et d’une grande vitalité politique

que par la forme :

  • marrainage d’Angela Davis,
  • une vingtaine de femmes noires, arabes, musulmanes, rroms ont pris la parole et seulement des femmes
  • salle pleine à craquer

et ses perspectives :

  • lancement de la marche de la Dignité par Amal Bentounsi sur la base d’un appel articulant antiracisme et antiimpérialisme au jour anniversaire des émeutes de 2005

il faut reconnaître que la plupart des femmes qui y ont assisté ne se seraient jamais déplacées sans la présence d’Angela Davis. Très peu d’entre elles seraient spontanément venues fêter les 10 ans du PIR ce qui donne une idée assez précise de l’état de la conscience politique indigène.  Il n’en demeure pas moins que ce fut une victoire éclatante du parti qui s’imposait bon an mal an comme une force à la fois avant-gardiste, rassembleuse et stratégique.  Mais c’est aussi cette victoire que nous finirons par payer chèrement.

Si la première Marche de la Dignité a suscité une explosion de joie et de fierté tant parce qu’elle a été une grande réussite politique et esthétique, ses prolongements ont révélé des clivages tus jusqu’alors mais qui sourdaient : le clivage intersectionnel. Si l’appel pour la Marche étaient strictement antiraciste et ne laissait la place à aucune forme d’intersectionnalité, le fait qu’il ait été porté par des femmes a semé la confusion et à même provoqué des malentendus. De nombreuses féministes se sont senties flouées (alors même que le contenu de l’appel était clair[17]), notamment la mouvance afro-féministe organisées autour du collectif Mwasi. D’autres critiques allaient naitre autour de la centralité du PIR, visé par les attaques des médias hostiles à la Marche. Certaines marcheuses ont alors souhaité que le collectif organisateur (Mafed) prennent ses distances vis à vis du PIR. Cette mise au point n’a jamais été formulée publiquement mais elle s’est réalisée quelques mois plus tard autour du camp décolonial qui allait déplacer le centre de gravité du PIR vers l’afro-féminisme, de l’antiracisme/anti impérialisme vers l’intersectionnalité, de la race vers le genre. Ce déplacement n’était pas seulement un passage d’une organisation à une autre. Il était surtout le passage d’un corpus idéologique formé des principales revendications portées par les classes les plus subalternes de l’indigénat depuis quarante ans (violences policières, racisme, mémoire et impérialisme) à un corpus idéologique respectant en partie le premier mais glissant vers des revendications plus libérales portées par les classes supérieures de l’indigénat (étudiants, universitaires…) insérées dans le monde universitaires ou appartenant à des milieux militants de types post-modernes. Si le camp décolonial a trouvé de très nombreux détracteurs l’accusant d’ « interdire l’entrée au Blancs », il a aussi trouvé de nombreux soutiens dans une partie de la gauche radicale aux yeux de qui il trouvait grâce surtout et avant tout parce qu’il prenait des positions « progressistes ». L’ouverture sur les questions féministes et LGBT (même lorsqu’elles étaient traitées de manière libérale) ne pouvait que mettre du baume au coeur. Et c’est tout naturellement que le livret « Discriminations classe, genre, race » dirigé par Fatima Ouassak et soutenu/financé par le Commissariat Général pour l’Egalité des Territoires (CGET) y a été distribué gratuitement[18].

Quelles ont été les suites politiques des deux camps décoloniaux en termes de projet et d’organisation ? Aucune. Même pas un évènement de rue palliant les « manques » de la Marche de la Dignité pour démontrer la validité sur le terrain de l’intersectionnalité comme outil de mobilisation politique. Il est vrai que personne ne l’exigeait tant le vœu implicite de démarcation vis à vis du PIR et de division était atteint dans les faits.

Les Gilets Jaunes seront un deuxième facteur de division de l’antiracisme politique. Ils révéleront d’autres failles : celle de l’attachement ou pas à l’autonomie indigène de ses composantes hétéroclites. En effet, si notre mouvance avait réussi au travers des conférences contre l’islamophobie, des meetings contre l’union sacrée[19] (post-attentats), des deux Marches de la Dignité (respectivement 15 000 et 20 000 personnes) à entrainer une grande partie de la gauche derrière nous, les Gilets Jaunes allaient fracturer cette unité fragile à cause des éléments réceptifs à leur pouvoir d’attraction et pressés de faire l’union des « beaufs et des barbares ». Un certain nombre des soutiens blancs ont dès le départ  fait faux bon à la marche de Rosa Parks du 8 décembre 2018 prévue pourtant de longue date.  Si le cœur des organisateurs (BAN, PIR, UJFP, Atmf, FUIQP, UNPA…) a tenu à maintenir la Marche,  le collectif n’allait pas faire long feu. D’abord parce que toute la gauche était attirée par  l’insurrection des Gilets Jaunes mais aussi parce que le Comité Adama « avait su donner le bon exemple » en rejoignant la révolte des classes populaires blanches. Si certains soutiens de Rosa Parks (mais pas tous) avaient encore des scrupules, l’acte du Comité Adama, les en débarrassera. Désormais, l’antiracisme se reconstituera autour du Comité Adama dont la ligne était suffisamment floue et compatible avec n’importe quel discours de gauche pour contenter toutes les fractions de la gauche pour lesquelles l’antiracisme est certes une question de plus en plus importante mais toujours irrémédiablement secondaire.

 

 

  • L’irrésistible ascension du Comité Adama

 

A la question d’un journaliste du Point : « Que pensez-vous du Parti des indigènes de la République (PIR) d’Houria Bouteldja ? » Assa Traoré lâche : « Je ne sais même pas à quoi ressemble Houria Bouteldja physiquement ![20] »

Croyant se débarrasser d’un caillou dans sa chaussure, Assa Traoré fait un aveu. Ce qu’elle dit est vrai. Au moment où elle parle, elle n’a jamais croisé le chemin d’Houria Bouteldja. Ce qu’elle croit être un simple rappel des faits la rend soudainement suspecte car en effet, comment expliquer n’avoir jamais rencontré une militante connue comme le loup blanc, très fortement impliquée dans la lutte contre les violences policières depuis le début des années 2000, qui participe activement aux différents collectifs « Vérité et justice » créés au rythme des crimes policiers et aux Marches de la Dignité dont la police est la cible principale. Bref, comment une rencontre qui aurait dû être inéluctable, a-t-elle été évitée ?  Si l’été 2016, au moment où son frère était tué, Assa Traoré ne nous connaissait pas, elle ne peut plus en dire autant en 2019 au moment où elle répond au journaliste. En fait, tout ce temps, et c’est le cocasse de l’affaire, elle n’a entendu parler que du PIR et d’Houria Bouteldja, soit par la pression des médias toutes tendances confondues qui avaient besoin de la jauger, soit par la pression de ses alliés de gauche qui conditionnaient leur soutien à sa prise de distance avec l’autonomie indigène, soit par la pression d’éléments disparates de l’indigénat en cheville avec les anars ou les antifas qui réglaient des comptes à travers elle  et/ou espéraient profiter de la lumière des projecteurs dirigés sur elle.

Bref, si la rencontre avec le PIR et Houria Bouteldja n’a jamais eu lieu, c’est que le chemin d’Assa Traoré a été balisé pour que cette rencontre n’ait jamais lieu. Tout commence avant la mort tragique d’Adama Traoré.

La séquence qui précède est celle de la montée en puissance de l’antiracisme politique décrite plus haut. Quelques mois plus tôt avait eu lieu la première marche de la Dignité saluée comme un miracle politique tant sur le fond que sur la forme. Dans la foulée, l’antiracisme politique s’affirmait et organisait un meeting post-attentats salué de tous et suscitant la colère de Manuel Valls, alors Premier Ministre.  La montée en puissance de l’antiracisme politique n’a pas dérangé seulement Finkielkraut, Fourest, le Figaro ou Valeurs Actuelles. Elle a fait grincer les dents d’une grande partie de la gauche radicale, de la FI aux libertaires en passant par le NPA qui se voyaient tous entrainés malgré eux dans le giron du mouvement décolonial. En effet, le but que s’était fixé le PIR : organiser l’autonomie indigène et recomposer la gauche à partir du clivage antiraciste ne pouvait pas ne pas provoquer de fortes résistances. Ce sont elles qui prendront leur revanche à la première occasion et cette occasion s’appellera Assa Traoré.

Commençons par rappeler une tradition de l’extrême gauche : c’est toujours elle qui fait le sale travail pour les sociaux démocrates. En 1983, ce sont des militants trotskistes qui opèrent le détournement de la marche pour l’égalité au profit du PS. L’été 2016, ce sont des anars, des libertaires et des « quartieristes » du NPA qui font, avec l’aide d’indigènes en cheville avec eux (Almamy Kanouté, Samir Baaloudj) une OPA sur ce qui allait devenir le Comité Adama et sur lequel la FI aura ses prétentions lorsqu’elle se sera assuré de « l’indépendance » du comité vis à vis de « l’autonomie ». Il s’agissait pour les premiers d’un contrefeu antifasciste blanc qui consistait à une reprise des thèses « indigénistes » pour couper l’herbe sous le pied du PIR et pouvoir enfin revendiquer un authentique comité de quartier au profit de la lutte « de classe » et au détriment de la lutte « des races ».

Fidèle à ses principes, le PIR a  soutenu la famille (et la soutiendra jusqu’au bout) mais a refusé de s’imposer, l’accusation de récupération à son encontre étant toujours prête à surgir épargnant comme par magie les vrais récupérateurs. Assa Traoré n’avait pas encore fait son deuil que les conseils se multipliaient qui la prévenaient des dangers d’un rapprochement avec Amal Bentounsi (trop proche du PIR) qui paiera cette proximité par sa marginalisation progressive. Très tôt, Assa Traoré comprend donc qu’il ne fallait pas s’approcher de nous.  Dès lors, son aveu : « Je ne sais même pas à quoi ressemble Houria Bouteldja physiquement » prend tout son sens.

A partir de là, toutes les portes s’ouvriront les unes après les autres, la mécanique étant la suivante : plus elle prend ses distances, plus elle gagne du soutien, plus elle gagne du soutien, plus elle est pressée de prendre ses distances. Cela commence par des déclarations un peu naïves qu’elle fait au début sûrement par manque d’expérience mais aussi peut-être par prudence. Elle dira alors qu’Adama n’est pas mort parce que Noir, excluant ainsi le motif raciste. A propos d’un débat intitulé « Discriminations et violences policières » elle déclarera : « Ces sujets-là, comme l’islamophobie, la xénophobie et le racisme, sont l’affaire des militants, pas la mienne »[21]. On peut penser que ces premiers signaux ont été reçus avec un accueil favorable auprès de ceux qui espéraient repolitiser la question des violences policières sur un plan plus « social ». Ainsi :

– En septembre 2016, alors que le PIR est déjà écarté, Mouloud Achour (lié au MIB dans sa jeunesse) consacre une émission au drame qui vient de toucher la famille Traoré et se solidarise de son combat. Il en ressort cet entretien vraiment émouvant tourné à Beaumont-sur-Oise[22].

– Quelques mois plus tard, c’est Médiapart, rassuré par ses bonnes inclinations, qui lui offre de lire les voeux de la nouvelle année[23].  Aucune autre famille n’avait eu ce privilège avant elle.

– Jusqu’à mars 2017, elle ne se prononcera pas ouvertement sur la mouvance que nous représentions, se contentant de silences et de distance physique. Mais à la veille de la deuxième marche de la Dignité, elle franchit le pas. Le Comité envoie un mail officiel aux organisateurs de la Marche de la Dignité leur demandant instamment de n’utiliser ni le nom, ni l’image d’Adama pendant la manifestation obligeant ainsi à retirer la photo d’Adama sur la banderole de tête. Puis, alors que le Comité devait justifier de son refus de se joindre au collectif, encouragée par les journalistes du Monde, elle explique[24] :

« Dimanche, des cars vont partir de villes de province pour emmener des militants à Paris, raconte-t-elle. Mais il n’y en aura aucun pour aller chercher les jeunes des quartiers populaires. Personne n’est allé les voir. Ils ne sont pas au courant de cette marche. Ils ne viendront pas. » Alors elle non plus. »

Difficile de comprendre pourquoi un comité refuse de se joindre à une marche (soutenue par Kerry James) qui dénonce les violences policières et pourquoi il refuse que le nom d’Adama soit prononcé alors que la plupart des familles s’étaient jointes à la manifestation. Le prétexte est suffisamment grossier  (qui dans les mouvements autonomes a les moyens d’affréter des cars ?) pour comprendre qu’il s’agissait là précisément… d’un prétexte.

– en juin 2017, Alain Badiou, assis à côté d’Assa Traoré lui déclarera sa flamme dans une nouvelle émission de Mouloud Achour : « Ma voisine ressemble à une Antigone de Sophocle[25] ».

– La même année, Elsa Vigoureux, journaliste au Nouvel Obs, lui ouvre les portes de la grande édition parisienne et écrit avec elle « Lettre à Adama » au Seuil.

– En 2019, avec Geoffroy de Lagasnerie, elle publie chez Stock « Le combat Adama ». Le 24 mai 2018,  dans le Monde, celui-ci donnait sa vision d’une gauche réinventée dont le succès résiderait dans la prise en compte des crimes policiers : « Nous pensons que c’est l’une des exigences de la gauche aujourd’hui, qui se situe aussi bien en rupture avec la gauche traditionnelle qu’avec certaines fractions du mouvement dit « décolonial » ». Avec quelles fractions du mouvement décolonial fallait-il rompre ? Il aura la pudeur de le taire mais quelques mois plus tôt dans un débat public, il nous révélait des indices : « D’un point de vue théorique, les écrits des indigènes de la république sont des régressions théoriques et politiques majeures » / « ils font un usage simpliste et régressif des concepts de Crenshaw et Fanon qui ne sont pas du tout assimilés ni compris, et qui les conduit à prendre pour moi des positions ennemies ». Il ajoutait : « C’est un groupe avec qui je suis en frontalité radicale pour un certain nombre d’écrits et un certain nombre de propos, je pense que c’est un groupe qui fait régresser les question politiques de la gauche radicale aujourd’hui.

– en avril 2019, dans ses confidences au Point, Assa Traoré enfonce le clou : « Je vais êtes très claire : nous n’avons pas la même vision que le Parti des indigènes de la République, et nous ne voulons pas être associés à eux. »

– lors d’un hommage à la lutte de la sœur d’Adama Traoré, le 3 décembre 2019, Olivier Besancenot n’hésitera pas à comparer Assa Traoré à …Angela Davis.

– Lors de cette même soirée, l’écrivain Edouard Louis qui promeut la convergence des luttes, affirme que « si Assa perd, c’est le mouvement féministe, le mouvement LGBT, le mouvement écologiste qui perdent ! »

 

De l’extrême gauche à la gauche réformiste, tous s’accordent à reconnaître les qualités du Comité Adama qui comble à lui seul un certain nombres de béances de la gauche toutes tendances confondues : il permet une alliance peu couteuse avec de véritables « concernés » au moment où les Gilets Jaunes radicalisent le sentiment anti police et rendent cette lutte admissible par de larges franges de l’opinion. Surtout, il écrase l’antiracisme politique de tout son poids et retire une grosse épine du pied de la gauche blanche. Un jeu de dupe se met alors en place : par exemple, le 26 mai 2018, le Comité Adama prétendra avoir « braqué » la « marée populaire » initiée par la FI,  et la FI fera mine d’avoir réellement été braquée.  Une partie de gagnant-gagnant.

De quoi ravir le cœur des médias mainstream qui durant les trois dernières années raconteront l’épopée du Comité et lui consacreront de nombreux numéros spéciaux : les Inrokuptibles, le supplément du Monde, Paris Match,  le magazine Elle, le Time…

Les indigènes qui se sont rapprochés du Comité Adama (et qui se sont éloignés du PIR, voire qui ne s’en sont jamais approchés) connaitront les mêmes gratifications : On se souvient comment Daniel Mermet avait salué la « lucidité » de Taha Bouhafs : « On a le choc des photos, il lui manque encore le poids des mots, convient Daniel Mermet, mais il a échappé aux délires des indigénistes. » Ou comment Geoffroy de Lagasnerie s’était ému devant le « courage » de Fatima Ouassak (Front des mères) qui avait osé dénoncer « l’homophobie du PIR ». Ou encore comment Eric Coquerel a salué Youcef Brakni et Taha Bouhafs pour avoir aidé à organiser les Etats-Généraux des quartiers populaires à Epinay (novembre 2018) pour le compte de la FI. Enfin, on ne peut pas ne pas se souvenir du regard énamouré d’Aude Lancelin posé sur Youcef Brakni lorsqu’il s’exclamait « la gauche, c’est nous ! ».

Non content d’amarrer le Comité Adama à la gauche, ce dernier ne ménagera pas ses efforts pour liquider les acquis politiques des quinze ans qui viennent de s’écouler et qui pourtant fournissent au Comité Adama le vocabulaire de sa lutte (« racisme structurel », « racisme d’Etat ») pour leur substituer ceux, réels mais non exclusifs, du MIB. Ainsi, une légende nait : le Comité Adama est l’héritier du seul MIB dont les activités se sont pourtant arrêtées au tout début des années 2000. Cette version des faits est validée par Samir Baaloudj qui ne « parle pas d’Arabes ou de Noirs mais de quartiers populaires[26] ». Les médias de gauche en redemandent[27]. Le mouvement décolonial ? Un mirage. La gauche en a rêvé, les indigènes l’ont fait. Dès lors, on se s’étonnera pas de voir le 13 juin 2020, au gigantesque rassemblement place de la république initié par le Comité Adama, tous les anciens du MIB : Pierre-Didier Tchétché-Apea, Tarek Kawtari, Farid Taalba, Abdelaziz Chaambi, Salah Zaouiya, Moncef Guedouar…venus adouber le Comité et avaliser cette réécriture de l’histoire. Car s’il faut leur reconnaître une constance, c’est d’avoir, depuis leur refus de rejoindre les Indigènes en 2005, toujours œuvré en coulisse pour les disqualifier. On leur doit largement les « stigmates » de « bobos » ou « d’intellos ».

Que les choses soient dites clairement. Cette bataille autour de la figure d’Assa Traoré ne se joue que dans les cercles de la gauche de gauche. Il va de soit que la militante est toujours restée l’ennemie du pouvoir central et de la police et qu’à aucun moment elle n’est suspecte à nos yeux d’avoir joué le jeu du pouvoir. Son discours sur le racisme d’Etat s’est même affiné avec le temps et le Comité Adama a largement participé à populariser les violences policières et leur donner une audience de masse ce qui est un acquis majeur. Le fait qu’elle soit l’objet de multiples poursuites de la part de la police ou de la gendarmerie montre, s’il en était besoin, qu’elle reste clairement ancrée dans le camp de la justice et de l’antiracisme. Notre soutien est de ce point de vue sans faille. Ce qui est en question ici, ce n’est pas tant la valeur intrinsèque du Comité Adama au regard du rôle réel qu’il joue dans la confrontation avec l’Etat policier que la question de l’autonomie indigène et du rôle qu’il a joué, sciemment ou pas, dans sa conjuration.  Avec un soutien formidable et jamais vu jusqu’ici, le Comité Adama sera propulsé au centre de la scène antiraciste. Jamais un comité de famille n’aura connu pareille fortune. Il est vrai que sa fonction d’endiguement de l’antiracisme politique en valait la chandelle. Ainsi, on verra de nombreuses  familles organisées sous l’égide du collectif UNPA rejoindre le Comité Adama, comme on verra la plupart des cadres de l’antiracisme politique quitter le navire pour rejoindre une aventure qui semblait plus rentable politiquement. L’exclusion du PIR de la manifestation du 10  novembre 2019 contre l’islamophobie[28] ne sera donc pas un hasard. Dans le prolongement, le boycott de la Marche des Mamans de Mantes-la-Jolie[29] (dont les enfants agenouillés étaient devenus le symbole du « traitement colonial des banlieues ») quelques semaines plus tard par les principales figures de notre mouvance, à savoir Omar Slaouti, Madjid Messaoudene, Said Bouamama, Marwan Muhammad ainsi que par les fidèles du Comité Adama, – Taha Bouhafs, Fatima Ouassak, Youcef Brakni et Almamy Kanouté – sera le coup fatale de la dislocation de l’antiracisme décolonial.  L’ironie de l’histoire, c’est que la plupart des organisations de gauche avaient soutenu…

 

  • « Terter » versus « bobos indigènes » : une opposition commode mais fausse et hypocrite

 

« Contrairement au PIR, le comité Adama est entré dans les quartiers ». Ce constat s’il est juste formellement est superficiel car il est une règle d’or que nul militant indigène ne peut ignorer : plus on est autonome et radical, moins on entre dans un quartier. Le pouvoir blanc est ainsi constitué qu’il ne permet à aucune forme de radicalité politique de s’installer dans les cités d’immigration.  Ainsi, les Indigènes de la république n’ont jamais pu y mettre un orteil et c’est la raison pour laquelle, tout comme le CCIF ou la BAN, ils ont opté (avec succès) pour une stratégie par le haut qui n’a pas de vertu en soi (tout comme la stratégie par le bas) mais qui est un choix objectif dans une conjoncture donnée. Les villes populaires fortement peuplées de descendants d’immigrés post-coloniaux sont les espaces politiques les plus contrôlés de France. Ils sont en effet, les lieux les plus ségrégués et les plus pauvres, ils sont par conséquent et potentiellement autant de foyers de révolte. C’est cette révolte qu’il faut savoir maitriser et le pouvoir blanc (avec ses préfectures et ses mairies PC et PS pour la plupart) est passé maître en la matière. Depuis quarante ans, toute velléité d’organisation politique est réduite à néant, la plupart des acteurs sociaux ne sont que des prestataires des pouvoirs publics à qui on délègue la paix sociale. Tout cadre associatif est tenu par les subventions de la mairie et par les moyens logistiques que celle-ci met à sa disposition. Tout lieu de culte est subordonné au pouvoir local. Le maitre mot est « clientélisme ». C’est parce que l’organisation politique est réprimée que la seule expression possible est l’émeute. C’est elle qui éclate lorsque la frustration est à son comble, faute de canal d’expression. Ce schéma est reproduit à l’identique à l’échelle du pays.

Dans ces conditions, il devient aisé de comprendre pourquoi aucun cadre associatif de quartier ne prend le risque d’inviter les « bobos » du PIR. La réputation sulfureuse de ce dernier ayant été faite à l’échelle nationale, les inviter revient à inviter des délinquants, des « communautaristes », des « racistes anti-blancs », des « islamistes » et par conséquent d’en être complices. On jette l’opprobre, on disqualifie et on étouffe toute capacité de créer des contre-pouvoirs locaux. On touche ici la vocation première de la diabolisation du PIR : empêcher toute rencontre d’un projet politique autonome avec les franges les plus basses et les plus potentiellement réceptives de l’indigénat. En revanche, si le Comité Adama a pu accéder aux quartiers, c’est précisément parce qu’il a d’abord, comme expliqué plus haut, donné des gages à une grande partie de la gauche (partis, associations, médias mais aussi personnalités publiques comme Taubira, Coquerel, Besancenot, Faucillon, Plenel…) qui en échange a chanté ses louanges. Les signaux positifs de la part de ces milieux étaient envoyés urbi et orbi et reçus 5/5 par les figures de proue indigènes à commencer par le monde du spectacle, les artistes habituellement très timorés et prudents mais portés ici par les ondes positives (Omar Sy, Aissa Maïga, Mokobé, Abd al Malik, Camélia Jordana, la Rumeur…). Ceux-ci, à leur tour, envoient leurs propres signaux positifs qui pénètrent enfin les quartiers. Nombre de dirigeants associatifs se sentent ainsi autorisés à les inviter sans prendre de risques démesurés. In fine, ce n’est pas la catégorie paresseuse et faussement romantique de « terter » qui détermine le sujet politique ni son opposé, « le bobo intello », mais bien l’autonomie indigène. Encore et toujours.

 

 

IV- Clap de fin

 

  • Autocritique

 

Un bilan d’étape avait déjà été fait en 2012 par Sadri Khiari et Houria Bouteldja aux éditions Amsterdam[30]. Nous y faisions état de nos progrès et de nos échecs parmi lesquels notre incapacité à réussir une véritable convergence entre Noirs et Arabes, les deux principaux groupes indigènes de France (même si cela a été rectifié avec la convergence permise par l’antiracisme politique), comme nos difficultés à combattre l’intégrationnisme des populations non blanches. Il suffit de se référer à cet ouvrage pour connaître nos impasses qui sont restées sensiblement les mêmes tout le long de notre parcours. Nous aurions d’autres échecs à déplorer mais il en est qui soit plus importants que d’autres.

En effet, depuis la parution de ce livre, nous avons fait face à de nouveaux défis parmi lesquels l’un des plus sensibles: la position à adopter vis à vis de la révolution syrienne. Cette question nous a clairement divisée. Elle opposait en notre sein, deux conceptions authentiques de l’anti impérialisme : l’une optimiste qui croyait à la révolution, l’autre pessimiste qui n’y croyait pas. La première plaidait pour un soutien sans failles aux révolutionnaires contre Bachar Al Assad, l’autre, déjà échaudée par le cas Libyen défendait un statut quo qui épargnerait l’Etat et éviterait le chaos qui s’abattrait fatalement sur les populations. Si dans un premier temps, nous étions tous d’accord pour accorder aux événements syriens leur caractère véritablement révolutionnaire, pour incriminer le régime et pour refuser toute ingérence des puissances étrangères (occidentales, russes ou turques), nous étions divisés sur le soutien à apporter compte-tenu de l’expérience libyenne et de la faiblesse des forces révolutionnaires prises en sandwich entre Bachar et ses alliés et les forces occidentales.  Depuis, nous nous sommes retranchés sur les positions du collectif anti-guerre dans lequel nous continuons à militer et qui a pour principe fondateur de combattre tous les impérialismes à commencer par le nôtre.

 

 

  • Le PIR est AVENIR : de la sorcellerie et de la virtuosité

 

Le PIR a donc été l’élément moteur qui a permis l’éclosion à la fois du mouvement décolonial et de l’antiracisme politique en France. Il a également posé les jalons d’une internationale décoloniale avec l’appui du DIN[31] (Decolonial International Network) et via le Bandung du Nord[32]. Sa co-fondatrice et porte-parole pendant quinze ans, Houria Bouteldja, s’est imposée comme une personnalité politique incontournable dans le champ décolonial. Elle fréquente les grandes universités mais aussi de grands intellectuels internationaux comme Enrique Dussel, Ramon Grosfoguel, Angela Davis ou Cornel West. Si elle est pleinement reconnue à l’étranger où ses écrits sont respectés, elle est loin de faire l’unanimité en France où elle est décriée, vilipendée, voire salie.

On a rarement vu un cas aussi spectaculairement diviseur, hormis celui de Tariq Ramadan. D’elle, on peut dire tout : « antiraciste », « féministe », « marxiste », « militante sincère » et son absolu contraire : « raciste anti-blancs », « antisémite », « homophobe », « antiféministe », « complice des porcs », « négrophobe », lesbophobe, « pute à Sadri », « balance » (avec Youssef Boussoumah, elle aurait dénoncé des « jeunes de Bagnolet » à la police), « bourgeoise », « islamiste », « complice des terroristes », « fausse musulmane », « salope », « Arlette Laguiller de la lutte antiraciste ». Yvan Segré ira jusqu’à lui conseiller la lecture de La sexualité féminine du psychanalyste Mustapha Safouan. Intellectuel d’extrême gauche, il n’aura pas osé dire qu’elle était « mal baisée »…

… Rien ne lui aura été épargné. La liste des noms d’oiseaux est bien évidemment non exhaustive. Comme d’autres militants antiracistes, elle a reçu des menaces de mort et tout le long de son activité militante, reçu des lettres à son domicile. Suite à un guet-apens, elle a été agressée physiquement par la LDJ, reçu une protection militante pendant plus d’un an…Elle a été trainée devant les tribunaux par l’extrême droite. Elle a subi plusieurs campagnes médiatiques de dénigrement et de chasse aux sorcières : tant par des médias d’extrême droite comme Valeurs Actuelles que néoconservateurs comme Marianne ou Causeur ou le Figaro. Ces campagnes ont reçu l’appui de médias aussi divers que Le Monde Diplo, le Monde, le Nouvel Obs, Libé, Lundi Matin, Quartiers Libres… Elle et le PIR ont été en plus systématiquement boycottés par l’ensemble de la presse d’extrême gauche : Ballast, Regards, l’Humanité… Lorsqu’une poignée de militants courageux tentaient de sauver sa tête après une campagne calomnieuse, ils devaient se battre pour trouver un refuge à gauche où faire valoir un autre son de cloche, quand ils n’ont pas été eux-mêmes disqualifiés pour l’avoir soutenue.  Quant à son livre, « Les Blancs, les Juifs et Nous, vers une politique de l’amour révolutionnaire » traduit en anglais, espagnol, néerlandais, italien et bientôt en grec dans des maisons d’édition plus que respectables, il recevra un accueil explosif. « Brulot antisémite », « homophobe », « complaisant avec le viol communautaire », le livre sera un succès de librairie tant grâce au succès d’estime qu’aux attaques délirantes. Pour autant aucun des détracteurs ne se risquera à la poursuivre en justice. Soutenue à bout de bras par certains, haïe par beaucoup, Houria Bouteldja est devenue une véritable sorcière des temps modernes.

La plupart des cadres de la militance indigène, Noirs ou Arabo-musulmans, ont été particulièrement lâches, qu’ils soient militants, universitaires ou personnalités reconnues. Chacun de leur geste à notre égard était savamment calculé, au millimètre près, chacune de leur parole pesée et repesée et chacun de leur silence assourdissant. Que dire de leurs encouragements et félicitations répétées à l’abri des regards et des oreilles indiscrètes dans la confidentialité de notre entre soi « racial ». Sans parler de celle et ceux qui ont ouvertement participé à la curée. Que dire de tout ce personnel académique, ces chercheurs, ces militants politiques blancs et non blancs qui font carrière sur cet extraordinaire champ de recherche ouvert, entre autres, par la voiture bélier qu’a été le PIR ? Que dire de tous ces livres et analyses pillant ça et là des idées nées de la lutte et de la confrontation sans la moindre référence au lieu de production de ces idées – à savoir le mouvement décolonial ou l’antiracisme politique. Que dire de toutes celles et ceux qui se sont engouffrés dans la brèche et qui évoluant dans un terrain déjà labouré et ayant déjà porté ses fruits, font leur ascension sous les « hourras ! » et les « bravos ! » se laissant convaincre que « leurs » idées naissent dans « leurs » laboratoires ou dans « leur » tête et, partant, se laissent impressionner par leur génie ?

Enfin, que dire et penser de ces grandes consciences françaises, non suspectes de reniement qui, ayant cogité sur l’idée de « virtuosité » en politique et qui savent mieux que quiconque la rareté de « l’évènement politique », ne trouvent rien d’autre à délivrer à notre sujet que cette sidérante sentence dans cette non moins sidérante conversation[33] :

 

Badiou à propos de la jeunesse des quartiers : « Ce qui me frappe c’est qu’il n’y a aucune proposition en l’état actuel des choses pour cette masse de jeunes gens errants, aucune proposition rationnelle d’organisation politique, dans une visée émancipatrice véritable et çà c’est comme la causalité du manque. Ce qui devrait avoir lieu c’est que tous ces jeunes gens soient les membres d’une organisation de jeunesse, d’un parti indépendant, dont la stratégie renouvellerait ou s’inscrirait dans la grande tradition révolutionnaire mondiale. On paie là la crise généralisée des mouvements politiques d ‘émancipation. »

 

Rancière : « Il n’y a pas de nihilisme, il y a absence. Il y a absence de figures subjectives porteuses de collectivité. Alors, il y a bien des propositions qui s’adressent à ces catégories là. Il y a des mouvements genre les indigènes de la république dont on peut dire que la puissance émancipatrice n’est pas très forte, ce sont des puissances essentiellement ressentimentales qui ressassent l’affaire coloniale et dont on ne peut pas dire qu’ils proposent une plateforme d’avenir enthousiasmant pour une jeunesse. »

 

Que dire donc de ces pontes de la conscience révolutionnaire française incapables de reconnaître dans le slogan « Le PIR est AVENIR », le pendant décolonial de « Socialisme ou Barbarie » ?

 

  • Prendre le relai ?

 

L’antiracisme politique est actuellement un champ de ruine. Le collectif Rosa Parks n’a pas survécu, le CCIF s’est auto-dissout sous la pression du gouvernement et des médias, le collectif du 10 novembre vient d’annoncer sa propre dissolution suite à de fortes dissensions internes. Les autres forces sont dispersées et cherchent de nouvelles convergences. Quant à nous, auteurs de ce bilan, nous avons quitté le PIR en octobre 2020, acculés et lâchés de (presque) tous.

Cette courte histoire que nous venons de raconter est de celles qui jalonnent la longue et inlassable lutte des indigènes à travers les différents âges de la modernité occidentale. Au fond, c’est une belle histoire. Nous y avons rencontré de belles âmes, celles avec lesquelles nous avons vécu une véritable histoire d’amour révolutionnaire. Nous tenions à les remercier non pas nominativement mais à travers leur oeuvre : Le DIN, les éditions La Fabrique, le comité anti-guerre, la BAN, l’UJFP, l’ATMF, UNPA, Bruxelles Panthères, la FFF, Hors-Série, Paroles d’Honneur et bien sûr, toutes celles et ceux, qui ont persisté dans leur soutien et qui ont, par le risque pris, sacrifié quelque chose de leur vie, non pour nous, mais pour un avenir moins terrifiant. Ils et elles se reconnaitront.

En attendant des jours meilleurs, il y a ici, un modeste héritage à la disposition de qui veut. D’autres viendront l’enrichir in cha Allah comme nous mêmes avons tenté d’enrichir et de prolonger celui de nos aînés et de nos ancêtres.

 

Houria Bouteldja et Youssef Boussoumah

Co-fondateurs démissionnaires du MIR PIR

 

 

[1] La Rumeur

[2] http://indigenes-republique.fr/le-pir-veut-il-vraiment-le-pouvoir/

 

[3] Quelques jours avant la publication de l’appel, Tarek Kawtari, fondateur du MIB, s’est déplacé en personne  pour nous informer que le MIB, après une longue réflexion, ne s’associerait pas l’appel des Indigènes car il ne « croyait plus au continuum colonial. ».

[4] http://fsqp.free.fr/archives-2007-2012/4pages.pdf

[5]http://indigenes-republique.fr/lindigene-discordant/

[6] http://indigenes-republique.fr/les-beaufs-et-les-barbares-sortir-du-dilemme/

[7] « Les grandes âmes reprochent aux gilets jaunes de ne pas être un mouvement pur, à savoir il porte en lui le sexisme, l’homophobie et le racisme. Ok mais il est impossible qu’un mouvement spontané émanant d’une société sexiste, raciste et homophobe, et principalement composé de blancs des classes moyennes et basses, moyennement politisées (car exclues des espaces de politisation) y échappe. Il n’en n’est pas moins légitime pour exiger sa part de dignité. Ceux qui font mine de découvrir les « tares » du peuple et de s’en offusquer soit sont des naïfs, soit de faux naïfs dont le seul objectif est de nuire à cette mobilisation. Si on a une perspective révolutionnaire, il serait plus intelligent d’accompagner ce mouvement et de le radicaliser positivement plutôt que de lui cracher dessus. Et que ce soit clair : je suis la première à m’inquiéter du racisme qu’il peut charrier. A bon entendeur. » Post facebook d’Houria Bouteldja, 19 novembre 2018.

 

[8] Aidés en cela par l’Afa qui les virait systématiquement des manifestations pro-palestiniennes

[9] http://indigenes-republique.fr/quadviendra-t-il-de-toute-cette-beaute-2/

[10] https://www.liberation.fr/societe/2015/05/21/pour-un-antiracisme-politique_1313970

[11] http://indigenes-republique.fr/a-et-aux-heritiers-de-la-marche-des-beurs/

http://indigenes-republique.fr/a-farida-belghoul-et-aux-heritiers-de-la-marche-des-beurs-deuxieme-partie/

 

[12] http://indigenes-republique.fr/il-nous-faut-un-antiracisme-politique/

[13] https://www.liberation.fr/societe/2015/05/21/pour-un-antiracisme-politique_1313970.

[14] La polémique a également ciblé Stella Magliani Belkacem et Félix Boggio Ewangé-Epée, peu suspects d’homophobie

[15] http://indigenes-republique.fr/universalisme-gay-homoracialisme-et-mariage-pour-tous-2/

[16] https://lmsi.net/On-peut-plus-rien-dire

[17] http://indigenes-republique.fr/marche-de-la-dignite-lappel-avec-le-soutien-dangela-davis/

[18]http://www.polvillemarseille.fr/ftp/article/860/Catalogue_Discriminations.pdf?fbclid=IwAR14ReKPJ5EynA_fv3LndyufLFmBp8BzuvZY7FW2TKoEcOzrrfxya8tUeso

[19] http://indigenes-republique.fr/grand-meeting-pour-une-politique-de-paix-de-justice-et-de-dignite/

http://indigenes-republique.fr/meeting-contre-lislamophobie-et-le-climat-de-guerre-securitaire/

 

[20] https://www.lepoint.fr/societe/nous-sommes-dans-un-systeme-qui-protege-la-police-24-04-2019-2309254_23.php?fbclid=IwAR0oOIuHvtMiqpUfmQNTqdq7Fb0et_30Qoz9GYDOBM6-QZqHVPqCifHXifg#

[21] https://www.lemonde.fr/societe/article/2016/12/14/assa-traore-porte-voix-des-quartiers-malgre-elle_5048631_3224.html

[22] https://www.dailymotion.com/video/x4v3a3z

[23] https://www.mediapart.fr/journal/france/311216/les-voeux-de-fraternite-d-assa-traore

[24] https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/03/19/la-marche-pour-la-justice-et-la-dignite-divise-les-quartiers-populaires_5097015_3224.html

[25] https://www.clique.tv/replay-le-gros-journal-avec-assa-traore-et-alain-badiou-justice-verite-et-vraie-vie/

[26] https://www.liberation.fr/france/2020/06/23/je-ne-parle-pas-d-arabes-ou-de-noirs-mais-de-classes-populaires_1792192?fbclid=IwAR3QcDkeQ0Y5ngD_E3Gm6nXmSTuGd_XUXnnKDtPzdOagbbhCn8GHgSN12qI

[27] https://www.streetpress.com/sujet/1592565927-mouvement-immigration-banlieues-matrice-politique-comite-adama-assa-traore-militantisme-antiracisme

[28] http://indigenes-republique.fr/marche-contre-lislamophobie-du-10-novembre-2019-un-autre-bilan/

[29] https://blogs.mediapart.fr/collectif-de-defense-des-jeunes-du-mantois/blog/181219/marche-des-mamans-bilan-et-suites

[30] http://www.editionsamsterdam.fr/nous-sommes-les-indigenes-de-la-republique/

[31] https://din.today/es/

[32]https://www.dropbox.com/s/k5ybbijg2vnk7gr/Textes%20des%20interventions%20au%20Bandung%20du%20Nord.zip?dl=0&fbclid=IwAR0Z8be7gwZRCooS9hXmPgH9IrFH2lE5aqMXnwFU72bnM-QriHP9p8Be4xA

[33] https://www.youtube.com/watch?v=v3SOveB6Q-g

Une lettre ouverte à Benjamin Stora

Cher Benjamin Stora,

 

En 2017, le président français Emmanuel Macron a reconnu que la colonisation de l’Algérie était un crime contre l’humanité. Comme tant d’autres, j’attendais avec impatience la lecture de votre rapport récemment publié sur le sujet, rédigé à la demande du président. Cependant, après l’avoir lu, je suis consternée par l’absence d’examen des crimes contre l’humanité, crimes qui ciblent la diversité humaine et celle des modes de vie. Je ne comprends pas ces omissions. Bien que dans le cadre de la colonisation de l’Algérie celles-ci soient nombreuses, je me concentrerai sur l’une d’entre elles : la destruction des cultures juives au Maghreb.

Comme vous, j’ai un intérêt personnel pour ces questions. Je suis née en 1962, l’année où ma famille, la vôtre, et 140 000 autres Juifs ont été contraints de quitter l’Algérie, conséquence directe de sa longue colonisation. Comme vous l’aviez écrit dans votre livre, Les trois exils – juifs d’Algérie, en 2006, deux autres exils ont précédé celui-ci. Le premier a eu lieu en 1870, lorsque le décret Crémieux a séparé les Juifs du reste de la population algérienne et les a transformés en citoyens français dans leur propre pays ; le deuxième, en 1940, lorsque le gouvernement de Vichy a révoqué ce décret et la citoyenneté française qui l’accompagnait. Votre livre m’a été très utile, il y a plus de dix ans, lorsque j’ai commencé à questionner l’identité fabriquée qui m’avait été attribuée à la naissance — « israélienne ». Plus j’étudiais les structures mises en place pour me dissocier de mes ancêtres Juifs algériens, moins je me reconnaissais dans cette identité assignée. Je l’ai rejetée de deux manières : d’abord comme une forme d’appartenance, puis comme un modèle d’histoire impérialiste —destiné à marquer un nouveau départ (en 1948) et une rupture entre ce qui est censé être transformé en «  passé » et ce qui est autorisé à devenir l’avenir. La création de l’État d’Israël a affirmé comme inexistantes (dans le cas de la Palestine), ou inappropriées (dans celui des Juifs algériens, Juifs irakiens, etc.) des affiliations et des formations antérieures. Elle a dévalorisé la particularité de divers groupes de Juifs, les remodelant et les organisant en un groupe indifférencié. Ce mouvement a véritablement poursuivi le projet napoléonien de régulation de la vie juive, faisant du « peuple juif » un sujet historico-national qui ne peut être pleinement réalisé que par un État souverain propre.

Lorsque j’ai commencé à rassembler des histoires et des souvenirs de ce que nous étions, nous Juifs algériens, il n’y a pas encore si longtemps, j’ai remarqué une similitude frappante entre l’identité coloniale qui m’a été attribuée et celle qui l’a été à mes ancêtres algériens en 1870. Mon père a quitté l’Algérie pour Israël en 1949, et le reste de ma famille a dû partir en 1962 pour la France, laissant derrière plus de deux millénaires de vie juive arabe au Maghreb. Nous pouvons dire que nous sommes d’origine algérienne, mais le colonialisme a détruit le monde commun dans lequel cette identité s’était matérialisée. Ceci est un crime contre les Juifs mais c’est aussi un crime contre l’humanité car quand un monde est détruit, c’est sa diversité même qui est menacée. Heureusement, même lorsque les Juifs Arabes ont déjà oublié, ceux à qui ils ont été arrachés ne se permettent pas d’oublier, ainsi l’adresse de Houria Bouteldja aux Juifs : « vous ne pouvez pas ignorer le fait que la France vous a fait français pour vous arracher à nous, à votre terre, à votre arabo-berbérité. Si j’osais, je dirais à votre islamité. Comme nous-mêmes avons été dépossédés de vous. Si j’osais, je dirais de notre judéité » Lorsque mes ancêtres en Algérie ont été faits citoyens français, ils n’ont pas cessé d’être colonisés ; leur accorder la citoyenneté coloniale était une autre forme de colonisation française, et non sa fin. En effet, c’est un processus de déracinement qui a été initié : les Juifs ont été séparés du peuple parmi lequel ils vivaient et avec lequel ils partageaient une langue, des cosmologies, des croyances, des expériences, des traditions, des paysages, des histoires et des souvenirs. Certains Juifs algériens ont accueilli favorablement la citoyenneté française mais, en 1865, la plupart avaient refusé d’en faire la demande. Les trois exils que vous décrivez dans votre livre sont des exemples du lourd tribut payé par les Juifs pour la citoyenneté de leurs colonisateurs. transformation en citoyens Français dans leur propre pays, a également eu un impact sur leurs descendants. Le fait que certains aient choisi de se conformer à ce nouveau statut – et qu’ils aient ensuite trouvé des moyens de tirer profit de leur citoyenneté – n’en fait pas moins une technologie coloniale qui contraint les individus à devenir autres à eux-mêmes.

L’étude du lien entre ces deux identités de colons, françaises et israéliennes, m’a aidé à comprendre le rôle qu’elles ont joué au service des intérêts des grandes puissances coloniales européennes : à savoir, séparer les Juifs des Arabes et des musulmans et les incorporer à une « tradition judéo-chrétienne » fabriquée de toutes pièces. Bien sûr, certains Juifs se sont portés volontaires pour se situer dans le « cadre plus large de la civilisation occidentale », comme le décrit Susannah Heschel. Mais cela ne fait que démontrer le rôle important que l’assaut colonial contre la diversité humaine ainsi que ses incitations à « s’assimiler » ont joué – et continuent de jouer – dans le projet colonial. Lorsque les Juifs du Maghreb et du Moyen-Orient ont été assimilés de force au personnage européen du Juif citoyen, ils ont été entraînés à considérer les Arabes et les musulmans comme autres. Et à travers l’État d’Israël, ils en sont venus à les voir comme leurs ennemis.

Il est désastreux que ce contexte soit totalement absent de votre rapport qui ne présente pas ces trois exils sur lesquels vous avez précédemment écrit, comme faisant parti de ces crimes. Pourtant, le premier exil doit être compris comme la toile de fond contre laquelle a pu être créé l’État d’Israël, État colonial fondé sur la destruction de la Palestine. Et lorsque le troisième exil a eu lieu en 1962, Israël avait déjà consolidé l’inimitié entre les Juifs et les Arabes en tant qu’élément constitutif de la condition juive. Pour dire les choses sans ménagement, l’État d’Israël fonctionne, entre autres, comme le liquidateur de la responsabilité française dans les crimes coloniaux de la France contre les Juifs en Algérie et dans d’autres pays musulmans. Dans cette transaction, la citoyenneté, coloniale, ainsi qu’un État juif, de type colonial, sont des « offrandes » destinées à rembourser ses victimes dans une monnaie elle-aussi coloniale, et dans le but de maintenir le projet colonial lui-même. Une fois « accordés » la citoyenneté française ainsi qu’un État-nation juif, les Juifs – ce sujet historique uniformisé produit par l’impérialisme français – ainsi que leurs descendants, sont censés simplement aller de l’avant, oublier le monde détruit qu’ils pourraient encore habiter et devenir partie prenante du monde impérialiste, des citoyens-opérateurs des technologies qui continuent à perpétrer des crimes contre l’humanité.

Et bien cela je le refuse. Ces marchandages ne mettent pas fin à la colonisation mais la perpétuent. Ils facilitent la nomination de certains Juifs pour persécuter d’autres Juifs qui continuent à lutter pour la décolonisation complète de tous ceux qui ont été et sont encore colonisés, ainsi que des institutions mises en place pour soutenir le projet colonial. Nos ancêtres au Maghreb ont été les victimes directes de cette violence, alors même qu’ils acceptaient progressivement les marchandages qui leur étaient imposés par ces trois exils. Nous, leurs descendants, devons-nous l’accepter et être liés par ceux-ci ? N’avons-nous pas le droit de poursuivre la lutte contre les colonialismes français et israéliens, et de nous battre pour inverser l’issue des crimes impérialistes ?

Je pense que nous n’en avons pas seulement le droit mais l’obligation. Je ne considère pas les crimes impérialistes comme des événements passés ; ils sont toujours opérants, et les institutions, les structures et les lois qui les rendent possibles doivent encore être démantelées et abolies. L’histoire ne peut pas générer le miracle que les architectes impérialistes attendent d’elle – nous faire croire que les crimes ont pris fin lorsque les impérialistes ont proclamé que c’était le cas. Votre rapport remplit une fonction similaire, en tentant de reléguer ces événements au passé alors qu’ils perdurent dans le présent.

En fait, votre rapport illustre ce que je propose d’appeler le quatrième exil des Juifs algériens : leur effacement de l’histoire de la colonisation de l’Algérie. En 160 pages, votre rapport n’accorde que deux paragraphes à une communauté juive qui existait autrefois en Algérie. En réalité, il n’y avait pas une seule communauté mais de multiples et diverses communautés juives-arabes-berbères. Ce n’est qu’à travers le crime colonial contre l’humanité qu’elles ont été contraintes de ne faire qu’une, prélude à la disparition de celle-ci. Dans votre rapport, la destruction de ces communautés millénaires est donc réduite à un non-événement et présentée comme un signe de progrès. Il n’est pas fait mention des crimes perpétrés à leur encontre : les trois exils, l’antisémitisme importé d’Europe, la rééducation forcée, le détachement de leur culture, l’enfermement dans les camps de concentration en Algérie.

La suppression de cette histoire reflète les marchandages coloniaux qui ont fait de ces exils les

« accomplissements » supposés des Juifs, leur entrée dans le monde éclairé de la modernité séculière. Vous avez ainsi fourni à l’État français une « preuve » érudite que sa colonisation visait exclusivement les musulmans et les berbères (ces derniers étant supposés exclure les Juifs). Ces omissions ont de graves conséquences. Les projets coloniaux français et israéliens d’ingénierie démographique m’ayant touché directement, ce n’est qu’à l’âge de cinquante ans que j’ai pu reconstituer l’histoire de millénaires de vie juive au Maghreb et me réapproprier certains des souvenirs de mes ancêtres qui m’ont été refusés dans le processus visant à faire de nous de bons citoyens de l’impérialisme en 1962.

Pour ce retrait rétroactif des Juifs de 132 ans de colonisation, il nous faut accepter le résultat de la violence impérialiste comme un progrès. Sinon, pourquoi effacer ce groupe de l’histoire du projet colonial français ? Mais est-il si facile de se rallier à cette histoire de progrès ? Les Juifs ont-ils choisi d’être la cible de l’antisémitisme des colons une fois devenus français ? Ont-ils voulu quitter l’Algérie en 1962 ? Ont-ils choisi d’être complices de la fin de la vie juive en Algérie ? Se sont-ils portés volontaires pour un départ collectif du monde de leurs ancêtres ? Comment en êtes-vous venu à assumer ce rôle et à enterrer ce monde ?

Cette dernière question requiert notre attention : pourquoi vous, en particulier, avez été choisi pour écrire ce rapport ? Au-delà de votre compétence, je soupçonne que je ne suis pas la seule à penser que vous avez été choisi en partie parce que vous êtes juif, et en raison de la position du Juif dans le projet colonial. Il est difficile de parler ouvertement de cette possibilité à un moment où la définition de l’antisémitisme est appropriée par les États-nations impérialistes qui soutiennent ce désastre constitutif du régime de l’État d’Israël. Néanmoins, nous devons réfléchir à ce que cela signifie.

Le fait que le gouvernement ait choisi un Juif pour rédiger ce rapport n’est pas une coïncidence, mais un piège. Dans ce monde encore impérialiste, on attend des Juifs qu’ils agissent comme des citoyens impartiaux – pour prouver, comme l’écrit Houria Bouteldja, leur « soif de vouloir se fondre dans la blanchité, de plébisciter [leurs] oppresseurs et de vouloir incarner les canons de la modernité ». Cette position a été créée par au moins trois transactions impérialistes qui ne doivent pas être remises en question. La première est le marchandage de la citoyenneté : un bon citoyen français d’origine juive se doit de laisser son judaïsme chez lui, surtout dans l’exercice de sa profession. Vous avez déjà prouvé dans votre livre ce type de patriotisme français en présentant ces trois exils des Juifs comme des événements passés, objets d’enquête historique. Leur vie commune avec les musulmans étant devenue un passé révolu, ils pouvaient dès lors être intégrés à l’histoire européenne. La deuxième transaction consiste à accepter le décret Crémieux tel que ses architectes l’ont conçu : comme l’octroi d’une faveur plutôt que comme un usage unilatéral de la force déterminant dans la destruction de la diversité de leurs modes de vie. Cette représentation néglige la manière dont ce décret a volé aux Juifs leur héritage, leur monde et leurs traditions. La troisième, enfin, suppose que la France avait déjà réglé ses dettes envers « le peuple juif » en tant que sujet historique en 1995 lorsque la nation a reconnu sa responsabilité dans la déportation des Juifs de France pendant la Seconde Guerre Mondiale. Peu importe que les crimes de Vichy contre les Juifs algériens aient eu lieu en Algérie et que leurs vies en Algérie ne puissent être transportées rétroactivement en France.

En acceptant ces transactions, votre rapport se présente comme une histoire impartiale, faisant avancer consciencieusement la mission de l’État. Mais c’est exactement cela le problème. Il n’y a rien de solennel dans l’étude des crimes impérialistes. L’impérialisme a inventé le passé et a chargé archivistes et historiens de transformer ses crimes en objets d’enquête historique impartiaux. Il utilise même ses victimes pour affirmer qu’aucun crime n’a été commis à leur encontre. Pour résister à ces effacements, on se doit de ne pas être impartial : nous devons en particulier exiger que l’histoire soit écrite par les victimes de ces crimes. Seuls celles qui refusent d’oublier, qui peuvent s’exprimer depuis cette position, sont en mesure de défaire le travail de l’impérialisme et de faire avancer la cause de ce que j’appelle désapprendre l’impérialisme. Aucun historien ne devrait être autorisé à commettre de si graves omissions. Vous ne devriez pas non plus supposer que les victimes des crimes coloniaux et leurs descendants consentent à ces transactions dont le sens était et continue d’être la destruction de leur monde à travers sa diversité.

Au lieu de servir ce projet impérialiste, votre rapport aurait pu offrir un tableau intransigeant des crimes français commis contre les Algériens et des crimes coloniaux contre l’humanité. Il aurait pu dresser une cartographie des liens entre ces crimes et les institutions impérialistes – police, prisons, capitalisme racial, archives, musées, citoyenneté, etc. – qui leur ont permis et continuent de faciliter leurs répercussions en France, en particulier à l’égard des Algériens, visés à la fois par l’islamophobie et l’antisémitisme d’État. Si vous aviez répondu à cette invitation, en affirmant votre position de Juif Arabe, victime de la colonisation française de l’Algérie, vous auriez également demandé à cosigner ce rapport avec un Algérien français musulman. Cela aurait permis de dresser un tableau plus complet des crimes impérialistes et de la persistance de leurs effets, ainsi que de révoquer le cinquième exil des Juifs : leur séparation des Arabes et des musulmans dans le nouveau monde qu’ils se sont retrouvés à partager en dehors de leur patrie d’origine, en France.

Avec ces gestes, même un rapport officiel aurait pu fournir à nos descendants des ressources pour poursuivre le travail d’abolition de l’impérialisme. Sans cela, votre rapport ne sert qu’à l’enraciner.

 

Ariella Aïsha Azoulay

Pawtucket, le 3 février 2021

 

Traduit par: Adel Ben Bella